samedi 31 août 2019

The Dragon Republic - RF Kuang - Bof


"The Dragon Republic" est la suite de The Poppy War – il précède visiblement un tome final à venir.

Les lecteurs habitués de ce blog savent que je n'aime pas chroniquer des tomes 2, 3, n car l'essentiel de la description du monde a déjà été faite. De plus, je n'ai guère apprécié ce tome 2 en particulier. Ma chronique sera donc brève, juste quelques éléments pour expliquer pourquoi je déconseille ce roman.

L'invasion de la Fédération, qui constituait le seconde partie du tome 1, s'est terminée de très spectaculaire manière. Quand le tome 2 s'ouvre, l'héroïne du cycle, Rin, tente – avec grande difficulté – de se remettre des atrocités vues, des pertes subies, de l'abomination même de certains de ses propres actes. En plein PTSD, elle est droguée jusqu'au yeux à l'opium, tant pour assourdir son pouvoir que pour oublier les heures sombres du conflit.
L'empire de Nikara ne va guère mieux. Certes, les envahisseurs ont été vaincus, mais les dégâts sont énormes et l'empire fragilisé. Récoltes incertaines, pouvoir militaire central affaibli, seigneurs de province querelleurs et non-coopératifs, tout semble prêt pour un effondrement ou une guerre civile. Après avoir gagné la guerre, comment survivre à la paix ?

Face à Rin se dresse la figure de l'impératrice, dont Rin connaît l'implication traîtresse dans l'invasion du pays. L'impératrice dont Rin veut se venger, avec l'aide – si possible – des Cyke survivants. Plus facile à vouloir qu'à faire. Jusqu'à ce que Vaisra, le Dragon Warlord, seigneur de la puissante province du Dragon, l'incorpore à son entourage. Il veut tuer l’impératrice, conquérir l'empire, y instaurer une république dans laquelle chacun pourra exprimer son opinion – et il veut que Rin l'y aide. Elle adhère avec enthousiasme. Les choses ne vont pas tourner aussi bien que prévu.

A l'actif du bilan :

On retrouve, très logiquement, de nombreux personnages (auxquels on s'était peut-être attachés).

Kuang continue à dérouler son Histoire chinoise à clef, livrant ici le moment de la guerre civile, vers sans doute celui de la dictature « populaire » dans le troisième tome. Ce n'est pas inintéressant, avec les mêmes bémols que pour le tome 1.

On en apprend plus sur l'origine du trio dirigeant dont l'impératrice est la seule survivante.

On y voit encore plus que dans le tome 1 – et sûrement moins que dans le futur 3 – que l'enfer est pavé de bonnes intentions et que toute idéologie – fut-elle progressiste – fondée sur la rationalité et tirée par une vision eschatologique engendre inévitablement des régimes totalitaires, ou au minimum autoritaires.

Au passif maintenant :

Décrivant quelque mois de conflits et de trahisons, contre des années pour The Poppy War, "The Dragon Republic" livre des personnages secondaires très unidimensionnels et guère évolutifs qui répètent sans cesse les mêmes schèmes de comportement et de réaction – ça vaut même pour ceux qui trahissent. Seul Nezha tire – un peu – son épingle du jeu de ce point de vue.

Rin, de son côté, monte au fil des pages en intensité – dans le doute, la colère, l'impulsivité, la certitude d'avoir raison – mais sans jamais changer de registre. D'aucuns parleront d'évolution ; en fait, à la fin, elle est ce qu'elle était au début, en pire. Plus de 500 pages, de finalement pas grand chose, pour que Rin bascule complètement dans son rôle de Mao en gestation et décide que sa mission est de donner le pouvoir au vrai peuple martyrisé et méprisé par les Grands (tome 3).
Quant aux trahisons et aux mauvais traitements qu'elle subit, ils ne diffèrent que par la nature de ceux déjà expérimentés dans le premier tome.

Alors oui, ici, il y a, en plus, des « diables blancs » Hespériens et monothéistes, qui manipulent et entendent faire main basse sur l'empire. Cookie-cutter. Et en quoi diffèrent-ils vraiment des Fédérés du tome précédent dans leur mentalité ?
De plus, eux, à ce moment-là, après la défaite de Mugen (Japon) donc, sont au moins en partie anachroniques.

Et surtout (ou corrélativement) l'histoire elle-même est très paresseuse.
SPOILER ICI :
- une tentative surréaliste d'assassinat de l'impératrice qui entraîne un blocage mystique des pouvoirs de Rin (pratique narrativement)
- une conquête facile puis une lourde défaite qui l'est tout autant et oblige à se replier sur la capitale du Dragon pour un siège à haut risque qui sera le bouquet final du livre
- mais, la défaite permet de séparer Rin des restes de l'armée ce qui lui permet de rencontrer les shamans qui expliqueront les tenants et aboutissants (cool pour le récit) et lèveront le blocage (très cool pour le récit, et ouais). Mais en partie seulement (ça aurait été trop facile), ce qui oblige à d'autres actions pour régler ce problème (donc nouveaux éléments de récit), etc.
- et comme Rin est totalement autocentrée – et souvent impuissante aussi –, elle suit ce fil narratif comme un personnage de jeu de rôle scripté

Parlant de jeu de rôle, autre facilité narrative : les nombreux moment où des duels importants se règlent par ce qu'on appellerait en jdr des « conflits de volonté » ; deux mages se concentrent l'un contre l'autre et le plus fort mentalement l'emporte (au jdr c'est le dé qui décide).
Pratique dans un roman lorsqu'il s'agit de renverser une situation (le lecteur n'a pas accès au dé), à fortiori quand le résultat des duels change suivant le moment du roman et la nécessité.

Voilà, c'est une déception. Trop de facilités scénaristiques, trop peu de vrais développements des personnages. Je ne lirai pas le tome 3.

The Dragon Republic, RF Kuang

mercredi 28 août 2019

Interview : Shaun Hamill



Shaun Hamill est un nouvel auteur heureux, il a écrit le très bon Une cosmologie de monstres, qui sortira le 2 octobre chez Albin Michel Imaginaire.

Bonjour Shaun et merci pour votre temps. Tout d'abord, je tiens à vous féliciter pour Une cosmologie de monstres. C'est un roman impressionnant. Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs français qui ne vous connaissent pas encore ?

Merci beaucoup pour ces mots. Je suis si heureux que vous ayez apprécié le livre !

Alors, sur moi :
J'ai grandi dans une ville du Texas, Arlington. Mes amis et moi étions de grands fans d'horreur. Nous avons même fait ensemble des courts métrages d’horreur, que vous pouvez trouver sur IMDB (ils sont plus stupides qu’effrayants). J’ai terminé mes études de premier cycle à l’Université du Texas à Arlington et obtenu une maîtrise en Beaux-Arts de l’Iowa Writers’ Workshop.

J'ai toujours été un grand lecteur. J'ai travaillé dans une librairie pendant huit ans, pendant mes études secondaires et supérieures, et c'est même là que j'ai rencontré ma femme. Elle est originaire de l’Alabama et, après que j’ai obtenu mon diplôme du Writers' Workshop, nous nous sommes installés là-bas pour nous rapprocher de sa famille. Nous vivons dans une région boisée et isolée avec beaucoup de brouillard et de nombreuses maisons en décrépitude. C’est un lieu formidable pour un écrivain d’horreur. J'occupe un emploi de bureau pendant la journée et j'écris le soir, bien que j'espère pouvoir bientôt écrire à plein temps.

Un premier roman est comme un premier bébé. De grandes attentes et de plus grands doutes. Puis Stephen King vous a donné une appréciation très positive. Qu'avez-vous ressenti ?

Le meilleur cadeau que ma mère m'ait jamais offert pour Noël était une pile de livres de poche de Stephen King quand j'avais treize ans. Le meilleur cadeau d'anniversaire qu'elle m'ait jamais offert était un hardcover de la première édition de Ça lorsque j'avais quatorze ans. Stephen King est au sommet de mon panthéon personnel de héros. Je reviens encore et encore à ses livres pour y chercher réconfort et inspiration, et son style d'horreur « en banlieue » a eu une grande influence sur la Cosmologie. J'ai été extatique quand j'ai appris qu'il lisait le livre et pensait lui écrire un blurb.

Lorsque mon publicitaire américain m'a envoyé le mail avec le joli texte de présentation de Stephen King, j'étais au travail. Je me suis levé, j'ai fermé la porte de mon bureau, je me suis assis et j'ai un peu pleuré. C'était surréaliste et gratifiant, et à bien des égards, le point culminant de toute cette expérience jusqu'à présent. Peu importe ce qui se passe, que le livre se vende bien ou pas, que les critiques et les lecteurs l’apprécient ou pas, j’ai obtenu l’approbation de Stephen King. C'est un succès pour moi.


Ecrire, c'est bien, être publié, encore mieux. Pouvez-vous nous raconter l'histoire de la publication du livre ? Comment votre manuscrit est-il devenu un roman publié ?

Comme je l’ai mentionné ci-dessus, j’ai eu le privilège de participer à l’Iowa Writers’ Workshop, qui offrait à la fois une excellente formation à l'écriture et de nombreuses possibilités de réseautage.

