mardi 19 novembre 2019

Starship Troopers - Robert A. Heinlein


"Starship Troopers" est un classique de la SF de Robert A. Heinlein. Il a été adapté au cinéma par Paul Verhoeven, ce qui ne dispense personne de le lire tant il est resté actuel.

Dans ce cas, il faudra lire le Bifrost n° 97.

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Pour impressionner une fille et contrarier son père, le jeune Juan Rico s’engage dans l’Infanterie mobile, le corps d’armée réputé le plus dangereux. Après tout, il n’en a que pour deux ans, et la guerre est loin, aux confins de la galaxie. Mais tandis qu’il effectue ses classes et découvre la discipline sévère d’un bataillon d’élite, le conflit prend une nouvelle dimension, et le voilà embarqué dans une série de batailles mortelles qui le transformeront à jamais.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 18 novembre 2019

Un truc de fou - Hank Green VF


Il y a quelques temps sortait aux USA An absolutely remarkable thing, un premier roman tout charmant  dont la chronique est au bout de ce clic.

Il paraît chez Denoël en VF sous le titre "Un truc de fou", et on peut y jeter un vrai coup d’œil car, non content d'être charmant, il est aussi plutôt futé.

Un truc de fou, Hank Green

dimanche 17 novembre 2019

The Deep - Rivers Solomon


"The Deep", la toute récente novella de Rivers 'Unkindness' Solomon, fut d'abord une chanson du groupe Clipping, nominée Hugo 2017 de la meilleure présentation dramatique.

Cette chanson, rattachée au courant afrofuturiste, imaginait qu'un effet inédit de la nature avait permis à des bébés destinés à ne jamais voir le jour – ceux des femmes africaines enceintes jetées vivantes des bateaux esclavagistes vers une mort certaine – de respirer l'eau salée de l'océan comme ils le « faisaient » (kind of) dans l'utérus de leur mère. Ces enfants, nés d'une mère mourante, survécurent donc à l'immersion et, le nombre sinistre aidant, fondèrent peu à peu une civilisation subaquatique qui ignorait largement son origine véritable. Mieux, ils adoptèrent une forme hybride quelque part entre l'humain et la sirène, et devinrent de vrais habitants des fonds marins.
Il faut un peu de suspension d'incrédulité mais le point est ailleurs, et les personnages sont si prenants qu'on adhère sans difficulté à l'impossible.

Pour être complet, disons que le monde utopique créé par le groupe électro Drexciya fut une autre source d'inspiration pour la novella.

Ici, c'est du "The Deep" de Solomon que nous allons parler.

Solomon raconte une histoire – très douloureuse – de transition entre ignorance et connaissance, entre oubli et mémoire.

"The Deep" est centré sur le personnage de Yetu, l'historienne (on notera que les wajinrus, le peuple de Yetu, sont peu ou prou intersexuels et choisissent sur l'instant quelle forme de sexualité ils adoptent, je ne sais pas si ça apporte quelque chose au récit – pour Yetu j'utiliserai ici le féminin en raison de ce que m'évoque la consonance du nom).
Sélectionnée en raison de sa très grande sensibilité, Yetu doit remplir, seule, une fonction capitale pour la société wajinru. Elle est dépositaire de toute la mémoire de son peuple, transmise par les historiens qui l'ont précédée, et récoltée au jour la jour par Yetu elle-même auprès de ses contemporains – le tout se faisant par contact.
Comme ses prédécesseurs, elle est la seule à se souvenir, la seule à savoir tant le bon que le mauvais, tant la grande histoire que les détails intimes, la seule aussi à se remémorer l'origine des wajinrus et l'existence des deux-jambes qui vivent à la surface. Les autres, tous sauf elle, peuvent ainsi vivre une vie sereine centrée sur l'instant, une vie à laquelle est épargné le fardeau de la mémoire et des horreurs qui s'y trouvent.

Une fois par an seulement, tout le peuple wajinru se rassemble pour une cérémonie durant laquelle l'historien leur rend leur mémoire – car le besoin de savoir ne cesse de grandir tout au long du temps. Les affres de la connaissance digérées, l'historien clôt la cérémonie en reprenant les mémoires, rendant ainsi à son peuple le dreaming innocence qui est au fondement de son bonheur, et conservant seul dans son esprit l'Histoire et la douleur qui l’accompagne.

Mais si Yetu a les qualités pour remplir sa fonction, elle soufre plus que tous ses prédécesseurs du caractère sacrificiel de sa charge. Elle réalise à quel point son individualité est anéantie par son rôle de réceptacle mémoriel. Elle en souffre au point de se révolter un jour, de fuir vers la surface en pleine cérémonie, laissant son peuple captif des affres de la connaissance qu'elle n'a pas récupérée. Une situation guère plus satisfaisante que celle qu'elle remplace, et à laquelle il faudra trouver une solution, tant par solidarité que pour éviter une catastrophe.

"The Deep" est un texte littéralement fascinant. Centré sur peu de personnage (presque tous historiens) qui deviennent très attachants du fait de leurs épreuves, alternant entre des passages au singulier et d'autres au pluriel, il dit tous les aspects de la mémoire, tant individuelle que collective.
La mémoire comme douleur.
La mémoire comme colère.
La mémoire comme rage.
La mémoire dont on voudrait se détourner pour vivre heureux le présent.
La mémoire sans laquelle on ne peut comprendre le présent et préparer l'avenir.
La mémoire qui permet de confronter les descendants des oppresseurs du passé et de prendre une place à leur coté après avoir réglé les comptes mémoriels.
La mémoire qui permet d'avancer si elle est partagée et discutée – car le déni paralyse et la mémoire solitaire détruit.
De manière connexe, et tant sous l'eau qu'à la surface, "The Deep" dit aussi l'exploitation qui continue, sans oublier le déracinement, la souffrance de savoir son ascendance disparue, son origine géographique perdue, ses proches disparus à jamais.

La novella aborde ces questions comme dans une spirale qui ne cesse jamais de monter et descendre, de passer d'un état d'esprit à un autre, d'une incertitude à une autre, d'une impulsion à la suivante, car il est aussi difficile de savoir quoi faire d'un tel fardeau que de parvenir à le dire.
Passant du passé au présent, de l'allégorique au « réaliste », dans une transe poétique, parfois incantatoire, hypnotisante pour le lecteur, elle exprime ainsi parfaitement tous les aspects contradictoires de la mémoire, tous les allers-retours entre envie de savoir et besoin d'ignorer, destruction et autodestruction, soif de vengeance et désir de réconciliation, identité individuelle et identité collective, droit d'être libre dans sa vie et devoir envers les générations précédentes.

C’est très réussi, très émouvant, et surtout extrêmement riche. On ne peut imaginer aucune facette de la question que Solomon n'ait pas abordée.

The Deep, Rivers Solomon

samedi 16 novembre 2019

L'examen - Richard Matheson


La maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.
Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu
On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de suggestions de lectures ou visionnages connexes. Une bien jolie collection donc.

"L'examen" est une courte nouvelle de Richard Matheson publiée en 1954.

Alors que le vieillissement de la population - fortement lié aux progrès de la médecine - commençait tout juste à devenir une question, Matheson décrit une Amérique dans laquelle les vieillards doivent, après 60 ans (l'espérance de vie n'était alors pas celle d'aujourd'hui), passer un examen destiné à évaluer leurs capacités physiques et cognitives.

Les résultats  des tests déterminent si la personne est, ou pas, autoriser à perdurer.
En cas de test positif, elle est tranquille pour cinq ans (la périodicité de l'examen), sinon elle sera convoquée pour être administrativement euthanasiée afin de ne plus être une charge inutile pour la société.

"L'examen" raconte l'histoire de Tom Parker, un octogénaire qui doit passer pour la quatrième fois l'examen. Elle débute par la soirée qui précède la journée capitale, une soirée durant laquelle son fils, Les, chez qui il vit, l'entraîne aux épreuves. Puis...

"L'examen" est un texte court et simple. Il pose la question malthusienne (mais pas que) du traitement des "inutiles" ou des "surnuméraires".
Sans être spectaculaire, il est touchant dans la manière dont il oppose la dignité de Tom à la dureté d'une société qui l'évalue et envisage de se passer de lui.
Comme l'écrivait robert Bloch, la force de l’œuvre de Matheson est de parvenir à créer de l'empathie entre ses personnages et le lecteur. C'est en effet le cas ici. Tom, Les, et sa femme Terry, sont émouvants, tant dans leurs sentiments (forts mais exprimés à voix feutrée) que dans leurs contradictions.
Et ce sont ces contradictions même qui donnent sa force au texte, et justifient, en le rééditant, de garder vivantes des prédictions que l'avenir n'a pas validées (même si le passé les avait pensées ou mises en œuvre).

L'examen, Richard Matheson

vendredi 15 novembre 2019

Interview Utopiales : Jean Baret


Jean Baret est avocat et docteur en droit. Il est taillé comme une armoire à glace. Il est néanmoins extrêmement sympathique. Comme il est aussi romancier, profitons des Utopiales pour lui poser quelques questions sur ses deux romans Bonheur tm et Vie tm, et sur le troisième à venir Mort tm, tous publiés au Bélial.
(on laisse tomber le tm, trop pénible à insérer)

Démarrage impromptu :
Votre blog est bien Quoi de Neuf sur ma Pile, c'est ça ? Alors je dois vous dire que, vous allez croire que je vous ai piqué l'idée alors que je peux prouver que non, vous avez parlé d'Epic Rap Battles, je parle dans Bonheur de Keynes vs. Hayek dont vous dites qu'à votre grand dam certains profs l'utilisent vraiment ce qui signifie que la réalité a déjà dépassé la fiction, et dans Mort je vais développer un peu ce concept-là, parce que je trouve que c'est fascinant, le niveau auquel on est arrivés, je ne peux même plus dire que c'est mal, je n'en suis plus là.

Le ton est donné ;)

Commençons si vous le voulez bien par deux mots de présentation, qui êtes-vous Jean Baret ?

Question angoissante. Qui suis-je ? Jean Baret, au civil avocat, dans l'imaginaire romancier, je suis sur une trilogie, Bonheur, et Vie, et Mort qui sortira en septembre prochain normalement.

