dimanche 31 mars 2019

Gens de la Lune - John Varley


"Gens de la Lune" est un roman de John 'Irontown Blues' Varley qui se passe aussi sur la Lune, un peu avant son successeur.

On y visite, sur les traces de la journaliste Hildy Johnson, une société chatoyante et pétillante au point de faire mal aux yeux.
Mais, frétiller est-ce faire ? Et tout ce qui brille est-il or ?
Pour le savoir il faudra lire, ou se procurer le Bifrost 95 dans lequel je vous proposerai un sightseeing tour complet de la Lune de Varley.

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Sur Luna, Hildy Johnson est journaliste à Tétinfos. Il est chargé d'écrire une série d'articles sur les différences entre la vie sur Terre il y a deux cents ans - avant son invasion par de mystérieux extraterrestres - et la vie sur la Lune telle qu'elle est aujourd'hui. On y change de sexe comme de chemise, on y assiste à des matches de catch ultraviolents et mortels, alors que la mort même a presque été vaincue, le tout sous le regard bienveillant du superordinateur chargé de gérer la colonie lunaire. Celle-ci semble être l'utopie parfaite, et rien ne vient gripper les rouages de cette remarquable organisation. En apparence, du moins…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


La citadelle écarlate - Brunschwig - Le Roux


"La citadelle écarlate" est une adaptation one-shot de la nouvelle éponyme par le duo Brunschwig / Le Roux. Deux noms qui, associés à ceux d'Howard, fleurent bon la qualité.

Conan, qu'on ne présente plus – en tout cas pas chez moi –, est roi d'Aquilonie. Il l'est devenu de ses propres mains après avoir chassé du trône – disons plutôt occis – le piètre roi Numedides III, un sybarite fou, corrompu et sadique, qui faisait le malheur de son peuple.
Sous le règne sévère mais bienveillant du Cimmérien, pays et peuple prospèrent. Ici encore, terre et roi sont uns.

Mais voilà que Conan doit conduire une armée de 5000 hommes au secours d'un roi ami, Amalrus d'Ophir.
Il ignore encore qu'Amalrus est un traître, et que l’infâme a comploté sa perte au sein d'une coterie noire qui compte aussi Strabonus de Koth, le sorcier Tsotha-Lanti, et surtout Arpello de Pellia, un noble envieux qui se dit de sang royal aquilonien.
C'est donc 30000 hommes plus un magicien qui attendent le Cimmérien et son armée, dans un défilé qui rappelle celui de Roncevaux où Roland fut trahi. Force et honneur ne suffisent pas à donner la victoire. L'armée d'Aquilonie est anéantie, et Conan capturé puis jeté dans les cachots terrifiants de Tsotha-Lanti
Pendant ce temps, dans la capitale aquilonienne, Arpello élimine les derniers proches de Conan et prend le pouvoir.

Il faudra à Conan courage, ingéniosité, et force – sans oublier l'aide décisive du sorcier Pelias qu'il libère des geôles de Tsotha-Lanti – pour reprendre son trône, châtier les coupables, et, avec l'aide de tous, éliminer la menace qui pèse sur le peuple d'Aquilonie.

Texte captivant très joliment adapté, "La citadelle écarlate" est l'une des meilleures nouvelles de Conan.

C'est l'une des rares occurrences où Conan et un sorcier sont alliés plutôt ennemis.
C'est aussi un texte qui dit vivement la politique d'Howard, son mépris des aristocraties héréditaires, son idéal d'un pouvoir qui ne se doit qu'à lui-même. C'est une approche presque existentialiste du pouvoir que développe l'auteur texan dans ce texte.
On pourrait y voir un penchant pour l'autocratie – répréhensible en nos temps démocratiques – mais il est tempéré ici par une bienveillance du souverain qui est le sine qua non de sa légitimité. Conan se veut despote éclairé et fait sienne en actes la doctrine thomiste « Omnis potestas a Deo sed per populum ».

"You sit on satin and guzzle wine the people sweat for, and talk of divine rights of sovereignty—bah! I climbed out of the abyss of naked barbarism to the throne and in that climb I spilt my blood as freely as I spilt that of others. If either of us has the right to rule men, by Crom, it is I! How have you proved yourselves my superiors?
"I found Aquilonia in the grip of a pig like you—one who traced his genealogy for a thousand years. The land was torn with the wars of the barons, and the people cried out under oppression and taxation. Today no Aquilonian noble dares maltreat the humblest of my subjects, and the taxes of the people are lighter than anywhere else in the world."
Le Conan de Howard, en Gwynplaine apostrophant la Chambre des Lords.

Un bien beau texte, fort bien adapté – pour ça on peut toujours compter sur Brunschwig. A lire donc.

Conan, La citadelle écarlate, Brunschwig, Le Roux

dimanche 24 mars 2019

A Study in Black - Watson and Holmes


Holmes le détective privé et Watson l'interne hospitalier vétéran d'Afghanistan (comme son devancier) font connaissance puis résolvent des affaires dans le Bronx. C'est "A Study in Black".

A part le dépaysement et quelques décalages (beaucoup d'indices informatiques ou un Watson divorcé de Marie par exemple), ça n'apporte pas grand chose d'utile.

A Study in Black, Bollers, Leonardi

La Loterie - Shirley Jackson


Sortie du recueil "La Loterie et autres contes noirs", treize textes courts d'une des maîtresses du fantastique américain, Shirley Jackson.

Le fantastique de Shirley Jackson tient plus au weird qu'au fantastique au sens classique du terme. Le monde de Jackson est (pas toujours, mais souvent) un monde de petites villes américaines, de communautés qui paraissent soudées et solidaires, où on se prénomme Ethan, Ethel, ou Margaret, où il fait apparemment bon vivre. Et c'est précisément là que le bât blesse.

Car le monde que raconte Jackson, dans une écriture aussi simple que directe, celui qu'elle perçoit et qui lui paraît pertinent à dire, est un monde de proximité étouffante, de pression à la conformité oppressive (en tout cas pour elle à l’époque, et sûrement pour nous aujourd'hui), de contrôle social permanent.
Un monde de faux-semblants normé par des conventions sociales qui permettent de produire l'image de l'harmonie mais dans lequel la vérité, pas toujours criminelle mais bien souvent peu ragoutante, se dissimule dans l'esprit des individus.

Un monde holiste où le fait social durkheimien est si puissant que le suicide fataliste que le sociologue décrivait en 1897 est parfois l'une des seules issues possibles, quand il n'est pas sublimé dans cette mort sociale qu'est l'exil, la fuite hors de la communauté.