De puissants agents littéraires et rédacteurs en chef s’y déplacent car ils souhaitent rencontrer les étudiants en tête-à-tête et lire leur travail.
Je me suis inscrit à autant de réunions que possible, mais j'avais du mal à intéresser qui que ce soit à Une cosmologie de monstres. C'était un livre étrange pour l'Iowa. L’Iowa est célèbre pour avoir produit des écrivains réalistes, tels que Flannery O’Connor et Raymond Carver. Certains auteurs de genre notables ont aussi émergé du programme, comme Steve Erickson ou, plus récemment, Justin Cronin et Carmen Maria Machado [à lire très bientôt en VF aux Editions de l'olivier], mais nous avons tendance à être l'exception plutôt que la règle.

Un jour, vers la fin de mon dernier semestre, j'ai rencontré la rédactrice en chef Jenna Johnson. Notre conversation a commencé en parlant de la Cosmologie, mais elle a rapidement dévié sur ce que je portais : un t-shirt recouvert de Super-héros DC (Batman, Superman , etc.). Après m'avoir demandé de nommer quelques-uns des autres personnages (comme Red Tornado et les Blackhawks), Jenna a déclaré: « Vous devriez contacter Kent Wolf à l'agence Friedrich. Il porterait un t-shirt comme ça. ».

Je suis sorti de la réunion et ai descendu le couloir jusqu’à un coin salon, j’ai ouvert mon ordinateur portable, trouvé l’adresse électronique de Kent, et lui ai envoyé une lettre de requête. Il m'a répondu très rapidement, a demandé à voir le livre, et, une semaine ou deux plus tard, j'avais un agent.

Nous avons passé plus d'un an à réviser et à éditer le roman. Mon projet initial faisait 220 000 mots, et je pense que la version publiée en contient un peu plus de 100 000 - il y avait beaucoup de gras dans le livre !
Nous l'avons finalement soumis aux éditeurs vers Halloween 2017 et, bien que Kent m'ait averti qu'il pouvait se passer un certain temps avant d’avoir des réponses, nous avons eu la chance de commencer à en recevoir très vite.
Quelques semaines plus tard, nous avons vendu le livre à Pantheon aux États-Unis et peu de temps après à Albin Michel en France. Le processus éditorial a été une autre année de mise au point et d’expérimentation, qui a permis de rationaliser le livre pour en faire quelque chose de plus resserré et de plus dynamique. Je ne sais pas exactement quand le livre sortira en France [le 2 octobre – notez-le bien !], mais aux États-Unis, il paraîtra le 17 septembre, soit 22 jours après que j’écrive ces lignes. C’est excitant, mais aussi stressant parce que je suis anxieux de voir comment le public réagira.


Well, au point maintenant, HPL. Pouvez-vous nous raconter votre histoire avec lui ?

De nombreux fans américains de Lovecraft le découvrent à l'adolescence. J'ai été un peu hors-norme - je n’ai commencé à le lire qu’à l’âge de vingt ans et, même à cet âge j’ai dû lutter avec sa prose. Je ne redirai pas pourquoi - bon nombre de mes problèmes avec lui ont été inclus dans le livre, et vous en avez même cité certains dans votre chronique. Mais malgré ces inquiétudes, lorsque j'ai décidé d'écrire Une cosmologie de monstres, je savais que Lovecraft serait une pierre de touche majeure du roman.

Il y a plusieurs raisons à cela.

Tout d'abord, du fait de l'évolution de sa place dans la culture américaine. La Cosmologie débute en 1968 et se termine à peu près aujourd’hui, et, dans le même temps, Lovecraft est passé d’un auteur de genre obscur mais adoré à une présence ubiquitaire de la pop culture. Cette longévité permettait de faire de son œuvre un fil conducteur efficace entre Harry Turner en 1968 et son fils Noah à l’heure actuelle.
Ensuite, Lovecraft était un pessimiste cosmique qui voyait l’humanité comme une poussière insignifiante dans un vaste cosmos chaotique et sans Dieu. Cette vision nihiliste fournissait une esthétique forte pour l’histoire d’une famille assaillie par la tragédie.
Troisièmement, et c'est le plus important, malgré les reproches que je viens de faire à la prose de Lovecraft, quelque chose de magique se passe dans ses histoires quand, une fois passées les couches de suggestion, se révèle la véritable horreur qui attendait à l'intérieur. Les phrases, jusque là maladroites et boursouflées, commencent à couler, et les pages tournent comme soufflées par le vent. Ses personnages subissent alors de sombres expériences religieuses, touchant à la trame même d'un vaste univers hostile. Ce sombre émerveillement est un effet incroyable, et je voulais capturer cela dans mon propre travail.

En écrivant mon livre, j'ai lu tous les ouvrages de Lovecraft (moins ses collaborations avec d'autres écrivains), ainsi que de nombreux documents critiques, y compris les travaux de S. T. Joshi, mais aussi le Lovecraft : Contre le Monde, Contre la Vie de Michel Houellebecq et le documentaire de Patrick-Mario Bernard (je pense que cela faisait partie d'une série télévisée française) intitulé Le cas Lovecraft.

Je voulais comprendre l'homme et son travail dans le contexte de son temps, et le nôtre. Il serait faux de dire que cette immersion a engendré un amour pour l'homme et son travail, mais cela m'a permis de mieux comprendre son importance et de mieux respecter son travail.

Le meilleur effet secondaire de tout ce travail documentaire a été de m'ouvrir à la fiction weird, où j'ai trouvé des écrivains aussi étonnants que Clark Ashton Smith, John Langan, Laird Barron, Caitlyn Kiernan, Gemma Files, Miskowski, Mark Samuels, et Jeff Vandermeer. J'avais enfin trouvé mon genre de fiction, ce que je cherchais depuis toujours comme lecteur.

Quels autres écrivains ont pu vous influencer ?

Pour ce qui est des influences qui ont conduit à La Cosmologie, Stephen King serait l'influence évidente après Lovecraft, tout comme les romans épiques intimes de John Irving. Les page-turners de Donna Tartt ont été une inspiration, tout comme les merveilleux dialogues de Lorrie Moore. Thomas Ligotti, l'un de mes écrivains préférés d'horreur cosmique [moi aussi], a également eu une influence considérable sur les dernières sections du livre.


Comment avez-vous décidé d'écrire Une cosmologie de monstres ? Que vouliez-vous dire ? Combien de temps cela a-t-il pris ?

Ce roman est né de la collision de deux projets échoués.
Le premier était une saga tentaculaire tragi-comique du style de John Irving ou Meg Wolitzer, sur une famille exploitant une auberge de jeunesse à Taos, au Nouveau-Mexique.
Le second était une nouvelle à propos d’un couple marié qui se séparait alors qu’il visitait une attraction de maison hantée.

Aucune des deux parties ne fonctionnait, mais un jour, alors que je promenais mon chien, les deux idées se sont associées dans mon esprit et j'ai réalisé que le roman épique de mon entreprise familiale devrait concerner une maison hantée et non une auberge de jeunesse. Cela me donnerait l’occasion de fusionner mon goût pour la fiction littéraire axée sur les personnages avec mon amour pour les tons plus sombres et plus étranges de l'horreur.
La voix de Noah [le narrateur] m’est tout de suite venue, de même que les notes de suicide d’Eunice, ainsi que la romance qui ouvre le livre. Le reste est arrivé de manière naturelle ; je suivais l’histoire jusqu'où elle m’emmenait, explorant mes personnages et leur monde de plus en plus sombre.

Je voulais explorer le concept de monstres à un niveau émotionnel, humain.
Qu'est-ce qui définit un monstre? Est-ce quelque chose d'inné chez une personne, ou est-ce un comportement qui peut être appris et désappris, ou les deux?
Recourir à une famille en proie à une tragédie et à une maladie semblait être un moyen idéal d’explorer ces questions (sans nécessairement y répondre).

En ce qui concerne la longueur du processus, j'ai commencé en novembre 2014 et les modifications finales ont été approuvées en novembre 2018, donc, du premier mot à la version finale, le tout a duré environ quatre ans. J'espère que le prochain roman ne prendra pas aussi longtemps !

Comment avez-vous façonné la famille Turner ? Ont-ils des homologues réels (au moins en partie) ?

Les Turner ont été façonnés en partie par ma propre vie et en partie par les besoins de mon histoire.
Par exemple, j'ai grandi sans père dans une maison de femmes, alors je savais que je voulais que Noah Turner fasse de même. J'ai eu aussi affaire à la pauvreté et à la maladie mentale, alors ces deux éléments ont été intégrés au roman.

Mais aucun des Turner n’a de contrepartie exacte dans la vie réelle. J'ai une soeur, mais elle est plus jeune que moi et ne ressemble pas à Sydney ou Eunice. Mes parents se sont rencontrés dans une université chrétienne conservatrice, mais ma mère est une personne beaucoup plus chaleureuse que Margaret Turner, et mon père est un ancien prédicateur qui aime l'histoire, pas un mordu de l'horreur.
J'ai emprunté des morceaux de toute ma vie - une expression du visage ici, une coiffure là - pour fabriquer ces gens et leur monde, mais parce que le livre est noir et plein de gens très imparfaits, j'ai pris soin de ne jamais prendre pour modèle exact une personne réelle.
J'avais besoin de la liberté d'écrire honnêtement sur tous mes personnages, de les laisser faire de mauvaises choses et avoir des idées noires, sans craindre de perdre des amis ou de voir ma famille ne plus me parler.


Construire une maison hantée semblait un caprice (avant que nous en sachions plus), puis c'est devenu l'entreprise familiale des Turner pendant des années. Pourquoi faire de ces gens des propriétaires de maison hantée ?

