lundi 11 novembre 2019

Water : A History - KJ Kabza


Nanonique.

Sur le site Tor.com on peut lire "Water : A History", une bien jolie petite histoire.

Quányuá, une planète colonisée par un petit groupe humain. Une terrible erreur aussi.
Des relevés erronés ont caché aux colons la nature réelle du monde visé jusqu'à ce qu'il soit trop tard et aucun retour possible.
Pas la moindre eau de surface sur Quányuá, pas d'ozone non plus. Un enfer qui oblige à vivre sous cloche, et à ne sortir qu'équipé ou pour des temps très courts.

"Water : A History" raconte les derniers jours de la dernière femme de la base à avoir connu la Terre, une ancêtre facétieuse qui passe, par atavisme, beaucoup de temps à l'extérieur en dépit du danger.

C'est un joli texte sur le temps qui passe, la perte, le regret, l'amitié et la transmission. Sensible et touchant, "Water : A History" offre un petit moment contemplatif durant lequel s'interroger sur ce qu'on perd sans aucun espoir de le retrouver jamais.

Water : A History, KJ Kabza

FAUST intégrale - Serge Lehman


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

Sort aujourd'hui au Diable Vauvert une intégrale du "F.A.U.S.T." de Serge Lehman. On y trouve, sur plus de 800 pages, deux nouvelles et les trois romans qui composèrent le cycle.
Pour être plus précis (et dans l'ordre de l'ouvrage) :
Nulle part à Liverton (nouvelle) et Wonderland (nouvelle) préparent l'entrée dans le monde de F.A.U.S.T. Elles se passent quelques décennies avant les romans et posent les évolutions qui y conduisent.
F.A.U.S.T., Les Défenseurs, et Tonnerre lointain, les trois romans du cycle, suivent. Ils ouvrent le bal en 2095.

Fin de notre siècle (alors que les romans datent du milieu des années 90). L'extension au long cours d'un mouvement néo-libéral initié au milieu des 70's a conduit à un désengagement des Etats de presque toute la fourniture des biens de base dont la production avait été soustraite aux mécanismes du marché (citons de manière non exhaustive la santé, l'éducation, les transports, les réseaux d'eau ou d’énergie). Les plus grandes firmes globales produisent et vendent maintenant ces biens de base. Elles se sont organisées au sein d'un groupe de pression appelé l'Instance qui ne manque jamais d'agir pour promouvoir leurs intérêts ; notamment en empêchant, auprès de l'ONU même, l'émergence de toute législation contraignante.

Tous les marchés n'étant pas rentables ni même parfois simplement solvables, des zones de plus en plus immenses du monde ont été abandonnées par les firmes après l'avoir été par les Etats. Le monde de la seconde moitié du XXIe siècle est donc dual : d'un coté le Village, prospère, high-tech, équipé et occupé par les firmes, de l'autre le Veld (campagne ou brousse) dans lequel on tente de survivre entre violence endémique, trafics en tout genre, retour aux clans et aux bandes en guerre. Passer de l'un à l'autre est presque impossible. Centre et périphérie, comme chez nous en bien pire, là où Neuromancien plaçait les zones de combat downtown. On est ici plutôt chez Walter Jon Williams ou dans Judge Dredd à cette différence près que le Village est un paradis là où les Méga City des Judges sont des enfers urbains.

Pour entrer au Village il faut de l'argent, un compte en ligne, des preuves d’innocuité biologique, etc. Chacun reste donc de son côté des murs de protection qui enveloppent les zones du Village et en font des cocons protecteurs pour la minorité qui a la chance d'y vivre en s'efforçant d'oublier l'existence du Veld et de ses habitants ; ce qui n'est pas trop difficile étant donné l'omniprésence d'une vision ultra-individualiste du monde qui fait des exclus les responsables de leur exclusion – pas étonnant alors si le lieu emblématique, la vitrine, du Village se nomme Darwin Alley, une rue luxueuse qui fait le tour du monde et déplace même quand nécessaire les monuments historiques qui l'entravent.

L'Instance veut maintenant aller plus loin, il s'agit de ne plus seulement bloquer les législations contraignantes mais de se dégager complètement de toute norme d'origine politique en obtenant une forme de souveraineté acceptée par l'ONU sur le Veld et ses populations. Les firmes globales veulent se tailler des fiefs, littéralement, et utiliser la population qui y vit comme des serfs, sous couvert de développement.

Contre le plan de l'Instance se dresse seule l'Union Européenne, menée par sa présidente, et opérée par les agents du Square, l'organisation européenne chargée de lutter contre l'Instance tant sur le plan de la surveillance que sur le terrain du droit ou des spec ops.

F.A.U.S.T. est un cycle qui ne fait pas honte au genre cyberpunk dont il est proche. La narration alterne avec fluidité questionnements politiques, descriptions quasi sociologiques, et scènes d'action pure technologiquement augmentées. On y suit des personnages attachants et construits, que ce soit Chan Coray, survivant du Veld et fils d'un père assassiné par l'Instance, le lieutenant Kovalsky, qui a vu ses coéquipiers assassinés aussi par les mêmes, la courageuse présidente Conti, etc. Le Veld n'est pas en reste avec de fortes personnalités qui tentent de faire vivre ce qui reste de décence ou au contraire profitent sans vergogne du chaos global. Et les « méchants », patrons des plus grandes firmes, sont fait du bois amoral et larger than life dont on fait les grands féodaux.

Tout est précis, détaillé, jamais absurde, et si Lehman succombe, dans son titre, au goût français pour les acronymes signifiants, il évite à merveille l'écueil d'une gouaille rigolarde qui pollue souvent la littérature d’anticipation hexagonale.