Un monde, qui plus est, où les femmes subissent une régulation sociale supérieure à celle déjà intense que vivent les hommes. L'obligation implicite du mariage, celle de la virginité d'abord puis de l’exemplarité ensuite. A la régulation que tous subissent s'ajoute pour les femmes seulement un niveau élevé de répression sexuelle.

Un monde donc où le mal n'est pas surnaturel (à une exception près dans le recueil) mais vit larvé au cœur de la communauté humaine et des esprits humains, n'attendant que le moment opportun pour se dévoiler et nuire.

Dans le monde de Jackson, l'enfer c'est les autres, tous les autres (et ils sont si nombreux), et plus les autres sont proches (du voisinage jusqu'à la famille), plus ils sont dangereux et nuisibles.

Ce qui précède raconte ce que voulait dire Jackson, encore fallait-il qu'elle arrive à le rendre captivant. Sache, lecteur, qu'elle le fait à merveille. Dans ses nouvelles – souvent à chute – la normalité des situations subit un léger décalage initial qui ne fait que grandir au fil des pages, intrigant puis inquiétant de plus en plus le lecteur, jusqu'à une conclusion terrifiante. En terme de construction d'angoisse, c'est de la dentelle, de la très belle ouvrage. Et s'y ajoutent, cerise sur le gâteau, des techniques de détournement d'attention efficaces utilisées pour surprendre le lecteur.

On lira dans le recueil :

La loterie, texte archi-connu même de ceux qui ne l'ont jamais lu, qui choqua ses premiers lecteurs, et dans lequel on voit le mal dissimulé dans la bonhomie d'une situation sociale banale. Un texte qui dit la force du groupe sur l'individu et préfigure René Girard. Un texte un peu décevant aussi car sa réputation même fait qu'on sent venir la chute de loin.

La possibilité du mal raconte l'histoire d'une vieille dame obsédée par la possibilité du mal, qui impose son obsession à tous ses voisins. Un texte Clouzot-esque. Bon sans être excellent.

A partir de là, tout est brillant, dans des genres différents.

Louisa, je t'en prie, reviens à la maison est un texte d'exil qui dit assez comment l’éloignement change les gens jusqu'à les faire devenir autres, et comment, en matière de relations humaines, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.

Paranoïa prouve à son lecteur que même les paranoïaques ont parfois des ennemis.

La Lune de miel de Mrs Smith est un texte déprimant à souhait qui met en scène une femme heureuse d'avoir atteint son objectif assigné, quoi qu'il lui en coûte.

L'apprenti sorcier réalise ici encore mieux qu'ailleurs la base de toute magie, détourner l'attention du spectateur du lieu véritable de l'action. Joliment fait.

Le bon samaritain oppose la générosité et la solidarité à la noirceur qui gît dans toute âme humaine.

Elle a seulement dit oui montre la réaction uniquement égocentrée d'une « honnête femme » à une tragédie. Misère des conventions et de la façade sociale, qui rappelle le Goffman de « La mise en scène de la vie quotidienne ».

Quelle idée, quand le suicide fataliste n'est pas la voie choisie pour fuir l'enfermement mais qu'une autre, plus créative, vient à l'esprit puis s'impose comme une évidence.

Trésors de famille dit le monde des petits secrets et des petites malveillances.

La Bonne Epouse est une histoire de domination, de manipulation, de corruption intime, d'enfermement dans le couple, encore.

A la maison, la seule avec un élément fantastique – une histoire de dame blanche –, rappelle autant La maison hantée par son thème que Nous avons toujours vécu au château par l'écart et la morgue « bienveillante » qui opposent ex-citadins et ruraux. Quand deux classes partagent le même voisinage.

Les Vacanciers dit aussi l'écart entre ville et campagne et l'incompréhension qui sépare deux groupes humains qui semblaient cohabiter en bonne intelligence.

A noter, une postface passionnante de Myles Hyman qui signe par ailleurs une couverture parfaitement représentative de l'ambiance des textes.

A lire et à faire lire, absolument.

La loterie et autres contes noirs, Shirley Jackson

L'effondrement de l'empire - Scalzi en VF


Sortie en France et en français chez L'Atalante de l'excellent "L'effondrement de l'empire" de John Scalzi. Il était chroniqué en VF il y a quelques temps déjà. DIPP, capitalisme monopoliste d'Etat, humour, aventure. Que demander de plus ?

L'effondrement de l'empire, John Scalzi

samedi 23 mars 2019

Le chant mortel du soleil - Franck Ferric


Il y a quatre ans, Franck Ferric marquait un essai avec Trois oboles pour Charon. Le transforme-t-il aujourd'hui avec "Le chant mortel du soleil".
« Est vivant celui qui se bat » disait Charon à Sysiphe dans le roman précédent. Ici c'est Macbeth qui s'adresse au lecteur pour lui dire : « Aux incrédules qui déjà fourbissent leurs doutes, je demande qu’est-ce que l’Histoire ? Ceci ; ce qu’en rapportent les survivants aux oreilles des imbéciles ». C'est un des points du livre, peut-être pas le seul.

Ailleurs, dans les Plaines, au pied de la Montagne.

Araatan est le Tyran de l'Avalanche. En Mance Rayder, il a uni sous sa bannière les clans nomades des montagnards, ces hommes monstrueusement grands et forts qui vivent depuis toujours de razzias sur leurs voisins sédentaires. Après des années à prélever un tribut sur ceux-ci, Arataan décide de rompre la paix achetée et de se lancer dans une guerre dont l'objectif avoué est la Fin de tous les Dieux.
Alors qu'il s'apprête à lancer la campagne sur la capitale druje pour y éteindre la flamme du dernier dieu et inaugurer le règne de l'Homme, il reçoit l'aide inattendue de Kar-Koshig, un mystérieux sorcier dont les buts sont obscurs.

Kosum est une esclave sukaj, au dernier rang des humains, juste avant les bêtes. Laissée à mourir pour avoir blessé le fils de son maître druje qui tentait de la violer, elle est sauvée par un petit groupe de cavaliers-flèches qui l'emportent avec eux pour préserver sa vie et lui rendre la liberté, sous les ordres d'un des lieutenants d'Araatan néanmoins.

Ces deux destins – plus ceux de quelques autres dont les quatre sauveurs de Kosum – vont se trouver liés, plus colinéaires que vraiment similaires. Jusqu'à la Fin ? des dieux et jusqu'au bout du monde.

Dans Trois oboles pour Charon, Ferric mettait en scène un Sysiphe ballotté de guerre en guerre pour accomplir le fond de la nature humaine. Très bien écrit, le roman pouvait lasser par la récurrence des situations. Ici, il y a bien une progression, rendant le roman plus captivant au-delà de sa forme même. Et on y trouve de nouvelles interrogations qui s'ajoutent à celles qu'illustrait le roman précédent.

