vendredi 31 mai 2019

Dans la tête de Sherlock Holmes - Dahan - Liéron


Ami de Sherlock Holmes, écoute ça ! Un magnifique album de BD, réalisé spécialement pour toi, est arrivé récemment sur les étals.
Amateur de BD, Sherlock Holmes n'est pas ta cup of tea. Une BD du grand détective vient de sortir, si créative qu'elle est époustouflante ; qu'importe l'ivresse, viens goûter le flacon !

L'enchantement commence avant même le début de l'enquête inédite imaginée par Benoît Dahan, à la vue de la couverture découpée qui laisse voir, dans la silhouette crânienne du détective, « l'intérieur de la tête » de Sherlock Holmes.
Puis, on commence à tourner les pages, à lire, et on est emporté par la créativité foisonnante de l'auteur.

« Voyez-vous, je considère que le cerveau de l’homme est à l’origine comme une petite mansarde vide. L’ouvrier adroit prend grand soin de ce qu’il met dans la mansarde, dans son cerveau. ». Benoit Dahan – et son acolyte Cyril Liéron – se lance le défi de montrer au lecteur ce que signifie exactement cette affirmation de Holmes dans Une étude en rouge.
Ainsi, le cerveau de Holmes est une bibliothèque virtuelle contenant toutes les connaissances nécessaires en criminologie, tous les éléments de l'enquête en cours, et rien d'autre (d'où parfois sa grande ignorance de certains sujets). Ici, on verra bien les rayonnages, les casiers d'éléments, la poubelle qui contient l'inutile (astronomie par exemple).

Mais commençons. 221b Baker Street, petit matin. Après une descente de cocaïne, Holmes, comme souvent, s'ennuie. Les mystères intrigants se font rares et son cerveau tourne à vide. Alors qu'il envisage de se refaire une injection, le salut se présente sous la forme de l'agent Sparks, de la police londonienne. Un homme blessé, hagard, et en partie amnésique a été retrouve errant dans Spitalfields, non loin de l'East End. L'inconnu affirmant être le Dr Herbert Fowler et bien connaître Watson, Sparks a pris sur lui de conduire l'inconnu chez le détective afin de démêler le vrai du faux. Bien lui en a pris, car l'homme est bien celui qu'il dit être et que son étrange mésaventure lance le grand détective sur la trace d'une machination dont les tenants et aboutissants sont encore bien obscurs.

Ne pas faire d'hypothèse sur le qui ou le pourquoi. S'en tenir aux faits. C'est la politique de Holmes et il la met en œuvre dans l'album. Collecter les faits, même les plus insignifiants, les confronter à ses connaissances encyclopédiques, trouver le seul fil possible qui les relient entre eux. Car c'est bien d'un fil qu'il s'agit, un fil que le lecteur peut voir sur la page.

Indices soulignés, mots clefs mis en relief, plongée dans les méandres mémoriels du détective, le fil – visible – de la pensée de Holmes lie tous ces éléments et amène à des conclusions qui sont toujours le point de départ de nouvelles investigations à faire pour remonter – étape par étape – jusqu'à la cause première qui seule peut relier toutes les manifestations observées en un tout cohérent. C'est très brillamment fait, et la complexité de l'enquête ne gâche rien, bien au contraire. Voyez dessous (en cliquant) ce que ça donne :



Le graphisme participe au plaisir. Architecture londonienne, déplacements matérialisés sur des plans de le ville, visages anguleux et expressifs à la fois, jusqu'aux feuilles jaunies et tachées comme si le document que feuillette le lecteur était ancien, c'est du bien beau travail qui a été fait là.

Enchantement visuel et belle construction narrative, "L'affaire du ticket scandaleux" – qui peut évoquer La ligue des rouquins sans le plagier le moins du monde – est une vraie enquête de Holmes superbement mise en image par deux auteurs visiblement aussi inspirés qu'amoureux de leur matériau. Un seul regret : la suite et fin ne sortira que dans un an. A part ça, tout est bon, c'est à lire, qu'on soit ou pas holmesien.

Dans la tête de Sherlock Holmes, L'affaire tu ticket scandaleux t1, Dahan, Liéron

Hors -sujet : si on aime les têtes, on peut aussi lire Dans la tête de Vladimir Poutine

jeudi 30 mai 2019

Children of Ruin - Adrian Tchaikovsky


Avant et après ceux de Children of Time se déroulent les événements de "Children of Ruin", la « suite » du brillant premier roman SF d'Adrian Tchaikovsky.

Avant, c'est l'époque des ensemencements et des élévations qui ouvraient le volume précédent.
Avant, c'est contemporain à la lutte entre scientistes et naturalistes qui faillit rayer l'espèce humaine de l'univers et engendra la très longue attente d'Avrana Kern , la « grande prêtresse » de la faction terraformiste.
Avant, c'est quand l'Aegean arrive dans le système Tess 384 avec son équipage de 13 personnes – dont un génie à moitié fou – chargées de terraformer et d'ensemencer l'une des planètes. C'est la surprise de découvrir qu'une vie très différente de celle que nous connaissons – capable par exemple de stocker l'information au niveau atomique – y existe déjà. C'est la volonté de préserver et de documenter, faute de pouvoir créer. C'est le choix de terraformer une petite planète proche en remplacement de celle prévue initialement qui deviendra donc une sorte de « réserve naturelle ». C'est à la fois une réussite et un échec, deux sites, deux projets, deux contextes, deux histoires, deux aboutissements.

Après, c'est des milliers d'années plus tard.
Après, c'est lorsqu'arrive dans le système Tess 384 le Voyager, un vaisseau à équipage mixte Araignées/Humains – piloté et contrôlé par l'IA qui fut humaine Avrana Kern – venu chercher la source d'un signal reçu et peut-être rencontrer d'autres descendants de l'humanité.
Après, c'est quand le Voyager découvre que le système abrite une civilisation technicienne aussi surprenante qu'hostile. C'est quand on décide de cacher le Voyager aux confins du système et de ne déléguer qu'un « ambassadeur » visible : le petit vaisseau Lightfoot et son équipage réduit composé des plus intrépides explorateurs du Voyager. C'est quand on découvre qu'une terrible tragédie s'est produite dans le système et qu'elle conditionne encore les comportements des autochtones. Quand il faut donc trouver une solution pour communiquer, une solution pour comprendre, une solution pour survivre.

Avec "Children of Ruin", Tchaikovsky livre un roman au moins aussi fascinant que l'était son prédécesseur. Pour ne pas trop spoiler, on se concentrera sur les points forts du roman sans tenir compte de sa chronologie. Si on ne veut pas être spoilé du tout, le mieux est d'arrêter ici la lecture en sachant que "Children of Ruin" est hautement recommandable. Si tu continues, lecteur, tu prends tes responsabilités.

THERE YE BE SPOILERS !

D'abord, le roman vaut par ses personnages et leurs relations.

Passionnante Avrana Kern, qui fut humaine et ne l'est plus, qui peut dupliquer son identité, qui peut paraître humaine à condition de le simuler efficacement et l'est donc toujours moins quand elle doit consacrer des ressources calculatoires à des problèmes concrets. Avrana qui a un agenda caché, qui voudrait être capable de ressentir, qui parvient à se leurrer elle-même – si humaine en cela – sur les décisions qu'elle prend pour faire avancer cet agenda.

Passionnants Senkovi et Baltiel, les héros malheureux de l'Aegean, poussés l'un par un espoir de gloire et de postérité, l'autre par l'obsession qu'il entretient pour ses poulpes upliftés (ça y est, je l'ai dit) et la recherche frustrante, une vie durant, d'une vraie communication avec ses « enfants ».

Passionnants duos Araignées/Humains qui font montre d'une vraie amitié inter-espèce dont tout sentiment de supériorité arachnéenne n'est néanmoins pas exclu ; les préjugés ont la vie dure.

Passionnant Fabian, mâle araignée luttant contre tous ses instincts pour être l'égal des femelles de sa société matriarcale, des femelles qui, si elles ne tuent plus les mâles par jeu, ont du mal à se départir de leurs habitudes de domination.

Passionnants poulpes upliftés, frénétiques comme des enfants, pourvus de volontés qui ne cessent d'évoluer, et metteur en œuvre de réalisations dont la volonté voulante à l'origine n'a jamais eu d'image préalable et qu'elle découvre presque étonnée. De Paul, l’apôtre de son créateur, à Noah qui vaut sauver son espèce en fuyant le lieu du danger, tous apportent au récit, chacun à sa manière singulière et fascinante.

Passionnant croquemitaine – dont je tais la nature –, obsédé par la duplication du soi et l'exploration, qui découvre à grand peine que la diversité amène plus de plaisir que l’uniformité de l'assimilation. Et que la volonté de savoir amène autant de frustration que de trop brèves satisfactions, qu'exploration et science sont des poupées gigognes qu'on ouvre l'une après l'autre sans jamais atteindre cette dernière qui serait synonyme d'ataraxie mais qui, hélas, n'existe pas.

Et tous les autres, passionnants aussi, qu'ils s'expriment par la voix, le geste ou la couleur.
J'arrête car j'imagine que vous n'avez pas la journée.

Le roman vaut ensuite par l'alternance fort bien menée des périodes (Passé/Présent) mais aussi des narrations (Chronique de temps long à la Stephenson/ immédiateté action/thriller des instants courts). On passe d'un temps à un autre, d'un lieu à un autre (car il y a plusieurs moments de séparation des protagonistes), d'une vitesse de description à une autre sans solution de continuité, de la façon la plus fluide et claire qui se puisse imaginer. Le mystère sur les tenants et aboutissants demeure longtemps, en dépit du fait que les informations sont distillées de manière très régulière par l'auteur. Jamais d’incompréhension, jamais de frustration, une progression parfaitement maîtrisée.

Il vaut aussi par les correspondances qu'on y trouve.
Que fait Kern si ce n'est agir en parasite comme le croquemitaine lui-même ? Que fait Fabian si ce n'est reproduire envers son acolyte Humain l'attitude de supériorité dont font montre les femelles à son endroit ? Que font les poulpes si ce n'est vérifier l'hypothèse malthusienne comme les humains le firent sur leur monde d'origine ? Que veut le croquemitaine si ce n'est explorer, comme Humains et Araignées, et transformer pour rendre semblable, comme voulurent le faire Avrana et sa faction ? On pourrait continuer, c'est là aussi très bien fait et décrit. Finalement, c'est la vie qui veut et fait, quelque forme qu'elle prenne.

Le roman vaut encore par l'incroyable civilisation des poulpes. Créatures compétitives, alternant sans cesse confrontation et coopération, les poulpes ont bâti une société qui ressemble à ce qu'ils sont. Créatures très émotives, quasi dépourvues de surmoi, les poulpes paraissent n'être – dans leur conscient – qu'un ça en action, versatile et en agitation permanente. Ce que veut le poulpe – son « cerveau » –, ce sont ses tentacules qui l'exécutent – plus ou moins facilement – quand les système cérébraux décentralisés qu'ils abritent mettent en œuvre les instructions reçues. Des ordres donc, charge aux tentacules de trouver comment les appliquer.

Les poulpes agissent ainsi tous différemment (tant sur quoi faire que sur comment le faire) et changent régulièrement d'avis. Leur société est donc une société d'impulsions, de factions sans cesse changeantes, de combats violents et de réconciliations idem, d'alliances de circonstance, de communication permanente et tonitruante, sans direction centralisée ni hiérarchie. Les poulpes vivent dans un monde qui n'aurait pas connu le processus de civilisation décrit par Norbert Elias. Imaginez un monde de bourgeois scandinaves protestants, maintenant imaginez son opposé absolu et vous aurez les poulpes : une sorte d'anarchie épileptique en ébullition constante qui, étonnamment et sur le temps long, parvient à des réalisations concrètes, si chaotiques soient-elles. Un délice de civilisation-building.

Dans le même ordre d'idée, il vaut par la magnifique description des difficultés presque insurmontables de communication entre Araignées/Humains et Poulpes, tant les organisations sociales, les fonctionnements cérébraux, les modes de communication diffèrent. Difficultés qui forment un des points cruciaux (en enjeu et en pages) du roman, d'autant plus que la versatilité des poulpes en fait des interlocuteurs non fiables par nature.

Il vaut par le choix aussi amusant que judicieux de rendre en termes bibliques la volonté prométhéenne des terraformeurs.

Il vaut par son épilogue, un happy end après tant de noirceur, qui ouvre sur de nouvelles perspectives.

Je pourrais dire encore beaucoup tant il y a a cueillir dans "Children of Ruin", mais j'imagine que vous avez à faire et je vais donc arrêter là en vous enjoignant très vivement de lire "Children of Ruin", un roman époustouflant qui, ce qui ne gâche rien, fait entrer le politique en SF sans le faire avec les gros sabots de qui raconte le hic et nunc en n'étant pas capable de comprendre que les questions de décisions, de pouvoir, d'interrelation, d'évolution, sont des questions universelles qui concernent tous les êtres vivants.
A lire absolument.

Children of Ruin, Adrian Tchaikovsky

Anudar, Apophis, et Feyd Rautha ont aimé aussi.

DIASPORA sort en VF - TiberiX en parle bien


"Diaspora", le monument Hard-SF de Greg Egan sort aujourd'hui en VF. Un magnifique projet mené à bien par Le Belial.
Il y a onze ans, l'inénarrable et indispensable compagnon de route TiberiX en disait ici-même le plus grand bien. Peu de temps après, lecture personnelle achevée, je n'ai pas trouvé nécessaire d'ajouter à ce qu'il disait. C'aurait été pure cuistrerie.

Je lui rend donc la parole aujourd'hui en republiant in extenso ce billet qui, s'il est bref, présente efficacement le livre et lui rend l'hommage qu'il mérite. Suivra mon propre commentaire de l'époque, in extenso aussi car il peut donner l'envie de commencer par la face Sud d'Egan avant d'attaquer la Nord.

Ayant sagement laissé la jouissance du centième post à Gromovar, je vais vous parler de DIASPORA de Greg EGAN. Dans la mesure où je respecte son sacerdoce l’empêchant de vous raconter réellement de quoi il s’agit, laissez-moi en contre-partie vous posez quelques questions...
Vous avez peur de la “hard” science fiction, où un un écrivain astrophycien ou informaticien risque de vous dépeindre une société dans laquelle les humains ont encapsulé leur conscience dans des robots Gleisner indestructibles ? Où une autre partie de l’humanité c’est totalement virtualisée dans des banques de données redondantes, uniquement préoccupée par la recherche mathématique fondamentale ? Et où enfin une dernière portion transhumaine est restée dans des os et de la chair, mais en manipulant son génome au besoin pour s’adapter à n’importe quel biotope, tout en modelant son système nerveux pour comprendre intuitivement la mécanique quantique et la théorie des cordes ?
La question de savoir si ces transhumains deviennent extraterrestres les uns envers les autres vous indiffère ? Tout comme le fait de savoir si ces différentes factions peuvent encore communiquer entre elles autour de concepts qui nous semblent évidents ? Ou qu’est-ce qui détermine encore votre personne quand vous pouvez décider de changer vos processus cognitifs à la volée ? A quelle vitesse choisissez-vous de vivre quand vous êtes un programme qui va survivre jusqu’au Big Crunch final ?
Prenez alors le risque de lire le premier chapitre de diaspora où le citoyen orphelin Yatima naît dans le Konishi poli. Vous allez alors basculer dans un univers où la précision lumineuse de la neuroscience et de l’informatique se déploient sans entrave, dans une logique absolue, pour envoyer valser dans des mondes étrangers. Tant pis pour vous, le mal sera fait et passé le troisième chapitre, la problématique des vagues gravitationnelles sera pour vous devenu passionnante.
Et l’ensemble est un tour de force du même genre. 
Ce n’est pas gratuit car il y a de surcroît, se surprendrait-on presque à dire, une histoire. Elle se déroule sur des millénaires et présente comment les trois branches de l’humanité divergentes, vont devoir affronter un problème cosmique d’anomalie de spin gravitationnel dans les systèmes d’étoiles doubles. Et oui forcément. Dans le contexte qui nous occupe, les héros n’ont pas vingt-quatre heures pour échapper à un contrat que le mafioso local a mis sur leur tête après un lap-dance qui aurait mal tourné. 
Diaspora est une porte vers ce qui est probablement la quintessence de la SF. Une grosse baffe dans nos référentiels habituels. La barrière d’entrée n’est pas élevé, mais si vous n’avez jamais tiqué en regardant Star Wars parce que les vaisseaux se déplacent grâce à des turbines qui font “vrooooir”, ce qui dans l’espace est une double imbécilité, alors il vaudra peut être mieux passer votre chemin. 
La prochaine fois, et dans un autre genre, nous parlerons probablement de China Miéville, de la Nouvelle-Crobuzon et de l’amour avec une femme-scarabée. En attendant soyez sages.

Gromovar a dit…
Bienvenue à Jean Tibéri !
Quand j'apprends qu'il existe un roman dans lequel "les trois branches de l’humanité divergentes, vont devoir affronter un problème cosmique d’anomalie de spin gravitationnel dans les systèmes d’étoiles doubles", je veux le lire. Heureusement il me l'a offert :-)
Je l'ajoute donc sur ma pile d'où j'enlève à l'instant Saturnalia (si certains d'entre vous veulent savoir, sans le lire, qui a tué Quintus Cécilius Metellus Céler, qu'ils m'écrivent) ; elle ne baissera jamais cette foutue pile.
Blague à part, Greg Egan est quelqu'un de réellement étonnant par sa manière de pousser à l'extrême la logique d'une innovation scientifique. Si certains de nos bons lecteurs craignent de se lancer dans un roman, ses deux recueils Radieux et Axiomatique sont tout aussi excellents.

mardi 21 mai 2019

The Waste Tide - Chen Qiufan


"The Waste Tide" est un roman dystopique du Chinois Chen Qiufan. Il a gagné le Nébula chinois et le prix Huadi en 2013. Pas mal pour un premier roman.

Silicon Isle, Chine, post-2020. Une version de l'enfer sur Terre. Le lieu est devenu le plus grand centre de retraitement des déchets électroniques de Chine. Dans une atmosphère polluée au-delà de l'imaginable en Occident, vivent et travaillent des hommes et des femmes qui, jour après jour, démontent ordinateurs, téléphones, prothèses cyborgs, pour en extraire non seulement les métaux et plastiques qu'ils contiennent, mais aussi et surtout les éléments rares et indispensables de l'industrie numérique, le lanthane par exemple, ces fameuses « terres rares » dont la Chine détient les plus grandes réserves et sur lesquelles elle imposa des quotas à l'exportation en 2010.

Donc avant l'écriture du roman, quotas supprimés depuis, en 2015.
Le recyclage des e-déchets, qui, lui, est toujours une réalité, est une industrie désastreuse sur le plan environnemental. Les recycleurs, le plus souvent informels, respirent un air toxique, boivent une eau toxique, dorment et cultivent sur une terre toxique, dans l'indifférence de leurs compatriotes comme des Occidentaux qui leur envoient les déchets à traiter. Conséquence inévitable : de très nombreux cas de cancers sans oublier quantité d'autres maladies. En Chine – comme en Afrique d'ailleurs – ceux qui recyclent sont des damnés de la Terre, sans droit ni protection, à l'espérance de vie raccourcie. Le roman le montre.

Contexte du roman :
Les quotas à l'exportation sont toujours en vigueur. Les firmes occidentales craignent de manquer de terres rares si les Chinois ont la main sur le robinet ; il importe donc de sécuriser un approvisionnement. C'est l'enjeu et le moteur de la mission de Scott Brandle à Silicon Isle. Il s'agit d'installer une unité de recyclage aux normes environnementales et sanitaires décentes, et accessoirement de se procurer ces éléments rares comme sous-produits. Pour cela, Brandle – assisté de son interprète, Chen Kaizong, un autochtone parti jeune aux USA avec ses parents – négocie avec le représentant local de l'Etat mais comprend vite qu'il ne peut faire l'impasse sur les potentats locaux. Car Brandle met ses pieds d'Américains pas totalement honnête dans un lieu complexe où tensions institutionnelles et personnelles s’additionnent jusqu'à en faire une cocotte minute prête à exploser. Le lecteur l'y accompagne.