25 ans après, le cycle ne fait pas son âge – dans un domaine pourtant où tout passe vite. Certaines prévisions font grand sens aujourd'hui (pensons par exemple à cette Instance qui veille à bloquer les législations en raison de leurs conséquences économiques à l’heure où se développent les arbitrages privés ou à la mondialisation marchande de l'éducation par exemple), et les pages défilent à grande vitesse car la tension est intense et qu'on a le sentiment de lire un roman d'aventure qui, en sus du muscle, en a dans la tête.

Deux, trois bémols simplement :

D'une part, on peut s'étonner d'un corps de cadres de combat dédié aux spec ops des firmes, même si on peut imaginer que le but était d'exprimer de la façon la plus graphique possible un mépris de classe.

Ensuite, on peut penser que le troisième roman, Tonnerre lointain, s'il permet une grande balade dans le Veld et sa situation quasi post-apo alors que c'est de la périphérie des métropoles contemporaines qu'il s'agit, fait un peu prolongement inutile, sauf s'il devait lui être donné une suite.

Enfin, la place donnée à L'Union européenne comme porte-drapeau de la résistance semble une erreur historique. Aujourd'hui c'est clair, mais il me semble que ça l'était déjà à l'époque. L'Europe a, depuis la seconde guerre mondiale, théorisé et mis en pratique l'impuissance politique et stratégique comme vertu. Réalisant (pour combien de temps encore ?) le rêve de paix perpétuelle de Kant en son sein, elle a voulu croire benoîtement que le monde, ébahi, lui emboîterait le pas. Erreur historique dont elle n'a pas fini de payer le prix et que Lehman lui-même admettait dans une interview d'avril dernier.

Mais tout ceci est mineur face à la pertinence de nombre des développements imaginés dans le cycle et à la qualité d'un récit qui captive fort en dépit de son petit coup de mou final.

F.A.U.S.T. Serge Lehman

dimanche 10 novembre 2019

La société des vieilles têtes à longs chapeaux - Foveau - Langlumé


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

"La société des vieilles têtes à longs chapeaux" est un petit bouquin bien sympathique écrit par Georges 'Festival de l'Imaginaire du Pays d'Aix' Foveau et illustré par Thibaud Langlumé.

Traité d'histoire secrète ésotérique mêlant réalité historique et fiction, invoquant autant Lovecraft que David Lynch sans oublier Cagliostro, "La société des vieilles têtes à longs chapeaux" raconte l'emprise, sur des siècles de durée, d'une société secrète bien inquiétante dont les tentacules se déploient dans le monde entier et dont la tête semble se trouver dans la région de Lambesc (cette ville qui fut, en 1909, l'épicentre du dernier séisme tueur de France).

Les carnets de notes, témoignages, et biographies, qu'on y trouve dessinent un tableau pointilliste qui offre bien peu de certitudes mais posent de nombreuses et angoissantes questions. Le tout est illustré de photos (authentiques ça va sans dire), de dessins, de portraits, d'affiches, d'extraits de BD ou de storyboard. Il y a même un bestiaire, sans oublier quelques pages d'un journal secret d'Oscar Wilde, entre autres éléments.

Une chose est sûre, on est ici avec du beau monde, et le plaisir de l’œil est intense, du genre de celui qu'on peut ressentir en lisant les livres ou en visitant les délicieuses expositions de Camille Renversade (pour les amateurs).

On peut lire (parcourir) pour le plaisir d'un voyage dans un monde parallèle ou s'inspirer de tout ou partie pour créer un (des) scénario(s) de jeu de rôle. Dans les deux cas, le voyage sera dépaysant.

La société des vieilles têtes à longs chapeaux, Foveau, Langlumé

Riding the Crocodile - Greg Egan


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

"Riding the Crocodile" est une nouvelle de Greg Egan (lisible gratuitement). Elle se situe dans l'Amalgame, l'univers de son grand roman Incandescence ; Feyd Rautha l'explique fort bien.

En deux mots, l'Amalgame est une fédération de mondes très loin dans notre futur. Des millions de monde sont peu ou prou habités par des milliers d'espèces intelligentes qui vivent en bonne intelligence. Il faut dire que la compétition pour les ressources est chose du passé, l'Amalgame est, comme la Culture de Banks, une société post-scarcity. Tout est accessible à tous et imprimable par tous, pour peu qu'on n'exagère pas sur la quantité d’énergie qui sera nécessaire pour ce faire (et même en cas d'exagération, des consensus locaux peuvent décider d'accorder l'énergie demandée si l'usage qui en sera fait est considéré comme valide par la communauté concernée).

La vitesse de la lumière étant une limite incontournable, les voyages dans l'Amalgame prennent des temps énormes, rendus partiellement supportables par le fait que, dans cet univers transhumaniste, l'immortalité est chose banale. Le plus efficace pour voyager est néanmoins de transmettre sa conscience numérisée (à la vitesse de la lumière donc, ce qui est plus rapide mais encore bien long) jusqu'à un récepteur qui peut, si on souhaite ne pas rester virtuel à l'arrivée, l’implanter dans un nouveau corps (cf. Carbone modifié). Et si on veut aller sur un monde inhabité ou dans l’espace profond, il suffit d’y envoyer préalablement des machines qui fabriqueront récepteur et lieu de vie virtuel ou réel afin que tout soit prêt quand le faisceau de données arrivera ; c'est un peu plus long mais ça fonctionne aussi. Dans l'Amalgame, Sky is the limit est devenu une expression obsolète.