D'abord, c'est de l'Histoire qu'il s'agit. Ecrite par les vainqueurs qui disent ce qui fut en sélectionnant les faits, et par là-même affirment le bon droit des uns et la vilenie des autres.

C'est aussi de l'Humanité comme espèce guerrière qu'on parle. Tuer et mourir pour un principe, une idéologie, une religion – qui cachent parfois, mais pas toujours, des intérêts plus directement matériels –, est le propre tragique de l'Homme. Les deux romans l’illustrent. Mais ici, dans cette guerre-là que décrit Ferric, il y a but affiché. C'est de libérer l'Homme du joug des dieux qu'il s'agit. De rendre l'Humanité libre de ses actes – même s'ils se résument à crier en vain à la face silencieuse du monde. Si le Ciel est vide, guerre et ambition sont métaphysiquement absurdes. S'il ne l'est pas, l'Homme est l’esclave et le jouet des dieux. D'un côté comme de l'autre, la condition humaine est décidément peu enviable.

D'autant qu'on réalise – trop tard – l'absurdité intrinsèque de toute entreprise humaine. Qu'on comprend que les villes et les empires s'effondrent, que les noms et les hommes sont oubliés, emportés par la marée du temps et remplacés par d'autres, tout aussi convaincus que ce qu'ils font est pour toujours. Rien ne dure. Les empires remplacent les empires, les religions les religions, les rois les rois. Les souffrances imposées par les puissants aux misérables ne sont même pas justifiées par la postérité.

Sortir de l'éternel retour est donc un rêve voué à l'échec. Donner un sens à l'Histoire, vouloir la rendre linéaire, est voué à l'échec. Quand nous redoutons la fin de notre civilisation, nous choisissons d'oublier que les Egyptiens anciens n'imaginaient pas que leurs pyramides seraient un jour prises en photo par des Allemands en short.
D'autant que la toute fin – la plage – nous amène à nous interroger sur ce qui précéda le monde qui nous est raconté dans le roman.

C'est enfin des hiérarchies instaurées par les Humains que parle l'ouvrage. De la volonté de se dire Homme en désignant des sous-hommes, qu'on peut au mieux réduire en esclavage et au pire exterminer jusqu'au dernier – hommes, femmes, enfants. Et cela, l'idéologie le fait bien, la religion encore mieux, deux faces d'une même pièce. Il y a le peuple élu, ou le peuple qui sait, ou le peuple qui se soumet, et les autres. Qui méritent la mort car ils refusent – par idiotie ou malveillance – la vérité représentée par toute révélation divine ou science de l'Histoire. Un châtiment encore plus « justifié » si ceux qui le subissent portent sur leur corps même les stigmates physiques de leur malfaisance intérieure.

La seule solidarité véritable est à trouver dans les petits groupes, dans la décence dont certains, individuellement, font montre, dans des actions personnelles qui ne doivent rien à la croyance ou à l'idéologie. Kosum le découvrira au fil des pages.

Et puis, quand tout est éteint, détruit, tué, les dieux reviennent toujours, sous une forme ou l'autre, car l'Homme ne sait pas rester seul face à un univers si grand et si puissant qu'il ne peut qu'effrayer.
Much ado about nothing.

Intelligent et superbement écrit dans un style archaïque, "Le chant mortel du soleil" est un bon roman qui accomplit la promesse de Trois oboles pour Charon.

Le chant mortel du soleil, Franck Ferric

mardi 19 mars 2019

Les Pestiférés - Pagnol - Scotto - Stoffel - Wambre


"Les Pestiférés" est un album de BD one-shot de Scotto, Stoffel, et Wambre, qui adaptent ici un roman éponyme inachevé de Marcel Pagnol, roman dont le début retrouvé avait été intégré à titre posthume aux Temps des amours.
Les auteurs le mettent en image, en lui donnant de surcroît une fin, celle qu'envisageait l'auteur qui s'en était ouvert à sa femme et à son fils avant sa mort. Cette fin, dont je dirai un mot, constitue un twist étonnant qui ouvre le récit et lui donne un sens inattendu.

Marseille, 1720. Rassemblée autour de son Vieux Port, la ville est prospère. Le commerce avec les terres de l'Est est intense. Il a donné naissance à une bourgeoisie d'armateurs ou de commerçants à laquelle s'ajoutent médecins, notaires, avocats, et autres clercs. Le populaire, lui, vit plutôt mieux qu’ailleurs, car la prospérité générale assure emplois nombreux et salaires décents.

A quelque distance du port, sur les hauteurs visibles de la colline Devilliers (rue Devilliers aujourd'hui), se trouve un petit hameau qui semble presque fortifié. Y vivent quelques familles de notables cossus qui jouissent d'une vue magnifique et sont protégés, par la distance, de la puanteur et des miasmes de la ville et du port. La vie est douce dans le hameau, et ses habitants forment une petite communauté unie par un mode de vie commun et une intense sociabilité.
Le « maire » virtuel du lieu est le docteur Pancrace, un vieil homme dont personne ne connait le passé, un célibataire qui soigne dans la ville et loge céans, un bourgeois visiblement riche qui vit pourtant dans la simplicité avec seulement deux domestiques.

Tout va donc pour le mieux à Marseille, et pour l'encore mieux sur les hauteurs de la colline Devilliers.

Hélas, on le sait, l'argent n'a pas d'odeur. Et lorsqu'un chargement de coton appartenant à l'échevin J-B Estelle (qui a sa rue à Marseille) s’avérera suspect, on s'arrangera pour taire l'inquiétude et décharger la cargaison. Puis lorsque trois portefaix seront retrouvés morts d'une maladie qui ressemble à la peste noire, on commencera par dédramatiser en attribuant les décès à des fièvres.
Seul le docteur Pancrace, qui a examiné les cadavres, exprime des doutes qui, ne pouvant être rendus publics, sont alors réservés à ses voisins et amis de la colline. Il convient de se méfier, d'ouvrir l’œil, au cas où la peste serait vraiment de la partie. Et, on connaît l'histoire, elle l'était bien.

La communauté Devilliers, sous la direction de Pancrace, met alors au point un stratagème pour survivre au fléau. Installer une autarcie complète, puis se dissimuler sur place en donnant l'impression que le hameau est vide de ses habitants en fuite ou morts.

Féconde un temps, cette stratégie ne suffira pas. Pour survivre encore, la communauté devra s'exiler, fuir avec armes, bagages, et provisions, vers les terres hors de Marseille. D'abord vers le village d'Allauch [et le roman s'arrête là], puis plus loin encore jusqu'à se réfugier dans un havre naturel où, des années plus tard, la civilisation viendra les chercher.