D'abord par pur égoïsme d'auteur. J’avais toujours voulu écrire un roman sur une famille qui dirigeait une entreprise et j’allais souvent dans des maisons hantées quand j’avais 20 ans. Je me demandais toujours ce qui se passait dans ces endroits après la fermeture, après que les “monstres” se soient déshabillés et démaquillés. Qui étaient ces gens? Qu'est ce que ça impliquait de vivre la trame de sa vie dans un contexte aussi inhabituel ?
Le concept même - les tenants et aboutissants de la construction et de la gestion d'un lieu au fil des années – m'a intrigué, obligé à une gymnastique intellectuelle, et offert un fil amusant à suivre au sein d’une grande agitation émotionnelle.

Mais ce que j’ai découvert en écrivant ce livre, c’est que la maison hantée était un milieu parfait pour mes personnages. Harry Turner est hanté, il en construit une manifestation littérale et son destin ultime hante le reste de la famille. Ils finissent par créer une manifestation encore plus impressionnante de leur traumatisme, et au milieu de ce temple, Noah Turner commence à explorer les grandes questions de l'amour, de la vie, de la mort et de la monstruosité.

Votre Amérique est finement décrite, pas son histoire. Pas de Twin Towers, pas de guerres irakiennes, par exemple. Pas même une mention. Le roman étant en partie « première personne », qu'est ce que cela nous dit des Turner ?

Un cynique pourrait dire que cela nous montre que les Turner sont des blancs, de la classe moyenne, et suffisamment privilégiés pour ignorer en toute sécurité les événements sur la scène mondiale.
Un lecteur plus perspicace voudrait souligner que le livre se déroule sur de petites périodes très ciblées et que chacun représente un moment de crise pour la famille. Si le livre était un peu plus volumineux en terme de timeline, Nixon, les Bush, et Clinton, auraient probablement tous été mentionnés. Tel quel, Noah et sa famille se débattent vraiment dans ce livre, avec des problèmes immédiats de nature cosmique, qui mettent naturellement les événements mondiaux à l'arrière-plan.

Comment avez-vous créé le panthéon très personnel du roman ? Quelles ont été vos inspirations ?
Ou, le Dieu du roman semble être un mashup de Cthulhu, le Rex Mundi des Cathares et Galactus, comment le décririez-vous ?

Je n’avais jamais entendu parler de Rex Mundi avant cette interview, mais après avoir effectué quelques recherches sur Internet, je me dis que j'aurais aimé le connaitre pendant l'écriture du livre. Cela aurait ajouté quelques couches intéressantes à la mythologie.

Écrire ce roman, c'était un peu comme explorer The Wandering Dark [l'attraction, qui s'appelle Promenade dans les ténèbres en VF]. Je ne savais pas ce que j’y trouverai avant d'y être. Cela signifie que les monstres, la cosmologie, le panthéon et le dieu ont été "découverts" plutôt que conçus.

À l'été 2016, alors que j'écrivais les dernières parties du roman, j'ai eu une série de rêves bizarres comportant des images étranges et obsédantes - des personnages vêtus de robes sous un ciel miasmatique, des hommes aux visages d'animaux, etc. Je ne me souviens presque jamais de mes rêves, et ceux dont je me souviens sont généralement banaux : me perdre quelque part, me séparer de mes amis au cinéma, etc. Avoir, et, plus encore, me souvenir de rêves aussi ésotériques et intéressants a été comme un cadeau inattendu.
Pour ce qui est de leur inspiration, je lisais presque exclusivement Lovecraft et Thomas Ligotti à ce moment-là, alors je suis sûr qu’ils ont collaboré avec mon subconscient pour aider à préciser les détails.

Quant à la manière dont je représenterais la divinité de ce roman, je ne pense pas pouvoir me rapprocher plus près que le roman lui-même. En dire plus le diminuerait en quelque sorte. Et puis, si le livre marche bien, je veux garder des choses à explorer dans des suites.

Le dieu de tous les jours, celui des églises, est présenté comme oppressant pour certains et purement rituel pour d'autres. Cette représentation est-elle un message sur le christianisme américain d'aujourd'hui ?

Absolument. Je sais qu'il y a de bons chrétiens et de bonnes églises, mais la plupart de mes expériences avec la religion ont été toxiques. Je l’ai vue faire de gros dégâts à des gens que j’aime. Les pasteurs et les politiciens s'appuient sur la foi pour restreindre les droits de la personne et promouvoir un programme misogyne, LGBTQ-phobique, suprémaciste, et cela me met en colère de voir les gens se laisser faire. Je pense qu’une version du christianisme est profondément bonne, compatissante et douce, mais ce n’est pas la version qui parle le plus fort ou qui se bat le plus fort dans ce pays.

Même constat et même question concernant la famille et les relations en général.

Je pense que le livre est plus gentil pour les familles et les relations que pour la religion organisée. Je souhaitais explorer ce qui peut mal tourner dans une famille, une relation amoureuse ou un mariage - comment ils peuvent commencer pour les mauvaises raisons, ou souffrir sous le poids des mensonges, ou s’effondrer en raison d’un manque de communication, etc.

Mais alors que le christianisme reste odieux dans toute la Cosmologie, les familles et les relations peuvent s’améliorer, se développer et se modifier. Leurs problèmes peuvent être guéris par la communication, l'empathie et l'amour.


Au milieu du livre, après la première visite à la maison du monstre, je pensais que vous faisiez une Rip van Winkle (d'autant plus que lorsque le garçon revient, sa maison est en grand désordre, comme abandonnée). La référence est-elle volontaire ou incidente ?

C’est censé être un moment troublant et mettre le lecteur dans l’état désorienté de Noah, mais la théorie du « Rip van Winkle » n’était pas prévue ! C'aurait été intéressant en effet.

Le roman nous dit de regarder la personne derrière le masque du monstre. Est-ce une sorte de message politique ? Une incitation à considérer les véritables personnes derrière les stéréotypes, ou plus encore, à surmonter ce qu’Adorno a appelé « l'intolérance à l'ambiguïté » ? Ou est-ce que j'en lis trop ici ?

Je ne pense pas que vous en lisiez trop ici. Je pense que vous avez parfaitement compris ! Une grande partie du livre traite des masques et de la dissimulation, et tente de donner un visage simple à des choses profondément complexes. Je suppose que vous pourriez soutenir que c’est politique, parce que reconnaître et accepter la complexité fait partie de ma propre réponse humaniste laïque à la 'trop' simple dichotomie bien-mal posée par le christianisme américain.

J'ai eu un seul problème avec la Cosmology, c'est la (courte) séquence « Superman ». Quel est le sens de cette partie?

Je pense à Noah comme un descendant spirituel du Lestat d’Anne Rice.
Bien qu’ils ne puissent être plus différents en apparence et en comportement, ils sont tous deux des créatures des ténèbres attirées par la lumière. Noah passe beaucoup de temps dans le livre à essayer différents masques (il porte un masque de Batman lorsque nous le rencontrons pour la première fois). Le moment « Superman » est une autre étape de son évolution. Il essaie un masque simpliste de good guy pour cacher certaines complexités dont il a honte.

L'histoire que vous racontez, la façon dont vous la racontez, est très émouvante (je suis sincère). Avez-vous eu un lecteur test ? Votre femme peut-être, ou un ami ?

Merci beaucoup d'avoir dit ça. Ce projet a été incroyablement difficile et émotionnellement éprouvant à écrire, et cela signifie beaucoup d’entendre dire que cela vous a touché.

Mon lecteur test est généralement ma femme, mais elle a eu de gros problèmes de santé pendant que j'écrivais la Cosmologie, et sa capacité à se concentrer a été altérée pendant un certain temps.
Donc, mon agent a été mon lecteur test pour ce livre. Il a été le premier à le lire et a été un collaborateur formidable. Il a bon goût et n’a pas peur de vous dire que quelque chose ne fonctionne pas. En un sens, je préfère recevoir une mauvaise appréciation de Kent que de ma femme. Si ma femme me donne une mauvaise appréciation, je vais me morfondre et bouder et faire le gros bébé. Si Kent m'en donne une, je vais aussi me morfondre et bouder, mais au moins nous ne partageons pas un lit alors il ne peut pas me voir le faire !

Kent m'a aidé à réduire le livre de 220 000 mots à 110 000 mots et à le concentrer sur les éléments de l'histoire qui résonnaient, à savoir les relations. Ca a été un long processus, mais cela a fonctionné et, alors que je commence à travailler sur un nouveau livre, Kent est la première personne sur laquelle je teste des idées et des arguments, et ses commentaires m’aident déjà à façonner le récit.

La Cosmologie est une histoire lovecraftienne qui prend en compte le temps qui passe, les secrets de famille, l'amour contrarié, l'amour durable, le sacrifice fait par amour. C'est centré sur la famille et, plus ou moins, sur la maison. Le décririez-vous comme « gothique américain contemporain » ?

Je ne serais pas en désaccord avec cette description, mais j’aime aussi beaucoup le terme « gothique de banlieue ». Je porterais l’un ou l’autre de ces insignes avec fierté !

Merci pour votre temps et bonne chance pour Une cosmologie de monstres. J'espère que vous vous rendez compte que très vite vous aurez besoin d'un bon stylo pour signer et d'une HOMEPAGE !!!

Merci beaucoup ! C’était génial : ce sont les meilleures questions que j’ai eues en interview et j’ai dû réfléchir longuement à mes réponses. Je promets que j'ai le bon stylo, et ma femme et moi allons faire le site bientôt !

lundi 26 août 2019

Vie et mort de Conan - Aaron - Asrar - Zaffino


Conan le barbare, Marvel, Panini, 160 pages, 6 histoires, 1 fil rouge, des couvertures, des interviews, des cartes du monde, 10 euros. Que demander de plus ?

