lundi 27 août 2018

Les Attracteurs de Rose Street - Lucius Shepard


Londres, fin XIXème. Samuel Prothero est un jeune aliéniste ambitieux. Sa position est encore mal assurée, mais il espère vivement que les relations qu'il se fait au sein du prestigieux Club des Inventeurs lui assureront carrière, fortune, et ascension sociale.
Quand le controversé Jeffrey Richmond lui propose de réaliser une double analyse très bien payée, Prothero accepte d'aller s'installer dans la maison de l'inventeur, au cœur du quartier déliquescent de Saint Nichol. Là, dans la demeure – un ancien bordel – qui appartint à Christine, la sœur défunte de Richmond, il découvre que la machine à purifier l'air londonien inventée par l'homme attire en fait les fantômes présents dans l'atmosphère et, singulièrement, la malheureuse Christine.

Trouver la vérité sur la mort de Christine, libérer son âme, régler la question des fantômes, autant de tâches imprévues qui tombent sur un Prothero qui ne peut guère compter sur un Richmond de plus en plus lointain, et qui s'amourache par ailleurs de Jane, l'une des deux bonnes de la maison.

Avec "Les Attracteurs de Rose Street", Lucius Shepard plonge dans le Londres brumeux et sordide du XIXème siècle. Quartier mal famé, ancien lupanar, puissants qui vont au bordel pour s'encanailler, stratification sociale forte, poids des conventions, on est un peu ici chez Dorian Gray.

Mais l'essentiel est ailleurs. C'est un texte gothique, ou néogothique pour les puristes, que propose Shepard (Fuck steampunk !). Certes, ici, pas de transport dans un Moyen-Âge fantasmé ni de monastère hanté, mais on trouve dans "Les Attracteurs de Rose Street" de longues phrases descriptives très évocatrices, une centration sur le surnaturel et l'effroi, une tension sexuelle constante cohabitant avec un romantisme plein d'emportements. Et puis, l'ambiance amène à l'esprit quantité de références plus ou moins volontaires. Prothero, invité dans une demeure dans laquelle il s'installe à long terme, rappelle Jonathan Harker dans le château de Dracula. Richmond et sa machine évoquent plus le docteur Frankenstein que les protagonistes du cataclysmique La fin de Londres de Robert Barr, en dépit du rôle que joue le fog londonien dans les deux récits. Les faux-semblants et les sautes d'humeur de Richmond rappellent ceux du Docteur Jekyll. Et surtout, il est impossible de ne pas penser à La chute de la maison Usher en lisant cette histoire de passion et de fureur entre un frère et sa sœur.

Science expérimentale, fantômes, sexe, passion, mort violente et remords, "Les Attracteurs de Rose Street" – traduit par un J.D. Brèque qui fait ici d'une pierre deux coups entre savanturiers et Shepard – est donc un pastiche très réussi de la littérature néogothique qui rend hommage à un genre d'une rare élégance et en fait une sorte de résumé conclusif.

Les Attracteurs de Rose Street, Lucius Shepard

Retour sur Titan - Stephen Baxter


Système solaire. Quatrième millénaire. L'occupation massive du système est devenue possible grâce aux trous de vers géants inventés par le génial Michael Poole avec l'argent de son père Harry. Problème, les deux magnats de l’industrie spatiale ont besoin de rentabiliser le trou de ver de Saturne. Pour cela il faut exploiter Titan, mais la loi est claire, ça ne sera possible que si aucune vie sentiente ne s'y trouve. Il faut donc « prouver », autant que faire se peut, l'absence de sentience sur la satellite de Saturne. Pour ce faire, les Poole père et fils organisent une expédition scientifique clandestine qui embarque entre autres un contrôleur de sentience corrompu et lâche, Jovik Emry, d'autant moins disposé à coopérer de bon cœur qu'il a été enlevé par la petite bande pour leur assurer l'accès à la quasi-réserve que constitue Titan.

Avec "Retour sur Titan", Baxter revient sur un satellite qu'il avait déjà atteint avec son très crédible et très (trop ?) long Titan. Il y joue sur le cycle du méthane local et s’attaque à la question encore non résolue du renouvellement du méthane atmosphérique. Il utilise, dans une optique Hard-SF, les connaissances que nous – misérables terriens – avons accumulé sur l'astre – grâce à la sonde Huygens notamment. Pluies et lacs de méthane, transformation de l'alcane en composés organiques complexes, en y ajoutant le temps long de l'évolution et un peu d’organisation, Baxter postule l'existence d'une vie organisée sur Titan, une vie dont il faut déterminer le degré de sentience.

Pour cela, l'auteur envoie une petite équipe sur place, dans le cadre d'un récit profondément vernien. Qu'on en juge. Quatre personnes – l'une à son corps défendant – descendent vers Titan dans une petite capsule exiguë. Le projet initial est de flotter en ballon autour de la planète pendant deux semaines afin de rassembler des preuves ?!? de l’inexistence de vie sentiente. L'objectif est clair, la réponse doit être négative, ce n'est pas de science qu'il s'agit ici mais de business. Hélas, dès le début de l'aventure, le ballon est touché par des créatures volantes, la capsule s'écrase sur le sol gelé de l'astre, et il faut, pour espérer survivre, se lancer à la poursuite d’étranges « araignées » mécaniques voleuses de métaux en espérant que les secours arrivent avant la fin des réserves.

Voyage en ballon, accident, risque vital, écologie étrangère, descente dans les profondeurs de la Terre (Titan ici) pour une plongée contrainte dont on peut seulement espérer qu’elle sera réversible, tous ces éléments rappellent divers romans du visionnaire nantais. Il en est de même pour les personnages. Le tycoon avide et malhonnête, l'ingénieur génial, le scientifique pur, le « comptable », sont proches d'archétypes verniens, et dans "Retour sur Titan" il y a même un filou débrouillard en la personne de Emry.

Baxter revient donc encore une fois, dans un récit ici clairement contemporain, à ses amours pour la merveilleux scientifique du début du XXème siècle.

"Retour sur Titan", plus réussi qu'Anti-Glace imho, car bien plus tiré par l'exploration et le risque vital, trouve un dynamisme que n'avait pas le pastiche précédent. Et puis, parlant de merveilleux, déambuler sur Titan, y voir les lacs de méthane noirs, les nuages d'hydrocarbures aromatiques, les cryovolcans cracheurs d'eau, d'ammoniac, de méthane, y côtoyer des formes de vie symbiotiques non basées sur la chimie du carbone, quel dépaysement ! Quel plaisir ! De ceux pour lesquels on commence à lire de la SF après s'être envoyé, enfant, tous les livres de vulgarisation sur le système solaire. Baxter n'est certes pas un grand styliste, mais il sait emmener son lecteur par l'imagination en des lieux où, hélas, il ne pourra jamais se rendre en personne.

Retour sur Titan, Stephen Baxter

jeudi 23 août 2018

Destin boiteux - Arkadi et Boris Strougatski


Que faire ? se demandait Lénine dans son traité de 1901. On sait la réponse qu'il apporta à cette question.
C'est un peu la même question que posent, presque un siècle plus tard, les frères Strougatski dans le roman-chimère "Destin boiteux".

Roman-chimère, pourquoi ? "Destin boiteux" est constitué de deux fils narratifs entrecroisés. Le premier est centré sur l'écrivain soviétique Félix Sorokine, le second sur l'écrivain imaginaire Viktor Banev. Lien entre les deux : Banev est la création de Sorokine, son histoire n'existe que dans un manuscrit sur lequel Sorokine s'est remis à travailler. Jusque là, ça s'est déjà vu. Mais roman-chimère car le fil Banev fut d'abord un roman indépendant écrit en 1968 et publié à l'Ouest sous le titre Les vilains cygnes. Et ce n'est qu'en 1991 que parut "Destin boiteux", la version « complétée » ou « annotée » de l'histoire de Banev, augmentée qu'elle est par celle de son créateur Sorokine.
"Destin boiteux" est donc un double récit qui donne à voir deux figures d'écrivains confrontés à deux mondes à bout.

