samedi 16 mars 2019

Aux limites de l'infini - Stanley G. Weinbaum


"Aux limites de l'infini" est une recueil de nouvelles de Stanley G. Weinbaum. C'est un assemblage inédit de textes écrits par un des pionniers de la SF, autour des années 30.
Intéressantes d'un point de vue historique, ces nouvelles accusent néanmoins leur âge.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 95, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

En quelques nouvelles et un parcours très bref, l’Américain Stanley G. Weinbaum a imposé son nom jusque sur la planète Mars où un cratère porte désormais le sien. Imaginatif, scientifique sans être abscons, souvent prophétique mais avec une dose d’humour qui le distingue, il a marqué l’âge d’or de la Science-Fiction. Sa large palette de sujets témoigne d’un talent éclectique à laquelle cette anthologie et sa traduction inédite veulent rendre justice : sept nouvelles savoureuses qui nous transportent loin dans l’univers ou à deux pas, dans un laboratoire ou une chambre, et parmi elles la célèbre Odyssée martienne dont Isaac Asimov disait qu’elle faisait partie des « trois histoires qui ont changé la SF ».
Un voyage dans le temps et l’intelligence qui pourra surprendre les plus sceptiques et leur rappeler l’intérêt de se nourrir du passé pour mieux appréhender le futur…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 11 mars 2019

Les Montagnes Hallucinées - Gou Tanabe d'après Lovecraft


Un tome 2, qui plus est d'une adaptation ; je vais donc être concis. Ce qui ne m'empêchera nullement d'être dithyrambique.

Le professeur Dyer et son élève Danforth partent seuls en avion vers l'intérieur des terres antarctiques, au-delà de montagnes si hautes qu'ils ne les passent qu'avec difficulté, à bord d'un aéroplane allégé de tout poids superflu. Ils veulent comprendre l'incroyable massacre du tome 1 - qui fit onze morts sans raison compréhensible - et retrouver Gedney, le disparu et peut-être seul survivant du camp Lake.

Passés de l'autre côté du monde, ils découvrent une cité cyclopéenne d'une ancienneté inouïe, largement pré-humaine. L'explorant à grands risques, ils y comprennent ce qu'il advint de Gedney et de ses malheureux compagnons, mais surtout, au cœur des bâtiments cyclopéens, ils apprennent l'histoire des Anciens, les entités étoilées très avancées qui occupèrent la Terre des éons avant la moindre trace de vie.
Histoire bouleversante d'une race antédiluvienne qui domina la Terre jusqu'à en être chassée par sa propre création, et bouleversement paradigmatique sur la place, aussi insignifiante que dérangeante, de l'Homme dans la Création.

Dans "Les Montagnes Hallucinées", c'est à la mort de Dieu, anéanti par sa création, qu'assiste le lecteur. Et comme si ça ne suffisait pas, c'est aussi à une remise à sa vraie place de l'Humanité qu'il est convié.

Le lecteur, mithridatisé qu'il est, résiste à l'effroi de l'insignifiance. Dyer, solide professeur de Miskatonic, aussi. Le jeune Danforth, lui, y laisse la raison.

ÏA ÏA !
Que cet album est beau ! Enorme ! Indicible !
Quel propylée titanesque pour l’œuvre du maître de Providence !

Ca va ? Ca suffit dans le dithyrambe ?

Alors, pour faire court, dans ce second tome de l'adaptation graphique des Montagnes Hallucinées on trouve toutes les qualités du premier opus mises à la puissance ftaghn.

Une mise en image impressionnante. Une manière unique de montrer l'indicible. Une mise en image réussie de l'insignifiant humain, écrasé tant par l'immensité de l'Antarctique que par des vestiges architecturaux qui le dépassent et taille, en âge, en signification. Que ces planches seraient majestueuses en très grand format !
Et quelle astucieuse façon d’être précis sans jamais l'être trop lorsqu'il s'agit de montrer des créatures que l'esprit peine à concevoir.
Superbe, brillant ; si, un jour, Guillermo Del Toro réalisait enfin son adaptation cinéma, il lui serait impossible de faire l'impasse sur la représentation de Gou Tanabe.

Les montagnes hallucinées, tome 2, Gou Tanabe d'après Lovecraft

dimanche 10 mars 2019

Unholy Land - Lavie Tidhar


"Unholy Land" est le dernier roman paru de Lavie Tidhar. C'est un texte court (280 pages environ) mais rempli de merveilles jusqu'à la gueule.

Lior Tirosh est un auteur de fantasy (quelqu'un donc qui imagine des mondes alternatifs). Il vit et travaille à Berlin. Sa renommée est aussi moyenne que ses ventes. Quand le roman commence, et alors qu'on comprend qu'il a sans doute perdu son enfant, il prend un vol pour rentrer chez lui, en Palestine.

Sa Palestine. Un Etat juif fondé au début du XXème siècle entre Kénya et Ouganda. Un Etat né d'une proposition britannique (de Joseph Chamberlain, alors ministre des colonies) de donner aux Juifs une région d'Afrique de l'Est pour qu'ils y installent leur Etat national. Suite à la proposition, une expédition fut envoyée par le Congrès sioniste d'Herzl afin d'étudier la faisabilité de la chose et de rédiger un rapport. L'expédition comprenait Nahum Wilbusch, un Juif russe, et deux autres Européens, un explorateur britannique et un naturaliste suisse. Après des semaines d'exploration riche en aventures, les rapports divergent : celui de Wilbusch est clairement négatif. Il prenait ainsi le parti du camp des « Holy Landers » contre celui des « Territorialists ».

Point historique : Depuis longtemps, au sein du Congrès sioniste, s'opposaient Territorialists, qui voulaient une terre pour les Juifs, où qu'elle se trouve, et étaient donc prêts à étudier les nombreuses propositions qui étaient faites au mouvement sioniste, et Holy Landers, qui n'envisageaient d'Etat juif que sur les terres traditionnelles de l'histoire juive, c'est à dire en Palestine, ottomane à l'époque, avec Jérusalem comme centre et capitale.
On sait ce qu'il advint : Wilbusch et son camp gagnèrent – Herzl était mort dans l'intervalle – et les Holy Landers – qui lisent encore aujourd'hui les textes sacrés comme des plans du cadastre – prirent le dessus et parvinrent finalement, après 1945, à imposer la solution d'une installation sur les terres de l'historique Palestine. Une guerre s'en suivit immédiatement qui, sous une forme ou une autre, n'a jamais cessé depuis ; car là où les Juifs vinrent s'installer vivaient de vrais gens, les Palestiniens, dont beaucoup furent chassés et contraints à l'exil.

Retour au roman : C'est donc dans la Palestine ougando-kéniane de son enfance que se rend Tirosh, dans un monde uchronique où Wilbusch aurait rendu un rapport positif et retourné le Congrès sioniste. D'où implantation africaine, d'où exil et spoliation pour les tribus locales, d'où nazisme sans holocauste, d'où assassinat d'Hitler en 1948 et changement de régime suivi d'un armistice entre un Reich allemand dénazifié (mais conservant certains symboles visuels du régime) et les Alliés.
Uchronie, le lecteur SFFF se dit qu'il sait où il met les pieds. Erreur. Car on comprend dès l'abord que les choses ne sont pas si claires. Que l'Extérieur dont parlent certains ne signifie pas l'Etranger. Que la technologie n'est pas exactement la même qu'ici. Que l'avion de Tirosh a peut-être fait plus que simplement voler – à moins que ce soit seulement Tirosh. On pense, sans en être sûr, que la Berlin qu'a quitté l'écrivain et la Palestine où il arrive ne sont peut-être pas dans la même réalité.

Narrativement, le lecteur est confronté à une imprécision volontaire qui s'estompe peu à peu au fil des pages et des explications. Descriptions sciemment succinctes, texte à la troisième personne qui semble émaner d'un narrateur extérieur, jusqu'à ce qu'apparaissent des phrases à la première personne qui signalent que les faits et gestes de Tirosh sont racontés aussi par quelqu'un qui le suit (un maitre espion nommé Bloom, mais pourquoi suivre l'obscur Tirosh ?), switch sur un autre personnage (une femme prénommée Nur) avec une narration à la deuxième personne qui indique la dualité/multiplicité de la jeune femme ; la frontière entre ces trois voix est parfois poreuse. Ajoutons-y quelque flashbacks distillés au fil de l'eau pour bien faire et le flou est réussi.

Tirosh, alors même qu'il l'ignore, est le nœud d'un trouble dans la réalité. Un trouble voulu et organisé par un homme de l'ombre qui rêve de partir à la conquête de l'ensemble de la réalité à la tête d'une croisade juive. Un trouble qui explique l'intérêt que lui portent plusieurs organisations concurrentes.

Le roman de Tidhar imagine qu'existent une infinité de réalités entre lesquelles certains peuvent passer, par l’entraînement ou un don naturel. Il place ses personnages dans le monde de la Palestine africaine, dans celui du Small Holocaust où Jérusalem a été vitrifiée et où la paix en a résulté, dans l'Altneuland imaginé par Herzl (dans un roman utopique) où Juifs et Arabes vivent dans la paix et la prospérité, dans le nôtre aussi où le sort des Juifs fut bien plus douloureux, et dans quantité d'autres, toujours plus fantastiques, qui ne sont qu'évoqués – jusqu'à celui où les Grands Anciens règnent.

Les uchronies décrites ou effleurées disent assez les parallèles troublants et montrent que les mêmes injustices entraînent les mêmes réactions. Mais il y a plus et plus intéressant : les voyages inter-réalités que pratiquent certains impliquent aussi des changements progressifs de la mémoire, des points de vue, d'une partie de l'identité, donc de la manière dont les faits sont décrits et compris. C'est là que Tidhar donne un point politique capital à son roman. Car on y comprend plusieurs choses essentielles.

