jeudi 19 septembre 2019

Son corps et autres célébrations - Carmen Maria Machado



Il y a longtemps, je lisais "Her Body and other Parties" de Carmen Maria Machado. Je prenais alors quelques notes, sans rédiger.

Il y a un peu moins longtemps, j'écrivais ici un petit mot qui reprenait ces notes et conseillait aux lecteurs VO de lire le recueil.

Aujourd'hui, il sort en VF sous le titre "Son corps et autres célébrations" aux Editions de L'Olivier.

Vous n'avez plus d'excuse. Achetez-le ! Lisez-le ! C'est weird, féministe, et surtout intelligent.

Son corps et autres célébrations, Carmen Maria Machado

mardi 17 septembre 2019

Luna : Lune montante - McDonald VF


Sortie en VF du troisième tome de la saga Luna de Ian McDonald.


Luna Lune Montante, Ian McDonald

lundi 16 septembre 2019

Orwell - Christin - Verdier


Avant de devenir un mème Internet aussi galvaudé que le Grumpy Cat avec qui il partage des moustaches, avant de commencer à être cité par votre coiffeuse commentant – pour votre seul profit – l’actualité politique et sociale, Orwell (oui, à ce niveau de notoriété on n'a plus de prénom, Rembrandt en a-t-il un ?) fut un écrivain anglais, un journaliste politique, un combattant d'Espagne, entre autres. Toute une vie qui ne tient pas en flocage sur un t-shirt.

Il fallut donc le travail de Christin et Verdier pour rendre accessible au plus grand nombre la biographie de George Orwell – l'homme qui naquit Eric Blair avant de prendre un nom de plume qui rejeta l'autre dans l'ombre.
Christin l'écrit en postface, il s'est largement appuyé sur la monumentale biographie de Bernard Crick et l'a rendue plus digeste pour l'honnête homme. Tu en es un, alors lis ! Big Brother te surveille, et Gromovar aussi.

Strictement linéaire et chronologique, l'album nous présente d'abord les jeunes années d'Orwell (né en 1903 au Bengale), un enfant de « la frange inférieure de la classe moyenne supérieure » (typologie de Warner avant l'heure). Rentré avec sa mère en Angleterre, aisé mais pas riche, grand lecteur de SF, le jeune homme se retrouve admis à tarif réduit à la prep school Saint-Cyprian, dans l'optique de préparer la prestigieuse public school d'Eton (d'où sort l'élite politique et administrative du pays). Brillant, il intègre Eton, mais n'y fait pas grand chose. Après sa scolarité il entre dans la police birmane (!), un hommage sans doute à son histoire familiale toute pleine de l'empire colonial britannique.

C'est à Saint-Cyprian, Eton, puis en Birmanie, qu'Orwell fait son apprentissage politique. Pas marxiste, jamais marxiste, Orwell ne lit pas les inégalités de classe (toujours signifiante en UK), il les vit dans ces écoles dont il est l'un des plus pauvres étudiants. Il ne pense pas l'impérialisme, il l'observe et le « pratique » en Birmanie. Il tire des unes comme de l'autre une horreur dont il ne se départira jamais et qui guidera son action militante, tant dans l'écriture que dans l'action concrète. Une horreur du stalinisme aussi, qu'il range sur la même étagère que le nazisme, pour l'avoir vu à l’œuvre à Barcelone quand les représentants du PCUS éliminent tous les autres révolutionnaires de gauche – et notamment ce POUM qu'Orwell avait rejoint. Stalinisme qui servira de modèle au monde de 1984 – que, pour l'anecdote, Orwell publiera seulement peu de temps avant sa mort.

D'asiles de nuit en guerre d'Espagne, de manuscrits encore et toujours refusés en nombreux articles de journaux, de sous-officier de tranchée républicaine blessé à membre de la Home Guard pendant le Blitz, Orwell peaufine à la fois sa conviction politique et son écriture qui, avant La ferme des animaux et 1984, est réaliste – et pleine d'une expérience vécue presque jusqu'à l'embedment.

Progressiste politiquement mais assez conservateur culturellement, Orwell ne cesse jamais son action politique, sous une forme ou sous une autre. Mais il n'est pas que cela. Derrière l'écrivain et le politique, les auteurs donnent aussi à voir sa relation d'amour et d'engagements partagés avec sa femme Eileen, l'amour aussi qu'il a pour son fils adoptif, son goût pour la pèche, la campagne, et le jardinage.
L'homme, derrière l’icône.
Le penseur du banal et du concret, dont les allers-retours entre sa carrière à Londres et son jardin à la campagne ne lui laissent jamais oublier la réalité des inégalités de classe, et qui attribue à la classe populaire une « common decency » dont seraient largement dépourvues les autres classes – expression qui est aussi en train de devenir une tarte à la crème médiatico-politique depuis que Michéa l'a remise dans les mémoires.

Citant intégralement de nombreux passages d'Orwell même – dans une graphie permettant de les identifier –, racontant avec précision mais sans pathos aucun, Christin fait un beau travail de vulgarisation biographique – sur des thèmes qui parlent forcément à l'auteur de Partie de chasse ou de Les phalanges de l'ordre noir.

Graphiquement, le tout est très joliment fait. Sobre, réaliste, noir et blanc, mis à part quelques aléatoires moments colorés. De plus, de grands dessinateurs sont invités, chacun illustrant d'une page un extrait d'un texte d'Orwell.

Maintenant que tout le monde et son beau-frère parlent 1984 comme une langue maternelle, tout le monde me comprendra si je dis que cet album très recommandable est la bio d'Orwell pour les membres du parti extérieur ; ce qui fait que le livre de Crick est destiné à ceux du parti intérieur, et les mèmes ou slogans à ces proles sans conscience politique claire qui forment le gros de la population d'Oceania.

Orwell, Christin, Verdier

dimanche 15 septembre 2019

Sefira and other Betrayals - John Langan


"Sefira and other Betrayals" est un recueil de John Langan. Une novella (éponyme) puis sept nouvelles.

C'est une collection de mensonges, de secrets, et de trahisons, que Langan offre ici au lecteur. D'un point de départ qui n'est pas toujours mystérieux en soi, l'auteur entraîne le lecteur sur un chemin fait de background en flashbacks et de révélations discursives, éclairant ainsi peu à peu les tenants et aboutissants de ce qui se joue.
Chaque histoire est comme un oignon dont, au fil des pages, on retirerait pelure après pelure les éléments qui obscurcissent la généalogie de la situation initiale ainsi que la compréhension des vrais enjeux de ce qui est en train de se dérouler.

Il y est souvent (pas toujours) question de famille ou de couple, car où se nichent mieux l'amour et les intérêts liés qui peuvent donner lieu aux mensonges, aux trahisons, et au désespoir rageur qu'ils engendrent. C'est donc souvent cruel, souvent intense, souvent ambigu – un personnage le dit « le contraire de l'amour n'est pas la haine mais l'indifférence » ; tout le recueil est dans cette phrase.

Bien sûr, comme nous sommes sur ce blog, le fantastique n'est jamais absent, parfois minimal, d'autre fois très spectaculaire. Il est parfois, mais pas toujours, cet éléphant dans la pièce qu'on subodorait sans vouloir vraiment s'assurer de la présence.

En terme de construction, Langan sait amener lentement une révélation après l'autre, construisant patiemment ses personnages et son histoire. Sa gestion du rythme est très réussie et rend la lecture passionnante.
En revanche, la moitié des textes environ aboutissent sur une fin qui n'est pas totalement satisfaisante, soit qu'on la sentait venir, soit qu'elle est anti-climatique, soit qu'elle est bien trop longue et dans un ton différent de tout ce qui précédait (cf. Sefira).

Sefira est une superbe histoire d'amour et de sexe trahis, un road trip tant interne qu'externe à la recherche d'une vengeance et d’une rédemption. Un très beau texte qui, à mon sens, vire vers la fin dans une direction moins originale et sans doute trop longue.

In Paris, in the Mouth of Kronos propose un récit de vengeance  post-guerre très inquiétant, avec deux personnages qui évoquent un peu les Vincent et Jules de Pulp Fiction. Leur destin sera bien sombre, mais son advenue trop abrupte imho.

The Third always beside you est une bien belle histoire de secret de famille, dont la fin est trop prévisible.

The Unbearable Proximity of Mr. Dunn’s Balloons est un texte weird sur la mort, la vie après la mort, une forme particulière de « spiritisme ». Surprenant.

Bloom apprend au lecteur qu'il est parfois peu judicieux de vouloir rendre service, surtout quand on trouve une glacière médicale abandonnée. Une horreur tant psychologique qu'organique.

Renfrew's Curse – ma préférée, avec les 3 premiers quarts de Sefira – est une très surprenante histoire de randonnée dans la lande écossaise. Un lieu où on fait de bien sinistres rencontres. Et un twist de construction qui est presque magique. Je n'en dis pas plus.

Bor Urus dit l'histoire d'une famille qui en a trop vu lors d'une tempête, une tempête qui, à long terme, ne détruira pas que des bâtiments.

At Home in the House of the Devil est une tragédie de couple, d'erreurs qu'on fait par amour, de responsabilités non prises.

Ce sont huit vrais plaisirs de lecture dont trois laissent un léger goût de déception à la fin, au moment où le soufflé semble retomber trop vite. Mais, imho, l'ensemble vaut quand même la peine d'être lu, car Langan mélange les genres, construit de belle manière ses récits, donne chair et souffle à ses personnages. C'est déjà beaucoup.

Sefira and other Betrayals, John Langan

Meet the Skrulls - Thompson - Henrichon


Ami lecteur, dois-tu lire "Meet the Skrulls", la minisérie dont Marvel vient de sortir le premier TPB (#1-5) ?

D'abord, connais-tu l'univers Marvel et la place des Skrulls dans celui-ci ? Sais-tu même ce qu'est un Skrull ?
Si ce n'est pas le cas, je te déconseille l'album. Tu ne comprendras pas les références d'une seule case, et tu auras sans doute du mal à t’imprégner assez de la culture de la race métamorphe et des enjeux concernant son existence même pour voir l'importance et le tragique de la chose.

Si tu as passé le premier filtre, demande-toi si tu as vu la série The Americans ?
Si la réponse est oui, je suis tenté de te déconseiller aussi l'album (conseil que j'aurais dû suivre moi-même). En effet, on est presque dans du copier/coller. Donc, d'abord, tu ne seras jamais surpris, ensuite, tu auras sans cesse l'image de The Americans superposée à celle de "Meet the Skrulls" sur ton écran mental. Gênant.

Au cas où tu voudrais en savoir plus, allons-y !

La famille Warner est une petite famille américaine typique de banlieue.
Père et mère travaillent. Les filles vont au lycée.
A table, le soir, on se raconte des anecdotes de boulot ou on parle de ces micro « événements » lycéens qui sont la substance des sitcoms – la peste, le bully, le gars ou la fille populaire, les soirées avec ou sans parents dans la maison, etc.
Un détail néanmoins : les Warner semblent humains mais ce sont des Skrulls infiltrés, un couple et leurs enfants installés en mission à long terme pour contrer la lutte anti-skrull et, in fine, participer à la prise de contrôle de la Terre. La mission est vitale et chacun y a sa part à jouer – renseignement ou action. Les parents le font dans le cadre de leur emploi, les filles en sympathisant avec les enfants de parents à la position professionnelle utile.