Question d'inspiration. Dans vos deux dystopies, il m'a semblé reconnaître, pas forcément à juste titre, certaines influences. Par exemple le côté graphique de Bonheur m'a évoqué Transmetropolitan, et Vie, avec son impossibilité de sortir de l'immeuble, m'a fait penser aux Monades urbaines. Que reconnaissez-vous comme influence ? Plus généralement, qu'est ce qui vous parle comme lecteur ?

En fait, je fonctionne à l'envers. Ma première influence est Dany-Robert Dufour dont vous avez lu la postface de Bonheur, mon influence première est clairement là. Après, l'univers de Bonheur est basé sur la surconsommation, c'est à dire sur le fait que chaque individu peut consommer son bonheur, c’est à dire peut définir ce qu'est son bonheur, se l'approprier, puis se redéfinir, se reconfigurer, se remodeler à sa guise. A partir de là, il y a forcément un univers foisonnant, un univers où les biens et les services s'échangent par millions, et où tout est marchandisable.

Et donc ça me ramène, c'est pour ça que je dis « à l'envers », vers d'autres univers semblables que j'aimais comme Transmetropolitan, comme (inconsciemment) Blade Runner, notamment les images du film qui montrent cette humanité perdue dans un bouillon de surconsommation. Ce n'est pas une démarche consciente, je ne me dis pas « je vais essayer de ressembler à ça », mais spontanément, quand je pense à un univers futur foisonnant, je vais vers ça, c'est ce qu'il y a dans mon fond culturel propre.

Il y a aussi un lien avec Judge Dredd, son univers bouillonnant, même s'il y a en plus dans le comic des réflexions sur le droit qui m'intéressent aussi.

Dans Vie, je pars sur un univers complètement différent, très froid, très structuré, très cadré par des algorithmes qui élèvent les hommes quasiment en batterie, donc ça va convoquer d'autres images.

C'est pour ça que je dis « à l'envers », c’est en réfléchissant à l'univers que des images apparaissent, je ne pars pas des images.

Pouvez-vous expliquer en quelques phrases le concept de pléonexie (au centre de Bonheur) aux lecteurs ?

C'est un vieux concept remis au goût du jour par Dany-Robert Dufour, un terme grec qui signifie « en vouloir toujours plus ». Les Grecs déjà identifiaient ce risque, et pourtant ils étaient très loin d'être une société industrielle. C'est le fait de ne pas pouvoir se contenter de ce qu'on a, et donc de penser sans fin que dès qu'on aura quelque chose de plus ça ira mieux. Et dès que vous avez cette chose en plus vous en voulez de nouveau une autre. C'est un cercle très vicieux car il ne s'arrête jamais, il génère une insatisfaction contre laquelle les Grecs pensaient qu'il fallait lutter, et il entraîne de nombreuses conséquences, de la surconsommation, déjà à l'époque, et des destructions qui résultent de cet appétit incontrôlé.

Voilà ce qu'est la pléonexie, dont on n'a pas assez repéré peut-être qu'elle est au centre de notre société parce que nous avons besoin de consommer, les sociétés industrielles, les entreprises ont besoin de consommateurs, et on vous incite donc à consommer toujours plus car plus vous consommez mieux ça sera dans cette logique économique, ce qui fait qu'à un moment on finit par s’entre-dévorer ou dévorer la planète.

Dans le roman il est obligatoire de consommer, il y a même une police de la consommation ; les entreprises ont besoin de consommateurs pour pouvoir être productrices et générer du profit. En même temps, le système économique s'adresse à des individus qui ne demandent pas mieux que d'être poussés à consommer. Alors si on devait faire une généalogie de l'individualisme contemporain, qui est associé à l'envie de consommer ainsi qu'aux phénomènes de segmentation et de micro-segmentation des marchés, où placeriez-vous l'origine puis l'évolution de cet état de fait ?

Alors je peux répondre, d'autant que ce n'est pas moi seul qui place le curseur mais que je reviens à Dufour. Ca se date précisément avec Mandeville qui écrit La fable des abeilles (1714). C'est un ouvrage fondamental car Mandeville vit à la naissance du capitalisme et de l'industrialisation et qu'il en a compris le cœur. Ce cœur de notre système économique est que l'individu doit être au premier plan, l'individu avec tous ses vices. Le principe de La fable des abeilles est de dire que si la société n'est constituée que de gens vertueux, ça n'avance pas, il n'y a pas de production. C'est bien beau d'avoir une société de moines, et les gens sont sûrement très gentils entre eux, mais on ne sortira pas du domaine agraire. Si on veut l'abondance matérielle, qui est un vrai projet capitaliste de départ, si on veut sortir de l'ornière agraire, alors on a besoin de ce qu'ils appelaient à l'époque des fripons. On a besoin de gens qui ont des vices (entendu comme recherche de son intérêt propre) car pour Mandeville les vices privés font les vertus publiques.

C'est là la grande « trouvaille » de Mandeville, et on bascule alors vers un individu qui au lieu d'être soumis à Dieu, à sa famille, à la nation, au roi, et qui se définit par rapport à ces concepts, s'autocentre, se définit comme son propre souverain, et acquiert le sentiment qu'il a le droit d'avoir des droits, de consommer, d'être entrepreneur, etc.

Le texte de Mandeville et d'autres moins connus qu'il a écrits situent donc au XVIIIe siècle (1714, et ensuite abondamment cité par Adam Smith) le début de l'individualisme exacerbé nécessaire à l'éclosion de notre économie. Et aujourd'hui, tout à l'heure lors d'une table ronde sur la SF juridique, une jeune fille me demandait « Et l'écologie ? » ; et bien l'écologie est aujourd'hui marchandisée, non seulement la réponse aux problèmes écologiques mais la notion elle-même est marchandisée. Tout aujourd'hui est marchandisable et c'est le cœur de notre système.

Donc le principe de la bascule c'est : « je sors d'un monde où j'ai des obligations extérieures que je dois respecter pour entrer dans un où si je suis un saligaud on me dit que ça profite aux autres donc c'est plutôt bien. ».

Je m'adresse ici autant au romancier qu'au juriste. Le monde de Bonheur et le nôtre sont submergés de publicité. Y a -t-il d'après vous des moyens de réguler plus ou mieux cette publicité ?

Elle est déjà régulée. Il y a des tas de règles très strictes en matière de publicité et de concurrence. Des produits sont déjà hors publicité, plus de pub sur les cigarettes, l'alcool doit être assorti d'un message d'avertissement. Il y a aussi des espaces dans lesquels la publicité n'a pas droit de cité, mais en revanche dans la rue ça reste extrêmement invasif bien que ce soit aussi réglementé. Maintenant, si vous me demandez si je trouve ça trop invasif déjà, la réponse est oui, mais si vous me demandez s'il est possible d'ajouter des règles pour la réduire, je ne le pense pas, car la publicité est le moteur de notre système économique. Imaginez que 98% du revenu de Google vient de la pub. Alors si on limite la publicité, ça fera chuter les revenus et les ventes de nombre d'entreprises avec les problèmes économiques associés. A partir du moment où on développe une rhétorique qui dit « Attention, ça va créer du chômage » on bloque tout. Donc je ne crois pas qu'on légiférera plus la-dessus. Et je voudrais ajouter « Hélas ».

Le monde de Bonheur est noyé dans les débats, les battles, les infomercials. Y a-t-il un moyen de s'extraire de ce bruit sans s'extraire en même temps de la réalité sociale ?

C'est une bonne question car ce que je voulais démontrer dans Bonheur, avec l'émission ‘The Shot Heard Round the World’ qui met face à face des panels de « spécialistes » (et je précise que je n'ai inventé aucune des thèses que je présente dans le livre, c'est à dire qu'il y a des vrais gens de la vraie vie qui ont tenu les propos de mon émission fictive et qui, à priori y croient – ça fait peur), c'est que dans une société très marchandisée tout est au même niveau. C'est d'ailleurs la même chose avec la Foire des religions que je mets aussi dans le livre. Tout est au même niveau.

Les idées, les sciences, qui ne devraient pas être marchandisées, le sont aussi. Et à partir du moment où tout a la même valeur, vous pouvez faire du stock-picking, pécher les idées qui vous plaisent et les consommer. Pour sortir de ça, il faut réinjecter l'idée qu'il y a des valeurs, des vérités, et qu'elles ne sont pas toutes égales entre elles. Dans un débat d'idées – comme sur FB ou Twitter où chacun pense que son idée a la même valeur que celles des autres – on rencontre des idées fausses, des idées vraies, des idées géniales et des idées idiotes. Et on ne peut pas les mettre à égalité sous prétexte qu'elles nous plaisent – pensez aux platistes ou aux créationnistes par exemple.

Si on considère que toutes les idées se valent, c'est dangereux, notamment par rapport à de jeunes esprits. A force de dire que toutes les idées se valent et qu'ils ont le droit d'avoir une opinion, ils peuvent penser par exemple que cette opinion a la même valeur que celle d'un prof, alors que non, parce qu'un prof a étudié le sujet pendant des années. Alors il faudrait réinjecter l'idée qu'il y a une hiérarchie dans les idées, qu'il y a des tests de réalité. Ca serait un projet politique de première importance mais je ne suis pas politicien donc je ne sais pas comment faire. Et puis, je ne sais même pas si cette idée, justement, pourrait avoir un pouvoir d'attraction suffisant pour que beaucoup de gens y adhèrent, parce qu'il est très rassurant de pouvoir se dire que son avis vaut autant que celui de n'importe qui d'autre, c'est une manière de se dire qu'on a raison, même envers et contre tout. Sortir de là implique d'être capable de se dire que sur tel ou tel terrain on est mauvais, qu'on n'est pas compétent.

En fait on est au bout de l’individualisme tocquevillien.