D'abord, toute terre volée est source d'injustice, d’exploitation, de violence sans fin. Peu importe les traités internationaux qui prétendent le contraire en donnant un vernis juridique à une spoliation. Les Palestiniens ont chassé les peuples africains locaux, les parquent dans des camps, subissent des attentats terroristes, et répriment de la manière la plus dure ces actes de résistance. Et ce ne sont pas les pourparlers de paix, dont chacun sait et dit l'inanité, qui changent quoi que ce soit à la situation locale. Les Juifs Palestiniens veulent leur terre, la considèrent comme un droit, et sont prêts à toutes les exactions pour la garder – la construction d'un Mur de séparation étant presque la moindre de celles-ci.

Ensuite, les agents de l'appareil étatique – là-bas comme ici – sont les yeux et les mains du « plus froid des monstres froids ». Professionnels efficaces et calmes, sans passion ni affect, ils incarnent, jusqu'à l'humiliation et le meurtre, la raison de l'Etat juif, un Etat qui se considère légitime à avoir exproprié un peuple autochtone pour s'assurer un territoire.

De plus, si mémoires et noms changent, s'il faut autant réussir à se souvenir qu'à oublier pour pouvoir vivre serein là où on se trouve, cela illustre bien (Nietzsche encore) qu'il n'y a que des représentations. Ici comme dans la Palestine de Tirosh, terroristes/résistants, création d'Israel/Nakba (catastrophe en arabe), clôture de sécurité/mur de la honte, arrangements de point de vue. Est vrai ce que je dis vrai car je le crois vrai.
Ou encore, nos Territoires Occupés sont leurs Territoires Disputés, etc. ; occupants et colons se rassurent en nommant les choses d'une manière qui leur donne le beau rôle. Le monde est d'abord, pour eux comme pour nous, ce que nous croyons qu'il est.

Quant à Eretz Israël (Grand Israël) qui, chez nous, veut embrasser toutes les terres des Ecritures, un fou veut l'étendre, chez Tirosh, au Multivers entier, à tout l'Arbre de Vie séphirotique. Car le nationalisme exacerbé que rien de moral ne bride ne se donne aucune limite si la force qui le soutient est suffisante. Le sera-t-elle dans le monde de Tirosh, il faudra lire pour le savoir.

"Unholy Land" est un roman fascinant tant par sa brumosité que par son inventivité scénaristique. Il est aussi un roman intelligemment militant qui montre les correspondances et laisse le lecteur se les approprier. Il évoque quantité d'autres ambiances, qu'on rencontre chez Christopher Priest, Spinrad et K. Dick bien sûr, le Zelazny des Princes d'Ambre, ou encore dans l'excellent Club des policiers yiddish de Chabon qui traitait d'un autre projet d’implantation juive, en Alaska – sans oublier son propre A man lies dreaming.

Plein de culture et de problématiques juives, il touche à l'universel par ce qu'il dit de la propension des humains à se convaincre qu'ils agissent bien, à s'aveugler aux injustices qu'ils créent, à recourir à la violence pour maintenir des situations de domination considérées comme agréables. Mais c'est aussi un roman juif qui parle avec une sévérité subtile de notre Israel et d'un sionisme dévoyé.
C'est un roman juif qui est aussi un roman fin – ou l'inverse.
Je laisse le mot de la fin à Bloom s'adressant à Tirosh : “Imagine that you are one thing and, at the same time, something other entirely, both trying to coexist at once. That is the condition of being a Jew, I sometimes think – to always be one thing and another, to never quite fit. We are the grains of sand that irritate the oyster shell of the world.”

Unholy Land, Lavie Tidhar

mardi 5 mars 2019

Ce matin, maman a été téléchargée - Gabriel Naej


"Ce matin, maman a été téléchargée" est le premier roman de Gabriel Naej (qu'on connait aussi sous un autre nom). Ca parle de conscience numérisée après la mort.

FUYEZ CE LIVRE !!!
FUYEZ PAUVRES FOUS !!!
Détails dans Bifrost n° 95

Ma chronique ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Michèle croit avec ferveur en la métempsychose numérique. Elle y aspire fort, si fort qu’elle franchit le pas et s’engage dans une transmigration clandestine. Son fils Raphaël l’aidera à commander incognito un avatar corporel puis le (la) ramènera à la maison. De toute façon, Raphaël habitera toujours là ; à trente-trois ans passés, il n’y a aucune raison qu’il s’installe en ménage avec une autre.
Lui n’est pas tout à fait de cet avis. Mais comment le dire à sa mère ? Il n’y parvient qu’à moitié. Par souci des convenances et par peur du qu’en dira-t-on, il confine sa mère-avatar dans l’appartement familial. Ce qui n’empêche pas celle-ci de s’activer sur les réseaux, de jour comme de nuit, de s’immiscer partout, de tenter par une détermination sans faille d’imposer sa volonté à tous, en particulier à son fils. Excédé, Raphaël décide, dans un ultime geste d’affirmation de lui-même, de fuguer. Au cours de ses pérégrinations, il rencontre Jeanne et s’installe chez elle. Cela ne change rien au comportement de sa mère, au contraire...

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 4 mars 2019

After the End of the World - Jonathan Howard


J'avais beaucoup apprécié Carter and Lovecraft de Jonathan L. Howard. J'ai donc vite lu "After the End of the World", sa suite directe. Et j'en sors déçu.

SPOILER WARNING : Ne pas lire cette chronique si on a l'intention de lire le premier tome sinon on se spoilera gravement !

A la fin du roman précédent, le monde de Carter et Lovecraft – notre monde – a été transformé de manière drastique. La réalité dans laquelle vivaient les deux héros du livre y fut remplacée par celle, alternative, qui abritait les vies de HPL et de son ami Randolph Carter. Le détective privé new-yorkais et la libraire noire de Providence vivent donc maintenant dans le monde d'HPL. Providence a été remplacée par Arkham, une bien jolie ville de l'avis même de Lovecraft, l'université locale est Miskatonic, les Grands Anciens existent et agissent – inconnus de tous sauf de quelques-uns parmi lesquels la paire de héros et le flic qui les avait aidés –, les grimoires qui permettent de connaître et/ou de contrôler les choses du mythe sont rares mais disponibles – Lovecraft découvre d'ailleurs qu'elle en détient quelques-uns dans le stock de sa librairie. Pour les autres humains, le monde est le seul qu'ils aient jamais connu. Sauf pour l'étrange « avocat » qui, une fois encore, met Carter sur le coup d'une affaire à traiter qui l'impliquera dans des machinations bien plus occultes et graves qu'il n'y paraissait au début – mais cet « avocat », est-il seulement humain ?

Last but not least, le monde nouveau amené par le « dépliage » de la réalité du tome précédent est une uchronie. L'Allemagne nazie y a gagné la guerre en lâchant la première bombe atomique de l'histoire sur Moscou dès 1941. Elle est depuis devenue la première puissance mondiale, face à des Etats-Unis second et loin devant une Grande-Bretagne complètement marginalisée. Pas d’Holocauste dans ce monde mais une élimination et/ou mise en esclavage des populations slaves – Lebensraum toussa.
Dans ce monde, moins de droit international des individus ce qui fait que les droits civiques ont moins progressé que dans le nôtre, et le fameux N word est Nazi, pas Nigger. Lovecraft hait ce monde et ne rêve que d'une chose : d'un retour à la réalité précédente, ce qui impliquerait de savoir comment « replier » le réel – vaste tâche.

Alors quand il s'avère que le nouvelle mission de Carter consiste à découvrir si les résultats d'une expérience scientifique internationale à Miskatonic sont faussés et que les deux compères découvrent que le savant allemand qui a engagé Carter est membre de la Gestapo, ça fait beaucoup pour les deux. Jusqu'à ce qu'ils réalisent que l'homme de la Gestapo est peut-être le plus inoffensif d'une équipe qui comprend aussi des agents de l'Abwehr. Et le pire est à venir, car il y a plus maléfique que les nazis, et que certains parmi les nazis sont prêts à devenir les esclaves consentants d'entités inhumaines.

Le premier tome, Carter and Lovecraft, trouvait un bel équilibre entre différents niveaux de lecture et modernisait le mythe en tenant compte à la fois de ses lecteurs avertis et de ceux qui étaient plus occasionnels, voire béotiens.
Ici, dans "After the End of the World", on est dans du Indiana Jones pur et dur, version Ahnenerbe et Thule Society, qui transporte ses personnages – les gentils, les méchants, les traîtres, les héros, et les repentants – de la vieille Arkham aux Aléoutiennes ; la référence à l'aventurier archéologue est d'ailleurs explicite dans le texte.

C'est largement un roman d'espionnage et d'action que propose Howard ici – de nouveau avec des références explicites à James Bond et à SPECTRE. Certes l’ennemi ici est surhumain mais ça ne change pas grand chose à la forme du récit. Il y a certainement un public – enthousiaste même – pour ce type de roman, mais ce n'est pas moi car en banalisant et en trivialisant l’œuvre d'HPL on la transforme en un simple background qui ne présente guère d’intérêt particulier.
Et ce ne sont pas les quelques allusions à l'actualité – avec par exemple un « We are making Germany great again » qui sauvent l'ensemble imho. Sans compter que l'obsession antinazie presque névrotique de Lovecraft paraît difficilement crédible alors qu'en revanche le racisme structurel de la société américaine dépliée n'est quasi pas développé.

La guerre dans les cieux dont on perçoit l'existence ici ne suffira pas à me faire revenir pour un troisième tome à venir qui sera clairement la suite logique de la partie d'échec cosmique dont les humains sont les « pions » et Carter et Lovecraft les « cavaliers ».

After the End of the World, Jonathan L. Howard

dimanche 3 mars 2019

Hitler la véritable histoire vraie - Swysen - Ptiluc


« Cette BD devrait figurer comme lecture obligatoire dans tous les programmes scolaires », Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France
« On se divertit, on s'instruit et on réfléchit », Johann Chapoulot, professeur d'Histoire contemporaine à la Sorbonne
On peut avoir pire comme blurbs.