"Meet the Skrulls" met donc en scène une famille Warner qui est simultanément un groupe d'espions (avec missions, risques, combats, etc.) et une famille presque ordinaire (avec les problèmes banaux inhérents à toute famille, surtout si elle compte des adolescents – problèmes dont, ici, la mission rend plus difficile la gestion). Les deux aspects intersectent de plus en plus et font souffrir doublement les Warner. On y ajoute pour bien faire une équipe d'agents qui traque et élimine les Skrulls infiltrés – et s'intéresse maintenant aux Warner.

Danger, perte, attrait pour le mode de vie humain (chez les plus jeunes), et, espionnage oblige, double jeu, triple jeu, secret, trahison. Ca avance tranquillement, il y a régulièrement des révélations (là, l'effet TPB est peut-être néfaste car la question qu'on se pose page x n'a pas le temps de mariner mais trouve sa réponse 5 minutes plus tard à la page y). Ce n'est jamais ni surprenant ni stupéfiant.
Ce n'est pas désagréable à lire mais c'est vraiment un clone de The Americans – même si Tony Stark et Pepper Potts font une apparition.

De plus, le dessin est assez quelconque. Les Skrulls ne sont parfois vraiment identifiables qu'à leurs vêtements car leurs visages sont assez cookie-cutter (surtout vrai pour les filles).

Le bilan final est donc plutôt négatif. Je pense qu'on peut passer son tour. Sauf si on adore les Skrulls et qu'on veut ressentir la Schadenfreude de voir les Warner injustement accusés à la fin, comme leur arch-enemy Mar-Vell le fut il y a très longtemps.

Meet the Skrulls, Thompson, Henrichon

samedi 14 septembre 2019

IRA DEI tome 3 : Brugeas - Toulhoat



Chronique la plus courte de l'histoire du blog :
Parce que chroniquer des tomes 3 de BD, ça me branche guère, et que, de surcroit, je suis à court de temps, mais que, par ailleurs, je trouve dommage de ne pas signaler l'ouvrage.

On retrouve dans ce tome 3 les nombreuses qualités et les petits défauts qui étaient présents dans les deux premiers que je traitaient plus sérieusement. Je vous y renvoie.

J'ai lu avec plaisir cette histoire qui est la suite directe de celle du tome 2.

Je fournis (première fois dans l'histoire du blog) le résumé éditeur afin que toi, lecteur, tu saches de quoi il retourne, et je reviens à la normale dès la prochaine chronique :


Bataille de Vénosa. Après la Sicile, c'est le sud de l'Italie qui doit faire face au déferlement normand. Les troupes, guidées par Guillaume de Hauteville et grossies par l'arrivée de nouveaux mercenaires normands attirés par leurs exploits, écrasent sans aucune pitié l'armée byzantine, menée par le capétan Dokéianos. Face à une telle puissance, le Basileus Michel IV doit prendre des mesures radicales et fait sortir Maniakès de ses geôles pour le placer à la tête de son armée. Empli de haine, celui-ci compte bien se venger.

Si la démonstration de force des Normands ne lui plait guère, les échecs byzantins sont, au contraire, vus d'un très bon oeil par l'Église. Ayant la confiance de Guillaume, Étienne est chargé de manipuler ce dernier afin que son armée ne devienne pas une nouvelle menace pour la foi chrétienne.

Quant à Tancrède, il repart au combat au côté d'Harald, qui ne voit plus en son ancien ami qu'un faible. Normands et Byzantins sont sur le point de s'affronter à nouveau, car manigances et tromperies sont légion...

Ira Dei t3, Fureur normande, Brugeas, Toulhoat

mercredi 11 septembre 2019

Interview Thomas Day : A new Macbeth



Thomas Day et Guillaume Sorel sortent dans sept jours seulement, chez Glénat, le premier tome de leur Macbeth. Intitulé Macbeth, roi d'Ecosse, c'est un album puissant, à la beauté sombre, à la dureté âpre, à la violence assumée.

Alors que le moment de la révélation approche, Thomas Day explique ici longuement ce qu'il a voulu mettre dans cet album magistral - qui veut être un Macbeth pour notre temps - et nous parle un peu du second tome à venir.


QDNSMP : Thomas Day, vous venez d’adapter le Macbeth de Shakespeare en BD avec Guillaume Sorel aux pinceaux. Le très bon premier tome sort sous peu, le second devrait arriver début 2020. Lequel de vous deux est à l’initiative du projet ? Et comment a-t-il trouvé l’autre ?

Avant tout, je dois préciser qu'à mes yeux Macbeth, roi d'Ecosse n'est pas une adaptation de la pièce Macbeth de Shakespeare, mais une fantasy historique avec du Shakespeare dedans. Ça peut sembler complètement idiot comme nuance, ou une pose artistique prétentieuse, mais je ne le crois pas. C'est, à mes yeux, la nature-même du projet qui certes se sert de Shakespeare, mais pour faire autre chose. J'avais envie de raconter cette histoire pour les lecteurs d'aujourd'hui, ceux qui bouffent Games of thrones à la télé, jouent à The Witcher 3 et lisent des comics indépendants.

Sinon, je connais Guillaume Sorel depuis le milieu des années 90. Il a beaucoup fait de couvertures pour moi, sous ma casquette d'auteur, notamment celle qui a valu à La Voie du sabre son succès commercial. Il a réalisé beaucoup de couvertures pour moi, sous ma casquette d'éditeur, quand je travaillais chez Denoël. Et il m'a suivi chez Albin Michel, puisqu'il a réalisé la couverture du Chant mortel du soleil de Franck Ferric.

Tout ceci précisé, Guillaume n'est pas du tout à l'origine du projet. J'ai écrit Macbeth, roi d'Ecosse pour moi, tout seul dans mon coin, à une période de ma vie, difficile, où j'étais en plein divorce (et je crois sincèrement que le divorce n'a pas été le pire épisode de cette période-là). J'ai écrit ce scénario pour m'amuser (j'y reviendrai) et progresser en BD. J'avais un projet de BD historique en trois tomes (je l'ai toujours, d'ailleurs) et à l'époque (2014) j'étais vraiment inexpérimenté comme scénariste BD. Et plutôt que de me lancer dans trois fois cinquante planches, je me suis dit, tiens essayons quelque chose d'un peu moins ambitieux. C'est là qu'on s'aperçoit que la difficulté d'un projet ne réside pas dans le nombre de ses planches...

J'ai fini le scénario du tome 1, j'avais une ébauche de tome 2 et j'ai tout envoyé à mon éditeur Benoit Cousin qui a beaucoup aimé. Nous avons cherché un dessinateur. Benoit voulait Andreas, (soyons fou!) ce qui m'allait très bien. Andreas a très vite répondu qu'il voulait faire « son » Macbeth, mais pas celui d'un autre. Je n'avais pas pensé à Guillaume, car je l'avais vu quelques mois auparavant, lors d'un vernissage à Paris, et il m'avait dit être « complet » jusqu'en 2020, quelque chose comme ça. Je ne lui avais pas parlé de Macbeth. Un jour je discute avec Benoit et on se dit qu'on est passé à côté du meilleur candidat, le plus évident : Sorel. Benoit le contacte. Je n'interviens surtout pas ; ça me mettait dans une position personnelle ambiguë. Guillaume lit et dit « OK, mais dans deux ans », pas avant. Fou de joie, je dis à Benoit que je ne vois aucun problème pour attendre deux ans. Tout le monde est content.


QDNSMP : Comment cette BD s’inscrit-elle dans votre travail de scénariste et de romancier/novelliste ?

Naturellement.

Ça fait trente ans que je travaille sur des icônes : Musashi pour les Japonais, Chaka Zulu pour les Sud-africains et on pourrait en citer d'autres. Macbeth rentre dans cette catégorie-là. Macbeth est une icône, à la différence qu'il ne fonctionne qu'avec son épouse, plus ou moins dans l'ombre (nous y reviendrons).

Tout mon travail d'auteur tourne autour de la violence. C'est comme ça, certains sont obsédés par la Seconde guerre mondiale, les secrets de famille ou la vie parisienne rive gauche, moi c'est la violence. Et depuis quelques années, les violences faites aux femmes. Ou aux enfants, dans Dragon.
Faire Macbeth en BD, ça n'a d'intérêt que si on n'adapte pas la pièce. C'est ce que je me suis efforcé de faire : ne pas adapter la pièce, juste m'en nourrir.


QDNSMP : Quand avez-vous rencontré Macbeth pour la première fois ? Quelle impression cette tragédie vous avait-elle faite alors ?

J'ai découvert Macbeth avec Le Château de l'araignée d'Akira Kurosawa. Plus tard, j'ai découvert une interview de Toshiro Mifune où il parle de la « scène des flèches ». Il ne joue pas la peur, il est authentiquement terrifié, car les archers tirent de vraies flèches.

Puis j'ai vu l'adaptation d'Orson Welles. Celle de Polanski, quelques années après. Enfin j'ai lu L'histoire d’Écosse de Michel Duchein.

Je n'avais jamais lu la pièce avant d'attaquer le scénario. Je l'ai lue en français et en anglais. Souvent en parallèle pour voir comment le traducteur s'en était sorti pour faire sonner Shakespeare en français.

Pour moi l'étincelle vient de la tirade de Dame Macbeth :

« Venez, venez, esprits — qui assistez les pensées meurtrières ! Désexez-moi ici, — et, du crâne au talon, remplissez-moi toute — de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang, — fermez en moi tout accès, tout passage au remords ; — qu’aucun retour compatissant de la nature — n’ébranle ma volonté farouche et ne s’interpose — entre elle et l’exécution ! Venez à mes mamelles de femme, — et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, — quel que soit le lieu où, invisibles substances, — vous aidiez à la violation de la nature. »

qui chez moi devient [B correspondant au n° de la bulle dans la planche]:

B3 - Cousez-moi le sexe, ici, et du crâne au talon remplissez-moi de la plus atroce cruauté
B4 - épaississez mon sang ; fermez en moi tout accès, tout passage au remords.
B5 - Venez à mes mamelles de femme et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, quel que soit le lieu où, invisibles, vous aidez à la violation de la nature.
B6 - Viens, nuit épaisse, enveloppe-moi de la plus sombre fumée de l'enfer ; que mon couteau ne voit pas la blessure qu'il va faire.

Tout est là.

Et quand Polanski tourne Macbeth en 1971 (l'année de ma naissance), il comprend bien la problématique de la pièce. Qui est celle de la femme puissante, autrement dit de la sorcière. Pour moi, Welles passe à côté. Il est trop masculin dans son approche. Polanski qui a un rapport très compliqué avec l'occulte est davantage l'homme de la situation.