Tout à fait et on le vit concrètement. Je vais même vous dire que je suis très fan de deux émissions américaines ‘Last week tonight with John Oliver’ et ‘Real time with Bill Maher’, et que j'ai vu dans l'une des émissions un homme dire « je pense que les théories scientifiques devraient être comme les religions, il faut qu'on ait le droit de choisir celle qui nous intéresse » et le gars parlait tout à fait sérieusement. C'est quand même effarant qu'on puisse entendre dire « si j'ai envie de penser que la Terre est plate, j'ai le droit ».

Alors comment lutter contre ça ? Les profs sont en première ligne, je crois, mais c'est difficile face à une génération élevée dans l'idée qu'ils sont tous des petits flocons de neige merveilleux et uniques. On doit pouvoir dire « tu as tort parce que je le sais, et je le sais parce que je l'ai étudié ». Et c'est devenu compliqué. Et je ne parle même pas de la violence des réactions aujourd'hui sur les réseaux sociaux ou dans le réel quand une idée s'oppose à celle qu'une autre personne véhicule. Dans certaines universités il devient difficile d'avoir des débats d'idées, et alors on sort de la démocratie, car la démocratie suppose de pouvoir échanger des arguments et d’admettre que l'autre a potentiellement des choses à dire, voire raison tout court. Si on pense systématiquement que l'autre a tort car on a soi-même intrinsèquement raison, ça bloque complètement toute démocratie raisonnable.

Une question adressée à l'auteur et à l'homme, c'est celle de l'optimisation du corps, de la pratique du sport. Vous êtes sportif, les Grecs pensaient aussi qu'il importait de travailler corps et esprit. Où placeriez-vous la limite entre un fantasme prométhéen de redéfinition de soi et une pratique de bon aloi ?

Je peux vous donner ma réponse personnelle qui n'a pas vocation à être généralisée. Wal-Mart, un des personnages de Bonheur surconsomme du sport, des anabolisants, des produits pour être le plus massif possible. Des tas de gens aujourd'hui font ça, je n'ai rien inventé. C'est le mythe de la reconstruction, ou de la surconstruction, vers une surhumanité, néfaste. Mais ne rien faire non plus du corps n'est peut-être pas très sain non plus. A titre personnel, ma limite, c'est d'être la meilleure version possible de moi-même dans le contexte dans lequel je me trouve ; et c'est la raison pour laquelle je ne me doperai pas (et ceci hors de toute considération de santé). J'essaie d'aller au maximum de moi, je n'essaie pas d'être le meilleur, ça n'a aucun intérêt, mais la meilleure version de moi-même, ça oui. Ca implique de faire du sport, de réfléchir à la diététique, d'avoir un objectif, mais qui ne soit pas pléonexique justement, qui ne cherche aucun paroxysme parce que ça n'a aucun intérêt.

Après, j'ai été adolescent dans les 80's, j'en ai aimé le cinéma d’action, et j'ai été impacté par un message de l'époque : « No pain, no gain ». Une éthique de l'effort qui a largement disparu aujourd'hui où on a des super-héros qui sont nés super-héros. Je trouve que c'est une idéologie curieuse alors que les héros des 80's me semblaient affirmer une éthique de l'effort. Alors oui, je fais du sport, mais je n'en fais pas deux fois par jour parce que je veux aussi être le meilleur avocat possible, le meilleur romancier possible, et tout ça par rapport à moi-même principalement.

Je ne dis pas que c'est la solution mais c'est la mienne parce que j'ai bricolé ma propre éthique. Parce que sinon, que trouver comme transcendance aujourd'hui ? Comment définir sa manière de bien vivre, d'être un bon être humain ? Je n'ai pas la réponse, je pose la question.


Passons à Vie. Ca m'a beaucoup fait penser à Schopenhauer parlant de la vie comme volonté, d'une vie qui se perpétue seulement pour se perpétuer, sans but autre que la persistance. Dans ce type de situation, y a-t-il une fuite possible autre que l’anéantissement ?

C'est une très grave question. Parce que c'est une question d'actualité, c'est la notre en fait aussi. Le but de la vie, c'est de vivre, et ensuite de se reproduire. Tous les organismes sont tendus vers ça. C'est un but génétique, pas spirituel.

Si on sort de là et qu'on cherche du sens, et c'est ce que je montre dans mes trois livres, on trouve trois courants dans la société. Le courant consumériste dit : « Consommez, définissez-vous vous-mêmes, le marché répondra à vos désirs ». Un autre courant consiste à déléguer, dans Vie à des algorithmes, et chez nous à un chef, voire un Duce, à qui on demande quoi faire et qui répond « Voilà nos valeurs, notre société est magnifique, faites ce que je dis et tout ira bien et vous serez un bon citoyen ». Un dernier courant va chercher la réponse dans la transcendance religieuse, on le verra plutôt dans Mort.

Si on se dit que toutes ces réponses sont mauvaises, comment sort-on de là ? Personnellement, je ne suis pas très optimiste et je crois qu'il n'y a pas d'échappatoire. Je crains qu'en réalité, une fois couverts les besoins du corps, à part s'inventer des histoires ou des valeurs il n'y a pas grand chose. Alors la réponse serait peut-être de trouver des valeurs – si fausses soient-elles – qui nous rendent heureux, mais même ça c'est très compliqué car qu'est ce que le bonheur ? C'est très subjectif. Peut-être pas définissable à l’identique pour le grand nombre. Et même, est-ce un droit ?

Mes livres ne sont pas très optimistes parce que je n'ai pas de solution, je ne prétends pas en avoir une, si j'en avais une je créerais un parti politique au lieu d'écrire des romans. Il serait criminel de ne pas partager ma solution si j'en avais une. Je suis terrifié, horrifié par l'impression qu'il n'y en a pas.

Vous posez les questions, c'est déjà ça.

Je pense qu'il peut y avoir une intelligence collective qui trouverait des réponses, mais pour cela il faut que les gens aient envie de se poser les questions, aient envie d'y réfléchir. Regardez le débat politique dans tout le spectre occidental. Ce genre de questions n'est jamais posé. Les débats tournent toujours autour du chômage, de la santé, de l'éducation, des questions fondamentale certes mais qui font l'impasse de réfléchir sur le système dans lequel on vit. On essaie de le rendre plus efficient, on nous promet qu'il sera plus efficient, on essaie de nous vendre – car un vote c'est un achat – l'idée que le système fonctionnera mieux, mais personne ne réfléchit au but, au sens.

Regardez, que ce soit les campagnes politiques, les gilets jaunes, l'écologie, on se demande toujours comment faire la même chose mieux mais on ne se pose presque jamais la question du sens. Et il faudrait que des millions de personnes souhaitent réfléchir au système pour espérer lui trouver un autre sens. Je n'ai pas la réponse mais c'est cette question que je pose dans mes livres, mes personnages se la posent parce que je me la pose.

Le travail de Sylvester dans Vie – il fait tourner des cubes virtuels pour qu'ils changent de couleur – rappelle les bullshit jobs de Graeber. Est-ce un vrai travail qui sert à quelque chose ou juste un passe-temps que le système lui offre.

Chaque lecteur pourra y voir ce qu'il veut, je vais vous dire comment moi je le ressens. J'ai voulu dire trois choses ici.

La première c'est qu'aujourd'hui quantité de gens font un métier dont ils ne voient plus du tout l'utilité. Avant, on fabriquait une table ou on élevait des chèvres par exemple, aujourd'hui des tas de gens ne savent plus à quoi sert concrètement leur métier, ils interviennent sur un process mais ils ne savent pas ni d'où ça vient ni où ça va. Aujourd'hui il y a des millions de gens qui font tourner des cubes de couleur, et si on leur demande ce qu'ils font, ils répondront « je fais tourner des cubes pour qu’ils changent de couleur », mais à quoi ça sert, mystère.

Le deuxième point c'est que, se sentant utiles, inclus dans un grand tout, mes personnages se sentent un peu moins révoltés, un peu moins angoissés. Vous aurez remarqué que mes personnages sont des gens bien intégrés, ils ne sont pas hors de la norme. Avec des révoltés c'est plus facile (à écrire), mais ce qui m'intéresse c'est de montrer des gens intégrés, qui sont bien dans le système, et vont se demander à un moment donné « Qu'est ce que je fais ? ».

Je pense que toute société à besoin de fournir une occupation aux citoyens et qu'ils la perçoivent comme grave, importante.

Ce qui amène à un troisième point. La société de Vie est une société totalement collectivisée et égalitaire. Physiquement et matériellement, il n'y a plus de différence. Et pourtant, l'être humain, lui, continue à vouloir se différencier. Alors on lui donne une échappatoire virtuelle qui lui permet de s'individualiser, de se sentir meilleur. Ca peut être symbolique, c'est déjà beaucoup le cas, avec les niveaux, les achievements, les félicitations, les médailles. La gamification du monde rend très content car elle comble le besoin d'individualité. Je pense que les sociétés collectivistes ne peuvent pas fonctionner si elles n'intègrent pas le besoin de se différencier du voisin.

On pourrait bien sûr imaginer une éducation complètement différente (à la République de Platon) mais sinon une société égalitaire devrait prendre en compte le besoin de différenciation et de gratification. Donc les cubes de couleurs donnent des achievements. Comme le régime stalinien donnait des récompenses symboliques à des réalisations qui parfois étaient complètement inutiles.

Les cubes servent donc à montrer ces trois choses, et en premier la prédominance des tâches incompréhensibles. Je crois que beaucoup de la souffrance au travail vient de la perte de tout sens qui expliquerait/justifierait la violence que représente le travail. C'est même vrai pour les traders qui font de l'argent avec de l'argent sans jamais rien manipuler de concret ; et si en plus ça vous rend très riche, c'est un terreau idéal pour une explosion incontrôlée de l’ego, l'autre extrême étant la dépression, le sentiment d'avoir une vie qui vous échappe.

On le voit aussi dans les très grosses boites où on traite des données, par exemple, sans jamais savoir à quoi elles servent vraiment, et si quelqu'un a consommé le produit de votre travail et en est content. C'est complètement déprimant à vivre.

Pour finir (car je dois filer) pouvez-vous faire un teasing sur Mort. Vous dites que vous y parlerez de religion, or vous en parlez déjà dans les deux premiers livres. Alors, quoi de neuf ?