Avec "Hitler, la véritable histoire vraie", les belges Bernard Swysen et Ptiluc se sont lancés dans une aventure périlleuse. Raconter en 100 pages la vie d'Adolf Hitler, l'un des personnages les plus noirs de l'histoire humaine. Et le faire d'un manière qui soit assez divertissante (même si le mot peut étonner, voire heurter) pour que le grand public s'y plonge sans avoir l'impression de faire ses devoirs scolaires. Placere et docere, c'était l'objectif ici. Il est atteint imho. Détails.

Sur 100 pages, Swysen raconte la vie d'un rat nommé Adolf Hitler ; les connaisseurs du Ptiluc (grand habitué des pages de Fluide Glacial) reconnaîtront ici la patte du dessinateur belge. Contrairement au Maus de Spiegelman, les auteurs choisissent ici de mettre en scène quantité d'espèces d'animaux, qu'on trouve indifféremment dans tous les groupes évoqués, ce qui présente l'avantage de montrer qu'il n'y a pas de nature juive pas plus qu'il n'y avait de nature nazie. Tout un chacun pouvait adhérer à l'idéologie nazie ou participer à sa machine étatique et para-étatique (pour changer un peu d'Arendt et de sa banalité du mal, on citera Adorno et sa Personnalité autoritaire), quant aux Juifs, si une identité leur existait, ce sont les persécutions nazies qui l'actualiseront et lui donneront une réalité sensible – l'ours professeur qui explique à intervalles réguliers les événements en off se découvre juif pour le lecteur seulement lorsqu'elles commencent, alors que ce fait n'avait pas été évoqué jusque là (si on a lu Klemperer, on a déjà vu une telle bascule).

L'histoire racontée se veut aussi exhaustive que possible. Du changement d'état-civil du père d'Hitler en 1876, on passe à l'enfance du rat Adolf, un banal petit animal entouré de nombreux frères et sœurs, d'un père très dur qui fait déménager la famille à intervalle régulier, d'une mère aimante qui est son centre émotionnel. On y voit un petit rat bagarreur et autoritaire, chef de bande déjà, qui ne veut pas du destin de fonctionnaire que son père a choisi pour lui. Le père mort, Hitler se rêve en artiste et quitte le cursus scolaire standard pour tenter sa chance dans la peinture. Sa mère le soutient toujours, le croit toujours, l'aide et l'aime toujours. En 1907, il est recalé une première fois à l'examen d'entrée de l'académie des Beaux Arts de Vienne et cette même année sa mère meurt d'une tumeur. Contre vents et marées, et alors que les échecs continuent, Hitler poursuit toujours son chimérique projet artistique, jusqu'à vivre dans un asile de nuit lorsque ses moyens ne lui permettent plus rien d'autre. Il vend alors des cartes postales par l'intermédiaire de certains marchands d'art juifs.

Sa croyance dans l'existence et la supériorité de la race aryenne (dont il serait pourtant un piètre représentant), son exécration de la social-démocratie, et son antisémitisme, se développent progressivement, au fil de ses lectures et d'événements qu'il interprète toujours en sa faveur.

La guerre de 14 le voit s'engager dans l'armée de Bavière pour satisfaire ses deux délires récurrents : la soif du combat et l'amour insensé de l'Allemagne. Il devient sous-officier, sera décoré deux fois, blessé aussi, puis, alors qu'il est une nouvelle fois blessé, il est rendu fou furieux par l'annonce de l'armistice. Hitler souscrira toute sa vie à la théorie du « coup de poignard dans le dos » qui aurait abattu une Allemagne sur le point de gagner la guerre. Le Juif prend une part de plus en plus importante dans sa vision complotiste du monde, avec les politiques de la jeune République allemande ; tous des embusqués, des lâches, des traîtres, des vendus, etc.

Suivent les années de trouble durant lesquelles il travaille à enquêter sur les événements révolutionnaires. Parallèlement, il adhère au petit parti nationaliste bavarois d'Anton Drexler dont il prend peu à peu le contrôle et dont il modifie la ligne idéologique. De ligne, en fait, il n'y en a guère de cohérente dans les discours d'Hitler, si ce n'est une rage et un ressentiment qui se sont trouvés des boucs émissaires, et sont servis par un style oratoire destiné à galvaniser les foules (et qui est bien décrit dans Retour au meilleur des mondes) et un appareil de propagande encore immature mais qui ne cesse de s'améliorer – un pas important sera franchi avec le rachat par le parti du Völkischer Beobachter, un journal. Parmi les membres initiaux de la coterie d'Hitler, on notera un Alfred Rosenberg tristement connu pour son antisémitisme théorique obsessionnel et plus globalement pour ses théories raciales polémologiques, ainsi que Röhm et les premiers SA (le service d'ordre paramilitaire du parti, de fait les nervis d'Hitler).

Première arrestation pour Hitler, libération, contacts avec l'élite économique, militaire, et politique, qui voit en lui une arme utile contre le bolchevisme, coup d'Etat manqué, nouvelle arrestation.
Pendant ses quelques mois d'emprisonnement, il écrit Mein Kampf, livre biographique et théorique censé unifier et donner du lustre à une pensée globalement délirante et à mettre en valeur celui qui la porte en faisant de lui l'élu du destin et un homme qui s'est donné à sa mission – sa vie privée sera une mise en scène de ce point.
Toujours plus excité, toujours plus influent, Hitler finit par être nommé chancelier en 1933 avec un score minoritaire pour son parti à l'élection législative. De là, il prend rapidement les pleins pouvoirs (incendie du Reichstag), instaure un régime totalitaire au sens de Arendt, et se lance dans l'élimination de l'opposition politique sans oublier celle des Juifs – d'abord brimés, puis exclus, puis arrêtés, puis finalement exterminés. Nuit des longs couteaux, nuit de cristal, lois raciales, rien ne suffit à mouvoir les démocraties occidentales et singulièrement européennes. Il faut dire que le régime organise de beaux JO ;-) et que les accords de Munich satisfont tout le monde (sauf Churchill), Hitler plus que tous. L'Allemagne envahit la Tchécoslovaquie, fait l'Anschluss, signe le pacte germano-soviétique puis se lance à l'assaut de la Pologne. Commence la drôle de guerre, suivie par l’invasion de la France, le régime de Vichy, la résistance de Londres, etc.

Comme ivre de victoire, Hitler attaque l'URSS alors que dans l'Est les camps de concentration deviennent des camps d'extermination après la mise en place de la « solution finale » - les pages décrivant les camps sont les seules qui ne sont pas en couleurs et qui ne contiennent pas de gags. La guerre tourne comme on sait, de pire en pire, avec un Hitler qui refuse de voir la défaite arriver et blâme ses généraux, d'autant plus que les complots pour l’abattre se succèdent et qu'il y échappe toujours, alimentant sa foi en son destin. On sait comment tout cela finira, dans les ruines de Berlin où les enfants combattent pendant que les SS pendent les « traîtres défaitistes ».

Quant on referme l'album, on se dit que le pari des auteurs est gagné.

D'abord, l'histoire d'Hitler est racontée de manière claire et cohérente, donc instructive (autant dans le genre romancée que pouvaient l'être les pages du Château des millions d'années).
Elle montre comment la folie complotiste individuelle d'un homme a pu rencontrer une situation politique, culturelle, et sociale, qui lui a permis de se propager, et comment les cercles du pouvoir ont pu, croyant un moment que le trublion nazi pouvait servir leurs intérêts propres, lui donner les clefs de la maison. Elle montre aussi comment face aux nazis et à leurs affidés, bien peu, entre indifférence et lâcheté, eurent le courage de résister.

Ensuite, la BD n'est jamais oppressante car un humour par petites touches la traverse. Elle pourra donc plaire à un public large qui sinon s'en serait peut-être détourné.
Utiliser des animaux, d'abord, permet de décentrer un peu, d'autant que les dessins sont dans des tons pastels très doux. De plus, l'album contient quantité de petits gags, calembours visuels, références à d'autres personnages de BD, qui détendent l'atmosphère. Quant au rat Hitler, ses poses, ses crises, ses gesticulations (inspirées du vrai) montrent assez l'inanité de sa pensée et la confusion de sa personnalité ; ce rat qui est une sorte de Louis de Funes surexcité n'inspire aucun respect et on ne voudrait surtout pas l'avoir pour chef.

Le couple formé par le professeur ours et son élève oiseau est aussi une superbe trouvaille scénaristique. Ils se découvrent juifs quant les persécutions commencent (surprise pour le lecteur encore plus que pour eux), fuient à travers toute l'Europe sans trouver de havre au fur et à mesure de l'avancée des troupes allemandes, arrivent en France où ils subiront la Rafle du Vel D'Hiv et seront envoyés en camp où on les voit devenir, au fil des pages, de plus en plus squelettiques, jusqu'à leur libération par les Russes alors qu'il ne peuvent même plus avaler de nourriture solide. Difficile de faire plus visuel, plus clair, et surtout de mieux montrer comment des personnes foncièrement sympathiques, que le lecteur s'est pris à apprécier, ont été martyrisées par le régime fou d'Hitler.

L'album se termine sur un bilan narré qui permet de clore (parfois bien près chronologiquement de nous) les biographies des dignitaires nazis. Il permet aussi de signifier, par la bouche du professeur ours et de son élève, que le risque existe toujours que de mêmes causes produisent de mêmes effets (de fait, ces jours-ci en France, ailleurs aussi, la question est plus que jamais d'actualité).

Si je devais faire une minuscule réserve, je dirais que 100 pages pour narrer des décennies c'est peu et que, de ce fait, certains épisodes – très courts – ne sont compréhensibles que par quelqu’un qui connaît l’Histoire. Cela ne nuit absolument pas au sens et à la cohérence d'un ensemble qui se déroule comme une tapisserie aussi sinistre que globalement claire. Mais il faudra je crois, si on fait lire à des jeunes, expliquer ces moments elliptiques (la fuite devant Jesse Owens aux JO par exemple) pour une parfaite compréhension. Parents ou professeurs doivent s'y atteler pour qu'aucun détail ne reste dans l'ombre.