QDNSMP : Et, plus généralement, quel est votre rapport à l’œuvre de Shakespeare ?

Je l'ai toujours découvert par un autre média que le théâtre. Le cinéma de SF, Planète interdite pour La Tempête. La comédie musicale West Side Story pour Roméo et Juliette, Ran d'Akira Kurosawa pour Le Roi Lear, Le Château de l'araignée pour Macbeth... Ennemis jurés pour Coriolanus. J'ai adoré ce film de Ralph Fiennes, mais je comprends qu'on puisse y être complètement imperméable.
Et ce n'est que dans un second temps que je plonge dans le texte... et parfois jamais, il y a plein de pièces de Shakespeare que je n'ai jamais lues. J'ai beaucoup aimé Henry V au cinéma, mais je n'ai jamais lu la pièce. Très sincèrement, je n'en ai jamais eu envie.

Al Pacino un jour expliquait en interview que ce qu'il y avait de génial chez Shakespeare c'est que personne ne disait : « j'ai soif », mais plutôt un truc du genre « quelle est cette douleur qui ne dit pas encore son nom, cette lente lave qui m'étrangle la gorge ? Comment pourrais-je m'en libérer ? Par le poison, par le vin ? »

C'est ça, Shakespeare, c'est la poésie permanente, qu'il parle des affres du pouvoir ou d'un inconfort des plus triviaux.
Il y a quelque chose de punk chez Shakespeare, comme chez Mozart, quelque chose de révolutionnaire.


QDNSMP : Chaque adaptateur est confronté aux comparaisons que font les spectateurs/lecteurs avec l’œuvre adaptée. Dans le cas de Shakespeare s’y ajoute la comparaison avec quatre siècles d’adaptations précédentes. Comment aborde-t-on cette situation ?

On n'y pense pas. C'est le meilleur moyen. Ou plutôt on pense à autre chose.
Moi je voulais faire de la fantasy, mon Excalibur, et c'était ça mon mantra.
Je vais faire Macbeth à la Rospo Pallenberg.
Je vais montrer la confusion, quand les puissances de la terre laissent la place à celles du ciel.


QDNSMP : Comment, concrètement, se nourrit-on d'une pièce de théâtre pour un scénario de BD, comment les éléments de la pièce interviennent-ils dans la narration ?

Il faut trouver un angle d'attaque ; c'était Dame Macbeth. Il faut trouver une tonalité. Je voulais faire 1/ de la fantasy 2/ quelque chose de syncrétique. Je crois pouvoir dire sans me tromper que mon film préféré est Il était une fois l'Amérique de Sergio Leone. Ce chef d’œuvre contient tout : l'amour, la folie, l'argent, la politique, l'ambition, le viol, la violence, la sexualité, la mort, le deuil, le racisme, l'addiction, etc. Manque peut-être la religion, mais ce manque est en fait une présence, je me comprends.

J'ai vraiment cherché à faire quelque chose de syncrétique : Macbeth + Kurosawa + Excalibur + La Chair et le sang + Braveheart + deux ou trois autres petits trucs planqués ça et là. Quand je parle de Kurosawa, c'était plutôt faire de l'anti-Kurosawa, sortir Dame Macbeth de l'ombre, lui donner un rôle « moteur ». Les femmes ont rarement le beau rôle chez Kurosawa, il suffit de revoir Ran pour s'en convaincre.


QDNSMP : Comment s’effectue le travail avec le dessinateur, quelle part de la narration et de sa forme est-elle « négociée » ou « synchronisée » avec lui ?

Guillaume a pris des tas de notes sur le scénario et m'a demandé des changements et des éclaircissements. Notamment sur la nature réelle de Dame Macbeth, sur les liens entre Macbeth et sa femme. Bien sûr qu'ils s'aiment ! Mais de nos jours, on parlerait sans doute de relation sado-masochiste.

Et puis on a travaillé ensemble de façon plus fine, page par page, case par case. Lui maître, moi élève. J'ai beaucoup appris, en termes de mise en scène. Il a un œil, une compréhension des rapports humains que je n'ai pas. J'ai défendu certains trucs et j'ai bien fait de céder sur d'autres qui ne fonctionnaient pas.

Il a tenu a apporter quelque chose dont je me moquais un peu, une véracité graphique « moyen-âge ». Pallenberg et Boorman s'en sont totalement moqué quand ils ont fait leur Excalibur, comme Ken Russell quand il a tourné de The Devils, qui est peu la collision improbable du film hippie/pop et du drame historique sanglant.

Le souci permanent de Guillaume c'était comment mettre en scène mes « putains de dialogues interminables ». Il ne l'a jamais dit comme ça, mais c'est vrai que y'a du texte. En même temps, faire une fantasy historique sans textes, c'est un peu compliqué... rajoutez Shakespeare à la tambouille et c'est tout simplement impossible.


QDNSMP : Pourquoi avoir choisi cette pièce plutôt qu’une autre, Richard III par exemple ou Jules César ?

Il manque quelque chose dans cette discussion, c'est L’Écosse. Macbeth est venu à moi aussi (surtout?) à cause de l’Écosse. Je vais en Écosse régulièrement depuis mes vingt ans. J'y suis allé pour faire les repérages de la BD, j'y suis retourné cet été avec mes deux fils. J'aime l’Écosse, c'est un de mes endroits préférés au monde. J'aime marcher et l’Écosse c'est le paradis des marcheurs, surtout l'île de Skye.

Donc avant Shakespeare (que je n'avais pas lu), y'a l'Écosse que j'ai sillonnée en long, en large et en travers.

Quant aux deux pièces que vous citez, Polanski n'a jamais fait le film ! Je ne suis baigné d'aucune de ces deux pièces. Richard III, ça peut sembler prometteur. Il faudrait que je mate le film de Laurence Olivier. Voilà l'aveu...

Ma culture est cinématographique, parce que quand je sors d'une journée où j'ai passé dix heures à lire de mauvais manuscrits, le dernier truc dont j'ai envie c'est d'ouvrir un livre. C'est ou série TV ou film ou BD, à la rigueur.


QDNSMP : Y a-t-il une ou des représentations de Macbeth dont vous reconnaîtriez l’influence dans votre travail ? Ou des images/situations issues d’autres sources ?

J'ai mis des petits trucs dans le scénar (Kurosawa, Excalibur, le Polanski, déjà cités). Un petit hommage à Eisenstein dans le tome 2, une scène très précise de son Alexandre Nevski. Je ne sais pas si Guillaume conservera la référence (je n'ai encore vu aucune planche du tome 2). Guillaume est un cinéphile et un littéraire. Je peux jouer avec lui sur les deux répertoires, dans tous les cas, il me comprendra. Après, il faut accepter qu'il fasse sien tout ça et qu'il ne garde que ce qui a du sens à ses yeux.

Pendant que j'écrivais le scénar, je me suis interdit de revoir les Macbeth d'Orson Welles et Polanski. Je ne l'ai fait qu'une fois que j'avais fini. Récemment, j'ai regardé le nouveau, avec Fassbender, qui est un extraordinaire gâchis. Mais qui contient quelques beaux morceaux de pure mise en scène.


QDNSMP : Pour vos extraits de texte, vous avez choisi la traduction de François-Victor Hugo. Pourquoi ? Etait-ce une question de rythme, de langage, autre chose ?

J'imagine mal travail plus complexe que de traduire Shakespeare en français. L'anglais est une langue rock, le français serait plutôt une langue classique à mes yeux, assez ample, qui n'a pas le côté ramassé de l'anglais. L'anglais gifle et frappe, le français caresse. Traduire c'est sauver le sens et trouver une musicalité. Comme j'avais décidé que j'allais m'amuser, par exemple remplacer le « désexez-moi » de la traduction classique par « cousez-moi le sexe » (qui porte une imagerie plus forte), la fidélité m'importait moins que la musicalité. Et donc j'ai choisi la traduction qui m'a semblé la plus musicale. Une amie qui fait du théâtre et s'y connaît beaucoup mieux que moi en Shakespeare m'a expliqué par A + B que j'avais choisi la pire. Mais non, pour faire Macbeth à la Rospo Pallenberg, la traduction de François-Victor Hugo est parfaite.


QDNSMP : Comment avez-vous choisi concrètement les extraits à utiliser et l’ordre dans lequel le faire ?

J'ai acheté la traduction de François-Victor Hugo en poche et j'ai stabyloté dedans tout ce qui me semblait correspondre à mon projet : « une fantasy historique avec du Shakespeare dedans ». Et puis j'ai dispatché les morceaux dans le scénario. Il y a très peu de Shakespeare dans le tome 2, beaucoup plus d'Histoire, de religion et de fantômes.


QDNSMP : Pourquoi avoir changé le début, ne pas avoir gardé celui de la pièce.

Personne n'en a fait la remarque jusqu'ici, mais un certain Cuilèn remplace le Banquo de la pièce. Même Glénat utilise le nom de Banquo pour leur PLV. Glénat s'appuie sur Shakespeare, c'est de bonne guerre, et il ne va pas leur faire de procès.

J'ai trouvé mon point de départ dans les recherches que j'ai faites sur Gruoch d’Écosse. Macbeth et son bras droit Cuilèn se vengent d'un vieil affront familial, et provoquent ainsi la suite de l'histoire. C'est dans le sang répandu que leur apparaît leur destin, mais pas le sang d'un quelconque ennemi norvégien. C'est plus proche d'eux, plus intime. Je ne pouvais pas commencer autrement : il me fallait une faute originelle, et, si possible, l'enraciner dans le passé familial de Macbeth.

La notion de famille est au cœur du projet. Lulach, le fils de Dame Macbeth, aura une importance capitale dans le T2.
Donc, je suis parti de l’Écosse puis de l'Histoire pour finir chez Shakespeare, et non l'inverse.


QDNSMP : Dans l’album, vous mettez en avant Lady Macbeth. Comment la décririez-vous ? Et qui est Lord Macbeth alors ?

Si je réponds à cette question, je spoile complètement mon projet.
(Par conséquent : sentez-vous totalement libre ne pas lire cette réponse.)

ON PEUT NE PAS LIRE CETTE SOUS-PARTIE

Pour moi Dame Mabeth est une sorcière qui ignore sa condition de sorcière et donc va se tourner vers l'église pour trouver des réponses qui se trouveraient plutôt dans la lande, la pierre, la bruyère et les animaux morts. Ou pour le dire autrement dans son sang, son cycle menstruel et son sexe.
Sa nature étant contrariée (on pourrait l'imaginer sorcière heureuse, dans un autre contexte) son esprit se brise et n'a de cesse de se briser.

Son mari l'aime et veut la sauver, donc il accepte et renonce. Il se trompe de diagnostic. On est avant Freud et l'acte de verbaliser. On parle beaucoup, mais on ne verbalise pas grand chose dans cette histoire. On observe, mais on ne voit pas. Ou de travers.
Ce qu'on pourrait considérer comme un manque de courage de la part de Macbeth est en fait l'expression d'un amour sidéré.

Dans le tome 2, un fantôme est témoin de tout ça.