D'un côté, Sorokine. Ecrivain soviétique vieillissant, divorcée, père d'une fille, reconnu par ses pairs, membre de l'Union des écrivains, Sorokine ne travaille plus guère. Celui qui, jeune, fut l'auteur du recueil SF des Contes modernes, s'est depuis reconverti en écrivain réaliste et patriotique, et c'est avec Camarades officiers qu'il a connu la notoriété. Devenu un maître de la procrastination, Felix doit aujourd'hui terminer un scénario et également apporter, comme tous ses collègues de l'Union, des textes écrits par lui à un mystérieux Institut de recherches linguistiques qui veut les utiliser pour calibrer une machine à évaluer la littérature. Mais voilà qu'il revient sur un manuscrit inachevé. Voilà que de son monde à l'agonie il décrit un monde qui meurt pour renaître.

De l'autre, Banev. Ecrivain alcoolique, inconstant, et luxurieux, disgracié en exil intérieur au sein d'une république qu'on dira au minimum autoritaire, Banev découvre un mouvement de « malades génétiques », les « lépreux », qui séduit la jeunesse avec un projet de dépassement radical de « l'ancien monde ». Il assistera à la destruction du monde ancien, remplacé par un avenir qu'on promet radieux mais qu'il reste à faire advenir.

Publié en 1989, peu avant la fin de l'URSS, "Destin boiteux" est un roman crépusculaire. Mais loin d'être un texte sinistre, il est paradoxalement souvent hilarant. Utilisant les tons de la farce et du grotesque comme l'ont fait tant de leurs illustres prédécesseurs, les Strougatski livrent un roman de la fin et du chaos, un roman de l’acceptation résignée et de la peur de la suite – on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne.
On y boit beaucoup, on y mange autant, on essaie d'y baiser, on s'y insulte, on s'y bat. Tout est excessif dans la manière dont est vécue cette fin d'empire, une fin aussi outrée que l'était son commencement raconté par Boulgakov dans La fuite.

Mais sur le fond, c'est tragique.

Chez Sorokine, la neige n'est plus balayée, les citoyens sont indifférents les uns aux autres, l'ambiance est aux coteries, aux privilèges, aux complots réels ou inventés, à la paranoïa, aux règles tatillonnes qui paralysent le système ; y compris parmi ces écrivains censés être l'élite intellectuelle de la nation. Et Sorokine, qui n'a plus goût à grand chose, ne peut que se réfugier dans son vieux manuscrit, dans les charmes vénéneux d'un changement et d'une révolution imaginaires. D'autant que la machine linguistique peut maintenant calculer le NCLT, ou « Nombre Crédible de Lecteurs du Texte » pour chaque texte écrit, installant ainsi l'épée de Damoclès du doute au-dessus de la tête de chaque écrivain.

Chez Banev, un système corrompu et autoritaire (cryptofasciste sans doute, troublé et conflictuel en tout cas), meurt sous les coups de boutoir d'une révolution portée par des idéologues entraînant de jeunes idéalistes. Une fois encore il est question d'améliorer la marche du monde, une fois encore c'est au nom du bien qu'on se met en marche ; mais Banev, revenu de tout et dégoûté de toutes les idéologies, n'arrive pas à croire que cette fois enfin on pourra faire l'omelette sans casser des œufs. Car si l'ancien monde est néfaste, pluvieux, noyé dans un brouillard perpétuel, rien n'est assuré concernant le prochain. Surtout si ceux qui le créent font preuve de l'assurance et de la morgue dont il fut, à leur contact, la victime involontaire.

Avec "Destin boiteux", c'est, sous l'angle de la satire, la transition qui vient que décrivaient les Strougatski. D'un monde soviétique qui s'écroule sous le propre poids de ses contradictions à une suite encore à imaginer (nous, aujourd’hui, savons ce qu'il advint). D'un monde sclérosé, comme figé pour toujours dans le culte de la Grande Guerre patriotique, à un monde tourné vers l'avenir. Un avenir à construire (ce qui est positif), mais à quel prix ? Ce n'est qu'à la fin du bal qu'on paie les musiciens.

Et quel rôle pour la littérature dans ces mondes et dans ces transitions ?
Saisir l'humeur du temps et la restituer comme tente de le faire Banev ?
Exalter, et forger, sans conviction, la légende patriotique comme l'a fait Sorokine ?
Et puis, pour qui écrit-on ?
Pour soi (comme ce jeune poète à qui écrivait Rilke) ?
Pour plaire au pouvoir et y gagner avantages et prébendes ?
Pour le public, entité inconstante et fugace ?
Pour ses lecteurs ? Mais qui sont-ils au juste ? Et a-on-envie de leur parler sous prétexte qu'ils nous ont lu ?
Faut-il seulement écrire ? En a-t-on seulement envie ? Ou n'est-ce qu'une activité, guère plus qu'une habitude qui assure le gîte, le couvert, et une certaine reconnaissance ?

Caustique et truculent, "Destin boiteux" met en scène une galerie de personnages hauts en couleurs et pose justement la question des métamorphoses politiques. Il supposait aussi un rôle à la littérature qu'on a du mal à lui envisager aujourd’hui. Autres temps, autres mœurs.

Destin boiteux, Arkadi et Boris Strougatski
Traduit et complété par Viktoriya et Patrice Lajoie

mercredi 22 août 2018

American Elsewhere - Robert Jackson Bennett


"American Elsewhere" est un roman weird de Robert Jackson Bennett, qui sort le mois prochain dans la nouvelle collection Albin Michel Imaginaire dirigée par l'estimable Gilles Dumay.
Etrange, dérangeant, intrigant, s'il n'est pas parfait il est néanmoins vraiment recommandable.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 92, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Veillée par une lune rose, Wink est une petite ville du Nouveau-Mexique parfaite. A une exception près, elle ne figure sur aucune carte.
Des rues calmes bordées de jolis petits pavillons, des maisons qui abritent les choses les plus étranges qui soient. Après deux ans de voyages incessants, Mona Bright, ex-flic, qui a hérité de la maison de sa mère, disparue depuis de nombreuses années, s’installe à Wink. Plus Mona enquête (fuyez le naturel…) sur le passé de sa mère et les circonstances de sa mort, plus elle se rend compte que les habitants de Wink sont différents, vraiment différents.
Quel sont les inquiétants secrets de cette ville hors d’Amérique ?

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 20 août 2018

TRIPLE HUGO POUR NK JEMISIN - STRIKE


J'affiche cette photo au format extra-large pour une femme au palmarès extra-large aussi.

Hier, N. K. Jemesin s'est vue attribuer le Prix Hugo du Meilleur Roman 2018 pour The Stone Sky, le troisième et dernier tome de la trilogie de la Terre Fracturée.

Elle avait eu le Hugo 2017 pour le tome précédent, The Obelisk Gate, et le Hugo 2016 pour le premier, The Fifth Season.
Note : On peut les trouver en VF

OUCH !

Elle intègre ainsi le petit club fermé et prestigieux des triple vainqueurs, où elle rejoint Isaac Asimov, Vernor Vinge, et Connie Willis. Elle y est la seule triplement couronnée pour les trois tomes d'une trilogie (ce qui va obliger les votants Hugo à trouver quelqu'un d'autre l'an prochain).

Bravo à la dame pour une mise à l'honneur amplement méritée et une trilogie qu'on ne peut que vivement conseiller.

dimanche 19 août 2018

ROBERT SILVERBERG HALL OF FAME AWARD 2018


Robert Silverberg, mon auteur préféré de tous les temps, vient de recevoir le Hall of Fame Award à la Worldcon 2018.

Ce Prix du Fandom récompense un auteur à la carrière longue et prolifique, un homme de l'art qui a collectionné les Prix littéraires les plus prestigieux.

Il y a peu de lui chroniqué sur ce blog car, hélas (ou pas), je l'avais déjà beaucoup lu avant.

Ma plus belle expérience avec le monsieur fut la réalisation d'une interview aux Utopiales qui, si elle ne fut vraiment pas ma meilleure (que demander à quelqu'un qu'on regarde avec un air énamouré et qui en est à sa zillionième interview ?), est néanmoins mon plus grand souvenir.