Qu'importe ce point, c'est très bien fait, et ça mérite d'être lu, relu, prêté, offert.

Hitler, la véritable histoire vraie, Swysen, Ptiluc

mercredi 27 février 2019

Rosewater - Tade Thompson - Qui trop embrasse


"Rosewater" est un roman SF – afrofuturiste même car prenant place au Nigéria des décennies à venir – de Tade 'Molly Southborne' Thompson. Sa novella étant absolument excellente, je me suis plongé avec optimisme dans ce premier roman. J'en sors plutôt déçu, même si tout n'est pas à jeter dans "Rosewater".

2066, Nigeria.
La ville de Rosewater s'est construite autour du dôme alien (une « entité » appelée Wormwood par les humains) apparu quelques années plus tôt. Nul n'y entre ni n'en sort mais l'objet a au moins deux effets positifs qui expliquent qu'une communauté humaine se soit agrégée autour de lui. D'abord, une fois par an, le dôme s'entrouvre quelques instants et émet des quantités énormes de micro-organismes qui ont le pouvoir de soigner les maladies (non sans effet secondaire désastreux parfois), ensuite, le dôme soutient deux « ganglions » qui fournissent une électricité abondante et gratuite à la population environnante. Ces deux points n'étant pas anodins, la ville est un grand centre de vie autant que de pèlerinage.

Autour de Rosewater, si Thompson décrit un Nigéria bien plus avancé qu'aujourd'hui – avec implants cyber et drones automatiques –, 40 ans n'ont pas suffit à changer drastiquement le pays. La misère y est grande, les inégalités et la violence aussi. Des groupes terroristes parcourent le pays, le gouvernement est pour le moins autoritaire, l'Etat de droit une vue de l'esprit plus qu'autre chose. Et puis il y a les scories culturelles qui ont survécu à la modernisation du pays : condamnation de l'homosexualité ou supplice du pneu pour les voleurs ou autres déviants.

Du monde hors Nigéria on sait une seule chose : les USA ont disparu des radars (nul n'y entre ni n'en sort plus hormis quelques réfugiés) du fait du contact alien, et le leadership mondial est passé, notamment, à une Chine bien absente du roman.

A Rosewater vit et travaille Kaaro. Loin d'être un homme ordinaire, il est un « sensitif ». Il a donc le pouvoir rare d'accéder aux informations et aux sensations placées involontairement par chaque être humain dans la xénosphère, une sorte de réseau mondial qui relie entre eux les systèmes nerveux par le biais de micro-organismes aliens présents tant dans l'atmosphère que sur la peau des individus. Apportée par le (les?) aliens présents sur Terre depuis au moins l'incident de 2012, la xénosphère relie les consciences, mais il faut être l'un des très rares « sensitifs » pour pouvoir l'utiliser. Si tu as lu du cyberpunk, lecteur, vois la xénosphère comme la matrice et les « sensitifs » comme des netrunners. Recherche d'information, accès aux souvenirs – et sous certaines conditions – jusqu'à ceux des morts, localisation, le don de Kaaaro et des siens permet espionnage, interrogatoires, escroqueries, vols, manipulations mentales, etc. Un vrai netrunner. D'autant que le garçon est peut-être le meilleur « sensitif » vivant.

Kaaro travaille un peu pour une banque dont il protège les secrets des clients et beaucoup pour un service secret gouvernemental – la section S45 – qui fait du contre-terrorisme notamment. Il est un homme seul que des missions précédentes ont grillé émotionnellement, un homme qui trouve l'amour (sans doute) en même temps qu'il apprend que ceux de son espèce meurent les uns après les autres. Commence alors pour lui une quête pour la compréhension et la survie – c'est l'aspect thriller du récit.

Kaaro est un personnage vraiment intéressant qu'on suit par le biais de nombreux flashbacks de sa jeunesse à 2066. L'enfant Kaaro, qui découvrit un jour son pouvoir puis apprit progressivement à le maîtriser, devint un jeune type, voleur, sexiste, matérialiste, lâche, insensible, une belle raclure.
Puis, au fil des ans et des expériences, obligé de se regarder en face, il change, s'humanise, et gagne en qualités humaines tant il n'aime pas ce qu'il voit.

L'histoire elle-même est clairement intrigante. Du point de départ – un dôme alien aux pouvoirs étranges et la xénosphère qu'utilise Kaaro et ses semblables – le lecteur est progressivement amené à découvrir l'histoire secrète des (et non pas du) contacts aliens, et à comprendre comme Kaaro quel est le but de ce contact, de quelles contradictions il est porteur, et incidemment ce qu'il est advenu des isolationnistes USA. Ces découvertes, Kaaro les fait morceau par morceau, dans le fil 2066 et dans celui qui le précède de dix ans alors qu'il traque l'activiste politique Bicycle Girl pour le S45. Le tout est surprenant, bien amené, agréable à découvrir au fil des pages.

Qu'est ce qui pêche alors ? Trois choses.

D'abord, les éternels aller-retours très courts entre présent et passé peuvent (ce fut mon cas) détacher émotionnellement des événements. Pas le temps de s'accrocher à une timeline, certaines pistes évoquées puis vite oubliées, et, pour le passé, la certitude que rien de dramatique n'arrivera car le présent est là.

Ensuite, le texte est souvent très – trop – elliptique dans sa narration. Avec les aller-retours du dessus, ça crée parfois une sensation d'accumulation et/ou de désorientation qui est peut-être voulue mais que j'ai trouvée désagréable.

Enfin, certains éléments sont un peu too much pour ma suspension d’incrédulité : univers de poche quantique, « anges » ou assimilé, pouvoirs quasi magiques de certain personnage, etc. Il y a un peu trop d'emprunts à trop d'univers différents dans le monde de "Rosewater" pour que l'ensemble parvienne à former un tout digestible.

Dommage alors, car après avoir apprécié les deux premiers tiers, j'ai trouvé que le dernier, celui où arrive le plus de rebondissements et d'explications, était à la fois sans doute trop long et en tout cas pas totalement convaincant.

Il y aura deux suites, je ne sais pas encore si j'en serai.

Rosewater, Tade Thompson

samedi 23 février 2019

Doctor Star - Lemire - Fiumara - VF



"Doctor Star et le royaume des lendemains perdus" est maintenant dispo en VF.
La seule excuse admissible pour ne pas l'avoir lu était la langue. Plus aucune excuse donc.

Sérieux, c'est brillant, brillant, brillant. Courez l'acheter et revenez m'en dire des nouvelles.

Doctor Star et le royaume des lendemains perdus, Lemire, Fiumara

vendredi 22 février 2019

Carter and Lovecraft - Jonathan Howard


"Carter and Lovecraft" est une lovecrafterie de Jonathan 'Johannes Cabal' Howard. Je l'ai ouvert avec grande méfiance, comme à chaque fois que je commence ce genre de texte.

Pourquoi tenter le coup alors si je suis si touchy pour tout ce qui concerne HPL ? Ici, clairement, c'est le blurb de Laird Barron qui m'a convaincu. J'ai confiance en Laird, je crois son blurb : “Layer by layer, Howard deconstructs the Lovecraftian universe. His detective protagonist is plunged into the heart of a bloody mystery where every step forward brings him closer to doom, and where every revelation peels away the familiar, the known, and finally, all that is rational. Carter and Lovecraft is a sleek, addicting horror novel that gleefully inverts and contradicts Mythos tropes.”

Assez tergiversé, let's go !

Dan Carter est un flic new-yorkais. Après plusieurs mois de traque, lui et son coéquipier Charlie Hammond vont enfin arrêter le Child-Catcher, un triste sire qui enlève des enfants, les mutile, puis les tue. Après des mois sans erreur, Martin Suydam, le tueur, commet enfin une erreur permettant de le localiser à Red Hook. Les deux détectives se rendent à l'adresse du suspect et pénètrent sans attendre. Quand Hammond arrive à l'étage – Carter sur ses talons –, Suydam a une arme à la main. Plus rapide, Hammond tire et l'abat. Pendant que le suspect agonise sous la surveillance d'Hammond, Carter retrouve le dernier garçon enlevé et appelle les secours. Lorsqu'il revient dans la salle principale, face au blessé en train de mourir et à son « mur de psychopathe » au sens incompréhensible, il assiste, impuissant, au suicide d'Hammond qui se tire une balle dans la bouche.

Succès mais malheur. Le suicide, sous-médiatisé, est mis sur le compte d'un état dépressif, et Carter finit par démissionner pour changer d'air. Il ouvre alors une petite agence de détective privé qui ne traite que d'affaires de second rang. Ça n'est pas faire injure à Carter que de dire que ce n'est pas la grande forme.
C'est alors qu'un avocat lui rend visite pour lui annoncer qu'il vient d'hériter d'une maison à Providence.
Bizarreries : il ne connaît pas son bienfaiteur – un certain Alfred Hill –, et le cabinet qui l'a contacté semble bien trop gros pour ce genre de petite affaire successorale.

Poussé par la curiosité, Carte se rend à Providence. Il découvre alors que sa « propriété » est en fait un magasin de livres anciens, qu'il est tenu par une jeune afro-américaine sympathique et déterminée, que la jeune femme est la nièce de l'ancien propriétaire – légalement décédé mais de fait disparu depuis sept ans –, et qu'elle s'appelle Emily Lovecraft, dernière de la lignée de l'auteur bien connu.

Quand une mort étrange – au moins autant que le suicide imprévisible d'Hammond – survient sur le campus et que Carter reçoit un appel téléphonique du mort, une fois encore un inconnu et de surcroît passé une minute après sa fin tragique, il devient évident que quelqu'un veut que Carter agisse à Providence. Mais qui ? Pour quoi faire ? Et pourquoi lui ?
Une chose est sûre, Emily sera impliquée, et elle et Carter vont devoir faire équipe pour contrer une menace qui pèse sur la réalité entière. Pour eux ce sera comme une « reconstitution de ligue dissoute » ; comprenne qui pourra.