Silicon Isle est une société duale.

D'un côté, le pouvoir : un peu l'Etat chinois, et beaucoup les trois clans ancestraux qui s'y comportent comme des mafias locales. Le clan Luo domine, les deux autres, en retrait, sont les clans Li et Chen.

De l'autre côté, la plèbe : la masse des recycleurs. Immigrés de l'intérieur, dépourvus du moindre droit, ces waste people (à la fois le peuple qui traite les déchets, le peuple-déchet, et les « déchets ») survivent tant bien que mal sous la férule des clans locaux qui tirent tous les bénéfices de leur travail. Méprisés, humiliés, corvéables et maltraitables à merci, les waste people forment un lumpenprolétariat abasourdi par les effets de la domination.

Silicon Isle est aussi, comme le gros de la Chine contemporaine, un lieu où coexistent une modernité sans faille et un respect de la tradition qui peut confiner à la superstition vu d'Occident.

Silicon Isle est encore une restricted-bitrate zone, isolée numériquement par l'Etat chinois en raison de risques viraux importants.

Silicon Isle est enfin le théâtre d'une vengeance en attente et d'une révolution à faire.

Pourquoi lire "The Waste Tide" ?

Dans une littérature de SF chinoise en ascension, "The Waste Tide" est une des premières dystopies traduites ici.
On s'y immerge dans le scandale du recyclage des e-déchets (je ne vois guère d'autre exemple de ce thème ailleurs).
On y aborde la question des terres rares, point aveugle du virage numérique du monde.
On y voit la manière dont les firmes occidentales parviennent à manipuler même de puissants intérêts asiatiques.
On y devine l’arrangement si particulier qui fait coexister une société moderne et des structures mentales anciennes.
On y constate la perte de sens – le désenchantement du monde – que connaît une population chinoise, et singulièrement la génération de l'auteur, de plus en plus prospère et en même temps de plus en plus isolée et malheureuse. Une génération qui réalise dans la douleur que la frénésie productiviste et l'engagement dans la consommation ne peuvent pas remplacer la chaleur de la communauté et le soutien sans faille de la famille.
On y est témoin du déchirement de ces Chinois expatriés qui vivent entre deux cultures.
On y voit le sort abject fait aux immigrés de l'intérieur en Chine, mais aussi ces inégalités de plus en plus intolérables qui sont le fruit des voies de développement choisies depuis 50 ans dans le monde entier (pas seulement là-bas) et qui engendrent une exigence de plus en plus impérieuse de dignité et de reconnaissance, là-bas comme ici ; Aristote, il y 25 siècles, pointait déjà le risque mortel que l'excès d'inégalités fait peser sur le lien social.
Le tout est illustré par une histoire qui progresse de manière satisfaisante et n'est pas dénuée d'intérêt.
Et c'est aussi le premier cyberpunk chinois sérieux qui arrive ici !

Mais ce roman est-il sans défaut ?

La réponse est, hélas, non. Même s'il est intéressant d'un point de vue intellectuel, et si sa construction est très satisfaisante, il souffre de deux défauts au moins qui limitent l'immersion. D'une part, il compte trop de personnages pour avoir un vrai héros et trop peu pour être choral. On est donc dans un entre-deux où on passe de l'un à l'autre sans jamais vraiment accrocher à aucun. D'autre part, et ceci accentue le bémol précédent, il est écrit (ou traduit en anglais) dans un style trop plat et trop longuement descriptif qui donne l’impression de lire le texte d'un bon élève qui respecterait toutes les règles mais n'aurait pas encore développé de style propre.

Alors que faire ? A vous de voir. Moi, je ne regrette pas du tout d'avoir lu ce texte qui m'a ouvert quelques horizons même si je n'ai pas été littéralement captivé.

The Waste Tide,  Chen Qiufan

dimanche 19 mai 2019

Luminary the new Photonik by Brunschwig


Les plus vieux lecteurs de ce blog se souviennent de Photonik. Héros créé par le français Ciro Tota en 1980, son histoire était publiée dans Mustang, une revue des editions Lug où se rêva un temps l'idée de faire du super-héros français.
Thadeus, un bossu martyrisé et fragile, y devenait le super-héros solaire Photonik à cause de l'explosion d'un "luminotron". Accompagné du mentaliste Doc Ziegel et de l'animaliste Tom Pouce, il combattait le mal et l'injustice, comme il se doit.

La revue Mustang disparaitra. Puis, plus tard, la série elle-même - qui avait migré vers les pages de Spidey.

Aujourd'hui, après un an de travail, Luc Brunschwig - qui en était un fan absolu - la reprend, avec la bénédiction de son scénariste original. Et il s'adjoint Stéphane Perger aux pinceaux.

1977. Deux événements simultanés à des centaines de kilomètres de distance, apparemment sans liens.
Dans le Sud des USA, un jeune garçon noir travaillant dans un cirque semble montrer des facultés « surnaturelles » de contrôle des animaux sauvages.
A New-York, une très violente explosion ravage un hôpital. Un jeune homme nu et choqué - et bossu - a miraculeusement survécu au milieu des corps carbonisés. Et, si étrange que cela paraisse, c'est le marchand de glace qui était installé devant l’hôpital - vivant aussi - qui l'aide et il devient vite évident que l'homme en sait bien plus qu'il ne devrait.
De ce double point de départ, Brunschwig déroule sur 116 pages un double fil narratif, entre développement et récit des origines.

On apprend donc, par flashbacks, la vie misérable de Darby, le bossu soufrant et mal aimé. On apprend son espoir jamais éteint de trouver une solution médicale à son problème physique. On voit cet espoir être abusé par les membres d'un projet de recherche militaire secret. Jusqu'au désastre, à ses centaines de morts innocents, à la transformation de Darby. Pour le coup, l'armée a obtenu bien plus qu'elle n'espérait - il faut juste qu'elle arrive à remettre la main sur ce qu'elle a créé. En attendant, pour détourner les soupçons, c'est vers des Black Panthers armés que le gouvernement pointe le regard des médias.

Dans le Sud, Billy, le jeune prodige animalier, manque mourir lors d'une agression raciste qui prend pour prétexte le discours officiel du gouvernement. Il ne doit sa survie qu'à son pouvoir et à la protection des membres du cirque. Il sera bientôt temps de se diriger vers le Nord, pour s'éloigner du Klan, et, accessoirement, rencontrer Darby le bossu solaire.

Avec "Canicule", le tome 1 de Luminary, Brunschwig fait montre encore une fois d'une grande maîtrise narrative. Présent et passé s'entrelacent sans peine, Nord et Sud aussi (même si ici les liens restent encore à tisser). L'histoire est rythmée et palpitante, bien servie par les dessins en couleurs directes de Perger que leur taille et leur luminosité rendent très immersifs.
On retrouve ici les thèmes récurrents de Brunschwig : la corruption et le secret politico-administratif, la chape de plomb militaire, les faux coupables livrés à la vindicte populaire, la souffrance que les aspérités du système impose aux plus faibles, le rejet de la différence, l'innocent qui devient justicier par la force des choses, etc.

On pourrait se dire « encore », car, de fait, thématiquement c'est un « encore », mais c'est une nouvelle histoire, de nouveaux personnages, et Brunschwig sait à merveille créer des personnages et inventer puis raconter des histoires. On y prend donc toujours autant de plaisir à le lire, plaisir accentué si comme lui on lisait chaque mois Photonik dans les revues Lug, il y a quarante ans maintenant (terrifiant !).

Affaire à suivre, évidemment.

Luminary t1, Canicule, Brunschwig, Perger

samedi 18 mai 2019

Painless - Rich Larson


"Painless" est une nouvelle de Rich Larson téléchargeable gratuitement sur le site Tor.com

Et si Wolverine était africain ?
Mars est un combattant augmenté vivant dans une Afrique future. Insensible à la douleur, doté de pouvoirs de régénération proprement stupéfiants,  Mars a été pensé, modifié, utilisé pour des missions d'élimination physique.
On lui dit que ce qu'il fait est utile. Mais au fil des horreurs accumulées et des dommages collatéraux, la douleur morale devient la normalité de Mars. L'homme fait alors défection et tente de mettre fin à ses fonctions (Cf. Colonel Kurtz).
Pris au dernier moment par l'instinct de survie, il découvre qu'il n'est pas le seul de son espèce et trouve alors un but à sa vie même.

"Painless" est une nouvelle afrofuturiste nerveuse et rythmée. La biographie du personnage (de son enfance au présent) est amenée par flashes, la violence - jamais joyeuse - est omniprésente, et Mars prend en seulement quelques pages une densité certaine qui s'exprime au cœur d'une Afrique qui n'a pas encore oublié Boko Haram. Un très bon texte.

Painless, Rich Larson

Rendez-vous à Samarra - John O'Hara


"Appointment in Samarra", publié en 1934, est le premier roman de John O'Hara. Il est considéré comme l'un des grands romans américains du 20ème siècle. Il est réédité en Penguin Classics (avec une excellente préface de Charles McGrath) en 2013. L'Olivier le ressort en 2019, toujours dans sa traduction classique par Marcelle Sibon, sous le titre "Rendez-vous à Samarra".

Le livre s'ouvre un incipit attribué à Somerset Maugham. Le rendez-vous à Samarra est celui qu'a un marchand de Bagdad avec la mort. L'ayant vue le regarder au marché, il fuit le plus vite possible vers la lointaine vile de Samarra pour lui échapper. Or, c'est précisément à Samarra que la mort avait fixé son rendez-vous avec lui.