Ci-dessous la liste (bien trop courte) de mes chroniques relatives à l'immense Bob :

Hanosz Prime s'en va sur Terre
Les vestiges de l'automne
Mon nom est Titan
Le livre des crânes
Le dernier chant d'Orphée
Le seigneur des ténèbres
Traverser la ville


Lisez et relisez Silverberg, vous n'aurez pas assez d'une vie !

vendredi 17 août 2018

Ball Lightning - Liu Cixin


"Ball Lightning" est le dernier roman traduit en anglais de Liu 'Three-Body Problem' Cixin. Mais, daté de 2004, il est en fait un peu antérieur à la trilogie qui l'a rendu célèbre. C'est un roman passionnant, un vrai page turner, pour peu qu'on parvienne à passer par dessus le bullshit scientifique (semble-t-il, en tout cas) utilisé. J'y suis parvenu, car le roman a de nombreuses qualités propres.

Ball Lightning ou Foudre en boule en français. Un phénomène inhabituel mais pas si rare (en 1960 une étude affirmait que 5% de la population terrestre en avait été témoin – même Nicolas II dit en avoir vu, de même qu'Alester Crowley), popularisé chez nous par Tintin dans Les sept boules de cristal. Sphère lumineuse pouvant apparaître lors d'un orage (mais pas seulement), elle est réputée exploser ou se dissiper sans faire aucun dégât, se déplacer ou rester immobile en l'air. Elle serait même, parait-il, capable de traverser des objets matériels. D'apparition aléatoire, largement inexpliqué encore aujourd’hui en dépit de nombreuses théories concurrentes, le phénomène intrigue. Liu le prend à son compte, lui donne une explication, et en profite pour livrer un beau roman sur l'obsession scientifique et la responsabilité des chercheurs.

Chine contemporaine. Le jeune Cheng (dont on ne connaîtra jamais le prénom) vit ses parents vaporisés sous ses yeux au contact d’une boule de foudre. C'était pour son quatorzième anniversaire, dans sa maison, devant le gâteau historié de bougies. Effroi, chagrin, solitude, la catastrophe donna un but à Cheng : étudier et comprendre la foudre en boule.
"Ball Lightning" raconte une bonne partie de la vie de Cheng, hanté par la quête obsessionnelle d'une explication au malheur qui l'a frappé, et suivant par là-même et à son corps défendant le dernier conseil de son père : « trouver un but, une passion dévorante, puis les poursuivre sa vie durant, c'est le secret d'une existence pleine et signifiante ».

"Ball Lightning" est un beau livre sur la passion et la recherche scientifique.
Au fil des 400 pages, Liu documente le fonctionnement de la recherche.
Il illustre la caractère collaboratif et collectif de la recherche, loin de l'image du savant fou dans son labo.
Il montre l'accumulation intertemporelle du savoir (même lorsqu'il s'agit juste de fermer des portes infécondes), illustrant l'adage de Bernard de Chartres selon lequel les chercheurs sont tous « des nains juchés sur des épaules de géants ».
Il pointe les besoins contradictoires de créativité et de rigueur (qu'on trouve en proportions différentes chez les divers personnages du roman), comme la nécessité de sortir du cadre traditionnel pour accomplir de vraies ruptures épistémologiques.
Il montre que l'argent est le nerf de la guerre (en physique encore plus qu'ailleurs), et qu'une partie de la compétence et de l'activité des chercheurs se dissipe dans la recherche de financement.
Il pointe les aller-retours constants entre recherche fondamentale et appliquée, et entre recherche civile et militaire. Les deux paires d'aspect s'entremêlent et se croisent (au prix parfois d'un pincement de nez chez certains chercheurs), s'entrefinancent et s'entrefécondent dans un dialogue jamais vraiment rompu.

Liu montre aussi très justement que la recherche est une poupée gigogne, chaque réponse amenant la possibilité de nouvelles questions, chaque réalisation concrète l'opportunité d'une nouvelle exploration théorique. Théorisation, expérimentation, nouvelle théorisation, nouvelle expérimentation, etc. Chaque nouvelle marche gravie n'amène le chercheur qu'au point qui lui permet d'entrevoir la marche suivante. Sans fin. C'est aussi passionnant que captivant, et fait de la quête de l’explication et des applications de la foudre en boule un page turner absolu.

D'autant que "Ball Lightning" est porté par des personnages habités, des monomaniaques qui n’abandonnent jamais, jusqu'à mettre parfois leur vie privée entre parenthèses (ça m'a rappelé un essai dont j'ai oublié le titre – hélas – qui racontait que les initiateurs de grandes découvertes avaient pour la plupart été obsédés par une question centrale à laquelle ils cherchèrent à répondre durant toute leur vie).
Des personnages un peu hors du monde et hors d'eux-mêmes, enfermés sur leurs rails respectifs, reliés seulement par leurs objectifs communs. Cheng, qui veut comprendre la foudre en boule pour donner sens au désastre qui l'a frappé. Lin Yun, obsédée par la volonté amorale d'inventer des armes décisives pour la guerre qui s'annonce afin de rendre un bizarre hommage à sa mère morte au combat durant la guerre sino-vietnamienne. Ding Yi, le théoricien pur qui ne veut rien tant que savoir, convaincu que la connaissance vaut tous les risques qu'on prend pour elle, et qui est prêt à les prendre tous pour explorer un phénomène inexpliqué et le mettre en équation. Et les autres, du père aimant et dépassé au rouage impuissant du complexe militaro-scientifique chinois en passant par les déçus qui auront passé une vie entière à chercher sans jamais avancer significativement.

Et puis, à la tension de la dialectique entre progression significative, changement de paradigme, impasses théoriques, et échecs d'ingénierie cuisants, s'ajoute celle de la guerre qui vient. Il est clair (tellement, pour un lectorat chinois, que ça n'a pas à être verbalisé) qu'elle viendra, et qu'elle opposera USA et Chine dans une réalisation inéluctable du piège de Thucydide, comme une réitération de la confrontation Pacifique américano-japonaise de la première moitié du XXème siècle (avec la même course aux armes ultimes). D'où la pression aux résultats pour une militarisation de la foudre en boule qui justifie les financements et entretient la manie de Lin Yun – au grand désarroi du pacifique Cheng. Quand la foudre en boule sera maîtrisée, le seul à en mesurer le potentiel apocalyptique sera Ding Yi, dans une réflexion et une inquiétude qui évoquent celle des pères de l'atome – même si Ding admet qu'il veut savoir et qu'il est prêt à risquer le pire pour y parvenir. Quand la guerre éclatera et que les folies individuelles seront allées à leur terme, la terreur Foudre en boule sera facteur de pacification, dans une actualisation déformée du Si vis pacem para bellum. D'autant qu'une preuve de Contact se fait jour à la fin du roman.

Ce roman vraiment passionnant est-il alors sans défaut. Non. D'ici j'en vois trois.

D'abord, je l'ai déjà dit, la science invoquée ici est – jusqu'à plus ample informé – un peu surréaliste. Je ne spoilerai pas mais on est dans le même genre d'extrapolation que celle qui donna naissance aux sophons de Three-Body Problem. Disons qu'on passe. Après tout on a parfois aimé des histoires parlant d'éther, par exemple.

Ensuite, toujours sur le plan des rapports science/récit, Liu ajoute en parallèle à son récit principal une sorte d'histoire de fantômes chinois quantique qu'on peut trouver charmante (et qui, de fait, gêne peu) mais qui nécessite une grande suspension d'incrédulité.

Enfin, la dernière partie est surprenante, racontée par Ding à Cheng qui n'est plus témoin d’aucun événement., comme si en sortant de sa quête il sortait aussi de l’histoire (avec ou sans H).

Donc, personnages attachants, recherche passionnante, effroi géopolitique et humain, emballés dans une science et des fantômes bullshit. J'y ai vraiment pris plaisir. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse.

Ball Lightning, Liu Cixin

PS : Une boule de foudre a été observée et filmée par une équipe chinoise en 2012. Les mesures réalisées semblent valider l'hypothèse silicium.

L'avis de Feyd Rautha

mardi 14 août 2018

The Devil in America - Kai Ashante Wilson


1877, Sud des USA. Easter Mack est une jeune fille noire âgée de douze ans. Elle vit avec sa mère 'Ma'am' et son père 'Pa' – plus quelques animaux domestiques dont le chien Brother – dans la petite ville de Rosetree (ici certains sentent déjà tourner le vent).

