mercredi 17 juillet 2019

L'ile aux cannibales - Nicolas Werth


« Sur l'île, il y avait un garde, Kostia Venikov de son nom, un jeune gars. Il faisait la cour à une belle fille qui avait été amenée là. Il la protégeait. Un jour qu'il devait s'absenter, il a dit à un camarade : 'Tu la surveilles', mais lui, avec tout ce monde autour, il a pas pu faire grand chose... Des gens l'ont attrapée, attachée à un peuplier, on lui a coupé la poitrine, les muscles, tout ce qui se mange, tout... Quand Kostia est revenu, elle était encore en vie. Il a voulu la sauver, mais elle s'est vidée de son sang, elle est morte. »

« Irina me dit en revenant des foins : 'Quelle puanteur, quelle puanteur !' Je le voyais bien, elle cherchait quelque chose, elle se lavait sans cesse les mains et puis elle retournait voir les morts... Pour sûr que ça puait, les morts étaient décomposés, ça faisait plus d'un mois qu'ils traînaient là. J'ai compris que Tveretin et Irka arrachaient les dents en or des cadavres... Au Torgsin de Tomsk, on n'était pas regardant sur la provenance, on échangeait l'or contre des frusques, des macaronis et toute autre nourriture ».

Sache, lecteur, que tu ne viens pas de lire des passages de Crossed ou une réinterprétation de la scène des cannibales de La Route. Ce sont des extraits du témoignage, recueilli en 1989, de Taïssa Mikhaïlovna Tchokareva, une vieille paysanne ostiak, sur l'affaire de Nazino.

Je vais donc te dire ici quelque mots de "L'île aux cannibales", aussi surnommée L'île aux morts, un îlot fluvial de moins de trois kilomètres carrés sur lequel furent abandonnés plusieurs milliers de déportés intérieurs soviétiques au printemps 1933, et qui représente un épitomé de l'inhumanité cynique et de l’incroyable incurie du pouvoir soviétique des années 30.
Note : Chaque expression ou terme qui te paraîtra surprenant, lecteur, est tiré du lexique d'alors et cité dans le livre. Je m'épargne les guillemets par facilité, il aurait fallu en mettre trop, et tu aurais perdu la saveur de la phraséologie de l'époque.

D'abord, un peu de contexte. Le début des années 30 voit l'intensification de deux politiques : dékoulakisation et nettoyage des villes, en particulier des grandes villes à statut spécial – Moscou par exemple, et singulièrement dans ce cas en prévision des festivités du 1er mai. Il s'agit dans un cas de se débarrasser des koulaks comme classe, dans l'autre de purger les villes de leurs éléments indésirables (deux catégories aux définitions aussi incertaines qu'extensives, avec ce que ça implique).

Accessoirement, la politique de déportation massive permettra aussi de vider des prisons pleines jusqu'à la gueule – du fait des répressions passées – et de déplacer les nombreux réfugiés qui fuient les régions les plus touchées par les disettes et les famines ; sans oublier de se débarrasser des petliouro-polonais, des insurrectionnels finlandais (!), ou de tout autre ennemi de l'intérieur.

Car, dans un contexte d'hypertrophisation constante de l'appareil répressif d'Etat, les difficultés alimentaires, attribuées aux saboteurs et profiteurs (Staline vient de mettre les difficultés du régime sur le dos des débris des classes exploiteuses alliés aux déclassés, criminels, marginaux, qui mènent une guerre de sape en sabotant la production agricole, en diffusant de fausses rumeurs pour discréditer l'agriculture collectivisée, en sabotant la production industrielle), sont déjà importantes en URSS. En effet, il faut nourrir les villes et mener à bien la politique d'exportation de denrées agricoles qui permet de financer l'achat de biens de production, alors que les rendements sont faibles du fait des réorganisations massives imposées par les nouvelles politiques agricoles, des évictions successives de paysans productifs, d'une corruption et de détournements endémiques qui sont cause et conséquence de la faible productivité. L'explication de ces graves troubles se trouve forcément dans les complots, internes et externes, Staline l'a dit. C'est comme ces exodes de la faim qui sont organisés par des organisations contre-révolutionnaires. Tout se tient.
Deux vagues de déportation massive ont donc déjà eu lieu en ce début des années 30.

Vient le début de l'année 1933. Iagoda, chef de l'OGPU, et Berman, chef du Goulag, adressent à Staline un plan, je cite, grandiose, d'amplification des déportations, vers la Sibérie notamment. Après les opérations du début de la décennie, il s'agit de monter en puissance et d'expédier un million d'éléments indésirables en Sibérie, et autant au Kazakhstan. Six catégories cibles, très larges, d'indésirables sont établies ; ne reste qu'à identifier, arrêter, déporter. Les déportés deviendront des colons de travail, privés de leurs droits civiques ils seront assignés à des villages de travail – une alternative aux camps proprement dit – placés sous l'autorité de commandants-tchékistes dotés de très larges pouvoirs.

Le plan est simple, grandiose. Qu'on en juge !
Déporter deux millions de personnes (la moitié en Sibérie occidentale), les installer dans des zones à aménager ex-nihilo, à des centaines de kilomètres de la voie ferrée la plus proche pour éviter les évasions. Si tout va bien, au bout de deux ans, les déportés (des colons forcés) auront développé une économie essentiellement agricole et forestière autosuffisante qui permettra à l'Etat de se décharger du coût de leur entretien et dégageront un surplus marchand permettant à l'Etat de se rembourser des frais de leur déportation. Mise à l'écart des indésirables, mise en valeur de vastes terres inexploitées. Que demande le peuple ?

Pour les auteurs du plan, le coût de déportation et d'installation sera minimal, au vu de l'expérience déjà acquise. Et qu'importe l'échec spectaculaire des opérations des trois années précédentes !

Horrifiées par leur incapacité à répondre aux injonctions de Moscou, les autorités sibériennes négocient une révision à la baisse du plan. Son bien-fondé n'est pas contesté mais il parait impossible de recevoir autant de monde en si peu de temps : ni la nourriture ni les outils disponibles n'y suffiront, et de très loin. D'autant plus que la Sibérie occidentale est une zone en grande difficulté alimentaire induite, et que le banditisme – conséquence des déportations/évasions précédentes – y est intense. On tombe finalement d'accord sur 500000 seulement (!), à réaliser entre printemps et été 1933.

Commencent alors les arrestations, d'un arbitraire proprement incroyable. Car, comme si l'imprécision des définitions des éléments indésirables ne suffisait pas, les autorités policières, saisies par ce que Staline nomme vertige du succès ou enthousiasme administratif, arrêtent à tour de bras. Même des citoyens pouvant prouver par des papiers qu'ils n'entrent pas dans les catégories concernées. Détruits, volés, leurs papiers ne leur évitent pas la déportation.
De plus, l'objectif initial était d'inclure une majorité de koulaks aptes au travail de la terre auxquels seraient ajoutée une minorité d'urbains déclassés, parasites et socialement dangereux, ou d'ex-prisonniers. Mais la réalisation est toute autre. Les koulaks sont largement minoritaires ; on déporte en masse des criminels ou des urbains faibles – voire handicapés ou malades – bien incapables de quelque activité productive rurale que ce soit.

Impréparation et rareté des ressources font des voyages en train un enfer. Les déportés sont affamés, tombent malade, meurent. Ils subissent aussi les violences de leurs compagnons d'infortune ou des gardes. Quand arrivent les premiers convois au camp de transit de Tomsk, bien avant la date prévue, rien de suffisant n'existe. Manque de personnel, baraquements défaillants, médicaments et nourriture insuffisants, parfois même absence d'électricité. Et ceci alors que la part des semi-cadavres, hors d'état, parmi les déportés, est déjà très élevée.
Dans les terres, le long des rivières, là où doivent être emmenés, in fine, les déplacés, rien n'est prêt non plus. Délais très courts (l'arrivée imminente est annoncée au responsable local 9 jours avant qu'elle ne soit effective) et prise en glace du fleuve ont empêché tout ravitaillement. Il n'y a donc ni nourriture ni matériel sur les lieux envisagés d'installation.

Or, des convois doivent continuer d'arriver régulièrement à Tomsk – car à l'arrière les rafles continuent – alors que la camp est déjà saturé. Tergiversations, rapports, ordres, contrordres, se succèdent. Après un début d'émeute, et alors qu'un examen des déplacés est en cours au vu des dérives commises lors des arrestations – examen qui confirmera sans réparer grand chose –, décision est prise d’envoyer un – puis d'autres – groupe de péniches 600 km en amont, dans une zone peuplée par quelques pauvres villages seulement.

Le premier convoi part le 14 mai 1933. Des conditions de voyage épouvantables à nouveau, à fond de cale, presque sans nourriture. Après quatre jours de navigation sur l'Ob, il est décidé que les 6000 déportés seront déposés sur un îlot de 3 km sur moins d'1, au milieu de l'Ob, face au village de Nazino, à 70 km environ de la ville d'Alexandrovskoie. De là, théoriquement, ils seront emmenés ensuite vers leurs lieux définitifs d'installation, dispersés le long du fleuve.

C'est donc 6000 personnes environ – d'autres les rejoindront par la suite –, dans des états sanitaires précaires, qui sont débarqués sur une île nue, Nazino, avec une poignée de nourriture, quelques gardes, et c'est tout.
Un gros stock de farine est déposé dans le village face à l'îlot mais rien ne permet de cuire du pain. Une partie pourrira sur place. La partie consommée sera le plus souvent mangée telle que, mélangée avec de l'eau du fleuve. Pas d'autre nourriture. Ils n'ont qu'à pécher, s'ils le peuvent.
Aucun moyen de faire des abris, ni de se protéger par des vêtements alors qu'il fait très froid et qu'il neige la première nuit. Seules de piètres zemlianki seront finalement réalisées et fourniront une maigre protection.
Emeute compréhensible lors des premières interminables distributions de nourriture, donc distributions suivantes réalisées par des brigadiers qui profitent de cette position capitale pour user et abuser.