"Les Pestiférés" est un récit aussi captivant que documenté en dépit de son caractère romancé.
Des premières inquiétudes à la certitude de la catastrophe, la tension monte, d'autant que le lecteur fait progressivement connaissance avec les personnalités hautes en couleurs qui habitent la colline et se prend à espérer qu'elles s'en tireront. De celui qui ne croit pas à l'arrivée de la peste à celui qui pense que Dieu le protégera en passant par le sage et déterminé Pancrace, les personnages font vivre cette histoire et parviennent à rendre sympathique une action pourtant moralement contestable : se murer dans la discrétion après avoir fait moult provisions pour tenter de traverser la crise sans prendre sa part de l'épreuve collective.

Guidés par la peur mais organisés par la raison qu'incarne Pancrace, les habitants de la colline tournent le dos à la ville et instaurent en leur sein une série de règles de protection et de quarantaine (jusqu'à l'interdiction de revenir pour ceux qui sortiraient du hameau) avec lesquelles il n'est pas possible de transiger. Purement rationnel dans ses prescriptions, Pancrace ordonne, et les autres obéissent, convaincus que leur salut se trouve entre les mains du docteur.
L’histoire leur donnera raison jusqu'à la fin, loin de Marseille, et, si les divers stratagèmes du docteur ne sont guère dignes, ils sont néanmoins très efficaces.

Thriller traité sur un ton tragi-comique tangentant parfois le grotesque, l'histoire est plutôt amusante. Scènes de morts et de désolation mises à part, le récit est léger, car les morts de la ville sont anonymes alors que les survivants de la colline sont ceux dont on réalise qu'on espère la réussite de l’incroyable entreprise.
"Les Pestiférés" met en scène un petit groupe de cyniques compétents qui traversent la peste en faisant passer leur survie avant toute autre considération, et, face à l'adversité qui les menace, on leur souhaite le meilleur.

A la fin (et, volontairement, je ne spoile pas), le monde rattrape les échappés de Devilliers. Le récit prend alors un sens politique, car Dieu et le Roi ne toléreront pas que vivent, hors la loi commune et dans le péché, des hommes et des femmes qui auraient fait sécession de la société humaine. Le – rare – Pagnol politique s'exprime ici, celui qui croyait à la nécessite d'un nouveau contrat social.

"Les Pestiférés" est un bon récit, solide, efficace, captivant. Au scénario s'ajoute un dessin qui soutient parfaitement l'histoire. Larges paysages méditerranéens, intérieurs bourgeois, rues tortueuses, effrayantes scènes de mort de masse, tout est juste, dans un ton un peu passé qui dit bien l'ancienneté de l'histoire sans oublier les explosions de couleur (parfois sombres) qui soulignent les moments éprouvants.

Les Pestiférés,  Scotto, Stoffel, Wambre

samedi 16 mars 2019

Aux limites de l'infini - Stanley G. Weinbaum


"Aux limites de l'infini" est une recueil de nouvelles de Stanley G. Weinbaum. C'est un assemblage inédit de textes écrits par un des pionniers de la SF, autour des années 30.
Intéressantes d'un point de vue historique, ces nouvelles accusent néanmoins leur âge.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 95, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

En quelques nouvelles et un parcours très bref, l’Américain Stanley G. Weinbaum a imposé son nom jusque sur la planète Mars où un cratère porte désormais le sien. Imaginatif, scientifique sans être abscons, souvent prophétique mais avec une dose d’humour qui le distingue, il a marqué l’âge d’or de la Science-Fiction. Sa large palette de sujets témoigne d’un talent éclectique à laquelle cette anthologie et sa traduction inédite veulent rendre justice : sept nouvelles savoureuses qui nous transportent loin dans l’univers ou à deux pas, dans un laboratoire ou une chambre, et parmi elles la célèbre Odyssée martienne dont Isaac Asimov disait qu’elle faisait partie des « trois histoires qui ont changé la SF ».
Un voyage dans le temps et l’intelligence qui pourra surprendre les plus sceptiques et leur rappeler l’intérêt de se nourrir du passé pour mieux appréhender le futur…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 11 mars 2019

Les Montagnes Hallucinées - Gou Tanabe d'après Lovecraft


Un tome 2, qui plus est d'une adaptation ; je vais donc être concis. Ce qui ne m'empêchera nullement d'être dithyrambique.

Le professeur Dyer et son élève Danforth partent seuls en avion vers l'intérieur des terres antarctiques, au-delà de montagnes si hautes qu'ils ne les passent qu'avec difficulté, à bord d'un aéroplane allégé de tout poids superflu. Ils veulent comprendre l'incroyable massacre du tome 1 - qui fit onze morts sans raison compréhensible - et retrouver Gedney, le disparu et peut-être seul survivant du camp Lake.

Passés de l'autre côté du monde, ils découvrent une cité cyclopéenne d'une ancienneté inouïe, largement pré-humaine. L'explorant à grands risques, ils y comprennent ce qu'il advint de Gedney et de ses malheureux compagnons, mais surtout, au cœur des bâtiments cyclopéens, ils apprennent l'histoire des Anciens, les entités étoilées très avancées qui occupèrent la Terre des éons avant la moindre trace de vie.
Histoire bouleversante d'une race antédiluvienne qui domina la Terre jusqu'à en être chassée par sa propre création, et bouleversement paradigmatique sur la place, aussi insignifiante que dérangeante, de l'Homme dans la Création.

Dans "Les Montagnes Hallucinées", c'est à la mort de Dieu, anéanti par sa création, qu'assiste le lecteur. Et comme si ça ne suffisait pas, c'est aussi à une remise à sa vraie place de l'Humanité qu'il est convié.

Le lecteur, mithridatisé qu'il est, résiste à l'effroi de l'insignifiance. Dyer, solide professeur de Miskatonic, aussi. Le jeune Danforth, lui, y laisse la raison.

ÏA ÏA !
Que cet album est beau ! Enorme ! Indicible !
Quel propylée titanesque pour l’œuvre du maître de Providence !

Ca va ? Ca suffit dans le dithyrambe ?

Alors, pour faire court, dans ce second tome de l'adaptation graphique des Montagnes Hallucinées on trouve toutes les qualités du premier opus mises à la puissance ftaghn.

Une mise en image impressionnante. Une manière unique de montrer l'indicible. Une mise en image réussie de l'insignifiant humain, écrasé tant par l'immensité de l'Antarctique que par des vestiges architecturaux qui le dépassent et taille, en âge, en signification. Que ces planches seraient majestueuses en très grand format !
Et quelle astucieuse façon d’être précis sans jamais l'être trop lorsqu'il s'agit de montrer des créatures que l'esprit peine à concevoir.
Superbe, brillant ; si, un jour, Guillermo Del Toro réalisait enfin son adaptation cinéma, il lui serait impossible de faire l'impasse sur la représentation de Gou Tanabe.

