dimanche 17 novembre 2019

The Deep - Rivers Solomon


"The Deep", la toute récente novella de Rivers 'Unkindness' Solomon, fut d'abord une chanson du groupe Clipping, nominée Hugo 2017 de la meilleure présentation dramatique.

Cette chanson, rattachée au courant afrofuturiste, imaginait qu'un effet inédit de la nature avait permis à des bébés destinés à ne jamais voir le jour – ceux des femmes africaines enceintes jetées vivantes des bateaux esclavagistes vers une mort certaine – de respirer l'eau salée de l'océan comme ils le « faisaient » (kind of) dans l'utérus de leur mère. Ces enfants, nés d'une mère mourante, survécurent donc à l'immersion et, le nombre sinistre aidant, fondèrent peu à peu une civilisation subaquatique qui ignorait largement son origine véritable. Mieux, ils adoptèrent une forme hybride quelque part entre l'humain et la sirène, et devinrent de vrais habitants des fonds marins.
Il faut un peu de suspension d'incrédulité mais le point est ailleurs, et les personnages sont si prenants qu'on adhère sans difficulté à l'impossible.

Pour être complet, disons que le monde utopique créé par le groupe électro Drexciya fut une autre source d'inspiration pour la novella.

Ici, c'est du "The Deep" de Solomon que nous allons parler.

Solomon raconte une histoire – très douloureuse – de transition entre ignorance et connaissance, entre oubli et mémoire.

"The Deep" est centré sur le personnage de Yetu, l'historienne (on notera que les wajinrus, le peuple de Yetu, sont peu ou prou intersexuels et choisissent sur l'instant quelle forme de sexualité ils adoptent, je ne sais pas si ça apporte quelque chose au récit – pour Yetu j'utiliserai ici le féminin en raison de ce que m'évoque la consonance du nom).
Sélectionnée en raison de sa très grande sensibilité, Yetu doit remplir, seule, une fonction capitale pour la société wajinru. Elle est dépositaire de toute la mémoire de son peuple, transmise par les historiens qui l'ont précédée, et récoltée au jour la jour par Yetu elle-même auprès de ses contemporains – le tout se faisant par contact.
Comme ses prédécesseurs, elle est la seule à se souvenir, la seule à savoir tant le bon que le mauvais, tant la grande histoire que les détails intimes, la seule aussi à se remémorer l'origine des wajinrus et l'existence des deux-jambes qui vivent à la surface. Les autres, tous sauf elle, peuvent ainsi vivre une vie sereine centrée sur l'instant, une vie à laquelle est épargné le fardeau de la mémoire et des horreurs qui s'y trouvent.

Une fois par an seulement, tout le peuple wajinru se rassemble pour une cérémonie durant laquelle l'historien leur rend leur mémoire – car le besoin de savoir ne cesse de grandir tout au long du temps. Les affres de la connaissance digérées, l'historien clôt la cérémonie en reprenant les mémoires, rendant ainsi à son peuple le dreaming innocence qui est au fondement de son bonheur, et conservant seul dans son esprit l'Histoire et la douleur qui l’accompagne.

Mais si Yetu a les qualités pour remplir sa fonction, elle soufre plus que tous ses prédécesseurs du caractère sacrificiel de sa charge. Elle réalise à quel point son individualité est anéantie par son rôle de réceptacle mémoriel. Elle en souffre au point de se révolter un jour, de fuir vers la surface en pleine cérémonie, laissant son peuple captif des affres de la connaissance qu'elle n'a pas récupérée. Une situation guère plus satisfaisante que celle qu'elle remplace, et à laquelle il faudra trouver une solution, tant par solidarité que pour éviter une catastrophe.

"The Deep" est un texte littéralement fascinant. Centré sur peu de personnage (presque tous historiens) qui deviennent très attachants du fait de leurs épreuves, alternant entre des passages au singulier et d'autres au pluriel, il dit tous les aspects de la mémoire, tant individuelle que collective.
La mémoire comme douleur.
La mémoire comme colère.
La mémoire comme rage.
La mémoire dont on voudrait se détourner pour vivre heureux le présent.
La mémoire sans laquelle on ne peut comprendre le présent et préparer l'avenir.
La mémoire qui permet de confronter les descendants des oppresseurs du passé et de prendre une place à leur coté après avoir réglé les comptes mémoriels.
La mémoire qui permet d'avancer si elle est partagée et discutée – car le déni paralyse et la mémoire solitaire détruit.
De manière connexe, et tant sous l'eau qu'à la surface, "The Deep" dit aussi l'exploitation qui continue, sans oublier le déracinement, la souffrance de savoir son ascendance disparue, son origine géographique perdue, ses proches disparus à jamais.

La novella aborde ces questions comme dans une spirale qui ne cesse jamais de monter et descendre, de passer d'un état d'esprit à un autre, d'une incertitude à une autre, d'une impulsion à la suivante, car il est aussi difficile de savoir quoi faire d'un tel fardeau que de parvenir à le dire.
Passant du passé au présent, de l'allégorique au « réaliste », dans une transe poétique, parfois incantatoire, hypnotisante pour le lecteur, elle exprime ainsi parfaitement tous les aspects contradictoires de la mémoire, tous les allers-retours entre envie de savoir et besoin d'ignorer, destruction et autodestruction, soif de vengeance et désir de réconciliation, identité individuelle et identité collective, droit d'être libre dans sa vie et devoir envers les générations précédentes.

C’est très réussi, très émouvant, et surtout extrêmement riche. On ne peut imaginer aucune facette de la question que Solomon n'ait pas abordée.

The Deep, Rivers Solomon

Aucun commentaire: