mardi 31 décembre 2019

31/12/2019 : BAL TRAGIQUE CHEZ GROMOVAR


TOUT SE PASSAIT BIEN CHEZ GROMOVAR.

LES MINES ÉTAIENT RÉJOUIES
ET LA DÉCORATION FESTIVE. 

UN MERVEILLEUX REVEILLON DE NOUVEL AN  S'ANNONÇAIT.

MAIS IL FALLUT VITE SE RENDRE A L'ÉVIDENCE,
TOUT ÇA MANQUAIT DE VIANDE.
IL FALLUT ALORS SE RÉSOUDRE À
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MANGER KANE.


ET LE RÉVEILLON FUT SAUVÉ.

BONNE ANNÉE À TOUS (SI VOUS N'ÊTES PAS KANE).

BILAN DE LA DECENNIE 2010


ICI ET LÀ ON FAIT DES BILANS ANNUELS VOIRE, 2019 OBLIGE, DÉCENNAUX.
UN EXERCICE PÉRILLEUX.

N'ÉTANT L'ARBITRE D'AUCUNE ÉLÉGANCE NI LE RESPONSABLE DE LA MARCHE DU MONDE, JE NE DONNERAI NI PALMARÈS DES ÉVÉNEMENTS MARQUANTS DES 2010'S, NI DES FILMS MAJEURS, NI DES LIVRES, NI DE RIEN...

CE QUE JE VEUX RETENIR DE LA (MA) DÉCENNIE, C'EST UN PROJET, LANCÉ COMME UNE IDÉE EN L'AIR ET QUI A FLEURI NEUF FOIS DÉJÀ.

LES 2010'S POUR MOI C'EST LA DÉCENNIE DE LA CRÉATION PUIS DU DÉVELOPPEMENT DU PRIX PLANÈTE-SF DES BLOGUEURS.

C'EST LA CÉLÉBRATION DE NEUF ROMANS  DE GRANDE QUALITÉ, CHACUN À SA MANIÈRE PROPRE, NEUF PRIX-PLANÈTE-SF DES BLOGUEURS.

ILS SONT TOUS ICI AUJOURD'HUI POUR DIRE AU REVOIR AUX 2010'S.
ENJOY !

vendredi 27 décembre 2019

Le vagabond des étoiles - Riff Reb's - London


"Le vagabond des étoiles" est un roman de Jack London – publié en Grande Bretagne sous le titre The Jacket (La camisole) que je trouve plus adapté.
Il est aujourd'hui adapté en BD par Riff Reb's – qui avait déjà reçu le Prix de la BD FNAC 2004 pour son adaptation du Loup des mers du même Jack London.

"Le vagabond des étoiles", c'est Darrell Standing, un prisonnier qui croupit dans le couloir de la mort de la prison de San Quentin en Californie. L'ex-ingénieur agronome, surdoué de sa discipline, a tué un collègue de Berkeley lors d'une de ses crises récurrentes de colère rouge. Mais ce n'est pas pour ça qu'il doit être exécuté, le meurtre ne lui ayant valu « qu'une » condamnation à la prison à vie. Pour savoir ce qui vaudra à Standing d'être pendu, il faudra lire le second volume, quand il sera sorti.

Ce premier opus, à la première personne, livre au lecteur, depuis la cellule – puis le cachot – de Standing, l'horreur de la condition carcérale en Californie au début du XXe siècle. Corruption, brimades, violences, sont le lot des prisonniers  – un univers que London connaissait pour avoir été lui-même emprisonné dans l'Etat de New York pour vagabondage.

De toutes les pratiques ignobles qui ont cours dans les prisons californiennes – et même s'il ne faut pas oublier l'iron claw, une suspension de plusieurs heures par les pouces – l'isolement au cachot pour de très longues périodes (voire pour toujours) et l'enfermement dans la camisole (une bâche lacée serrée autour du corps allongé du prisonnier) sont sans conteste les pires.

C'est de risque de mort assumé et de torture tant physique que psychologique volontaire qu'il est question dans ces derniers cas. C'est à dire un gros cran au-dessus de la violence brute de gardiens ivres de la puissance sans contrôle que leur donne l'institution totalitaire dans son essence qu'est une prison, comme Goffman le montra quinze ans avant Foucault. Ici, la torture est infligée sous les yeux et avec l'aval de la direction, et même sous un pseudo « contrôle médical » qui rappelle l'action de certains médecins dans les dictatures qui s'assuraient que les torturés ne mourraient pas trop vite. On est proche ici des exactions d'Abou Ghraib – alors qu'on n'est pourtant pas dans une zone de non-droit ; la pratique ici correspond à la norme.

Forte tête et colérique, dénoncé à tort par un codétenu, Standing parcourt toutes les stations du calvaire de l'enfermé, jusqu'à la camisole de longue durée. Confronté à l'enfermement dans son propre corps, Standing – sur les conseils d'Ed Morrell, un codétenu basé sur un vrai prisonnier que London interviewa et qui milita après sa libération pour la réforme pénitentiaire et l'abolition des châtiments corporels – parvient à sortir de son corps et à intégrer des vies antérieures dont il avait l'intuition depuis sa petite enfance.
Standing sera donc successivement, loin si loin du trou dans lequel les hommes l'ont enfermé et de la camisole dans laquelle ils le contraignent, noble français duelliste, ermite fou, colon affamé par des mormons, entre autres.

Ces échappées belles lui permettent de résister à la torture de la camisole en même temps qu'elles enragent les gardiens qui désespèrent de ne pouvoir briser Standing comme ils le firent de tant d'autres prisonniers passés entre leurs mains.

London et Riff Reb's disent ici magnifiquement la violence carcérale. Ils disent la folie qui guette et que Standing n'arrive à tenir à distance qu'en anthropomorphisant les mouches de son cachot ou en s'évadant dans ses souvenirs ou de virtuelles parties d'échec – comme certains dissidents « arpentaient » les grandes artères des capitales mondiales ou « jouaient » sur un piano imaginaire – avant la fuite ultime hors de son propre corps.

L'adaptation est grandiose. La narration est fluide. Le personnage principal implique. Les seconds rôles impactent (pensons notamment à la galerie des prisonniers que les brimades rendent fous ou handicapés). On souffre avec eux, on est révolté par le traitement qui leur est fait. Le récit est militant sans oublier d'être littéraire.

Sur le plan graphique, c'est superbe. Cases bichromes. Dessins d'une grande finesse. Représentation réaliste de l'univers carcéral, de sa vétusté et de son inconfort volontaires. Séquences fantastiques fort justes. Et puis il y a les gueules. De vraies gueules, impressionnantes d'expression. Et des corps, martyrisés et déformés d'un coté, maltraitants de l'autre (avec des gardiens effrayants de puissance non contenue).

Qu'il sera long d'attendre la suite.

Le vagabond des étoiles, t1, Riff Reb's, London

Dracula - Bess - Stoker


Dracula : Plus d'un siècle après la publication du roman épistolaire de Bram Stoker, Georges Bess livre sa version de l’œuvre. Une version aussi fidèle à l'original sur le plan narratif que transcendée par un dessin impressionnant (et les « colorisations » de Pia Bess).

Je ne vais ni raconter ni analyser ici Dracula, bien d'autres l'ont déjà bien fait depuis bien longtemps (Google est ton ami). Sache, lecteur, que Bess marche sans erreur dans les traces laissées par le romancier irlandais.

Tu iras donc avec lui dans cette Transylvanie définitivement « à l'Est » de l'Europe, loin de la civilisation et des lumières de la raison occidentale. Tu y croiseras les « enfants de la nuit » qui hurlent dans la neige, d'inquiétants tziganes aussi, et surtout un comte, antédiluvien semble-t-il, aux mœurs aussi étranges que son pays. Un comte qui veut acheter des propriétés à Londres pour s'installer là où bat le cœur du monde ; c'est pour cela qu'il t'a fait venir, toi, lecteur, toi, Jonathan. Un comte enfin qui t'abandonne à ses succubes et embarque pour une traversée tragique sur le Demeter.

Tu sauras ensuite ce qu'il advint de la malheureuse Lucy, qui mourut deux fois, de Renfield qui ne succomba, lui, qu'une fois mais de quelle horrible façon, à quoi faillit aussi céder la belle et douce Mina. Tu participeras à une course poursuite désespérée à travers toute l'Europe. Tu verras le courage et l'abnégation de prétendants que la survenue du malheur obligea à sortir de leur vie de socialite. Et tu comprendras, grâce au professeur Abraham van Helsing, que, même dans une siècle de lumières, il n'est pas vain de se souvenir des croyances anciennes.

Tu verras, après maintes épreuves, le mal vaincu ; et honnêtement, que demander de plus ?

Tout ceci, lecteur, qui était dans le roman de Stoker, tu le verras ici littéralement prendre vie sous la plume de Bess.

De superbes planches en noir et blanc te feront pénétrer dans l'univers du plus célèbre des vampires.  Cadrages sans cesse changeants, planches grand format ou vignettes, Bess cinématographise son récit. À la fois très précis et très dynamique, s'adaptant aux pleins et déliés du récit, le style allie beauté et énergie.
L'approche résolument gothique qu'il adopte donne profondeur et ancienneté tant au château déprimant du comte qu'aux étendues enneigées du col de Borgo ou aux repaires londoniens du monstre.

Et quel traitement des deux héroïnes du récit ! Eclate sous le regard tant la fragilité éthérée de Lucy que la solidité pragmatique de Mina.
Loin de la version aristocratique de Christopher Lee (ne parlons pas des autres), son Dracula est bien la bête moins qu'humaine que décrit Stoker. Aucun arrangement n'est possible avec une telle créature surgie de l'enfer, qui rampe sur les murs et ne partage avec l'humanité qu'une ressemblance physique fluctuante.

Le gothique est du romantisme noir ; l'album de Bess, comme le roman original, est du pur gothique. La couverture – mort et fleur de tombe – donne le ton sans ambiguïté possible. Si tu l'aimes, lecteur, tu aimeras ce qu'elle dissimule.

Georges Bess est connu pour avoir dessiné Le lama blanc de Jodorowski. Ca c'était jusqu'à présent. Dorénavant, il est pour l'éternité celui qui a réalisé la meilleure adaptation BD de Dracula.

Dracula, Bess, Stoker

jeudi 26 décembre 2019

A Lush and Seething Hell - John Hornor Jacobs


"A Lush And Seething Hell" est un ouvrage de John Hornor Jacobs composé de deux textes : une longue novella intitulée The Sea Dreams It Is the Sky suivi d'un court roman qui a pour titre With My Heart Struck Sorrow.