ON PEUT RECOMMENCER A LIRE ;)

Maintenant, il faut sans doute revenir sur le mot sorcière. Il a une connotation très négative : verrue, poisons, bûcher, etc. Si j'utilise le mot chamane, tout de suite l'imagerie est différente. Si je dis « femme puissante » plus personne ne comprend de quoi je parle. Pourtant tout ça, à mon sens c'est un peu la même chose. Au Moyen Âge, on brûlait des femmes parce qu'elles ne voulaient pas coucher ou au contraire avait un pouvoir sexuel trop fort sur certains hommes. Le chamanisme, les intoxications volontaires pour avoir des visions, les rythmes, les percussions qui induisent des états seconds, tout ces sujet me passionnent, et depuis longtemps.

Je crois aux lieux de pouvoir et aux femmes puissantes.


QDNSMP : Votre éditeur écrit dans sa présentation : « mettent également en avant la très machiavélique Lady Macbeth, dont le rôle réel chez Shakespeare est finalement plus secondaire que ce que la postérité en a retenu ». Or il me semble que tout est déjà dans le texte - vous en citiez d’ailleurs un extrait capital sur un forum BD bien connu. Qu’en pensez-vous ?

Mon éditeur connaît tout le projet et donc présente à la fois le tome 1, très shakespearien, et le T2 qui explore les tourments, triviaux et historiques, de la vie d'un couple hors du commun. Après je me suis fort nourri de la pièce, donc oui on peut dire que tout était déjà dans la pièce. Mais j'ai changé la trajectoire personnelle de Dame Macbeth. C'est quelque chose qui vient plutôt de Duchein, de mes recherches historiques, et non de Shakespeare. Il faut aussi préciser que ça reste de la fantasy, je ne respecte pas l'Histoire à la lettre. D'ailleurs elle est très mal connue. Les faits avérés sont relativement peu nombreux.

C'est ludique. On peut lire ce Macbeth comme une histoire de meurtres, de pouvoir, de sexe (ô oui !). On peut aussi s'amuser à voir ce que j'ai déplacé, trahi, inverti.
Je me suis beaucoup amusé, je ne vais pas dire le contraire.


QDNSMP : On entend souvent dire que Shakespeare est intemporel. Qu’est ce que Macbeth peut nous dire aujourd’hui ?

C'est une pièce sur l'ambition, tout le monde la comprend comme ça. Pour moi LE sujet de la littérature c'est la « nature du mal ». Ce qui m'intéressait dans cette histoire écossaise, pleine de bruit et de fureur, c'était de montrer des gens qui, à force de se tromper (ou ne pas comprendre leur nature profonde), créent le mal, en voulant paradoxalement plutôt faire le bien. Dame Macbeth ne se pose jamais la bonne question : « qui suis-je ? » Et Macbeth se laisse porter par son amour, car c'est la chose la plus puissante dans sa vie, plus puissante que son amitié pour Cuilèn, plus puissante que ses victoire militaires. C'est un orage qui balaie un barrage, celui de la raison.
Si je dois être roi pour avoir le droit de l'aimer, soyons roi !


QDNSMP : Une question naïve mais passionnée. Pourquoi ne pas avoir intégré, sous une forme ou l’autre, du texte en VO ?

Quelle horreur !
Plus sérieusement, je n'y ai jamais pensé. Jamais. Je voulais faire « mon » Macbeth. Et c'est ce que j'ai fait. C'était déjà assez compliqué comme ça. Alors jouer sur deux langues... Non, je ne vois pas comment ça aurait été possible.


QDNSMP : Et pour finir, à quoi s’attendre, en deux mots, dans le tome 2 ?

Des batailles et des fantômes.
La fantasy c'est la littérature de l'enchantement du monde.
Le fantastique c'est la littérature de la vie après la mort. C'est une littérature occidentale aux racines judéo-chrétiennes.
La tragédie de Macbeth va passer de la fantasy au fantastique. Les puissances de la terre vont laisser place à celles du ciel.

Un grand merci à Thomas Day et une bonne chance à ce nouveau Macbeth.

lundi 9 septembre 2019

La fille dans la tour - Katherine Arden


"La fille dans la tour" est la suite de L'ours et le rossignol (et le tome 2 de la trilogie). J'avais beaucoup aimé le premier tome, et suis assez déçu par cette suite convenue, as idle as a painted ship upon a painted ocean, comme dirait l'autre. Syndrome du volume central, sans doute en partie.

Après les événements de L'ours et le rossignol, Vassia a fui son village. Partant à la découverte du monde sur son fabuleux cheval Soloveï, Vassia confirme ce que toute sa vie lui avait déjà appris (et donc au lecteur aussi), à savoir que la 'Rus de l'époque est un monde d'hommes – on dira patriarcal pour parler avec la voix du temps.

De dangers en tribulations, sans négliger les moments ambigus qu'elle passe avec Morozko le démon de l'hiver, elle finit, après aventures et actes héroïques, par retrouver, au hasard de la route, son frère Sacha, devenu un moine influent et le meilleur ami du grand-prince de Moscou, Dimitri.
Les deux hommes et leurs suites volaient au secours de villages attaqués par des bandits tatars, et, de son côté, Vassia y prenait plus que sa part. Quand tous se rencontrent, Vassia, qui voyageait jusque là habillée en homme par sécurité, est forcée de poursuivre le mensonge car, si on venait à apprendre que le jeune héros est une fille, on lui ferait subir l'un de ces trois sorts outrageants : mariage forcé, claustration dans un monastère, immolation sur le bûcher.
Une femme forte est alors par définition une sorcière, une abomination, qui fait un peu horreur même à Olga, la propre sœur de Vassia, mariée et devenue ce que la société exigeait d'elle : la femme soumise et convenue d'un prince moscovite.

Alors que tout semble tourner autour de la dissimulation de Vassia et des risques que le mensonge fait courir tant à elle qu'à sa famille, un réel danger rode sous les traits d'un aventurier maléfique aux ambitions politiques démesurées. Il faudra encore tout le courage et le talent de Vassia pour sauver la situation.

Pourquoi pas ? Problème : le tout manque d'originalité et de dynamisme.

Du point de vue dans la fantasy, il n'y a rien de bien innovant dans ce récit. La découverte de la culture folklorique russe et le remplacement progressif de la tradition par la religion ont déjà été vus dans le tome 1 ; l'effet de surprise ne joue donc plus.

En ce qui concerne la description, que je disais féministe et judicieuse dans la chronique précédente, du monde russe médiéval, c'est le même constat. Redite donc, et là où le discours présentait un intérêt dans le récit d'apprentissage qu'était L'ours et le rossignol, ici la messe a déjà été dite. Alors oui la 'Rus est patriarcale, les femmes (de la haute aristocratie uniquement) sont cloîtrées dans le terem ; si on ne le savait pas, au moins on pouvait s'en douter. Tant de sociétés ont fonctionné de la sorte, à commencer par la Grèce antique, celle des philosophes et de la « démocratie », qui leur imposait le gynécée. Le patriarcat découle, dans les sociétés traditionnelles, de la volonté de contrôler le pouvoir unique des femmes d'assurer la pérennité du groupe et la filiation légitime. Dire en 2019 que le patriarcat est au fondement de nombre de sociétés c'est un peu comme dire « Gross malheur la guerre ». Une évidence inutile.

Quant à traiter les femmes fortes de sorcières et à les brimer comme telles dans des mondes où dogme et superstition règnent, Michelet l'avait déjà brillamment dénoncé il y a 150 ans.

De plus, l'héroïne aussi valeureuse qu'un homme qui doit arborer une façade sociale masculine est déjà une figure qui traverse l'Histoire, de Jeanne d'Arc à George Sand en passant par Dorothy Lawrence ou Anne Bonny, entre autres. Nihil novi sub sole, encore.

Quant à la fille qui ne s'en laisse pas compter, la littérature, jeunesse notamment en est pleine, et je ne parle même pas ici de la « belle et farouche » Zora la rousse qui fit les grandes heures de la télévision giscardienne.

Si on enlève donc tout ce qui avait déjà été dit ou qui n'avait pas vraiment besoin de l'être, que reste-t-il ?

Une aventure un peu mollassonne, une romance trop peu développée pour être marquante, et un ton qui tangente le Jeunesse.

On rappellera néanmoins que la plume d'Arden est toujours aussi belle et poétique.
Et si on veut vraiment se faire un petit plaisir féministe, on le trouvera dans l'inversion du sacrifice. Dans "La fille dans la tour", c'est l'immortel homme qui s'atrophie, alors que, traditionnellement, c'est la créature magique femme qui souffre par amour (la petite sirène ou la fille de neige du début du roman par exemple).

La fille dans la tour, Katherine Arden

L'avis, bien plus positif, de Lune

dimanche 8 septembre 2019

Faut pas prendre les cons pour des gens - Reuze - Rouhaud


Après Moins qu'hier et plus que demain, nouveau petit blurb sur une BD humoristicaustique en récits d'une planche.
"Faut pas prendre les cons pour des gens" est l’œuvre de Reuzé et Rouhaud.
Les planches ont été publiées (certaines ou toutes) dans Fluide Glacial.

Ici on rira de la bêtise ambiante, des développements absurdes et tragiques des lignes de fuite d'un monde post-moderne qui est tellement post qu'il ne parvient même plus à se souvenir de ce que la modernité apporta à l'humanité.

D'une caissière au chômage qui aide des clients à utiliser les caisses automatiques à la vente de diplômes à des élèves ahuris même pas satisfaits de cette bonne fortune, des livres caviardés pour complaire aux différentialistes de tous poils aux profs devenus gendarmes, en passant par les migrants, la santé, ou la science acquise sur Internet, Reuzé brosse les travers du monde et il le fait de fort drôle manière.
Les planches, sobres, disent l'ineptie comme seul le nonsense sait le faire. L'ensemble est très agréable à lire.

Comme toujours, chacun appréciera plus telle ou telle planche, mais il y a vraiment de quoi rire (à défaut de hurler de rage).
A moins d'apprécier le monde de 2019 et de n'y voir rien à redire. Mais ce n'est pas ton cas, lecteur, hein ? Sinon, j'ai plein de blogs Santé/Bien-Etre à te conseiller.

Faut pas prendre les cons pour des gens, Reuzé, Rouhaud

samedi 7 septembre 2019

Macbeth roi d'Ecosse - Day - Sorel


« Une histoire, Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, Et qui ne signifie rien. »
C'est la vie, telle que Lord Macbeth la comprend à la fin de la pièce alors qu'il vient de voir le cadavre de Lady Macbeth, sa muse, sa flamme, sa perte.

Adapter Shakespeare (en français de surcroît) est une opération audacieuse. Tant de thèmes, une telle poésie en VO (si difficile – impossible ? – à rendre dans une autre langue ; on utilise judicieusement ici, pour les extraits, une traduction classique, celle de François-Victor Hugo, qui évite le risque d'une trop grande contemporanéité), et surtout tant d'adaptations déjà sur tant de supports différents. Qu'y ajouter ?