Avec "Vie et mort de Conan", c'est le run 2019 de Conan par Jason Aaron, Mahmud Asrar, Gerardo Zaffino, et Matthew Wilson, que publie aujourd'hui Panini dans une édition plutôt satisfaisante.

De la naissance de Conan, mis bas par sa mère sur un champ de bataille, à l'âge mur de celui qui se fit roi d'Aquilonie de ses propres mains et à qui la couronne pesa souvent plus qu'un joug, ce sont six vignettes, six moments d'une trentaine de pages chacun, reliés par le fil rouge d'un destin funeste promis à Conan, sa vie durant, par la sinistre Sorcière rouge, que proposent les auteurs de la BD. Inventant de nouvelles histoires qu'il immisce dans la chronologie imaginée par Howard, Aaron fait renaître le sword and sorcery du héros barbare.

On le suit des arènes de combat de Zamora aux sous-sols de la tour de l'archidémon Razazel, des champs de bataille d'Aquilonie aux terres pictes d'outre-Rivière noire (après la chute de Fort Tuscelan), de la Némédie (et son alter-arbre du malheur qui n'a pas plus que l'autre raison de lui) aux rues de Tarantia (sa capitale, dans laquelle il se change, par désœuvrement nocturne, en justicier), des eaux de la Côte noire (où, tel le marin de Coleridge, il mène un bateau fantôme vers un hypothétique salut)  aux déserts disputés qui séparent Turan et Stygie, Conan parcourt le monde, tuant, pillant, buvant, (baisant peu, autre temps...) dans un cycle sans fin qui le met aux prises avec les plus grands périls qu'on puisse affronter, entre guerriers pictes, sorciers maléfiques, serpents géants, monstres, et morts-vivants.

L'esprit y est, le souffle aussi. Même si les histoires sont nécessairement un peu courtes, le ton des nouvelles de Howard est présent.
On retrouve ici la force surhumaine et le sens tactique du Cimmérien. On loue son héroïsme et son courage. On s'amuse de ses traits de caractère, aussi outrés que son physique : inconséquence, forfanterie, outrecuidance, mais aussi courage, détermination, respect des qualités martiales. Des traits de caractère qu'on identifie tant dans les mots de Conan lui-même que dans le off à la troisième personne d'un narrateur qui se fait ici chroniqueur.

Les graphismes suivent et font vivre le monde barbare de Conan, un monde dans lequel la civilisation n'est qu'un îlot assiégé entre contrées barbares et poches antédiluviennes de sorcellerie. Un monde aussi dans lequel la civilisation est si indolente et corrompue que Conan préfère régulièrement la fuir pour retourner vers des lieux où le rang se conquiert et ne s'hérite pas.

Une lecture très agréable ; ce n'est pas de la grande philosophie mais, par Crom, ça fouette le sang !

Conan le barbare, Vie et mort de Conan, Aaron, Asrar, Zaffino

dimanche 25 août 2019

Wanderers - Chuck Wendig


USA, maintenant, bientôt.

Maker's Bell, Pennsylvanie. Nessie, une toute jeune fille quitte la ferme familiale dans un état de « somnambulisme » que rien ne peut rompre. Sa sœur, Shana, qui prend soin d'elle depuis que leur mère a mystérieusement disparu, deux ans auparavant, la cherche, panique, finit par la trouver sur la route en train de marcher vers une destination inconnue. Impossible à arrêter, impossible à réveiller, même l'aide du père des filles sera insuffisante. A Ness se joint un homme, puis une femme, dans le même état.
Shana et son père ne peuvent que suivre, à pied d'abord, puis en voiture quand ils réalisent que l'affaire risque de durer (de fait elle durera plusieurs mois). D'autant qu'on ne peut arrêter les marcheurs – une immobilisation forcée entraîne des convulsions qui culminent en explosion, mortelle pour le marcheur et très dangereuse pour l'entourage immédiat, le second marcheur en fera une tragique démonstration –, et qu'ils semblent immunisés contre la faim, la soif, les prélèvements sanguins ou autres. De vrais petits robots en marche vers une destination inconnue.

L'affaire locale devient vite nationale car les marcheurs ne cessent de marcher ni leur nombre d'augmenter. Combien marcheront finalement ? Vers où ? Et surtout, comment expliquer ce phénomène ? Est-il une menace ? Ou le signe de temps nouveaux à venir ?

Le CDC, le Homeland Security, le FBI, sans oublier religion ni politique, entrent dans la danse et, si on ajoute à tout ce monde les familles des marcheurs qui les suivent, désespérés, c'est finalement une vraie caravane, un « troupeau », qui traverse les USA d'une côte à l'autre. Un groupe désuni dont les intérêts divergent, un groupe menacé par des prêcheurs de haine, un groupe dont le but et le sens échappent à la raison alors qu'autour de lui – et corrélativement – c'est le monde entier qui s'écroule progressivement. Vers l'extinction de l'humanité peut-être.

Avec "Wanderers", Chuck Wendig signe un thriller d'anticipation long et détaillé. Un Fléau-like – King est d'ailleurs une ou deux fois cité – en moins bon.

Côté plus d'abord :

Wendig mêle dans "Wanderers" les préoccupations contemporaines sur le réchauffement climatique, les pandémies, les IA, les populismes et suprémacismes bigots, notamment américains. Il est, en ce sens, parfaitement actuel. Et ces thèmes importants ne sont pas un simple background, ils servent vraiment le récit. Il pose même une vraie question environnementale que je ne dévoilerai pas ici.

Wendig livre une vision aussi réaliste que glaçante d'une société américaine en pleine décomposition, gagnée par la peur de la perte de la suprématie blanche. Il montre les milices armées, la violence extrême de discours politiques qui rappellent ceux de la campagne Trump contre Clinton, le cynisme de milliardaires amoraux qui jouent la proximité avec un peuple désorienté et passionné d'armes de guerre.

Il crée un personnage de médecin-expert du CdC plutôt intéressant, un Sherlock Holmes en mission qui rappelle vraiment par sa personnalité le Jim Holden de The Expanse.

Il déroule tranquillement son histoire avec des fausses pistes, des twists, et des révélations qui arrivent à un rythme régulier sans jamais être trop rapide.

Wendig décrit joliment, même si parfois trop, un peu comme King.

Côté moins ensuite :

Une Shana en colère pendant 850 pages, ce qui finit par lasser.

Un personnage d'archennemi, chef de milice armé, qui, à force d'outrance, devient caricatural et perd en crédibilité.

Des personnages secondaires nombreux mais assez peu travaillés.

Quelques coïncidences dérangeantes (tu sais, lecteur, que j'ai horreur de ça) et des personnages ou des situations qui ne servent pas à grand chose (exemples : l'homosexualité cachée de la rock star ou l'élection du populiste) ; tous les fusils ne sont pas de Tchekhov dans ce roman.

Des situations convenues et attendues dans un roman qui veut être LE roman important de l'année car il traite TOUS les problèmes importants du moment.
De fait, beaucoup semble cookie-cutter.
Le brillant médecin insoumis. La chef inflexible. La jeune fille rebelle et enragée. La rock star qui ne parle que drogue et biture. Le pasteur qui perd la foi. Le méchant qui survit assez pour pouvoir revenir pour le final. Le couple qui se forme (en un mois et dans un contexte qui ne se prête guère à la romance), la trahison, la réconciliation, l'autre couple qui se forme, la grossesse, le malheur ensuite. Le tout, dès qu'il s'agit d'amour ou de sexe, dans un langage SFW (voire nunuche, exemple : I am very fond of sex and will miss it greatly.” “Would you believe I haven’t had much of it?” Benji said. “I would not believe that. You’re too good at it. Either you’ve had considerable practice, or you’ve an ingrained talent.) alors même que la langue est NSFW lorsque s’expriment les miliciens par exemple.

Des références pop culture à la mode (qui nécessiteront des notes de bas de page dans trente ans).

De longs infodumps – médicaux notamment – qui ne font pas naturels dans les conversations.

Et surtout, une sorte de bullshit d'intrication temporelle quantique qui permet à des informations capitales de transiter entre deux époques. Bien pratique.

Le tout fait roman d'artisan, de faiseur, mais pas d'artiste. Un roman fait pour être réussi et obtenir de bonnes reviews presse.
Avec des ficelles, qui marchent et qui font tourner les pages, mais des ficelles visibles quand même (du genre qui énerve, comme ces chewing-gums qu'on trouve aux caisses des supermarchés).
Trop américain sûrement aussi pour un lectorat français. Trop centré sur la violence politique américaine – au point qu'on ne parle guère du reste du monde si ce n'est de l'Afrique et de son Ebola. On peut comprendre le souci de Wendig mais, moins que lui, l'avoir incorporé.
Et là où King, après s'être débarrassé de presque toute l'humanité dès le début du Fléau, offrait à l'humanité survivante une apocalypse supplémentaire et un archdevil à combattre, ici, la volonté de parler de choses sérieuses rend le tout trop mundane et fait de "Wanderers" un roman finalement décevant même s'il n'est pas désagréable à lire.

Wanderers, Chuck Wendig

samedi 24 août 2019

L'incivilité des fantômes - Rivers Solomon VF


Sortie très bientôt aux Forges de Vulcain de "L'incivilité des fantômes", le premier roman de Rivers Solomon.