La seule ressource un peu rare dans l'Amalgame est donc le temps, et même lui ne l'est guère. Mais on a beau avoir l'éternité devant soi, il faut parvenir à la remplir ; c'est un problème que connaissent bien tous les vampires, Anne Rice l'a montré à merveille. Pour Egan, c'est l'amour, l'exploration de soi ou du monde, la réalisation de projets concrets qui peut remplir l'éternité. Mais il arrive un moment néanmoins où beaucoup commence à devenir trop, où chaque nouveauté rencontrée ressemble à peu de choses près au souvenir qu'on a d'une chose ancienne.

« Durant leur dix mille trois cent neuvième année de mariage, Leila et Jasim commencèrent à envisager de mourir », cet incipit vaut bien celui du Vieil homme et la guerre de Scalzi.
Mais avant de mourir, Leila et Jasmin se donnent une dernière envie à satisfaire. Aller voir de plus près ce qui se passe dans le mystérieux Bulge, le centre de la galaxie avec lequel il n'a jamais été possible d'établir le moindre contact. Est-il habité ou pas ? L'a-t-il été ? Y a-t-il quoi que ce soit de neuf à découvrir sur place (autrement dit en bordure, car on ne peut pénétrer à l'intérieur) ?
C'est la tâche que s'assignent Leila et Jasmin, le dernier geste qu'ils feront avant de mourir. Ils ignorent encore qu'ils vont initier un mouvement d'intérêt galactique pour ce Bulge auquel plus personne n'accordait d'attention, et qu'ils consacreront un temps particulièrement long à ce chant du cygne – bien plus long que la durée totale de leur mariage au moment où ils décidèrent de tenter l'aventure avant de mourir enfin.

"Riding the Crocodile" est un bon exemple du meilleur que peut produire Greg Egan. Grande rigueur scientifique, champ de jeu colossal tant dans l'espace que dans le temps, et ici – comme plus souvent qu'on ne le croit – une vraie émotion, soutenue par des personnages au destin tellement singulier par rapport à ce que sont nos limitations.
"Riding the Crocodile" est un texte sur l'ennui qui guette la longue vie, un texte sur l'amour qui résiste au temps et se consolide dans l'action commune, un texte sur la manière de remplir sa vie de sens et pas seulement de durée, un texte sur la volonté d'aller toujours plus loin, d'aller voir derrière la porte ce qui s'y cache et qu'on ne connaît pas. On pourrait profiter de la vie et ne pas chercher à savoir, on pourrait se désintéresser du mystère, mais ce serait moins excitant, la dernière femme de Barbe-Bleue me comprend.
"Riding the Crocodile" est finalement, peut-être, un texte existentialiste. C'est en tout cas un bien beau texte à lire.

Riding the Crocodile, Greg Egan

samedi 9 novembre 2019

Interview Utopiales : Ada Palmer


Ada Palmer est à l'origine de la quadrilogie futuriste Terra Ignota (work in progress - 3 sortis VO, 1 dernier fini VO et à sortir, 1 sorti VF au Bélial, les autres à venir), un monument de pertinence et un futur classique imho.
De passage aux Utopiales elle a accepté de répondre à quelques questions. Avec bonne humeur, sourire, et grande rigueur.

Bonjour Ada, d'abord, laissez-moi vous dire mon admiration pour Terra Ignota. Elle est énorme.
Vous êtes historienne, spécialiste de la Renaissance et des Lumières, vous enseignez à l'université, comment avez-vous décidé d'écrire un cycle de SF ?

En fait, c'est dans l'autre sens que ça se passe. Etre historienne et écrire de la SF est arrivé dans l'ordre inverse. Je veux écrire de la fantasy et de la SF depuis mon enfance. J'ai écrit, très jeune, de petits bouts de textes. Et j'ai fait de l'histoire parce que je m'intéressais aux autres mondes et à la forme que pouvaient prendre d'autres mondes. Faire de l'histoire est le meilleur moyen d'étudier ces possibilités car c'est s'intéresser aux autres formes que le monde a pris. Devenir historienne était le chemin le plus naturel pour une amoureuse de fiction de genre.

Pouvez-vous décrire en quelques mots le monde que vous avez créé ?

Le 25ème siècle que je décris est un monde unifié par un réseau de voitures volantes qui permettent d'aller de n'importe quel lieu à n'importe quel autre en deux heures maximum. Alors dans ce monde il est parfaitement normal de vivre à Nantes, de travailler à Tokyo et d'avoir une réunion à Johannesburg. Et votre conjoint peut aussi vivre à Nantes et avoir des réunions en Antarctique. Tout ceci est normal.

Quand ceci est la norme depuis plusieurs générations, il n'y a plus de raison que votre lieu de naissance détermine votre identité politique. C'est en partie la cas de l'UE aujourd'hui ; vous pouvez être né dans un premier pays, votre conjoint dans un deuxième, vivre dans un troisième en élevant vos enfants qui sont nés dans un quatrième. Les gens se déplacent. Alors votre identité est moins déterminée par le lieu où vous vivez que par le lien le plus fort que vous ressentez pour une identité donnée. Dans un monde de voitures volantes, les nations sont sans frontière et chacun choisit d'être de la nation dont il partage les valeurs plutôt que d'être coincé dans sa nation de naissance ou de résidence.

A propos de l'UE justement, dans Terra Ignota l'Europe est la plus ancienne des Ruches. Au vu des développements récents que sont le Brexit ou la montée des démocraties illibérales de l'Est, ne craignez-vous pas d'avoir été un peu optimiste sur la capacité de l'Europe à durer ?