Je passerai rapidement sur The Sea Dreams It Is the Sky.

Jacobs innove, certes, en racontant une histoire d'horreur cosmique dont le cœur se trouve dans les chambres de torture d'une dictature sud-américaine fictive, Magera, mais il manque à ce texte quelque chose qui le rendrait captivant.

Histoire de la rencontre en Espagne entre deux exilés magerans, la jeune universitaire Isabel et le vieux poète Avendano. Histoire de leur amitié puis d'un double retour en Magera – Avendano partant rechercher son ex-femme, Isabel se lançant après en quête du poète disparu – vers les sources de l'horreur. Histoire d'un texte maudit à traduire, le Opusculus Noctis, qui évoque furieusement le Nécronomicon ou Le livre d'Eibon. Histoire de sacrifice et de prix à payer pour ouvrir ou fermer des portes. Histoire enfin d'un envoyé des Extérieurs qui manipule d'ignorants humains pour satisfaire ses funestes projets, The Sea Dreams It Is the Sky se veut trop littéraire pour susciter horreur et désespoir devant la futilité du monde.

Ajoutons-y un personnage principal – Isabel – à la bio trop étique pour impliquer le lecteur, des déambulations motocyclistes clairement trop longues, une intrigue amoureuse à l'utilité discutable vu le contexte, et on a un cocktail qui ressemble trop à de la blanche sur laquelle on aurait plaqué de l'horreur cosmique pour pouvoir convaincre. Même les scènes de torture sont trop fragmentaires – on dira que l'esprit veut oublier – pour indigner émotionnellement et pas seulement intellectuellement.

With My Heart Struck Sorrow est très différent.

Southern gothic en diable, With My Heart Struck Sorrow raconte l'histoire de Cromwell, un spécialiste du folklore de la Bibliothèque du Congrès envoyé, avec son assistante Hattie, prendre possession d'un legs récent : la maison de l'ethnomusicologue ermite Harlan Parker avec tout ce qu'elle contient, cédée par la nièce décédée de celui-ci.

Dans la maison, Cromwell et Hattie trouvent presque par hasard, dans une pièce occultée, les enregistrements réalisés par Parker lorsqu'en 1938 il fit un long voyage vers le Sud des USA à la collecte des chants folkloriques américains non religieux, et en particulier du très perturbant Stagger Lee et de ses nombreuses déclinaisons jusqu'à, peut-être, la version primitive originale, la ur-version.
Un voyage qui conduira Parker aux limites de la folie et que Cromwell refera par procuration à travers les audios et les carnets décousus de Parker.

C'est, de fait, à un double voyage que Jacobs invite le lecteur.

Celui de Cromwell d'abord, très douloureux mais peut-être plus « facile » que l'autre, hors de la douleur de la perte récente de sa famille et de la culpabilité associée.

Celui, plus long et torturé, de Parker – même si les deux finiront par converger par-delà les années. Parker, un homme qui portait lui-même le deuil d'une mère tragiquement disparue, se passionna vraiment pour les cultures traditionnelles, notamment afro-américaines, pris fait et cause – en pensée en tout cas faute d'acte, ce qui lui reproche, à travers les décennies, l’afro-américaine Hattie – pour les Afro-américains que le système américain, surtout dans le Sud, reléguait à une condition guère supérieure à l'esclavage.

Parker, le natif éduqué de DC, parti dans sa vieille Studebaker avec son chauffeur Bunny qui fit la guerre en France comme lui, plonge jusqu'aux entrailles de l'Amérique rurale de l'après dépression – un monde sauvage aussi reculé que celui de Twin Peaks, transposé dans les années 30. Misère, éloignement des centres urbains, superstition, Etat fédéral perçu comme une vague entité lointaine au pouvoir limité, rites locaux, mauvais alcool, tenancière de bordel menaçante, fermes-prisons d'Etat, c'est à une descente aussi lente qu'inexorable vers la primitivité non expurgée de la société américaine que Jacobs convie Parker et le lecteur. S'y ajoute la cruauté des Etats restés, au moins dans leur tête, ségrégationnistes, des communautés régies par des codes sociaux incertains, et la chaleur, étouffante, suffocante, pour le natif du Nord des USA.

C'est dans un autre univers qu'entre Parker et, alors qu'il continue à faire étape chez les membres des élites locales, il s'éloigne de plus en plus de ce monde de la Upper/Upper class et creuse de plus en plus profond un sillon obsessionnel qui finira par l’exclure définitivement de toute vie sociale.

Très inspiré du personnage de John Lomax (peut-être le premier à avoir enregistré Stagger Lee), traitant d'une chanson qui existe vraiment et dit autant l'ambivalence de la société américaine à l'endroit des Noirs qu’elle raconte le pouvoir et la violence, With My Heart Struck Sorrow est une descente hallucinée, une desquamation de la peau civilisationnelle de l'homme moderne, qui rappelle – encore une fois – Au cœur des ténèbres, mais qui est raconté sur un ton qui évoque absolument les meilleurs textes de Llaird Barron. Car, oui, il y a bien quelque chose au-delà des portes de la perception, mais aussi et déjà au-delà de la superficialité rassurante des villes. Nous ne sommes rien dans un univers que nous ne comprenons guère, « We are but small vibrations on the face of the universe », mais nous perdons déjà toute façade quand nous nous enfonçons dans les backwaters de l'humanité. Et la musique, parce qu'elle est primordiale, véhicule des significations que la raison ignore, Erich Zann en sait quelque chose.

D'un double (triple) deuil impossible à faire, Jacobs tire une histoire entêtante comme un refrain ou une odeur dont on n'arrive plus à se débarrasser, et poisseuse comme des corps transpirants en quête d'une fraîcheur introuvable. Il transmet l'obsession de l'un à l'autre de ses personnages, de l'ancien au moderne, de l'orphelin au veuf, et décrit fort joliment une descente aux enfers aussi hypnotisante dans son déroulement qu'intelligente dans son propos.

On pourra écouter ici la version la plus connue de Stagger Lee, par Lloyd Price.
Et ici la très explicite et poisseuse version de Nick Cave qui transcrit justement le malaise qu'on peut ressentir à la lecture du texte.

A Lush And Seething Hell, John Hornor Jacobs

La ligne de front - Larcenet


1915, au moins, sans doute (la ligne est faite de tranchées et l'excitation patriotique est bien retombée). Au grand étonnement du Président du Conseil (Viviani ou Briand), les Poilus ne montent plus la fleur au fusil se faire trouer la panse dans le no man's land – ils y vont, certes, mais de mauvaise grâce, et certains poussent le vice jusqu'à déserter !

Pour le chef du gouvernement, il est capital de comprendre la raison de cet épuisement, car sans moral au beau fixe comment gagner la guerre et repousser le Teuton au-delà du Rhin ? Si les biffins ne rêvaient plus d'arpenter les Sentiers de la Gloire, monteraient-ils au feu sans faillir ?
Mais comment découvrir l'incompréhensible raison de cette baisse de moral quand ni politique ni officier supérieur, pas fous, ne veut approcher du front ?

Il faut alors se résoudre à sortir de sa retraite arlésienne l'agent dormant Vincent Van Gogh, un membre secret « des forces artistiques spéciales » dont la « mort » en 1890 ne fut qu'un leurre destiné à couvrir le désastre de l’opération anti-cubisme. Contraint et forcé, affublé d'un général bien peu appétent au Feu, Van Gogh, en vieux grognard irritable et illuminé, part pour le front afin d'y saisir l'âme de la guerre sur une toile pour la transmettre au Président du Conseil. Mais ce sera bien difficile, car si à l'Ouest rien n'est nouveau, dans le travail de Van Gogh non plus : toujours trop de jaune !

"La ligne de front" – une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh – est l'incursion BD de Manu Larcenet dans la Grande Boucherie. C'est un récit lunaire, parfois surréaliste, qui montre l'absurdité de la guerre et l'impossibilité d'en rendre compte. Comment comprendre à l'arrière, comment comprendre – si fort qu'on essaie – la peur de la mort ou de la mutilation, l'odeur des cadavres en décomposition, la terreur des gaz, le bruit assourdissant des obus et de la mitraille, les corps déchiquetés, la résignation fataliste dont on ne trouve d'équivalent que dans les « couloirs de la mort » des prisons US ?
Certaines choses sont intransmissibles : on les éprouve et on sait, ou on les ignore pour toujours, quelle que soit la bonne volonté d'un Van Gogh tentant de capturer l'âme du front sur des toiles peintes toujours plus près du cœur de la bataille. Voilà pourquoi, après, les Poilus ne parlèrent pas.

Nonobstant, sur les traces de Van Gogh/Zadig trimbalant sa toile et sa palette là où personne ne devrait aller, le lecteur en quête de compréhension parcourt une terre hallucinée jusqu'à un final surprenant.

Histoire étonnante, drôle et tragique à la fois, "La ligne de front" est un album plaisant qui pousse à rire jaune (encore).
C'est une lecture agréable auquel on ne reprochera que deux choses :
un antimilitarisme qui fait un peu puéril car il n'as pas la place de développer son argument
et une fin poético-émouvante qui change le ton du récit et ressemble à l'une de ces fins de sketchs où l'humoriste décide qu'il va mettre de l'émotion après des tonnes de causticité – c'est rarement une bonne idée.

La ligne de front, Larcenet

mercredi 25 décembre 2019

CHEZ GROMOVAR LA MAGIE DE NOËL N'EST PAS UN VAIN MOT



Une belle fête, des cadeaux bien choisis, et notre vie s'est trouvée transformée pour le meilleur.
Madame et Monsieur Gromovar sont contents de leur réveillon.

Ils espèrent que, toi aussi lecteur, tu as eu d'aussi beaux présents et une aussi belle fête.
C'est ça la magie de Noël.

mardi 24 décembre 2019

EXTINCTION REVEILLON



ENCORE HONTEUX DES EXCES FESTIFS DE L'AN DERNIER, GROMOVAR ET SA FAMILLE ONT DECIDE DE PASSER UN REVEILLON SIMPLE A CHANTER DU GOSPEL.

UN RETOUR BIENVENU A L'ESPRIT DE NOEL

dimanche 22 décembre 2019

Sherlock Holmes et les Monstruosités de Miskatonic - James Lovegrove


Il y a presque deux ans j'appréciais beaucoup Sherlock Holmes and the Miskatonic Monstrosities.
Il est, depuis, sorti en VF et on ne m'avait rien dit. Quelqu'un devra payer !