L'ensemble de l'affaire durera treize semaines environ.
Durant ces semaines, on vit quantité de déportés mourir de maladie ou de malnutrition. Des brutalités permanentes, de « l’esclavagisme » ponctuel. Des vols, des meurtres, des arrachages de dents en or. Des évasions rarement réussies, des noyades nombreuses, des chasses à l'évadé – impliquant parfois les habitants locaux – comme on chasse le gibier, avec palmarès et vantardise. Des cas de nécrophagie ou de cannibalisme (suivant que la consommation était précédée ou pas de meurtre) - quand les faits furent avérés, onze anthropophages furent condamnés à mort par un tribunal d'exception de l'OGPU.

Et pourtant, quelques jours avant le départ du convoi, Staline avait annulé l'opération. Mais l’ordre n'était pas arrivé. Les méandres bureaucratiques...
Entre juin et juillet, les déportés restants sont relocalisés dans des installations le long de la rivière, mais, là aussi, conditions de vie et moral sont désastreux. Ce qui n'empêche pas de considérer l'affaire comme peu ou prou terminée en ce qui concerne le groupe de Nazino.

Finalement, sur les 10000 déportés de Nazino, les deux tiers manquèrent à l'appel, morts après un calvaire de plusieurs semaines ou évadés. Sur l'année 1933, ce furent un tiers de tous les déportés spéciaux qui connurent le même sort, soit plus de 350000. Et ceux qui restaient étaient en bien misérable état.

Il fallut le courage et l'indignation d'un petit fonctionnaire local, Velitchko, qui écrivit à Staline lui-même pour qu'une commission d'enquête soit instaurée. Quelques sanctions mineures en résultèrent. Rien de bien sérieux.
De toute façon, les rapports, de l'OGPU notamment, tendaient, sans les nier, à minimiser les faits, et les plaçaient sous l'angle du regrettable échec économique et productif bien plus que sous celui de l'injustice ou du massacre. Conclusion fut tirée que le système des camps de travail était largement préférable en terme d’efficience financière. Ils se développeront.
Tentative → Echec donc Problème → Solution. Rationalité en finalité comme dirait Max Weber.

Ce drame sera redécouvert et réétudié après la chute de l'URSS par l'organisation Memorial puis rendu largement public en 2002.

La tragédie de Nazino, qui vit s'effondrer toutes les digues de la civilisation, en dit long sur l'impéritie d'un système bureaucratique et répressif imperméable aux fait et aux contraintes.
Il dit comment le culte du chiffre et de la performance, dans un immense pays aux ordres, entraîne à valider et à poursuivre des objectifs irréalistes en déconnectant toute intelligence de la boucle.
Il illustre les inévitables atrocités qu'engendre une division du monde entre citoyens, ennemis de classe, et parasites improductifs.
Il dit la folie concrète des grandioses plans « scientifiques » d'ingénierie sociale et la négation de toute humanité dont accouchent inévitablement les projets politiques eschatologiques.
A retenir à l'heure où certains espèrent la révolution, en feignant d'oublier que, dans toute l'Histoire du monde, la révolution ça a toujours été comme le supplice du pal.

L'île aux cannibales, Nicolas Werth

mardi 16 juillet 2019

The Survival of Molly Southbourne - Tade Thompson


Il y a deux ans déjà, je tombais en admiration devant The Murders of Molly Southbourne. Voici qu'arrive une suite intitulée "The Survival of Molly Southbourne" (dont Le Bélial publiera bientôt une VF). La magie allait-elle se répéter, ou hélas, comme on le dit souvent, rien n'égale jamais la première fois ?

Ce nouvel opus commence directement après la fin du précédent. Contrairement à celui-ci, il est raconté chronologiquement.
Sans trop spoiler, disons que molly a survécu au combat furieux et à l'incendie qui emportèrent Molly et quelques autres mollys. Seule restante, elle doit se faire une vie et une identité, trouver une place dans un monde qui, jusque là, s'était fort bien passé d'elle. Commence alors une errance – débutée par de chaotiques expériences presque adolescentes – qui offrira à molly quelques réponses et un début de stabilisation autour d'un embryon de famille.

25 ans de vie vécues en quelques mois du point de vue de la construction personnelle. un coming of age en fast forward.
Pour molly, l'enjeu ici est d'exister, de donner sens à son essence, une tâche bien difficile pour elle qui a si peu vécu et dont le plus gros des souvenirs lui vient directement de Molly. D'autant qu'elle doit aussi changer radicalement une vision agonistique du monde qui lui a été transmise et dont elle hérite comme du reste de sa vie.
C'est grâce à une succession de rencontres (d'abord avec des tamaras – ce qui lui prouve que son cas n'est pas unique – puis avec le « complotiste » Vitali Ignatiy – qui en sait long sur l'origine de sa lignée) que molly parviendra à dire ce qu'elle est et par là-même commencer à bâtir son identité propre en tournant le dos à toute assignation identitaire.

« I shall feel the affections of a sensitive being, and become linked to the chain of existence and events, from which I am now excluded. » Cet extrait du Frankenstein de Mary Shelley est placé en exergue de la novella. Et elle la résume totalement, tant thèmes et tribulations respectives se répondent.
Savoir qu'on n'existe que par la volonté technologique d'autres, subir la peur d'autres encore, connaître la paranoïa qu'engendre le décalage entre ce qu'on est et ce qu'on pense que les autres en savent, être assez fort pour tuer et tuer encore, ne pas pouvoir se fier aux rares qui savent, devoir se cacher pour vivre, vouloir surtout (misère de la stérilité induite) ne pas être le seul de son espèce.
C'est l'enfer du monstre de Frankenstein, auquel il ne résiste pas ; c'est celui de molly, qui tente, elle, de s'y affronter.

Notons un dernier parallèle, identitaire : hors roman, dans l'imaginaire collectif, Frankenstein c'est le monstre (captation involontaire d'identité), dans la novella, une bonne part du monde croit que molly est Molly.
Faute d'identité, de famille, d'amour, le monstre part vers sa mort, quand molly change de nom pour devenir enfin her own self, entourée de l'affection de ses dernières « sœurs » qui la lavent d'une culpabilité qui n'aurait pas dû lui échoir.

Well, well, well, donc ?

Sans trop spoiler le récit, disons que ce texte, très attendu, est une déception. Précisément, le décrochage s'est fait pour moi quand molly s'évade de l'asile. Juste comme ça. Dedans/dehors, comme le personnage d'Erik le Viking qui met un torchon magique sur sa tête pour devenir (croit-il) invisible.
Et, à y réfléchir, tout dans le récit est à ce niveau de simplicité incroyable.
Fuite initiale. Asile donc. Révélations. Une ou deux fuites subséquentes et improbables (la tortue romaine !!!). Une ou deux blessures aussi vite reçues qu'oubliées. Une infiltration réussie sans coup férir. molly est l'un de ces personnages de Tex Avery auquel rien de grave ne peut arriver.

Alors, même si le style est limpide et la lecture fluide, même si les informations nouvelles apportent quelques éclaircissements bienvenus dans l'optique d'une suite à venir (?), même si la scène de l’entraînement à la résistance physique est émouvante, le gap n'a jamais cessé de grandir entre ce qu'on pouvait espérer et le spectacle d'une Nikita bouleversée que nous offre ici l'auteur.

The Survival of Molly Southbourne, Tade Thompson

Apophis a bien aimé.

Outcast 6 - Invasion - Kirkman, Azaceta


Avec "Invasion", son tome 6, la série Outcast continue sur la lancée de son accélération précédente. Le combat final approche (plus que deux tomes à suivre). La Grande Fusion est en vue ; il revient à Kyle et à ses alliés de l'empêcher.

Des deux côtés de la barrière morale, on fourbit ses armes.
Les « troupes » de Kyle fortifient la cachette humaine. Rowland Tusk prend d'une main de fer le contrôle des « esprits » de Rome. L'un se dissimule, l'autre déploie tous ses moyens pour le retrouver.

Kyle, qui découvre que la proximité des autres « doués » potentialise ses pouvoirs, et qui devient, à son corps défendant, une sorte de messie pour ses followers, se fait enfin à l'idée de la guerre à venir, des sacrifices et des efforts qu'elle impliquera. Il n'est plus possible de voir, de discuter, ou de temporiser, c'est une guerre d’extermination qui se profile, l'un des deux camps doit éliminer l'autre.

Face à lui, Rowland Tusk est un ennemi impressionnant, un control freak à la détermination impitoyable. Personnage fascinant par ce qu'on comprend de sa vie de liquidateur itinérant des problèmes organisationnels, il offre au lecteur le double visage d'un père de famille aimant et d'un tueur sans merci ; du bois dont on fait les Rudolf Höss.

Escarmouches et opérations spectaculaires se succèdent. Des traîtres sont retournés. Le refuge de Kyle est découvert mais tient bon.
A la fin, aucun des deux camps n'a réussi à prendre un avantage décisif. Les forces sont toujours face à face sur le terrain.

Après le pat final, le combat pourrait donc continuer à l’identique entre les deux forces en présence.
Mais même les chefs ont des chefs, et l'album se termine pour Tusk sur l'arrivée d'un supérieur inconnu – et visiblement effrayant – qui vient lui faire rendre compte de sa gestion exubérante.
Kyle et les siens ne sont pas en meilleure posture. Les médias nationaux ont eu connaissance des derniers événements, et le petit groupe retranché est présenté comme une secte criminelle à la Waco, avec ce que ça implique d'intervention étatique violente.

On verra bien dans le tome 7 ce qu'il adviendra de Tusk et comment le groupe de Kyle gérera sa dangereuse notoriété sans y laisser la vie. Sur les dessins il n'y a rien à dire, si ce n'est qu'ils sont peut-être plus bâclés qu'il ne l'étaient déjà.