Non (grand sourire). Il y a toujours du tumulte en Europe. Et si vous regardez l'Angleterre, il y a eu ce swing contre l'Europe mais il y a aussi un back-swing. Des citoyens européens vivent en Angleterre et des Anglais souhaitent rester citoyens de l'UE. Pour le première fois des politiciens discutent sérieusement de la possibilité de jouer avec la citoyenneté et des citoyens demandent sérieusement « Pourquoi ne pourrais-je pas conserver ma citoyenneté européenne même si l'Angleterre sort ? », ce droit pourrait-il être accordé aux étudiants par exemple ? Ce swing a amené des gens à se demander bien plus qu'avant ce que l'UE leur apporte, ce qu'elle fait pour eux, alors pour chaque personne réactionnaire anti-européenne il y a aussi des gens qui réfléchissent à ce qui est précieux pour eux dans cette union. Le Brexit est-il négatif, oui, mais il est positif aussi s'il a comme effet secondaire que cette réflexion arrive. Des gens coincés dans la faiblesse économique et politique qu'amènerait le Brexit verraient à quel point l'Union est précieuse. Je ne souhaite pas que ça arrive car ça représenterait des souffrances mais je pense que nous ça nous donne (et donnera) l'occasion de tester et de prouver par l’exemple l'importance de ce genre d'union.

Vous avez dit que vous vouliez créer un monde aussi différent du nôtre que le nôtre le serait pour un homme de la Renaissance. Quelles sont les tendances majeures que vous avez choisies de développer à partir de notre époque ?

Il y en a beaucoup. D'abord la famille. La famille contemporaine, nucléaire, avec le père, la mère, les enfants, dans un logement, est une forme très récente de famille qui est devenue dominante il y a cent ans maximum, et qui est déjà mise en défaut quand les deux parents travaillent. Dans la plus grande part de l'histoire, la famille était beaucoup plus large. Je ne sais pas exactement à quoi ressemblera la famille dans l'avenir mais je sais qu'elle ne ressemblera pas à la famille nucléaire. Elle devra changer encore, s'adapter. J'ai imaginé une manière dont elle pourrait évoluer vers un groupe d'amis vivant ensemble et élevant ensemble les enfants – comme le font déjà un certain nombre de personnes. Ca pourrait être aussi une unité familiale avec plus de générations, une famille étendue comme ça l'était dans le passé. Encore autre chose, beaucoup de possibilités.

Alors ce que j'ai fait c'est me demander : Qu'est ce qui est instable aujourd’hui ?

La famille est instable.

Le genre est instable, des pays différents évoluent dans des directions différentes à ce sujet, la langue aussi, « devons-nous dégenrer le langage, le genrer plus, faut-il utiliser plus de féminisation, ou au contraire pas de féminisation ? » Les pays évoluent dans des directions différentes. Alors je ne sais pas ce que sera le genre dans l'avenir mais je sais qu'il changera car il est instable.

La citoyenneté est instable du fait des transports quasi instantanés.

Les langues changent. L'anglais devient de plus en plus une deuxième langue universelle. Il y a aujourd'hui plus de gens qui utilisent l'anglais comme seconde langue que de gens dont c'est la première langue. Cela permet à n'importe qui de communiquer avec n'importe qui d'autre. Un tel langage « universel » (lingua franca ?) a déjà existé dans le passé. Le grec l'a été dans le monde antique, le français aussi pour un temps. Et si cette évolution menace les langues minoritaires, elles gagnent aujourd'hui une vigueur nouvelle grâce aux communautés online. Même si votre communauté est petite vous pouvez avoir une fenêtre de chat ouverte et y discuter dans votre langue maternelle avec des amis qui se trouvent sur un autre continent. Là aussi l’évolution est ambivalente. Mais, oui, les langues changeront.

Il y aura encore bien d'autres choses. La mode sera différente, les loisirs, les impôts, la santé, etc. La thérapie génique et les modifications génétiques permettront d'allonger beaucoup l'espérance de vie.  Comme je n'écris pas de la non-fiction, je n'explique pas comment ça fonctionne, je dis juste quels en sont les effets.


Comme beaucoup d'autres auteurs contemporains vous créez un monde dans lequel les Etats-nations sont très affaiblis. En effet, dans notre monde, ils sont fragilisés par le supranational et le local, mais en même temps, des résurgences nationalistes fortes existent, par exemple, en Russie, en Turquie, aux USA même. Dans quel sens voyez-vous les plateaux de la balance pencher à l'avenir ?

Dans Terra Ignota, les Etats-nations sont devenus les strates-nations. Cela veut dire que si vous vous sentez une forte affinité avec une nation, sa langue, sa culture, ses valeurs, vous « signez » pour en être, volontairement. Puis, si vous voulez que votre système politique participe de cette nation vous rejoignez une des deux Ruches qui autorisent cette double affiliation, à savoir Europe ou Mitsubishi qui sont organisées par nations. Mais si vous ne voulez pas que ça soit une partie de votre identité politique, vous n'y êtes pas obligé. Vous pouvez décider que le cœur de votre identité réside dans les sports (Ruche : Humaniste), ou que votre projet principal est de terraformer Mars (Ruche : Utopia), etc.

Le thème central de Terra Ignota est la liberté de choix et l'autodétermination politique. Alors les nations sont toujours là et elles sont toujours puissantes ; et si vous voulez être gouverné par les lois de votre nation (strate), vous pouvez le faire, vous avez toujours votre leader national, votre langue nationale, votre équipe olympique nationale, mais pour ceux qui préfèrent le système global, ces allégeances s'estompent.

Néanmoins, il ne faut pas confondre. Le système global n'est pas comme celui de Star Trek avec un « Etat » mondial, l’Alliance est plutôt un moyen de « lubrifier » l'ensemble, un système d'équilibrage des forces comme l'ONU pourrait/voudrait l'être, mais elle ne surpasse pas les Ruches qui continuent d'agir de nombreuses façons.