Disons alors, avec trop de retard, que j'avais beaucoup apprécié le mashup pastiche de James Lovegrove en VO,
et que je vous souhaite d'y prendre le même plaisir en VF.

Sherlock Holmes et les Monstruosités de Miskatonic, James Lovegrove

lundi 16 décembre 2019

A Very Scalzi Christmas - John Scalzi Ohoho !


Noël approche et John Scalzi adore Noël. Il propose donc aujourd'hui ses miscellanées de saison sur le thème. Le petit opus s'appelle "A Very Scalzi Christmas".

Des nouvelles courtes, des interviews de personnages célèbres, des listes, le tout écrit entre 2003 et 2019. Comme il est de règle involontaire dans ce type de compilation, le contenu est inégal, et sa réception dépend tout autant de la congruence entre l'humour de l'auteur et celui du lecteur que de la similitude de leurs centres d'intérêts.

Le thème fédérateur de la chose est le traitement du Père Noêl comme le président d'une multinationale – la NicholasNorth LLC – dont la mission serait de livrer à temps les cadeaux qu'attendent ceux qui aiment le Père Noël.

Une interview de l'avocat de Santa Claus permet de découvrir les rouages du fonctionnement de la LLC, une autre du « Chrismas Bunny » dévoile les guerres de franchises commerciales qui opposent Santa Claus et le Easter Bunny.

Une nouvelle SF/Fantasy au ton de comédie fifties – A Christmas in July – place Santa Claus au cœur d'une alerte sécuritaire au Pentagone et appelle à s'inquiéter sur l'avenir du monde.

Une longue grâce de Thanksgiving remercie le Seigneur pour avoir évité à l'humanité la longue litanie des catastrophes qui auraient pu la frapper et que décrivent nombre de films qu'on devra reconnaître à la lecture (exemple : « We also thank you for once again not allowing our technology to gain sentience, to launch our own missiles at us, to send a robot back in time to kill the mother of the human resistance, to enslave us all, and finally to use our bodies as batteries. That doesn’t even make sense from an energy-management point of view, Lord, and you’d think the robots would know that. But in your wisdom, you haven’t made it an issue yet, so thank you. »).

Script Notes on the Birth of Jesus raconte comment les exécutifs d'un studio font d'un projet de film historique sur la naissance de Jésus un grand spectacle SF avec ninjas et voyageurs temporels.

Le reste est plus quelconque ou trop américain.

Alors, ce n'est pas cher (en numérique – les versions papiers sont proposées à des prix hallucinants), ça se lit vite, et John Scalzi est un gars sympa. Trois mauvaises raisons d’acheter un livre. Mais qu'importe ! Ca se lit en deux heures et c'est un petit moment de bonne humeur, pas toujours réussi mais toujours sincère. Enjoy !

A Very Scalzi Christmas, John Scalzi

samedi 14 décembre 2019

Sisters of the Vast Black - Lina Rather


Bon, aucune chance que je passe deux heures ou plus à écrire la chronique d'une novella qui m'a pris deux heures à lire.

Globalement, "Sisters of the Vast Black" de Lina Rather n'est fameux à aucun niveau. Narration, worldbuilding, personnages, écriture, rien ne dépasse le niveau d'une fanfic écrite par un collégien doué.

Pourquoi même en parler alors ? Juste pour te mettre en garde, lecteur, contre un texte noté 4,2/5 Goodreads, et plutôt bien ailleurs aussi (mais avec beaucoup moins de votes).
Je voudrais les connaitre, les lecteurs Goodreads, pour qu'ils m'expliquent (ceci n'est pas une affirmation rhétorique). Peut-être une cohorte de catholique pratiquants époustouflés par les tribulations bien modestes d'un groupe de nonnes de l'espace. Quant au blurb, il est comique de licence publicitaire.
Mais bon, je vis aussi dans ce monde où Mask Singer réalise la première audience TV pour trois semaines consécutives. Donc tout se tient.

Sisters of the Vast Black, Lina Rather
Rather not read !

mercredi 11 décembre 2019

Ormeshadow - Priya Sharma


"Ormeshadow" est une belle novella de Priya Sharma qui reprend et développe les thématiques fortes de son recueil All the Fabulous Beasts.

Passé pré-industriel de l'Angleterre. Gideon Belman est un paisible petit garçon de sept ans. En compagnie de ses parents, John et Clare, il s'installe dans la ferme familiale des Belman. Une ferme qu'il ne connaît pas, une ferme que son père avait quittée pour étudier à l'université puis s'installer dans la ville de Bath que la petite famille quitte aujourd'hui comme en fuite.
A Ormesleep Farm, dans la vallée d'Ormeshadow, John retrouve son frère Thomas, qui était resté sur l'élevage de moutons familial, sa belle-sœur Maud, et ses neveux et nièces Samuel, Peter, et Charity. Commence alors, pour Gideon le déraciné et ses parents, une vie nouvelle, loin de la ville et de son confort, dans une ruralité rude, fruste, et souvent cruelle.
Pour résister à l'exil, Gideon peut compter sur l'amour constant de son père ainsi que sur sa foi en la légende du dragon – Orme – qui dormirait sous la colline et cacherait en son sein un trésor de roi. Sera-ce suffisant ?

"Ormeshadow" est un beau roman d'apprentissage mâtiné de fantasy. Dans le huis-clos oppressant de la ferme familiale, Gideon apprendra à la dure ce qu'est la famille traditionnelle rurale.
Y prospèrent les névroses familiales que pointaient Mustapha Menier dans Brave New World ainsi que les mécanismes de domination qu'Engels avaient identifiés dans  la famille patriarcale monogame centrée autour de la propriété des terres. Aucun de ces traits ne sera épargné à Gideon ; s'y ajouteront l'anti-intellectualisme de la population locale, la pression constante d'une communauté fermée, la violence pas toujours contenue d'une ruralité pas encore entrée dans le processus de civilisation décrit par Norbert Elias.

Gideon, à qui on a généreusement attribué une chambre qui n'est qu'un cagibi, se trouve au milieu de relations méphitiques. Thomas est une brute, tout de violence contenue, qui méprise ouvertement  Maud et témoigne plus d'affection à sa chienne qu'à quiconque dans la maisonnée. Samuel et Peter sont odieux et méprisants. John et Clare ne s'aiment plus guère. De vieux contentieux opposent Thomas et John. L'argent et le travail sont plus sources de tension que d'apaisement.
Les années passent. Les événements, certains tragiques, adviennent. Gideon grandit comme une plante malingre dépourvue de nourriture spirituelle, vers un âge adulte dont nul ne sait encore ce que son entourage le laissera être.

Très joliment écrit, finement descriptif, "Ormeshadow" est un texte aussi dur que poignant. Mêlant Shepard à Dickens, Pryia Sharma livre ici une nouvelle itération de la tragédie familiale, exacerbée par l'impossibilité de fuir vers un ailleurs dont le souvenir même finit par s'estomper.
C'est un texte subtil, tout de tension contenue et de rage libérée, qui a la délicatesse de ne pas proposer d'explication définitive sur la véracité du mythe. A lire (et à traduire).

Ormeshadow, Priya Sharma

La Liste de Noël 2019 de Gromovar


Fin d'année. Noël. Bilan. Liste. Je fais bref pour ne pas vous donner l'impression d'être un blogueur qui en a quelque chose à foutre.

L'année 2019 en est à 345 jours. Ce qui suit est donc sous réserve de bouleversements durant les vingt prochains jours – on ne sait jamais, le meilleur livre de l'année est peut-être à venir.

Je ne sais pas combien j'ai lu de livres – je m'en fous.
Je ne sais pas combien ça fait de pages – je m'en fous.
Je ne sais pas combien j'y consacre de temps – je m'en fous.
Je ne sais pas combien de vues sur mon blog – je m'en fous (mais venez quand même, pitié).
Je ne sais pas quel pourcentage de femmes, d'hommes, de blancs, de non-blancs, de neurotypiques ou pas, de cis, de trans, ou autre – je m'en fous aussi.
Je ne voudrais pas qu'on croit que je suis un blogueur qui en a quelque chose à foutre.

Quoi acheter pour Noël ? Quoi lire ? Quoi offrir ?
La question qui tue tant un livre doit être adapté à un lecteur, comme un gant à une main, et à un moment comme un râga à un état d'esprit.
Néanmoins, deux ou trois titres (voire seize, chacun bluffant à sa manière propre) s'imposent. C'est subjectif et conjoncturel, ben oui. Une vraie liste de connard élitiste, ben oui – d'ailleurs, merci d'éviter élitiste dorénavant, préférez épistocrate.

La voilà donc cette liste, avec mes chauds remerciements à Jean Baret qui m'a tout appris sur l'importance capitale de ne pas donner le sentiment d'en avoir quelque chose à foutre.
A Thomas Day pour son majestueux Macbeth.
A Shaun Hamill pour sa lovecrafterie à visage humain.
A Lloyd Chery pour son dévouement à la cause de la SFFF.
Et à la merveilleuse Ada Palmer, juste car : Ada Palmer.



lundi 9 décembre 2019

Claude Ecken dans l'Utopiales 2019


Comme chaque année, ActuSF a publié un recueil de nouvelles spécialement pour les Utopiales, regroupant des textes d'auteurs qui y étaient présents.
On en parlera ici au fil de l'eau, autant pour le plaisir de découvrir certaines des œuvres incluses que pour le bonheur de se souvenir des quelques jours passés en un lieu parfois aussi surpeuplé que la ligne 13 dans ses grands moments (c'est à dire tout le temps).

On commence par une mise en bouche du pétillant Ugo Bellagamba, qui offre, sur un ton amusant, quelques pincées d'érudition sur le thème du festival « Coder/Décoder ».

Edward Tangless est mathématicien bio-informaticien.
Employé par la société Vegental, il travaille sur la mise au point de plantes capables de résister à des conditions adverses, celles par exemple qu'amènera le changement climatique. Mais là, Tangless est prévenu dans une procédure pour destruction volontaire après avoir « reconfiguré », manu militari et contre tous les protocoles, l'expérience en cours. Pour cela, Vegental demande des dommages et intérêts qui se chiffrent en millions, alors que Tangless continue d'affirmer que sa démarche est la bonne.
Dans le cadre de la procédure judiciaire Tangless rencontre Fleur Devène, la psychologue expert qui doit établir son profil psychologique.