Easter et ses parents forment une famille aimante, pleine de douceur et d'affection, bien intégrée dans une petite communauté rurale du Sud semblable à tellement d'autres. On y a des amis, on s'y marie, on y élève une famille, on y travaille, on y va à l'église, on s'y réunit pour des pique-niques après l'office. Une particularité quand même : Rosetree n'est habitée que par des Noirs. Et lorsqu'une rumeur naît dans la ville voisine sur un viol supposé, une tempête de violence monte, pointée sur Rosetree, une tempête dont personne dans la petite ville ne soupçonnera même l'existence jusqu'à ce qu'il soit trop tard, qu'elle se soit abattue sur la petite ville avec une violence cataclysmique.

Kai Ashante Wilson propose, avec "The Devil in America", un texte aussi puissant que les événements qui en sont le point d'orgue.
Il y revient de manière tangentielle – et dans un espace/temps transformé – sur le terrifiant et scandaleux massacre de Rosewood.
Il le fait à travers un récit original, mêlant passé et présent, narration et métanarration, qui met en scène des personnages aimants, paisibles, simples, véritablement attachants, sur lesquels va s'abattre l'injustice la plus noire.

Si le massacre est assez largement montré, pourquoi écrire « tangentielle » ?
Car Wilson aborde aussi des thèmes structurels, et que le massacre semble presque incident.

C'est d'abord d'une perte d'identité que parle l'auteur. De l'oubli forcé de la culture ancestrale par les descendants d'esclaves. De l’ignorance fautive de ses mythes fondateurs. D'une forme de syncrétisme contraint aussi quand Easter nomme 'Anges' les esprits qu'elle sait appeler.

Mais c'est aussi de l’abdication de toute rationalité dans les relations Noirs/Blancs que parle Wilson. D'un système sudiste ancestral dans lequel la parole des Noirs ne vaut rien, dans lequel on pend d'abord et on rien ensuite, dans lequel le système esclavagiste a créé un sentiment de supériorité absolue dans une partie de la population blanche et une résignation contrainte – une manière de faire le gros dos en espérant que l'orage passera au large – chez beaucoup de Noirs.
Et la dite abdication de la rationalité n'est pas réglée aujourd'hui. Le système judiciaire continue de s'appliquer, la plupart du temps, de manière très différente suivant que le suspect et/ou la victime sont Blancs ou Noirs. Quant au système carcéral, il est comme un apanage de la jeunesse noire.
Wilson dit d'ailleurs dans une interview que c'est le cas Trayvon Martin qui a été le déclencheur de son écriture (connexe : on peut lire aussi sa nouvelle de colère The Lamentation of their Women).

Cette abdication de la rationalité, cette perte d'identité, cette inégalité construite dans l'airain, Wilson les attribue au crime fondateur de l’esclavage qui a forgé les âmes et transformé les dieux ancestraux, et singulièrement le diable. Déraciné, transplanté en terre étrangère, le diable a muté. De taquin qu'il était, attisant le trouble seulement pour vaincre l'ennui, il est devenu, en terre américaine, maléfique, assoiffé du sang de ceux qui croient en lui et de leurs descendants, comme l'est le terrifiant Anansi de l'épisode 2 d'American Gods.

Pour les Noirs aux USA comme pour la jeune Easter, il n'y a pas de bonne solution, que des plus ou moins mauvaises, à plus ou moins long terme. Et même la magie – le retour à l'origine tenté par la jeune fille – ne peut suffire à sauver des êtres que leur histoire a déjà condamné à l'enfer. La fin le montre assez, le calvaire des pères retombe sur les fils.

Un texte beau et puissant nominé Nebula et World Fantasy 2014, catégorie novelette, écrit dans la langue du Sud donc plus accessible que celle de The Lamentation of their Women.

The Devil in America, Kai Ashante Wilson

The Lamentation of their Women - Kai Ashante Wilson - Headshot !


Je n'avais jamais rien lu de Kai Ashante Wilson. Il est surtout connu pour sa fantasy, et la fantasy, moi...(sauf en ce qui concerne Syffe).

Et voilà que je tombe, chez Tor, sur cette pépite d'urban fantasy intitulée "The Lamentation of their Women".

Là, ami lecteur, je dois te hurler très fort un Urban Fantasy Warning.
L'urban de Wilson, ce n'est pas celle de Gaiman ou de Shadowrun. Ce n'est pas non plus celle des elfes, de l'absinthe, des trolls barmen, des mages de tripot, des becs de gaz, et de toute une imagerie absurde recyclée jusqu'à l’écœurement dans une production aussi pléthorique que de piètre qualité.
Ce qu'écrit Wilson est de l'urban fantasy car ça se passe en ville (à NY singulièrement) et que s'y produisent des événements qui sont clairement de nature fantastique. Mais les héros de Wilson sont deux niggas new-yorkais, une femme et un homme du sous-prolétariat noir de la ville ; et c'est dans un rampage meurtrier qu'ils se lancent après avoir trouvé chez une tante décédée deux armes maléfiques habitées par le diable lui-même.

"The Lamentation of their Women", c'est Do the Right Thing, Tueurs-Nés (j'ai une préférence personnelle pour Kalifornia), La dernière maison sur la gauche, rassemblés en quelques pages. Il m'a fait aussi penser à Elric (j'y reviendrai), et ai-je oublié de dire que le titre est tiré de Conan ?

Do the Right Thing : les personnages, deux noirs new-yorkais pauvres (Afro-américaine et Dominicain, une vrai distinction à NY), des niggas in the hood ; les situations, débrouille omniprésente, intrusion des travailleurs sociaux, conversations de filles, sexualité exacerbée (et explicite), mépris social à bas bruit, séparatisme social ; le langage, ici Wilson (qui a écrit un article sur la façon d'écrire en dialecte et sur « l'African American Vernacular English—one of the dialects of lowest, if not the lowest prestige, in the US ») fait un travail superbe qui est sans doute l'intérêt majeur du texte (et peut le rendre difficile à lire si on n'est pas familier du style) : Wilson utilise tout du long l'argot nigga, une langue faite d'anglais non syntaxé, rarement conjugué, et à la prononciation qu'on dirait machouillée. Et il le fait à merveille.

Exemple :
“Well, lemme get dressed and we’ll head out.” He let her go and sat up.
“Wait,” she said. “Hol’ up.” She hooked her thumbs under her panties and leggings. “Eat me out a little fowego?” She rolled em to her knees.

Ou encore :
“Eight outta them sixty-three we kilt weren’t even white,” Anhell complained. “How come they ain’t let nunna them widows on TV?”
...
“But look at her makeup,” Anhell said. “How she tryna mess that up? Nope. Watch, not one tear.”
“Bet you some bomb head we getting some tears from her.” And you know she had to be damn sure, because she hated giving head! “Now, shush, so I can hear.”

Tueurs-Nés et La dernière maison sur la gauche : pour l'aspect bain de sang et revenge story. Ici c'est de vengeance raciale qu'il s'agit, les deux tueurs se lançant dans une frénésie d’assassinats de flics blancs pour « voir des veuves et des mères blanches pleurer à la télé » et ainsi égaliser le score avec les veuves et les mères noires pleurant leur fils tués par la police. Ici le diable est en Amérique par l'intermédiaire des armes magiques des tueurs mais c'est aussi le diable de la violence raciste d'une partie de la police US qui est pointée ici (innovation dans le texte, le angry black man qui inquiète tant les policiers US est, ici de fait, une angry black woman, et on se souviendra que le terme Pig qu'utilise Wilson fut écrit en lettres de sang près du corps de Sharon Tate par les tueurs de ce Charles Manson qui espérait déclencher une guerre raciale ouverte).
Note : on voit dans le discours d'une des veuves blanches la tension monter vers ce qui pourrait devenir, justement, une guerre raciale ouverte.

Elric : pour les armes magiques, l'absorption des victimes, la soif de sang des armes qui s'animent quand elles trouvent que la moisson d'âmes n'est pas suffisante (sur les armes maléfiques on peut lire aussi The Sixth Gun).

Conan : quand un esclave (explicite/implicite) affirme que le meilleur dans la vie est « d'écraser ses ennemis, les voir mourir sous ses yeux, et entendre les lamentation de leurs femmes ».