Ce texte très intéressant était chroniqué en VO en 2017. On peut lire la chronique en cliquant ici.
Je conseille, après, de lire le livre, dès qu'il sera arrivé en librairie.

L'incivilité des fantômes, Rivers Solomon

lundi 19 août 2019

The Gurkha and the Lord of Tuesday - Saad Z. Hossain


Himalaya, futur indéfini.
Melek Ahmar, Lord of Mars, Red King, Lord of Tuesday, Most August Rajah of Djinn, se réveille et se libère du sarcophage runique qui le tenait emprisonné depuis des millénaires. Temps et érosion ont fait leur oeuvre ; rien n'est éternel, si ce n'est Melek Ahmar et les siens. Encore faible, désireux de retourner vers un monde à reconquérir, Melek rencontre, dans la montagne, Bhan Gurung, un solitaire qui vit en ermite et fut soldat dans une première vie. Ensemble ils prennent la direction de Katmandou, dans un monde qui ne ressemble plus du tout à celui qu'arpenta Melek.

Pollution et nanites ont ravagé la Terre et décimé l'humanité. A la surface du globe quelques villes subsistent, dont Katmandou. Gouvernée depuis 20 ans par Karma, une IA surpuissante mais non sentiente, la ville est devenue une sorte de paradis post-politique dans lequel l’administration des choses à succédé au gouvernement des hommes. Grâce aux nanotechs et aux capacités de calcul incommensurables de Karma, la ville fournit à tous la « base » : nourriture, boisson, logement, vêtements. Pour le superflu, il faut se rendre utile de quelques manière que ce soit à la communauté, chaque crédit obtenu de la sorte étant ensuite échangeable sur un marché des crédits qui obéit strictement aux lois de l'offre et de la demande. Ceux qui ne produisent rien sont des « zéros », nommés ainsi en raison de montant de leur crédit ; ils vivent de la « base », sans plus.

Dans le paradis post-travail qu'est Katmandou, Karma est une déesse tutélaire bienveillante. Elle ne juge pas et n'a pas d’opinion. Elle fournit à tous le minimum puis évalue et applique le prix des choses en pur commissaire-priseur walrasien. Sa seule fonction est de maximiser à chaque instant l'utilité globale de la société.

Si ce monde peut évoquer en partie celui du Dans la dèche au royaume enchanté de Cory Doctorow, il faut néanmoins y ajouter quelques éléments.
D'abord, chaque citoyen est doté de deux systèmes implantés dans le corps. D'une part un Echo qui permet, grosso modo, de se connecter à la Virtualité. D'autre part un PMD qui assure une santé optimale à son porteur en traitant en temps réel les agressions.
Le PMD a une autre fonction. Libérant des nanites autour de son porteur, il purge l'air de tous ses composés toxiques naturels ou artificiels. Insuffisant seul pour créer une zone saine, il permet d’atteindre en synergie, si suffisamment de citoyens vivent dans un espace donné, le tipping point au-delà duquel un espace sain est généré dans lequel vivre sans craindre pollution ni nanites. D'où les regroupements en villes ou grandes communautés – qui ne doivent néanmoins pas devenir trop grandes, l'homéostasie est subtile.
Ensuite, la ville est sous contrôle permanent de Karma, qui est omnisciente en plus d'être quasi omnipotente.

A Katmandou, c'est le bonheur, on est en sécurité, on mange à sa faim, on reçoit en fonction de ses mérites. A l'extérieur c'est autre chose ; mais qu'importe quand on a la chance de vivre à Katmandou.
L'arrivée des deux non implantés dans la ville va ouvrir une ère de désordre et mettre à jour d'ignobles secrets. Car Melek veut régner – ou à défaut détruire –, car Gurung a une vengeance à accomplir ; et que Karma ne peut tolérer ni l'un ni l'autre de ces projets.

Avec "The Gurkha and the Lord of Tuesday", Saad Z. Hossain signe une novella exaltante dans le ton un peu fou de son Escape from Baghdad.

Mêlant SF environnementale, SF post-travail, fantasy, et enquête policière, dans une histoire rythmée et souvent drôle, il réussit à dire une histoire captivante – picaresque même – tout en pointant les travers de l'humanité et les non-dits des réflexions survivalistes.

Il y réussit grâce à des personnages bien campés. Melek, qui a connu Homère, Horus, et j'en passe, est un djinn versatile, anachronique, querelleur, imbu de lui-même, aussi imprévisible que la foudre. Gurung est le taciturne dont on voit bien que la vie entière est tirée par un irrépressible désir et qu'il ne reculera devant rien pour le réaliser. A ces deux figures s'ajoutent celles de Hamilcar Pande, un « enquêteur » obstiné et intègre, tenace comme un Colombo local, du colonel Shakia, combattante courageuse et indépendante, du richissime et incroyablement cynique Doje, ainsi que d'une jeune djinn irrespectueuse. Sans oublier Karma bien sûr, qui jongle entre les probabilités.

Il y réussit aussi grâce à une histoire, pleine de bruit et de fureur, mais aussi d’humour et de sens, qui ne révèle que lentement ses tenants et aboutissants, au fil d'une enquête qui mettra à jour une indicible vérité.

"The Gurkha and the Lord of Tuesday" est une novella enlevée, amusante, terrifiante par moments. Un vrai bon moment de lecture de la part d'un auteur qui sait ce que divertir intelligemment veut dire.

The Gurkha and the Lord of Tuesday, Saad Z. Hossain

dimanche 18 août 2019

Une cosmologie de monstres - Shaun Hamill


"Une cosmologie de monstres" est le premier roman de Shaun Hamill. Et il est foutrement réussi.

"Une cosmologie de monstres" est l'histoire, de 1968 à aujourd'hui, d'une famille américaine banale dans sa structure mais pas dans ses tribulations.

Dans la famille Turner il y a le père, Harry. Un geek, issu d'une famille frappée par le malheur, doublé d'un fan de Lovecraft empli de rêves fantastiques.
Margaret est la mère. Fille de parents ruinés ou presque, elle a choisi, après avoir planté ses études, le renversant Harry contre le financièrement rassurant Pierce. Un vrai mariage d'amour.
Le couple a trois enfants. Dans l'ordre : deux filles, Sidney et Eunice,  puis un fils, Noah. Sidney, belle et gracieuse, joue et danse, elle possède une empathie puissante et sait quand on lui ment. Eunice est intellectuellement surdouée, incertaine d'elle-même, elle imagine et écrit. Noah, essentiellement, ressemble à son père, un père qu'il n'a pas connu.
Car oui, comme dans toutes les familles, il se passe des choses dans la famille Turner. Les gens vont et viennent, leurs états mentaux et leurs relations réciproques aussi, non-dits et rancœurs se substituent peu à peu aux joies et tendresses.

Les Turner, comme tout le monde, ont aussi des voisins, des collègues, des amis, parfois des amants, qui entrent et sortent de leurs vies et y apportent leur touche.

Je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler. C'est de vies qu'il s'agit et il importe de les découvrir soi-même, au rythme de la lecture, pour avoir une chance de les ressentir.

Un détail néanmoins. Dès le début de la relation entre Harry et Margaret, une forme, une ombre, semble suivre le couple, toujours dans la distance, toujours trop fugace pour être vraiment vue, mais toujours assez proche pour être remarquée. Une ombre qui, en dépit de nombreux dénis, prendra de plus en plus de place dans la vie de la famille. Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, lecteur, qu’il n’en est rêvé dans ta philosophie. Lovecraft le savait. Les Turner le découvriront à leurs dépens.

Stoppons là.

Disons maintenant le plus important. "Une cosmologie de monstres" est l'hommage amoureux de Shaun Hamill à l’œuvre du maître de Providence. L'hommage d'un lecteur qui aime passionnément l’œuvre mais en voit tous les défauts littéraires bien connus.

Il le fait dire à Noah :
« You think that if Lovecraft had been born a few decades later, he might have skipped fiction and spent his life happily writing monster manuals for Dungeons and Dragons. »

Lisons encore Hamill, faisant penser ses personnages :
« She found Lovecraft almost unreadable. The stories had characters inasmuch as there were named people who existed on the page, but they never grew or changed or engaged in any meaningful human interactions. Whenever they spoke, they sounded like anthropomorphized textbooks from alternate dimensions. Most of the stories seemed to be about a single survivor relating the tale of an exploration of some ancient ruin and going mad as he realized that the ruin had been built (and was sometimes still inhabited) by some primordial horror. It was all florid, adjectival language, with nothing approaching the awesome horror and dread of the paintings in Visions of Cthulu.
On the other hand, many of the tales had a compelling sense of dark revelation, the gradual realization by the narrator that the comforting “real world” that humans inhabited was in fact nothing but weak gauze ready to be pulled aside to reveal an abyss of terrors underneath. It was sort of the opposite of Moses and the burning bush, or Paul on the road to Damascus. The same basic idea as religion—the world is not the world—but twisted. »

Et plus loin :
« With a couple of notable exceptions (“The Dunwich Horror,” “The Dreams in the Witch House”), Lovecraft’s heroes never win. They escape most of the time, but survival is a pyrrhic victory, a life lived in cosmic dread, aware of the true nature of the universe and humankind’s place in it. The gospel according to Lovecraft is that human life is a small, transient accident in the cosmos, and it’s only a matter of time until the true powers awaken and either enslave or wipe out humanity. There is no secret weapon or clever solution to reverse the situation. It’s just something that’s going to happen. »

Ce sont ces tics et ces imperfections narratives qu'Hamill veut soigner dans "Une cosmologie de monstres".
Reprenant la structure de récit en flashback, récupérant quelques titres de nouvelles lovecraftiennes pour nommer ses chapitres, s'appuyant sur le rêve et le rêve éveillé, il part de Lovecraft pour le dé(sur)passer.
Il propose donc une réinterprétation complète de la cosmologie lovecraftienne. Il met en scène, entre narration à la première et à la deuxième personne, une famille « normale », des gens avec une vie, bien éloignés des érudits solitaires d'HPL, et développe son histoire sur cinq décennies, ce qui lui donne l’occasion de les faire vraiment évoluer. Il donne à voir des acteurs ambigus, versatiles, capables de sortir du script basique humain/monstre et de franchir le gap. Il laisse entrevoir une possibilité de « victoire », si contestable soit-elle, et de happy end, si aigre-doux soit-il.