Voilà que Thomas Day et Guillaume Sorel se lancent à l'assaut de la montagne, et le challenge est réussi, au point qu'on termine ce tome 1 en regrettant amèrement qu'il ne contienne pas déjà l'intégralité de la chose.

L'histoire est, crois-je, connue. Lord Macbeth et son ami Banquo reviennent de la guerre. Ils ont vaincu un traître. Ils croisent trois sorcières sur la lande. Les sorcières annoncent à Macbeth qu'il deviendra thane (mormaer dans la BD, celte contre saxon) puis roi. Bouleversé par cette annonce, Macbeth s'engage sur un chemin, tout de bruit et de fureur, qui le conduira au meurtre, à la trahison, à la guerre, à la mort.

Macbeth est une tragédie médiévale qui développe jusqu'à l'hypertrophie les thèmes de l'ambition, de la peur, du remords, du mal – matérialisé par les sorcières et leurs actes –, un mal qui s'insinue dans l'esprit de Macbeth par le biais de la prophétie. C'est aussi l'histoire d'un homme tenté, hésitant, poussé toujours plus loin par le « courage de passer au meurtre » que lui instille sa femme, Lady Macbeth.
Lady Macbeth c'est la femme tentatrice, une Eve non pas curieuse ou pusillanime mais aussi dure et déterminée qu'une Thatcher médiévale. Qu'on en juge :

« LADY MACBETH. Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu’on t’a prédit.—Cependant je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais être grand, tu n’es pas sans ambition ; mais tu ne la voudrais pas accompagnée du crime : ce que tu veux de grand, tu le voudrais saintement ; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement, et cependant tu voudrais gagner déloyalement. Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui te crie : « Voilà ce qu’il te faut faire si tu prétends obtenir ; ce que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela ne soit pas fait. » Hâte-toi d’arriver, que je verse dans tes oreilles l’esprit qui m’anime, et dompte par l’énergie de ma langue tout ce qui pourrait arrêter ta route vers ce cercle d’or dont les destins et cette assistance surnaturelle semblent vouloir te couronner. »

Puis, alors que Macbeth, tiraillé par la gratitude et la loyauté, hésite encore :

« LADY MACBETH.  Était-elle dans l’ivresse cette espérance dont vous vous étiez fait honneur ? a-t-elle dormi depuis ? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître si pâle et si livide à l’aspect de ce qu’elle faisait de si bon cœur ? Dès ce moment je commence à juger par là de ton amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions et ton courage ce que tu es par tes désirs ? aspireras-tu à ce que tu regardes comme l’ornement de la vie, pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le pauvre chat du proverbe, le je n’ose pas se placer sans cesse auprès du je voudrais bien[16] ?

MACBETH.  Tais-toi, je t’en prie ; j’ose tout ce qui convient à un homme : celui qui ose davantage n’en est pas un.

LADY MACBETH.  A quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise ? Quand vous avez osé la former, c’est alors que vous étiez un homme ; et en osant devenir plus grand que vous n’étiez, vous n’en seriez que plus homme. Ni l’occasion ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître l’une et l’autre : elles se sont faites d’elles-mêmes ; et vous, par l’à-propos qu’elles vous offrent, vous voilà défait ! J’ai allaité, et je sais combien il est doux d’aimer le petit enfant qui me tette ; eh bien ! au moment où il me souriait, j’aurais arraché ma mamelle de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l’avais juré comme vous avez juré ceci. »

Dans la pièce, Lady Macbeth intervient peu mais à forte intensité. Elle est le catalyseur qui entretient et accélère le destin de son mari. En coulisses presque.

Day, dans la BD, la rend plus visible, plus impérieuse encore par sa simple présence physique. Il change le début du récit en faisant de Lady Macbeth un « trophée de guerre », veuve d'un seigneur injustement assassiné par Macbeth lui-même et qui, redevenue une femme seule dans un monde qui ne fait pas de place à son sexe s'il n'est apparié, accepte d'épouser Macbeth – le responsable même de son veuvage – à la condition qu'il la fasse reine. Un « trophée de guerre » qui s'avèrera plus forte que le guerrier qui croit l'avoir conquise. Ses mains sont rouges de sang dans l'album, un sang, dans la pièce, dont elle ne peut enlever les tâches.

Par-delà la mise en meilleure lumière d'un personnage dont tout était dans la pièce (Day explicitant ici ce qu'il fallait savoir lire : « Venez, venez, esprits — qui assistez les pensées meurtrières ! Désexez-moi ici, — et, du crâne au talon, remplissez-moi toute — de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang, — fermez en moi tout accès, tout passage au remords ; — qu’aucun retour compatissant de la nature — n’ébranle ma volonté farouche et ne s’interpose — entre elle et l’exécution ! Venez à mes mamelles de femme, — et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, — quel que soit le lieu où, invisibles substances, — vous aidiez à la violation de la nature. »), l'adaptation bénéficie efficacement du changement de médium.
Day livre un scénario en ascension qui montre la progression inexorable vers le trahison, le meurtre, la folie, la pure destruction qui résulte d'une succession de mouvements dont chacun résulte logiquement du précédent. Un scénario plus intense que la pièce car plus ramassé en nombre d'éléments et de mots.
A la fin de ce premier tome, les personnages et le lecteur sont arrivés au sommet du roller-coaster, la vertigineuse descente peut commencer.

A ce scénario, aussi glaçant que captivant, qui saisit le lecteur et le traîne de page en page au rythme de l’accélération de son rythme cardiaque, Sorel apporte une mise en image spectaculaire qui montre la furie et l'horreur sans oublier de faire affleurer de manière visible les innombrables scories de la civilisation celtique pré-romaine et pré-chrétienne qui imprègnent encore toute la culture britannique, ni de donner des corps sexués et désirants aux protagonistes du récit.

A lire pour s'imposer le supplice d'attendre la suite.

Macbeth, roi d'Ecosse, Day, Sorel

vendredi 6 septembre 2019

Semiosis - Sue Burke - Coup de bambou VF


"Semiosis" est le premier roman SF de Sue Burke. Il sort en français chez AMI et était chroniqué là en VO.

Sympa mais pas parfait, toujours en-deçà de son potentiel. Alors, à toi de voir, lecteur.

Semiosis, Sue Burke


lundi 2 septembre 2019

Les Indes fourbes - Ayrolles - Guarnido



En 1626, Franciscode Quevedo publiait El Buscon, L’histoire de la vie de l’aventurier nommé don Pablos de Ségovie, vagabond exemplaire et miroir des filous.
A la fin de ce roman picaresque, don Pablos fuyait l’Espagne et partait chercher fortune aux Indes, c'est à dire en Amérique – du Sud pour être précis. L'auteur annonça un second tome à venir, qui ne vint jamais.

Ayrolles, l'énorme scénariste du non moins énorme De Cape et de Crocs, et Guarnido, l'énorme dessinateur de l'énorme Blacksad, s'associent aujourd'hui pour écrire cette suite et l'offrir à des lecteurs qui sont, au mieux, les lointains descendants de ceux de la première partie. Et c'est magistral.
Picaresque, "Les Indes fourbes" l'est (même s'il ne respecte pas tous les canons du genre, le déterminisme notamment).
Enorme aussi : un grand format de 160 pages.
Exotique et spectaculaire enfin comme ces Indes galantes dont elles empruntent une partie du titre.

"Les Indes fourbes" est l'autobiographie de don Pablos.
Gueux issu d'une famille aussi misérable que malhonnête, don Pablos reçut de ses parents des techniques de vol, de mendicité, d’escroquerie, ainsi que trois principes cardinaux : « Ne pas crever ! » ; « Ne jamais travailler ! » ; « Faire de ses mésaventures passées de plaisantes anecdotes ! ».
C'est muni de ce bagage que le jeune aventurier embarque pour l'Amérique. Bien sûr, rien ne tournera comme prévu ; même sa traversée est violemment interrompue quand ses compagnons décident de le jeter à l'eau et qu'il ne doit sa survie qu'à un groupe de Neg Marrons qui, le jugeant inoffensif, lui proposent de rester auprès d'eux pour vivre une vie libre et simple loin du fracas du monde.

Décroissantiste avant l'heure, tu aurais peut-être saisi l’occasion, lecteur, mais don Pablos, lui, ne mange pas de ce pain. Ce qu'il veut c'est s'élever, s'enrichir, s'extraire de la glaise qui la vu naître pour pénétrer le monde clinquant, confortable, et sûr, de la noblesse du temps. Inutile de dire que ce n'est pas gagné !
Seul dans un nouveau monde où tout parait possible mais où les hiérarchies sociales ont été importées avec le reste du Barnum, la tâche de don Pablos est colossale et il faudrait au moins l'Eldorado, le pays d'or mythique des Incas, pour espérer y réussir.
Quand l'album commence, don Pablos, à l'article de la mort, raconte sa vie au seigneur alguazil après lui avoir offert un étrange présent. Mais l'alguazil est-il bien le destinataire du récit ?
C'est très futé mais il faudra lire pour le voir.

Dans "Les Indes fourbes", Ayrolles raconte une histoire mouvementée, dynamique, toujours surprenante, pleine jusqu'à la gueule de dangers et de rebondissements. Il crée un personnage truculent, débrouillard, sûr de sa bonne étoile en dépit des obstacles et des tribulations. Totalement dépourvu de morale, don Pablos ment, triche, vole, arnaque, et j'en passe, dans sa quête éperdue d’ascension dont la première étape est inévitablement « Ne pas crever ! ».
Un personnage pourtant qui mal agit avec tant de naturel et de bonhomie qu'il est difficile de lui en vouloir vraiment.

Par-delà l'aventure, Ayrolles raconte aussi l'ignominie du temps.
Comment les nobles regardent et traitent les gueux, comment les conquistadores (toutes classes sociales confondues) regardent et traitent les autochtones et les Noirs, comment les religieux – confits dans leur certitude – gyrovaguent et oppriment, faisant sans vergogne table rase de la culture et de la religion indigènes.
Il montre aussi comment les énormes stocks d'or et d'argent ramenées des Indes étaient indispensables à l'Espagne dont elles financèrent la grande prospérité du Siècle d'Or (en plus de nourrir l'inflation européenne). Face à une telle manne, aucune considération morale ne tenait, à fortiori si l'Eglise validait.

Graphiquement, c'est superbe.
Guarnido excelle, quel que soit le cadre. Bateaux à voile, chevaux et costumes, villes, architecture coloniale, mines d'argent (impressionnantes), grands paysages sauvages, palais et bouges, cités incas (dont une double page époustouflante), tout est beau. Dans ce décor, ses personnages, par leurs expressions et leurs mouvements jouent sur un grand registre de sentiments où prédominent l'ironie et la satire.
Et à la fin, il s'offre le luxe de faire son Vélasquez.

Un grand album qui prit – dit-on – dix ans à réaliser. Un des grands de l'année, à lire absolument.