Carter and Lovecraft est un vrai petit plaisir de lecture. Il réussit l'exploit imho de pouvoir être lu indifféremment par les aficionados, les simples rôlistes, les novices en lovecrafterie, voire les amateurs de polar (hormis la fin qui leur sera peut-être dure à digérer).

Howard - encore un nom célèbre – modernise le récit lovecraftien. Il le décale en plaçant en son centre non pas un érudit déconnecté mais un flic de terrain bien obligé d'admettre qu'ici les explications rationnelles ne suffiront pas – un homme d'action confronté à étrange partie. Il met donc en scène un béotien qui mettra à l'aise les lecteurs non habitués du mythe car tout lui est expliqué. Howard le fait sur le ton cultivé et ironique de celui qui maîtrise suffisamment un sujet qu'il aime pour pouvoir glisser quantité de références qui parleront aux aficionados, et expliquer sans jamais être lourd tout en se moquant doucement de ses lecteurs fans (sans oublier les rôlistes) ou même de ses personnages.
Ainsi lorsque Carter voit pour la première fois de sa vie des livres de Lovecraft dans la librairie, il pense : « Another shelf carried fiction, but it was all fiction involving mythology, folklore, the occult. He didn’t recognize any of the writers—Arthur Machen, Lord Dunsany, H. P. Lovecraft, M. R. James, Frank Belknap Long—but the titles were as lurid as the academic books had been dry. He flicked through a volume of the Dunsany, nearly gagged on the violet prose, and put it back. No, there was nothing to read there, either. Finally, and feeling a cliché for doing it, he went down into the store and picked a novel from the shelf of detective stories. »

De même, il exprime la complainte d'une Emily harcelée par les fans qui viennent lui demander des détails croustillants ou se faire signer des éditions originales. Et il l'a fait s'amuser de sa couleur de peau, peu compatible avec les préjugés raciaux de Lovecraft. Mais il le fait avec la sagesse et la calme d'une Emily bien dans sa vie : « “Actually, this”—she pinched the skin on the back of her hand—“would have killed him, too. H. P. L. was all about racial purity. If he only knew one of his descendants had fallen in love with a black girl. Truly, I would give serious money to see how he would’ve reacted. ‘Why, what’s all this spinning noise coming out of this coffin? Hi, Great-Great-Uncah Howard, I’m Emily. We’re family. Yay!’ ‘Ohmagawd! A mulatto! A mongrel! My precious genes! Nooooo!’” She had a sip of coffee while her malevolent giggles abated. »

Bien sûr, "Carter and Lovecraft", ce n'est pas que des personnages plutôt sympathiques. Il y a aussi un bad guy, qu'on qualifiera de givré, qui pense avoir fait une grande découverte sur la nature intime de la réalité et pouvoir l'utiliser à son profit – un genre de surdoué intellectuel à l'intelligence relationnelle limitée. Et encore, un flic local débordé par tout ça, un politicien plus ambitieux que brillant, et une « famille » où les femmes dominent des hommes qui ne valent guère mieux que des animaux domestiques.

Ce beau monde participe à une aventure palpitante, rythmée, mystérieuse, où les risques sont grands et les enjeux immenses. Une aventure aussi pleine de rebondissements (avec des moments clairement rôlistes) que de faux-semblants. Qu'est ce que ce Twist qui semble au cœur de tout ? Quel est son usage ? Et surtout qui manipule qui ? Et pourquoi ?
On ne le saura qu'à la toute fin, après un twist – aha ! – absolument époustouflant (d'où l'existence d'une suite même si le roman peut parfaitement se lire en one-shot) qui obligera même le lecteur à s'interroger sur la nature de la réalité dans laquelle il vit.

Juste, très moderne, cynique parfois, truffé de références à Lovecraft mais aussi à la culture cinématographique ou à la pop culture (jusqu'au Scooby Gang), mené par des héros qui, longtemps, ne se prennent pas vraiment au sérieux (comment faire autrement quand on est une personne normale dans une situation qui ne l'est pas ?), "Carter and Lovecraft" est l’œuvre pétillante d'un homme qui s'installe dans la continuation et ne lorgne jamais vers la révérence.

Et quel bon passage à méditer sur le racisme : « “Nice guy,” said Carter. “Meh.” Blanco shrugged. “He gets a pass because it was a different time, different world. There’s so much stuff like that in the records. People talked like that then, that’s history. It’s people who talk like that now—no pass for them.” ».

Carter and Lovecraft, Jonathan Howard
PS : Je lirai la suite.

mercredi 20 février 2019

The Test - Sylvain Neuvel


"The Test" est une novella de Sylvain Neuvel qui se passe dans une Angleterre dystopique qu'on peut supposer être celle de l'après Brexit ou d'une période juste un peu plus lointaine dans laquelle la politique d'immigration serait devenue bien plus drastique, prolongement logique des motivations du vote pour le divorce d'avec l'UE.

Idir est un Iranien – dentiste, quarantenaire – qui cherche à devenir citoyen anglais après avoir fui l'autoritarisme de son pays d'origine. Avec lui, sa femme Tidir et de leurs deux enfants. Aujourd'hui est le jour où Idir doit passer le BSA (British Values Assesment), l'examen d'évaluation qui décidera de son avenir : citoyenneté anglaise ou reconduite à la frontière. Il passe le test seul mais ses résultats concerneront toute la famille.

Quelques pages dans la novella, quelques questions écrites de « culture anglaise » auxquelles Idir répond plutôt bien. On a déjà tout loisir de comprendre qu'Idir est un brave homme aimant qui ne demande pas mieux que de s'intégrer paisiblement dans la société anglaise.

C'est alors que des terroristes armés envahissent le centre d'examen, prennent personnel et immigrants en otage, et menacent la police de tuer un otage toutes les quinze minutes si leurs exigences (qu'on ne connaît pas) ne sont pas satisfaites. A l'effroi provoqué par la situation s'ajoute celui d'être choisi par le chef des terroristes comme celui qui devra décider, quatre fois par heure, de qui vit et qui meurt. Commence alors pour Idir un véritable cauchemar moral, encore accentué par la présence de sa famille parmi les otages.

Ce qu'Idris ne sait pas, c'est que...Et bien tu ne le sauras pas non plus, lecteur, je veux te laisser le plaisir de le découvrir – si te venait l'envie de lire "The Test".
Sache seulement qu'Idir ira au bout du désespoir et ne reviendra pas indemne de son voyage en citoyenneté.

"The Test" est une novella énervante.

Plutôt bien écrite, elle place un homme décent face à des dilemmes insoutenables et le lecteur au cœur du conflit intérieur, dans les pensées d'Idir. Aux premières loges donc pour apprécier ce qu'il en est.

Elle utilise un contexte d'anticipation plutôt maîtrisé, même si déjà vu dans de nombreux autres textes.

Elle décrit une bureaucratie tatillonne et peureuse qui cherche avant tout à se protéger et à couvrir ses erreurs. Là aussi c'est déjà vu dans quantité de textes mais ce n'est pas mal fait.

Où est le « Mais » alors ?

"The Test" est un texte trop simple et manichéen car trop ouvertement militant.

Récit :
Idir arrive, il se conduit en brave homme, il commence le test. Les terroristes arrivent, tuent, menacent, effraient, choisissent Idir pour devenir leur Sophie. La prise d'otage avance, les enjeux sont de plus en plus hauts, et la résistance mentale d'Idir est mise à toujours plus rude épreuve.
Mais, en fait, il y a un backstage – et ça je ne le développe pas ici, no spoil.

Décorticage :
Nous avons donc un demandeur d'asile aussi sympathique que droit, une administration froide et sans cœur – forcément –, un traitement policier inhumain – quoi d'autre ? –, une citoyenneté qu'il faut gagner quand d'autres l'ont en naissant – ben, oui –, un prix très élevé à payer pour obtenir le précieux sésame – si élevé qu'Idir en sera marqué à vie.

Malgré une maîtrise certaine de l'écriture, passées les premières pages étonnantes rien n'est surprenant dans le récit tant on comprend ce que Neuvel veut dire. Les quelques concepts de psychologie débités dans le texte ou l'irruption d'Equilibre de Nash ou d'Optimum de Pareto ne suffisent pas à faire de l'ensemble autre chose qu'un exercice militant convenu.
Et que dire du rôle joué par Deep, un membre du service d'immigration qui peut se targuer d'être le premier immigré naturalisé à un tel poste et joue ici le rôle de celui qui ressent de l’empathie mais met un point d'honneur à respecter les règles, prouvant ainsi – dans l'esprit de Neuvel – que les nouveaux citoyens sont toujours bien plus respectueux de celles-ci que ceux qui n'ont pas eu à gagner leur citoyenneté. Tout est cookie-cutter à l'avenant.

Au fil de la lecture je me souvenais d'un grand parmi mes professeurs disant : « on a le droit d'écrire des pamphlets, mais on n'a pas le droit de les faire passer pour des travaux de science politique. » Ici, je me glissait dans sa peau et pensais : « on a le droit d'écrire des tracts No Border, mais on n'a pas le droit de les faire passer pour des novellas d'anticipation. ».

The Test, Sylvain Neuvel

Your Favorite Band Cannot Save You - Scotto Moore


Ici et maintenant. MPC – on ne connaît de lui que son pseudo – est un blogueur musique moyennement connu. Un solitaire un peu loser que sa passion tient à flots mais qui ne s’illusionne ni sur ses compétences ni sur son influence.

Il tombe un jour, presque par hasard, sur le premier morceau online de Beautiful Remorse, un groupe qu'il ne connaît pas mais qui affirme ressembler à ce quasi inconnu Surrealist Sound System que MPC suivait quand il était à la fac de Madison.
Ce premier morceau, « Overture », est si hypnotique que MPC passe une nuit entière à l'écouter en boucle sans même s'en rendre compte, et qu'il le qualifie sans rire de « plus beau morceau de musique que j'ai entendu de toute ma vie ».