Les montagnes hallucinées, tome 2, Gou Tanabe d'après Lovecraft

dimanche 10 mars 2019

Unholy Land - Lavie Tidhar


"Unholy Land" est le dernier roman paru de Lavie Tidhar. C'est un texte court (280 pages environ) mais rempli de merveilles jusqu'à la gueule.

Lior Tirosh est un auteur de fantasy (quelqu'un donc qui imagine des mondes alternatifs). Il vit et travaille à Berlin. Sa renommée est aussi moyenne que ses ventes. Quand le roman commence, et alors qu'on comprend qu'il a sans doute perdu son enfant, il prend un vol pour rentrer chez lui, en Palestine.

Sa Palestine. Un Etat juif fondé au début du XXème siècle entre Kénya et Ouganda. Un Etat né d'une proposition britannique (de Joseph Chamberlain, alors ministre des colonies) de donner aux Juifs une région d'Afrique de l'Est pour qu'ils y installent leur Etat national. Suite à la proposition, une expédition fut envoyée par le Congrès sioniste d'Herzl afin d'étudier la faisabilité de la chose et de rédiger un rapport. L'expédition comprenait Nahum Wilbusch, un Juif russe, et deux autres Européens, un explorateur britannique et un naturaliste suisse. Après des semaines d'exploration riche en aventures, les rapports divergent : celui de Wilbusch est clairement négatif. Il prenait ainsi le parti du camp des « Holy Landers » contre celui des « Territorialists ».

Point historique : Depuis longtemps, au sein du Congrès sioniste, s'opposaient Territorialists, qui voulaient une terre pour les Juifs, où qu'elle se trouve, et étaient donc prêts à étudier les nombreuses propositions qui étaient faites au mouvement sioniste, et Holy Landers, qui n'envisageaient d'Etat juif que sur les terres traditionnelles de l'histoire juive, c'est à dire en Palestine, ottomane à l'époque, avec Jérusalem comme centre et capitale.
On sait ce qu'il advint : Wilbusch et son camp gagnèrent – Herzl était mort dans l'intervalle – et les Holy Landers – qui lisent encore aujourd'hui les textes sacrés comme des plans du cadastre – prirent le dessus et parvinrent finalement, après 1945, à imposer la solution d'une installation sur les terres de l'historique Palestine. Une guerre s'en suivit immédiatement qui, sous une forme ou une autre, n'a jamais cessé depuis ; car là où les Juifs vinrent s'installer vivaient de vrais gens, les Palestiniens, dont beaucoup furent chassés et contraints à l'exil.

Retour au roman : C'est donc dans la Palestine ougando-kéniane de son enfance que se rend Tirosh, dans un monde uchronique où Wilbusch aurait rendu un rapport positif et retourné le Congrès sioniste. D'où implantation africaine, d'où exil et spoliation pour les tribus locales, d'où nazisme sans holocauste, d'où assassinat d'Hitler en 1948 et changement de régime suivi d'un armistice entre un Reich allemand dénazifié (mais conservant certains symboles visuels du régime) et les Alliés.
Uchronie, le lecteur SFFF se dit qu'il sait où il met les pieds. Erreur. Car on comprend dès l'abord que les choses ne sont pas si claires. Que l'Extérieur dont parlent certains ne signifie pas l'Etranger. Que la technologie n'est pas exactement la même qu'ici. Que l'avion de Tirosh a peut-être fait plus que simplement voler – à moins que ce soit seulement Tirosh. On pense, sans en être sûr, que la Berlin qu'a quitté l'écrivain et la Palestine où il arrive ne sont peut-être pas dans la même réalité.

Narrativement, le lecteur est confronté à une imprécision volontaire qui s'estompe peu à peu au fil des pages et des explications. Descriptions sciemment succinctes, texte à la troisième personne qui semble émaner d'un narrateur extérieur, jusqu'à ce qu'apparaissent des phrases à la première personne qui signalent que les faits et gestes de Tirosh sont racontés aussi par quelqu'un qui le suit (un maitre espion nommé Bloom, mais pourquoi suivre l'obscur Tirosh ?), switch sur un autre personnage (une femme prénommée Nur) avec une narration à la deuxième personne qui indique la dualité/multiplicité de la jeune femme ; la frontière entre ces trois voix est parfois poreuse. Ajoutons-y quelque flashbacks distillés au fil de l'eau pour bien faire et le flou est réussi.

Tirosh, alors même qu'il l'ignore, est le nœud d'un trouble dans la réalité. Un trouble voulu et organisé par un homme de l'ombre qui rêve de partir à la conquête de l'ensemble de la réalité à la tête d'une croisade juive. Un trouble qui explique l'intérêt que lui portent plusieurs organisations concurrentes.

Le roman de Tidhar imagine qu'existent une infinité de réalités entre lesquelles certains peuvent passer, par l’entraînement ou un don naturel. Il place ses personnages dans le monde de la Palestine africaine, dans celui du Small Holocaust où Jérusalem a été vitrifiée et où la paix en a résulté, dans l'Altneuland imaginé par Herzl (dans un roman utopique) où Juifs et Arabes vivent dans la paix et la prospérité, dans le nôtre aussi où le sort des Juifs fut bien plus douloureux, et dans quantité d'autres, toujours plus fantastiques, qui ne sont qu'évoqués – jusqu'à celui où les Grands Anciens règnent.

Les uchronies décrites ou effleurées disent assez les parallèles troublants et montrent que les mêmes injustices entraînent les mêmes réactions. Mais il y a plus et plus intéressant : les voyages inter-réalités que pratiquent certains impliquent aussi des changements progressifs de la mémoire, des points de vue, d'une partie de l'identité, donc de la manière dont les faits sont décrits et compris. C'est là que Tidhar donne un point politique capital à son roman. Car on y comprend plusieurs choses essentielles.

D'abord, toute terre volée est source d'injustice, d’exploitation, de violence sans fin. Peu importe les traités internationaux qui prétendent le contraire en donnant un vernis juridique à une spoliation. Les Palestiniens ont chassé les peuples africains locaux, les parquent dans des camps, subissent des attentats terroristes, et répriment de la manière la plus dure ces actes de résistance. Et ce ne sont pas les pourparlers de paix, dont chacun sait et dit l'inanité, qui changent quoi que ce soit à la situation locale. Les Juifs Palestiniens veulent leur terre, la considèrent comme un droit, et sont prêts à toutes les exactions pour la garder – la construction d'un Mur de séparation étant presque la moindre de celles-ci.