Les Indes fourbes, Ayrolles, Guarnido

Ci-dessous, la BA, ça peut donner envie.

dimanche 1 septembre 2019

House of Whispers - Moins qu'hier plus que demain - Brève revue de BD


Pour commencer, quelques mots sur l'album "Moins qu'hier, plus que demain" de Fabcaro (paru il y a un an).
Au titre tu comprends, lecteur, qu'il va s'agir d'amour et de couples. Mais contrairement à l'habitude, c'est de décrépitude du sentiment et de déliquescence du couple dont il va être question.

61 planches, presque autant de couples saisis comme en courtes vidéos, de très tôt le matin à tard le soir. Un seul couple fil rouge ouvre et ferme le bal : Géraldine et Fabien, ou plus précisément Fabien seul dans son lit – et dans le déni – appelant sans relâche une Géraldine qui ne répondra jamais et feignant de croire que son silence est normal. On pense beaucoup au Jean-Claude Tergal de Tronchet s'organisant pour penser à ne plus penser à son ex.

Les autres couples disent l'indifférence, les non-dits, les tromperies, les incompréhensions, et surtout l'ennui, celui qui s'installe entre deux personnes qui n'ont plus rien à partager si ce n'est des frais et des corvées. Sans oublier ces « Agacements » dont parlait JC Kaufmann qui conduisent au compromis ou à la rupture.

Comme dans toute BD humoristique, chacun aimera et s'amusera plus ou moins de telle ou telle planche – telle ou telle tranche de vie donc. Globalement, tout le monde peut se retrouver dans l'une ou l'autre, ou, disons, y retrouver ses proches. Ca permet de passer un bon petit moment.
Et je suggère de le laisser aux toilettes (le format narratif s'y prête) pour que chacun – invités compris – puisse profiter d'une ou deux situations à chaque passage.

Moins qu'hier, plus que demain, Fabcaro


Gros morceau maintenant avec le TPB "The Power Divided", première partie de la série House of Whispers.

Scénarisé par Nalo Hopkinson, House of Whispers est l'un des quatre spin-offs Sandman Universe.
Dans le contexte, connu des lecteurs de Sandman, de l'absence de Dream, Hopkinson introduit les divinités vaudou dans une aventure folle.

Quand quatre filles de la Nouvelle-Orléans lisent par jeu un livre mystique qui leur est tombé entre les mains par accident – un de ces livres non écrits mais rêvés que stocke la bibliothèque de Dream – , elles provoquent sans le vouloir une crise mondiale de dépressions et de suicides, liés à un pseudo syndrome de Cotard induit et transmissible. Par leur faute, Shakpanaorisha des maladies – est libéré, plus fou et puissant que jamais, alors que monde vaudou et monde du rêve sont entrés en collision.

Il faudra toute l'énergie de la déesse Erzulie Freda, la « tante » de Shakpana, pour le contrer. Une énergie dont elle manque cruellement car les manigances de son « neveu » l'ont projetée – elle et le Dahomey Ship sur lequel elle vit avec sa cour – dans le monde de Dream. Hors de la dimension terrestre, elle est coupée de ses adorateurs, privée donc de l'énergie de leur amour, très affaiblie par une inanition qui, à terme, la tuerait ; les dieux ne vivent que de l'adoration des fidèles.

Avec House of Whispers, Hopkinson emmène ses lecteurs dans une plongée profonde en mythe vaudou.

A coté de tous les occupants habituels du château de Dream (Abel et Caïn en tête), bien embêtés de l'intrusion involontaire du panthéon vaudou, il y rencontre Erzulie Freda, mais aussi son autre aspect, plus guerrier, Erzulie Dantor, ainsi que le cruel homme alligator à l'histoire tragique Uncle Monday, et bien sûr les très puissants loas que sont Damballa, Agwe, et Ogun, tous époux d'Erzulie.

Il y voit comment les loas « chevauchent » – c'est à dire possèdent avec leur accord – des cavales – des adorateurs qui se sont mis en état de transe – pour agir dans le monde physique.
Il y comprend que sans adorateur les loas ne sont rien. Incapable d'agir et même de survivre.

Il y découvre des divinités truculentes, pleines de passions humaines hypertrophiées, des plus nobles aux plus mesquines. Il les croise le long d'une aventure pleine de rebondissements, joliment illustrée par Dominike 'DOMO' Stanton.

Entre les deux univers la greffe prend. C'est bien sûr le vaudou qui est à la manœuvre, les habitants du monde des rêves font juste un peu plus que de la figuration, mais c'est dans ce monde que sont coincés Erzulie et Monday, entre autres, et c'est de ce monde qu'il doivent trouver comment agir pour régler leurs affaires afin de pouvoir le quitter définitivement.

Une lecture plaisante à terminer dans le tome 2 à venir. Si on ne connaît pas le vaudou c'est une belle introduction, et si on connaît c'est une bonne aventure qui met cette mythologie en vedette.

House of Whispers, t1 The Power Divided, Gaiman, Hopkinson, Stanton

samedi 31 août 2019

The Dragon Republic - RF Kuang - Bof


"The Dragon Republic" est la suite de The Poppy War – il précède visiblement un tome final à venir.

Les lecteurs habitués de ce blog savent que je n'aime pas chroniquer des tomes 2, 3, n car l'essentiel de la description du monde a déjà été faite. De plus, je n'ai guère apprécié ce tome 2 en particulier. Ma chronique sera donc brève, juste quelques éléments pour expliquer pourquoi je déconseille ce roman.

L'invasion de la Fédération, qui constituait le seconde partie du tome 1, s'est terminée de très spectaculaire manière. Quand le tome 2 s'ouvre, l'héroïne du cycle, Rin, tente – avec grande difficulté – de se remettre des atrocités vues, des pertes subies, de l'abomination même de certains de ses propres actes. En plein PTSD, elle est droguée jusqu'au yeux à l'opium, tant pour assourdir son pouvoir que pour oublier les heures sombres du conflit.
L'empire de Nikara ne va guère mieux. Certes, les envahisseurs ont été vaincus, mais les dégâts sont énormes et l'empire fragilisé. Récoltes incertaines, pouvoir militaire central affaibli, seigneurs de province querelleurs et non-coopératifs, tout semble prêt pour un effondrement ou une guerre civile. Après avoir gagné la guerre, comment survivre à la paix ?

Face à Rin se dresse la figure de l'impératrice, dont Rin connaît l'implication traîtresse dans l'invasion du pays. L'impératrice dont Rin veut se venger, avec l'aide – si possible – des Cyke survivants. Plus facile à vouloir qu'à faire. Jusqu'à ce que Vaisra, le Dragon Warlord, seigneur de la puissante province du Dragon, l'incorpore à son entourage. Il veut tuer l’impératrice, conquérir l'empire, y instaurer une république dans laquelle chacun pourra exprimer son opinion – et il veut que Rin l'y aide. Elle adhère avec enthousiasme. Les choses ne vont pas tourner aussi bien que prévu.

A l'actif du bilan :

On retrouve, très logiquement, de nombreux personnages (auxquels on s'était peut-être attachés).

Kuang continue à dérouler son Histoire chinoise à clef, livrant ici le moment de la guerre civile, vers sans doute celui de la dictature « populaire » dans le troisième tome. Ce n'est pas inintéressant, avec les mêmes bémols que pour le tome 1.

On en apprend plus sur l'origine du trio dirigeant dont l'impératrice est la seule survivante.

On y voit encore plus que dans le tome 1 – et sûrement moins que dans le futur 3 – que l'enfer est pavé de bonnes intentions et que toute idéologie – fut-elle progressiste – fondée sur la rationalité et tirée par une vision eschatologique engendre inévitablement des régimes totalitaires, ou au minimum autoritaires.

Au passif maintenant :

Décrivant quelque mois de conflits et de trahisons, contre des années pour The Poppy War, "The Dragon Republic" livre des personnages secondaires très unidimensionnels et guère évolutifs qui répètent sans cesse les mêmes schèmes de comportement et de réaction – ça vaut même pour ceux qui trahissent. Seul Nezha tire – un peu – son épingle du jeu de ce point de vue.

Rin, de son côté, monte au fil des pages en intensité – dans le doute, la colère, l'impulsivité, la certitude d'avoir raison – mais sans jamais changer de registre. D'aucuns parleront d'évolution ; en fait, à la fin, elle est ce qu'elle était au début, en pire. Plus de 500 pages, de finalement pas grand chose, pour que Rin bascule complètement dans son rôle de Mao en gestation et décide que sa mission est de donner le pouvoir au vrai peuple martyrisé et méprisé par les Grands (tome 3).
Quant aux trahisons et aux mauvais traitements qu'elle subit, ils ne diffèrent que par la nature de ceux déjà expérimentés dans le premier tome.

Alors oui, ici, il y a, en plus, des « diables blancs » Hespériens et monothéistes, qui manipulent et entendent faire main basse sur l'empire. Cookie-cutter. Et en quoi diffèrent-ils vraiment des Fédérés du tome précédent dans leur mentalité ?
De plus, eux, à ce moment-là, après la défaite de Mugen (Japon) donc, sont au moins en partie anachroniques.

Et surtout (ou corrélativement) l'histoire elle-même est très paresseuse.
SPOILER ICI :
- une tentative surréaliste d'assassinat de l'impératrice qui entraîne un blocage mystique des pouvoirs de Rin (pratique narrativement)
- une conquête facile puis une lourde défaite qui l'est tout autant et oblige à se replier sur la capitale du Dragon pour un siège à haut risque qui sera le bouquet final du livre
- mais, la défaite permet de séparer Rin des restes de l'armée ce qui lui permet de rencontrer les shamans qui expliqueront les tenants et aboutissants (cool pour le récit) et lèveront le blocage (très cool pour le récit, et ouais). Mais en partie seulement (ça aurait été trop facile), ce qui oblige à d'autres actions pour régler ce problème (donc nouveaux éléments de récit), etc.
- et comme Rin est totalement autocentrée – et souvent impuissante aussi –, elle suit ce fil narratif comme un personnage de jeu de rôle scripté

Parlant de jeu de rôle, autre facilité narrative : les nombreux moment où des duels importants se règlent par ce qu'on appellerait en jdr des « conflits de volonté » ; deux mages se concentrent l'un contre l'autre et le plus fort mentalement l'emporte (au jdr c'est le dé qui décide).
Pratique dans un roman lorsqu'il s'agit de renverser une situation (le lecteur n'a pas accès au dé), à fortiori quand le résultat des duels change suivant le moment du roman et la nécessité.

Voilà, c'est une déception. Trop de facilités scénaristiques, trop peu de vrais développements des personnages. Je ne lirai pas le tome 3.

The Dragon Republic, RF Kuang

mercredi 28 août 2019

Interview : Shaun Hamill



Shaun Hamill est un nouvel auteur heureux, il a écrit le très bon Une cosmologie de monstres, qui sortira le 2 octobre chez Albin Michel Imaginaire.

Bonjour Shaun et merci pour votre temps. Tout d'abord, je tiens à vous féliciter pour Une cosmologie de monstres. C'est un roman impressionnant. Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs français qui ne vous connaissent pas encore ?