Dans les deux premiers livres j'ai parlé de la religion comme produit de consommation. Dans Mort, j'aborde la religion en ce qu'elle délivre un message transcendantal, et la manière dont l'individu parvient à gérer le fait qu'existent des milliers d'autres croyances, avec des messages différents ou contradictoires.
Alors quand vous cherchez une transcendance (ce qui est toujours le problème de mes personnages), et que vous le faites sincèrement et pas comme distraction, comment faites-vous pour vous y retrouver parmi ces milliers d'options ? En quoi est-ce douloureux ?

J’aborde aussi le caractère un peu absurde du caractère ritualiste des religions, à fortiori quand coexistent de très nombreuses pratiques rituelles différentes.

Et j'arrête là pour ne pas trop spoiler.

Une toute dernière. Sylvester tombe sur le nihilisme par hasard, il parle à Jésus, à Bouddha, et pas à Nietzsche. Pourquoi ?

Jésus et Bouddha parce que je voulais des figures surréelles. Nietzsche a vendu le surhomme mais il n'est pas lui-même surréel. Et pour être honnête, j'y ai pensé mais c'est une pensée qui m’apparaît très complexe et que, n'étant pas philosophe, je ne voulais pas dire de bêtises. Dufour a validé ce que j'ai mis de ses textes dans mes romans et j'aurais eu besoin de la même validation pour Nietzsche. Alors on se contentera de Jésus et Bouddha.

Merci beaucoup, ça a été un vrai plaisir.

lundi 11 novembre 2019

Water : A History - KJ Kabza


Nanonique.

Sur le site Tor.com on peut lire "Water : A History", une bien jolie petite histoire.

Quányuá, une planète colonisée par un petit groupe humain. Une terrible erreur aussi.
Des relevés erronés ont caché aux colons la nature réelle du monde visé jusqu'à ce qu'il soit trop tard et aucun retour possible.
Pas la moindre eau de surface sur Quányuá, pas d'ozone non plus. Un enfer qui oblige à vivre sous cloche, et à ne sortir qu'équipé ou pour des temps très courts.

"Water : A History" raconte les derniers jours de la dernière femme de la base à avoir connu la Terre, une ancêtre facétieuse qui passe, par atavisme, beaucoup de temps à l'extérieur en dépit du danger.

C'est un joli texte sur le temps qui passe, la perte, le regret, l'amitié et la transmission. Sensible et touchant, "Water : A History" offre un petit moment contemplatif durant lequel s'interroger sur ce qu'on perd sans aucun espoir de le retrouver jamais.

Water : A History, KJ Kabza

FAUST intégrale - Serge Lehman


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

Sort aujourd'hui au Diable Vauvert une intégrale du "F.A.U.S.T." de Serge Lehman. On y trouve, sur plus de 800 pages, deux nouvelles et les trois romans qui composèrent le cycle.
Pour être plus précis (et dans l'ordre de l'ouvrage) :
Nulle part à Liverton (nouvelle) et Wonderland (nouvelle) préparent l'entrée dans le monde de F.A.U.S.T. Elles se passent quelques décennies avant les romans et posent les évolutions qui y conduisent.
F.A.U.S.T., Les Défenseurs, et Tonnerre lointain, les trois romans du cycle, suivent. Ils ouvrent le bal en 2095.

Fin de notre siècle (alors que les romans datent du milieu des années 90). L'extension au long cours d'un mouvement néo-libéral initié au milieu des 70's a conduit à un désengagement des Etats de presque toute la fourniture des biens de base dont la production avait été soustraite aux mécanismes du marché (citons de manière non exhaustive la santé, l'éducation, les transports, les réseaux d'eau ou d’énergie). Les plus grandes firmes globales produisent et vendent maintenant ces biens de base. Elles se sont organisées au sein d'un groupe de pression appelé l'Instance qui ne manque jamais d'agir pour promouvoir leurs intérêts ; notamment en empêchant, auprès de l'ONU même, l'émergence de toute législation contraignante.

Tous les marchés n'étant pas rentables ni même parfois simplement solvables, des zones de plus en plus immenses du monde ont été abandonnées par les firmes après l'avoir été par les Etats. Le monde de la seconde moitié du XXIe siècle est donc dual : d'un coté le Village, prospère, high-tech, équipé et occupé par les firmes, de l'autre le Veld (campagne ou brousse) dans lequel on tente de survivre entre violence endémique, trafics en tout genre, retour aux clans et aux bandes en guerre. Passer de l'un à l'autre est presque impossible. Centre et périphérie, comme chez nous en bien pire, là où Neuromancien plaçait les zones de combat downtown. On est ici plutôt chez Walter Jon Williams ou dans Judge Dredd à cette différence près que le Village est un paradis là où les Méga City des Judges sont des enfers urbains.

Pour entrer au Village il faut de l'argent, un compte en ligne, des preuves d’innocuité biologique, etc. Chacun reste donc de son côté des murs de protection qui enveloppent les zones du Village et en font des cocons protecteurs pour la minorité qui a la chance d'y vivre en s'efforçant d'oublier l'existence du Veld et de ses habitants ; ce qui n'est pas trop difficile étant donné l'omniprésence d'une vision ultra-individualiste du monde qui fait des exclus les responsables de leur exclusion – pas étonnant alors si le lieu emblématique, la vitrine, du Village se nomme Darwin Alley, une rue luxueuse qui fait le tour du monde et déplace même quand nécessaire les monuments historiques qui l'entravent.

L'Instance veut maintenant aller plus loin, il s'agit de ne plus seulement bloquer les législations contraignantes mais de se dégager complètement de toute norme d'origine politique en obtenant une forme de souveraineté acceptée par l'ONU sur le Veld et ses populations. Les firmes globales veulent se tailler des fiefs, littéralement, et utiliser la population qui y vit comme des serfs, sous couvert de développement.

Contre le plan de l'Instance se dresse seule l'Union Européenne, menée par sa présidente, et opérée par les agents du Square, l'organisation européenne chargée de lutter contre l'Instance tant sur le plan de la surveillance que sur le terrain du droit ou des spec ops.

F.A.U.S.T. est un cycle qui ne fait pas honte au genre cyberpunk dont il est proche. La narration alterne avec fluidité questionnements politiques, descriptions quasi sociologiques, et scènes d'action pure technologiquement augmentées. On y suit des personnages attachants et construits, que ce soit Chan Coray, survivant du Veld et fils d'un père assassiné par l'Instance, le lieutenant Kovalsky, qui a vu ses coéquipiers assassinés aussi par les mêmes, la courageuse présidente Conti, etc. Le Veld n'est pas en reste avec de fortes personnalités qui tentent de faire vivre ce qui reste de décence ou au contraire profitent sans vergogne du chaos global. Et les « méchants », patrons des plus grandes firmes, sont fait du bois amoral et larger than life dont on fait les grands féodaux.

Tout est précis, détaillé, jamais absurde, et si Lehman succombe, dans son titre, au goût français pour les acronymes signifiants, il évite à merveille l'écueil d'une gouaille rigolarde qui pollue souvent la littérature d’anticipation hexagonale.

25 ans après, le cycle ne fait pas son âge – dans un domaine pourtant où tout passe vite. Certaines prévisions font grand sens aujourd'hui (pensons par exemple à cette Instance qui veille à bloquer les législations en raison de leurs conséquences économiques à l’heure où se développent les arbitrages privés ou à la mondialisation marchande de l'éducation par exemple), et les pages défilent à grande vitesse car la tension est intense et qu'on a le sentiment de lire un roman d'aventure qui, en sus du muscle, en a dans la tête.

Deux, trois bémols simplement :

D'une part, on peut s'étonner d'un corps de cadres de combat dédié aux spec ops des firmes, même si on peut imaginer que le but était d'exprimer de la façon la plus graphique possible un mépris de classe.

Ensuite, on peut penser que le troisième roman, Tonnerre lointain, s'il permet une grande balade dans le Veld et sa situation quasi post-apo alors que c'est de la périphérie des métropoles contemporaines qu'il s'agit, fait un peu prolongement inutile, sauf s'il devait lui être donné une suite.

Enfin, la place donnée à L'Union européenne comme porte-drapeau de la résistance semble une erreur historique. Aujourd'hui c'est clair, mais il me semble que ça l'était déjà à l'époque. L'Europe a, depuis la seconde guerre mondiale, théorisé et mis en pratique l'impuissance politique et stratégique comme vertu. Réalisant (pour combien de temps encore ?) le rêve de paix perpétuelle de Kant en son sein, elle a voulu croire benoîtement que le monde, ébahi, lui emboîterait le pas. Erreur historique dont elle n'a pas fini de payer le prix et que Lehman lui-même admettait dans une interview d'avril dernier.

Mais tout ceci est mineur face à la pertinence de nombre des développements imaginés dans le cycle et à la qualité d'un récit qui captive fort en dépit de son petit coup de mou final.

F.A.U.S.T. Serge Lehman

dimanche 10 novembre 2019

La société des vieilles têtes à longs chapeaux - Foveau - Langlumé


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

"La société des vieilles têtes à longs chapeaux" est un petit bouquin bien sympathique écrit par Georges 'Festival de l'Imaginaire du Pays d'Aix' Foveau et illustré par Thibaud Langlumé.

Traité d'histoire secrète ésotérique mêlant réalité historique et fiction, invoquant autant Lovecraft que David Lynch sans oublier Cagliostro, "La société des vieilles têtes à longs chapeaux" raconte l'emprise, sur des siècles de durée, d'une société secrète bien inquiétante dont les tentacules se déploient dans le monde entier et dont la tête semble se trouver dans la région de Lambesc (cette ville qui fut, en 1909, l'épicentre du dernier séisme tueur de France).

Les carnets de notes, témoignages, et biographies, qu'on y trouve dessinent un tableau pointilliste qui offre bien peu de certitudes mais posent de nombreuses et angoissantes questions. Le tout est illustré de photos (authentiques ça va sans dire), de dessins, de portraits, d'affiches, d'extraits de BD ou de storyboard. Il y a même un bestiaire, sans oublier quelques pages d'un journal secret d'Oscar Wilde, entre autres éléments.