Le tout est violent, rapide, sexuel, captivant. C'est sur un roller-coaster lancé à 1000 à l'heure que Wilson propulse le lecteur. Il en sort pantelant.
Si on a le malheur d'être affligé du privilège blanc, on peut être gêné par le systématisme aveugle et revendiqué de la vengeance des deux jeunes, mais on doit alors se souvenir que c'est le diable qui, ici, est aux commandes, et que le Malin n'aime rien tant que la souffrance et le chaos.

The Lamentation of their Women, Kai Ashante Wilson

samedi 11 août 2018

2001 an Odyssey in Words - Anthologie


Arthur C. Clarke, une des figures tutélaires de la SF contemporaine. Né en 1917 et mort en 2008, le Britannique a laissé à la SF une œuvre aussi riche qu’abondante. Outre des voyages sur Mars, Vénus, la Lune, ou dans un temps alternatif, on lui doit notamment le diabolique ordinateur HAL, le (les) monolithe(s) noir(s), le développement du concept de Big Dumb Object, ou encore Les Trois Lois de Clarke.

Voilà qu’en 2017 Ian Whites et Tom Hunter décident de célébrer le centenaire de la naissance du grand ancien en éditant une anthologie de nouvelles de 2001 mots chacune, ni plus ni moins.
Appel à texte, kickstarter, sélection. Enfin, en 2018, sort "2001 an Odyssey in Words". Une introduction, 27 nouvelles, trois très courts essais.

Le moins qu’on puisse dire est que, comme trop souvent lorsqu’il s’agit d’AT avec thème et contrainte imposés, le résultant n’est guère brillant. Quelques auteurs surnagent (voire un peu plus), et c’est tout.

Certaines nouvelles ne reprennent qu’une ambiance à la Clarke, d’autres font plus directement référence à des œuvres de l’auteur. Mais globalement, les textes sont trop courts pour produire un effet intéressant. Très rarement exaltants, certains sont fades, d’autres pompeux ou bordéliques, à la limite (ou au-delà) de l’exercice de style.

Revue partielle,  ce qui mérite lecture même si ce n’est pas toujours parfait :

Golgotha, de Dave Hutchinson, est une histoire de contact qui tourne au désavantage d’une humanité qui va devoir payer ses crimes écologiques. Un texte qui rappelle le Donald d’Adrian Tchaikovsky.

Murmuration, de Jane Rogers, montre un petits groupes d’humains ethnocentriques détruire, sans même y penser, tout un écosystème étranger.

The Escape Hatch, de Matthew de Abaitua, offre une porte de sortie vers un autre monde à une humanité condamnée aux tribulations du désastre environnemental, et singulièrement à une femme que rien ne retient plus. Un texte d’une ironie glacée.

Your Death, Your Way, 100% Satisfaction Guaranteed!, de Emma Newman, est une très jolie histoire de fin de vie, ce moment où on dit adieu et où on voit son existence défiler, littéralement. Dommage que le twist final, qui aurait pu être un vrai Festen-like, tourne à une convenue affirmation transgender-friendly.

Dancers, de Allen Stroud, montre comment deux astronautes parvinrent à rouler un « bébé HAL » avant qu’il ne devienne néfaste pour l’équipage.

The Collectors, d’Adrian Tchaikovsky, est une surprenante histoire de contact alien dans l’équivalent d’un musée spatial. Une déception pour l’humanité et deux narrateurs étonnants.

Drawn from the Eye, de Jeff Noon, est un récit weird très réussi sur un collectionneur de larmes. On est captivé par son ambiance intrigante.

The Fugue, de Stephanie Holman, est une histoire d’infiltration alien ici et maintenant, et de vie vécue/non vécue, qui fleure comme un épisode de Twilight Zone.

Child of Ours, de Claire North, est une bien jolie histoire d’enfantement robotique, entre hérédité et libre détermination. Elle peut évoquer, en bien plus court, The Lifecycle of Software Objects de Chiang, ou le début du Diaspora de Egan.

Last Contact, de Becky Chambers, montre comme il est difficile de se séparer d’une espèce présentiente à l’étude de laquelle on avait voué sa vie. Un texte émouvant, DianeFossey-like.

Ten Landscapes of Nili Fossae, de Ian McDonald, fait monter la tension dans une base martienne qui risque l’annihilation alors qu’un astronaute y peint des vues de Nili Fossae à la manière de peintres connus, de Boticelli à Hokusai. On peut penser à Before Mars de Newman.

La meilleure est sans doute Providence, de Alastair Reynolds, où se combinent, pour un équipage d'explorateurs spatiaux, grandes espérances, échec cuisant, et sens du sacrifice.

Le reste est peu excitant, certains textes étant franchement superflus tels celui de Yoon Ha Lee ou (ça devient une habitude) celui de Bruce Sterling, voire tirés par les cheveux comme le conte de Noël spatial I Saw Three Ships de Phillip Mann.
Et je ne sais que penser du The Ontologist, de Liz Williams.
Quant aux essais, ils sont dispensables.

2001 an Odyssey in Words, anthologie par Ian Whites et Tom Hunter 




mercredi 8 août 2018

The Expert System's Brother - Adrian Tchaikovsky


Monde et date inconnus. Handry est un jeune garçon qui vit à Aro, une petite communauté rurale. Sa mère est morte, et il a une sœur jumelle, Melory.

Matrilinéaire, presque dépourvue de division sociale du travail, la communauté d'Aro compte 317 habitants au sein desquels se distinguent seulement un Lawgiver, un Architect, un Doctor. Tous vivent dans de petites huttes groupées autour d'un arbre géant et du nid de guêpe qu'il porte ; entre l'arbre, ses guêpes, et les humains qui vivent à ses pieds existe une relation symbiotique évidente.
Economiquement, à Aro, tous doivent faire leur part, rendre à la communauté l'équivalent ce qu'elle leur donne, on appelle ça « porter son poids » ; ici on dirait « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La communauté prend soin des siens mais la productivité y est trop faible pour qu'elle puisse se permettre d'entretenir des poids morts.

Deux particularités notables : D'abord, les trois porteurs de fonctions sociales spécialisées sont chacun « habités » par un esprit – installé dans le crane ad hoc par la ruche – qui conseille sur le ton de celui qui ordonne et qui est obéi. D'autre part, ressemblance et conscience collective rendent la conformité obligatoire. Toute déviance est punie de bannissement (Severance) après une cérémonie de marquage physique qui pose un stigmate indélébile et rend, de surcroît, le déviant largement incapable de survivre dans la nature sauvage qui va devenir son nouveau quotidien.

Par accident, Handry se retrouve quasi-severed. Après trois ans d'exil intérieur au sein d'une communauté qui ne sait pas quoi faire de lui si ce n'est un bouc émissaire possible et un Intouchable certain, Handry doit fuir quand le nouveau Doctor (sa sœur jumelle) doit terminer la cérémonie, le condamnant à une mort prochaine. En cavale, Handry va voyager de village hostile en village hostile, découvrant le (pas si vaste) monde et la vérité sur la société dans laquelle il vit.

"The Expert System's Brother" est une novella d'Adrian Tchaikovsky.

On y comprend vite que le voyage d'Handry va lui faire découvrir la vérité sur un monde dont il ignorait la vérité et les racines historiques. Ce thème du monde faux-nez a déjà été traité très souvent de La planète des singes à Zardoz, en passant par Les nefs de Pangée ou La cinquième saison, entre nombreux autres. Mais il l'est ici d'une manière qui ne laisse rapidement guère de doute sur ce que seront les révélations finales. Dommage.

On peut aussi faire une lecture religieuse ou marxiste de la novella, au choix (cf. Tchaikovsky Cthulhu).
Sharskin, le colossal banni qui révèle la vérité du monde à Handry a rassemblé une communauté quasi fanatique autour de lui et de son projet de renversement à venir. Il est un leader révolutionnaire charismatique, assoiffé de pouvoir, sûr de la rectitude de son projet, convaincu de la nécessité de couper les branches mortes et d'éliminer par la violence un monde corrompu pour faire advenir un monde juste.
Il peut donc évoquer un prophète ou un inquisiteur, un fanatique sacrifiant l'humain au transcendant, la référence explicite à La marque de Caïn peut le suggérer, la fascination pour les étoiles aussi.
On peut aussi penser au Leur morale et la nôtre de Trotsky. C'est alors de la faillite morale de la révolution violente et des mécanismes de terreur que parlerait le texte de Tchaikovsky, la conclusion semblant choisir, comme dans son excellent Dans la toile du temps, la voie de l'alliance et de l'adaptation, une voie que d'aucuns qualifieraient de réformiste.