1930, à Gibbsville – une petite ville fictive de Pennsylvanie. Julian English est un trentenaire de la classe aisée. A la tête de la concession Cadillac, il mène une vie agréable avec sa belle et aimante femme Caroline, entre parties de golf, soirées au club, réceptions mondaines, et divertissements privés dans leur jolie maison de Lentanengo Street, la rue huppée de Gibbsville.
Et voilà que ce Julian English pour qui tout va bien – la Grande Dépression n'a pas encore atteint la petite ville de plein fouet – balance, le soir de Noël lors de la soirée dansante du club, un verre d'alcool dans la gueule d'Harry Reilly, un Irlandais braillard qu'il n'aime guère.
Il faut dire que Julian a un peu trop picolé, qu'il soupçonne Harry de lorgner sur sa femme, qu'il est de surcroît son débiteur comme la moitié de la ville, et qu'objectivement le côté show-off d'Harry porte un peu sur les nerfs.
Julian ne sortira pas de la spirale enclenchée par cet événement – qui, s'il est gênant, n'est pas dramatique – et se lancera dans une suite d'actes inappropriés qui le conduiront, en moins de trois jours, à sa perte. Au fond d'un trou qu'il aura lui-même creusé.

"Rendez-vous à Samarra", un premier roman, est aussi pétillant que pertinent.

O'Hara y décrit à la perfection la sociologie d'une petite ville américaine des années 30. Mettant à jour empiriquement ce que WL Warner formalisera dans l'indispensable étude Yankee City, il décrit une communauté américaine traditionnelle presque idéaltypique. Les habitants de Gibbsville forment une communauté dans laquelle tout le monde se connaît plus ou moins, a le loisir de s'épier, lave le gros de son linge sale en famille – la ville elle-même pouvant constituer la « famille ». O'Hara met à jour l’organisation racialiste des places et du prestige – entre WASP, Dutch, Polonais, Italiens, Juifs –, souvent liée à « l'ancienneté de l'immigration », une variable clef pour une nation sans aristocratie de sang et à l'histoire récente. Il illustre les rivalités et les solidarités qui découlent de cette organisation du monde social et montre comment la stratification sociale recoupe, mais de manière imparfaite, la stratification raciale.

Pour parvenir à ses fins, O'Hara entoure Julian et Caroline de tous les habitants de Gibbsville (ou presque). Les descriptions des lieux, des activités, des gens, sont si nombreuses et détaillées qu'on a l’impression d'avoir une ville miniature sous les yeux, dont on pourrait saisir tous les aspects. D'autant que O'Hara entre dans les maisons et dans les têtes ; on sait ce qui se passe derrière la façade sociale, dernière les murs impeccables comme derrière les visages souriants.

Il décrit un nombre incroyable de personnages, dont une part non négligeable bénéficie d'une biographie en flashback, parfois jusqu'aux grands-parents. Indispensable car à Gibbsville c'est l'histoire, notamment familiale, qui fait la position et le crédit.

Il montre aussi de quoi vit tout ce monde, de la mine qui ne produit plus comme avant, du commerce compétitif des voitures et de celui, plus calme, de l’alimentation, sans oublier la mafia locale – qui fraie avec l'élite – et les ambitieux qui peuvent s'y faire une place, les clubs de danse, les baraquements des prolétaires, les bonnes, et les « nègres » qu'on aime bien finalement – tant qu'ils « restent à leur place ». Il montre la Prohibition, absurde, que tout le monde contourne.

Dans la stratification de Gibbsville, Julian English et Caroline font partie de la strate dominante. Et pourtant Julian – qui est par ailleurs une déception pour son père – n'est pas complètement heureux ; il ressent une frustration, un vide, que même le sexe ne comble pas, ni l'alcool. Il perçoit sans doute trop bien la réalité des conventions sociales très rigides de sa société ; d'où son acte inconsidéré qui conduira d'ailleurs à la validation ultime de son intuition lorsqu'un proche – vers la fin – lui avoue l'avoir en fait toujours détesté. Il perçoit aussi en quoi la communauté est un piège, car son crédit ne vaut que dans sa ville, là où on le connaît, et seulement à condition que sa réputation reste bonne. Il comprend ses propres contradictions, homme qui n'a jamais rien fait de notable si ce n'est naître, qui s'apprête à poursuivre sur ce mode pour des décennies, et qui voudrait, quoi, il ne sait pas, mais quelque chose assurément.

O'Hara parle aussi de violence, de mort, et surtout de sexe entre personnes mariées. Si tout est en off, tout est abordé. L'auteur aborde le sexe avant le mariage, le sexe dans le mariage, sortant ainsi ses héroïnes de l'alternative maman ou putain ; il en profite pour informer son lecteur sur l'état et les contraintes du marché du sexe et du marché du mariage. Il montre surtout des personnes mariées véritables qui prennent plaisir au sexe sans nécessité reproductive, c'était inédit à l'époque. Il le fait avec pudeur et tendresse, d'une manière aussi fine que charmante.

Disons que, face aux tourments endurés, on sympathise pour Julian et Caroline, qu'on s'en éloigne parfois quand leurs faiblesses ou leur complaisance sont insupportables, puis qu'on retourne vers eux car s'ils sont perdus ils ne sont pas mauvais.

Disons aussi qu'on trouve dans le roman de nombreuses réflexions pertinentes sur le monde ainsi que nombre de sentences drôles dans le ton exact de celui qui les vit, souvent écrites de fort belle façon. Quelques exemples qui peuvent donner envie de lire ce vieux roman :

« In a conversation with his secretary, Mary, Julian can’t help noticing that “she represented precisely what she came from: solid, respectable, Pennsylvania Dutch, Lutheran middle class; and when he thought about her, when she made her existence felt, when she actively represented what she stood for, he could feel the little office suddenly becoming overcrowded with a delegation of all the honest clerks and mechanics and housewives and Sunday School teachers and orphans—all the Christiana Street kind of people.” »

« He stood at the table, looking down at the handkerchief case and stud box, and was afraid. Upstairs was a girl who was a person. That he loved her seemed unimportant compared to what she was. He only loved her, which really made him a lot less than a friend or an acquaintance. Other people saw her and talked to her when she was herself, her great, important self. It was wrong, this idea that you know someone better because you have shared a bed and a bathroom with her. He knew, and not another human being knew, that she cried “I” or “high” in moments of great ecstasy. He knew, he alone knew her when she let herself go, when she herself was not sure whether she was wildly gay or wildly sad, but one and the other. But that did not mean that he knew her. Far from it. It only meant that he was closer to her when he was close, but (and this was the first time the thought had come to him) maybe farther away than anyone else when he was not close. It certainly looked that way now. »

« Al knew what he meant. Helene was not a teetotaler by any means. In fact Ed encouraged her to drink. She was more fun when she drank. But she was liable to get drunk tonight, because it was Christmas, and Ed didn’t want her to become reckless with the spirit of giving. »
PUIS : « All he cared about now was for Helene to behave herself so he wouldn’t get in a jam with Ed. “I got my orders,” he said, “and I’m staying here whether I like it or not or whether you like it or not.” “So I see,” she said. “And my orders is to see that you keep your knees together, baby.” »

"Appointment in Samarra" est donc un roman aussi intelligent qu'agréable, un vrai plaisir de lecture qu'on peut s’offrir en VF aussi, avant peut-être de lire Le démon de Hubert Selby Jr.

Rendez-vous à Samarra, John O'Hara

vendredi 17 mai 2019

Brève revue BD/ Comics : Crusaders tome 1 et The Quantum Age


Juste deux mots.

Le premier pour Crusaders tome 1, intitulé "La colonne de fer".
Le premier tome du nouveau triptyque de Christophe 'Prométhée' Bec est une belle réussite scénaristique et graphique.
Plusieurs fils entremêlés – la plupart en flashbacks – montrent comment la colonie guère démocratique de Titan reçoit un message, une invitation, émis depuis la plus éloignée des galaxies connues, à des milliards d'AL.
Comment une jeune femme prénommée Natalia est formée à la science et à l'amour de l'espace par son père, un quasi dissident.
Comment la très brillante Natalia est sélectionnée pour devenir la chef de l'expédition humaine vers la source du message, à bord des vaisseaux à la technologie incompréhensibles dont les plans étaient joints à l'invitation.
Comment l'aventure tourne au désastre, sur une planète gelée abritant une forme de vie qui ne partage rien avec ce que nous considérons habituellement comme la vie.

Avec "La colonne de fer", Bec se lance dans la Hard-SF sans oublier de dire explicitement son amour pour Star Trek ;)
Même si les personnages – hormis Natalia – sont pour le moment peu développés, c'est à une belle et exaltante aventure que Bec convie le lecteur. Hard-SF au-delà de ce qu'on trouve d'habitude en BD, il n'oublie pas de filer une histoire entraînante, pleine de risque, de mystère, et surtout de cette volonté d'aller au bout de l'inconnu pour chercher du nouveau qui caractérisait le merveilleux scientifique de Verne entre autres.
Et puis il n'inclut aucun de ces personnages à la con au physique improbable qui sont parfois l'alpha et l'oméga de ce dont sont capables les auteurs de BD SF ; c'est incontestablement un plus.

Côté graphique, c'est majestueux, avec des doubles pages impressionnantes qui envoient dans la face du lecteur l'ampleur de ce qui se passe dans le récit.

Un grand plaisir pour moi, et pourtant je ne suis habituellement pas très fan de BD SF.





Le second pour "The Quantum Age", de Jeff Lemire. Une histoire située dans l'univers de Black Hammer, quelques siècles après.
C'est un récit de super-héros confrontés à la folie dictatoriale de l'un d'entre eux. Une histoire de résistance contre l'oppression, initiée par le groupe des survivants brisés de la prise de pouvoir initiale.
Indépendante, l'histoire fait néanmoins de nombreux liens avec la trame originale de Black Hammer ; les deux sont clairement liées.

Je ne suis guère fan du graphisme, très 'jeune', de Torres, mais je dois bien admettre que l'histoire se tient, que Lemire sait toujours inventer une narration cohérente et développer peu à peu des personnages, et, qu'en dépit d'un début durant lequel la nouveauté de cette saga cosmique et les graphismes m'ont laissé dubitatif, je me suis laissé convaincre sur la durée du TPB. Lemire reste donc l'un des scénaristes dont j'apprécie le plus le travail.