Ensuite, les agents de l'appareil étatique – là-bas comme ici – sont les yeux et les mains du « plus froid des monstres froids ». Professionnels efficaces et calmes, sans passion ni affect, ils incarnent, jusqu'à l'humiliation et le meurtre, la raison de l'Etat juif, un Etat qui se considère légitime à avoir exproprié un peuple autochtone pour s'assurer un territoire.

De plus, si mémoires et noms changent, s'il faut autant réussir à se souvenir qu'à oublier pour pouvoir vivre serein là où on se trouve, cela illustre bien (Nietzsche encore) qu'il n'y a que des représentations. Ici comme dans la Palestine de Tirosh, terroristes/résistants, création d'Israel/Nakba (catastrophe en arabe), clôture de sécurité/mur de la honte, arrangements de point de vue. Est vrai ce que je dis vrai car je le crois vrai.
Ou encore, nos Territoires Occupés sont leurs Territoires Disputés, etc. ; occupants et colons se rassurent en nommant les choses d'une manière qui leur donne le beau rôle. Le monde est d'abord, pour eux comme pour nous, ce que nous croyons qu'il est.

Quant à Eretz Israël (Grand Israël) qui, chez nous, veut embrasser toutes les terres des Ecritures, un fou veut l'étendre, chez Tirosh, au Multivers entier, à tout l'Arbre de Vie séphirotique. Car le nationalisme exacerbé que rien de moral ne bride ne se donne aucune limite si la force qui le soutient est suffisante. Le sera-t-elle dans le monde de Tirosh, il faudra lire pour le savoir.

"Unholy Land" est un roman fascinant tant par sa brumosité que par son inventivité scénaristique. Il est aussi un roman intelligemment militant qui montre les correspondances et laisse le lecteur se les approprier. Il évoque quantité d'autres ambiances, qu'on rencontre chez Christopher Priest, Spinrad et K. Dick bien sûr, le Zelazny des Princes d'Ambre, ou encore dans l'excellent Club des policiers yiddish de Chabon qui traitait d'un autre projet d’implantation juive, en Alaska – sans oublier son propre A man lies dreaming.

Plein de culture et de problématiques juives, il touche à l'universel par ce qu'il dit de la propension des humains à se convaincre qu'ils agissent bien, à s'aveugler aux injustices qu'ils créent, à recourir à la violence pour maintenir des situations de domination considérées comme agréables. Mais c'est aussi un roman juif qui parle avec une sévérité subtile de notre Israel et d'un sionisme dévoyé.
C'est un roman juif qui est aussi un roman fin – ou l'inverse.
Je laisse le mot de la fin à Bloom s'adressant à Tirosh : “Imagine that you are one thing and, at the same time, something other entirely, both trying to coexist at once. That is the condition of being a Jew, I sometimes think – to always be one thing and another, to never quite fit. We are the grains of sand that irritate the oyster shell of the world.”

Unholy Land, Lavie Tidhar

mardi 5 mars 2019

Ce matin, maman a été téléchargée - Gabriel Naej


"Ce matin, maman a été téléchargée" est le premier roman de Gabriel Naej (qu'on connait aussi sous un autre nom). Ca parle de conscience numérisée après la mort.

FUYEZ CE LIVRE !!!
FUYEZ PAUVRES FOUS !!!
Détails dans Bifrost n° 95

Ma chronique ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Michèle croit avec ferveur en la métempsychose numérique. Elle y aspire fort, si fort qu’elle franchit le pas et s’engage dans une transmigration clandestine. Son fils Raphaël l’aidera à commander incognito un avatar corporel puis le (la) ramènera à la maison. De toute façon, Raphaël habitera toujours là ; à trente-trois ans passés, il n’y a aucune raison qu’il s’installe en ménage avec une autre.
Lui n’est pas tout à fait de cet avis. Mais comment le dire à sa mère ? Il n’y parvient qu’à moitié. Par souci des convenances et par peur du qu’en dira-t-on, il confine sa mère-avatar dans l’appartement familial. Ce qui n’empêche pas celle-ci de s’activer sur les réseaux, de jour comme de nuit, de s’immiscer partout, de tenter par une détermination sans faille d’imposer sa volonté à tous, en particulier à son fils. Excédé, Raphaël décide, dans un ultime geste d’affirmation de lui-même, de fuguer. Au cours de ses pérégrinations, il rencontre Jeanne et s’installe chez elle. Cela ne change rien au comportement de sa mère, au contraire...

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 4 mars 2019

After the End of the World - Jonathan Howard


J'avais beaucoup apprécié Carter and Lovecraft de Jonathan L. Howard. J'ai donc vite lu "After the End of the World", sa suite directe. Et j'en sors déçu.

SPOILER WARNING : Ne pas lire cette chronique si on a l'intention de lire le premier tome sinon on se spoilera gravement !

A la fin du roman précédent, le monde de Carter et Lovecraft – notre monde – a été transformé de manière drastique. La réalité dans laquelle vivaient les deux héros du livre y fut remplacée par celle, alternative, qui abritait les vies de HPL et de son ami Randolph Carter. Le détective privé new-yorkais et la libraire noire de Providence vivent donc maintenant dans le monde d'HPL. Providence a été remplacée par Arkham, une bien jolie ville de l'avis même de Lovecraft, l'université locale est Miskatonic, les Grands Anciens existent et agissent – inconnus de tous sauf de quelques-uns parmi lesquels la paire de héros et le flic qui les avait aidés –, les grimoires qui permettent de connaître et/ou de contrôler les choses du mythe sont rares mais disponibles – Lovecraft découvre d'ailleurs qu'elle en détient quelques-uns dans le stock de sa librairie. Pour les autres humains, le monde est le seul qu'ils aient jamais connu. Sauf pour l'étrange « avocat » qui, une fois encore, met Carter sur le coup d'une affaire à traiter qui l'impliquera dans des machinations bien plus occultes et graves qu'il n'y paraissait au début – mais cet « avocat », est-il seulement humain ?

Last but not least, le monde nouveau amené par le « dépliage » de la réalité du tome précédent est une uchronie. L'Allemagne nazie y a gagné la guerre en lâchant la première bombe atomique de l'histoire sur Moscou dès 1941. Elle est depuis devenue la première puissance mondiale, face à des Etats-Unis second et loin devant une Grande-Bretagne complètement marginalisée. Pas d’Holocauste dans ce monde mais une élimination et/ou mise en esclavage des populations slaves – Lebensraum toussa.
Dans ce monde, moins de droit international des individus ce qui fait que les droits civiques ont moins progressé que dans le nôtre, et le fameux N word est Nazi, pas Nigger. Lovecraft hait ce monde et ne rêve que d'une chose : d'un retour à la réalité précédente, ce qui impliquerait de savoir comment « replier » le réel – vaste tâche.