Outcast t6, Invasion, Kirkman, Azaceta

dimanche 14 juillet 2019

Horror - Dario Argento


"Horror" est le premier recueil de nouvelles sop-horrifiques du réalisateur italien Dario Argento.
Il aurait sans doute mieux fait de s'en tenir au cinéma. Une satisfaction toutefois, sa lecture ne causera aucun Syndrome de Stendhal.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 96, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Horror est un recueil de six nouvelles arpentant les territoires du thriller, du gothique, de l'ésotérisme, du monstrueux et de l'onirique. Le macabre règne, l'inattendu surgit, le mystère insiste.
L'histoire d'ouverture se déroule dans la Galerie des Offices de Florence où les oeuvres exposées s'animent. Si « Rouge pourpre à la Bibliotheca Angelica » est un cauchemar dans le style de L'Oiseau au plumage de cristal, la « Villa Palagonia » constitue un étrange voyage à l'intérieur de la célèbre Villa dei Mostri, en Sicile. Dans « Le Secret de Merano » reviennent les atmosphères hantées de la trilogie des Mères. Une autre nouvelle suit Gilles de Rais, ses obsessions nécromantiques et ses horreurs commises sur les enfants. Et le recueil se clôt avec les monstres des îles de Singapour.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 13 juillet 2019

Brian Evenson - Song for the Unravelling of the World


Brian Evenson est un homme souriant, ex-mormon, ex-prêtre. Pourtant il écrit des horreurs. Auteur de l'inoubliable Confrérie des mutilés, il est aussi le père de nombreuses nouvelles et romans + quelques traductions (dont le Chair électrique de Claro). Son dernier recueil en date est intitulé "Song for the Unravelling of the World", tout un programme de détricotage donc. Plongée dans un monde en cours de désagrégation.

Dans Song... tout est à la fois weird et self-contained. Les histoires réunies ici sont de petits univers encapsulés qui se donnent au lecteur dans leur totalité perçue. On y croise des personnages qui vont au bout de leur logique personnelle, quel que soit ce bout, et ne connaissent, de ce fait, que rarement la culpabilité. Le monstre sait pourquoi il fait ce qu'il fait, et il est sûr d'être dans le vrai.

On y entre plus ou moins facilement. On a parfois le sentiment de comprendre, et d'autres fois non. On aime plus ou moins (dans un recueil, c'est un peu le jeu).
Mais qu'on aime plus ou moins, rien n'est anodin, tout est peu ou prou dérangeant.
Puis-je me fier à moi-même ? Puis-je me fier aux autres ? Puis-je me fier à la réalité du monde ? Les autres existent-ils même ? Suis-je l'assassin ou la victime ? Suis-je seulement vivant ? Ou encore humain ?

Les histoires d'Evenson parlent de solitude extrême, de paranoïa, de folie hallucinatoire. Déclinées dans plusieurs genres, elles racontent les masques, la dissimulation, les mondes derrière le monde, l'incertitude existentielle absolue.
Mettant souvent en scène le monstre (que sa nature ou sa folie met à l'écart de la norme) et sa victime dans un huis-clos aussi étouffant que terrifiant, elles développent des enchaînements inévitables et pas toujours explicables.
Elles demandent donc au lecteur de compléter les trous, de deviner parfois, d'interpréter – sans jamais être tout à fait sûr d'avoir la bonne explication, y en a-t-il une d'ailleurs ?
Lieux étranges, situations étranges, protagonistes étranges, rien n'est évident dans les textes du recueil. Ils amènent ainsi avec eux questions, doute, et angoisse, déstabilisant le lecteur parfois dès les premières lignes et l'obligeant à s'interroger non seulement sur ce qui va se passer mais aussi sur la nature même de la situation initiale et de celui qui la présente. Presque un anti-Stephen King.

Revue rapide et nécessairement brève car les textes sont à découvrir en y pénétrant. Sache néanmoins lecteur que, comme à l'entrée de l'enfer de Dante, on pourrait écrire sur la première page « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ».

Lecteur,
tu t'interrogeras sur le double, imaginaire ou pas, de Born Stillborn, (must-read)
tu trembleras avec le SDF de Leak Out dans son étrange refuge, (must-read)
tu vivras avec indignation le cauchemar domestique de  Song for the Unravelling of the World(must-read absolu)
tu seras encalminé entre deux dimensions dans The Second Door,
tu vivras un Halloween de vraie horreur dans Sisters(must-read)
tu connaîtras l’obsession cinématographique de Room Tone,
tu subiras la relation toxique de Shirts and Skins,
tu seras presque chez Jeff 'Borne' Vandermeer en arpentant le bioweird post-apo The Tower(must-read)
tu chercheras ton capitaine perdu sur la planète hostile de The Hole,
tu te demanderas ce qui est vraiment arrivé à la femme de Gérard dans A Disappearance(must-read)
tu ne sauras pas à qui faire confiance dans le vaisseau de Smear,
tu participeras à la virée fatale de The Glistening World,
tu vivras la peur panique d'être observé dans Wanderlust,
tu pourras Ïa Ïa in space dans Lord of the Vats(must-read)
tu chausseras des lunettes qui regarde vers l’abîme dans Glasses,
tu connaîtras la terreur paranoïaque de la violation de domicile dans Menno(must-read)
tu pénétreras dans les univers parallèles qu'invoque le cinéma avec Line of Sight (must-read) ou Lather of Flies,
tu questionneras l'identité dans Kindred Spirit,
et tu pousseras – j'espère – un grand éclat de rire jaune à la lecture de Trigger Warnings(must-read)

Viens, lecteur, douter de tout avec Brian Evenson.

Song for the Unravelling of the World, Brian Evenson

jeudi 11 juillet 2019

La part du monstre - MR Carey - Retour de Bifrost 91


"La part du monstre" est le second roman post-apo zombie de M.R. Carey. C'est aussi un 'kind of' préquel de Celle qui a tous les dons.

Dix ans que la catastrophe zombie a commencé (nous sommes donc dix ans avant les faits du premier volume).
La plus grande partie de la population britannique a été anéantie par les affams, les zombies affamés dont nul ne connaît l'origine mais dont la dangerosité extrême et contagieuse est certaine. Une grosse communauté survit dans la base de Beacon, gouvernée par une dyarchie instable civile et militaire. C'est de cette communauté que part pour plusieurs mois un véhicule blindé, le Rosie. Son équipage mixte, civil et militaire, doit faire la tournée des sites visités par une précédente expédition, perdue depuis, afin d'y collecter les éventuelles informations qui permettraient de lutter enfin efficacement contre le péril mortel qui menace l'humanité. Entre affams et pillards cannibales, les risques sont énormes, d'autant que l'équipe n'est pas cohésive, qu'une des scientifiques est – au pire moment – enceinte, qu'un des leaders du groupe est un agent infiltré de l’autorité militaire de Beacon. Le Rosie a néanmoins, même s'il l'ignore encore, un atout de taille en son sein : Stephen, 14 ans, la pièce rapportée imposée par la biologiste Khan, un autiste surdoué qui va faire une découverte capitale.
Sera-ce suffisant ?

Le problème de fond du roman est qu'on sait, si on a lu son prédécesseur, que la réponse à la question précédente est non. Difficile alors de bâtir un thriller, même si le pitch semble pointer dans cette direction, d'autant que les structures des deux romans sont très similaires. Le texte souffre d'autres défauts : une première moitié bien poussive, une centration trop grande sur le petit (mais trop grand pour une vraie immersion) groupe du Rosie alors que des événements capitaux se déroulent au loin mais qu'ils ne sont traités que backstage, une progression narrative dont le moteur réside trop souvent dans la dissimulation d'informations capitales par telle ou telle partie du groupe.

Quelques qualités néanmoins.
D'abord, le personnage et les processus mentaux de Stéphen sont plutôt bien traités me semble-t-il.
Ensuite, quand le groupe devient plus réduit et que les enjeux se précisent, le texte aborde la question du prix à payer pour sauver l'humanité, dans une approche qui décide absolument de tourner le dos à l'humanocentrisme ; et c'est finalement ce point qui fait l'originalité du récit de Carey (mais là aussi, ça a déjà été vu dans le volume précédent).
Enfin, il y a quelques bonnes pages, émouvantes parfois, sur l'acceptation de la fin, de sa propre fin, et quelques moments finement écrits de contact inter-espèce, dans une volonté manifeste d'humanisation de ces décidément non-humains que sont les infectés. Mais même l'émotion est rare et quelquefois, hélas, un peu facile.

Alors, lire ou pas ? On peut, on n'est pas obligé. D'autant que s'il est habituel de dire qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, c'est pourtant un peu le cas ici.

La part du monstre, M.R. Carey

mercredi 10 juillet 2019

The Magic Order - Millar - Coipel - Stewart


Millar, Coipel, et Stewart s'associent à Netflix pour créer une mini série très agréable à lire : "The Magic Order".

Ici et maintenant. Le monde est protégé, dans l'ombre, par une famille étendue de magiciens, les Moonstone. Vivant dans un château inaccessible, ils y veillent depuis des décennies sur un terrifiant livre de sorts : l'Orichalcum (pour le contrôle duquel deux guerres mondiales furent menées). Ils luttent aussi, si nécessaire, contre des mages malfaisants ou des menaces extra-dimensionnelles. Et voilà qu'ils sont assassinés, les uns après les autres, par un ennemi qui reste dans l'ombre d'un costume de non détection (les vieux joueurs de ADD se souviendront de la terrible Amulet of Non-Detection), et s'est mis au service d'un membre de la famille exclus depuis des années et profondément revanchard .

Dès les premières pages, le ton est donné. "The Magic Order" est violent, graphique, rapide. L'album est un rollercoaster qui entraîne le lecteur dans une aventure de plus en plus outrée par la forme et la violence des affrontements. C'est un no-brainer certes, mais c'est vraiment jouissif – comme un bon film d'action.

Si la famille antédiluvienne peut faire penser à celle de Sandman, c'est bien plus à un récit de règlement de compte entre familles mafieuses qu'on assiste. Chef de famille, lieutenants, capos, porte-flingues, comptables ou archivistes, se débattent au milieu d'une ligne de front dans laquelle aucun quartier n'est fait. Férir ou périr, c'est la seule alternative.