Crusaders t1, La colonne de fer, Bec, Carvalho
The Quantum Age, Lemire, Torres

dimanche 12 mai 2019

La porte de l'éternité - Brian Stableford


"La porte de l'éternité" est de ces romans époustouflants comme on n'en lit pas tous les jours.
Je ne peux que te conseiller, lecteur, lorsqu'il sortira en juillet, d'aller en l'excellente compagnie d'Oscar Wilde - entre autres - vers l'infini et au-delà en traversant la porte de l'éternité.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 95, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

De 1895, date à laquelle le Pr Copplestone découvre une drogue capable de projeter des “chronoplasmes” dans l’avenir, à l’an 12 000 000 apr. J.-C., où l’Engin universel tente de déterminer l’ultime destinée du cosmos, la vaste tapisserie du temps est le théâtre d’une guerre entre les Surhommes, descendants des vampires, l’humanité et la ténébreuse intelligence tapie à la fin des temps.
Un certain Grand Détective, un Comte vampire malgré lui, le subtil Oscar Wilde, William Hope Hodgson, tout juste revenu de ce Pays de la Nuit qu’est la Grande Guerre, le visionnaire H.G. Wells, Alfred Jarry, Camille Flammarion et bien d’autres littérateurs de renom deviennent des joueurs et des pions dans un conflit qui couvre la totalité de l’Histoire universelle.
Brian Stableford a publié une soixantaine de romans de science-fiction et de fantasy, ainsi que plusieurs essais qui font autorité. Son œuvre a été couronnée par le Pilgrim Award, le Prix ActuSF de l’Uchronie et le Grand Prix de l’Imaginaire, ce dernier pour son travail sur le merveilleux-scientifique français.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 11 mai 2019

ZADPUNK : the next big thing (ou pas)


Il y a tant à dénoncer. Et si peu de temps pour le faire.
20 critères de discrimination énumérés dans l'article 225 du Code Pénal. Sans compter tout ce qu'il oublie et qu'il faut dénoncer aussi, les horreurs passées, les horreurs présentes, les horreurs futures, les horreurs possibles. Les exclusions, les collusions, les prévarications. Un sanglot sans fin et une vigilance de suricate.

Alors il faudrait faire, agir, bouger, d'urgence. Dénoncer, pétitionner, s’organiser, agir. Du matin au soir et du soir au matin ; l'urgence ne souffre pas la demi mesure. A fortiori dans un pays dont l'imaginaire national est forgé par la Révolution.
Mais il n'est pas facile d'être à la hauteur. Nous sommes ici comme des nains sur des épaules de géants, trop tard venus pour avoir pris la Bastille, défendu la Commune, nous être mutinés au Chemin des Dames ou fait assassiner par les nazis sur le plateau des Glières. Faute de Glières, il y a certes les étages supérieurs de Tolbiac, mais il faut bien admettre qu'en dépit de leur bonne volonté les CRS font de piètres SS. Alors, comme le disait Vlad, « Que faire? ».

On peut déjà résister derrière son clavier, sur les réseaux, dire leur fait aux Puissants à grands coups de gif animés. Les plus motivés écrivent des posts de blogs, dans lesquels ils argumentent plus longuement leur résistance. Très peu ont le courage d'écrire un livre, essai ou roman. Sur l'essai je n'ai pas grand chose à dire sinon qu'il est une manifestation de la liberté d'expression. Mais disons deux mots du roman. Et singulièrement d'un genre de romans français dont j'assiste, un peu effaré, au développement récent, et que je nommerais ZADPUNK.

Dans le ZADPUNK, on est ici et si près de maintenant que c'en est presque ici et maintenant. Juste un peu après. Juste quand les effets délétères de tout se seront pleinement actualisés. Comptons en deux ou trois décennies, il ne faudrait pas que le lecteur se sente exclu de l'horreur des temps à venir, en germe dans le nôtre.

Qu'est donc le ZADPUNK, en quelques grands traits ? Textes et récits différent mais existent assez de points communs pour qu'on puisse tenter de définir un idéal-type.

Donc, aujourd'hui ou sous peu (les avis diffèrent selon le niveau d’engagement politique) : multinationales encore plus puissantes, oligarchie ploutocrate ordurière (et moralement corrompue, un classique), hygiénisme voire transhumanisme, société de surveillance et de contrôle (avec drones, smartphones, réseaux, toussa), inégalités abyssales, passe-droits injustes, Etat oppressif (par nature),  police (partout, justice nulle part) omniprésente et violente et aux ordres, droit superstructurel, cadres chiens de garde, j'en oublie sûrement mais je crains de lasser.
OK. Mais ça, version présente ou future, tout le monde le sait déjà. A moins d'avoir passé les trente dernières années gelé comme cet Hibernatus désespérément mâle et blanc s'appropriant la culture du Captain Iglo, on le sait déjà. Et la phraséologie historique ou philosophique récurrente qui l’exprime, on la connaît déjà aussi.


Alors, l'intérêt (l'urgence ?) est ailleurs, il est dans l'exemple de la résistance. Comme L'imitation de Jésus-Christ, les romans ZADPUNK proposent un exemple à suivre. Car, dans le ZADPUNK, un homme, plutôt voire très privilégié, réalise la vacuité de sa vie, l'injustice d'icelle, et décide donc de faire sécession d'avec le monde. Il part chercher le bonheur dans la ZAD, comme Michel Serrault le faisait dans le pré. Il l'y trouve en effet mais, bien sûr, ça se termine mal.
On n'est pas dans Le meilleurs des Mondes avec ses réserves de « sauvages » laissés à leur mode de vie. Nos temps sont bien plus durs, nos temps sont à la démocrature, au cryptofascisme, à la répression, etc. Là aussi, si tu as des yeux et des oreilles, lecteur, tu sais ce qu'il en est ; on ne t'enfume pas, toi. Toi zossi tu comprend en lisant, lecteur, que là, tu tiens quelque chose d'important. Que sont dites des choses qui devaient l'être, et que toi tu les lis.
Hélas, il ne suffit pas de peindre le fog pour être Turner, a fortiori quand le fog est déjà common knowledge.

En quelques semaines, deux romans ouvertement ZADPUNK dans mes lectures, au moins un de plus qui s'y apparente, sans compter celui qui fait chavirer une presse française qu'un rien amuse (et qui aurait dû lire Ada Palmer ce qui lui aurait évité une emphase injustifiée). Ca fait beaucoup. Certes, la tentation du retour à Cythère est un de ces spectres qui hante la conscience locale. Mais quand même !

Le problème, et même si la phrase est galvaudée, c'est qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Prophétique, inquiet, et honnête, l'un de ces romans contient la phrase suivante : Comment mettre toute cette misère dans un roman sans passer pour un idéaliste dégoulinant de bons sentiments ?
Inquiet, il avait raison de l'être. On n'échappe pas facilement au syndrome Maïakowski.

Je me souviens alors de la littérature sans-papière lue dans les années 90, et qui était aussi pleine de bons sentiments que navrante littérairement.
Je me souviens de ce théâtre des années 70 qui prétendait éduquer le peuple et l’assommait à grands coups de poncifs pompeusement déclamés.
Je me souviens d'un ou deux happenings signifiants récents dont j'ai dû sortir pour ne pas les perturber en éclatant de rire devant le symbolisme à deux sous qu'il mettaient en œuvre.
Et puis, je me souviens de Théophile Gauthier, « tout ce qui est utile est laid » ; ou alors il faut être Starck et réinventer le presse-agrume.
Je me souviens d'Oscar Wilde, « Art is quite useless ».
Je me souviens de Nietzsche appelant à rire du rire de Dionysos.
Je me souviens de Rielke enjoignant son jeune admirateur à fuir les grands sujets et à préférer ceux que le quotidien offre.

Je me revois alors achetant seul mon premier livre, un recueil de contes des Mille et Une Nuits.
Je me revois partant sur la Lune avec Heinlein, sur Mars avec Asimov, sur la Terre du Milieu avec Tolkien, dans la Melniboné de Moorcock ou la Chiba City de Gibson. Je me revoie à la mort thermique de l'Univers avec Anderson ou dans l'Abîme du temps avec Lovecraft.
Et ce n'est pas la politique qui est condamnable. Je me rappelle Huxley et Orwell, prouvant qu'on peut signifier sans situer ici et maintenant. De Jean-Marc Ligny mettant fortement en garde contre la catastrophe climatique. De Vittorio Catani invoquant son Cinquième Principe. Ou d'Octavia Butler racontant un extrême préjudice, sans céder à la facilité de la proximité, dans son inoubliable Bloodchild (toujours pas traduit chez nous).
Puis voilà que je me retrouve promené en diesel dans un squat breton, alors qu'avant, pour dire son fait au monde, on m'emmenait chez les Perses, dans les Empires de la Lune, ou encore à Lilliput.

Je me demande alors ce que je fais dans cette galère.

lundi 6 mai 2019

Atlas Alone - Emma Newman


"Atlas Alone" est le quatrième tome de la série Planetfall. Quatrième chronologique, il vient narrativement à la suite du tome 2, After Atlas.
En raison du caractère toujours volontairement obscur des romans d'Emma Newman, cette chronique sera nécessairement brève pour ne pas trop spoiler, ni les lecteurs potentiels du tome 2 ni ceux du tome 4.

A la fin d'After Atlas, le vaisseau Atlas 2 quittait la Terre sur les traces de son devancier, premier Atlas du nom. Il emportait environ 10000 personnes, futurs colons en route pour un nouveau départ sur un monde vierge. Il laissait derrière lui une Terre qui avait connu une terrible catastrophe, dont certains à bord étaient forcément responsables. Dans le vaisseau, trois personnes savaient ce qui était advenu sur Terre, détenaient donc une information qui aurait du rester secrète : Carl, le héros d'After Atlas, Travis, son ami-amant ?, et enfin Dee, sa meilleure amie, une indenturée comme lui.
Quand le roman commence, ils forment un monde de trois, tant il paraît impossible de communiquer avec les autres passagers d'un vaisseau dont on ne connaît même pas vraiment la chaîne de commandement.
Carl, Travis, et Dee sont bouleversés par ce qu'ils savent mais, après six mois de vol et alors que vingt ans de voyage sont encore au programme, Dee est celle à qui s'impose l'impérieuse nécessité d’identifier les responsables et de les sanctionner d'une manière ou d'une autre.