Une chose est sûre, on est ici avec du beau monde, et le plaisir de l’œil est intense, du genre de celui qu'on peut ressentir en lisant les livres ou en visitant les délicieuses expositions de Camille Renversade (pour les amateurs).

On peut lire (parcourir) pour le plaisir d'un voyage dans un monde parallèle ou s'inspirer de tout ou partie pour créer un (des) scénario(s) de jeu de rôle. Dans les deux cas, le voyage sera dépaysant.

La société des vieilles têtes à longs chapeaux, Foveau, Langlumé

Riding the Crocodile - Greg Egan


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

"Riding the Crocodile" est une nouvelle de Greg Egan (lisible gratuitement). Elle se situe dans l'Amalgame, l'univers de son grand roman Incandescence ; Feyd Rautha l'explique fort bien.

En deux mots, l'Amalgame est une fédération de mondes très loin dans notre futur. Des millions de monde sont peu ou prou habités par des milliers d'espèces intelligentes qui vivent en bonne intelligence. Il faut dire que la compétition pour les ressources est chose du passé, l'Amalgame est, comme la Culture de Banks, une société post-scarcity. Tout est accessible à tous et imprimable par tous, pour peu qu'on n'exagère pas sur la quantité d’énergie qui sera nécessaire pour ce faire (et même en cas d'exagération, des consensus locaux peuvent décider d'accorder l'énergie demandée si l'usage qui en sera fait est considéré comme valide par la communauté concernée).

La vitesse de la lumière étant une limite incontournable, les voyages dans l'Amalgame prennent des temps énormes, rendus partiellement supportables par le fait que, dans cet univers transhumaniste, l'immortalité est chose banale. Le plus efficace pour voyager est néanmoins de transmettre sa conscience numérisée (à la vitesse de la lumière donc, ce qui est plus rapide mais encore bien long) jusqu'à un récepteur qui peut, si on souhaite ne pas rester virtuel à l'arrivée, l’implanter dans un nouveau corps (cf. Carbone modifié). Et si on veut aller sur un monde inhabité ou dans l’espace profond, il suffit d’y envoyer préalablement des machines qui fabriqueront récepteur et lieu de vie virtuel ou réel afin que tout soit prêt quand le faisceau de données arrivera ; c'est un peu plus long mais ça fonctionne aussi. Dans l'Amalgame, Sky is the limit est devenu une expression obsolète.

La seule ressource un peu rare dans l'Amalgame est donc le temps, et même lui ne l'est guère. Mais on a beau avoir l'éternité devant soi, il faut parvenir à la remplir ; c'est un problème que connaissent bien tous les vampires, Anne Rice l'a montré à merveille. Pour Egan, c'est l'amour, l'exploration de soi ou du monde, la réalisation de projets concrets qui peut remplir l'éternité. Mais il arrive un moment néanmoins où beaucoup commence à devenir trop, où chaque nouveauté rencontrée ressemble à peu de choses près au souvenir qu'on a d'une chose ancienne.

« Durant leur dix mille trois cent neuvième année de mariage, Leila et Jasim commencèrent à envisager de mourir », cet incipit vaut bien celui du Vieil homme et la guerre de Scalzi.
Mais avant de mourir, Leila et Jasmin se donnent une dernière envie à satisfaire. Aller voir de plus près ce qui se passe dans le mystérieux Bulge, le centre de la galaxie avec lequel il n'a jamais été possible d'établir le moindre contact. Est-il habité ou pas ? L'a-t-il été ? Y a-t-il quoi que ce soit de neuf à découvrir sur place (autrement dit en bordure, car on ne peut pénétrer à l'intérieur) ?
C'est la tâche que s'assignent Leila et Jasmin, le dernier geste qu'ils feront avant de mourir. Ils ignorent encore qu'ils vont initier un mouvement d'intérêt galactique pour ce Bulge auquel plus personne n'accordait d'attention, et qu'ils consacreront un temps particulièrement long à ce chant du cygne – bien plus long que la durée totale de leur mariage au moment où ils décidèrent de tenter l'aventure avant de mourir enfin.

"Riding the Crocodile" est un bon exemple du meilleur que peut produire Greg Egan. Grande rigueur scientifique, champ de jeu colossal tant dans l'espace que dans le temps, et ici – comme plus souvent qu'on ne le croit – une vraie émotion, soutenue par des personnages au destin tellement singulier par rapport à ce que sont nos limitations.
"Riding the Crocodile" est un texte sur l'ennui qui guette la longue vie, un texte sur l'amour qui résiste au temps et se consolide dans l'action commune, un texte sur la manière de remplir sa vie de sens et pas seulement de durée, un texte sur la volonté d'aller toujours plus loin, d'aller voir derrière la porte ce qui s'y cache et qu'on ne connaît pas. On pourrait profiter de la vie et ne pas chercher à savoir, on pourrait se désintéresser du mystère, mais ce serait moins excitant, la dernière femme de Barbe-Bleue me comprend.
"Riding the Crocodile" est finalement, peut-être, un texte existentialiste. C'est en tout cas un bien beau texte à lire.

Riding the Crocodile, Greg Egan

samedi 9 novembre 2019

Interview Utopiales : Ada Palmer


Ada Palmer est à l'origine de la quadrilogie futuriste Terra Ignota (work in progress - 3 sortis VO, 1 dernier fini VO et à sortir, 1 sorti VF au Bélial, les autres à venir), un monument de pertinence et un futur classique imho.
De passage aux Utopiales elle a accepté de répondre à quelques questions. Avec bonne humeur, sourire, et grande rigueur.

Bonjour Ada, d'abord, laissez-moi vous dire mon admiration pour Terra Ignota. Elle est énorme.
Vous êtes historienne, spécialiste de la Renaissance et des Lumières, vous enseignez à l'université, comment avez-vous décidé d'écrire un cycle de SF ?

En fait, c'est dans l'autre sens que ça se passe. Etre historienne et écrire de la SF est arrivé dans l'ordre inverse. Je veux écrire de la fantasy et de la SF depuis mon enfance. J'ai écrit, très jeune, de petits bouts de textes. Et j'ai fait de l'histoire parce que je m'intéressais aux autres mondes et à la forme que pouvaient prendre d'autres mondes. Faire de l'histoire est le meilleur moyen d'étudier ces possibilités car c'est s'intéresser aux autres formes que le monde a pris. Devenir historienne était le chemin le plus naturel pour une amoureuse de fiction de genre.

Pouvez-vous décrire en quelques mots le monde que vous avez créé ?

Le 25ème siècle que je décris est un monde unifié par un réseau de voitures volantes qui permettent d'aller de n'importe quel lieu à n'importe quel autre en deux heures maximum. Alors dans ce monde il est parfaitement normal de vivre à Nantes, de travailler à Tokyo et d'avoir une réunion à Johannesburg. Et votre conjoint peut aussi vivre à Nantes et avoir des réunions en Antarctique. Tout ceci est normal.

Quand ceci est la norme depuis plusieurs générations, il n'y a plus de raison que votre lieu de naissance détermine votre identité politique. C'est en partie la cas de l'UE aujourd'hui ; vous pouvez être né dans un premier pays, votre conjoint dans un deuxième, vivre dans un troisième en élevant vos enfants qui sont nés dans un quatrième. Les gens se déplacent. Alors votre identité est moins déterminée par le lieu où vous vivez que par le lien le plus fort que vous ressentez pour une identité donnée. Dans un monde de voitures volantes, les nations sont sans frontière et chacun choisit d'être de la nation dont il partage les valeurs plutôt que d'être coincé dans sa nation de naissance ou de résidence.

A propos de l'UE justement, dans Terra Ignota l'Europe est la plus ancienne des Ruches. Au vu des développements récents que sont le Brexit ou la montée des démocraties illibérales de l'Est, ne craignez-vous pas d'avoir été un peu optimiste sur la capacité de l'Europe à durer ?

Non (grand sourire). Il y a toujours du tumulte en Europe. Et si vous regardez l'Angleterre, il y a eu ce swing contre l'Europe mais il y a aussi un back-swing. Des citoyens européens vivent en Angleterre et des Anglais souhaitent rester citoyens de l'UE. Pour le première fois des politiciens discutent sérieusement de la possibilité de jouer avec la citoyenneté et des citoyens demandent sérieusement « Pourquoi ne pourrais-je pas conserver ma citoyenneté européenne même si l'Angleterre sort ? », ce droit pourrait-il être accordé aux étudiants par exemple ? Ce swing a amené des gens à se demander bien plus qu'avant ce que l'UE leur apporte, ce qu'elle fait pour eux, alors pour chaque personne réactionnaire anti-européenne il y a aussi des gens qui réfléchissent à ce qui est précieux pour eux dans cette union. Le Brexit est-il négatif, oui, mais il est positif aussi s'il a comme effet secondaire que cette réflexion arrive. Des gens coincés dans la faiblesse économique et politique qu'amènerait le Brexit verraient à quel point l'Union est précieuse. Je ne souhaite pas que ça arrive car ça représenterait des souffrances mais je pense que nous ça nous donne (et donnera) l'occasion de tester et de prouver par l’exemple l'importance de ce genre d'union.

Vous avez dit que vous vouliez créer un monde aussi différent du nôtre que le nôtre le serait pour un homme de la Renaissance. Quelles sont les tendances majeures que vous avez choisies de développer à partir de notre époque ?

Il y en a beaucoup. D'abord la famille. La famille contemporaine, nucléaire, avec le père, la mère, les enfants, dans un logement, est une forme très récente de famille qui est devenue dominante il y a cent ans maximum, et qui est déjà mise en défaut quand les deux parents travaillent. Dans la plus grande part de l'histoire, la famille était beaucoup plus large. Je ne sais pas exactement à quoi ressemblera la famille dans l'avenir mais je sais qu'elle ne ressemblera pas à la famille nucléaire. Elle devra changer encore, s'adapter. J'ai imaginé une manière dont elle pourrait évoluer vers un groupe d'amis vivant ensemble et élevant ensemble les enfants – comme le font déjà un certain nombre de personnes. Ca pourrait être aussi une unité familiale avec plus de générations, une famille étendue comme ça l'était dans le passé. Encore autre chose, beaucoup de possibilités.