Servi par une dessin beau et spectaculaire, "The Magic Order" agrippe la main de son lecteur et le tire de plus en plus vite vers une conclusion en apothéose.
Les faits s’enchaînent sans solution de continuité.
Les révélations sont logiques.
Quelques personnages sont savoureux, en particulier l’incontrôlable Cordélia ou le surpuissant Oncle Edgar, sans oublier le dépressif Gabriel.
Les meurtres (qu'on peut trouver répétitifs dans leur nombre mais jamais dans leur réalisation) sont jouissifs par le plaisir que semble prendre leur perpétrateur à les rendre inventifs.
Et puis c'est de magie qu'il s'agit. Il y a donc, dans l'album, promesse, tour, prestige – double prestige même. J'aime vraiment.

A noter : l'album sera adapté en série TV par Netflix.

The Magic Order, Millar, Coipel, Stewart

Psycho Investigateur, L'héritage de l'homme-siècle - Dahan - Courbier


La très bonne impression laissée par Dans la tête de Sherlock Holmes m'amène à lire "Psycho Investigateur" (dont je n'ai trouvé que le tome 2 ; no trouble, il est lisible indépendamment du t1).

Simon Radius est psycho investigateur. Il peut pénétrer dans la mémoire de ses patients, sonder leur inconscient jusqu'aux tréfonds du ça, extirper les souvenirs, ou briser les spirales névrotiques.

Après un tome 1 (pas lu) dans lequel il s'est vengé du bourreau de sa femme en effaçant toute sa mémoire, Simon attend son procès. Difficile de prouver sa culpabilité dans une telle affaire, sauf si se manifeste un témoin éclairé.
C'est précisément ainsi que se présente le peu amène Henri du Perthuis. Sans vergogne aucune, l'homme menace de faire plonger Simon lors du procès sauf si ce dernier l'aide à réveiller la mémoire de son père, Eugène. Car dans cette mémoire est enfermé le souvenir d'un « trésor » sur lequel Henri voudrait bien mettre la main.

Même principe que dans Sherlock Holmes. Une mise en image qui se libère souvent de la division en case pour suivre le fil d'une pensée, d'un mouvement, ou mettre en relation deux fils narratifs simultanés, des superpositions R/V en transparence, des pliages, etc. ; la réalisation est à 100% au service du récit et de son déroulement logique. Pas d'indices ni de crimes ici, il s'agit de plonger dans l'inconscient d'un vieil homme, entre dépression, névrose, phobie, culpabilité, d'enquêter donc non sur des actes mais sur leur perception, et d'agir non pour arrêter des malandrins (quoique...) mais pour réparer des traumatismes paralysants afin de les surmonter.

La recherche du trésor enfoui dans les méandres cérébraux d'Eugène révélera une histoire biographique passionnante, pleine de rebondissements (jusqu'aux plus étonnants), et franchement dépaysante (avec des fragrances de vieux strips genre Mandrake ou le Fantôme). La réussite finale de Simon réunira une famille pour un meilleur avenir. Que demander de plus ?

Comme pour Dans la tête de Sherlock Holmes, je recommande très vivement tant c'est aussi beau qu'innovant.

Psycho Investigateur, L'héritage de l'homme-siècle, Dahan, Courbier

La controverse de Zara XXIII - John Scalzi - Retour de Bifrost 91


Zara XXIII, une planète sauvage à des dizaines d'années-lumière de la Terre. Dépourvue d'espèce sentiente, qui pourrait en revendiquer la propriété, et riche de ressources naturelles, Zara XXIII est exploitée à tous les sens du terme par la ZaraCorp. Seule concession aux règles strictes de l'administration coloniale, respecter un minimum l’environnement de la planète, dans un mix de précaution et de remise en état qui s'apparente plus à du greenwashing qu'à un vrai souci environnemental. Les actionnaires s'enrichissent, certains prospecteurs aussi.

L'un de ces prospecteurs s’appelle Jack Holloway. Bordélique, peu respectueux des règles, fort en gueule, Holloway a bien peu d'amis sur Zara XXIII ; il est considéré, à juste titre, comme un vrai connard. Et voilà qu'un jour, en prospection, le misfit foire une déflagration contrôlée. De là, deux issues possibles : il est viré pour le trouble environnemental causé ou associé à l'exploitation du fabuleux gisement de pierres précieuses qu'il a accidentellement découvert. Mais y aura-t-il exploitation ? Car Holloway découvre, dans son habitation, un petit groupe de créatures (les toudous !!! je n'invente rien), qui ressemblent à des chats en plus futés et dont le comportement amène à se demander s'ils ne seraient pas l'espèce intelligente de la planète. Si c’était le cas, tout devrait cesser et Zara XXIII devrait leur être restituée. On comprend que ça ne fasse pas l'affaire de la ZaraCorp. La bataille judiciaire commence, les coups bas aussi.

John Scalzi écrit ici une nouvelle version des Hommes de poche, de H. Beam Piper.
"La Controverse de Zara XXIII" a beau se passer dans l'espace, il se situe quelque part entre le western ou le roman colonial (ce qui revient un peu au même), mâtiné d'une approche qui se veut humoristique à la Cary Grant, sans oublier le film de procès. L'ensemble se lit vite et bien, mais n'est guère profond. Le titre choisi par l'éditeur veut inciter à lorgner vers La controverse de Valladolid, mais on en est loin ; le titre VO, Fuzzy Nation, est plus cohérent avec le ton du roman.

Publié en 1962 et nominé Hugo en 63, le Piper était sans doute adapté à son temps. En dépit de quelques patches (greenwashing, souci du patriarcat, etc.), la version de Scalzi est atrocement datée.
Tout y est : les oppositions surjouées entre Holloway et la Corp, les « méchants » coloniaux aussi immoraux que guère malins, le chien fidèle, le côté mutin de l'ex d'Holloway et le charmant couple qu'elle forme avec l'avocat de la compagnie, la bonne humeur volontariste de tout ce petit monde, la comédie judiciaire avec coups de théâtre à la barre, jusqu'à l'épiphanie d'Holloway se découvrant une conscience capable d'étouffer son égoïsme ou le final dans lequel la juge intègre sanctionne le Puissant et protège le Petit ; on se croirait dans un classique en NB.

Scalzi fait ce qu'il veut, mais la SF a évolué depuis. On pourra conseiller cet inoffensif roman à un jeune qui veut découvrir le genre ou à un récalcitrant qui veut s'encanailler sans trop se dépayser.

La controverse de Zara XXIII, John Scalzi

mardi 9 juillet 2019

La fantastique famille Telemachus - Daryl Gregory - Retour de Bifrost 91


Durant les années 60, au plus fort de la Guerre froide, Teddy Telemachus rencontre la jeune Maureen McKinnon. Les deux participent à des tests universitaires cherchant à valider et comprendre les pouvoirs paranormaux. Teddy est un escroc charmeur et sans limite, virtuose de la manipulation et de la prestidigitation, Maureen, elle, est une vraie médium qui peut voir à distance. Qu'importe leur différence de fond, les deux sont recrutés par l'une de ces agences gouvernementales qui, à l’époque, essaient de militariser les prétendus pouvoirs psi. Cerise sur le gâteau, Teddy et Maureen tombent amoureux l'un de l'autre, se marient, et engendrent trois enfants, tous doués, Irene, Frankie, et Buddy.

Les cinq formeront la fantastique famille Telemachus, aussi célèbre qu'Uri Geller jusqu'à une prestation télé catastrophique, suivie, peu après, par la mort de Maureen. 21 ans plus tard, la famille n'a plus que l'ombre de sa gloire passée.

Frankie – le télékynétique – est un loser du genre de ceux qui pensent toujours que le prochain coup sera celui qui leur permettra de se refaire, Buddy – le voyant – est affligé de ce qui ressemble à une forme d'autisme, Irene – qui sait toujours quand on lui ment – vit avec son fils Matty chez Teddy, incapable qu'elle est de garder un emploi ou une relation amoureuse. Partant de là, le roman entremêle les présents compliqués des membres de la famille : Frankie doit une grosse somme au mafieux local, Buddy est engagé dans une série d'actions qu'il est le seul à comprendre, Irene tente de retrouver une vie amoureuse et professionnelle plus satisfaisante. Si ça ne suffisait pas, Matty et ses cousines ont aussi visiblement des pouvoirs, et l'agence gouvernementale des 60's se rappelle au souvenir de la famille.

Le roman est régulièrement touchant. Les angoisses d'Irene émeuvent. Le projet à très long terme de Buddy intrigue puis attriste, les graves soucis de Frankie aussi. Il y a aussi Matty, adolescent en quête de lui-même et d'histoire familiale, ou Teddy qui voudrait une relation sentimentale et aime profondément les siens mais ne sait être qu'autocentré. On sent, entre les Telemachus, un amour véritable qui a trop souvent du mal à s'exprimer. Le poids des responsabilités et des déceptions personnelles, le manque, inguérissable, de Maureen, rendent tout trop compliqué.

Et pourtant, l'amour et le soutien des uns aux autres ne se dément jamais, s'exprimant de la manière la plus éclatante dans les messages très émouvants que Maureen envoie à sa famille par-delà la mort ou dans la vie gâchée par l'inquiétude d'un Buddy trop clairvoyant qui aura passé son existence à essayer de protéger sa famille d'un risque inconnu. De grands pouvoirs ne donnent pas de grandes responsabilités, de grands pouvoirs donnent de grandes misères.
Bonus : l'histoire fonctionne comme un des tours de magie de Teddy, avec préparation, construction, et prestige à la fin.

Ceci posé, le roman est néanmoins décevant. Présenté comme très drôle, il l'est parfois mais pas souvent. Problème de texte, de traduction, de références culturelles, je l'ignore. Toujours est-il que, s'il est régulièrement touchant, il est rarement exaltant, et parfois ennuyeux. Trop rempli, trop brouillon, il passe trop souvent d'un coq à un âne, hésitant entre plusieurs histoires et plusieurs genres sans jamais choisir ce qu'il veut dire ou comment le dire. Dommage.