Des recherches Internet ne ramènent rien, rien sur le groupe, rien sur d'autres compositions, rien. Que faire alors quand on est un blogueur musique si ce n'est poster le morceau sur son site avec quelques mots d'accompagnement ? Puis aller chatter sur un site privé fréquenté uniquement par des blogueurs musique confirmés. C'est là qu'il apprend que son morceau a impressionné les auditeurs et qu'un second track est en ligne, toujours sur Bandcamp. De fait, des morceaux, il y en aura un nouveau par jour, et MPC, qui a « découvert » le groupe, ne veut plus qu'une chose : être celui qui présentera chaque nouvelle pièce au monde.

Commence alors pour lui, de plus en plus obsédé par la musique si particulière de Beautiful Remorse et saisi par l'espoir de devenir enfin un influenceur puissant, une traque du groupe qui l'amènera à rejoindre leur tournée sur une Highway to Hell aussi stressante qu'incroyablement suprenante.

"Your Favorite Band Cannot Save You" est la première novella de Scotto Moore et c'est un putain de bon texte.

Pour ne pas spoiler, disons qu'il est construit comme un concept album, en l’occurrence le concept album ultime. Chacun des dix chapitres correspond à l'un des dix tracks de l'album en cours de réalisation, le texte se terminant pas un coda qui relance l'histoire et lui donne un tour nouveau autant que conclusif.

C'est à un crescendo démoniaque, à une progression très rapide dans le mystère, la folie, et l'horreur que sont confrontés le lecteur et MPC – chacun un peu complice, le lecteur car il veut savoir, MPC car il ne voit pas comment il pourrait refuser d'en être. On lit très vite avec l'impression d'être emporté par une avalanche dont la vitesse ne cesserait d'augmenter jusqu'au crash final. C'est de la folie furieuse du genre qu'on lit dans La bibliothèque de Mount Char par exemple.

Je n'en dis pas plus pour garder le mystère.
Qu'un se rappelle seulement que dans le JdR Cyberpunk, la Rock Star était une classe dont le point fort était un irrésistible charisme et qu'elle pouvait être illustrée tant par les stars du rock que par les dictateurs charismatiques.
Qu'on sache aussi qu'il sera question dans le texte de John Dee et du langage énochien – traité ici d'un façon clairement ironique.
Qu'on se souvienne enfin que Greg Egan ou HPL, entre autres, avait déjà donné à la musique des pouvoirs terrifiants.

Lis "Your Favorite Band Cannot Save You", lecteur. C'est un texte fou et sans limite que tu liras, un texte qui te propulsera bien plus loin que tu ne l'aurais cru possible sur les traces d'un personnage lovecraftien en diable.

Your Favorite Band Cannot Save You, Scotto Moore

mardi 19 février 2019

Black Leopard Red Wolf - Marlon James


Quand on attend un livre pendant deux ans sur la foi d'une simple promesse, le risque de déception est grand. Marlon James – écrivain jamaïcain multiprimé mais novice en fantasy – a superbement évité ce désappointement à tous ses lecteurs avec son "Black Leopard, Red Wolf" qui, pour un coup d'essai, est un vrai coup de maître ; un livre que tout amateur conséquent du genre devra avoir lu.
Sauf si on est allergique à une violence et à une cruauté intenses ainsi qu'à une homosexualité très graphique – ce qui explique les commentaires mitigés sur Amazon.

"Black Leopard, Red Wolf" est sans doute le premier très grand roman de fantasy basé sur les cultures et les mythologies africaines. Marlon James y déploie un style parlé hypnotisant qui sert autant le récit que le propos sous-jacent de l'auteur – nous y reviendrons.
Pour parler de BLRW, il faut d'abord situer le contexte, puis décrire les personnages qui l'habitent, avant de dire en quoi l'écriture de James porte un message.

Contexte d'abord.

BLRW se passe dans une Afrique d'il y a plusieurs centaines d'années. Même si les noms sont inédits, plusieurs indices font comprendre que ce n'est pas d'un monde imaginaire qu'il s'agit : des hommes de l'Est qui parlent Prophète et Sultan, des hommes blancs comme le lait, loin au Nord, qui mangent leur Dieu tous les sept jours.

Mais l'Afrique de James est aussi une Afrique rêvée. Une Afrique dans laquelle les mythes seraient réels : les dieux y parlent aux hommes, les monstres – hélas – y font partie de la vie quotidienne, les enchantements y sont communs, sorcières, nécromanciens, et change-forme partagent – pour le meilleur ou le pire – la vie des humains normaux.

C'est aussi une Afrique esclavagiste, un monde où dire que la vie n'a pas de valeur serait faux car une vie a toujours la valeur qu'elle pourrait rapporter sur le marché aux esclaves, sans même parler ici des marchés de sorcières où on achète adultes – ou mieux, bébés – vivants pour en tirer les organes ou les membres qui serviront aux plus puissantes incantations. Une Afrique aussi dans laquelle les enfants anormaux – albinos et autres – sont soumis aux pires traitements qu'exige la superstition.

Une Afrique enfin de royaumes en lutte – d'où la référence éditeur à GoT même si ici c'est du ras du sol que le jeu des trônes est narré. Querelles territoriales et querelles dynastiques provoquent sans cesse guerres et complots, avec leur lot de conscriptions forcées et de morts laissés sans sépulture sur un sol boueux si loin du village d'origine. “When kings fall they fall on top of us.”

Personnages ensuite.

Le héros du roman est Traqueur. Un homme à l'odorat magique capable de traquer une proie jusqu'au bout du monde sans la perdre. Un homme à l'histoire familiale complexe. Un paysan d'un peuple méprisé par les citadins et les puissants. Un homme passionné, colérique, arrogant, plein d'un hubris démesuré, mais fidèle aussi en amitié et habité par une volonté de faire les choses justes même s'il ne sait pas toujours les identifier précisément. Un homme trahi souvent et meurtri tout autant. Un homme enfin à la recherche constante de lui-même et d'une famille à inventer, d'une raison de vivre et d'une raison d'agir, un homme capable d'autant de désir de vengeance que de soif de justice ou encore d'élans sincères de générosité.
Au début, Traqueur est amoureux de Leopard, un change-forme, une relation compliquée et jamais paisible, puis ses relations et ses loyautés évolueront au fil des coups de cœur et des trahisons – réelles ou supposées.

Les premières paroles du Traqueur (qui ouvrent le roman) sont : « The child is dead. There is nothing left to know ». Car le livre commence dans une cellule dans laquelle il est emprisonné, et le long (plus de 600 pages) récit sera celui qu'il fait à l'Inquisiteur qui l'interroge à propos d'une mission dont on ne sait rien au début si ce n'est qu'elle consistait à retrouver un enfant disparu.

Dans cette mission s'embarque – de manière aussi lâche que fluide – un groupe d'aventuriers qu'on viendra à connaître au fil des pages et dont on comprend dès le début qu'ils ont tous leur propre agenda caché. Une certitude que Traqueur acquiert dès l'origine, ce qui expliquera sa méfiance au long cours – d'autant que fait aussi partie du groupe Nyka, un homme qui l'a trahi et voué à une mort qu'il n'évita que par miracle.

Avec Traqueur marcheront donc Léopard et son mignon Fumeli qui porte son arc et ses flèches, Sadogo, un Ogo aussi grand et fort qu'un géant et aussi simple que bon, Sadogon, une sorcière qui se dit trois fois centenaire, Bunshi, une « déesse » des eaux, Nsaka Ne Vampi, une femme guerrière, Nyka, un mercenaire doté d'un pouvoir surprenant, et Bibi, un vétéran de plusieurs guerres. A ce groupe de départ – qui se défera très vite – s'ajouteront plus tard Venin, une fille élevée pour être sacrifiée à un monstre, un buffle courageux et intelligent, et enfin Mussi, un préfet de la garde originaire des terres de l'Est.

Dans cette bande dysfonctionnelle dès l'origine, tout le monde ment sur son identité, son histoire, les raisons de sa présence. C'est la suspicion qui y règne, bien plus qu'une hypothétique confiance. C'est pourtant ce groupe ou ses fragments qui partira – en dépit de risques colossaux – à la recherche de l'enfant disparu, sans même savoir vraiment qui est l'enfant, qui l'a enlevé, qui le recherche, et pourquoi. Ce n'est clairement pas la Communauté de l'Anneau – même si James affirme sa filiation d'avec Tolkien (et qu'un épisode tel que celui de la dispute des trolls permettant à Traqueur de fuir rappelle fortement le maître oxonien).

Ecriture et narration enfin.

BLRW est un roman entre Heroïc fantasy, Dark Fantasy et Sword and Sorcery. Noir, dur, cruel, très cru sur la violence et le sexe. On aura rarement lu aussi cru et aussi graphique. On est ici, dans le fond comme dans la forme, dans une société barbare au sens « noble » du terme, une société pré-monothéiste et pré-chrétienne.
BLRW met en scène des personnages confrontés à des adversités immenses et les plonge dans des situations qui les poussent aux marges de la survie et de la santé mentale.
BLRW les place de superbe manière au sein d'une nature sauvage qui est aussi vivante que l'animisme le permet. Arbres et animaux y sont presque des acteurs du récit. Quant au surnaturel, il est partout, un élément normal de la vie, un danger de plus que côtoient chaque jour les simples humains.
Si on voulait référencer, on pourrait dire de BLRW qu'il est quelque part entre l'Odyssée d'Homère, les récits de Conan, ou les sagas scandinaves. C'est une histoire de voyage, une histoire de quête, une histoire de fureur et de mort, une histoire qui ne finit jamais car lorsque Traqueur rentre chez lui et se crée une « famille » son histoire le rattrape et le renvoie dans l'horreur.

BLRW est aussi un roman qui dit le conflit des rois et le jeu des trônes mais qui le voit par les yeux d'un rien du tout, d'un expendable, d'un mercenaire qui ne participe à de grands événements qu'en raison de son don particulier. Un roman qui dit la folie des puissants, leur insensibilité à tout ce qui n'est pas leur intérêt, un roman qui met en scène la confrontation entre au moins trois folies distinctes et divergentes qui ballottent autant les royaumes qu'elles déchirent le petit groupe de mercenaires dont Traqueur est partie.