Entre science, droit (un peu, et bizarre – les jurés !), et philosophie, Edward et Fleur se découvrent et s’apprivoisent alors que tout les sépare et que seul le hasard les a réunis.
Edward, l'autiste matheux anempathique – Spock-like – qui décode l'univers, et Fleur, la psy « quasi-presciente » surempathique qui décode les gens, deux mutants dotés chacun d'un don qui les place à côté – et hélas à l'écart – du commun, entrent lentement dans une forme de résonance qui crée autour d'eux un espace d'intercompréhension devenant peu à peu un lieu d'apaisement et de découverte mutuelle.
Pour ce qui est de l'issue du procès, il faudra lire la nouvelle.

Avec La promesse du monstre, Claude Ecken fait du Claude Ecken ; c'est à dire qu'il livre un texte dense, construit, documenté, écrit. En un mot : de qualité. On lira avec plaisir cette rencontre du Yin et du Yang doublée d'une lutte du pot de terre contre le pot de fer.

La promesse du monstre, Claude Ecken

Cya soon, buddies.

Nicolas Martin dans l'Utopiales 2019


Comme chaque année, ActuSF a publié un recueil de nouvelles spécialement pour les Utopiales, regroupant des textes d'auteurs qui y étaient présents.
On en parlera ici au fil de l'eau, autant pour le plaisir de découvrir certaines des œuvres incluses que pour le bonheur de se souvenir des quelques jours passés en un lieu parfois aussi surpeuplé que la ligne 13 dans ses grands moments (c'est à dire tout le temps).

On commence par une mise en bouche du pétillant Ugo Bellagamba, qui offre, sur un ton amusant, quelques pincées d'érudition sur le thème du festival « Coder/Décoder ».

Nicolas 'Méthode scientifique' Martin propose avec Le cruciverbiste une petite pépite lovecraftienne.
Pas de Nouvelle-Angleterre ici, pas de vieil érudit myskatonien, non. Le personnage principal est un verbicruciste – en dépit du titre fallacieux – licencié de son journal et recueilli par un frère guère plus nanti que lui. Le littéraire désœuvré commence à entendre des sons, des mots, une mélopée qui devient absolument obsédante. Interpréter – décoder donc – le message transdimensionnel, le mettre en actes, jusqu'à l'horreur, voilà ce qui s'impose au has-been en déshérence.
Avec une montée en tension maîtrisée dans une ambiance étouffante qui rappellent autant le Whisperer in Darkness de Lovecraft que les éprouvants Bug de Friedkin ou Seul contre tous de Noé, un climax habile sans ponctuation, et une conclusion ligottiesque, Martin réussit son pari et livre une nouvelle interprétation d'HPL qui ajoute une petite pierre originale à un édifice connu. Bravo !

Le cruciverbiste, Nicolas Martin

Cya soon, buddies.

dimanche 8 décembre 2019

The Old Drift - Namwali Serpell


Les courageux liront cette chronique jusqu'au bout et ils découvriront une merveille injustement méconnue.

"The Old Drift" est un roman de Namwali Serpell, une écrivaine zambienne qui a étudié à Harvard et Yale et enseigne à Berkeley. Un roman-fleuve lové autour d'un monstre-fleuve : le Zambèze – qui, serpentant entre plusieurs pays, coule de la Zambie à l'Océan Indien et sert d'écrin tant aux superbes Chutes Victoria qu'au plus contestable Barrage Kariba.

"The Old Drift" est un de ces romans générationnels qui raconte, à travers quelques destins familiaux entrecroisés, l'histoire d'un pays ou, plus encore, d'un monde au sens sociologique. Un Cent ans de solitude zambien loué par Salman Rushdie himself.

Sache, lecteur, que tu commenceras par entendre parler de ce Livingstone dont tu connais au moins, faute de mieux, le nom. Un des explorateurs mythiques du XIXe siècle, Livingstone passa sa vie à chercher les sources du Nil et fut le découvreur et cartographe de la vallée du Zambèze – y compris les Chutes Victoria auxquelles il donna le nom de sa souveraine. Amoureux de l'Afrique, anti-esclavagiste mais simultanément vrai colonisateur, Livingstone vécut et mourut sur les terres qu'il arpenta une vie durant – terres qui devinrent plus tard la Zambie et dans lesquelles sa légende est toujours très vivace.

Tu croiseras, lecteur, ces premiers colons, aventuriers, explorateurs, spoliateurs ; choisis le terme que tu préfères, tous les types sont représentés dans la proto-Zambie des Chutes Victoria, et nombre des Blancs venus en ces lieux sont un peu tout à la fois. Tu les verras se débattre près de ce Old Drift qui est le courant fluvial lent du lieu et qui donne aussi son nom à un cimetière dans lequel ils sont enterrés. Tu les verras traiter les autochtones noirs toujours comme inférieurs, peu importe qu'ils le fassent avec cruauté ou avec une affection paternaliste infantilisante. Tu les verras bien sûr sélectionner des caciques et en faire leurs affidés, instruments dociles et motivés de la domination étrangère. Car quel que soit le sentiment qu'il ait à la conscience, l'impensé est que le Blanc vit et gouverne en Afrique car il est supérieur au Noir ; ça ne fait de doute pour personne dans cette première génération – et ça n'en fera que peu dans la génération suivante.

Tu verras vite, en ces lieux, advenir un incident qui liera trois lignées pour le siècle à venir. Au Old Drift, un Anglais, un Italien, un (futur) Zambien ne se croisent qu'un court instant, un instant qui n'a de grandes et néfastes conséquences que pour le Zambien (évidemment) alors que les deux autres poursuivent leur route. Mais leurs descendances, elles, se croiseront, parfois sans même le savoir, jusqu'après 2023.

"The Old Drift" est donc un roman qui te racontera l'histoire de trois familles étendues. L'histoire des grands-mères : Sibilla, Agnes, Matha, celle des mères : Sylvia, Isabella, Thandiwe, celle des enfants : Joseph, Jacob, Naila. Le tout raconté dans un style réaliste si on admet l'hypertrichose impressionnante de Sibilla ou les larmes littéralement sans fin de Matha.

C'est aussi, et consubstantiellement, un roman qui te racontera l'histoire de cette terre et de son peuple. Découverte (qu'il faut entendre : par les Blancs ; les Noirs qui y vivaient étaient – semble-t-il – déjà au fait de son existence) par Livingstone, « organisée » par Cecil Rhodes, aventurier, capitaliste, homme politique, qui donna son nom à deux pays (la Rhodésie du Nord qui devint, après l'épisode Fédération, la Zambie, et la Rhodésie du Sud qui devient Rhodésie puis Zimbabwe), la terre du fleuve Zambèze fut aussi en partie noyée sous les eaux du fleuve quand le Barrage Kariba (conçu par un Français et construit part des Italiens) créa le lac du même nom en noyant les arpents ancestraux des autochtones et en forçant 57000 Tonga à une réinstallation contestable.

Tu y verras, lecteur, comment la population, au fil des générations, est de plus en plus mixée, et comment simultanément les préjugés raciaux (entre Blancs, Noirs, Métis, voire Indiens) demeurent, même s'ils s’amoindrissent. Tu verras comment l'importation d'un système étatique étranger et d'un système économique sans contrôle entraîne mauvaise  – c'est un euphémisme – gouvernance et corruption généralisée. Comment Blancs anticolonialistes et Noirs idem rêvent d’égalitarisme dans une société  d'inspiration marxiste, une société qui n'advient jamais tant en raison de la répression étatique que de l'étrangeté fondamentale de la chose dans une société encore largement traditionnelle et lignagère. Comment, dans ce contexte, d'abyssales inégalités se développent qui séparent la bourgeoisie comprador (pour reprendre un terme marxiste) du reste de la population qui survit comme il peut, et le plus souvent mal entre maisons sous-alimentées en électricité et bidonvilles.

Tu verras aussi le pouvoir paradoxal des femmes africaines. Dominées souvent ou en tout cas peu écoutées alors même qu'elles font plus souvent bouillir la marmite que leurs congénères masculins, dominant parfois, et consciemment, par le sexe sans jamais quitter le statut très précaire de favorites, elle sont fortes et inamovibles quand elles deviennent des matriarches, à la tête d'une famille étendue dont elles règlent les contradictions et adressent les difficultés. Tu verras la solidarité familiale obligatoire qui donne aussi le droit de contraindre – communauté durkheimienne-style. Tu verras les arrangements, les trafics, les magasins de perruques, les écoles de garçon ou les cours de secrétariat, les hôtels à escort, les marchés de légumes, les riches, les pauvres, les inventeurs brillants obligés de se fournir en pièces détachées dans les décharges électroniques ou de passer sous la coupe d'un caïd local pour pouvoir survivre. Tu verras les diplômés africains des universités occidentales chercher une solution à l'épidémie de SIDA en traitant les malades comme des cobayes et en décidant que si le virus mute trop c'est l'homme alors qu'il faut changer pour le protéger – cf. Liu Cixin.

Tu verras enfin le récit dépasser 2019 de quelques années pour aller vers une utopie de renaissance ou de table rase. Advient en catastrophe la fin probable d'un fléau, et un métissage général accéléré, et la fin du – très fragile aujourd’hui, barrage Kariba dans une forme de déluge qui rend les terres immergées à l'air libre et remet en quelque sorte les compteurs à zéro et le territoire zambien à sa situation d'avant l'invasion blanche – même si la population, elle, est changée pour toujours.

Si tu as lu jusqu'ici, tu es un brave. Je vais donc maintenant te dire le meilleur. Alors que le commun se pique aujourd'hui d'afrofuturisme nigérian, "The Old Drift" te fera découvrir l'histoire aussi incroyable que véridique des Afronautes zambiens. A travers le personnage larger than life du professeur et militant Edward Makuka Nkoloso tu pénétreras dans un rêve de conquête spatiale entre cri d'existence politique, canular assumé, et bouffonnerie involontaire. Tu verras comment s’entraînèrent notamment Matha (oui, l'une des grands-mères) sur un terrain vague à l'aide de bidons d'huile vides. Tu verras comment « too much lovemaking » tua le rêve.