La fantastique famille Telemachus, Daryl Gregory

lundi 8 juillet 2019

Triangulum - Masande Ntshanga


"Triangulum" est un roman du Sud-Africain Masande Ntshanga. C'est un texte étrange, étrangement captivant.

Afrique du Sud, 2043. Le Docteur Naomi Buthelezi publie, après critiques interne et externe, un long témoignage anonyme reçu par le Docteur Hessler, de l'Agence Spatiale Sud-Africaine. Ce texte étrange prétend que la fin du monde se produira en 2050, fournit les « preuves » de cette affirmation, affirme qu'il est peut-être encore temps de changer pour le sauver. C'est donc un message, un appel, une bouteille à la mer, dernier espoir d'éventuelle survie.
"Triangulum" est l'intégrale validée du document reçu par Hessler. C'est un texte à la première personne, constitué de fragments de différentes natures, narrant des événements qui s'étendent de 1990 environ à 2035 environ. Il est précédé par un avant-propos de Buthelezi.

Le roman non-fiable (car Buthelezi est une scientifique mais aussi une écrivaine SF) de Ntshanga est l'histoire d'au moins deux fractures, deux moments, ou trois, durant lesquels les choses ont pris un virage néfaste, et d'au moins deux tentatives de soin d'un passé qui ne passe pas et qui pollue tant le présent que l'avenir possible.

D'abord il y a la vie fracturée de la narratrice du récit. Fille d'une mère disparue et d'un père atteint d'une maladie incurable, elle passe sa vie à chercher – parfois de façon pathétique – la vérité sur sa mère. Au-delà même des moments de recherche pure, toute une vie est conditionnée par cet événement fondateur.
Cette « Machine » (extraterrestre ?) que voit ou croit voir la narratrice, ces années de troubles mentaux, relationnels, ces traitements sans fin, officiels ou clandestins. Le long récit d'apprentissage montre une jeune fille qui tente de se construire en dépit d'une adversité fondatrice presque insurmontable, qui apprend aussi – tente du moins – les relations humaines, le sexe, l'amour, une maternité solitaire possible.
Une jeune fille qui parvient à surmonter le traumatisme initial, un peu, mais pas complètement.

Il y a aussi la fracture sud-africaine. Pays conquis et exploité, fracturé politiquement autant qu'économiquement, l'Afrique du Sud connaît l'apartheid politique, des inégalités énormes, une fragmentation entre Etat nation original et bantoustans (les personnages sont originaires du Ciskei). Une population divisée aussi entre exploiteurs, exploités, collaborateurs (« throughout our history, our oppressors have always relied on our willingness to barter each other. From the Middle Passage to data »).

La fin de l'apartheid n'a pas signifié la fin des inégalités. C'était prévisible car les structures sociales et culturelles ne changent que très lentement – les commissions Vérité et Réconciliation n'y peuvent rien –, et que les stigmates du passé sont visibles partout, dans l'architecture, l'urbanisme, les mentalités. Mondialisation et numérisation les ont même plutôt augmentées avec le temps – car une égalité de droit à partir de situations de départ très inégales ne peut conduire qu'à un accroissement des inégalités de situation.
Au point que, dans le roman, des « zones » de population quasi-autonomes sont créées, qui sont destinées à tomber dans l’escarcelle de multinationales actionnaires – bantoustans ou townships privatisés donc, peuplés de personnes sélectionnées, conditionnées à la consommation, disponible pour le travail, littéralement des Hommes unidimensionnels fabriqués en usant d'un nudge perverti par les neurosciences.

Car "Triangulum" est aussi un roman qui raconte le chaos institutionnel sud-africain, les écoles pourries ou militantes, les agences secrètes, les groupes terroristes, les hommes d’influence, la gestion d'une population pléthorique qu'on traite comme un problème à régler bien plus que comme une ressource humaine.
La narratrice, devenue adulte, devient l'un des joueurs de ce jeu de l'ombre, entre thriller et histoire secrète d'une Afrique du Sud qui se débat dans un présent insatisfaisant, entre un passé et un futur qui le sont tout autant.
L'Afrique du Sud, un pays qui s'est reconstruit, un peu, mais pas complètement.

Et peut-être que tout le malheur du pays prend son origine dans l’impact d'un astéroïde, il y a 2 milliards d'année, sur le site actuel de Vredefort ; sans cet impact, on n'aurait peut-être jamais trouvé d'or en Afrique du Sud, et toute l'histoire aurait été bien différente.
Peut-être alors qu'on peut changer la face du monde en changeant ce moment. Peut-être qu'on peut éviter l'exploitation industrielle du lieu et du pays, née et incarnée dans l'enfer des mines d'or (déjà abordé dans le décevant A Spy in Time – qui aborde par ailleurs des thèmes assez similaires et auquel Ntshanga rend hommage).
Cela serait possible si on parvenait à écouter un message venu de l'espace et à le prendre en compte pour définir une nouvelle voie de développement humain plus en harmonie avec l'univers (une volonté de sortir de la vison de l'Homme comme maître et possesseur de la nature, mais dans une approche mystico-bullshit qui est heureusement brève), possible aussi si le temps était vraiment fait d'un bloc qu'on pourrait visiter dans sa totalité en changeant de point de vue.

"Triangulum" est aussi étonnant que captivant car il livre une histoire incomplète, fragmentaire, pleine de trous et de lacunes. Ce que la narratrice ne sait pas, ce qu'elle ne peut pas dire, ce qu'elle ne veut pas dire pour protéger ses acolytes ; sans oublier son style très lacunaire, son absence régulière d'affect due au troubles mentaux et aux traitements associés, ses allers-retours chronologiques.
La part SF (je te le dis, lecteur) est longtemps strictement du background et ne précipite vraiment qu'à la toute fin. Sache-le, ce n'est pas MIB, plutôt une ambiance à la Rencontre du troisième type. Tu devras accepter de regarder une mosaïque à laquelle il manquera toujours des pièces, de te glisser dans la tête d'une narratrice non-fiable, autant par incapacité que par volonté, et de te laisser guider par elle, vers une réalité cachée ou dans les méandres de sa folie fantasmatique.

C'est en tout cas un roman documenté, aussi éclairant que déprimant, pessimiste avec raison et optimiste par volonté. Une lecture intéressante quoi qu'il en soit.

Triangulum, Masande Ntshanga

mercredi 3 juillet 2019

The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington - Phenderson Djèlí Clark


"The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington" est une courte nouvelle de Phenderson Djèlí Clark qui vient de remporter le Locus 2019 de la meilleure nouvelle courte.
On peut la lire ici.

Le titre du texte se suffit presque à lui-même.

Neuf dents, neuf nègres (je cite), neuf minuscules biographies, chacune suivie de la description de l'effet facétieux que la dent considérée a sur son possesseur/porteur : George Washington - le père fondateur himself.

Ce texte plaira à ceux qui aiment le mélange Histoire/Fantasy (car il y a des non-humains et de la magie dans ce court récit).
Ce texte plaira à ceux qui aiment les textes sous forme de listes énumératives.
Ce texte plaira à ceux qui veulent apprendre un tout petit quelque chose (honnêtement, quoi de neuf possible ?) sur l'esclavage.
Ce texte plaira à ceux qui aiment savoir que George Washington posséda des esclaves (comme les hommes aisés de son temps), qu'il ne fut jamais vraiment éthiquement contre l'esclavage (comme beaucoup à l'époque), qu'il tenta en revanche d'être un propriétaire « humain » (moitié vide ou moitié plein), et qu'il affranchit ses esclaves post-mortem par testament (idem).

Sinon...

The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington, Phenderson Djèlí Clark

dimanche 30 juin 2019

Le dieu dans l'ombre - Megan Lindholm


"Le dieu dans l'ombre" est un roman de Megan 'Robin Hobb' Lindholm publié en 1991. Il ressort aujourd'hui chez ActuSF après une première publication française en 2004.

"Le dieu dans l'ombre" est l'histoire, à la première personne, d'Evelyn, une Américaine de 25 ans originaire d'Alaska. Racontée sur deux fils temporels (puis, après, seulement sur le plus récent), c'est l'histoire d'une femme qui, enfant, s'était liée d'amitié avec un « faune » lors de très fréquentes virées dans la forêt alaskienne. A l'adolescence, le faune l'abandonna. Evelyn fit des études, rencontra un homme qu'elle aima, l'épousa, eut un enfant avec lui, Teddy. D'une certaine manière, Evelyn avait laissé derrière elle sa jeunesse et était entrée dans une vie adulte presque normale. Mais un voyage d'un mois (qui finira par durer bien plus longtemps) dans sa belle-famille, des fermiers de l'Etat de Washington, fait basculer l'équilibre fragile de la vie d'Evelyn. Le faune revient alors et bouleverse pour toujours la vie de la jeune femme.

L'histoire d'Evelyn est celle d'une outsider. Une sauvageonne peu sexuée à qui ses parents foutaient une paix royale, ce qui lui offrit l'opportunité de passer tout son temps libre dans la nature alaskienne et de développer une amitié très spéciale avec un faune qui ne parlait jamais mais semblait la comprendre plus intimement que quiconque. Très bonne élève mais impopulaire, perdue entre des sœurs aînées et d'autres plus jeunes au sein d'une famille nombreuse dont chaque membre ne peut être plus qu'un atome, Evelyn connecte parfaitement avec la nature, là où elle le fait si mal avec les humains. Même sa mère, qu'elle aime et qui l'aime, la « trahit » lors de ses premières règles en la faisant entrer sans douceur ni cérémonial dans le monde étrange et peu attirant des « femmes ». Trahison suprême, son ami faune, sentant son odeur nouvelle, part et ne revient pas.

Des études universitaires, quelques boyfriends sans conséquence et un double décès parental plus tard, Evelyn s'est normalisée. Mais à ses conditions. Tom, son mari, et elle vivent en Alaska, dans une petite maison proche de la forêt, à faire de petits boulots et à élever leur fils de cinq ans. Mais voilà qu'il faut aller aider les parents de Tom à la ferme, et que tout déraille.