A propos de l'Alliance, elle instaure une forme de système lockien (droits humains fondamentaux, gestion rationnelle des conflits). Cela semble être l'utopie d'un monde sans politique internationale. Etait-ce votre vision ?

Et bien, les Ruches – et les nations européennes aussi, y compris dans leur définition élargie puisque le Canada, les Philippines ou la Nouvelle-Zélande ont rejoint l'Union – sont en compétition les unes avec les autres. Les pays européens sont en compétition pour le pouvoir dans l'Union. Et les Ruches sont en compétition « économique », mais c'est aussi une compétition pour gagner des citoyens, en étant les plus attirantes possibles. Plus une Ruche a de citoyens, plus elle est puissante, plus elle perçoit d'impôts, plus elle contrôle de territoire. Alors même si dans Terra Ignota le capitalisme est à l’arrière-plan, les Ruches sont en compétition pour les citoyens de la même manière que les firmes globales d'aujourd'hui le sont pour les consommateurs. Et de même que Apple et Google peuvent s'opposer pour avoir le plus d'acheteurs de téléphones en ayant les meilleurs produits et les meilleures publicités, les Ruches s'opposent les unes aux autres en ayant les meilleures politiques publiques.
Et c'est différent de la situation d'aujourd'hui car chacun a la liberté de sortir (d'une entité politique). Aujourd'hui on peut émigrer, mais ça prend des années, de l'argent, du temps, et il faut quitter sa maison, son pays, son boulot, ses amis, puis il faut trouver un nouveau boulot, le tout constitue un énorme sacrifice. Mais dans Terra Ignota, il ne faut que quelques secondes pour quitter sa « nation » et un adopter une autre ; ça change tout à la façon dont les entités politiques vont chercher à se rendre attirantes.


Au début, Terra Ignota paraît utopique. Puis on réalise rapidement qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Qu'est ce que ça dit sur la nature humaine ? Et sur l'utopie ?

En fait, dès les premières pages on sent que ce n'est pas utopique car les premières pages parlent de censure, de qui a droit de voir et de connaître le document (dont il est question dans le récit) ; ça pue la dystopie – nous associons toujours la censure à Orwell et à la dystopie. Et pourtant ce futur semble aussi excellent. C'est donc un étrange hybride entre l'utopie (liberté, longue vie, prospérité, courte semaine de travail) mais il y a aussi la censure, les restrictions religieuses, etc.

C'est aussi l'allure qu'aurait notre monde vu par quelqu'un du passé. Si on montrait notre présent à Voltaire, il verrait une longue espérance de vie, la polio et la vérole éradiquées, la possibilité de traverser l'océan en une journée, l'alunissage des Apollo, des vêtements très bon marché, une quantité incroyable de nourriture (même si elle est répartie de façon très injuste), et en même temps, il verrait que des gens meurent de faim, qu'il y a encore des guerres et de la violence religieuse, que certains utilisent encore la torture judiciaire – Voltaire a milité contre la torture judiciaire, elle a beaucoup reculé à son époque et nous avons fait si peu de progrès depuis. Alors pour lui notre monde serait aussi un drôle d'hybride entre parfait et terrible ; c'est à ça que ressemble notre monde vu par quelqu'un du passé.

Le point de vue dicte l'interprétation ?

Oui. C'est comme quand on va d'un lieu à un autre. On peut passer d'un pays où la santé est gratuite à un où elle est payante, d'un pays où le logement est fourni à un où il faut payer des années de remboursement, de l'éducation gratuite à l'éducation payante, etc. Et on peut être choqué par ces changements observés. C'est en passant des frontières, en allant d'un lieu à l'autre qu'on réalise les différences et qu'on prend conscience de réalités auxquelles on n'avait jamais fait attention (ce que Balandier appelle le détour anthropologique). J'ai voulu montrer un monde qui a des excellences et des défauts, comme le nôtre en a aussi, comme tout pays étranger peut sembler à la fois utopique et dystopique.

Dans les romans, raison d'Etat et secret, d'une certaine manière, permettent au monde d'exister. On se sent parfois dans un monde utilitariste benthamien. Alors, qu'est ce qui est admissible pour obtenir un monde souhaitable ?

C'est une question qui est développée progressivement dans les livres. Et il n'y a pas que de l'utilitarisme benthamien mais aussi de l'utilitarisme machiavélien et de l'utilitarisme hobbesien. Cette question devient de plus en plus centrale dans les livres dans une sorte de macro-version du problème du trolley. Est-il juste de tuer une personne pour en sauver cinq, ou cinq cent mille ou un million ? Non, la réponse n'est pas de tuer une personne pour en sauver cinq cent mille mais de chercher à trouver une meilleure solution qui n'implique pas ce dilemme puis de se tenir à ce niveau plus élevé de décence. C'est là que l'UE et les Lumières reviennent en jeu, un des projets de Voltaire et des Lumières était de trouver de meilleures solutions avec de plus hauts standards moraux que ceux de la génération précédente. On verra des dialogues où certains disent qu'il vaut la peine de tuer une personne pour en sauver cinq cent mille, d'autres qu'on peut le faire si c'est la seule solution, mais ce n'est jamais la seule solution, et le dire, c'est là qu'arrive la faillite morale.
Un des points centraux des livres est celui-ci : « Est-il juste de sacrifier un monde pour en faire naître un meilleur ou en préserver un meilleur à naître ? », c'est une question capitale.

Prenons votre question, « Est-il juste de détruire un monde pour en créer un meilleur ? ». Deux questions : qui décide ? Et qu'est ce qu'un monde meilleur ? Parce que peut-être que votre meilleur monde n'est pas le mien.