Alors quand il s'avère que le nouvelle mission de Carter consiste à découvrir si les résultats d'une expérience scientifique internationale à Miskatonic sont faussés et que les deux compères découvrent que le savant allemand qui a engagé Carter est membre de la Gestapo, ça fait beaucoup pour les deux. Jusqu'à ce qu'ils réalisent que l'homme de la Gestapo est peut-être le plus inoffensif d'une équipe qui comprend aussi des agents de l'Abwehr. Et le pire est à venir, car il y a plus maléfique que les nazis, et que certains parmi les nazis sont prêts à devenir les esclaves consentants d'entités inhumaines.

Le premier tome, Carter and Lovecraft, trouvait un bel équilibre entre différents niveaux de lecture et modernisait le mythe en tenant compte à la fois de ses lecteurs avertis et de ceux qui étaient plus occasionnels, voire béotiens.
Ici, dans "After the End of the World", on est dans du Indiana Jones pur et dur, version Ahnenerbe et Thule Society, qui transporte ses personnages – les gentils, les méchants, les traîtres, les héros, et les repentants – de la vieille Arkham aux Aléoutiennes ; la référence à l'aventurier archéologue est d'ailleurs explicite dans le texte.

C'est largement un roman d'espionnage et d'action que propose Howard ici – de nouveau avec des références explicites à James Bond et à SPECTRE. Certes l’ennemi ici est surhumain mais ça ne change pas grand chose à la forme du récit. Il y a certainement un public – enthousiaste même – pour ce type de roman, mais ce n'est pas moi car en banalisant et en trivialisant l’œuvre d'HPL on la transforme en un simple background qui ne présente guère d’intérêt particulier.
Et ce ne sont pas les quelques allusions à l'actualité – avec par exemple un « We are making Germany great again » qui sauvent l'ensemble imho. Sans compter que l'obsession antinazie presque névrotique de Lovecraft paraît difficilement crédible alors qu'en revanche le racisme structurel de la société américaine dépliée n'est quasi pas développé.

La guerre dans les cieux dont on perçoit l'existence ici ne suffira pas à me faire revenir pour un troisième tome à venir qui sera clairement la suite logique de la partie d'échec cosmique dont les humains sont les « pions » et Carter et Lovecraft les « cavaliers ».

After the End of the World, Jonathan L. Howard

dimanche 3 mars 2019

Hitler la véritable histoire vraie - Swysen - Ptiluc


« Cette BD devrait figurer comme lecture obligatoire dans tous les programmes scolaires », Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France
« On se divertit, on s'instruit et on réfléchit », Johann Chapoulot, professeur d'Histoire contemporaine à la Sorbonne
On peut avoir pire comme blurbs.

Avec "Hitler, la véritable histoire vraie", les belges Bernard Swysen et Ptiluc se sont lancés dans une aventure périlleuse. Raconter en 100 pages la vie d'Adolf Hitler, l'un des personnages les plus noirs de l'histoire humaine. Et le faire d'un manière qui soit assez divertissante (même si le mot peut étonner, voire heurter) pour que le grand public s'y plonge sans avoir l'impression de faire ses devoirs scolaires. Placere et docere, c'était l'objectif ici. Il est atteint imho. Détails.

Sur 100 pages, Swysen raconte la vie d'un rat nommé Adolf Hitler ; les connaisseurs du Ptiluc (grand habitué des pages de Fluide Glacial) reconnaîtront ici la patte du dessinateur belge. Contrairement au Maus de Spiegelman, les auteurs choisissent ici de mettre en scène quantité d'espèces d'animaux, qu'on trouve indifféremment dans tous les groupes évoqués, ce qui présente l'avantage de montrer qu'il n'y a pas de nature juive pas plus qu'il n'y avait de nature nazie. Tout un chacun pouvait adhérer à l'idéologie nazie ou participer à sa machine étatique et para-étatique (pour changer un peu d'Arendt et de sa banalité du mal, on citera Adorno et sa Personnalité autoritaire), quant aux Juifs, si une identité leur existait, ce sont les persécutions nazies qui l'actualiseront et lui donneront une réalité sensible – l'ours professeur qui explique à intervalles réguliers les événements en off se découvre juif pour le lecteur seulement lorsqu'elles commencent, alors que ce fait n'avait pas été évoqué jusque là (si on a lu Klemperer, on a déjà vu une telle bascule).

L'histoire racontée se veut aussi exhaustive que possible. Du changement d'état-civil du père d'Hitler en 1876, on passe à l'enfance du rat Adolf, un banal petit animal entouré de nombreux frères et sœurs, d'un père très dur qui fait déménager la famille à intervalle régulier, d'une mère aimante qui est son centre émotionnel. On y voit un petit rat bagarreur et autoritaire, chef de bande déjà, qui ne veut pas du destin de fonctionnaire que son père a choisi pour lui. Le père mort, Hitler se rêve en artiste et quitte le cursus scolaire standard pour tenter sa chance dans la peinture. Sa mère le soutient toujours, le croit toujours, l'aide et l'aime toujours. En 1907, il est recalé une première fois à l'examen d'entrée de l'académie des Beaux Arts de Vienne et cette même année sa mère meurt d'une tumeur. Contre vents et marées, et alors que les échecs continuent, Hitler poursuit toujours son chimérique projet artistique, jusqu'à vivre dans un asile de nuit lorsque ses moyens ne lui permettent plus rien d'autre. Il vend alors des cartes postales par l'intermédiaire de certains marchands d'art juifs.

Sa croyance dans l'existence et la supériorité de la race aryenne (dont il serait pourtant un piètre représentant), son exécration de la social-démocratie, et son antisémitisme, se développent progressivement, au fil de ses lectures et d'événements qu'il interprète toujours en sa faveur.

La guerre de 14 le voit s'engager dans l'armée de Bavière pour satisfaire ses deux délires récurrents : la soif du combat et l'amour insensé de l'Allemagne. Il devient sous-officier, sera décoré deux fois, blessé aussi, puis, alors qu'il est une nouvelle fois blessé, il est rendu fou furieux par l'annonce de l'armistice. Hitler souscrira toute sa vie à la théorie du « coup de poignard dans le dos » qui aurait abattu une Allemagne sur le point de gagner la guerre. Le Juif prend une part de plus en plus importante dans sa vision complotiste du monde, avec les politiques de la jeune République allemande ; tous des embusqués, des lâches, des traîtres, des vendus, etc.