Tout ceci, et d'autres choses encore, tu les verras dans le long roman de  Namwali Serpell. Un – premier – roman fort joliment écrit, plein de sensations, d'odeurs, de saveurs, de paysages naturels ou urbains (ces derniers plus sauvages encore). Un roman plein de personnages développés dont les vies sont autant le fruit de la volonté que ceux du déterminisme. Un roman parfois à la limite du surréalisme dans sa partie italienne. Un roman qui dit l'égalité des humains sous les différences de couleurs ou de traits (l'idylle anglaise d'Agnes l'illustre, comme la phrase « The conquest of Africa, which meant stealing it from those with a darker complexion and flatter noses » qui dit bien la superficialité des différences et la nature intrinsèque du vol colonial).
Un roman dont un essaim de moustiques forme le chœur, rythmant les phases du récit, disant la permanence de la terre, le parasitisme de l'invasion, l'hybridation comme réconciliation possible ; un roman qui dit donc les injustices et les stigmates du colonialisme sans omettre d'offrir une fenêtre vers un avenir peut-être plus heureux.

Alors, dois-tu lire ce livre, toi ami lecteur ? Ma réponse ne sera faite que d'éléments de décision – tu ne voudrais pas que je reproduise le paternalisme oppressif qui mit la Zambie cul par dessus tête...

Réalisme magique oui, mais surtout réalisme. SF, d'après certains critiques presse, mais seulement 50 pages sur 600 et encore sans excès. Un roman long et dense, parfois difficile à saisir car Serpell n'hésite pas à laisser le lecteur dans l’ignorance de l'identité exacte d'un protagoniste jusqu'au fil suivant où celle-ci devient claire, éclairant alors ce qui précédait. Un roman que, honnêtement, j'ai plusieurs fois été tenté d'abandonner tant son goût du détail le rendait long.
Mais un roman que je n'ai jamais pu me résoudre à arrêter de lire tant je savais que j'y perdrais le plaisir de m'engloutir dans un monde aussi riche et dense que terriblement impliquant et d'apprendre beaucoup sur un pays qui n'est pas souvent sous le feu des projecteurs.
Un roman difficile donc, mais surtout un très bon roman, un roman aussi puissant que le flot du Zambèze, un roman à lire, il vaut l'effort.

The Old Drift, Namwali Serpell

samedi 7 décembre 2019

Utopiales 2019 Léourier et Barbéri (sont dans un recueil)


Comme chaque année, ActuSF a publié un recueil de nouvelles spécialement pour les Utopiales, regroupant des textes d'auteurs qui y étaient présents.
On en parlera ici au fil de l'eau, autant pour le plaisir de découvrir certaines des œuvres incluses que pour le bonheur de se souvenir des quelques jours passés en un lieu parfois aussi surpeuplé que la ligne 13 dans ses grands moments (c'est à dire tout le temps).

On commence par une mise en bouche du pétillant Ugo Bellagamba, qui offre, sur un ton amusant, quelques pincées d'érudition sur le thème du festival « Coder/Décoder ».

Puis vient Une faute de goût de Christian Léourier. Vrai beau texte SF, écrit avec la délicatesse qui caractérise toujours l'auteur, Une faute de goût raconte les difficultés d'un premier contact diplomatique entre humains et aliens, dans un truculent récit gastronomique qui met saveurs et odeurs en vedette. Il montre comment se construisent connaissance et respect mutuels, en dépit des différences qui séparent deux espèces différentes, tant dans les mécanismes perceptuels que dans les types d'individuation. Il montre enfin comment, si tout n'est que représentations, les malentendus surviennent, avec leurs conséquences parfois lourdes.
Un bien beau texte.

Neurostar, de Jacques Barbéri, prend place dans l'univers de son roman Narcose ; nul besoin d'avoir lu le roman pour comprendre où on se trouve (mais, si on ne l'avait pas déjà fait, ça donne vraiment envie de corriger cet oubli et de se plonger dans l'univers SF psychédélique foisonnant de Barbéri, entre cyberpunk, biopunk, et tant d'autres choses).
Jack Slyder est un psy. Son travail, dans la Sphérocratie souterraine où vivent les nantis, est de prélever les souvenirs « intéressants » des stars pour les vendre à un public aussi amateur de voyeurisme que de sensations de seconde main. Demandé par une très célèbre mannequin qui veut qu'il exerce son art sur elle, Jack doit, en contrepartie, lui fournir la mémoire d'un animal – celle d'un « tigre » au combat. Il fait appel, pour se procurer cette bulle mémorielle illégale, à une vieille connaissance, et ne découvre que trop tard qu'il n'aura pas le beau rôle dans cette affaire.
Neurostar est un vrai plaisir de lecture pour amateur de cyberpunk, de biopunk, de Dick, de Varley, de Jeter, en un mot d'univers barré et sans limite. La nouvelle est une vraie réussite en ceci qu'elle livre de vraies personnages acteurs d'une histoire complète et palpitante, tout en suggérant un univers complexe qu'elle parvient à rendre aussi compréhensible qu'attirant en dépit du faible nombre de pages dont elle dispose pour ce faire.
A lire goulûment.

Une faute de goût, Christian Léourier
Neurostar, Jacques Barbéri

Cya soon, buddies.

The Angel Era - Liu Cixin


"The Angel Era" est une nouvelle SF de Liu Cixin, téléchargeable en version anglaise sur Internet (récupérable ici). J'ai lu presque par hasard les douze pages A4 serrées qui la constituent. Elles ont résonné étrangement en moi.

En effet, je sortais juste de l'imposant The Old Drift – de Namwalli Serpel – qui se passe en Zambie, et voilà que la nouvelle de Liu annonçait dans sa première phrase que l'attaque contre la Saambia était imminente ; impression de tomber sur un harmonique. Puis je lus le reste. Et l'impression augmenta.

Futur proche. Le Conseil de biosécurité de l'ONU – l'organe international qui autorise ou interdit les expériences et manipulations du génome – doit examiner une proposition de la Saambia (le pays le plus pauvre d'Afrique, une dictature victime de surcroît d'une terrible sécheresse source de famine). Elle est portée par le docteur Ita, célèbre pour avoir inventé le langage de programmation qui rapprocha le codage génétique du codage informatique, le rendant presque aussi simple à réaliser pour peu qu'on dispose du temps de « programmeur » nécessaire. Cette percée valut au docteur Ita, natif du pays et lui-même victime de la famine dans sa famille, son Prix Nobel. Voilà pourquoi on l'écoute, voilà pourquoi il est crédible.

Mais aujourd'hui, Ita ne vient ni demander ni quémander. Il a amené avec lui, devant le CSONU réuni, un enfant saambien de douze ans, Cardo, visiblement bien nourri et en pleine forme physique. Commence alors la démonstration d'Ita : Cardo se nourrit avec grand appétit, devant l'assemblée d'abord médusée puis hostile et enfin furieuse, d'herbe, de feuilles, et d'aiguilles de pin ramassées sur la pelouse à l'entrée du bâtiment. Pour assurer, dit-il, le premier des droits de l'homme qui est celui de survivre, Ita a modifié le génome de l'embryon qui deviendra Cardo pour en faire un humain d'un nouveau genre, capable de tirer sa subsistance d'un grand nombre de nourritures.

Indignation, scandale, fuite d'Ita vers la Sammbia, refus du pays de remettre matériel et cobayes, tout culmine vers une opération militaire internationale, au nom d'un principe de dignité humaine qui implique l'inaltérabilité du génome humain. Mais le génie est sorti de la lampe, il sera difficile de l'y faire retourner.

Rapports Nord/Sud déséquilibrés, morgue des puissances militaires occidentales, posture moralisatrice des mêmes, primauté de la survie, amoralisme de la nécessité, modification de l'homme considérée comme plus efficace que celle de l’environnement, passation de pouvoir géopolitique, le court texte de Liu est aussi brutal que direct.

Il offre une vision relativiste du monde, s'extrayant pour le pire ou le meilleur de la volonté universaliste de l'Occident et proposant une redéfinition contextuelle du droit naturel. On appréciera ou pas selon ses options propres. Le texte de Liu est en tout cas un objet brut – à tous les sens du terme – de SF politique, qui vaut d'être lu comme porte d'entrée dans l'esprit sans fard de l'auteur.

Et, étonnamment, The Old Drift, développe – d'une façon infiniment plus littéraire – certains des thèmes abordés ici. Si ça c'est pas du teaser pour une chronique à venir, je ne sais pas ce que c'est.

The Angel Era, Liu Cixin

dimanche 1 décembre 2019

Jardins de poussière - Ken Liu


"Jardins de poussière" est un recueil inédit de Ken Liu, publié en VF au Bélial grâce aux efforts conjugués de Pierre-Paul Durastanti et des Quarante-Deux.

On y retrouve le talent et les thèmes caractéristiques de l'auteur, qu'on avait déjà pu apprécier en français avec La ménagerie de papier ou L'homme qui mit fin à l'histoire, entre autres.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 97, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« Les yeux fermés, j'imagine les photons rebondissant entre les particules de poussière. J'imagine leurs chemins sinueux le long du dédale de surfaces vives, les pièges, les impasses, les culs-de-sac, les chausse-trappes. J'imagine Cigale qui accomplit sa rotation sous les étoiles, modifiant l'angle des rayons du soleil sur les panneaux. J'imagine les couleurs, changeantes, chatoyantes. Une nouvelle façon de voir… »
Né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d'émigrer aux États-Unis à l'âge de onze ans, Ken Liu est titulaire d'un doctorat en droit (Harvard). On doit à ses activités de traducteur l'éclosion de la science-fiction chinoise aux yeux du monde. En tant qu'auteur, il dynamite la littérature de genres américaines — science-fiction comme fantasy – depuis une quinzaine d'années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy pour la seule « La Ménagerie de papier », ce qui demeure unique à ce jour. Le recueil éponyme, paru aux éditions du Bélial', est par ailleurs lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire, tandis que le court roman L'Homme qui mit fin à l'histoire a achevé de le révéler au grand public. Jardins de poussière est son deuxième recueil à voir le jour en français. Sans équivalent en langue anglaise, réunissant vingt-cinq récits pour l'essentiel inédits, il célèbre un talent majeur et singulier à son sommet — un phénomène.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mardi 19 novembre 2019

Starship Troopers - Robert A. Heinlein


"Starship Troopers" est un classique de la SF de Robert A. Heinlein. Il a été adapté au cinéma par Paul Verhoeven, ce qui ne dispense personne de le lire tant il est resté actuel.

Dans ce cas, il faudra lire le Bifrost n° 97.