Ca dépend. Il y a certaines choses sur lesquelles nous pouvons sûrement tomber d'accord. Disons qu'un monde dans lequel la durée de vie moyenne augmente de 20 ans peut nous convenir à tous deux. Comme un monde dans lequel les réalisations humaines, artistiques par exemple, sont plus sures et courent moins de risques d'être détruites. Il y a bien sûr beaucoup de choses sur lesquelles nous pouvons encore discuter. Un monde peut être meilleur pour les élites et pire pour ceux qui n'ont pas le pouvoir. Beaucoup de merveilleux livres abordent cette question. Le cycle Centenal de Malka Older aborde merveilleusement cette question. Mais il y a des mondes meilleurs qui peuvent l'être pour tous et c'est ce sur quoi nous pouvons tomber d'accord.

C'est une approche rawlsienne ?

En effet, oui.

J.E.D.D. Mason, un personnage complexe. On peut le voir comme un roi philosophe ou comme un avatar du Léviathan de Hobbes. Qu'est-il vraiment ?

Les deux. C'est une personne si étrange, avec une si étrange relation au monde. La question pourrait être celle de son pouvoir politique. Imaginons une personne moyenne née dans la même situation que J.E.D.D., disposant des mêmes connections et du même pouvoir, il serait peut-être le Leviathan. Mais ce n'est pas le cas de J.E.D.D. parce qu'il a une psychologie tellement différente de celle de toutes les autres personnes vivantes. Alors il est parfaitement juste de le qualifier de Léviathan mais les Utopiens sont tout aussi justes quand il l'appelle l'Alien car c'est ce qu'il est, ce que sa psychologie fait de lui. Bien plus loin en étrangeté que le plus étrange que nous ayons jamais rencontré.

Si on le compare à Eureka, l'« immuable » qui est connectée en permanence à un ordinateur et dispose de sens que nous ne pouvons pas comprendre, elle est encore bien moins étrange que J.E.D.D. en dépit du fait qu'il semble normal et que ses sens semblent normaux ; mais quand on lui parle on réalise immédiatement qu'il est absolument différent.

Rencontrer J.E.D.D. ressemble à une situation de Premier Contact, mais ici l'alien se trouve propulsé au cœur du jeu politique. Et pourtant quand tu le côtoies vraiment, tu en viens à le considérer non plus comme une entité politique mais comme une entité éthique, à remarquer qu'il préfère te parler pendant des heures de la Vérité plutôt que du Politique, en dépit du fait que, par ailleurs, il est à même de diriger le monde.

Alors oui, j'ai volontairement combiné tous ces niveaux, le Léviathan, l'alien, le prince philosophe, joints dans cette situation inédite qui est entre le Premier Contact et la prise de contrôle politique du monde.


Le bordel de Madame n'est-il qu'un hommage au Sade de Justine et de la Philosophie dans le boudoir ou y a-t-il une autre agenda à sa présence ?

Un hommage, oui, absolument. Mais aussi à d'autres œuvres comme Les liaisons dangereuses par exemple, toute cette littérature du XVIIIe siècle qui parvenaient à en exprimer la sexualité manipulatrice, transgressive, et extrêmement genrée. Et j'ai pense qu'il était intéressant de reprendre ces éléments sous une forme « armée » (weaponized) dans une société future bien moins accoutumée à un usage très genré de la sexualité.

Mais vous savez, on peut marcher aujourd'hui dans la rue, passer devant un sex-shop, et y voir des corsets XVIIIe/XIXe, ou encore des versions pour hommes qui tentent d’être transgressives en mixant corseterie et genre masculin. Vous voyez, nous avons aujourd'hui une obsession des obsessions sexuelles de cette époque, et nos jeux de genre transgressifs jouent sur les tropes de ces sexualités XVIIIe, de ces modes, de ces mises en scène de genre.

Alors, j'ai pensé à quel point une utilisation manipulatrice et égoïste de ces tropes serait puissante et destructrice si elle survenait dans une monde largement dégenré qui ne dispose plus des moyens d'interpréter ou de se protéger contre ces techniques de manipulation.

Parce que le futur de Terra Ignota est un monde qui pense qu'il gère enfin bien les questions de genre ; mais qui se trompe. J'ai imaginé un futur dans lequel le féminisme, l'égalité, la prise en compte des genres non-binaires ont progressé. Ils ont progressé pendant presque un siècle, puis survint cette terrible guerre mondiale climatique à laquelle les personnages se réfèrent comme à leur passé. On décida alors que les questions de genre étaient réglées, qu'il n'y avait pas plus à faire dans le domaine, qu'on ne parlerait plus de genre, qu'on n'utiliserait plus la catégorie, et qu'ainsi toutes les structures mentales liées à la linguistique des genres disparaîtraient et les inégalités avec. Car elles ne sont évidemment pas biologiques. Nous les transmettons inconsciemment parce qu'elles nous ont été transmises. Parce que quand un petit garçon se salit en jouant dans la boue nous le félicitons et que si c'est une fille nous lui reprochons d'avoir sali ses beaux habits. Nous le faisons sans le vouloir. Et le futur de Terra Ignota le fait encore sans le vouloir mais arrive à se mentir à lui-même en pensant qu'il ne le fait pas.

Un des points importants des livres est de montrer à quel point il est difficile pour une société de réaliser qu'elle gère mal les questions de genre. Quand on voit le proto féminisme de la Renaissance puis des Lumières, on est surpris de voir à quel point il est empli de préjugés, de stéréotypes, sur les rôles ou les caractéristiques des femmes et des hommes. C'est une littérature que nous pouvons trouver, en dépit de son projet, incroyablement sexiste. Elle est loin de nos standards actuels. Et il faudra plus d'un siècle et demi pour mettre ces stéréotypes en question alors qu'on réfléchissait pourtant déjà à plus d'égalité.