BLRW est encore un roman qui montre les horreurs d'un esclavage ancestral sans oublier que s'il existe c'est que beaucoup en profitent, la grande ouverture sexuelle de certains peuples africains mais pas de tous, les effets délétères du patriarcat qui ne fait pas pour autant que les femmes sont des saintes ou des sages, les difficultés à sortir de la loi d'airain de l'oligarchie. C'est donc un roman  – immense qualité – qui pose des problèmes mais ne donne pas de réponse manichéenne ; on le voit encore pour ce qui est des régimes politiques qui ne sortent pas de la loi d'airain de l'oligarchie même quand ils tentent de le faire, de la voix des dieux qui est une légitimation facile mais indispensable, ou des tentatives avortées pour instaurer un proto « Etat de droit ». Et que dire de Traqueur qui aide vraiment les femmes mais s'en méfie et les rend responsable de tous (s)les maux ?

BLRW est un témoignage, celui de Traqueur. Il raconte. Le style est donc oral avec tout ce que ça comporte de répétition, de phrases très longues (jusqu'à plusieurs pages), d’interruptions digressives, de style direct sans guillemets, etc. C'est hypnotisant comme une récitation litanique.
Et parce que c'est un histoire racontée autant pour les personnages que pour le lecteur, les explications – grandes comme triviales – arriveront au fil de récit enchâssés, de moments où un personnage explique à un autre ou le Traqueur à l'Inquisiteur. Les secrets, les motivations, les haines, les trahisons arrivent au fil des narrations, porteuses donc de la connaissance et de la perception de celui qui narre. En cela, les narrateurs – et surtout le métanarrateur Traqueur – sont non fiables, lourds de représentations (hello, Nietzsche) et d'angles morts ; ce qui justifie que les deux tomes à venir raconteront les mêmes événements sous deux autres angles de vision.

BLRW est donc une histoire orale, comme pourrait la raconter un de ces griots qui sont importants dans le récit, avec ce qu'elle comporte d'interprétation et de volonté même de donner un certain éclairage plutôt qu'un autre. C'est pour cela que tuer les griots, c'est tuer une certaine vision de la vérité. C'est aussi pour cela que le passage à l'écrit est indispensable, comme le montre un épisode du roman. Pour que l'Histoire survive à la mort de ceux qui la détiennent et pour avoir une Histoire qui soit opposable à celle des autres. C'est une des tragédies de l'Afrique de n'avoir que trop peu d'Histoire écrite, ce qui laissa longtemps penser qu'elle n'en avait pas. Que James est subtil ici de ne pas asséner mais de laisser comprendre.

J'aurais encore énormément de choses à dire (j'ai surligné un nombre hallucinant de passages que, comme d'habitude, je n'utilise pas) mais je ne veux abuser ni de ta patience ni de ton temps, lecteur, aussi je te laisse ici avec cette injonction impérative : si tu lis l'anglais, lis BLRW, et si tu ne le lis pas, attends 2020, il arrive chez Albin Michel - Terres d'Amérique (et bon courage aux lecteurs de blanche qui l'achèteront).
Rempli jusqu'à la gueule de lieux extraordinaires, de personnages incroyables, de situations aussi périlleuses que choquantes, BLRW est un choc. BLRW est énorme. BLRW est un chef d’œuvre, un roman écrit par un Jamaïcain qui plonge aux racines de l'africanité là où tant d'auteurs afrofuturistes se contentent d’envoyer les Africains dans les étoiles comme si un avenir pouvait remplacer un passé.

Black Leopard, Red Wolf, Marlon James

jeudi 14 février 2019

Blues pour Irontown - John Varley


Aujourd'hui, lecteur, c'est la Saint-Valentin. Je vais donc te parler d'une histoire d'amour. Pas de n'importe laquelle, note bien. D'une histoire d'amour infini, énorme, larger than life. De l'histoire d'amour qui unit Christopher Bach, détective privé officiant sur la Lune, à Sherlock, le Saint-Hubert génétiquement modifié qui lui sert de partenaire et de meilleur (seul ?) ami : « Je savais que nous étions proches, je savais que je l'adorais et qu'il m'adorait, mais je n'avais aucune idée de la profondeur de cet amour. En ressentir ne serait-ce qu'un fragment est ahurissant. ».

Chris Bach et Sherlock, lecteur, c'est dans les pages de "Blues pour Irontown" que tu les rencontreras. Le dernier roman de John Varley est un retour – vingt ans après – à son cycle des Huit mondes. Si tu connais le cycle, tu y retrouveras ces humains qui descendent des rares qui survécurent à l'invasion de la Terre et s'accrochèrent comme ils le purent aux sols inhospitaliers de la Lune, de Mars, de quelques astéroïdes et des planètes extérieures – sans oublier leurs lunes dont la terrifiante Charon. Si tu ne le connais pas, tu comprendras tout quand même.

Après Gens de la Lune et Le système Valentine, Varley te ramène encore une fois sur la Lune. Notre satellite, passées les années d'effroi qui suivirent l'Invasion, est devenu un homeworld de substitution où se combinent grand confort et grande liberté. Sur la Lune, presque tout est autorisé, jusqu'aux lubies corporelle les plus étranges, du moment que ça ne nuit à personne – un paradis individualiste en somme. Sur la Lune, on peut vivre dans de grands canyons creusés pour offrir de l'espace, ou dans des « disneyland » qui recréent tel ou tel biotopes, ou dans des habitats ad hoc créés à la demande d'un nombre suffisant de citoyens. Chris, par exemple, vit à Noir-Ville, un habitat où est reconstituée l'Amérique des années 1910 à 1960, le lieu rêvé pour un homme qui se rêve en Privé de film noir.

Et pourtant, sur la Lune, certains trouvent que la liberté offerte par le système légal et l’informatique de gestion de la ville n'est pas suffisante. Marginaux, délinquants, ou originaux, ils vivent dans les plus anciens tunnels du satellite, aussi peu cartographiés que contrôlés, c'est à dire dans la mythique et dangereuse Irontown.
Et à Irontown, les plus politiques, le noyau dur militant, se nomment eux-mêmes Heinleiniens.

Quand le roman commence, Chris, qui ne croule pas vraiment sous les clients, reçoit à son bureau la visite d'une femme en voilette – dans le plus pur style Chandler – qui lui demande de retrouver l'homme inconnu qui lui aurait transmis, sans doute volontairement, une forme GM de lèpre incurable. Arrangement est pris, mais peu est mis en branle. Il faudra des jours de procrastination avant que Chris se lance enfin sur les traces de l'homme mystère, et d'abord à la recherche de sa cliente qu'il n'a pas revue depuis leur entrevue initiale.

Si Chris traîne autant – à ton étonnement, lecteur – à se mettre en ordre de marche, c'est pour deux raisons principales : d'abord, il n'a pas vraiment besoin d'argent, faire le détective privé est pour lui plus un hobby qu'autre chose, ensuite et surtout, Irontown lui rappelle de très mauvais souvenirs personnels liés à la « Grande Panne » et aux aventures de Hildy Johnson, des événements narrés dans Gens de la Lune. Mais ne t'inquiète pas, lecteur, crois-moi, même si tu n'as pas lu les romans précédents du cycle, tu n’auras aucune difficulté à tout comprendre de celui-ci.

Quoi qu'il en soit, une fois la traque lancée, elle ne s'arrêtera plus et l'emmènera down the memory lane, avant de l’entraîner, car l'affaire initiale n'était que la première peau de l'oignon, aussi loin que possible de sa zone de confort. Avec toi à ses côtés, peut-être.

Que tu accompagnes le détective amateur dans ses pérégrinations ou pas, lecteur, sache qu'il n'y sera jamais seul. Sherlock participe à l'enquête comme équipier, partenaire, et parfois ange-gardien.
Et quand il s'agira de raconter les faits, d'écrire ce compte-rendu que tu liras peut-être, Chris et Sherlock seront tous deux mis à contribution. Tu liras en effet le premier roman raconté par un humain et un chien en parallèle – pour Sherlock, grâce à la collaboration d'une traductrice canine.

Cette narration change tout et fait d'une histoire somme toute assez simple un vrai plaisir de lecture.
On pourrait dire que Chris, en loser un peu mou et guère compétent, en adulte qui s'est inventé un monde de fantaisie auquel il est le seul à croire, est attachant. C'est vrai. D'autant plus que ce grand nigaud traumatisé est d'une honnêteté confondante quand il s'agit de pointer ses propres limites, et qu'il le fait dans un style matter-of-factly désarmant de simplicité bonhomme.
Mais la voix de Chris n'est rien à côté de celle de Sherlock. Le chien GM est de ces personnages inoubliables qu'on rencontre parfois. Courageux, foncièrement bon, loyal sans restriction, un peu mégalo aussi – on n'est pas un chien GM sans fierté –, Sherlock est le vrai héros du récit. Et il raconte sa part comme un chien le ferait, butant sur ses limitations intellectuelles et décrivant la réalité en usant de concepts qui font sens pour lui. Il est donc aussi aimable par sa personnalité que réellement drôle par sa manière – canine – de percevoir le monde. Chaque phrase de Sherlock est une pépite d'étrangeté radicale à la logique néanmoins imparable. Un bonheur de lecture.

Cette double narration et l'humour évident d'un auteur qui ne se prend pas au sérieux et veut surtout s'amuser en racontant une histoire pourtant terrifiante de conspiration font de "Blues pour Irontown" un roman-plaisir. Lire ce roman, lecteur, c'est passer un vrai bon moment, agréable et distrayant, sans prise de tête ni maux de crâne hard-SF, ce qui ne l'empêche pas de balancer quelques idées (ou plutôt des impressions) sur la liberté individuelle ou le risque des IA omnipotentes.