Merci beaucoup pour ces mots. Je suis si heureux que vous ayez apprécié le livre !

Alors, sur moi :
J'ai grandi dans une ville du Texas, Arlington. Mes amis et moi étions de grands fans d'horreur. Nous avons même fait ensemble des courts métrages d’horreur, que vous pouvez trouver sur IMDB (ils sont plus stupides qu’effrayants). J’ai terminé mes études de premier cycle à l’Université du Texas à Arlington et obtenu une maîtrise en Beaux-Arts de l’Iowa Writers’ Workshop.

J'ai toujours été un grand lecteur. J'ai travaillé dans une librairie pendant huit ans, pendant mes études secondaires et supérieures, et c'est même là que j'ai rencontré ma femme. Elle est originaire de l’Alabama et, après que j’ai obtenu mon diplôme du Writers' Workshop, nous nous sommes installés là-bas pour nous rapprocher de sa famille. Nous vivons dans une région boisée et isolée avec beaucoup de brouillard et de nombreuses maisons en décrépitude. C’est un lieu formidable pour un écrivain d’horreur. J'occupe un emploi de bureau pendant la journée et j'écris le soir, bien que j'espère pouvoir bientôt écrire à plein temps.

Un premier roman est comme un premier bébé. De grandes attentes et de plus grands doutes. Puis Stephen King vous a donné une appréciation très positive. Qu'avez-vous ressenti ?

Le meilleur cadeau que ma mère m'ait jamais offert pour Noël était une pile de livres de poche de Stephen King quand j'avais treize ans. Le meilleur cadeau d'anniversaire qu'elle m'ait jamais offert était un hardcover de la première édition de Ça lorsque j'avais quatorze ans. Stephen King est au sommet de mon panthéon personnel de héros. Je reviens encore et encore à ses livres pour y chercher réconfort et inspiration, et son style d'horreur « en banlieue » a eu une grande influence sur la Cosmologie. J'ai été extatique quand j'ai appris qu'il lisait le livre et pensait lui écrire un blurb.

Lorsque mon publicitaire américain m'a envoyé le mail avec le joli texte de présentation de Stephen King, j'étais au travail. Je me suis levé, j'ai fermé la porte de mon bureau, je me suis assis et j'ai un peu pleuré. C'était surréaliste et gratifiant, et à bien des égards, le point culminant de toute cette expérience jusqu'à présent. Peu importe ce qui se passe, que le livre se vende bien ou pas, que les critiques et les lecteurs l’apprécient ou pas, j’ai obtenu l’approbation de Stephen King. C'est un succès pour moi.


Ecrire, c'est bien, être publié, encore mieux. Pouvez-vous nous raconter l'histoire de la publication du livre ? Comment votre manuscrit est-il devenu un roman publié ?

Comme je l’ai mentionné ci-dessus, j’ai eu le privilège de participer à l’Iowa Writers’ Workshop, qui offrait à la fois une excellente formation à l'écriture et de nombreuses possibilités de réseautage.

De puissants agents littéraires et rédacteurs en chef s’y déplacent car ils souhaitent rencontrer les étudiants en tête-à-tête et lire leur travail.
Je me suis inscrit à autant de réunions que possible, mais j'avais du mal à intéresser qui que ce soit à Une cosmologie de monstres. C'était un livre étrange pour l'Iowa. L’Iowa est célèbre pour avoir produit des écrivains réalistes, tels que Flannery O’Connor et Raymond Carver. Certains auteurs de genre notables ont aussi émergé du programme, comme Steve Erickson ou, plus récemment, Justin Cronin et Carmen Maria Machado [à lire très bientôt en VF aux Editions de l'olivier], mais nous avons tendance à être l'exception plutôt que la règle.

Un jour, vers la fin de mon dernier semestre, j'ai rencontré la rédactrice en chef Jenna Johnson. Notre conversation a commencé en parlant de la Cosmologie, mais elle a rapidement dévié sur ce que je portais : un t-shirt recouvert de Super-héros DC (Batman, Superman , etc.). Après m'avoir demandé de nommer quelques-uns des autres personnages (comme Red Tornado et les Blackhawks), Jenna a déclaré: « Vous devriez contacter Kent Wolf à l'agence Friedrich. Il porterait un t-shirt comme ça. ».

Je suis sorti de la réunion et ai descendu le couloir jusqu’à un coin salon, j’ai ouvert mon ordinateur portable, trouvé l’adresse électronique de Kent, et lui ai envoyé une lettre de requête. Il m'a répondu très rapidement, a demandé à voir le livre, et, une semaine ou deux plus tard, j'avais un agent.

Nous avons passé plus d'un an à réviser et à éditer le roman. Mon projet initial faisait 220 000 mots, et je pense que la version publiée en contient un peu plus de 100 000 - il y avait beaucoup de gras dans le livre !
Nous l'avons finalement soumis aux éditeurs vers Halloween 2017 et, bien que Kent m'ait averti qu'il pouvait se passer un certain temps avant d’avoir des réponses, nous avons eu la chance de commencer à en recevoir très vite.
Quelques semaines plus tard, nous avons vendu le livre à Pantheon aux États-Unis et peu de temps après à Albin Michel en France. Le processus éditorial a été une autre année de mise au point et d’expérimentation, qui a permis de rationaliser le livre pour en faire quelque chose de plus resserré et de plus dynamique. Je ne sais pas exactement quand le livre sortira en France [le 2 octobre – notez-le bien !], mais aux États-Unis, il paraîtra le 17 septembre, soit 22 jours après que j’écrive ces lignes. C’est excitant, mais aussi stressant parce que je suis anxieux de voir comment le public réagira.


Well, au point maintenant, HPL. Pouvez-vous nous raconter votre histoire avec lui ?

De nombreux fans américains de Lovecraft le découvrent à l'adolescence. J'ai été un peu hors-norme - je n’ai commencé à le lire qu’à l’âge de vingt ans et, même à cet âge j’ai dû lutter avec sa prose. Je ne redirai pas pourquoi - bon nombre de mes problèmes avec lui ont été inclus dans le livre, et vous en avez même cité certains dans votre chronique. Mais malgré ces inquiétudes, lorsque j'ai décidé d'écrire Une cosmologie de monstres, je savais que Lovecraft serait une pierre de touche majeure du roman.

Il y a plusieurs raisons à cela.

Tout d'abord, du fait de l'évolution de sa place dans la culture américaine. La Cosmologie débute en 1968 et se termine à peu près aujourd’hui, et, dans le même temps, Lovecraft est passé d’un auteur de genre obscur mais adoré à une présence ubiquitaire de la pop culture. Cette longévité permettait de faire de son œuvre un fil conducteur efficace entre Harry Turner en 1968 et son fils Noah à l’heure actuelle.
Ensuite, Lovecraft était un pessimiste cosmique qui voyait l’humanité comme une poussière insignifiante dans un vaste cosmos chaotique et sans Dieu. Cette vision nihiliste fournissait une esthétique forte pour l’histoire d’une famille assaillie par la tragédie.
Troisièmement, et c'est le plus important, malgré les reproches que je viens de faire à la prose de Lovecraft, quelque chose de magique se passe dans ses histoires quand, une fois passées les couches de suggestion, se révèle la véritable horreur qui attendait à l'intérieur. Les phrases, jusque là maladroites et boursouflées, commencent à couler, et les pages tournent comme soufflées par le vent. Ses personnages subissent alors de sombres expériences religieuses, touchant à la trame même d'un vaste univers hostile. Ce sombre émerveillement est un effet incroyable, et je voulais capturer cela dans mon propre travail.

En écrivant mon livre, j'ai lu tous les ouvrages de Lovecraft (moins ses collaborations avec d'autres écrivains), ainsi que de nombreux documents critiques, y compris les travaux de S. T. Joshi, mais aussi le Lovecraft : Contre le Monde, Contre la Vie de Michel Houellebecq et le documentaire de Patrick-Mario Bernard (je pense que cela faisait partie d'une série télévisée française) intitulé Le cas Lovecraft.

Je voulais comprendre l'homme et son travail dans le contexte de son temps, et le nôtre. Il serait faux de dire que cette immersion a engendré un amour pour l'homme et son travail, mais cela m'a permis de mieux comprendre son importance et de mieux respecter son travail.

Le meilleur effet secondaire de tout ce travail documentaire a été de m'ouvrir à la fiction weird, où j'ai trouvé des écrivains aussi étonnants que Clark Ashton Smith, John Langan, Laird Barron, Caitlyn Kiernan, Gemma Files, Miskowski, Mark Samuels, et Jeff Vandermeer. J'avais enfin trouvé mon genre de fiction, ce que je cherchais depuis toujours comme lecteur.

Quels autres écrivains ont pu vous influencer ?

Pour ce qui est des influences qui ont conduit à La Cosmologie, Stephen King serait l'influence évidente après Lovecraft, tout comme les romans épiques intimes de John Irving. Les page-turners de Donna Tartt ont été une inspiration, tout comme les merveilleux dialogues de Lorrie Moore. Thomas Ligotti, l'un de mes écrivains préférés d'horreur cosmique [moi aussi], a également eu une influence considérable sur les dernières sections du livre.


Comment avez-vous décidé d'écrire Une cosmologie de monstres ? Que vouliez-vous dire ? Combien de temps cela a-t-il pris ?

Ce roman est né de la collision de deux projets échoués.
Le premier était une saga tentaculaire tragi-comique du style de John Irving ou Meg Wolitzer, sur une famille exploitant une auberge de jeunesse à Taos, au Nouveau-Mexique.
Le second était une nouvelle à propos d’un couple marié qui se séparait alors qu’il visitait une attraction de maison hantée.

Aucune des deux parties ne fonctionnait, mais un jour, alors que je promenais mon chien, les deux idées se sont associées dans mon esprit et j'ai réalisé que le roman épique de mon entreprise familiale devrait concerner une maison hantée et non une auberge de jeunesse. Cela me donnerait l’occasion de fusionner mon goût pour la fiction littéraire axée sur les personnages avec mon amour pour les tons plus sombres et plus étranges de l'horreur.
La voix de Noah [le narrateur] m’est tout de suite venue, de même que les notes de suicide d’Eunice, ainsi que la romance qui ouvre le livre. Le reste est arrivé de manière naturelle ; je suivais l’histoire jusqu'où elle m’emmenait, explorant mes personnages et leur monde de plus en plus sombre.

Je voulais explorer le concept de monstres à un niveau émotionnel, humain.
Qu'est-ce qui définit un monstre? Est-ce quelque chose d'inné chez une personne, ou est-ce un comportement qui peut être appris et désappris, ou les deux?
Recourir à une famille en proie à une tragédie et à une maladie semblait être un moyen idéal d’explorer ces questions (sans nécessairement y répondre).

En ce qui concerne la longueur du processus, j'ai commencé en novembre 2014 et les modifications finales ont été approuvées en novembre 2018, donc, du premier mot à la version finale, le tout a duré environ quatre ans. J'espère que le prochain roman ne prendra pas aussi longtemps !