Il est très difficile, très long, très lent, pour une culture, de voir son problème. Je raconte une culture qui réalise lentement et douloureusement qu'elle a un problème et à quel point ce problème sera difficile à traiter.

Quand le narrateur, Mycroft, parle de genres, c'est toujours étrange et inconfortable car on réalise qu'il ne sait pas aborder ces questions. Personne ne lit ce livre en trouvant confortable la manière dont le genre est traité. Ni moi, ni vous, ni les féministes, ni les non-féministes. Le genre dans les livres est néfaste, instable, inconsistant, et confus, car le silence qui l'entoure fait qu'il n'est jamais étudié ni adressé ; et c'est aussi ce qu'il était fondamentalement dans nos sociétés avant que nous commencions à y réfléchir vraiment et que nous réalisions à quel point les premières idées sur le sujet étaient ineptes. Mycroft a ce même problème d'inadéquation à la chose, mais il est aussi inadéquat que Mary Wollstonecraft quand elle abordait ces questions.

Par exemple, il change le genre des gens en fonction de leurs actes.

Oui, et aussi en fonction de ce qu'il croit comprendre de leurs personnalités.

J'ai trouvé que vos livres étaient très balancés. Utopie/dystopie, bonne/mauvaise gestion du genre, actes acceptables/actes condamnables. Est-ce le point central de vos livres ? L'ambivalence des choses ? Vos livres forment-ils une disputatio ?

On est certainement à un point médian entre utopie et dystopie. Le point je crois est de dire que les gouvernements peuvent s'améliorer, que les sociétés peuvent s'améliorer mais que c'est toujours difficile et lent.

Prenez par exemple le programme spatial de Terra Ignota. La terraformation de Mars en est à la moitié d'un projet de cinq siècles, il y a des cités sur la Lune et en orbite. Et c'est tout. Alors que Star Trek est censé se passer 150 ans après Terra Ignota (!). Dans la réalité, les choses se passent beaucoup plus lentement parce qu'elles sont beaucoup plus difficiles.

C'est vrai pour toute évolution historique. L'idée de progrès anthropogénique n'est pas nouvelle. Elle devient majeure au début du XVIIe, on ne l'a pas vraiment avant. C'est un temps de révolution scientifique, on y étudie toutes les sciences, on découvre la gravité, on examine aussi les lois, on pense à des constitutions plus rationnelles, alors on pense que tout va très vite et que tout va continuer à aller très vite et que beaucoup d'innovations arriveront rapidement. Et puis le XVIIIe nous montre la masse de tout ce que nous ne savons pas et quelles conséquences terribles ont les expériences sociales. Nous avons appris assez sur l'hygiène pour savoir qu'il faut laver nos mains ce qui transmet, comme effet secondaire, la polio.

Nous sommes dans les années 2000, et d'après la SF des années 50/60 nous devrions avoir des bases sur la Lune, visiter d'autres planètes ou galaxies, nous déplacer en voiture volante ou au moins trottoir roulant. Toutes ces choses n'existent pas. Nous avons les mobiles, la communication instantanée, nous allons parfois sur la Lune, et nous parlons de peut-être envoyer quelqu'un, un jour, sur Mars. La réalité est énormément plus lente.

On pourrait dire la même chose pour le féminisme ou les droits civiques. Des années 50 à 70 beaucoup de choses (le droit notamment) ont avancé très vite et il semblait que la victoire était proche. Et ce n'est vraiment qu'à partir des années 2000 qu'on a réalisé que ça allait moins vite que prévu, que quand des enfants jouaient on les traitait différemment, qu'il fallait éduquer. Et si c'est une question d'éducation, ça veut dire que la victoire ne sera pas pour cette génération, elle sera au mieux pour la génération suivante. C'est très difficile à accepter. Que ce soit pour le féminisme ou pour s'installer sur la Lune, ça ne sera pas pour notre génération, alors qu'il y eut une promesse pour notre génération. C'est douloureux.

Alors c'est un des points du livre. Si dans 500 ans nous avons une espérance de vie plus longue, une politique bien meilleure mais pas parfaite, beaucoup d’autodétermination mais aussi encore un peu de déterminisme, ça sera mieux mais pas parfait. Si le 25è siècle devait ressembler à ça, qu'en penseriez-vous ? Aurez-vous envie de travailler au progrès social ou scientifique ? Penserez-vous comme Voltaire que ça vaut la peine de se dédier à ce progrès ? Penserez-vous que ça vaut tous les sacrifices qu'il faudra faire ? Même en sachant que vous créerez un meilleur futur mais qui sur certains points ne sera pas meilleur, qui parfois aussi ne correspondra pas à ce que vous voudriez ? Mais qui en sera proche. Est-ce assez pour valoir l'effort ?

Nous n'aurons pas le futur de Terra Ignota, ce n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Nous pouvons néanmoins espérer avoir (et œuvrer à) un meilleur futur mais en sachant qu'il ne sera pas parfait et que sur certains points qui nous importent il aura peut-être échoué, ou que même il pourra nous mettre mal à l'aise. La question à se poser est : ce futur vaut-il les sacrifices et les efforts qu'il coûte ? C'est la question, qu'on pense au futur proche ou à un avenir galactique.

C'est lent car nous sommes socialisés par une génération précédente qui elle même l'a été par une précédente encore.

Oui, c'est le point. C'est lent et difficile. Les dystopies comme Hunger Games sont finalement optimistes. On prend un monde pire que le nôtre et on raconte qu'une révolution va remettre tout à l'endroit et amener un monde bien meilleur. C'est très optimiste. La réalité est plus lente et plus difficile, elle amène le mieux mais pas la perfection. C'est difficile à encaisser mais c'est ça.