Alors ce que j'ai fait c'est me demander : Qu'est ce qui est instable aujourd’hui ?

La famille est instable.

Le genre est instable, des pays différents évoluent dans des directions différentes à ce sujet, la langue aussi, « devons-nous dégenrer le langage, le genrer plus, faut-il utiliser plus de féminisation, ou au contraire pas de féminisation ? » Les pays évoluent dans des directions différentes. Alors je ne sais pas ce que sera le genre dans l'avenir mais je sais qu'il changera car il est instable.

La citoyenneté est instable du fait des transports quasi instantanés.

Les langues changent. L'anglais devient de plus en plus une deuxième langue universelle. Il y a aujourd'hui plus de gens qui utilisent l'anglais comme seconde langue que de gens dont c'est la première langue. Cela permet à n'importe qui de communiquer avec n'importe qui d'autre. Un tel langage « universel » (lingua franca ?) a déjà existé dans le passé. Le grec l'a été dans le monde antique, le français aussi pour un temps. Et si cette évolution menace les langues minoritaires, elles gagnent aujourd'hui une vigueur nouvelle grâce aux communautés online. Même si votre communauté est petite vous pouvez avoir une fenêtre de chat ouverte et y discuter dans votre langue maternelle avec des amis qui se trouvent sur un autre continent. Là aussi l’évolution est ambivalente. Mais, oui, les langues changeront.

Il y aura encore bien d'autres choses. La mode sera différente, les loisirs, les impôts, la santé, etc. La thérapie génique et les modifications génétiques permettront d'allonger beaucoup l'espérance de vie.  Comme je n'écris pas de la non-fiction, je n'explique pas comment ça fonctionne, je dis juste quels en sont les effets.


Comme beaucoup d'autres auteurs contemporains vous créez un monde dans lequel les Etats-nations sont très affaiblis. En effet, dans notre monde, ils sont fragilisés par le supranational et le local, mais en même temps, des résurgences nationalistes fortes existent, par exemple, en Russie, en Turquie, aux USA même. Dans quel sens voyez-vous les plateaux de la balance pencher à l'avenir ?

Dans Terra Ignota, les Etats-nations sont devenus les strates-nations. Cela veut dire que si vous vous sentez une forte affinité avec une nation, sa langue, sa culture, ses valeurs, vous « signez » pour en être, volontairement. Puis, si vous voulez que votre système politique participe de cette nation vous rejoignez une des deux Ruches qui autorisent cette double affiliation, à savoir Europe ou Mitsubishi qui sont organisées par nations. Mais si vous ne voulez pas que ça soit une partie de votre identité politique, vous n'y êtes pas obligé. Vous pouvez décider que le cœur de votre identité réside dans les sports (Ruche : Humaniste), ou que votre projet principal est de terraformer Mars (Ruche : Utopia), etc.

Le thème central de Terra Ignota est la liberté de choix et l'autodétermination politique. Alors les nations sont toujours là et elles sont toujours puissantes ; et si vous voulez être gouverné par les lois de votre nation (strate), vous pouvez le faire, vous avez toujours votre leader national, votre langue nationale, votre équipe olympique nationale, mais pour ceux qui préfèrent le système global, ces allégeances s'estompent.

Néanmoins, il ne faut pas confondre. Le système global n'est pas comme celui de Star Trek avec un « Etat » mondial, l’Alliance est plutôt un moyen de « lubrifier » l'ensemble, un système d'équilibrage des forces comme l'ONU pourrait/voudrait l'être, mais elle ne surpasse pas les Ruches qui continuent d'agir de nombreuses façons.

A propos de l'Alliance, elle instaure une forme de système lockien (droits humains fondamentaux, gestion rationnelle des conflits). Cela semble être l'utopie d'un monde sans politique internationale. Etait-ce votre vision ?

Et bien, les Ruches – et les nations européennes aussi, y compris dans leur définition élargie puisque le Canada, les Philippines ou la Nouvelle-Zélande ont rejoint l'Union – sont en compétition les unes avec les autres. Les pays européens sont en compétition pour le pouvoir dans l'Union. Et les Ruches sont en compétition « économique », mais c'est aussi une compétition pour gagner des citoyens, en étant les plus attirantes possibles. Plus une Ruche a de citoyens, plus elle est puissante, plus elle perçoit d'impôts, plus elle contrôle de territoire. Alors même si dans Terra Ignota le capitalisme est à l’arrière-plan, les Ruches sont en compétition pour les citoyens de la même manière que les firmes globales d'aujourd'hui le sont pour les consommateurs. Et de même que Apple et Google peuvent s'opposer pour avoir le plus d'acheteurs de téléphones en ayant les meilleurs produits et les meilleures publicités, les Ruches s'opposent les unes aux autres en ayant les meilleures politiques publiques.
Et c'est différent de la situation d'aujourd'hui car chacun a la liberté de sortir (d'une entité politique). Aujourd'hui on peut émigrer, mais ça prend des années, de l'argent, du temps, et il faut quitter sa maison, son pays, son boulot, ses amis, puis il faut trouver un nouveau boulot, le tout constitue un énorme sacrifice. Mais dans Terra Ignota, il ne faut que quelques secondes pour quitter sa « nation » et un adopter une autre ; ça change tout à la façon dont les entités politiques vont chercher à se rendre attirantes.


Au début, Terra Ignota paraît utopique. Puis on réalise rapidement qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Qu'est ce que ça dit sur la nature humaine ? Et sur l'utopie ?

En fait, dès les premières pages on sent que ce n'est pas utopique car les premières pages parlent de censure, de qui a droit de voir et de connaître le document (dont il est question dans le récit) ; ça pue la dystopie – nous associons toujours la censure à Orwell et à la dystopie. Et pourtant ce futur semble aussi excellent. C'est donc un étrange hybride entre l'utopie (liberté, longue vie, prospérité, courte semaine de travail) mais il y a aussi la censure, les restrictions religieuses, etc.

C'est aussi l'allure qu'aurait notre monde vu par quelqu'un du passé. Si on montrait notre présent à Voltaire, il verrait une longue espérance de vie, la polio et la vérole éradiquées, la possibilité de traverser l'océan en une journée, l'alunissage des Apollo, des vêtements très bon marché, une quantité incroyable de nourriture (même si elle est répartie de façon très injuste), et en même temps, il verrait que des gens meurent de faim, qu'il y a encore des guerres et de la violence religieuse, que certains utilisent encore la torture judiciaire – Voltaire a milité contre la torture judiciaire, elle a beaucoup reculé à son époque et nous avons fait si peu de progrès depuis. Alors pour lui notre monde serait aussi un drôle d'hybride entre parfait et terrible ; c'est à ça que ressemble notre monde vu par quelqu'un du passé.

Le point de vue dicte l'interprétation ?

Oui. C'est comme quand on va d'un lieu à un autre. On peut passer d'un pays où la santé est gratuite à un où elle est payante, d'un pays où le logement est fourni à un où il faut payer des années de remboursement, de l'éducation gratuite à l'éducation payante, etc. Et on peut être choqué par ces changements observés. C'est en passant des frontières, en allant d'un lieu à l'autre qu'on réalise les différences et qu'on prend conscience de réalités auxquelles on n'avait jamais fait attention (ce que Balandier appelle le détour anthropologique). J'ai voulu montrer un monde qui a des excellences et des défauts, comme le nôtre en a aussi, comme tout pays étranger peut sembler à la fois utopique et dystopique.

Dans les romans, raison d'Etat et secret, d'une certaine manière, permettent au monde d'exister. On se sent parfois dans un monde utilitariste benthamien. Alors, qu'est ce qui est admissible pour obtenir un monde souhaitable ?

C'est une question qui est développée progressivement dans les livres. Et il n'y a pas que de l'utilitarisme benthamien mais aussi de l'utilitarisme machiavélien et de l'utilitarisme hobbesien. Cette question devient de plus en plus centrale dans les livres dans une sorte de macro-version du problème du trolley. Est-il juste de tuer une personne pour en sauver cinq, ou cinq cent mille ou un million ? Non, la réponse n'est pas de tuer une personne pour en sauver cinq cent mille mais de chercher à trouver une meilleure solution qui n'implique pas ce dilemme puis de se tenir à ce niveau plus élevé de décence. C'est là que l'UE et les Lumières reviennent en jeu, un des projets de Voltaire et des Lumières était de trouver de meilleures solutions avec de plus hauts standards moraux que ceux de la génération précédente. On verra des dialogues où certains disent qu'il vaut la peine de tuer une personne pour en sauver cinq cent mille, d'autres qu'on peut le faire si c'est la seule solution, mais ce n'est jamais la seule solution, et le dire, c'est là qu'arrive la faillite morale.
Un des points centraux des livres est celui-ci : « Est-il juste de sacrifier un monde pour en faire naître un meilleur ou en préserver un meilleur à naître ? », c'est une question capitale.

Prenons votre question, « Est-il juste de détruire un monde pour en créer un meilleur ? ». Deux questions : qui décide ? Et qu'est ce qu'un monde meilleur ? Parce que peut-être que votre meilleur monde n'est pas le mien.

Ca dépend. Il y a certaines choses sur lesquelles nous pouvons sûrement tomber d'accord. Disons qu'un monde dans lequel la durée de vie moyenne augmente de 20 ans peut nous convenir à tous deux. Comme un monde dans lequel les réalisations humaines, artistiques par exemple, sont plus sures et courent moins de risques d'être détruites. Il y a bien sûr beaucoup de choses sur lesquelles nous pouvons encore discuter. Un monde peut être meilleur pour les élites et pire pour ceux qui n'ont pas le pouvoir. Beaucoup de merveilleux livres abordent cette question. Le cycle Centenal de Malka Older aborde merveilleusement cette question. Mais il y a des mondes meilleurs qui peuvent l'être pour tous et c'est ce sur quoi nous pouvons tomber d'accord.

C'est une approche rawlsienne ?

En effet, oui.

J.E.D.D. Mason, un personnage complexe. On peut le voir comme un roi philosophe ou comme un avatar du Léviathan de Hobbes. Qu'est-il vraiment ?