Comment avez-vous façonné la famille Turner ? Ont-ils des homologues réels (au moins en partie) ?

Les Turner ont été façonnés en partie par ma propre vie et en partie par les besoins de mon histoire.
Par exemple, j'ai grandi sans père dans une maison de femmes, alors je savais que je voulais que Noah Turner fasse de même. J'ai eu aussi affaire à la pauvreté et à la maladie mentale, alors ces deux éléments ont été intégrés au roman.

Mais aucun des Turner n’a de contrepartie exacte dans la vie réelle. J'ai une soeur, mais elle est plus jeune que moi et ne ressemble pas à Sydney ou Eunice. Mes parents se sont rencontrés dans une université chrétienne conservatrice, mais ma mère est une personne beaucoup plus chaleureuse que Margaret Turner, et mon père est un ancien prédicateur qui aime l'histoire, pas un mordu de l'horreur.
J'ai emprunté des morceaux de toute ma vie - une expression du visage ici, une coiffure là - pour fabriquer ces gens et leur monde, mais parce que le livre est noir et plein de gens très imparfaits, j'ai pris soin de ne jamais prendre pour modèle exact une personne réelle.
J'avais besoin de la liberté d'écrire honnêtement sur tous mes personnages, de les laisser faire de mauvaises choses et avoir des idées noires, sans craindre de perdre des amis ou de voir ma famille ne plus me parler.


Construire une maison hantée semblait un caprice (avant que nous en sachions plus), puis c'est devenu l'entreprise familiale des Turner pendant des années. Pourquoi faire de ces gens des propriétaires de maison hantée ?

D'abord par pur égoïsme d'auteur. J’avais toujours voulu écrire un roman sur une famille qui dirigeait une entreprise et j’allais souvent dans des maisons hantées quand j’avais 20 ans. Je me demandais toujours ce qui se passait dans ces endroits après la fermeture, après que les “monstres” se soient déshabillés et démaquillés. Qui étaient ces gens? Qu'est ce que ça impliquait de vivre la trame de sa vie dans un contexte aussi inhabituel ?
Le concept même - les tenants et aboutissants de la construction et de la gestion d'un lieu au fil des années – m'a intrigué, obligé à une gymnastique intellectuelle, et offert un fil amusant à suivre au sein d’une grande agitation émotionnelle.

Mais ce que j’ai découvert en écrivant ce livre, c’est que la maison hantée était un milieu parfait pour mes personnages. Harry Turner est hanté, il en construit une manifestation littérale et son destin ultime hante le reste de la famille. Ils finissent par créer une manifestation encore plus impressionnante de leur traumatisme, et au milieu de ce temple, Noah Turner commence à explorer les grandes questions de l'amour, de la vie, de la mort et de la monstruosité.

Votre Amérique est finement décrite, pas son histoire. Pas de Twin Towers, pas de guerres irakiennes, par exemple. Pas même une mention. Le roman étant en partie « première personne », qu'est ce que cela nous dit des Turner ?

Un cynique pourrait dire que cela nous montre que les Turner sont des blancs, de la classe moyenne, et suffisamment privilégiés pour ignorer en toute sécurité les événements sur la scène mondiale.
Un lecteur plus perspicace voudrait souligner que le livre se déroule sur de petites périodes très ciblées et que chacun représente un moment de crise pour la famille. Si le livre était un peu plus volumineux en terme de timeline, Nixon, les Bush, et Clinton, auraient probablement tous été mentionnés. Tel quel, Noah et sa famille se débattent vraiment dans ce livre, avec des problèmes immédiats de nature cosmique, qui mettent naturellement les événements mondiaux à l'arrière-plan.

Comment avez-vous créé le panthéon très personnel du roman ? Quelles ont été vos inspirations ?
Ou, le Dieu du roman semble être un mashup de Cthulhu, le Rex Mundi des Cathares et Galactus, comment le décririez-vous ?

Je n’avais jamais entendu parler de Rex Mundi avant cette interview, mais après avoir effectué quelques recherches sur Internet, je me dis que j'aurais aimé le connaitre pendant l'écriture du livre. Cela aurait ajouté quelques couches intéressantes à la mythologie.

Écrire ce roman, c'était un peu comme explorer The Wandering Dark [l'attraction, qui s'appelle Promenade dans les ténèbres en VF]. Je ne savais pas ce que j’y trouverai avant d'y être. Cela signifie que les monstres, la cosmologie, le panthéon et le dieu ont été "découverts" plutôt que conçus.

À l'été 2016, alors que j'écrivais les dernières parties du roman, j'ai eu une série de rêves bizarres comportant des images étranges et obsédantes - des personnages vêtus de robes sous un ciel miasmatique, des hommes aux visages d'animaux, etc. Je ne me souviens presque jamais de mes rêves, et ceux dont je me souviens sont généralement banaux : me perdre quelque part, me séparer de mes amis au cinéma, etc. Avoir, et, plus encore, me souvenir de rêves aussi ésotériques et intéressants a été comme un cadeau inattendu.
Pour ce qui est de leur inspiration, je lisais presque exclusivement Lovecraft et Thomas Ligotti à ce moment-là, alors je suis sûr qu’ils ont collaboré avec mon subconscient pour aider à préciser les détails.

Quant à la manière dont je représenterais la divinité de ce roman, je ne pense pas pouvoir me rapprocher plus près que le roman lui-même. En dire plus le diminuerait en quelque sorte. Et puis, si le livre marche bien, je veux garder des choses à explorer dans des suites.

Le dieu de tous les jours, celui des églises, est présenté comme oppressant pour certains et purement rituel pour d'autres. Cette représentation est-elle un message sur le christianisme américain d'aujourd'hui ?

Absolument. Je sais qu'il y a de bons chrétiens et de bonnes églises, mais la plupart de mes expériences avec la religion ont été toxiques. Je l’ai vue faire de gros dégâts à des gens que j’aime. Les pasteurs et les politiciens s'appuient sur la foi pour restreindre les droits de la personne et promouvoir un programme misogyne, LGBTQ-phobique, suprémaciste, et cela me met en colère de voir les gens se laisser faire. Je pense qu’une version du christianisme est profondément bonne, compatissante et douce, mais ce n’est pas la version qui parle le plus fort ou qui se bat le plus fort dans ce pays.

Même constat et même question concernant la famille et les relations en général.

Je pense que le livre est plus gentil pour les familles et les relations que pour la religion organisée. Je souhaitais explorer ce qui peut mal tourner dans une famille, une relation amoureuse ou un mariage - comment ils peuvent commencer pour les mauvaises raisons, ou souffrir sous le poids des mensonges, ou s’effondrer en raison d’un manque de communication, etc.

Mais alors que le christianisme reste odieux dans toute la Cosmologie, les familles et les relations peuvent s’améliorer, se développer et se modifier. Leurs problèmes peuvent être guéris par la communication, l'empathie et l'amour.


Au milieu du livre, après la première visite à la maison du monstre, je pensais que vous faisiez une Rip van Winkle (d'autant plus que lorsque le garçon revient, sa maison est en grand désordre, comme abandonnée). La référence est-elle volontaire ou incidente ?

C’est censé être un moment troublant et mettre le lecteur dans l’état désorienté de Noah, mais la théorie du « Rip van Winkle » n’était pas prévue ! C'aurait été intéressant en effet.

Le roman nous dit de regarder la personne derrière le masque du monstre. Est-ce une sorte de message politique ? Une incitation à considérer les véritables personnes derrière les stéréotypes, ou plus encore, à surmonter ce qu’Adorno a appelé « l'intolérance à l'ambiguïté » ? Ou est-ce que j'en lis trop ici ?

Je ne pense pas que vous en lisiez trop ici. Je pense que vous avez parfaitement compris ! Une grande partie du livre traite des masques et de la dissimulation, et tente de donner un visage simple à des choses profondément complexes. Je suppose que vous pourriez soutenir que c’est politique, parce que reconnaître et accepter la complexité fait partie de ma propre réponse humaniste laïque à la 'trop' simple dichotomie bien-mal posée par le christianisme américain.

J'ai eu un seul problème avec la Cosmology, c'est la (courte) séquence « Superman ». Quel est le sens de cette partie?

Je pense à Noah comme un descendant spirituel du Lestat d’Anne Rice.
Bien qu’ils ne puissent être plus différents en apparence et en comportement, ils sont tous deux des créatures des ténèbres attirées par la lumière. Noah passe beaucoup de temps dans le livre à essayer différents masques (il porte un masque de Batman lorsque nous le rencontrons pour la première fois). Le moment « Superman » est une autre étape de son évolution. Il essaie un masque simpliste de good guy pour cacher certaines complexités dont il a honte.

L'histoire que vous racontez, la façon dont vous la racontez, est très émouvante (je suis sincère). Avez-vous eu un lecteur test ? Votre femme peut-être, ou un ami ?

Merci beaucoup d'avoir dit ça. Ce projet a été incroyablement difficile et émotionnellement éprouvant à écrire, et cela signifie beaucoup d’entendre dire que cela vous a touché.

Mon lecteur test est généralement ma femme, mais elle a eu de gros problèmes de santé pendant que j'écrivais la Cosmologie, et sa capacité à se concentrer a été altérée pendant un certain temps.
Donc, mon agent a été mon lecteur test pour ce livre. Il a été le premier à le lire et a été un collaborateur formidable. Il a bon goût et n’a pas peur de vous dire que quelque chose ne fonctionne pas. En un sens, je préfère recevoir une mauvaise appréciation de Kent que de ma femme. Si ma femme me donne une mauvaise appréciation, je vais me morfondre et bouder et faire le gros bébé. Si Kent m'en donne une, je vais aussi me morfondre et bouder, mais au moins nous ne partageons pas un lit alors il ne peut pas me voir le faire !

Kent m'a aidé à réduire le livre de 220 000 mots à 110 000 mots et à le concentrer sur les éléments de l'histoire qui résonnaient, à savoir les relations. Ca a été un long processus, mais cela a fonctionné et, alors que je commence à travailler sur un nouveau livre, Kent est la première personne sur laquelle je teste des idées et des arguments, et ses commentaires m’aident déjà à façonner le récit.

La Cosmologie est une histoire lovecraftienne qui prend en compte le temps qui passe, les secrets de famille, l'amour contrarié, l'amour durable, le sacrifice fait par amour. C'est centré sur la famille et, plus ou moins, sur la maison. Le décririez-vous comme « gothique américain contemporain » ?

Je ne serais pas en désaccord avec cette description, mais j’aime aussi beaucoup le terme « gothique de banlieue ». Je porterais l’un ou l’autre de ces insignes avec fierté !

Merci pour votre temps et bonne chance pour Une cosmologie de monstres. J'espère que vous vous rendez compte que très vite vous aurez besoin d'un bon stylo pour signer et d'une HOMEPAGE !!!

Merci beaucoup ! C’était génial : ce sont les meilleures questions que j’ai eues en interview et j’ai dû réfléchir longuement à mes réponses. Je promets que j'ai le bon stylo, et ma femme et moi allons faire le site bientôt !