Un énorme merci à Ada Palmer pour sa gentillesse, son sourire, sa disponibilité.

Le cimetière - Gerard Guix


"Le cimetière" est un roman dystopique du Catalan Gerard Guix. Il se passe dans une dictature si cruelle qu'on n'a même plus le droit d'y enterrer ses chers disparus.
Est-il bien nécessaire ?

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 97, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Dans un futur où le changement climatique et une catastrophe nucléaire ont réduit les espaces habitables, la surpopulation met en péril la vie. Il est devenu obligatoire d'incinérer les morts sous peine d'un terrible châtiment pour ceux qui tenteraient de les faire enterrer. Les familles peuvent pleurer leurs défunts dans des cimetières virtuels, les suicides sont fortement encouragés, les relations sexuelles non virtuelles et les grossesses sont interdites. Isobel jeune femme rebelle qui veut enterrer sa mère va s'éprendre de Travis, le gardien du cimetière, jeune homme fascinant qui n'est peut-être pas ce qu'il prétend être...
Gerard Guix est un écrivain catalan né en 1975. "Le cimetière" est son premier roman 'traduit'.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 3 novembre 2019

Deux Prix pour Le Bélial aux Utopiales 2019


AUX UTOPIALES 2019, ON PEUT DIRE, JE CROIS, QUE LE BÉLIAL A BIEN GAZÉ.
THUMBS UP BUDDIES !


PRIX VERLANGER POUR :
LES MEURTRES DE MOLLY SOUTHBOURNE DE TADE THOMPSON



PRIX UTOPIALES POUR:
HELSTRID DE CHRISTIAN LÉOURIER
(dont je livre dessous ma chronique Bifrost en avance, mais ça s'impose)
(en tout petit, comme ça ça se voit moins ; plus, j'invoque un privilège de clergie)


Helstrid est une novella de SF de Christian Léourier. C'est aussi le nom de la planète très inhospitalière sur laquelle se déroule le récit. Une atmosphère saturée d'alcane, des vents approchant les 200 km/h, des températures inférieures à -150 °C, Helstrid a tout pour qu'on ne s'y pose pas. Mis à part des ressources minières. ; voilà pourquoi la Compagnie l'exploite. C'est sur Helstrid que travaille Vic, avec quelques autres aux motivations variées – argent, goût de l'aventure, de la découverte, ou encore, dans le cas de Vic, la volonté de se refaire une vie après une rupture douloureuse. Car si les contractuels ne passent que peu d'années sur Helstrid, le voyage aller-retour – en hibernation – prend cinquante ans. Quand il reviendra sur Terre, Vic, enrichi, retrouvera un monde différent et un entourage vieilli ou décédé.

Pour l'instant en tout cas, Vic est sur Helstrid et il doit convoyer du ravitaillement à un avant-poste qui en a grand besoin. C'est à bord du convoyeur Anne-Marie qu'il va s'élancer vers l'antenne N/2, accompagné par les convoyeurs automatiques Béatrice et Claudine. De fait, pour cette mission, Vic ne sert à rien, les trois IA des véhicules gèrent seules trajet et pilotage, la présence humaine n'est contrainte que par un protocole désuet. Durant la quarantaine d'heures prévue pour le voyage, Vic aura donc le temps de s'interroger sur le sens de la vie. Mais voilà que les incidents se multiplient, que la survie même de Vic devient douteuse, et que l’interrogation existentielle prend une tournure terriblement actuelle.

Ayant fui le souvenir d'une femme aimée qui l'a quitté sans explication, Vic réalise trop tard que, si loin qu'on aille, ce n'est jamais qu'avec soi qu'on part, et qu'à destination ne se trouve nul autre que soi-même. Arpentant le sol glacé d'un monde encore plus dangereux qu'il ne l'imaginait, Vic n'est pas un héros. Il n'est qu'un homme seul, perdu au milieu d'un enfer environnemental, un nobody contre qui une planète largement inconnue s'acharne, un solitaire forcé d'accorder sa confiance, jusqu'à lui confier sa vie, à une IA qui dit faire de sa sécurité sa priorité. Guide et planche de salut à la fois, Anne-Marie sait être une compagne compatissante durant ces quelques jours d'effroi. Amicale, prévenante, rassurante, conversant volontiers, elle disserte sur la conscience et la perception, jusqu'à prouver à Vic qu'entre son moi numérique et celui, biologique, de son passager les différences sont moindres qu'il ne le croit. Sur la fin, alors que tout est encore en balance, Vic fera preuve de dignité et de courage, des caractéristiques humaines qui contrastent avec la rationalité tranquille de l'IA.

Lisant Helstrid, le lecteur passera plus de cent pages en compagnie du couple improbable formé par Vic et Anne-Marie. Et il en sortira éprouvé car Vic est un personnage que sa détresse rend attachant au point qu'on tremble pour lui quand le danger arrive. L'homme et l'IA vont de Charybde en Scylla, la tension ne cesse de monter jusqu'à l'insupportable, on se croirait parfois dans Le salaire de la peur.

Léourier raconte ici une très belle histoire pleine de tension et d'humanité – une sorte de Vieil homme et la mer de l'espace. Il offre une de ces histoires old school qui mettent le focus sur l'homme face à l'adversité, qui l'obligent à se mettre au clair avec ce qu'il est, qui oublient pour un temps société et politique. Une histoire reposante, en somme, par la simplicité de ses enjeux, et en même temps terriblement implicante par l’énormité de ceux-ci – pour le héros menacé du récit comme pour le lecteur qui prend fait et cause pour lui au point que sa tension artérielle augmente au rythme du sien.
Must-read.