Tout cela, Hamill le fait avec la grande maîtrise de qui parvient à faire s'incarner le désespoir existentiel d'HPL. Les héros de Lovecraft comprennent l'horreur cosmique, les Turner la vivent.
L'entropie amoureuse, le vieillissement, les pertes, les difficultés de la vie, même les relations d'amour privilégiées entre enfants délaissés par des parents vaincus, tout affecte, tout dit des malheurs ordinaires si concentrés sur une même famille qu'ils en deviennent extraordinaires.
Chacun garde le secret sur ce qu'il sait ou croit savoir ; trop incroyable pour être dicible. Chacun se drape, au choix, dans le silence, la dépression, l'agressivité, la fuite. Chacun cherche sa solution, sans la trouver vraiment.
Et puis il y a le secret de Noah, bien plus grand que celui de tous les autres, qui fait de lui un « héros » lovecraftien mâtiné de Rip van Winkle et lui permettra de changer en partie le jeu.

Le tout fait de "Une cosmologie de monstres" un roman très touchant car d'une très grande tristesse, de la première phrase à la dernière page. Hamill réussit à faire ressentir au lecteur le froid existentiel qui accompagne la révélation de l'insignifiance de l'humanité. Simplement, il le fait d'une façon littérairement satisfaisante, et y ajoute l'amour qui amplifie les sentiments, accroît donc le chagrin, mais offre aussi un maigre espoir de salut.

En dépit d'un tout petit bout de too much au milieu – les séquences aériennes –, et qu'on connaisse ou pas Lovecraft, "Une cosmologie de monstres" est un roman à lire absolument – en écoutant Gloomy Sunday en boucle.

Une cosmologie de monstres, Shaun Hamill

samedi 17 août 2019

L'enfance attribuée - David Marusek


2092. Sam Harger est un artiste/designer à la mode. Il rencontre un peu par hasard Eleanor Starke, une politicienne en ascension rapide. Les deux tombent amoureux, cohabitent (kind of), et finissent par se marier. Eleanor obtient aussi une énorme promotion. Puis le couple se voit attribuer, sans l'avoir demandé, un permis de conception, le sésame rarissime délivré seulement à quelques milliers de personnes par an qui permet de concevoir (on devrait dire designer) un enfant. Une grande joie mêlée d'inquiétude les assaille devant cette bonne fortune inattendue qui pourrait cacher la manœuvre tordue d'un adversaire politique d'Eleanor.
Bingo : à l'élation succède pour Sam une chute inarrêtable vers le monde des parias sociaux, les Altérés.

Dans "L'enfance attribuée", Marusek raconte l'histoire tragique de Sam, victime sans doute d'un complot politique visant sa femme, dans un monde technocontrôlé qui terrifierait tout auteur écrivant plus que de la SF. L'auteur décrit longuement son monde. Le world building est impressionnant, et plutôt visionnaire si on considère que la novella a été écrite en 1995.

Sam et Eleanor font partie d'une hyperclasse dont la vie est facile et agréable. Dotés d'assistants numériques intégrés qui gèrent leur vie et génèrent une réalité virtuelle partagée permettant par exemple de se réunir, déjeuner, partager des moments intimes ou festifs sans être physiquement dans le même lieu, servis par des clones aux noms génériques, assurés d'une longévité presque illimitée (d'où la régulation des naissances) par des nanotraitements de réjuvénation aux limites encore à déterminer, ils se déplacent d'un bout à l'autre du monde et pourraient, s'ils le souhaitaient, s'installer dans l'une des implantations spatiales dont s'est dotée l'humanité.

Pour protéger ce paradis (d'enfer) contre toutes les menaces (car à grande technologie, grande menace potentielle), les villes sont sous Canopées et l'impitoyable Milice veille. Contrôlant sans cesse et de façon très intrusive les citoyens, elle est, comme Judge Dredd, la Loi. Tomber dans ses griffes signifie la mort ou l'Altération – les condamnés subissent un traitement qui les transforme en loques puantes et souffreteuses sur lesquels plus aucun traitement rejuv. ne pourra être effectué puis toute trace génétique et juridique de leur existence est effacée de l'environnement (la méthode Ministère de la Vérité en mieux).
C'est ce qui arrive à Sam qui perd donc dans le même mouvement son droit à la paternité et toute existence sociale. Seul l'amour qu'Eleanor continue à éprouver lui permet de conserver un simulacre de son ancienne vie. Piètre ersatz.

Débarqué sans ménagement ni appel possible du « paquebot géant en route pour les rivages de l’immortalité », Sam n'aura plus qu'une durée de vie normale donc comparativement brève. Ce n'est pas de mourir qui est ennuyeux, c'est d'être le seul idiot à la faire alors que les autres perdurent. Et aucune Death ici pour relativiser le désespoir de Sam en lui disant : « You get what anyone gets ... you get a lifetime », on est plutôt dans le « Life is hard and then you die » de It's Immaterial.

Well. "L'enfance attribuée" sert de début au Un Paradis d'enfer de l'auteur. En relisant ma chronique de l'époque, je me dis que je vois dans ces juvenilia les mêmes qualités et défauts. Le world-building impressionnant de Marusek y est mis au service d'une intrigue en chantier.
Néanmoins, le texte étant ici plus court, il ne donne pas le temps de s'exaspérer. On le parcourt comme une balade, un peu émerveillé par tout ce qu'on y voit. Et on profite avec plaisir d'un humour, d'un ton, d'une légèreté, et de scènes (le mariage par exemple) qui rappellent L'écume des jours de Boris Vian ; même le malheur qui s'abat sur le beau petit couple fait écho au roman du drolatique français.

"L'enfance attribuée" propose donc un petit moment sympa, pétillant mais court en bouche.

L'enfance attribuée, David Marusek

Acadie - Dave Hutchinson


Futur. Espace. On n'en sait pas plus, si ce n'est que les protagonistes de la novella "Acadie" – de Dave Hutchinson – viennent originellement de la Terre.

L'histoire s'ouvre sur le réveil de Duke. Duke vient d'avoir 150 ans et il a une bonne gueule de bois. Pas de temps pour un hair of the dog, il y a une urgence et Duke doit la gérer.
Car Duke est président. De quoi et pourquoi ? Venons-y !

Duke vit dans la Colonie – qu'il préside, nous l'avons déjà dit. La Colonie est un ensemble d’habitats spatiaux fondés il y a des siècles par Isabel Potter, génie scientifique à défaut d'être éthique qui, d'abord aux USA puis en Chine après son exil forcé d'un pays devenu théocratique, poussa plus loin que tout le monde les recherches en ingénierie génétique – une sorte de CRISPR fait femme. Menacée d'enlèvement par un commando des SEALS venu des USA, Potter réussit à fuir avec l'aide de ses doctorants – des disciples – en détournant un vaisseau arche de colonisation chargé de 40000 colons en stase qui lui servirent de boucliers humains.

Depuis, Potter et sa coterie – comprenant aussi la plupart des ex futurs colons – vivent cachés dans l'espace, au sein de la petite société qu'ils se sont créés. Les manipulations génétiques n'ont jamais cessé, on croise donc dans la Colonie des Fondateurs affublés de corps de super-héros, d'elfes, de vampires, voire de Vil Coyote. On n'est pas très sérieux dans la Colonie, même si on abrite aussi un groupe de Super-intelligents qui ont développé une technologie de voyage FTL totalement inédite. Et même si, surtout, on vit derrière la « ligne d'alerte », un système de surveillance et de protection constitué de millions de micro-satellites, machines de Von Neumann destinées à empêcher toute approche par les myriades de sondes lancées tous azimuts par la Terre afin de retrouver des fuyards à qui elle n'a jamais pardonné.

Voilà de quoi Duke est président. Et pourquoi l'est-il ? Parce qu'il était celui qui voulait le moins du poste. Les libertaires de la Colonie mettant ainsi en application la sagesse attribuée à Platon : « Il ne faut pas donner le pouvoir à ceux qui le veulent » devenu depuis le principe de Jon Snow tel qu'énoncé par Tyrion Lannister.

Et voilà qu'un idiot, alors que la règle première est la discrétion, abat une sonde de passage. D'où réveil de Duke, alerte, réunion des hautes autorités, décision à prendre vite.
La sonde dispose-t-elle d'une technologie inconnue qui lui aurait permis de franchir la ligne d'alerte ? A-t-elle eu le temps de transmettre ? Sa destruction même signe-t-elle la présence de la Colonie ?
Confrontés à ces questions, Duke et la fondatrice Isabel Potter décident d'évacuer la Colonie vers d'autres cieux. L'opération, d'une durée complète de 8 mois, réussira-t-elle avant l'arrivée des forces terriennes ?