Les deux. C'est une personne si étrange, avec une si étrange relation au monde. La question pourrait être celle de son pouvoir politique. Imaginons une personne moyenne née dans la même situation que J.E.D.D., disposant des mêmes connections et du même pouvoir, il serait peut-être le Leviathan. Mais ce n'est pas le cas de J.E.D.D. parce qu'il a une psychologie tellement différente de celle de toutes les autres personnes vivantes. Alors il est parfaitement juste de le qualifier de Léviathan mais les Utopiens sont tout aussi justes quand il l'appelle l'Alien car c'est ce qu'il est, ce que sa psychologie fait de lui. Bien plus loin en étrangeté que le plus étrange que nous ayons jamais rencontré.

Si on le compare à Eureka, l'« immuable » qui est connectée en permanence à un ordinateur et dispose de sens que nous ne pouvons pas comprendre, elle est encore bien moins étrange que J.E.D.D. en dépit du fait qu'il semble normal et que ses sens semblent normaux ; mais quand on lui parle on réalise immédiatement qu'il est absolument différent.

Rencontrer J.E.D.D. ressemble à une situation de Premier Contact, mais ici l'alien se trouve propulsé au cœur du jeu politique. Et pourtant quand tu le côtoies vraiment, tu en viens à le considérer non plus comme une entité politique mais comme une entité éthique, à remarquer qu'il préfère te parler pendant des heures de la Vérité plutôt que du Politique, en dépit du fait que, par ailleurs, il est à même de diriger le monde.

Alors oui, j'ai volontairement combiné tous ces niveaux, le Léviathan, l'alien, le prince philosophe, joints dans cette situation inédite qui est entre le Premier Contact et la prise de contrôle politique du monde.


Le bordel de Madame n'est-il qu'un hommage au Sade de Justine et de la Philosophie dans le boudoir ou y a-t-il une autre agenda à sa présence ?

Un hommage, oui, absolument. Mais aussi à d'autres œuvres comme Les liaisons dangereuses par exemple, toute cette littérature du XVIIIe siècle qui parvenaient à en exprimer la sexualité manipulatrice, transgressive, et extrêmement genrée. Et j'ai pense qu'il était intéressant de reprendre ces éléments sous une forme « armée » (weaponized) dans une société future bien moins accoutumée à un usage très genré de la sexualité.

Mais vous savez, on peut marcher aujourd'hui dans la rue, passer devant un sex-shop, et y voir des corsets XVIIIe/XIXe, ou encore des versions pour hommes qui tentent d’être transgressives en mixant corseterie et genre masculin. Vous voyez, nous avons aujourd'hui une obsession des obsessions sexuelles de cette époque, et nos jeux de genre transgressifs jouent sur les tropes de ces sexualités XVIIIe, de ces modes, de ces mises en scène de genre.

Alors, j'ai pensé à quel point une utilisation manipulatrice et égoïste de ces tropes serait puissante et destructrice si elle survenait dans une monde largement dégenré qui ne dispose plus des moyens d'interpréter ou de se protéger contre ces techniques de manipulation.

Parce que le futur de Terra Ignota est un monde qui pense qu'il gère enfin bien les questions de genre ; mais qui se trompe. J'ai imaginé un futur dans lequel le féminisme, l'égalité, la prise en compte des genres non-binaires ont progressé. Ils ont progressé pendant presque un siècle, puis survint cette terrible guerre mondiale climatique à laquelle les personnages se réfèrent comme à leur passé. On décida alors que les questions de genre étaient réglées, qu'il n'y avait pas plus à faire dans le domaine, qu'on ne parlerait plus de genre, qu'on n'utiliserait plus la catégorie, et qu'ainsi toutes les structures mentales liées à la linguistique des genres disparaîtraient et les inégalités avec. Car elles ne sont évidemment pas biologiques. Nous les transmettons inconsciemment parce qu'elles nous ont été transmises. Parce que quand un petit garçon se salit en jouant dans la boue nous le félicitons et que si c'est une fille nous lui reprochons d'avoir sali ses beaux habits. Nous le faisons sans le vouloir. Et le futur de Terra Ignota le fait encore sans le vouloir mais arrive à se mentir à lui-même en pensant qu'il ne le fait pas.

Un des points importants des livres est de montrer à quel point il est difficile pour une société de réaliser qu'elle gère mal les questions de genre. Quand on voit le proto féminisme de la Renaissance puis des Lumières, on est surpris de voir à quel point il est empli de préjugés, de stéréotypes, sur les rôles ou les caractéristiques des femmes et des hommes. C'est une littérature que nous pouvons trouver, en dépit de son projet, incroyablement sexiste. Elle est loin de nos standards actuels. Et il faudra plus d'un siècle et demi pour mettre ces stéréotypes en question alors qu'on réfléchissait pourtant déjà à plus d'égalité.

Il est très difficile, très long, très lent, pour une culture, de voir son problème. Je raconte une culture qui réalise lentement et douloureusement qu'elle a un problème et à quel point ce problème sera difficile à traiter.

Quand le narrateur, Mycroft, parle de genres, c'est toujours étrange et inconfortable car on réalise qu'il ne sait pas aborder ces questions. Personne ne lit ce livre en trouvant confortable la manière dont le genre est traité. Ni moi, ni vous, ni les féministes, ni les non-féministes. Le genre dans les livres est néfaste, instable, inconsistant, et confus, car le silence qui l'entoure fait qu'il n'est jamais étudié ni adressé ; et c'est aussi ce qu'il était fondamentalement dans nos sociétés avant que nous commencions à y réfléchir vraiment et que nous réalisions à quel point les premières idées sur le sujet étaient ineptes. Mycroft a ce même problème d'inadéquation à la chose, mais il est aussi inadéquat que Mary Wollstonecraft quand elle abordait ces questions.

Par exemple, il change le genre des gens en fonction de leurs actes.

Oui, et aussi en fonction de ce qu'il croit comprendre de leurs personnalités.

J'ai trouvé que vos livres étaient très balancés. Utopie/dystopie, bonne/mauvaise gestion du genre, actes acceptables/actes condamnables. Est-ce le point central de vos livres ? L'ambivalence des choses ? Vos livres forment-ils une disputatio ?

On est certainement à un point médian entre utopie et dystopie. Le point je crois est de dire que les gouvernements peuvent s'améliorer, que les sociétés peuvent s'améliorer mais que c'est toujours difficile et lent.

Prenez par exemple le programme spatial de Terra Ignota. La terraformation de Mars en est à la moitié d'un projet de cinq siècles, il y a des cités sur la Lune et en orbite. Et c'est tout. Alors que Star Trek est censé se passer 150 ans après Terra Ignota (!). Dans la réalité, les choses se passent beaucoup plus lentement parce qu'elles sont beaucoup plus difficiles.

C'est vrai pour toute évolution historique. L'idée de progrès anthropogénique n'est pas nouvelle. Elle devient majeure au début du XVIIe, on ne l'a pas vraiment avant. C'est un temps de révolution scientifique, on y étudie toutes les sciences, on découvre la gravité, on examine aussi les lois, on pense à des constitutions plus rationnelles, alors on pense que tout va très vite et que tout va continuer à aller très vite et que beaucoup d'innovations arriveront rapidement. Et puis le XVIIIe nous montre la masse de tout ce que nous ne savons pas et quelles conséquences terribles ont les expériences sociales. Nous avons appris assez sur l'hygiène pour savoir qu'il faut laver nos mains ce qui transmet, comme effet secondaire, la polio.

Nous sommes dans les années 2000, et d'après la SF des années 50/60 nous devrions avoir des bases sur la Lune, visiter d'autres planètes ou galaxies, nous déplacer en voiture volante ou au moins trottoir roulant. Toutes ces choses n'existent pas. Nous avons les mobiles, la communication instantanée, nous allons parfois sur la Lune, et nous parlons de peut-être envoyer quelqu'un, un jour, sur Mars. La réalité est énormément plus lente.

On pourrait dire la même chose pour le féminisme ou les droits civiques. Des années 50 à 70 beaucoup de choses (le droit notamment) ont avancé très vite et il semblait que la victoire était proche. Et ce n'est vraiment qu'à partir des années 2000 qu'on a réalisé que ça allait moins vite que prévu, que quand des enfants jouaient on les traitait différemment, qu'il fallait éduquer. Et si c'est une question d'éducation, ça veut dire que la victoire ne sera pas pour cette génération, elle sera au mieux pour la génération suivante. C'est très difficile à accepter. Que ce soit pour le féminisme ou pour s'installer sur la Lune, ça ne sera pas pour notre génération, alors qu'il y eut une promesse pour notre génération. C'est douloureux.

Alors c'est un des points du livre. Si dans 500 ans nous avons une espérance de vie plus longue, une politique bien meilleure mais pas parfaite, beaucoup d’autodétermination mais aussi encore un peu de déterminisme, ça sera mieux mais pas parfait. Si le 25è siècle devait ressembler à ça, qu'en penseriez-vous ? Aurez-vous envie de travailler au progrès social ou scientifique ? Penserez-vous comme Voltaire que ça vaut la peine de se dédier à ce progrès ? Penserez-vous que ça vaut tous les sacrifices qu'il faudra faire ? Même en sachant que vous créerez un meilleur futur mais qui sur certains points ne sera pas meilleur, qui parfois aussi ne correspondra pas à ce que vous voudriez ? Mais qui en sera proche. Est-ce assez pour valoir l'effort ?

Nous n'aurons pas le futur de Terra Ignota, ce n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Nous pouvons néanmoins espérer avoir (et œuvrer à) un meilleur futur mais en sachant qu'il ne sera pas parfait et que sur certains points qui nous importent il aura peut-être échoué, ou que même il pourra nous mettre mal à l'aise. La question à se poser est : ce futur vaut-il les sacrifices et les efforts qu'il coûte ? C'est la question, qu'on pense au futur proche ou à un avenir galactique.

C'est lent car nous sommes socialisés par une génération précédente qui elle même l'a été par une précédente encore.