Car Evelyn, qui avait toujours réussi à concilier un semblant de normalité avec une indépendance forte, se retrouve plongée au cœur d'un clan familial où elle n'est qu'une pièce rapportée de peu de valeur intrinsèque. Elle est « la femme de Tom », accessoirement « la mère de Teddy » : dans les deux rôles, à l'aune des critères de sa belle-famille, elle n'est pas au niveau. Trop rustique, trop taiseuse, trop peu docile. Puis trop docile, trop effacée, quand elle tente de se fondre dans l'ambiance, à contretemps et sans génie.

Il faut dire que la belle-famille d'Evelyn est une famille américaine rurale typique, mélange de clinquant et de mauvais goût satisfait, sans oublier d'être un patriarcat biologique totalitaire (le mari de la fille aînée n'est pas mieux considéré qu'Evelyn) confit dans la satisfaction des self-made-men. Une famille capable d'éteindre la lumière de chacun de ses membres pour le maintenir sous l’éteignoir parental. Peu à peu, Evelyn est marginalisée. Tom et Teddy lui échappent alors qu'ils se connectent au complexe familial. Le retour en Alsaka semble sans cesse s’éloigner. Elle qui avait su si bien résister à l'emprise d'une famille pourtant bien moins autoritaire se sent passer sous la coupe de la famille de son mari, cet homme qu'elle reconnaît de moins en moins et à qui elle offre du sexe – sans grande conviction – car c'est la seule chose qui semble les unir encore.

Evelyn reverra le faune. Un drame surviendra (qu'un nom lâché une fois suffit à annoncer). La vie d'Evelyn changera de manière définitive et radicale.

Avec ce roman qui, au moins géographiquement, fait écho à sa vie, Lindholm lance un cri d'amour à la nature et à la forêt. C'est la forêt de Thoreau, belle et amicale, que décrit très (trop peut-être) longuement Lindholm au lecteur, pas celle, inquiétante, d'Algernon Blackwood par exemple, ni cette « sauvagerie » qui terrifiait les médiévaux.

Son héroïne aime plus que tout les grands espaces vides d'humain, mal à l'aise avec ses congénères elle trouve la vraie communion avec ce faune attachant qui est une incarnation physique de la nature. On sent ici les prémices de ce que sera le Vif dans le cycle de L'assassin royal, une union si forte entre un humain et un animal qu'elle y est condamnée par la loi. L'union ici reste secrète, mais elle semble si weird et elle est si explicitement sexuelle qu'elle en est indicible. Qui pourrait comprendre ?

C'est aussi un personnage à la Morwenna que Lindholm propose. Mal insérée, solitaire, témoin d'une réalité « autre » que nul ne voit sauf elle, elle trouve refuge, accomplissement, bonheur, dans la faerie, et peu importe pour le lecteur de savoir si le faune est réel ou s'il n'est que le fruit de l'imagination d'Evelyn – ça ne change rien au trajet psychologique.

"Le dieu dans l'ombre" est donc un roman triste et heureux à la fois. L'histoire d'une femme qui réalise sa nature mais à qui hasard et nécessité, après maints détours et tentatives, imposent de vieillir seule. L'histoire d'une femme qui n'aura tangenté les humains que le temps de voir qu'ils ne pouvaient lui apporter aucune complétude.
C'est un roman émouvant parce qu'il dit l'inéluctable. On ne peut devenir que ce qu'on est.

Le dieu dans l'ombre, Megan Lindholm

Lune est moins enthousiaste.
Vert, elle, est convaincue.

jeudi 27 juin 2019

Elstonsbrody - Edgar Mittelholzer


"Eltonsbrody" est un roman angoissant de Edgar Mittelholzer. D'une beauté vénéneuse, comme la Barbade où il se déroule, il charmera les amateurs d'ombres et de secrets.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 96, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

À son arrivée sur l’île de la Barbade, un jeune peintre est accueilli dans une saisissante demeure : Eltonsbrody. Bordée par la mer et entourée d’une végétation luxuriante, la maison semble sortie d’un songe. Mais peu à peu, la beauté s’effrite. Est-ce le bruit du vent ou celui des âmes qui y rend le repos impossible ? Ou, peut-être s’agit-il des tourments de la propriétaire des lieux ?
Dans la lignée des chefs-d’oeuvre d’Edgar Allan Poe, de H.P Lovecraft et de John Carpenter, Eltonsbrody captive en faisant imploser le réel. Intriguant et obsédant, le roman happe le lecteur en le confrontant à l’empire des pulsions.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 22 juin 2019

Marshal Law - Mills - O'Neill


"Marshal Law" est arrivé en France chez Urban Comics. Et tu ferais bien, lecteur, d'aller le voir régler son compte à l'univers super-héroïque.

Marshal Law n'est pas Judge Dredd. Marshal Law n'est pas Rorschach.
Créé en 1987, Marshal Law est un super-héros qui travaille dans l'un de ces commissariats secrets qui ont remplacé la police d'une San Francisco dévastée par le Big One et devenue San Futuro. Il est un vétéran des guerres sud-américaines de l'Amérique. Il est surtout le super-héros qui hait les super-héros – étrange exécration de soi qui s'explique par l'abjection que sont devenus les super-héros –, le super-héros qui les traque, le super-héros qui en tue autant que possible.

Dans le gros (500 pages – traduction du Deluxe VO) volume Urban, tu trouveras un très long récit fondateur puis une série de one-shot : Peur et dégoût, Marshal Law à Manhattan, Au royaume des aveugles, Les morts malfaisants, Super Babylone, et Tribunal Secret.

Tu découvriras un monde dans lequel les super-héros sont légion. Créés à des fins militaires par une bande de savants fous, ils ont fait les sales guerres de l'Amérique. Beaucoup sont morts sur le terrain, ceux qui sont revenus sont – à de rares exceptions près – de vrais psychopathes regroupés en gangs prédateurs ou obligés de prostituer leur pouvoir de résistance à la douleur pour satisfaire des gogos sadiques.

Escadron de la mort à lui tout seul, Taxi Driver survitaminé, Marshal Law n'est pas le moindre des givrés. Jusqu’au-boutiste, violent, il arbore un costume qui rappelle un flic SM et porte fermeture éclair sur la bouche et barbelés sur biceps surdimensionnés. Armé d'un flingue qui rappelle le Lawgiver de Dredd, managé par un commissaire aussi sordide que corrompu, il n'a d'affection que pour ses équipiers et sa copine, Lynn Evans – une militante féministe anti-héros qui trouve que Marshal Law (dont elle ignore l'identité secrète) ne vaut pas mieux en terme de machisme et de cryptofascisme que les malfaisants qu'il pourchasse.

Au fil des histoires, dans une ambiance punk mise en image par Kevin 'Ligue des Gentlemen Extraordinaires' O'Neill, Pat Mills explose le mythe du super-héros, du héros tout court. Un concept galvaudé, trahi, rabaissé, mis à toutes les sauces (surtout les pires), tant par l'usage politique qui en est fait que par la mise en scène qu'en donne l'industrie du divertissement – et là, c'est Mills lui-même qui est dans la position difficile de l'insider/outsider.
Il transforme, déforme, soulève le voile de l'image mythique, caricature la sexualisation des images super-héroïques, extirpe de chacun les masques d'émotion pour ne voir en chacun que décomposition ; d'aucuns diraient qu'il déconstruit.
Il dézingue donc dans le premier récit La Ligue de Justice d'Amérique locale et son Superman. Puis d'histoire en histoire, il règle son compte aux héros Marvel, à Batman, à la Legion des Super-héros. Même les héros de l'Âge d'Or sont raillés et leurs actes questionnés.
Il n'a pas plus de pitié pour la politique US, les délires religieux ricains, les firmes qui acceptent un commerce sordide, le complexe politico-médiatique et son besoin de héros positifs, etc.

L'ensemble est graphique, violent, sexuel mais pas sexy, aussi punk et coloré que l'explosion d'une bombe au napalm, souvent drôle dans son enflure même, toujours désespéré dans ce que ça dit de la nature humaine.
Les scénarios sont de grande qualité, les personnages travaillés, les dessins – fourmillant de détails – servent la narration en y introduisant un excès graphique dans les représentations qui souligne la crudité du propos.

Qu'est ce qu'être un héros, Marshal Law ne le dit pas, d'où son mantra « Je suis un chasseur de héros, je traque les héros, j'en ai encore jamais trouvé ». Sauf une fois, quand son équipier, discret et courageux, sera tué par un psychopathe dont l'identité vous surprendra. Ou lorsqu'il espérera un meilleur devenir pour un jeune super-héros qui n'a pas encore les mains sales.

C'est bon, très bon même, pour peu qu'on survive au nihilisme affiché et à un récit zombifique un peu inférieur aux autres.

Marshal Law, Mills, O'Neill

mercredi 19 juin 2019

La shortlist du Prix PSF 2019



Le scrutin pour désigner la short list du Prix Planète SF des blogueurs 2019 est maintenant clos. Les blogueurs et forumeurs ont voté et choisi :
  • [anatèm] de Neal Stephenson / Albin Michel Imaginaire (Traduction Jacques Collin)

Les membres du jury ont voté et choisi :
  • Bonheur TM de Jean Baret / Le Bélial'
  • L'Ours et le rossignol de Katherine Arden / Denoël - Lunes d'encre (Traduction Jacques Collin)
  • Le Roman de Jeanne de Lidia Yuknavitch / Denoël - Et d'ailleurs (Traduction Simon Kroeger)
  • Terminus de Tom Sweterlitsch / Albin Michel Imaginaire (Traduction Michel Pagel)

Comme vous le constatez, la short list contient non pas 4 mais 5 titres, car le jury a dû faire face à une situation inédite : des ex-aequo se sont glissés dans le vote. Les jurés ont donc décidé de constituer une short list à 5 titres. De beaux rattrapages en perspective pour cet été !! La délibération finale du jury aura lieu en septembre. En attendant, rendez-vous sur le forum ;-)

Six mois, trois jours - Charlie Jane Anders


Il y a quelques temps je disais deux/trois mots sur la très charmante novelette, primée Hugo 2012, Six months, Three days, de Charlie Jane Anders.