Suivent les années de trouble durant lesquelles il travaille à enquêter sur les événements révolutionnaires. Parallèlement, il adhère au petit parti nationaliste bavarois d'Anton Drexler dont il prend peu à peu le contrôle et dont il modifie la ligne idéologique. De ligne, en fait, il n'y en a guère de cohérente dans les discours d'Hitler, si ce n'est une rage et un ressentiment qui se sont trouvés des boucs émissaires, et sont servis par un style oratoire destiné à galvaniser les foules (et qui est bien décrit dans Retour au meilleur des mondes) et un appareil de propagande encore immature mais qui ne cesse de s'améliorer – un pas important sera franchi avec le rachat par le parti du Völkischer Beobachter, un journal. Parmi les membres initiaux de la coterie d'Hitler, on notera un Alfred Rosenberg tristement connu pour son antisémitisme théorique obsessionnel et plus globalement pour ses théories raciales polémologiques, ainsi que Röhm et les premiers SA (le service d'ordre paramilitaire du parti, de fait les nervis d'Hitler).

Première arrestation pour Hitler, libération, contacts avec l'élite économique, militaire, et politique, qui voit en lui une arme utile contre le bolchevisme, coup d'Etat manqué, nouvelle arrestation.
Pendant ses quelques mois d'emprisonnement, il écrit Mein Kampf, livre biographique et théorique censé unifier et donner du lustre à une pensée globalement délirante et à mettre en valeur celui qui la porte en faisant de lui l'élu du destin et un homme qui s'est donné à sa mission – sa vie privée sera une mise en scène de ce point.
Toujours plus excité, toujours plus influent, Hitler finit par être nommé chancelier en 1933 avec un score minoritaire pour son parti à l'élection législative. De là, il prend rapidement les pleins pouvoirs (incendie du Reichstag), instaure un régime totalitaire au sens de Arendt, et se lance dans l'élimination de l'opposition politique sans oublier celle des Juifs – d'abord brimés, puis exclus, puis arrêtés, puis finalement exterminés. Nuit des longs couteaux, nuit de cristal, lois raciales, rien ne suffit à mouvoir les démocraties occidentales et singulièrement européennes. Il faut dire que le régime organise de beaux JO ;-) et que les accords de Munich satisfont tout le monde (sauf Churchill), Hitler plus que tous. L'Allemagne envahit la Tchécoslovaquie, fait l'Anschluss, signe le pacte germano-soviétique puis se lance à l'assaut de la Pologne. Commence la drôle de guerre, suivie par l’invasion de la France, le régime de Vichy, la résistance de Londres, etc.

Comme ivre de victoire, Hitler attaque l'URSS alors que dans l'Est les camps de concentration deviennent des camps d'extermination après la mise en place de la « solution finale » - les pages décrivant les camps sont les seules qui ne sont pas en couleurs et qui ne contiennent pas de gags. La guerre tourne comme on sait, de pire en pire, avec un Hitler qui refuse de voir la défaite arriver et blâme ses généraux, d'autant plus que les complots pour l’abattre se succèdent et qu'il y échappe toujours, alimentant sa foi en son destin. On sait comment tout cela finira, dans les ruines de Berlin où les enfants combattent pendant que les SS pendent les « traîtres défaitistes ».

Quant on referme l'album, on se dit que le pari des auteurs est gagné.

D'abord, l'histoire d'Hitler est racontée de manière claire et cohérente, donc instructive (autant dans le genre romancée que pouvaient l'être les pages du Château des millions d'années).
Elle montre comment la folie complotiste individuelle d'un homme a pu rencontrer une situation politique, culturelle, et sociale, qui lui a permis de se propager, et comment les cercles du pouvoir ont pu, croyant un moment que le trublion nazi pouvait servir leurs intérêts propres, lui donner les clefs de la maison. Elle montre aussi comment face aux nazis et à leurs affidés, bien peu, entre indifférence et lâcheté, eurent le courage de résister.

Ensuite, la BD n'est jamais oppressante car un humour par petites touches la traverse. Elle pourra donc plaire à un public large qui sinon s'en serait peut-être détourné.
Utiliser des animaux, d'abord, permet de décentrer un peu, d'autant que les dessins sont dans des tons pastels très doux. De plus, l'album contient quantité de petits gags, calembours visuels, références à d'autres personnages de BD, qui détendent l'atmosphère. Quant au rat Hitler, ses poses, ses crises, ses gesticulations (inspirées du vrai) montrent assez l'inanité de sa pensée et la confusion de sa personnalité ; ce rat qui est une sorte de Louis de Funes surexcité n'inspire aucun respect et on ne voudrait surtout pas l'avoir pour chef.

Le couple formé par le professeur ours et son élève oiseau est aussi une superbe trouvaille scénaristique. Ils se découvrent juifs quant les persécutions commencent (surprise pour le lecteur encore plus que pour eux), fuient à travers toute l'Europe sans trouver de havre au fur et à mesure de l'avancée des troupes allemandes, arrivent en France où ils subiront la Rafle du Vel D'Hiv et seront envoyés en camp où on les voit devenir, au fil des pages, de plus en plus squelettiques, jusqu'à leur libération par les Russes alors qu'il ne peuvent même plus avaler de nourriture solide. Difficile de faire plus visuel, plus clair, et surtout de mieux montrer comment des personnes foncièrement sympathiques, que le lecteur s'est pris à apprécier, ont été martyrisées par le régime fou d'Hitler.

L'album se termine sur un bilan narré qui permet de clore (parfois bien près chronologiquement de nous) les biographies des dignitaires nazis. Il permet aussi de signifier, par la bouche du professeur ours et de son élève, que le risque existe toujours que de mêmes causes produisent de mêmes effets (de fait, ces jours-ci en France, ailleurs aussi, la question est plus que jamais d'actualité).

Si je devais faire une minuscule réserve, je dirais que 100 pages pour narrer des décennies c'est peu et que, de ce fait, certains épisodes – très courts – ne sont compréhensibles que par quelqu’un qui connaît l’Histoire. Cela ne nuit absolument pas au sens et à la cohérence d'un ensemble qui se déroule comme une tapisserie aussi sinistre que globalement claire. Mais il faudra je crois, si on fait lire à des jeunes, expliquer ces moments elliptiques (la fuite devant Jesse Owens aux JO par exemple) pour une parfaite compréhension. Parents ou professeurs doivent s'y atteler pour qu'aucun détail ne reste dans l'ombre.

Qu'importe ce point, c'est très bien fait, et ça mérite d'être lu, relu, prêté, offert.

Hitler, la véritable histoire vraie, Swysen, Ptiluc