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Pour impressionner une fille et contrarier son père, le jeune Juan Rico s’engage dans l’Infanterie mobile, le corps d’armée réputé le plus dangereux. Après tout, il n’en a que pour deux ans, et la guerre est loin, aux confins de la galaxie. Mais tandis qu’il effectue ses classes et découvre la discipline sévère d’un bataillon d’élite, le conflit prend une nouvelle dimension, et le voilà embarqué dans une série de batailles mortelles qui le transformeront à jamais.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 18 novembre 2019

Un truc de fou - Hank Green VF


Il y a quelques temps sortait aux USA An absolutely remarkable thing, un premier roman tout charmant  dont la chronique est au bout de ce clic.

Il paraît chez Denoël en VF sous le titre "Un truc de fou", et on peut y jeter un vrai coup d’œil car, non content d'être charmant, il est aussi plutôt futé.

Un truc de fou, Hank Green

dimanche 17 novembre 2019

The Deep - Rivers Solomon


"The Deep", la toute récente novella de Rivers 'Unkindness' Solomon, fut d'abord une chanson du groupe Clipping, nominée Hugo 2017 de la meilleure présentation dramatique.

Cette chanson, rattachée au courant afrofuturiste, imaginait qu'un effet inédit de la nature avait permis à des bébés destinés à ne jamais voir le jour – ceux des femmes africaines enceintes jetées vivantes des bateaux esclavagistes vers une mort certaine – de respirer l'eau salée de l'océan comme ils le « faisaient » (kind of) dans l'utérus de leur mère. Ces enfants, nés d'une mère mourante, survécurent donc à l'immersion et, le nombre sinistre aidant, fondèrent peu à peu une civilisation subaquatique qui ignorait largement son origine véritable. Mieux, ils adoptèrent une forme hybride quelque part entre l'humain et la sirène, et devinrent de vrais habitants des fonds marins.
Il faut un peu de suspension d'incrédulité mais le point est ailleurs, et les personnages sont si prenants qu'on adhère sans difficulté à l'impossible.

Pour être complet, disons que le monde utopique créé par le groupe électro Drexciya fut une autre source d'inspiration pour la novella.

Ici, c'est du "The Deep" de Solomon que nous allons parler.

Solomon raconte une histoire – très douloureuse – de transition entre ignorance et connaissance, entre oubli et mémoire.

"The Deep" est centré sur le personnage de Yetu, l'historienne (on notera que les wajinrus, le peuple de Yetu, sont peu ou prou intersexuels et choisissent sur l'instant quelle forme de sexualité ils adoptent, je ne sais pas si ça apporte quelque chose au récit – pour Yetu j'utiliserai ici le féminin en raison de ce que m'évoque la consonance du nom).
Sélectionnée en raison de sa très grande sensibilité, Yetu doit remplir, seule, une fonction capitale pour la société wajinru. Elle est dépositaire de toute la mémoire de son peuple, transmise par les historiens qui l'ont précédée, et récoltée au jour la jour par Yetu elle-même auprès de ses contemporains – le tout se faisant par contact.
Comme ses prédécesseurs, elle est la seule à se souvenir, la seule à savoir tant le bon que le mauvais, tant la grande histoire que les détails intimes, la seule aussi à se remémorer l'origine des wajinrus et l'existence des deux-jambes qui vivent à la surface. Les autres, tous sauf elle, peuvent ainsi vivre une vie sereine centrée sur l'instant, une vie à laquelle est épargné le fardeau de la mémoire et des horreurs qui s'y trouvent.

Une fois par an seulement, tout le peuple wajinru se rassemble pour une cérémonie durant laquelle l'historien leur rend leur mémoire – car le besoin de savoir ne cesse de grandir tout au long du temps. Les affres de la connaissance digérées, l'historien clôt la cérémonie en reprenant les mémoires, rendant ainsi à son peuple le dreaming innocence qui est au fondement de son bonheur, et conservant seul dans son esprit l'Histoire et la douleur qui l’accompagne.

Mais si Yetu a les qualités pour remplir sa fonction, elle soufre plus que tous ses prédécesseurs du caractère sacrificiel de sa charge. Elle réalise à quel point son individualité est anéantie par son rôle de réceptacle mémoriel. Elle en souffre au point de se révolter un jour, de fuir vers la surface en pleine cérémonie, laissant son peuple captif des affres de la connaissance qu'elle n'a pas récupérée. Une situation guère plus satisfaisante que celle qu'elle remplace, et à laquelle il faudra trouver une solution, tant par solidarité que pour éviter une catastrophe.

"The Deep" est un texte littéralement fascinant. Centré sur peu de personnage (presque tous historiens) qui deviennent très attachants du fait de leurs épreuves, alternant entre des passages au singulier et d'autres au pluriel, il dit tous les aspects de la mémoire, tant individuelle que collective.
La mémoire comme douleur.
La mémoire comme colère.
La mémoire comme rage.
La mémoire dont on voudrait se détourner pour vivre heureux le présent.
La mémoire sans laquelle on ne peut comprendre le présent et préparer l'avenir.
La mémoire qui permet de confronter les descendants des oppresseurs du passé et de prendre une place à leur coté après avoir réglé les comptes mémoriels.
La mémoire qui permet d'avancer si elle est partagée et discutée – car le déni paralyse et la mémoire solitaire détruit.
De manière connexe, et tant sous l'eau qu'à la surface, "The Deep" dit aussi l'exploitation qui continue, sans oublier le déracinement, la souffrance de savoir son ascendance disparue, son origine géographique perdue, ses proches disparus à jamais.

La novella aborde ces questions comme dans une spirale qui ne cesse jamais de monter et descendre, de passer d'un état d'esprit à un autre, d'une incertitude à une autre, d'une impulsion à la suivante, car il est aussi difficile de savoir quoi faire d'un tel fardeau que de parvenir à le dire.
Passant du passé au présent, de l'allégorique au « réaliste », dans une transe poétique, parfois incantatoire, hypnotisante pour le lecteur, elle exprime ainsi parfaitement tous les aspects contradictoires de la mémoire, tous les allers-retours entre envie de savoir et besoin d'ignorer, destruction et autodestruction, soif de vengeance et désir de réconciliation, identité individuelle et identité collective, droit d'être libre dans sa vie et devoir envers les générations précédentes.

C’est très réussi, très émouvant, et surtout extrêmement riche. On ne peut imaginer aucune facette de la question que Solomon n'ait pas abordée.

The Deep, Rivers Solomon

samedi 16 novembre 2019

L'examen - Richard Matheson


La maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.
Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu
On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de suggestions de lectures ou visionnages connexes. Une bien jolie collection donc.

"L'examen" est une courte nouvelle de Richard Matheson publiée en 1954.

Alors que le vieillissement de la population - fortement lié aux progrès de la médecine - commençait tout juste à devenir une question, Matheson décrit une Amérique dans laquelle les vieillards doivent, après 60 ans (l'espérance de vie n'était alors pas celle d'aujourd'hui), passer un examen destiné à évaluer leurs capacités physiques et cognitives.

Les résultats  des tests déterminent si la personne est, ou pas, autoriser à perdurer.
En cas de test positif, elle est tranquille pour cinq ans (la périodicité de l'examen), sinon elle sera convoquée pour être administrativement euthanasiée afin de ne plus être une charge inutile pour la société.

"L'examen" raconte l'histoire de Tom Parker, un octogénaire qui doit passer pour la quatrième fois l'examen. Elle débute par la soirée qui précède la journée capitale, une soirée durant laquelle son fils, Les, chez qui il vit, l'entraîne aux épreuves. Puis...

"L'examen" est un texte court et simple. Il pose la question malthusienne (mais pas que) du traitement des "inutiles" ou des "surnuméraires".
Sans être spectaculaire, il est touchant dans la manière dont il oppose la dignité de Tom à la dureté d'une société qui l'évalue et envisage de se passer de lui.
Comme l'écrivait robert Bloch, la force de l’œuvre de Matheson est de parvenir à créer de l'empathie entre ses personnages et le lecteur. C'est en effet le cas ici. Tom, Les, et sa femme Terry, sont émouvants, tant dans leurs sentiments (forts mais exprimés à voix feutrée) que dans leurs contradictions.
Et ce sont ces contradictions même qui donnent sa force au texte, et justifient, en le rééditant, de garder vivantes des prédictions que l'avenir n'a pas validées (même si le passé les avait pensées ou mises en œuvre).

L'examen, Richard Matheson

vendredi 15 novembre 2019

Interview Utopiales : Jean Baret


Jean Baret est avocat et docteur en droit. Il est taillé comme une armoire à glace. Il est néanmoins extrêmement sympathique. Comme il est aussi romancier, profitons des Utopiales pour lui poser quelques questions sur ses deux romans Bonheur tm et Vie tm, et sur le troisième à venir Mort tm, tous publiés au Bélial.
(on laisse tomber le tm, trop pénible à insérer)

Démarrage impromptu :
Votre blog est bien Quoi de Neuf sur ma Pile, c'est ça ? Alors je dois vous dire que, vous allez croire que je vous ai piqué l'idée alors que je peux prouver que non, vous avez parlé d'Epic Rap Battles, je parle dans Bonheur de Keynes vs. Hayek dont vous dites qu'à votre grand dam certains profs l'utilisent vraiment ce qui signifie que la réalité a déjà dépassé la fiction, et dans Mort je vais développer un peu ce concept-là, parce que je trouve que c'est fascinant, le niveau auquel on est arrivés, je ne peux même plus dire que c'est mal, je n'en suis plus là.

Le ton est donné ;)

Commençons si vous le voulez bien par deux mots de présentation, qui êtes-vous Jean Baret ?

Question angoissante. Qui suis-je ? Jean Baret, au civil avocat, dans l'imaginaire romancier, je suis sur une trilogie, Bonheur, et Vie, et Mort qui sortira en septembre prochain normalement.

Question d'inspiration. Dans vos deux dystopies, il m'a semblé reconnaître, pas forcément à juste titre, certaines influences. Par exemple le côté graphique de Bonheur m'a évoqué Transmetropolitan, et Vie, avec son impossibilité de sortir de l'immeuble, m'a fait penser aux Monades urbaines. Que reconnaissez-vous comme influence ? Plus généralement, qu'est ce qui vous parle comme lecteur ?