Six months, three days est une réflexion intéressante et humanisée sur le destin et l'avenir. On y voit naître puis grandir un amour inéluctable entre Doug, l'homme qui voit L'avenir, et Judy, la femme qui voit Les avenirs possibles.
Une histoire condamnée d'avance (pas un spoil, c'est dit page 3) qui donne lieu à une jolie réflexion sur le destin, le libre arbitre, l'avenir. Est-il écrit ou non? Peut-on le changer ? Comment vivre et aller de l'avant en le connaissant ?
On le saura en lisant cette jolie nouvelle qui fleure bon la romcom US dans ce qu'elle peut avoir – trop rarement – de profondément charmant.

Peu après, je disais le bien que je pensais de The Fermi Paradox is our Business Model.

Dans ce texte au ton humoristique, on voit les humains rencontrer leurs créateurs. On ne peut pas dire qu’ils soient réjouis par ce qu’ils voient, ni par ce qu’on leur dit sur la raison de l'existence même de l'humanité et sur son devenir prévisionnel.
La Grande Réponse n’est finalement pas 42, mais elle n’est guère plus satisfaisante.

Aujourd'hui sort en français chez Nouveaux Millénaires le recueil "Trois mois, six jours" qui rassemble les deux textes précédents accompagnés de quatre autres. L'ensemble fait 150 pages moyen format ce qui en fait la parfaite lecture de plage (ou de cave si on préfère) pour l'été.

On y trouve donc, en plus :

Comme neuf, une histoire de génie et d'apocalypse à réparer qui vaut pour son ton de sitcom new-yorkaise et son humour à la Scalzi.

Cartographie des morts soudaines, qui mêle voyage temporel et dystopie future en décrivant un monde dont on aimerait qu'Anders y place un roman entier ; un roman qui, dans ce cadre sombre, ne pourrait être ni léger ni charmant. Ca donnerait à Anders une nouvelle corde à son arc.

Intestat. Mouais. Une histoire de mort paternelle à venir qui évoque un Walton draconique sans oser aller au bout. Anders solde-t-elle ses comptes ici ? Va savoir.

Trèfle, une charmante histoire « à la Gaiman » de jeune fille métamorphosée, de chat, de couple avec ses hauts et ses bas.

Légers, rapides à lire, souvent jolis, les textes de "Six mois, trois jours" sont de petites bouffées de brumisateur à emporter sur la plage (si vraiment vous tenez à vous rendre en ces lieux pleins de périls chimique, biologique, radiologique, et humain).

Six mois, trois jours, Charlie Jane Anders

Et si on a aimé le format court, on peut alors tenter Tous les oiseaux du ciel.

L'avis de Lune.

mardi 18 juin 2019

Exhalation - Ted Chiang


En trente ans, Ted Chiang aura publié 17 nouvelles. C'est peu. Mais quelles nouvelles !
A la louche, 18 récompenses obtenues, dont plusieurs textes multiprimés.

Le deuxième recueil de l'orfèvre vient de sortir. Il est titré "Exhalation" et il est époustouflant, m’impressionnant bien plus que le premier qui, pourtant, comptait dans ses pages la stupéfiante Story of your Life (adapté au cinéma en Premier Contact). Ca va ? Je suis assez dithyrambique ?

Pertinence du propos, imagination sans limite, perfection de la construction, Chiang impressionne par la façon dont il maîtrise à part égale la science qu'il décrit, l'art de la présenter, et l'artisanat de la construction.

Libre arbitre, conscience, identité, intelligence, ce sont les thèmes brassés par Chiang dans ses textes.
Avec – et c'est lié – des voyages temporels qui ne permettent pas de changer mais de connaître mieux (même quand le « voyage » n'est que virtuel comme dans The Truth of Fact, the Truth of Feeling, et que parfois c'est pour le pire).
On notera aussi une prise en compte de la religiosité humaine qui contraste fort avec l'approche de Peter Watts par exemple.

Cette chronique sera éclatée car :

Sur Story of your Life j'écrivais ceci en 2007 :

L'histoire de ta vie est une nouvelle formellement extraordinaire. L'histoire en deux mots : une linguiste participe à la première prise de contact avec une intelligence extra-terrestre. Elle décrit son patient travail, et parallèlement s'adresse à son enfant à venir à qui elle raconte sa vie future comme des souvenirs. Ce qui est absolument fascinant dans la nouvelle c'est la manière dont les deux récits s'imbriquent et en viennent à reproduire la structure linguistique de la race non humaine avec qui l'héroïne est en contact. Son récit est construit comme le sont ceux qui utilisent la xénostructure. Et ce glissement structurel arrive progressivement tout au long des pages et d'une manière parfaitement naturelle. Roland Barthes aurait sûrement adoré.
C'est donc une histoire extrêmement intelligente dont la mise en œuvre est parfaite. Après la lecture on ressent un sentiment d'enchantement devant cette réussite.

The Lifecycle of Software Objects était chroniquée là en 2011

The Truth of Fact, the Truth of Feeling l'était en 2013

The Merchant and the Alchemist’s Gate en 2013 aussi


Et puis, dans le recueil, on trouve encore :

L'aussi plaisante que tristounette "The Great Silence" qui se demande pourquoi tant d'efforts pour tenter d'entendre les aliens quand des créatures intelligentes sont, là, juste à côté de nous. Et que nous les éliminons sans même le vouloir, en silence aussi.

Une "Omphalos" drolatique dans son ton qui imagine un monde dans lequel le créationnisme serait dominant et qui découvre, effaré, que la Terre n'est pas le centre de l'univers. Cette révolution copernicienne engendre un effroi métaphysique difficilement supportable.

Dans "Anxiety is the Dizziness of Freedom", alternatives quantiques et intrication entrent dans la vie des gens. Savoir – grâce à un gadget high-tech devenu grand public – ce qui aurait pu être si les dés avaient roulé autrement est source d’angoisse, d'escroqueries, de bien plus de misères que de joies. Avec encore, en bruit de fond, les questions du libre arbitre et de l'identité.

ET PUIS IL Y A : EXHALATION

Et là, que dire ?

Hard SF déguisé en steampunk (quoique...), "Exhalation" est un vrai bijou.

C'est l'histoire d'un scientifique très particulier qui découvre par sérendipité la vérité sur son cerveau, son monde, l'univers entier. Ne pas en dire plus, il vaut mieux découvrir.
Remplacer notre biologie par une « mécanologie » cohérente, c'est déjà impressionnant.
Mais au-delà, très au-delà, donner du fonctionnement d'un ordinateur (transistors, charges, décharges, rafraîchissement, portes logiques, etc.) une interprétation pneumatique, c'est audacieux. Et faire de même avec l'entropie, la conservation de l'énergie, et jusqu'à une version réinventée de la mort thermique de l'univers, c'est proprement époustouflant.
Et quelle beauté dans les descriptions ! Quelle poésie ! Brian Greene parlait en 1999 « d'univers élégant », l'univers d'Exhalation l'est assurément et à un niveau rarement atteint.

Exhalation, Ted Chiang

L'avis de Feyd Rautha

dimanche 16 juin 2019

The Luminous Dead - Caitlin Starling


Cassandra-V. L'un des trous du cul de l'univers. Une planète sèche. Minière. Hostile. Sur laquelle ne vivent – mal – que ceux qui ne peuvent pas la quitter.
Cela, lecteur, tu l'apprendras par ouï-dire. Car durant tout le roman tu ne fouleras jamais le sol aride de Cassandra-V. Durant tout le roman tu seras en compagnie de Gyre, dans un dangereux réseau de cavernes imparfaitement exploré. Durant tout le roman, la seule autre voix que tu entendras sera celle de Em, la superviseuse de Gyre. Durant tout le roman il n'y aura que toi, ces deux femmes, et leurs fantômes.

Faisons un bref point sans rien dévoiler d'important.
Sur Cassandra-V, des spéléologues équipés de combinaisons high-tech explorent des cavernes à la recherche de filons de minerais, contre de fortes primes. Gyre sait négocier les grottes mais n'a pas d'expérience de ce genre de travail. Qu'importe, elle ment et manœuvre pour obtenir le contrat le mieux payé de l'année, et de loin. Elle a besoin de l'argent pour rechercher sa mère.
Elle découvre vite qu'un si haut salaire cachait quelque chose et que l'exploration dans laquelle elle s'est lancée est la plus dangereuse qui soit.

Dangereuse car le réseau est complexe et en partie inondé. Dangereuse aussi car les tunneliers – des créatures terrifiantes qui creusent à travers la roche – rodent dans le secteur. Dangereuse surtout car l'équipe qui devrait la superviser se limite en fait à Em, et qu'il apparaît rapidement qu'elle ne peut pas lui faire pleinement confiance. Et c'est peu dire.

Que doit-on aux morts ? A tous les morts, les proches comme les inconnus.
Que cherche vraiment Em dans le réseau ? Qu'est-elle prête à sacrifier pour l'obtenir ?
Comment Gyre peut-elle remettre sa vie entre les mains d'une femme seule et visiblement instable qui la guide et peut contrôler sa combinaison de survie ? Pourquoi, d'abord, a-t-elle initié cette mission ?

Note : A titre d’exemple, voici la clause du contrat sur la médication : « THE CAVER AGREES TO SURRENDER BODILY AUTONOMY TO THE EXPEDITION TEAM FOR THE DURATION OF THE EXPEDITION PERIOD, IN ORDER TO FACILITATE THE SMOOTH OPERATION OF THE EXPEDITION AND TO PROTECT THE CAVER’S WELL-BEING. AT THE EXPEDITION TEAM’S DISCRETION, THE EXPEDITION TEAM MAY PERFORM THE FOLLOWING, NONEXCLUSIVE TASKS: ADMINISTRATION OF CERTAIN HORMONES AND NEUROTRANSMITTERS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ADRENALINE, DOPAMINE, AND MELATONIN. ADMINISTRATION OF CERTAIN PHARMACEUTICALS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ANTIBIOTICS, OPIOID PAINKILLERS . . . »
La superviseuse peut aussi contrôler les servo-moteurs de la combinaison ainsi que les systèmes de perception.