Non content de rejouer la querelle Edeniste/Adamiste dans l'espace, Hutchinson – qui s'y connaît en société fracturée – propose une novella amusante qui se lit comme un divertissement estival.
L'écriture est simple, le rythme rapide, le ton volontairement sarcastique et décalé. On suit avec amusement un attachant Duke (Dude?) qui, dans le contexte, fait irrésistiblement penser au Zaphod Beeblebrox de H2G2. Et on finit par se cogner la tête sur un twist énorme qui rend la potion aigre-douce. De quoi passer une agréable soirée.

Acadie, Dave Hutchinson

L'avis de Feyd Rautha

vendredi 16 août 2019

Aurora VF - Kim Stanley Robinson


Pas exempt de défauts, ce roman m'a néanmoins emmené dans un passionnant voyage.
Il sort en VF. Je le conseille aux amateurs d'épopée.

Aurora, Kim Stanley Robinson

Abimagique - Lucius Shepard


Le nom de Lucius Shepard m'évoque toujours une moiteur, une magie naturelle, des images de végétation luxuriante. Et, de fait, avec la novella "Abimagique" – publiée en UHL au Bélial dans une traduction de JD Brèque – je n'ai pas été déçu.

Seattle, 2004. Carl (ce n'est pas son vrai nom) séduit/est séduit par Abimagique (diminutif Abi), une fille mystérieuse, végan, lookée gothique, et ronde comme une statue antique ou comme ces déesses préhistoriques de la fécondité dont on retrouve quantité de statues. La jeune femme travaille comme masseuse, a peu de relations, on n'en sait guère plus au début.
Vite, Carl s'installe dans la maison d'Abi, une espèce d'antre new age odorante qui fleure le mysticisme de pacotille. Commence alors pour lui une aventure étrange sur laquelle ne sera jamais posée d'explication définitive.

Abi est – peut-on dire – une ogresse. Physiquement bien sûr – si ronde qu'elle provoque les railleries du seul vrai ami de Carl, et qui de ce fait ne le restera pas longtemps –, mais spirituellement aussi. Sexuellement, mentalement, elle domine Carl, le place dans un état de sujétion dans lequel, à de rares sursauts près, il est agi bien plus qu'il n'agit.

Abi se dit convaincue de la fin imminente du monde – une fin planifiée par un dieu haineux qui n'a de cesse de nuire à l'humanité. Abi est au centre d'un réseau de « sorcières tantriques » comme elle qui ont pour projet d'empêcher apocalypse. Pour cela un rituel est nécessaire, un rituel qui nécessite un partenaire, Carl dans le cas présent. Car l'énergie du rituel vient de l'orgasme, un (des) orgasme(s) sans équivalent, comme seule Abi et ses alliés peuvent en provoquer. C'est cette énergie – que Wilhelm Reich aurait appelée Orgone – que « mine » Abi en amenant Carl au bout du lâcher prise sexuel. C'est cette énergie qui seule est assez puissante, primordiale, et humaine, pour déclencher le processus permettant à Abi (et à ses alliés dont on dit que deux seraient des anges déchus) d'empêcher la destruction du monde. Ce sont le désir et le sexe qui provoquèrent la chute des Grigori si on en croit le livre d'Enoch ; ce sont le désir et le sexe qui permettront peut-être de sauver l'humanité.

Mais que comprendre à tout ça ? Abi ne se livre jamais – ni au lecteur ni à Carl.
A-t-elle raison ou est-elle une pauvre folle ? D'où sait-elle ce qu’elle dit savoir ? D'où tire-t-elle les techniques qu'elle prétend pouvoir utiliser ? Qui sont ces hommes – précédents partenaires – qui la présentent au choix comme une dangereuse manipulatrice ou comme une véritable sainte ? Quelle part de vérité détiennent-ils ?
Et quelle est la source de l'influence sans cesse grandissante d'Abi sur Carl ? Le domine-t-elle grâce à de mystérieux pouvoirs magiques ? Ou est-ce simplement l'amour de Carl qui s'exprime dans la confiance qu'il accorde à Abi ? Un amour qui semble partagé à la fin et qui coûtera cher à la jeune femme.

Ici, la narration à la deuxième personne assure le bon niveau d'incertitude. On n'est ni dans la première personne qui nous dirait ce que sait et pense Carl, ni dans une troisième personne qui nous dirait ce qui est. On erre quelque part entre réalité objective et perception subjective, comme Carl sans doute, comme Abi peut-être.
Le voyage hallucinatoire et à huis largement clos d'un Carl sous influence évoque fortement celui de Rosemary dans le film Rosemary's Baby. A l'inverse du film, rien n'est vraiment éclairé par la fin ; Carl doit de nouveau faire confiance (c'est à dire accorder sa foi – qui ne nécessite pas de preuve), et le lecteur peut interpréter les événements comme il le souhaite, en fonction de son appréhension de ceux-ci.

Moite, sexuelle, dérangeante voire déstabilisante, "Abimagique" est le « show, don't tell » ultime en ceci que ce qu'il montre – comme à travers un rêve éveillé – ne suffit pas à se faire une idée définitive. Il faudra alors croire, comme Carl à la fin, comme le fera chaque lecteur quand il choisira l’interprétation qui lui parle le plus. "Abimagique" est une novella qui ravira ceux qui n'ont pas besoin de preuves pour croire, ceux – à contrario de l’apôtre Thomas – dont Jésus disait : « Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! ».

Abimagique, Lucius Shepard

L'avis d'Apophis et celui de Feyd Rautha

jeudi 15 août 2019

Falling in Love with Hominids - Nalo Hopkinson


Nalo Hopkinson est une Canadienne originaire de la Jamaïque, trop peu connue en France. Elle a pourtant déjà obtenu une liste assez impressionnante de Prix, parmi lesquels un John Campbell et un World Fantasy. "Falling in Love with Hominids" (titre hommage à Cordwainer Smith) est un recueil de 18 nouvelles écrites entre 2002 et 2015.

Née à la Jamaïque, élevée au Guyana et à Trinidad avant de déménager au Canada à l'âge de 16 ans puis de s'installer en Californie 35 ans plus tard, Hopkinson – dont la culture familiale est toute de littérature – est le réceptacle de quantité de cultures différentes et ça apparaît clairement dans ses textes ; c'est le substrat stable de sa fiction. Ce qui a évolué, en revanche, c'est elle et sa vision du monde, de l'adolescente dépressive et écorchée vive à la femme apaisée et souriante d'aujourd'hui. Si Hopkinson a toujours autant conscience des injustices et des inégalités du monde, elle a acquis peu à peu la certitude qu'on peut les aplanir en agissant, qu'on peut rendre le monde un peu meilleur, qu'on ne peut ni tout régler ni tout arranger mais qu'on peut faire sa part, si petite soit-elle. Elle a appris à aimer les Humains, et s'est ainsi réconciliée avec le monde.

C'est donc, de la SF au fantastique en passant par le post-apo, une voix originale que nous découvrons ici. Une voix multiculturelle et résolument positive, une voix militante et volontairement optimiste, pleine de tendresse pour ses personnages, proche de l'animisme parfois, pleine de magie souvent, et toujours attachée aux humains et à la nature qui leur sert d'écrin.
Une voix aussi qui inclut le fantastique au cœur même du quotidien sans avoir l'air d'y toucher, ou désoriente son lecteur avec des révélations successives qui changent le sens même de l'histoire qu'il lit.

Commençons par le post-apo qui ouvre le recueil. The Easthound raconte l'histoire terrifiante et triste d'enfants tentant de survivre à un monde dans lequel les adultes se sont changés en monstres sanguinaires. Problème : tout enfant est un adulte en devenir.

On lira aussi deux histoires de fantômes.
Left foot, right foot est un récit à la limite du weird, le lamento d'une sœur pour sa sœur perdue, un texte de culpabilité et d'expiation. Old habits nous en dit plus sur la vie post-mortem des fantômes, sur les vieilles habitudes qui ne meurent pas, sur le désir de sensations qui devient plus fort que tout. C'est à la fois drôle et émouvant.

On croisera aussi d'étonnants animaux, que ce soit dans le par ailleurs très prosaïque Emily Breakfast, l'hallucinant Herbal dans lequel un éléphant – je n'en dis pas plus –, le plus quelconque (et de commande) Snow Day avec sa surprenante ménagerie.

Et on n'oubliera pas les plantes ou les femmes-plantes primordiales.
Dans The smile on the face où une fille que tous moquent car elle est trop grosse libère son pouvoir et découvre l'amour lors d'une soirée qui oscille entre rêve et cauchemar. Dans un Délicious Monster plein d'amour, de dieux, et de créatures magiques. Dans Whose upward flight I love où des arbres échappent à l'hiver et aux hommes en prenant leur envol. Enfin, des fruits merveilleux sont présentés dans Men sell not such in any town.

A raggy dog, a shaggy dog est une histoire moite et dérangeante de passion pour les orchidées, de rats, et de parties génitales (oui). Limite weird. Une histoire de folie et de destruction, de passion destructrice donc. Dans le même ton meurtrier, Blushing réécrit de manière surprenante l'histoire de Barbe-Bleue.
Alors que A young candy daughter n'est que bonté, de cette bonté qu'exprime parfois les enfants et qui les pousse à une générosité extrême. Un conte de Noël vraiment miraculeux.

Message in a bottle est une surprenante et maîtrisée histoire SF de voyage dans le temps et de manipulation génétique vue à travers les yeux d'un contemporain qui découvre peu à peu à quel point les humains du futur seront différents de nous.