On peut y voir enfin – chapitre final encore – l’affirmation forte selon laquelle le « peuple » ne doit pas laisser le pouvoir à la technostructure ni aux experts, ceux-ci devant être confinés dans le rôle de conseillers du prince sans jamais en devenir les souverains.

Quoi qu'il en soit, même si les lectures politiques excitent un peu l'intellect, le texte est à la fois trop prévisible, trop court, et trop linéaire.
Dès les premières pages, on comprend, à quelques détails près, ce qu'il en est du monde – ce qui n'était pas le cas dans les œuvres sus-citées.
La résolution finale est à la fois Deus ex machina, téléphonée, et bien trop simple dans sa manière de surmonter les obstacles, presque vaudevilienne.
Personnages (l'architecte Iblis notamment) et lieux sont largement sous-exploités.
La narration ex-post assure au lecteur dès l'abord qu'Handry vivra et aura compris.
Rien à dire sur le style, pas plus que sur ce texte dont il est légitime de se demander s'il mérite une heure de peine.

The Expert System's Brother, Adrian Tchaikovsky

L'avis d'Apophis
L'avis de Feyd Rautha


mardi 7 août 2018

In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns - Elizabeth Bear


"In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns", est une novella d'Elizabeth Bear, le premier de la série intitulée Sub-Inspector Ferron Mysteries, autrement dit une série policière.

Dernier quart du XXIème siècle, Bangalore, Inde. Un homme, Dexter Coffin (misère !), est retrouvé mort dans son appartement fermé. Mais est-ce bien lui ? Et est-ce seulement un homme d'ailleurs ?
Car, de fait, on n'a retrouvé sur le sol qu'un tas de chair sanguinolent, ce qui resterait d'un homme qu'on aurait retourné de l'intérieur pour lui mettre le dedans dehors. Pour la sous-inspecteur Ferron et son assistant Indrapramit, une enquête difficile commence avec ce meurtre en chambre close. D'autant que le chat-perroquet du mort, seul témoin potentiel du meurtre, semble avoir eu la mémoire effacée.

Avec "In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns", Bear inaugure une série police procedural dans un univers entre cyberpunk et solarpunk, et s'essaie à l'indofuturisme. Rien n'y manque. Qu'on en juge !

Lieu :

Une Inde après les mystérieuses Naughties, dont on ne sait rien mais dont on peut imaginer qu'elles furent terribles – et sûrement peu ou prou guerrières climatiques.
Une Inde dans laquelle la plupart des gens sont sans emploi et vivent de l'aide sociale ; live « on basic » ou « on dole », comme sur la Terre surpeuplée de The Expanse, un rêve pour certains parait-il.
Une Inde qui a accompli le grand virage écologique, avec appartements familiaux ou individuels adaptées, plantes GM récupératrices d'énergie solaire et d'eau de rosée, production électrique individuelle par la marche ou le pédalage, etc.
Une Inde dans laquelle les biotechnologies règnent en maîtresses, entre plantes éco-responsables, modification de l'ADN pré et/ou post naissance, animaux de compagnie chimères tels que les chat-perroquets ou les renards GM (ceux-ci passés de mode).
Un monde sans lequel on ne se déplace quasiment plus entre pays, pour des raisons énergétiques évidentes, comme à la fin du magistral En panne sèche de Eschbach.

Personnes :

Des ajustements neurochimiques de l'humeur, permettant d'adapter au mieux son état d'esprit à la situation conjoncturelle ou au bruit de fond de son existence.
Des améliorations cyber. offrant connexion et infos dans le champ de vision, filtrage des sensations entrantes, etc.
Une IA algorithmique d'enquête policière.
Des univers de réalité virtuelle immersive, dans lesquels certains se perdent, notamment la mère de Ferron (d'où problème domestique, problèmes d'argent, névrose familiale, and so on).
Le choix pour chacun de redéfinir à tout moment son identité et son nom (qu'on appelle d'ailleurs Handle, le terme informatique signifiant Pseudo).

Et puis, il y a un « signal posthume » venu de la galaxie d'Andromède, qu'on resitue dans la cosmogonie indienne dans un souci d'exotisme de bon ton.

Last but not least, Bear n'oublie pas de checker – sans zèle excessif – la case Appropriation culturelle « “Cute,” said Indrapramit dryly, following her gaze. “The Yank is going native.” » ou la LGBT-friendly « It was in a kinship block teaming with her uncles and cousins, her grandparents, great-grandparents, her sisters and their husbands (and in one case, wife). »

Mais, imho, qui trop embrasse mal étreint.

Présentant un monde très (trop?) foisonnant, se créant la possibilité d'ajouter du vrai drama familial aux enquêtes policières, instillant du mystérieux SF par le biais de l'étoile pulsante, s'essayant sans vrai succès à l'humour, Bear bombarde le lecteur de background et se retrouve à bâcler son enquête en chambre close (elle avait pourtant joué la sécurité en choisissant le classique des classiques) dont la solution arrive si vite que c'en est absurde, après un de ces twists qui utilisent la science comme parfois la magie

Finissant la lecture, on a l'impression d'avoir, au mieux, vu un pilote, au pire, visité l'appartement témoin d'une résidence en time-sharing. Perso, guère envie de poursuivre, les ficelles sont trop grosses et trop nombreuses.

In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns, Elizabeth Bear

dimanche 5 août 2018

Loss of Signal - S.B. Divya


Futur proche. Toby Benson, 19 ans, est à quelques instants de reproduire la fondatrice mission Apollo 8 (c'est à dire première sortie habitée de l'orbite terrestre, première mise en orbite d'un vaisseau habité autour d'un autre corps céleste - la Lune - et première observation directe de la face cachée par des hommes). Ca c'est pour le point commun, la différence, elle, est de taille : Toby Benson (sauvé in extremis d'une maladie dégénérative mortelle) n'a plus de corps, il n'est plus qu'une conscience uploadée dans un vaisseau spatial. Et au moment de la satellisation, quand le contact radio va être perdu, Toby a peur, il a froid, il est assailli de sensations fantômes.

"Loss of Signal" est une nouvelle très courte de S.B. Divya, téléchargeable là. C'est un texte émouvant qui montre comment le courage d'une femme du lumpenprolétariat US, qui fait d'exténuants services de douze heures pour élever seule son fils, infuse et se transmet à celui-ci au moment où la peur de plonger dans l'inconnu le saisit.

Poussé par le souvenir du courage stoïque de sa mère, par sa présence constante à ses côtés même quand ce n'est plus possible que par radio, par la puissance de cet amour maternel sans limite qui a irradié, toute sa vie durant, d'elle vers lui, Toby y trouve la force de laisser derrière lui le regret d'un meatware perdu pour toujours et d'accepter enfin d’admettre que la fusée qui abrite sa conscience est aussi le corps qui la porte.

Dans Accelerando, Charles Stross envoyait des consciences de homards dans l'espace. Toby est bien plus proche de nous, et nous est bien plus sympathique lorsqu'il convoque son humanité pour parvenir à vaincre les monstres de la peur et de la solitude.

Loss of Signal, S.B. Divya

L'avis d'Apophis

vendredi 3 août 2018

The Nearest - Greg Egan


Futur proche. Une détective de la police australienne enquête sur les meurtres à domicile d'un père et de ses deux filles. La mère de famille, manquante, est le suspect numéro un d'une affaire qui semble aussi banale que facile à résoudre. Jusqu'à ce que les choses se compliquent un peu...

Save your time warning (comme un trigger warning mais sans trigger) :

Connais-tu, lecteur, le syndrôme de Capgras ? (Ne cherche pas sur Internet sinon tu te spoiles toi-même).

Si, comme ton serviteur Gromovar, tu peux répondre oui à la question, alors tu comprendras sur quoi repose l'histoire à un tiers de ta lecture (et, autant que je te le dise, tes espoirs de twist final seront vains). Economise ton temps. Va plutôt ouvrir des bouches d'incendie.

Si tu réponds non et que tu n'as pas triché en allant sur Wikipedia, alors tu peux lire cette nouvelle de Greg Egan qui n'est pas de ses meilleures.