"The Luminous Dead" est un roman SF d'horreur psychologique – et physique – fort captivant. Le huis-clos auquel Caitlin Starling invite le lecteur est oppressant, surtout s'il est lu en quelques longues traites. En dépit du cadre, ce n'est pas The Descent. Ici, potentialisant les dangers, l'isolation, l'épuisement des réserves, ce sont les face-à-faces qui importent.

Entre Em et Gyre, comme en miroir déformant, la relation est de besoin réciproque et de paranoïa partagée. Chacune a besoin de l'autre pour atteindre ses objectifs, exploration ou survie ; chacune ignore dans quelle mesure elle peut compter sur l'autre. Trop de non dits, trop de pouvoir de l'une sur l'autre, trop de révélations au fil de l'eau. Et en même temps, chacune devient progressivement tout l'univers de l'autre, dans une sorte de double syndrome de Stockholm ou d'aller-retour constant dans et hors de l'état agentique décrit par Milgram. C'est très bien mené, jamais ennuyeux, toujours cohérent.

Face-à-face aussi entre perception et raison. Le danger et l'isolation génèrent un phénomène de cabin fever qui t'amènera, lecteur, à douter de ce que voit ou croit voir Gyre. Et tu ne seras pas seul dans l'incertitude ; Em doute aussi, et même Gyre ne sait plus jusqu'à quel point faire confiance à ses sens – pour Gyre, cette incertitude est accrue jusqu'à l'intolérable par la possibilité qu'à Em de modifier en temps réel ce que montre son viseur HUD. Gyre est une narratrice non fiable, y compris pour elle, jusqu'au bord de la folie.

Face-à-faces « internes » surtout. Fracturées par les périls de la descente, les deux femmes – par-delà leur méfiance réciproque et justifiée – se retrouvent face à ce qu'elles sont elles-mêmes. Em et Gyre sont chacune mises face à ses motivations, ses désirs, ses faiblesses, ses mesquineries. Sa vacuité. Chacune est obsédée par une mère trop trop tôt perdue (on notera que Starling a perdu sa mère à neuf ans). Chacune, brisée par le manque, vit un état de PTSD à bas bruit. Chacune poursuit un rêve inaccessible dont elle ne veut pas voir la folie. Aucune n'est innocente de la situation.
Khalil Gibran, dans Sur le crime et le châtiment écrit : « Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s'élever encore plus haut que ce qu'il y a de plus noble en vous, Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu'il y a de plus vil en vous. ». C'est à ce constat que parviennent les deux femmes, c'est ce qui, finalement, leur permettra de sortir douloureusement de l'aporie en comprenant les (mauvaises) raisons de l'autre. Humaines, trop humaines.

Chacune devient de fait progressivement la thérapeute de sa contrepartie, jusqu'au transfert.
Alors, la confrontation offrant la possibilité d'une double introspection jamais réalisée avant, auront-elles la force de survivre à une adversité jusqu'ici jamais surmontée ? Auront-elles, surtout, la force mentale de commencer enfin une vie détachée d'un passé traumatique ? De pardonner et de se pardonner ? Il faudra lire pour le savoir. C'est de bout en bout incertain, donc de bout en bout passionnant.

Note : Certains sur Internet trouvent que manque un climax. Ici, comme dans toute thérapie, c'est le chemin qui importe plus que la destination, et les monstres aussi sont surtout dans les têtes.

The Luminous Dead, Caitlin Starling

mardi 11 juin 2019

The Undefeated - Una McCormack


"The Undefeated" est une novella SF de Una McCormack, récemment publiée chez Tor.

Monica Greatorex a 60 ans. Sa vie a été aussi pleine qu'agréable. Riche héritière devenue une journaliste puis une romancière engagée, présente sur tous les fronts, Monica a couvert l'expansion du Commonwealth humain du Centre vers la Périphérie. Elle en a dit les guerres et les malheurs, les exodes et les réfugiés, la misère et l'inégalité, les manœuvres et la domination, les ethnocides. Au luxe dans lequel elle a toujours vécu se sont ajoutés le succès et la célébrité que lui valurent un sincère et public engagement progressiste, celui d'une femme qui ne cessa jamais de dénoncer l'exploitation de la Périphérie par le Centre.

Mais Monica est vieillissante, et le Commonwealth menacé. Les jenjers arrivent dit-on, d'abord à la Périphérie ; de là, ils s'apprêtent à envahir tout l'espace humain. Nouveaux exodes, nouvelles fuites vers le Centre, nouvelles inégalités entre les happy few qui peuvent s'exiler dans de bonnes conditions et les masses de réfugiés pauvres qui s'entassent dans des camps de fortune.

Nostalgie, volonté de nager contre le courant, vague intention d'écrire quelque chose, Monica décide de retourner sur sa planète natale, Sienna, aux franges du Commonwealth, face à la vague déferlante. Sur une planète en désarroi, elle remonte, telle un saumon, jusqu'à la petite ville, en ruine, de son enfance, et y retrouve les souvenirs de la jeune fille qu'elle fut, quand son monde dut céder au Commonwealth et que s'annonçaient d'encore bien plus grands bouleversements.

Texte contemplatif, nostalgique et beau, "The Undefeated" est une interrogation sur l'inégalité ultime qu'est l'esclavage. Car si les jenjers arrivent du Grand Dehors, ils sont d'abord Dedans. Ils sont les esclaves génétiquement tweakés que s'est donnée l'humanité. Possédés par des entreprises ou de riches particuliers – Monica entre autres dont le compagnon de voyage, Gale, est un jenjer qu'elle possède – ils ne peuvent survivre longtemps qu'à l'aide des drogues fournies par leur propriétaire ; des Réplicants qu'on tiendrait en servitude grâce à une médication qui, ralentissant leur métabolisme, leur donne une espérance de vie normale. Le monde tourne grâce à eux, celui de Monica, passé et présent, plus encore.
Et ce n'est que sur Sienna, malgré tout l'engagement d'une vie, et parce qu'elle peut réinterpréter les souvenirs d'une enfance choyée et rendue facile par le service des jenjers domestiques de ses parents que Monica – Scarlett O'Hara du futur – comprend enfin le préjudice, et accepte la soif de rétribution qui l'accompagne.

Beauté de la narration, écriture irréprochable, thème, on sort touché de cette lecture admirable.

Tout n'est pas dit dans "The Undefeated" mais tout est clair. Parfois un texte parle autant par ses silences que par ses mots. Les deux sont ici à écouter sans modération.

The Undefeated, Una McCormack

PS : On notera que le couple éphémère formé par Monica et son « grand écrivain » évoque celui de Martha Gellhorn avec Ernest Hemingway – jusqu'aux initiales. On notera aussi qu'Hemingway a écrit une nouvelle intitulé The Undefeated. My two cents.

Longer - Michael Blumlein


"Longer" est une novella SF de Michael Blumlein, récemment publiée chez Tor.

Futur. Gunjita et Cav sont deux grands scientifiques, des génies. En résidence temporaire sur la station Gleem One, ils doivent trouver une solution médicamenteuse à la limite de deux réjuvénations par personne. Car si la médecine de leur temps offre trois « vies » à chaque humain capable de payer, une troisième réjuvénation individuelle serait dangereuse au point d'être inenvisageable.

Gunjita et Cav sont mariés depuis une vie. Gunjita vient de faire sa seconde réjuv', la dernière, Cav, qui en a tout autant besoin, attend, traîne, trop pour que ce soit innocent.

Dans le même temps, une sonde ramène sur Gleem One un solide étrange trouvé collé à un astéroïde. La chose ressemble à du vomi solidifié. Elle est inerte mais les mesures auxquelles on la soumet renvoie des résultats étranges. Vivante (sous quelque forme étrange), morte, ou simplement minérale – le plus probable. Cav se passionne pour cette question, qui pourrait redonner un sens à sa vie et n'a pas de réponse simple, jusqu'à se convaincre que la chose est vivante sous une forme quelconque et qu'il doit le prouver, alors même qu'il s'éloigne d'une Gunjita qui, elle, voudrait tant mettre au point le signal d'alerte biologique à même de prévenir d'une mort imminente. L'un veut toucher une vie étrangère quand l'autre cherche comment préserver encore plus longtemps la vie humaine.

"Longer" aborde quantité de sujets passionnants :

Que faire de plusieurs « vies » ? Comment se motiver, trouver un sens à ce surcroît de temps ?
Que retenir ? Qu'oublier au fil de l'eau ? Combien de temps pour pardonner ?
Avons-nous le droit de modifier nos organismes ? Et quelle humanité après ?
Avons-nous le droit de créer des organismes quasi humains ad hoc ? Quels droits pour eux ?
Est-il éthique de supporter l'inégalité intrinsèque de la médecine régénérative ?
Sommes-nous seuls dans l'univers ? Saurions-nous reconnaître la vie extra-terrestre si on nous la mettait sous le nez ? Et qu'est ce que la vie, d’ailleurs ?

Mais : Trop de sujets trop divers en trop peu de pages, une écriture régulièrement pompeuse, de longs passages qui ressemblent à des dialogues de théâtre ; la novella ne choisit jamais de quoi elle parle en priorité et donne l'impression d'être le babillage parfois grandiloquent d'un enfant qui a trop d'idées et pas les moyens de les exprimer de manière convaincante.

Certaines personnes ont le don de rendre chiant n'importe quel sujet intéressant, simplement par leur manière de les aborder, les auditeurs de Bourmeau en savent quelque chose. Ici, Michael Blumlein réussit le même tour de force.

Longer, Michael Blumlein