Dans sa quête d'informations et de noms, Dee a la chance d'être « engagée » pour un travail d'analyse sur les « mersives » (films ou jeux immersifs virtuels) vus dans le vaisseau, afin de travailler, peut-être, à leur amélioration. Cet emploi tombé du ciel lui offre un large accès aux serveurs de données du vaisseau. C'est de ce point de vue privilégié qu'elle pourra se faire une idée de l'organigramme et de l’organisation réels d'un Atlas 2 dont la population est strictement compartimentée, et chercher ceux qu'elle tient pour responsables du malheur terrestre.

Un bonheur n'arrivant jamais seul, elle se retrouve « invitée » sur des serveurs de jeux immersifs privés élites.
Etrangeté : l'univers des jeux auxquels participe Dee semble être un écho de sa propre vie.
Problème : il semble que certains de ses actes dans la virtualité aient des effets bien réels – et mortels – dans le monde physique ; et que ces effets anormaux s'abattent sur certains des « responsables » que Dee cherche à identifier.
Commence alors une série de quêtes, tant dans le virtuel que dans le réel, dont la fin est de décider du sort de personnes bien peu sympathiques.

Dans "Atlas Alone", Emma Newman met encore en scène un personnage principal qui s'exprime à la première personne. Comme dans les romans précédents, son personnage, ici Dee, souffre de fractures psychologiques importantes. Ex-indenturée, programmée pour obéir et se taire, Dee a développé une carapace de protection qui l'empêche de faire confiance, de s'ouvrir, d'être vraiment honnête avec quiconque. Même si elle sait jouer l'affection et la relation, Dee est paranoïaque et distante, elle décrit son visage comme « un masque posé sur un masque ».
Quel problème alors pour une personnalité de ce type lorsqu'elle réalise que les jeux virtuels semblent inspirés de sa vie privée et que celui qui les inspire – un mystérieux contact qui paraît vouloir l'aider mais refuse de révéler son identité – dispose apparemment de ressources presque illimitées.

Le problème de la confiance est au cœur du roman. Ainsi que la manière dont les traumatismes de la vie façonnent des êtres si brisés que nulle vraie résilience n'est possible pour eux, des êtres qui ne croiront jamais qu'on peut les aimer vraiment ou se soucier sincèrement de leur bien.
S'y ajoute la question de la responsabilité – pénale en l’occurrence –, matinée d'interrogations sur les limites de la sanction, la légitimité du droit de juger, l’hybris qui consiste à se prendre pour le Dieu vengeur de l'Ancien Testament.

Le tout enrobé dans une histoire dont le mystère conduit à lire vite pour savoir, d'autant que le style de Newman est d'une grande simplicité d'accès.
Quand tout est dit et accompli, le roman se conclut, encore ici, sur un twist qui est à la fois inquiétant pour l'avenir de la colonie et très dérangeant pour le lecteur lui-même qui se retrouve face à son propre sens de ce qui est juste ou pas.

Néanmoins, en dépit de ce qui précède et à mon grand regret, "Atlas Alone" souffre de nombreux défauts qui m'obligent à un jugement très mitigé.

D'abord, la quantité incroyable d'informations privées dont dispose l'informateur de Dee est proprement dérangeante, et aucune explication satisfaisante – si ce n'est un mumbo jumbo scientifique seulement à moitié convaincant – n'est apportée, ce qui donne le sentiment d'une facilité scénaristique.

De même, la manière dont Dee se voit proposer le job qui mettra en mouvement l'intrigue paraît, pour le moins, ad hoc, dans la mesure où celui qui amène l'offre ne fait pas partie de la « classe dominante » à laquelle pourtant il va donner accès. Idem pour l'opportunité de se rapprocher de son employeuse.

Encore, alors que les parties en virtualité sont très graphiques, la conclusion irl de toute l'affaire est très terne, presque anticlimatique. Au vu des enjeux, ça manque d'apothéose.

Regrettons aussi qu'il soit facile de deviner très vite qui est le mystérieux Gorge Profonde de Dee, au point que, lorsque la confirmation arrive, on regrette de ne pas s'être trompé – car là, ça aurait prouvé une certaine subtilité.

Enfin et surtout, dans ce roman, Newman semble avoir perdu sa finesse. Tout paraît lourdaud, tout est asséné.
Ses diatribes contre les inégalités comme celles sur les privilèges des privilégiés sont si directes et colériques qu'on aimerait y voir plus de délicatesse ; même la prise de conscience tardive de Dee sur le statut privilégié dont elle a bénéficié enfant, avant le malheur qui frappa sa famille, aurait été plus fine sur un mode show don't tell plutôt que tell. Il y a bien quelques moments plus écrits – la brève rencontre avec une autre femme ayant descendu l'échelle sociale – mais le reste les noie.
La personnalité de Dee, sa paranoïa, sa peur de l'autre, sont assénées aussi dans le fil de ses pensées avec une telle évidence que même un aveugle pourrait les voir. Alors que Planetfall était tout en finesse, ici rien ne l'est.
Pour ce qui est de la quête de la jeune femme, c'est une étape après l'autre, comme dans un jeu vidéo très linéaire. Sans oublier le fantomatique Carl, qui avait tant à dire dans le second roman et qui, ici, n'est guère plus qu'un NPC.
C'est dommage, vraiment dommage. J'aurais tant aimé dire d'Atlas Alone qu'il m'a autant bluffé que par les trois premiers romans. Ce n'est pas le cas.

Atlas Alone, Emma Newman

PS : le personnage de Dee est asexuel, d'où une certaine glose sur Internet concernant le traitement juste ou pas de sa personnalité. Je laisse la question aux experts. Ca ne m'a pas paru être un point central du récit.

L'avis (plus positif) de Cédric Jeanneret

dimanche 5 mai 2019

Lovecraft Country - Matt Ruff VF



"Lovecraft Country", de Matt Ruff, sort en VF.
Lovecraft/racisme, racisme/Lovecraft. Encore.

On pourra y découvrir le Green Book de l'époque si on n'a pas vu le film récent.
On pourra aussi se dispenser de lire ce roman. Sur les tensions entre l'oeuvre de Lovecraft et son idéologie, il y a mieux, chez Victor LaValle notamment.

Lovecraft country, Matt Ruff

vendredi 3 mai 2019

Philip Roth et Brett Easton Ellis dans America 9


Dans le numéro 9 de la revue trimestrielle America, il y a, entre autres, un intéressant dossier sur l'Amérique Indienne.

Il y a aussi deux textes indispensables.


D'abord, "Jus ou sauce ? ", une nouvelle inédite de Philip Roth.
L'inoubliable auteur de La tache y raconte, en dix pages, le début, l'inspiration, et le déroulement de sa carrière d'écrivain.
Dans une illustration délicieuse d'un grand moment de sérendipité, il explique comment une trouvaille inattendue a lancé et orienté son travail d'écriture, faisant, au fil des ans, d'un jeune homme plein d'ambition littéraire l'écrivain mondialement connu qu'il devint.
J'ignore si cette histoire est vraie ou imaginaire. Comme elle est vraiment belle, je préfère ne jamais le savoir.


Puis une longue interview de Brett Easton Ellis, à l'occasion de la sortie de sa non-fiction non-essai non-bio "White".
L'auteur y raconte la distance qui s'est installée entre sa génération et celles qui l'ont suivie, entre temps long et temps court, linéarité et simultanéité.
Il parle de l'Amérique, de Trump, des Démocrates.
Du monde.

Surtout, il livre plusieurs vibrants plaidoyers.
En faveur de l'art pour l'art.
Pour la disjonction de l'auteur et de l’œuvre, ou plus généralement de la personne et de son travail.
Pour l'explication et pour l'analyse, artistiques comme politiques.
Contre le monde des clans et des communautés.
En un mot, pour la complexité de la création - et la volonté de s'y affronter - contre la binarité d'un monde devenant tribal, où tout est enjoint à signifier et où tous se divisent sur la signification - en deux clans, pour et contre ; un monde qui n'a rien à envier à ce Moyen-Âge dans lequel les passions gouvernaient et dans lequel tout anathème vociféré assez fort conduisait irrévocablement au bûcher. Vous avez dit La tache ?

Il m'a convaincu, je lirai "White".

mercredi 1 mai 2019

L'intervieweur interviewé - Lloyd Chéry nous ouvre sa culture


Loyd Chéry, les lecteurs du Point Pop ou des Inrocks le connaissent, les habitués des festivals SFFF aussi. Ceux qui l'ont approché ont rencontré un homme ouvert et souriant, sympathique et disponible.
Ceux qui l'ont lu savent que, depuis quelques années déjà, il joue un rôle capital de passeur de SFFF.

Il a accepté de répondre à quelques questions afin d'ouvrir au public son imaginaire personnel. C'est foisonnant, tout à fait passionnant et, à l'heure des listes et des conseils, le panorama intellectuel de Lloyd Chéry est assurément de ceux qui peuvent utilement servir de repères.

Ladies and gentlemen, Lloyd Chéry !

Bonjour Lloyd et merci, peux-tu d'abord te présenter brièvement pour les lecteurs de Quoi de Neuf ? 

Bonjour et enchanté ! Je suis Lloyd Chéry, journaliste pigiste en web, papier et vidéo depuis deux ans et demi pour le magazine Le Point pour la rubrique culture et high-tech. J’écris beaucoup pour la rubrique pop-culture plus connue sous le nom du Point Pop et je fais aussi des articles pour Le Point Afrique ainsi que de temps en temps des papiers pour les Inrocks et Télérama. Je traite des littératures de l’imaginaire, des jeux vidéo, des mangas, de la bande dessinée et je connais bien l’univers des séries TV ainsi que du cinéma. Je suis un couteau suisse qui peut écrire, filmer ou même parler (avant le Point j’étais à Radio France) sur tout type DE médias autour de la pop culture.

Quel est ton plus ancien souvenir de SFFF ? Quelles ont été, d'après toi, les étapes saillantes de ta vie d'amateur de SFFF ?