The Nearest, Greg Egan

La peste et la vigne - Patrick K. Dewdney - Toujours excellent


On sait (ou pas) que je n'aime pas chroniquer les tomes n. Beaucoup a déjà été présenté et, de plus, il ne faut pas trop spoiler ceux qui n'auraient pas lu les tomes précédents. Qu'écrire alors ? C'est un exercice que je ne goûte guère.
"La peste et la vigne", tome second du monumental L'enfant de poussière, mérite néanmoins que je consacre un peu de temps à en discourir.

A la fin du tome 1, Syffe est prisonnier et Brindille, en piteuse situation, a disparu, emmenée sans doute par le mystérieux pérégrin.
Le tome 2 s'ouvre juste après ces événements. On y voit Syffe fuir l'esclavage et partir à la recherche de Brindille, son amour d'enfance qu'il avait promis de rejoindre. Il survivra à la peste et voudra aller prendre la vigne. Voilà, j'en ai assez dit, et peut-être déjà trop.

Qu'on sache donc que le roman (600 pages) est constitué de quatre livres, correspondant à quatre moments consécutifs du cheminement, tant géographique qu'émotionnel, de Syffe, cheminement que je ne décrirai pas ici pour ne pas spoiler.

Qu'on sache qu'on y voit que le monde de Syffe a perdu son équilibre précaire et sombré dans le chaos de la guerre, qui ravage et redistribue les cartes et les puissances, et – parait-il – a même tourneboulé le système anarchiste libertaire des Vars.

Qu'on sache qu'on y voit Syffe s'endurcir, atteindre la résistance de celui que l'horreur a mithridatisé : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». C'est vrai pour Syffe, tant physiquement qu'émotionnellement.
On y voit le jeune homme faire, une couche après l'autre, le deuil de son enfance, du Syffe de son enfance, du monde de son enfance, et comprendre, progressivement mais non sans douleur, que l’homme qu'il est devenu doit avancer comme homme en sachant qu'il ne retrouvera jamais un monde qui a définitivement disparu. Le temps passe et Syffe n'y peut rien, ni l'arrêter ni le faire revenir en arrière.

Qu'on sache qu'on y voit Syffe, porté par la force irrésistible de son serment à Brindille, être capable de résister au découragement comme personne n'aurait pu le faire, mais être aussi rendu incapable de créer de nouvelles alliances, autres que de circonstance, tant qu'il n'aura pas retrouvé la jeune femme. Trahi plusieurs fois déjà, c'est lui qui trahit ici, chaque fois que la trahison peut le rapprocher de Brindille. Le respect qu'il éprouve pour tel et tel ne peut le détourner de son objectif.

Qu'on sache aussi que Syffe accepte l'idée selon laquelle il est parfois nécessaire et utile de donner la mort, même s'il se souvient de l'enseignement des Vars : éviter de la donner en vain et le faire toujours sans plaisir ni haine.

Qu'on sache qu'après avoir été formé au matérialisme des Vars, Syffe chemine vers l'acceptation d'un niveau métaphysique du monde et d'une destinée personnelle qui ferait du jeune homme le protégé des mânes. Mais les dieux, si aimants soient-ils, sont aussi égocentriques que des souverains humains ; ils prennent aux hommes sans considération aucune pour leur intégrité. Syffe en fera la déplaisante expérience.
Il n'en sait pas plus, en revanche, sur son ascendance ; nous sommes de plus en plus sûr qu'elle explique ses tribulations présentes et son destin à venir, celui d'un homme qui ébranlera le monde.
D'ailleurs, un mot de Syffe fait comprendre au lecteur que le jeune homme aura, un jour, des chroniqueurs, preuve d'un destin qui sera grandiose. Il se fait déjà ici quelques alliés qui réapparaîtront sans doute par la suite. Quant à ses ennemis, eux, ils sont toujours dans l'ombre. A guetter.

Qu'on sache qu'on y voit de nouveau les misères qu’entraîne la guerre, qui se surajoutent à celles qu'implique un système politique inégalitariste. Qu'on y voit aussi que les femmes sont les survictimes des conflits, négociées et utilisées comme simples objets sexuels.

Qu'on sache aussi qu'on y voit la déshumanisation des esclaves par leurs maîtres, ou des ennemis par les soldats. La déshumanisation qui, seule, permet de réduire en servitude ou d'anéantir sans remords.

Qu'on sache que l'écriture de Dewdney permet de faire passer sans problème une centaine de pages sans presque aucun dialogue, ce qui est un tour de force. Variant sans cesse vocabulaire, rythme, points d'intérêt, il rend passionnante la fuite solitaire de Syffe.
Cette écriture ciselée exprime aussi à merveille la peur, la lassitude, la résignation, l'excitation, le doute, l'amour, la rage, la bestialité, l'horreur que les hommes imposent aux autres hommes ou à la Nature. Mais aussi le courage, la loyauté, la bonté, la solidarité. Elle est l'âme palpitante dont est fait le récit.

Qu'on sache qu'en lisant on pense parfois à Conan fuyant l'esclavage et trouvant refuge dans la tombe antédiluvienne, à une version de La Compagnie Noire qui serait agréable à lire, au capitaine Willard s'enfonçant vers le Coeur des ténèbres pour s'y métamorphoser, à Conan et Subotaï discutant de leurs dieux respectifs sans y attacher vraiment importance, à Varus perdant ses légions dans la forêt germanique, à Spartacus aussi bien sûr, un Spartacus solitaire, sans armée ni but politique pour le moment.

Qu'on sache que, de ci de là, les préoccupations écologistes ou sociales de Dewdney transparaissent, dans telle ligne de dialogue ainsi que dans les descriptions détaillées et amoureuses qu'il fait de la Nature et de la souffrance qu’entraîne sa destruction ou dans la façon dont la communauté rurale des Feuillus défend sa terre et son mode de vie contre l’agression des puissances du monde.

Evidemment à la fin, ce n'est pas fini. Il serait question de sept tomes ; s'ils sont tous du niveau des deux premiers, je suis preneur.

La peste et la vigne, Patrick K. Dewdney

Recoveries - Susan Palwick


New-York, aujourd'hui. C'est un triple anniversaire pour Vanessa : 28 ans qu'elle est née, 10 ans que ses parents (récupérés par des aliens ?) ont disparu, 1 an qu'elle est sobre pour obéir à une injonction judiciaire de traitement (séances d'Alcooliques Anonymes compris).
Un beau jour donc, qu'elle fête au restaurant avec Minta, sa marraine d'abstinence, et Kat, son ami d'enfance.

Ce jour de célébration est aussi celui où l'injonction de Vanessa se termine, à minuit. Et ça terrorise Kat. Car la jeune femme, qui raconte, est sûre que, sitôt l'injonction levée, Vanessa va replonger tête la première dans ses errements alcoolisés. Elle doit intervenir, l'empêcher, et pour ce faire lui révéler un incroyable secret.

"Recoveries" est une nouvelle intrigante, et drôle, et émouvante.
Intrigante car on se demande ce que peuvent cacher les non-dits qu'on sent.
Drôle et émouvante car, racontant la soirée d'anniversaire et le passé en flashbacks, Susan Palwick y montre deux jeunes femmes touchantes, abandonnées ou c'est tout comme, un peu perdues, qui font avec leurs troubles de manière clairement insatisfaisante. Deux jeunes femmes qui sont chacune le point de stabilité de l'autre. Deux jeunes femmes que leur histoire personnelle a placées en marge en même temps qu'elle a alimenté leur amitié aussi indéfectible qu'un peu improbable.
Kat, qui parle, le fait de la manière ironique de celle à qui on ne la fait pas et qui fait mouche à chaque fois dans ses analyses de situation. Une honnêteté aidée par le ton à la deuxième personne qui permet de parler de soi comme témoin de soi, car s'il y a à dire sur Vanessa, la barque de Kat est chargée aussi.
Honnêteté, intelligence, ironie, c'est ce qui fait qu'une vraie histoire d'amitié peut ne pas être mièvre.

Finalement, l'amitié qui les a soutenu depuis si longtemps leur permettra aujourd'hui d'aller encore plus loin. Vers quoi ? Pour le savoir, il faudra lire "Recoveries", une très jolie nouvelle, racontée à la deuxième personne du singulier, par Susan Palwick. Elle est téléchargeable sur le site Tor.