En fait, je fonctionne à l'envers. Ma première influence est Dany-Robert Dufour dont vous avez lu la postface de Bonheur, mon influence première est clairement là. Après, l'univers de Bonheur est basé sur la surconsommation, c'est à dire sur le fait que chaque individu peut consommer son bonheur, c’est à dire peut définir ce qu'est son bonheur, se l'approprier, puis se redéfinir, se reconfigurer, se remodeler à sa guise. A partir de là, il y a forcément un univers foisonnant, un univers où les biens et les services s'échangent par millions, et où tout est marchandisable.

Et donc ça me ramène, c'est pour ça que je dis « à l'envers », vers d'autres univers semblables que j'aimais comme Transmetropolitan, comme (inconsciemment) Blade Runner, notamment les images du film qui montrent cette humanité perdue dans un bouillon de surconsommation. Ce n'est pas une démarche consciente, je ne me dis pas « je vais essayer de ressembler à ça », mais spontanément, quand je pense à un univers futur foisonnant, je vais vers ça, c'est ce qu'il y a dans mon fond culturel propre.

Il y a aussi un lien avec Judge Dredd, son univers bouillonnant, même s'il y a en plus dans le comic des réflexions sur le droit qui m'intéressent aussi.

Dans Vie, je pars sur un univers complètement différent, très froid, très structuré, très cadré par des algorithmes qui élèvent les hommes quasiment en batterie, donc ça va convoquer d'autres images.

C'est pour ça que je dis « à l'envers », c’est en réfléchissant à l'univers que des images apparaissent, je ne pars pas des images.

Pouvez-vous expliquer en quelques phrases le concept de pléonexie (au centre de Bonheur) aux lecteurs ?

C'est un vieux concept remis au goût du jour par Dany-Robert Dufour, un terme grec qui signifie « en vouloir toujours plus ». Les Grecs déjà identifiaient ce risque, et pourtant ils étaient très loin d'être une société industrielle. C'est le fait de ne pas pouvoir se contenter de ce qu'on a, et donc de penser sans fin que dès qu'on aura quelque chose de plus ça ira mieux. Et dès que vous avez cette chose en plus vous en voulez de nouveau une autre. C'est un cercle très vicieux car il ne s'arrête jamais, il génère une insatisfaction contre laquelle les Grecs pensaient qu'il fallait lutter, et il entraîne de nombreuses conséquences, de la surconsommation, déjà à l'époque, et des destructions qui résultent de cet appétit incontrôlé.

Voilà ce qu'est la pléonexie, dont on n'a pas assez repéré peut-être qu'elle est au centre de notre société parce que nous avons besoin de consommer, les sociétés industrielles, les entreprises ont besoin de consommateurs, et on vous incite donc à consommer toujours plus car plus vous consommez mieux ça sera dans cette logique économique, ce qui fait qu'à un moment on finit par s’entre-dévorer ou dévorer la planète.

Dans le roman il est obligatoire de consommer, il y a même une police de la consommation ; les entreprises ont besoin de consommateurs pour pouvoir être productrices et générer du profit. En même temps, le système économique s'adresse à des individus qui ne demandent pas mieux que d'être poussés à consommer. Alors si on devait faire une généalogie de l'individualisme contemporain, qui est associé à l'envie de consommer ainsi qu'aux phénomènes de segmentation et de micro-segmentation des marchés, où placeriez-vous l'origine puis l'évolution de cet état de fait ?

Alors je peux répondre, d'autant que ce n'est pas moi seul qui place le curseur mais que je reviens à Dufour. Ca se date précisément avec Mandeville qui écrit La fable des abeilles (1714). C'est un ouvrage fondamental car Mandeville vit à la naissance du capitalisme et de l'industrialisation et qu'il en a compris le cœur. Ce cœur de notre système économique est que l'individu doit être au premier plan, l'individu avec tous ses vices. Le principe de La fable des abeilles est de dire que si la société n'est constituée que de gens vertueux, ça n'avance pas, il n'y a pas de production. C'est bien beau d'avoir une société de moines, et les gens sont sûrement très gentils entre eux, mais on ne sortira pas du domaine agraire. Si on veut l'abondance matérielle, qui est un vrai projet capitaliste de départ, si on veut sortir de l'ornière agraire, alors on a besoin de ce qu'ils appelaient à l'époque des fripons. On a besoin de gens qui ont des vices (entendu comme recherche de son intérêt propre) car pour Mandeville les vices privés font les vertus publiques.

C'est là la grande « trouvaille » de Mandeville, et on bascule alors vers un individu qui au lieu d'être soumis à Dieu, à sa famille, à la nation, au roi, et qui se définit par rapport à ces concepts, s'autocentre, se définit comme son propre souverain, et acquiert le sentiment qu'il a le droit d'avoir des droits, de consommer, d'être entrepreneur, etc.

Le texte de Mandeville et d'autres moins connus qu'il a écrits situent donc au XVIIIe siècle (1714, et ensuite abondamment cité par Adam Smith) le début de l'individualisme exacerbé nécessaire à l'éclosion de notre économie. Et aujourd'hui, tout à l'heure lors d'une table ronde sur la SF juridique, une jeune fille me demandait « Et l'écologie ? » ; et bien l'écologie est aujourd'hui marchandisée, non seulement la réponse aux problèmes écologiques mais la notion elle-même est marchandisée. Tout aujourd'hui est marchandisable et c'est le cœur de notre système.

Donc le principe de la bascule c'est : « je sors d'un monde où j'ai des obligations extérieures que je dois respecter pour entrer dans un où si je suis un saligaud on me dit que ça profite aux autres donc c'est plutôt bien. ».

Je m'adresse ici autant au romancier qu'au juriste. Le monde de Bonheur et le nôtre sont submergés de publicité. Y a -t-il d'après vous des moyens de réguler plus ou mieux cette publicité ?

Elle est déjà régulée. Il y a des tas de règles très strictes en matière de publicité et de concurrence. Des produits sont déjà hors publicité, plus de pub sur les cigarettes, l'alcool doit être assorti d'un message d'avertissement. Il y a aussi des espaces dans lesquels la publicité n'a pas droit de cité, mais en revanche dans la rue ça reste extrêmement invasif bien que ce soit aussi réglementé. Maintenant, si vous me demandez si je trouve ça trop invasif déjà, la réponse est oui, mais si vous me demandez s'il est possible d'ajouter des règles pour la réduire, je ne le pense pas, car la publicité est le moteur de notre système économique. Imaginez que 98% du revenu de Google vient de la pub. Alors si on limite la publicité, ça fera chuter les revenus et les ventes de nombre d'entreprises avec les problèmes économiques associés. A partir du moment où on développe une rhétorique qui dit « Attention, ça va créer du chômage » on bloque tout. Donc je ne crois pas qu'on légiférera plus la-dessus. Et je voudrais ajouter « Hélas ».

Le monde de Bonheur est noyé dans les débats, les battles, les infomercials. Y a-t-il un moyen de s'extraire de ce bruit sans s'extraire en même temps de la réalité sociale ?

C'est une bonne question car ce que je voulais démontrer dans Bonheur, avec l'émission ‘The Shot Heard Round the World’ qui met face à face des panels de « spécialistes » (et je précise que je n'ai inventé aucune des thèses que je présente dans le livre, c'est à dire qu'il y a des vrais gens de la vraie vie qui ont tenu les propos de mon émission fictive et qui, à priori y croient – ça fait peur), c'est que dans une société très marchandisée tout est au même niveau. C'est d'ailleurs la même chose avec la Foire des religions que je mets aussi dans le livre. Tout est au même niveau.

Les idées, les sciences, qui ne devraient pas être marchandisées, le sont aussi. Et à partir du moment où tout a la même valeur, vous pouvez faire du stock-picking, pécher les idées qui vous plaisent et les consommer. Pour sortir de ça, il faut réinjecter l'idée qu'il y a des valeurs, des vérités, et qu'elles ne sont pas toutes égales entre elles. Dans un débat d'idées – comme sur FB ou Twitter où chacun pense que son idée a la même valeur que celles des autres – on rencontre des idées fausses, des idées vraies, des idées géniales et des idées idiotes. Et on ne peut pas les mettre à égalité sous prétexte qu'elles nous plaisent – pensez aux platistes ou aux créationnistes par exemple.

Si on considère que toutes les idées se valent, c'est dangereux, notamment par rapport à de jeunes esprits. A force de dire que toutes les idées se valent et qu'ils ont le droit d'avoir une opinion, ils peuvent penser par exemple que cette opinion a la même valeur que celle d'un prof, alors que non, parce qu'un prof a étudié le sujet pendant des années. Alors il faudrait réinjecter l'idée qu'il y a une hiérarchie dans les idées, qu'il y a des tests de réalité. Ca serait un projet politique de première importance mais je ne suis pas politicien donc je ne sais pas comment faire. Et puis, je ne sais même pas si cette idée, justement, pourrait avoir un pouvoir d'attraction suffisant pour que beaucoup de gens y adhèrent, parce qu'il est très rassurant de pouvoir se dire que son avis vaut autant que celui de n'importe qui d'autre, c'est une manière de se dire qu'on a raison, même envers et contre tout. Sortir de là implique d'être capable de se dire que sur tel ou tel terrain on est mauvais, qu'on n'est pas compétent.

En fait on est au bout de l’individualisme tocquevillien.

Tout à fait et on le vit concrètement. Je vais même vous dire que je suis très fan de deux émissions américaines ‘Last week tonight with John Oliver’ et ‘Real time with Bill Maher’, et que j'ai vu dans l'une des émissions un homme dire « je pense que les théories scientifiques devraient être comme les religions, il faut qu'on ait le droit de choisir celle qui nous intéresse » et le gars parlait tout à fait sérieusement. C'est quand même effarant qu'on puisse entendre dire « si j'ai envie de penser que la Terre est plate, j'ai le droit ».

Alors comment lutter contre ça ? Les profs sont en première ligne, je crois, mais c'est difficile face à une génération élevée dans l'idée qu'ils sont tous des petits flocons de neige merveilleux et uniques. On doit pouvoir dire « tu as tort parce que je le sais, et je le sais parce que je l'ai étudié ». Et c'est devenu compliqué. Et je ne parle même pas de la violence des réactions aujourd'hui sur les réseaux sociaux ou dans le réel quand une idée s'oppose à celle qu'une autre personne véhicule. Dans certaines universités il devient difficile d'avoir des débats d'idées, et alors on sort de la démocratie, car la démocratie suppose de pouvoir échanger des arguments et d’admettre que l'autre a potentiellement des choses à dire, voire raison tout court. Si on pense systématiquement que l'autre a tort car on a soi-même intrinsèquement raison, ça bloque complètement toute démocratie raisonnable.