La découverte de La Guerre des Etoiles quand j’étais en classe de CP. Ce fut tellement stupéfiant de voir la scène d’ouverture entre le Star Destroyer et l’attaque du vaisseau par les Stormtroopers. C’était comme si un monde s’ouvrait devant mes yeux.
Il y a eu ensuite la lecture d’Harry Potter en 1998 puis la vision de Matrix en 1999 et de La Communauté de l’Anneau. J’ai été fasciné par Dune que j’ai lu enfant car mon père était fan de la série. Vers 10-12 ans, je me suis lancé dans les Stephen King/Richard Bachman avec Ça  qui m’avait terrifié sur M6. J’ai découvert ensuite la fantasy adulte avec Légende de David Gemmell puis Les Guerriers du Silence de Pierre Bordage. Ils sont devenus mes auteurs préférés et et je me suis mis à ne lire quasiment que ça de mes 14 à mes 20 ans.
L’Atalante est devenue ma maison d’édition de cœur où j’ai pu faire dédicacer presque tous les Bordage. L’intégrale de L’Assassin Royal fut un autre moment inoubliable. J’ai dévoré la saga en écoutant les albums de Kate Bush. Quasi au même moment, je dégustais Le Silmarillion, Ayesha La Légende du Peuple Turquoise, Les Royaumes d’Epines et d’Os, La Couronne des Sept Royaumes et bien sûr Game of Thrones.
J’ai été ensuite marqué par 1984 et Le Meilleur des Mondes à l’université puis les œuvres de Lovecraft.
Après une pause de sept ans, je me suis remis à lire massivement de la SFFF pour Le Point Pop. Mes Vrais Enfants de Jo Walton et Les Furtifs d’Alain Damasio sont les deux grands chefs d’oeuvres de ces dernières années. Je suis très enthousiaste quand je vois la nouvelle génération d’auteurs français qui débarque depuis trois quatre ans avec Ariel Holz, Thomas Spok, Patrick K. Dewdney, Michael Roch, Romain Lucazeau, Isabelle Bauthian,


Qu'aimais-tu lire enfant ? Et aujourd'hui ?

J’ai commencé très tôt à lire de l’imaginaire grâce à mes parents qui m’achetaient tous les livres que je voulais.
J’ai dévoré Kerri et Mégane mais aussi les Chair de Poule et bien sûr les Harry Potter ainsi qu’A la Croisée des Mondes. J’appréciais les Animorph mais aussi des titres comme Classe de Lune, L’œil d’Horus et puis j’adorais les œuvres d’Anthony Horrowitz et la série Artemis Fowl. J’ai été très marqué par Les Guerriers du Réel de Jean-Marc Ligny que je trouvais fascinant. Maintenant je lis quasi tout pour mon travail. Je reçois les nouveautés et c’est à moi de décider si j’en parle ou pas.

Et sinon, qu'aimes-tu lire hors SFFF ?

Je suis un grand amateur de biographies historiques. Après avoir dévoré le Churchill de François Kersaudy, j’avance quand je peux sur le Bonaparte de Patrice Gueniffey.
Je lis aussi pas mal d’ouvrages sur la pop culture ainsi que des polars et des romans d’espionnage. J’apprécie beaucoup John Le Carré, Conan Doyle, James Elroy et Don Winslow.
J’ai été très influencé par les classiques du XIXe et de la première partie du XXe siècle. J’adore Jane Austen, les sœurs Bronté, Dumas, Flaubert, Hugo, Maupassant, Tolstoï, Steinbeck, Zweig.
Un de mes challenges est de reprendre la lecture de certains essais d’Arendt, Bourdieu et de Marcel Gauchet, qui m’ont beaucoup intéressé.
J’apprécie pas mal la non fiction avec les livres publiés chez Marchialy (notamment Tokyo Vice).
Bref, je suis assez éclectique, mais je lutte contre le temps pour pouvoir tout lire.

Qu'aimes-tu au cinéma en SFFF ? Quels genres ? Quels films ?

Je suis un gros consommateur du genre et particulièrement la SF. Mon grand choc cinématographique a été de voir Matrix en 1999 en salle. La trilogie des sœurs Wachowsky est dans mon panthéon niveau science-fiction.
J’ai été très marqué par la série animée des Ghost in The Shell Stand Alone Complexe. J’apprécie beaucoup le cyberpunk.
Impossible de ne pas évoquer Star Wars, 2001 l'Odyssée de l’Espace, Dune, Stargate, Invasion Los Angeles, Minority Report, Terminator 2 qui m’ont beaucoup influencé enfant. Plus récemment je dirais que Black Mirror, Interstellar, Mad Max Fury Road et La Servante Ecarlate remportent la palme.
En terme de Fantasy, je suis admirateur de Peter Jackson et je garde de bons souvenirs de Cœur de Dragon, Willow, Conan et puis bien SÛR tous les Miyazaki ainsi que Game of Thrones qui me fait trépigner.
En fantastique, j’évoquerais la saga des Indiana Jones et surtout La Dernière Croisade, John Carpenter avec The Thing et le film coréen The Strangers.

Et hors SFFF ?

Je ne serais une nouvelle fois pas très original et je m’excuse d’avance pour la liste à la Prévert. J’ai fait une licence et un master en cinéma à Paris III, j’ai eu la chance de passer beaucoup de temps à voir des films.
Mon acteur préféré est Paul Newman que je trouve magnifique dans L’Arnaqueur.
Je suis un admirateur de Stanley Kubrick (Eyes Wide Shut), Sidney Lumett (Network, 12 Hommes en Colère), John Ford (La Prisonnière du Désert), Steven Spielberg, Francis Ford Coppola (Apocalypse Now, Le Parrain), Martin Scorsese (Gangs of New York, Les Affranchis), Michael Cimino (Les Portes du Paradis, l’Année du Dragon) et surtout Elia Kazan (L’Arrangement, America America) dont j’ai pratiquement vu tous les films.
J’aime beaucoup le cinéma des années 60 et le Nouvel Hollywood mais aussi le cinéma d’auteur notamment celui de John Cassavetes (Une Femme sous Influence, Shadows).
Je suis très friand du cinéma italien qui présente des mondains désabusés comme : La Dolce Vita, Roma ou encore La Grande Belleza. Je ne jure que par Fellini et Sergio Leone, ils m’ont fait vivre beaucoup d’émotions.
J’ai une passion pour les films de sabres japonais comme Rébellion, Les Sept Samouraïs, Sanjuro ainsi que par les films de Kitano (Aniki Mon Frère, Zatoishi, Kids Return) et d’Akira Kurosawa. Adolescent j’ai vendu mon âme à John Woo (The Killer, Le Syndicat du Crime 1 & 2), Johnny To (Breaking News, Election, Exilé) puis j’ai découvert le cinéma coréen avec Bong Joon-Ho (The Host, Memory of Murder), Park Chan Wook (Old Boy, Mademoiselle) et  Na Hong-jin (The Chaser).
Concernant le cinéma français que j’ai découvert plus tard, j’apprécie Jean-Pierre Melville (L’Armée des Ombres, Le Cercle Rouge), Claude Sautet (César et Rosalie, Les Choses de la Vie), Roman Polanski et Eric Rohmer (Ma Nuit chez Maud, l’Amour l’Après-Midi).
Mon goût du polar est également présent avec Le Silence des Agneaux que je considère comme un film quasi parfait et je suis admiratif des variations policières de David Fincher
 Je n’oublie pas le polonais Andrzej Wajda avec Danton, Kanal, Katyn qui m’ont terrifié ainsi que Le Fils de Saul du hongrois László Nemes qui est pour moi le plus grand film de la décennie.
Heureusement malgré tous ces films sombres j’ai une affection pour Les Demoiselles de Rochefort.
Je suis aussi un consommateur de série : The Wire, Treme, Deadwood, Batman la série animée, The Shield, Engrenages sont dans mes coups de cœur.
Si je devais résumer mes goûts, j’aime les œuvres ambitieuses, épiques et dantesque avec des thématiques fortes liés à l’amitié, la révolution, la vengeance, la famille, la foi avec des personnages complexes voire tragiques qui mènent un chemin initiatique

Et les jeux (vidéo ou pas), amateur aussi ?

Oh que oui ! Mon mémoire portait sur l’immersion et le transmedia dans les jeux vidéo. J’apprécie les jeux de rôle japonais comme Final Fantasy ainsi que les jeux de rôle américain à la Mass Effect, Star Wars Knight of the Old Republic. Je joue pas mal à Starcraft mais aussi à la série des Total War.
Coté aventure, je citerais Tomb Raider, Uncharted et le récent Assassin’s Creed Odyssey.
Sinon Final Fantasy 9GTA 5 et Bioshock sont trois chefs d’œuvre qui ont eu une forte influence sur moi. Je recommande le récent Sekiro qui est peut être un des meilleurs titres de cette année.

Aujourd'hui, si tu devais emporter un livre, une BD, un film, un jeu, sur une île déserte, que mettrais-tu dans ta valise ?

Je resterais sur mes premiers chocs littéraires et cinématographiques. Je dirais Salammbô de Flaubert, L'Incal (en intégrale) de Moebius et Jodorowksy, Matrix et Final Fantasy 9 et j’ajouterais The Wire en série TV.

A l'inverse, y a-t-il des choses, des styles artistiques, que tu n'aimes pas du tout ?

Je suis totalement hermétique au métal par exemple ainsi que par l’electro hors French Touch. Je pense qu’il s’agit principalement de méconnaissance.
Alors que j’adore la peinture, je ne comprends pas grand chose à l’Art Moderne
 J’aimerais rattraper mon retard en musique classique, en théâtre et en danse.

On te connaît bien pour le travail important que tu réalises avec Le Point Pop. As-tu toujours voulu être journaliste ?