Blues pour Irontown, John Varley

Et parce que c'est la Saint-Valentin, finissons avec ces deux promesses d'amour à venir pour lesquelles je laisse la parole à Sherlock :


mardi 12 février 2019

L'enfer des masques - Jacques Barbéri


Nora est une jeune fille qui vit à Nice avec sa mère Susan, psychanalyste. Elle ne connaît pas son père sur lequel sa mère ne lui a jamais rien dit, même pas son nom. Le connaît-elle d’ailleurs ?
Passionnée de cinéma, Nora rencontre Régis, cinéphile aussi, fils du richissime Paul qui a fait fortune dans les écrans souples – faut-il être barjo ! – entre autres.
Lors d'une soirée à laquelle Régis l'emmène, Nora – qui n'est pas encore sa petite amie – voit par hasard une photo bouleversante : sa mère, de vingt ans plus jeune, visiblement en terme amoureux avec un homme. Les deux, et un troisième aussi sur le cliché, ne sont autres que les trois inventeurs géniaux de Nirvana, une intelligence artificielle de très haut niveau.

Pourquoi Susan n'a-t-elle jamais parlé à sa fille de sa première carrière prestigieuse ? L'homme qui l'enlace est-il son père ? Et si c'est le cas, pourquoi avoir caché cette vérité simple à la jeune fille ?

Nora, suivi par un Régis qui l'aime et qu'elle apprend à aimer aussi, va traquer ce « père » potentiel jusqu'en Californie où il est devenu un magnat de l'informatique, aussi riche et puissant que profondément misanthrope et solitaire. Elle y découvrira une vérité bien plus complexe que celle qu'elle s'attendait à trouver.

A l'autre bout du monde, en Californie justement, une femme nommée Priscilla se réveille dans une luxueuse clinique privée. Amnésique, elle est prise en charge par une équipe médicale qui refuse – pour raisons thérapeutiques – de lui révéler ce qu'elle ne retrouve pas elle-même. La seule certitude, elle est mariée à Nick, qu'elle aime et qui l'aime et qui lui rend visite chaque soir en hélicoptère.

Bâti sur deux fils principaux dont on ne sait pendant longtemps s'ils partagent une même temporalité, "L'enfer des masques" est un thriller haletant, un vrai page-turner qui intrigue son lecteur et le transporte progressivement dans un monde qui relève autant de l'anticipation que du roman policier.

Dans un texte truffé de références, Barbéri clame son amour du cinéma, de l'opéra, de la littérature. Par les voix de Nora et Régis, il fait pénétrer le lecteur dans son univers artistique avec humour et, régulièrement, poésie. De Baudelaire à Sturgeon en passant par Lynch ou K. Dick sans négliger Paul Dukas, il organise un voyage dans un monde de correspondances dont les principales sont sans doute Barbe-Bleue (Faut-il utiliser la clef dorée, réelle ou métaphorique ? Faut-il ouvrir la porte cachée ? Faut-il savoir ? La tranquillité de l'ignorance n'est-elle pas préférable à la douleur de la connaissance ?), le Corbeau de Poe (avec son obsession névrotique) ou encore le Monsieur Valdemar du même.

"L'enfer des masques" se lit vite, bien, et avec plaisir. Au fil d'une enquête qui progresse à un rythme soutenue, on y croise des personnages étranges ou bouleversés ou les deux à la fois. On y rencontre un équivalent local du Doc Jacoby de Twin Peaks. On y assiste même à une assez répugnante cérémonie (ne pas cliquer si on ne veut pas savoir). C'est une belle balade en univers décalé.
Si on veut chouiner, on regrettera juste que l'histoire d'amour de Nora et Régis soit un peu too much.

L'enfer des masques, Jacques Barbéri

lundi 11 février 2019

Helstrid - Christian Léourier


"Helstrid" est une novella de Christian 'Lanmeur' Léourier. C'est une belle et éprouvante histoire de lutte contre les éléments qu'on ne peut que conseiller.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 94, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Certains mondes ne sont pas faits pour l’humanité : Helstrid est de ceux-là. Des températures de -150 °C ; des vents de 200 km/h ; une atmosphère toxique.
Pourtant, la Compagnie tient à exploiter ses énormes ressources en minerai, appâtant les volontaires à l’exil à grand renfort de gains conséquents. Des hommes et des femmes à l’image de Vic, qui supervise le travail de prospection et d’exploitation des machines. Un job comme un autre, finalement, et qui vaut toujours mieux que d’affronter son passé laissé sur Terre…
Jusqu’à ce que le porion soit contraint d’accompagner un convoi chargé de ravitailler un avant-poste à plusieurs centaines de kilomètres de la base principale. Un trajet dangereux, mais les IA sont là pour veiller à la bonne marche des véhicules suréquipés et à la protection du seul humain embarqué. Dans pareilles conditions, tout ne peut que se passer au mieux…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


samedi 9 février 2019

De l'autre côté du lac - Xavier Lapeyroux


Lotissement de la Colline. Sans doute à peu près maintenant, sans doute (mais est-ce sûr?) en France, quelque part.
Hermann vit avec sa femme Soma et sa fille Sam dans une belle maison proche d'une forêt et d'un lac. Leurs plus proches voisins sont les Jessen, Erik, sa femme, et leurs deux adolescents jumeaux.
Et voilà qu'un jour, dans ce paisible havre classe moyenne, le drame. En jouant avec une arme à feu, Oscar tue accidentellement son jumeau Pierre.

"De l'autre côté du lac" est un roman weird de Xavier Lapeyroux. On y plonge dans la tête d'Hermann qui s'exprime pour le lecteur à la première personne.

Rompant avec certaines conventions narratives, Lapeyroux balance son déclencheur avant toute exposition. Poursuivant dans une imprécision descriptive volontaire, il met le lecteur dans la situation du rêveur qui assiste au récit mais ne saurait jamais vraiment situer l'espace-temps dans lequel il se déroule. Il y a bien quelques indices géographiques ou musicaux mais guère plus.

Cette impression de flou cotonneux sur le hic et nunc oblige le lecteur à s'accrocher à la seule certitude dont il dispose, l'existence d'Hermann, et ce que lui et lui seul décrit du monde, des autres, des événements.

Que décrit-il donc ?

Mort d'un jumeau, obsèques, rapprochement de Sam et d'Oscar, enlèvements supposés d'enfants du quartier, contacts inédits (et suspects) entre Erik Jessen (le père) et Soma (l'épouse d'Hermann). Voilà pour la vie privée.
Pour la vie pro, Hermann, éducateur en foyer, travaille avec intérêt mais sans excès auprès d'un collègue, Denis, qui respecte bien peu les procédures de l’institution. Les deux s'occupent – tant bien que mal – d'un petit groupe d'adolescents en difficulté. Mais les problèmes personnels d'Hermann vont occuper une part de plus en plus grande de son attention et de son temps.

Quels sont-ils ces problèmes ?

« L'un des jumeaux est mort mais l'autre est toujours là, en vie, comme un fils de rechange. »
C'est par cette phrase que commence le roman. C'est de ces quelques mots que naissent le trouble d'Hermann et la solution qu'il finira par entrevoir à l'issue d'un parcours éprouvant de bascule mentale.

De l'autre côté du lac est un chemin de paranoïa. Sur un terreau sûrement propice (Hermann joue à un jeu schizophrénique avec Sam dans lequel chacun prend la parole pour l'autre), le choc initial d'une mort qui s'invite comme un coup de tonnerre dans un ciel pur lance Hermann sur une trajectoire paranoïaque qui ne cessera de s'aggraver. Hermann, peu à peu, prend peur de tout. Peur de l'orage, des ondes électromagnétiques, de l'hypothétique infidélité de Soma (sa drogue apaisante), d'un enlèvement que subirait sa fille, des faits et gestes d'Erik et d'Oscar, d'Ossip, le frère violent d'une des pensionnaires du foyer où il travaille, d'un molosse qui rode, etc.

Hermann, de page en page, va de plus en plus loin dans une inquiétude qui se nourrit d'elle-même. D'autant que l'homme est impacté plus que de raison par les soucis du quotidien ; « tout l'afflige et lui nuit et conspire à lui nuire ».
Le monde, tant celui qui existe que celui qu'il imagine, lui pèse comme une menace constante dont il doit se protéger.

Et puis il y a cette nouvelle maison qui « apparaît » de l'autre côté du lac, cette maison qui ressemble étrangement à la sienne et où vit une femme seule.
Et Chan, cette nouvelle ado en difficulté placée dans le foyer pour jeunes, qu'Ossip, son frère violent, tente de récupérer manu militari.

Incapable de supporter une tension de plus en plus hégémonique, passionné, obsédé même, par le Blow Out de De Palma dans lequel l'amour ne suffit pas à sauver l'objet aimé, et où la confiance donnée conduit à la mort, ainsi que par cette Invasion des profanateurs dans lequel des doubles étrangers prennent la place de chaque être humain sur Terre, Hermann, contrairement au héros du Bugs de Friedkin que sa paranoïa délirante conduit au suicide et au meurtre, trouve inconsciemment la solution à son problème dans une substitution qui est tout sauf prosaïque.
Lâcher la proie pour l'ombre, pour Hermann le joueur d'échec en solitaire, ce n'est jamais que tourner l’échiquier pour prendre l'autre couleur et passer ainsi du camp perdant au camp gagnant. Quand on n'a pas de jumeau disponible, on peut s'en imaginer.

Intrigant, tendu, nerveux, "De l'autre côté du lac" est un livre prenant, un rêve dérangeant et doux-amer qui éveillera sûrement chez son lecteur des souvenirs ou des angoisses propres.

De l'autre côté du lac, Xavier Lapeyroux

mercredi 6 février 2019

2001 chroniques


2001 chroniques aujourd'hui.

2001 fois où je t'ai eu à l’œil, lecteur.

2001 fois où tu es venu ici chercher un avis de « connard élitiste » (les anciens du Cafard Cosmique se souviendront).



2001 fois où je me suis réjoui que tu sois passé.


Il y a encore beaucoup à lire et donc beaucoup à dire.
Stay tuned !