Recoveries, Susan Palwick

jeudi 2 août 2018

11 septembre - Brunschwig - Hirn - Sauvetre


"11 septembre". Tome cinquième et conclusif de la série de Brunschwig Car l'enfer est ici, elle même suite directe de la série Le pouvoir des Innocents commencée en 1992 – putain, 26 ans !

Les 79 pages de l'album sont centrées sur le procès de Joshua Logan. Un album de procès comme il y a des films de procès. Un duel, dans une arène régulée, dont l'objectif est moins la manifestation de la vérité que la construction d'une certitude dans l’esprit des jurés ou la sape de celle-ci. On y voit le travail du procureur pour démontrer la culpabilité de Logan, et celui de son avocat pour instiller le minimum de « doute raisonnable » qui empêcherait – comme dans on le voit dans Douze hommes en colère, et comme le prévoit le droit pénal américain – de voter la culpabilité. On y voit les discours introductifs, les interrogatoires et contre-interrogatoires, les experts, les objections, les rappels à l'ordre du juge, les plaidoiries. On s'y croirait. Si on aime ce genre, c'est succulent.

Les faits que raconte ce procès sont parfaitement connus des lecteurs qui auraient lu les dix tomes constitutifs de ce récit. Mais ce n'est jamais redondant ni ennuyeux. Au contraire. Car ce qu'on voit ici c'est la bataille judiciaire autour de la culpabilité de Logan, autrement dit une autre histoire avec d'autres enjeux – très élevés car il s'agit de la vie et de la liberté de l'ex-marine.

Parallèlement, les sous-intrigues en cours cheminent aussi vers leurs conclusions. Les mafieux Domenico et Angelo sont donc de la partie (Angelo la quitte sur un dernier et terrifiant coup d'éclat), Xu renonce à la vie qu’elle s'était faite pour tenter de sauver son mari en disant publiquement la vérité, les Whitaker père et fils continuent d'intriguer pour dominer, du Bureau Ovale, un système politique oligarchique et corrompu, au prix si nécessaire de la vie de leurs concitoyens et de la paix du monde, et Jessica apprend enfin la vérité sur les circonstances de son élection à la mairie de NY avec les conséquences qu'on peut imaginer pour cette femme d'une intégrité à toute épreuve.

Conclusion en apo·théose·calypse pour ce double cycle. Brunschwig y termine en beauté et terreur son histoire, un récit complexe et riche plein de personnages finement développés et de préoccupations sociales et politiques. C'est à un thriller politique d'une qualité rarement (jamais ?) égalée que le scénariste a convié le lecteur, un de ces récits urbains de bruit et de fureur profondément américains comme savent en offrir Martin Scorcese ou Michael Cimino.
Complexe politico-mafieux, définition de la réalité par les média, tentation autoritaire, engagement militant, sens du sacrifice, dans Car l'enfer est ici comme dans le vrai monde le combat politique est de tous le pire. Et pour ceux qui s'y trouvent mêlés, l'amour, la peur, l'indignation, la honte, la mort, naissent et grandissent sur les dessous peu ragoutants de la compétition électorale en régime libéralo-médiatique.

Si je dis que le verdict du procès est rendu le 11 septembre en fin de matinée, on comprend sans difficulté qu'en dépit des efforts méritoires de son avocat Logan aura beaucoup de mal à sauver sa tête, et on voit aussi comment le troisième cycle (en cours) prend ses racines dans la fin de ce second mouvement.

Les dessins de Hirn sont réalistes et réussis, collant parfaitement à une histoire qu'ils racontent en montrant les visages des personnages et leur non-verbal. Autour des personnages, les décors new-yorkais d'Annelise Sauvêtre recréent pour le lecteur un New-York connu, par les films ou les voyages, plus vrai que nature.

Si on aime la BD, on doit lire ces cycles, c'est impératif.

Car l'enfer est ici t5, 11 septembre, Brunschwig, Hirn, Sauvêtre

The Guile - Ian McDonald


"The Guile" est une courte nouvelle de Ian McDonald téléchargeable chez les bonnes gens de Tor.

McDonald y raconte une histoire amusante de magicien sur le retour qui réussit à embrouiller une IA de surveillance de casino jusqu'à l'arnaquer dans les grandes largeurs.

On y voit comment les IA remplacent ou managent les humains dans des domaines de plus en plus nombreux. On y voit comment le système s'en accommode plus que bien si ça augmente les profits. Mais on y voit aussi comment le dernier coup reste à l'humain s'il parvient à opposer sa ruse à la force brute de l'IA. C'est ce qui permet à la petite bande de losers formée par Jack, le magicien en perte de vitesse, et ses potes du trailer park de rouler REMI, l'IA, dans la farine. Un exploit peut-être accessible seulement à un magicien de close-up comme celui du récit, un maître de la diversion d'attention à l'instar de McDonald qui envoie le lecteur dans une fausse direction avant de révéler le pot aux roses à la fin seulement.

Guile and panache :
“In my theory,” Jack said without losing a beat—he knows how to work an audience—“every effect has two elements, the guile and the panache. The panache is all the showmanship, the patter, the props, the dressing. The panache is how you sell the effect. But the trick, the magic: That’s the guile. The panache is there to hide the guile. People see the panache and miss the guile. Remi doesn’t see the panache and nails the guile. Every time. I do the purest magic there is, and he sees the guile. Every time. He’s probably lip-reading this right now. Read this, then, Remi. There has to be an effect, somewhere, that an artificial intelligence can’t see.”

Un texte amusant et original dans l'oeuvre de McDonald. Et pour moi qui connais, bien et de près, la magie, un texte bien vu par quelqu'un qui s'intéresse visiblement à cet art.

The Guile, Ian McDonald

Black Friday - Alex Irvine


"Black Friday" est, aux USA, le nom d'un jour de soldes qu'Amazon, entre autres, essaie de nous vendre en France depuis peu – et y parviendra sans doute.
C'est aussi le titre d'une nouvelle glaçante, d'Alex Irvine, téléchargeable sur le site Tor.

USA, futur proche (assez proche pour que l'arrière grand-père du personnage principal – Caleb Anderson, un bon père de famille américain – ait fait le Vietnam).
C'est Black Friday. Caleb et ses enfants s'apprêtent à pénétrer par une entrée discrète dans la Greenleaf Crossing Galleria pour participe à la Célébration, un événement annuel qui surpasse le Superbowl en terme de popularité. Une fois par an, des familles surarmées s'y combattent (parfois à mort) dans des malls, pour capturer et ramener à la maison des biens de consommation gratuits ou des bonus monétaires, le tout sous les yeux de millions d’Américains qui suivent le déroulement du match à la télévision, jusqu'à la victoire ou la mort.
Les Anderson en sortiront-ils gagnants ? Vivants ? On le saura à la fin de la nouvelle.

Avec ce texte aussi grotesque et pertinent que les parodies de MAD Magazine, Irvine pousse au bout les tares et dérives de la société américaine contemporaine.
Glorification de la famille, certitudes morales inébranlables, culte des armes à feu et du open carry, omniprésence de média qui orientent plus qu'ils ne racontent, primat de l'émotion sur la raison, consumérisme délirant, etc. Tout ceci est visible dans la nouvelle.
Mais surtout, la nouvelle – qui commence par rappeler à la mémoire les scènes hallucinantes de gens se battant pour des objets à l'ouverture du jour des soldes – pointe explicitement la dérive schizophrénique d'une société US qui, pour se défendre du terrorisme et protéger ses « valeurs », s'arme et se tue elle-même sans plus avoir besoin de terroriste. On retrouve ici les éructations de Trump sur le Bataclan, ou le « Craignez la colère du consommateur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! » de Philippe Muray.

Institutionnalisant et rationalisant les mass shooting par la grâce de la résistance américaine au terrorisme, Irvine s'en sert pour montrer à quel point le société US a perdu toute boussole idéologique. Dans La nuit des morts-vivants de Romero, les humains se protégeaient des zombies dans le mall (c'était déjà une critique du consumérisme), ici plus besoin d'intrusion étrangère. L'ennemi est intérieur, l'ennemi est le semblable, et c'est pour protéger le mall et ce qu'il représente que les Américains combattent, tuent, et meurent. Black Friday, Bloody Friday.

Black Friday, Alex Irvine