Pas du tout ! Je suis arrivé par hasard dans ce métier. Au début, je voulais être scénariste pour les jeux vidéo. Je suis ensuite tombé amoureux de la radio à l’âge de 24 ans. Mon rêve était d’avoir mon émission à France Culture. Je me suis donc dit que la voie la plus simple était de devenir journaliste radio. Après des stages à France Inter et France Bleu, j’ai commencé à piger pour Le Point. J’ai débuté par opportunisme car j’avais besoin de me faire de l’argent en parallèle de mes études. Je détestais l’écrit à cause de ma dyslexie et des mes problèmes en orthographe qui me complexaient depuis l’école primaire. Et puis maintenant j’adore ça et j’apprécie surtout de pouvoir faire découvrir le genre SFFF au grand public.

Quelle a été ta trajectoire, du jeune Lloyd Chéry jusqu'au Lloyd Chéry du Point Pop ?

J’ai commencé avec un parcours scolaire assez difficile où j’étais en décalage avec les élèves car toujours dans ma bulle, dans les films ou dans mes livres. J’étais en retard et complexé par ma dysorthographie et avoir la moyenne semblait tenir de l’exploit. J’ai donc compensé ça avec des facilités à l’oral et une bonne mémoire d'où mon intérêt pour l’histoire.
A la fin du collège, j’ai décidé de me cultiver plus que les autres car j’avais besoin de gagner confiance en moi. J’ai rencontré un orthophoniste qui m’a aidé à structurer ma pensée dans l’écriture et à présenter des idées.
Après un bac L obtenu à l’arraché, j’ai commencé des études de Cinéma à Paris 3. Je me suis fait des amis qui avaient les mêmes passions que moi. En parallèle, j’ai débuté un boulot de bibliothécaire où je m’occupais de l’imaginaire. C’est là que j’ai rencontré Phalène de la Valette qui allait devenir 8 ans plus tard ma rédactrice en chef.
J’ai travaillé un peu dans les jeux vidéo puis j’ai fait un master de cinéma et j’ai découvert la radio. J’ai lancé Network, une émission pendant trois saisons sur les coulisses des médias  dans une radio associative et j’ai ensuite intégré le master de journalisme à Gennevilliers.
J’ai débuté les piges au Bondy Blog. J’ai ensuite enchainé Mouv’, France Inter où j’ai pu travailler avec Daniel Morin. Je suis devenu reporter radio à France Bleu Saint-Etienne Loire puis pigiste pour Le Point Pop. Phalène m’a demandé si cela m’intéresserait de m’occuper de la rubrique de l’imaginaire, notre passion commune. Deux ans plus tard, j’ai publié plus de 70 articles sur le sujet et 230 articles pour Le Point en général.

Comment choisi-tu les sujets que tu traites dans Le Point Pop ?

Je suis l’actualité et j’essaie de répondre à la ligne éditoriale du Point Pop. Il faut bien sûr que j’arrive à convaincre ma rédactrice en chef mais j’essaie de sentir les tendances. Je me base pas mal sur mon instinct pour choisir mes sujets et j’essaie de me mettre à la place du lecteur. Quel papier voudrais-je lire ? J’essaie de faire de la pédagogie. Je reçois quasi tout ce qui sort en Imaginaire. Je lis donc les 40 premières pages avant de continuer ou pas, et d’en parler plus tard.

Comment parviens-tu à t'imposer comme journaliste de genre dans un pays qui ne valorise guère la chose ?

Imposer ? Vous êtes bien aimable. Nous ne sommes pas beaucoup de journalistes généralistes à en parler, il y a donc de la place. Cela commence à changer avec la fantasy et la science-fiction qui sont de plus en plus omniprésents dans la pop culture et puis nous sommes rattrapés par la science-fiction. J’ai eu la chance d’arriver dans un univers ou les auteurs, les bloggeurs, les éditeurs ainsi que les traducteurs veulent partager leurs passions. La route est encore longue pour devenir un jour une référence, mais voir la qualité des papiers dans Libération, Télérama, Usbek et Rica ou encore Pixels, ainsi que certains blogs comme Just A Word, cela me motive à donner le meilleur de moi-même.

Qu'est ce qui a été difficile à faire dans ton boulot ? Et/ou plus facile qu'attendu ?

Le plus facile a été de créer des contacts et de construire mon réseau car je me suis toujours battu pour mettre en avant les gens et les œuvres, et puis j’aime discuter et échanger. Le plus difficile a été d’apprendre l’écriture journalistique. Ma rédactrice-chef et son adjointe m’ont énormément apporté en me poussant dans mes retranchements. Grâce à elles, j’ai dû et je continue à casser mon égo pour améliorer mon style, ma syntaxe et simplifier mes propos. Exprimer clairement ce que je veux dire reste mon plus grand défi et j’espère vraiment devenir meilleur dans les prochains mois.

As-tu des projets en cours dont tu peux parler ?

Je prépare un mook pour novembre 2020 qui devrait faire entre 200 à 230 pages. L’ambition est de réunir des auteurs, des journalistes, des youtubeurs, des artistes et des scientifiques pour analyser une des plus grandes sagas de la science-fiction. Je suis en ce moment sur le Line Up et le chemin de fer mais je communiquerai prochainement dessus car le crowndfunding devrait s’en mêler.
Concernant Le Point Pop, j’ai envie de passer une étape stylistique tout en arrivant à mieux gérer mon temps et mes projets. J’ai envie de plus décrypter les choses pour raconter ce qui se passe en profondeur dans le genre.

Quels sont les plus beaux moments que tu aies vécus depuis que tu es dans cette position ?

J’ai pu me faire des amis extraordinaires dans ce milieu que ce soit des auteurs, des éditeurs, des traducteurs et des formidables attachés de presse.
J’ai beaucoup de reconnaissance pour Marion Mazauric (Au Diable Vauvert), Mireille Rivalland (l’Atalante), David Meulemans (Aux Forges de Vulcain), Jean-Philippe Mocci (Editions LEHA), Mathias Echenay (La Volte) qui m’entraînent à leur manière et me poussent à toujours dépasser mes limites.
Mes rencontres avec Alain Damasio et Pierre Bordage furent deux grands moments intellectuels et humains très forts. J’ai même réussi à les faire écrire pour Le Pop.
J’ai aussi de la gratitude pour Les Utopiales et Jeanne-A Debats qui m’a proposé d’être Président du Jury en 2017. Ce fut un moment très fort où mon père s’est même déplacé à Nantes pour voir ça. Fonder un partenariat avec Le Point Pop, pour ce salon que j’adore, depuis maintenant deux ans est une petite fierté.
Les Imaginales 2018 ont été la source de pas mal de bons souvenirs et je suis content d’apporter ma modeste contribution grâce à Stéphanie Nicot.
La sortie du Hors-Série sur La Science-Fiction du Point Pop est également un souvenir impérissable.
Je dois beaucoup à Phalène de la Valette qui m’a ouvert la porte du Point ; même si des fois on se chamaille pas mal sur nos goûts ou notre vision des choses, on s’apporte mutuellement. Je crois que si on arrêtait de travailler ensemble, on se manquerait un peu à l’un et à l’autre car on est complémentaires. C’est assez rare de vivre ça dans le monde du travail.

Et quels sont les moments que tu voudrais vivre, les choses non réalisées... ?

J’ai envie de continuer à mettre en avant l’imaginaire français à mon niveau. J’aimerais bien créer des événements ou inviter des auteurs à s’exprimer plus. Pourquoi pas organiser plus de conférences et de rencontres. Je souhaite parler plus largement du genre sur d’autres médias comme la radio ou le podcast. Je réfléchis à mettre ça en place comme à des aventures éditoriales avec des éditeurs pour des essais ou des livres interviews sur le genre. J’ai encore tellement de livres à lire pour me qualifier de spécialiste que la route est encore longue.

Lloyd, merci pour ton temps et pour toute la visibilité que tu donnes au genre.

Merci pour les questions et pour avoir lu jusqu’au bout.

Les Mentors - Zidrou - Porcel


Barcelone, 1998. Le jeune Ana est en salle d’accouchement. Le bébé est presque là. What could go wrong ?
C’est alors qu’un commando armé et masqué fait irruption, massacre tout le monde, et s’enfuit avec le bébé – préalablement extrait de sa mère, et non sans l’avoir remerciée.

20 ans plus tard. Joye est une escort girl dont on ne peut pas dire qu'elle a froid aux yeux. Fuyant un proxénète violent qui veut lui faire payer sa défection, elle va d’arnaque en arnaque en direction d’un point de fuite dont elle espère qu’elle pourra s’y mettre définitivement à l’abri.

Sur sa route elle croise Ana. La femme cherche son bébé depuis vingt ans, sous les moqueries feutrées de ses voisins qui la prennent pour une vieille folle. Un commando armé et masqué ? Un bébé volé ? « Offert » même, si on en croit le récit d’Ana ? Qui pourrait croire une histoire pareille ?
Reste qu’Ana, qui à l’air un peu givré de Mulder attendant sa sœur, est une personne bonne qui offre gite et couvert à Joye.

De là, les deux histoires s’entremêlent, car le « propriétaire » de Joye approche, et qu’il semble bien que les hommes qui attaquèrent vingt ans auparavant reviennent aussi dans le jeu.

J’ai déjà dit ailleurs que je trouvais difficile d’instaurer une vraie tension dans un album de BD, le caractère statique et silencieux du médium ne facilitant pas les jumpscares. Il faut donc un art de l’invention scénaristique, de la découpe, de la caractérisation, de la progression, qui n’est pas donné à tous les auteurs. Zidrou fait montre, une fois encore, de ce genre de talent dans ce premier tome de la série Les Mentors, intitulé "Ana".
Les premières pages sont bluffantes, les dernières aussi. Entre les deux, l’avancée logique et rythmée du récit entraine le lecteur, hameçonné par le début et comme tiré par un fil dont il ne peut se libérer, de l’alpha à l’oméga de l'histoire. C’est fort, c’est haletant. Du beau travail.

Comme dans Shi ou dans l’excellent Folies Bergères, Zidrou intègre du fantastique, encore indistinct ici, à son récit, et il faudra attendre le tome 2 pour savoir ce qu’il en sera précisément.

On notera que les dessins de Porcel, très comics, font le job sans défaut, et que ses changements de couleur dominante ponctuent parfaitement le récit. On notera aussi qu'il retrouve ici son compère des Folies Bergères.

Les Mentors t1, Ana, Zidrou, Porcel