Une question adressée à l'auteur et à l'homme, c'est celle de l'optimisation du corps, de la pratique du sport. Vous êtes sportif, les Grecs pensaient aussi qu'il importait de travailler corps et esprit. Où placeriez-vous la limite entre un fantasme prométhéen de redéfinition de soi et une pratique de bon aloi ?

Je peux vous donner ma réponse personnelle qui n'a pas vocation à être généralisée. Wal-Mart, un des personnages de Bonheur surconsomme du sport, des anabolisants, des produits pour être le plus massif possible. Des tas de gens aujourd'hui font ça, je n'ai rien inventé. C'est le mythe de la reconstruction, ou de la surconstruction, vers une surhumanité, néfaste. Mais ne rien faire non plus du corps n'est peut-être pas très sain non plus. A titre personnel, ma limite, c'est d'être la meilleure version possible de moi-même dans le contexte dans lequel je me trouve ; et c'est la raison pour laquelle je ne me doperai pas (et ceci hors de toute considération de santé). J'essaie d'aller au maximum de moi, je n'essaie pas d'être le meilleur, ça n'a aucun intérêt, mais la meilleure version de moi-même, ça oui. Ca implique de faire du sport, de réfléchir à la diététique, d'avoir un objectif, mais qui ne soit pas pléonexique justement, qui ne cherche aucun paroxysme parce que ça n'a aucun intérêt.

Après, j'ai été adolescent dans les 80's, j'en ai aimé le cinéma d’action, et j'ai été impacté par un message de l'époque : « No pain, no gain ». Une éthique de l'effort qui a largement disparu aujourd'hui où on a des super-héros qui sont nés super-héros. Je trouve que c'est une idéologie curieuse alors que les héros des 80's me semblaient affirmer une éthique de l'effort. Alors oui, je fais du sport, mais je n'en fais pas deux fois par jour parce que je veux aussi être le meilleur avocat possible, le meilleur romancier possible, et tout ça par rapport à moi-même principalement.

Je ne dis pas que c'est la solution mais c'est la mienne parce que j'ai bricolé ma propre éthique. Parce que sinon, que trouver comme transcendance aujourd'hui ? Comment définir sa manière de bien vivre, d'être un bon être humain ? Je n'ai pas la réponse, je pose la question.


Passons à Vie. Ca m'a beaucoup fait penser à Schopenhauer parlant de la vie comme volonté, d'une vie qui se perpétue seulement pour se perpétuer, sans but autre que la persistance. Dans ce type de situation, y a-t-il une fuite possible autre que l’anéantissement ?

C'est une très grave question. Parce que c'est une question d'actualité, c'est la notre en fait aussi. Le but de la vie, c'est de vivre, et ensuite de se reproduire. Tous les organismes sont tendus vers ça. C'est un but génétique, pas spirituel.

Si on sort de là et qu'on cherche du sens, et c'est ce que je montre dans mes trois livres, on trouve trois courants dans la société. Le courant consumériste dit : « Consommez, définissez-vous vous-mêmes, le marché répondra à vos désirs ». Un autre courant consiste à déléguer, dans Vie à des algorithmes, et chez nous à un chef, voire un Duce, à qui on demande quoi faire et qui répond « Voilà nos valeurs, notre société est magnifique, faites ce que je dis et tout ira bien et vous serez un bon citoyen ». Un dernier courant va chercher la réponse dans la transcendance religieuse, on le verra plutôt dans Mort.

Si on se dit que toutes ces réponses sont mauvaises, comment sort-on de là ? Personnellement, je ne suis pas très optimiste et je crois qu'il n'y a pas d'échappatoire. Je crains qu'en réalité, une fois couverts les besoins du corps, à part s'inventer des histoires ou des valeurs il n'y a pas grand chose. Alors la réponse serait peut-être de trouver des valeurs – si fausses soient-elles – qui nous rendent heureux, mais même ça c'est très compliqué car qu'est ce que le bonheur ? C'est très subjectif. Peut-être pas définissable à l’identique pour le grand nombre. Et même, est-ce un droit ?

Mes livres ne sont pas très optimistes parce que je n'ai pas de solution, je ne prétends pas en avoir une, si j'en avais une je créerais un parti politique au lieu d'écrire des romans. Il serait criminel de ne pas partager ma solution si j'en avais une. Je suis terrifié, horrifié par l'impression qu'il n'y en a pas.

Vous posez les questions, c'est déjà ça.

Je pense qu'il peut y avoir une intelligence collective qui trouverait des réponses, mais pour cela il faut que les gens aient envie de se poser les questions, aient envie d'y réfléchir. Regardez le débat politique dans tout le spectre occidental. Ce genre de questions n'est jamais posé. Les débats tournent toujours autour du chômage, de la santé, de l'éducation, des questions fondamentale certes mais qui font l'impasse de réfléchir sur le système dans lequel on vit. On essaie de le rendre plus efficient, on nous promet qu'il sera plus efficient, on essaie de nous vendre – car un vote c'est un achat – l'idée que le système fonctionnera mieux, mais personne ne réfléchit au but, au sens.

Regardez, que ce soit les campagnes politiques, les gilets jaunes, l'écologie, on se demande toujours comment faire la même chose mieux mais on ne se pose presque jamais la question du sens. Et il faudrait que des millions de personnes souhaitent réfléchir au système pour espérer lui trouver un autre sens. Je n'ai pas la réponse mais c'est cette question que je pose dans mes livres, mes personnages se la posent parce que je me la pose.

Le travail de Sylvester dans Vie – il fait tourner des cubes virtuels pour qu'ils changent de couleur – rappelle les bullshit jobs de Graeber. Est-ce un vrai travail qui sert à quelque chose ou juste un passe-temps que le système lui offre.

Chaque lecteur pourra y voir ce qu'il veut, je vais vous dire comment moi je le ressens. J'ai voulu dire trois choses ici.

La première c'est qu'aujourd'hui quantité de gens font un métier dont ils ne voient plus du tout l'utilité. Avant, on fabriquait une table ou on élevait des chèvres par exemple, aujourd'hui des tas de gens ne savent plus à quoi sert concrètement leur métier, ils interviennent sur un process mais ils ne savent pas ni d'où ça vient ni où ça va. Aujourd'hui il y a des millions de gens qui font tourner des cubes de couleur, et si on leur demande ce qu'ils font, ils répondront « je fais tourner des cubes pour qu’ils changent de couleur », mais à quoi ça sert, mystère.

Le deuxième point c'est que, se sentant utiles, inclus dans un grand tout, mes personnages se sentent un peu moins révoltés, un peu moins angoissés. Vous aurez remarqué que mes personnages sont des gens bien intégrés, ils ne sont pas hors de la norme. Avec des révoltés c'est plus facile (à écrire), mais ce qui m'intéresse c'est de montrer des gens intégrés, qui sont bien dans le système, et vont se demander à un moment donné « Qu'est ce que je fais ? ».

Je pense que toute société à besoin de fournir une occupation aux citoyens et qu'ils la perçoivent comme grave, importante.

Ce qui amène à un troisième point. La société de Vie est une société totalement collectivisée et égalitaire. Physiquement et matériellement, il n'y a plus de différence. Et pourtant, l'être humain, lui, continue à vouloir se différencier. Alors on lui donne une échappatoire virtuelle qui lui permet de s'individualiser, de se sentir meilleur. Ca peut être symbolique, c'est déjà beaucoup le cas, avec les niveaux, les achievements, les félicitations, les médailles. La gamification du monde rend très content car elle comble le besoin d'individualité. Je pense que les sociétés collectivistes ne peuvent pas fonctionner si elles n'intègrent pas le besoin de se différencier du voisin.

On pourrait bien sûr imaginer une éducation complètement différente (à la République de Platon) mais sinon une société égalitaire devrait prendre en compte le besoin de différenciation et de gratification. Donc les cubes de couleurs donnent des achievements. Comme le régime stalinien donnait des récompenses symboliques à des réalisations qui parfois étaient complètement inutiles.

Les cubes servent donc à montrer ces trois choses, et en premier la prédominance des tâches incompréhensibles. Je crois que beaucoup de la souffrance au travail vient de la perte de tout sens qui expliquerait/justifierait la violence que représente le travail. C'est même vrai pour les traders qui font de l'argent avec de l'argent sans jamais rien manipuler de concret ; et si en plus ça vous rend très riche, c'est un terreau idéal pour une explosion incontrôlée de l’ego, l'autre extrême étant la dépression, le sentiment d'avoir une vie qui vous échappe.

On le voit aussi dans les très grosses boites où on traite des données, par exemple, sans jamais savoir à quoi elles servent vraiment, et si quelqu'un a consommé le produit de votre travail et en est content. C'est complètement déprimant à vivre.

Pour finir (car je dois filer) pouvez-vous faire un teasing sur Mort. Vous dites que vous y parlerez de religion, or vous en parlez déjà dans les deux premiers livres. Alors, quoi de neuf ?

Dans les deux premiers livres j'ai parlé de la religion comme produit de consommation. Dans Mort, j'aborde la religion en ce qu'elle délivre un message transcendantal, et la manière dont l'individu parvient à gérer le fait qu'existent des milliers d'autres croyances, avec des messages différents ou contradictoires.
Alors quand vous cherchez une transcendance (ce qui est toujours le problème de mes personnages), et que vous le faites sincèrement et pas comme distraction, comment faites-vous pour vous y retrouver parmi ces milliers d'options ? En quoi est-ce douloureux ?

J’aborde aussi le caractère un peu absurde du caractère ritualiste des religions, à fortiori quand coexistent de très nombreuses pratiques rituelles différentes.

Et j'arrête là pour ne pas trop spoiler.

Une toute dernière. Sylvester tombe sur le nihilisme par hasard, il parle à Jésus, à Bouddha, et pas à Nietzsche. Pourquoi ?

Jésus et Bouddha parce que je voulais des figures surréelles. Nietzsche a vendu le surhomme mais il n'est pas lui-même surréel. Et pour être honnête, j'y ai pensé mais c'est une pensée qui m’apparaît très complexe et que, n'étant pas philosophe, je ne voulais pas dire de bêtises. Dufour a validé ce que j'ai mis de ses textes dans mes romans et j'aurais eu besoin de la même validation pour Nietzsche. Alors on se contentera de Jésus et Bouddha.

Merci beaucoup, ça a été un vrai plaisir.