Oui, c'est le point. C'est lent et difficile. Les dystopies comme Hunger Games sont finalement optimistes. On prend un monde pire que le nôtre et on raconte qu'une révolution va remettre tout à l'endroit et amener un monde bien meilleur. C'est très optimiste. La réalité est plus lente et plus difficile, elle amène le mieux mais pas la perfection. C'est difficile à encaisser mais c'est ça.

Un énorme merci à Ada Palmer pour sa gentillesse, son sourire, sa disponibilité.

Le cimetière - Gerard Guix


"Le cimetière" est un roman dystopique du Catalan Gerard Guix. Il se passe dans une dictature si cruelle qu'on n'a même plus le droit d'y enterrer ses chers disparus.
Est-il bien nécessaire ?

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 97, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Dans un futur où le changement climatique et une catastrophe nucléaire ont réduit les espaces habitables, la surpopulation met en péril la vie. Il est devenu obligatoire d'incinérer les morts sous peine d'un terrible châtiment pour ceux qui tenteraient de les faire enterrer. Les familles peuvent pleurer leurs défunts dans des cimetières virtuels, les suicides sont fortement encouragés, les relations sexuelles non virtuelles et les grossesses sont interdites. Isobel jeune femme rebelle qui veut enterrer sa mère va s'éprendre de Travis, le gardien du cimetière, jeune homme fascinant qui n'est peut-être pas ce qu'il prétend être...
Gerard Guix est un écrivain catalan né en 1975. "Le cimetière" est son premier roman 'traduit'.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 3 novembre 2019

Deux Prix pour Le Bélial aux Utopiales 2019


AUX UTOPIALES 2019, ON PEUT DIRE, JE CROIS, QUE LE BÉLIAL A BIEN GAZÉ.
THUMBS UP BUDDIES !


PRIX VERLANGER POUR :
LES MEURTRES DE MOLLY SOUTHBOURNE DE TADE THOMPSON



PRIX UTOPIALES POUR:
HELSTRID DE CHRISTIAN LÉOURIER
(dont je livre dessous ma chronique Bifrost en avance, mais ça s'impose)
(en tout petit, comme ça ça se voit moins ; plus, j'invoque un privilège de clergie)


Helstrid est une novella de SF de Christian Léourier. C'est aussi le nom de la planète très inhospitalière sur laquelle se déroule le récit. Une atmosphère saturée d'alcane, des vents approchant les 200 km/h, des températures inférieures à -150 °C, Helstrid a tout pour qu'on ne s'y pose pas. Mis à part des ressources minières. ; voilà pourquoi la Compagnie l'exploite. C'est sur Helstrid que travaille Vic, avec quelques autres aux motivations variées – argent, goût de l'aventure, de la découverte, ou encore, dans le cas de Vic, la volonté de se refaire une vie après une rupture douloureuse. Car si les contractuels ne passent que peu d'années sur Helstrid, le voyage aller-retour – en hibernation – prend cinquante ans. Quand il reviendra sur Terre, Vic, enrichi, retrouvera un monde différent et un entourage vieilli ou décédé.

Pour l'instant en tout cas, Vic est sur Helstrid et il doit convoyer du ravitaillement à un avant-poste qui en a grand besoin. C'est à bord du convoyeur Anne-Marie qu'il va s'élancer vers l'antenne N/2, accompagné par les convoyeurs automatiques Béatrice et Claudine. De fait, pour cette mission, Vic ne sert à rien, les trois IA des véhicules gèrent seules trajet et pilotage, la présence humaine n'est contrainte que par un protocole désuet. Durant la quarantaine d'heures prévue pour le voyage, Vic aura donc le temps de s'interroger sur le sens de la vie. Mais voilà que les incidents se multiplient, que la survie même de Vic devient douteuse, et que l’interrogation existentielle prend une tournure terriblement actuelle.

Ayant fui le souvenir d'une femme aimée qui l'a quitté sans explication, Vic réalise trop tard que, si loin qu'on aille, ce n'est jamais qu'avec soi qu'on part, et qu'à destination ne se trouve nul autre que soi-même. Arpentant le sol glacé d'un monde encore plus dangereux qu'il ne l'imaginait, Vic n'est pas un héros. Il n'est qu'un homme seul, perdu au milieu d'un enfer environnemental, un nobody contre qui une planète largement inconnue s'acharne, un solitaire forcé d'accorder sa confiance, jusqu'à lui confier sa vie, à une IA qui dit faire de sa sécurité sa priorité. Guide et planche de salut à la fois, Anne-Marie sait être une compagne compatissante durant ces quelques jours d'effroi. Amicale, prévenante, rassurante, conversant volontiers, elle disserte sur la conscience et la perception, jusqu'à prouver à Vic qu'entre son moi numérique et celui, biologique, de son passager les différences sont moindres qu'il ne le croit. Sur la fin, alors que tout est encore en balance, Vic fera preuve de dignité et de courage, des caractéristiques humaines qui contrastent avec la rationalité tranquille de l'IA.

Lisant Helstrid, le lecteur passera plus de cent pages en compagnie du couple improbable formé par Vic et Anne-Marie. Et il en sortira éprouvé car Vic est un personnage que sa détresse rend attachant au point qu'on tremble pour lui quand le danger arrive. L'homme et l'IA vont de Charybde en Scylla, la tension ne cesse de monter jusqu'à l'insupportable, on se croirait parfois dans Le salaire de la peur.

Léourier raconte ici une très belle histoire pleine de tension et d'humanité – une sorte de Vieil homme et la mer de l'espace. Il offre une de ces histoires old school qui mettent le focus sur l'homme face à l'adversité, qui l'obligent à se mettre au clair avec ce qu'il est, qui oublient pour un temps société et politique. Une histoire reposante, en somme, par la simplicité de ses enjeux, et en même temps terriblement implicante par l’énormité de ceux-ci – pour le héros menacé du récit comme pour le lecteur qui prend fait et cause pour lui au point que sa tension artérielle augmente au rythme du sien.
Must-read.

mardi 29 octobre 2019

Les Utopiales de Schrödinger


Pour l'instant, les Utopiales, pour moi, c'est ça.

Mais ça pourrait devenir ça :


SNCF, c'est possible.

lundi 28 octobre 2019

American Elsewhere - Robert Jackson Bennett - Retour de Bifrost 92


Publié en 2013, lauréat du Shirley Jackson Award la même année, "American Elsewhere" arrive en France au sein de la trinité inaugurale de la nouvelle collection Albin Michel Imaginaire.

Ici et maintenant. Mona Bright est une vraie badass, une femme à la dérive aussi. Ex-flic, ex-épouse, ex-future mère, Mona traîne de lieu en lieu, et de coup d'un soir en coït vespéral, sans attache ni foyer. Il faut dire que sa vie n'a jamais été facile, entre un père aussi dur que peu amène et une mère schizophrène qui a fini par se suicider. Alors quand Mona reçoit un message lui annonçant le décès du vieux, elle se rend aux obsèques avec comme seul projet de toucher un maigre héritage avant de reprendre la route.

Quelle n'est donc pas sa surprise lorsqu'elle apprend que sa mère, Laura, avait une maison dans la petite ville de Wink – au Nouveau-Mexique –, qu'elle en est héritière, et qu'une photo trouvée lui laisse entrevoir un autre moment de la vie de celle-ci, un moment de joie et de vie normale qui prouve à Mona que sa mère n'a pas toujours été la frêle loque triste qu'elle a connue. La jeune femme part alors pour le Nouveau-Mexique, en quête de son héritage et de l'histoire perdue de Laura. Elle y arrive au beau milieu d'un enterrement et va y trouver bien plus que dans ses rêves les plus fous.
Aucun spoiler jusque là donc stop !

"American Elsewhere" est un roman envoûtant.

Le lecteur sera intrigué, inquiété, et rapidement captivé par les mystères qui entourent la petite ville et la biographie de Laura. Il voudra savoir. Il tournera les pages compulsivement, emmené par l'étrangeté des situations et des personnages, la quête existentielle de l'aimable Mona, la volonté de découvrir qui ose ajouter du trouble à un lieu déjà visiblement troublé – un lieu hors du temps (entre architecture Googie et design Mid-century Modern) où règne la peur et la pratique surprenante des « arrangements ».

Il sera séduit aussi par l'écriture caustique de l'auteur (ses descriptions d'obsèques, de grossesse, ou de libido adolescente sont succulentes). Le lecteur averti aura en plus le plaisir de reconnaître quantité d'influences et de les voir converger vers Wink, sans avoir jamais la certitude de tenir la bonne interprétation. Il y a dans ce roman du King et du Gaiman, voire du Scott Hawkins. On se croit parfois dans Stepford Wives ou dans un épisode de Twilight Zone. On lorgne du côté de Lovecraft.

Mais surtout c'est Twin Peaks qui vient à l'esprit, ou Lynch plus généralement. La petite ville proprette, parfaite, amicale et policée (qu'on dirait sortie d'une illustration de Rockwell) cache une arrière-boutique bien différente ; on y perçoit vite le malaise qui l’imprègne et les secrets larger than life qu'elle dissimule derrière une façade de perfection formelle, comme à Twin Peaks (dont l'héroïne perdue s'appelle Laura comme ici), comme à 'Blue Velvet' Lumberton (où un fragment d'identité trouvé par hasard est le fil qui permet de dénouer, avec grande violence, l'écheveau des secrets), comme dans ces histoires à temps bouleversé que sont Mulholland Drive ou Lost Highway. On croise même les lapins d'Inland Empire !

"American Elsewhere" est donc un roman weird déjanté qui intrique quantité de genres et d’influences pour (presque) le meilleur et raconte une histoire tourmentée d’héritage, de révolte filiale, et d’abîme qui finit toujours par rendre le regard qu’on lui adresse.
Pour être exhaustif, on peut regretter une longueur peut-être excessive, des révélations trop explicites pour le genre, ou une fin qui paraît un peu facile (et c’est écrit au présent, on aime ou pas). Défauts véritables mais défauts mineurs au vu du mix de mystère, d'horreur cosmique, et d'aventure pure que contient l'ouvrage.

American Elsewhere, Robert Jackson Bennett