Hopkinson livre aussi deux adaptations.
Shift est une Tempête qui donne le premier rôle aux outsiders, décentre la vision traditionnelle que Shalespeare a donné de cette histoire, et aborde des questions de race, de pouvoir, d'identité, et d'empowerment. Ours is the prettiest livre une version diversitaire du monde de Bordertown. Ne connaissant ps l'original, j'ai eu du mal à accrocher.

Pas grand chose à dire sur la fille volante de Flying Lessons. On préférera la puissante magie des esclaves évadés « marooned » du très caribéen Soul Case.

Un recueil à lire, pour son ton, ses thèmes, son casual merveilleux.

Falling in Love with Hominids, Nalo Hopkinson

dimanche 4 août 2019

Jentayu 10 L'avenir


Jentayu – du nom de l'oiseau mythologique hindou – est un éditeur français qui s'est donné pour objet de faire connaître en France les « Voix d'Asie » dans leur diversité.
Un site, deux à quatre livres de tous types par an, et une revue bisannuelle dont le dernier numéro – le 10 – est consacré à L'avenir.
Or, The Future is my Business Model. Alors, allons-y voir. Plongeons dans une Asie contemporaine qui dit ce qui lui paraît nécessaire.

Sous une très jolie couverture de Hsu Hui-lan, on trouve un peu plus de 200 pages de nouvelles, extraits, poèmes, et même des cyanotypes (de Harikrishna Katragadda). L'avenir y est souvent inquiétant, entre catastrophe écologique, épuisement des ressources, et humanité devenue incertaine. Il est plus noir que rose ; difficile de le voir autrement.

En feuilletant la revue, tout intéresse, car tout est nouveau, dans la forme comme dans le ton. Là-bas et ici les problèmes sont globalement les mêmes, mais les prismes pour les voir et les langues pour les dire différent.

Brève revue des nouvelles (en notant que des suppléments nombreux au rédactionnel papier sont présents sur le site) :

Notre avenir, de Chart Korbjitti, est une courte histoire dont les héros sont des enfants et les armes avec lesquelles ils jouent. Tu sais, lecteur, que je suis allergique aux enfants. Donc.
Mais toi, tu apprécieras peut-être cette histoire qui dit l'amour des enfants pour les armes, la mort, la destruction. Et par extension ce que ça te montrera de l'espèce humaine. On dit toujours des enfants qu'ils sont l'avenir, mais l'avenir n'est pas forcément beau.

La ville de verre, de Chang Hui-ching, dit une vie future sous dôme. Mouais.

Steaks en série, de la singapourienne Vina Jie-Min Prasad, est un petit bijou ironique qui amuse et inquiète avec l'histoire de deux jeunes femmes hautes en couleurs qui impriment de la viande de contrebande et naviguent en eaux troubles. Punk, percutant, entre polar hongkongais et film de Tarentino mâtiné de food printer.

Le laisseriez-vous boire le vent ?, de la malaisienne Saras Manikam, est une émouvante imploration qui dit l'amour et l'effroi prospectif que suscitent chez des parents un enfant lourdement handicapé. Un texte profondément personnel.

La Terre sous nos pieds, de Pan Haitian, tente le décalage humoristique mais est malheureusement bien trop prévisible.

Je viens de l'horizon, de Hang Achariya, est assez anecdotique.

La voie de la liberté, de la chinoise Tang Fei, est une brillante histoire post-apocalyptique dans laquelle la claustration comme moyen de survie finit, les décennies passant, par empêcher toute évolution et tout retour vers le reste de l'humanité. La famille comme bulle protectrice et comme mur qui isole. Un texte qui peut se lire à plusieurs niveaux – politiques notamment – et qui est écrit de fort belle manière. Il y a une vraie plume ici. A suivre.

Archipel, de l'indien Anil Menon, est une bonne histoire transhumaniste d'implants cérébraux, de consciences partagées, de communautés sensorielles. Elle montre le sentiment de supériorité qu'on peut éprouver quand on en est, mais aussi et surtout l'amour qu'on peut éprouver même pour celui qui  n'a pas sauté le pas de l’augmentation, l'amour donc dans sa part incompréhensible et primordiale.

Le cobra, du turkmène Ak Welsapar, est un extrait de roman. Hélas ! Faudra se procurer le reste.
Farce communistotalitaire hilarante, on y voit les premiers temps frénétiques du nouveau pouvoir en place, entre mort subite et simultanée de tous les habitants de l'Impasse du Communisme et installation du Conseil Populaire qui validera les décisions de Monsieur le Camarade Président (« Monsieur, parce qu'il de bon ton de s'occidentaliser, Camarade, parce qu'il s'agit d'un ex-dirigeant communiste, Président, parce qu'il se pare de tous les atours d'une démocratie »). On s'y croirait chez Kusturica.
Ak Welsapar vit en exil, ça n'étonnera pas.

IT84, de Zhang Xinxin, ne convainc pas, en raison d'une écriture pataude. Et puis Orwell, franchement, y'en a marre !

Enfin, La marche nocturne du dragon-cheval, de la chinoise Xia Jia, traduit par l'ami Gwennaël Gaffric, est un joli texte post-humaniste et poétique qui dit l'amitié entre le légendaire Dragon-cheval et une petite chauve-souris. La beauté de l'écriture de Xia Jia, déjà vue dans d'autres textes, s'y exprime encore une fois ici.
C'est un texte écrit spécialement pour Nantes et ses machines ; il y est fait explicitement référence.

En résumé, tout est à voir car tout étonne. Quelques auteurs sont imho à suivre plus particulièrement, Vina Jie-Min Prasad, Tang Fei, Anil Menon, Ak Welsapar, Xia Jia.

Jentayu 10, L'avenir

samedi 3 août 2019

AfroSF v3 - Anthologie


Quelques mots sur le recueil "AfroSF v3".
Pourquoi avoir acheté le 3 ?
Pour le thème : L'espace (afin de voir en quoi l'AfroSF peut être singulière quand elle quitte le plancher des vaches). Et en négligeant le risque d'un troisième recueil avec ce que ça peut (ou pas) comporter de fonds de cuve.
A l'arrivée, l'impression est mitigée.

A contrario des deux premiers AfroSF qui comptaient de vrais grands noms dans ses pages, "AfroSF v3" est plus modeste dans son casting (du moins en terme de notoriété internationale).

On y trouve douze nouvelles de longueurs et de qualités variables.
On y voyage dans le système solaire, parfois au-delà, certaines fois FTL, d'autres fois dans des Cosmic Ark.
Les  textes baignent dans une ambiance africaine. Des noms, des lieux, certaines références à la tradition, des extraits de chansons. Mais, de fait, hormis l'ambiance, on ne trouve que peu de récits qui tirent partie de la culture africaine pour se différencier significativement. Le cadre spatial coupe les récits du topos africain et de ses particularités socio-historiques. Trop de ces histoires sont des histoires de SF assez classique avec des gens qui portent des noms d’origine africaine et dont les descriptions nous disent qu'ils sont noirs. Si cela permet à des auteurs africains d'être publiés et si cela permet à des lecteurs africains de se sentir représentés, alors, magnifique. Mais l'intérêt, hors identitaire, est limité. Rien de commun avec ce que des auteurs comme Nnedi Okorafor, Tade Thompson, Deji Bryce Olukotun, ou Marlon James entre autres font de ce matériau culturel.

Second problème, la qualité des textes est globalement moyenne. Ecriture ou narration déçoivent parfois, ceci sans même tenir compte d'une approche qui fait quelquefois involontairement Age d'Or. Quelques-uns se détachent néanmoins :

Njuzu, de TL Huchu, est un joli texte, touchant, sur un deuil douloureux à vivre alors qu'on est tiraillé entre la tradition intériorisée et la modernité objective dans laquelle on vit sur Céres.

The Girl who stared at Mars, de Cristy Zinn, est intéressante – sans être exceptionnelle – par les secrets et les non-dits qu'elle met à jour durant le trajet d'une petite équipe de colons vers Mars.

The Luminal Frontier, de Biram Mboob ramène l'esclavage sur le devant de la scène. Il laisse envisager un empire spatial futur fondé sur l’esclavage et dit la nécessité de témoigner pour lutter contre. Il pose, sans la citer ni la rendre explicite ce qui en limite l'impact, la question de l'utilité sociale globale. Problème 2 : la technologie mise en œuvre rend le texte à la fois confus et narrativement paresseux.

The Far Side, de Gabrielle Muwanga, est un très joli texte dans lequel un père risque tout pour permettre à sa fille, en dépit de son handicap de santé, de fuir une Terre en déliquescence pour s'installer dans une colonie lunaire.

Avec Drift-Flux, de Wole Talabi, on rejoue le conflit Edenistes/Adamistes dans l'espace avec l'ajout très temps-trumpien du sentiment de déclassement racial et de la rancune qui l'accompagne. Moyennement crédible mais sympa.

Enfin, le très original Ogotemmeli’s Song de Mame Bougouma Diene décrit un système solaire dominé par la Chine, une exploitation sans limite du continent africain par celle-ci, un ou des génocides, puis une revanche qui ramène les exilés, fait renaître le continent, et offre un espoir d’apaisement. Combats spatiaux, élémentaires, entités post-humaines, destruction de planètes, c'est très graphique et très prenant.

Le reste...
J'essaierai, si j'ai le temps, le tome 1, histoire de voir si les meilleurs textes ont été retenus en premier.

AfroSF v3, Anthologie AfroSF