dimanche 25 août 2019

Wanderers - Chuck Wendig


USA, maintenant, bientôt.

Maker's Bell, Pennsylvanie. Nessie, une toute jeune fille quitte la ferme familiale dans un état de « somnambulisme » que rien ne peut rompre. Sa sœur, Shana, qui prend soin d'elle depuis que leur mère a mystérieusement disparu, deux ans auparavant, la cherche, panique, finit par la trouver sur la route en train de marcher vers une destination inconnue. Impossible à arrêter, impossible à réveiller, même l'aide du père des filles sera insuffisante. A Ness se joint un homme, puis une femme, dans le même état.
Shana et son père ne peuvent que suivre, à pied d'abord, puis en voiture quand ils réalisent que l'affaire risque de durer (de fait elle durera plusieurs mois). D'autant qu'on ne peut arrêter les marcheurs – une immobilisation forcée entraîne des convulsions qui culminent en explosion, mortelle pour le marcheur et très dangereuse pour l'entourage immédiat, le second marcheur en fera une tragique démonstration –, et qu'ils semblent immunisés contre la faim, la soif, les prélèvements sanguins ou autres. De vrais petits robots en marche vers une destination inconnue.

L'affaire locale devient vite nationale car les marcheurs ne cessent de marcher ni leur nombre d'augmenter. Combien marcheront finalement ? Vers où ? Et surtout, comment expliquer ce phénomène ? Est-il une menace ? Ou le signe de temps nouveaux à venir ?

Le CDC, le Homeland Security, le FBI, sans oublier religion ni politique, entrent dans la danse et, si on ajoute à tout ce monde les familles des marcheurs qui les suivent, désespérés, c'est finalement une vraie caravane, un « troupeau », qui traverse les USA d'une côte à l'autre. Un groupe désuni dont les intérêts divergent, un groupe menacé par des prêcheurs de haine, un groupe dont le but et le sens échappent à la raison alors qu'autour de lui – et corrélativement – c'est le monde entier qui s'écroule progressivement. Vers l'extinction de l'humanité peut-être.

Avec "Wanderers", Chuck Wendig signe un thriller d'anticipation long et détaillé. Un Fléau-like – King est d'ailleurs une ou deux fois cité – en moins bon.

Côté plus d'abord :

Wendig mêle dans "Wanderers" les préoccupations contemporaines sur le réchauffement climatique, les pandémies, les IA, les populismes et suprémacismes bigots, notamment américains. Il est, en ce sens, parfaitement actuel. Et ces thèmes importants ne sont pas un simple background, ils servent vraiment le récit. Il pose même une vraie question environnementale que je ne dévoilerai pas ici.

Wendig livre une vision aussi réaliste que glaçante d'une société américaine en pleine décomposition, gagnée par la peur de la perte de la suprématie blanche. Il montre les milices armées, la violence extrême de discours politiques qui rappellent ceux de la campagne Trump contre Clinton, le cynisme de milliardaires amoraux qui jouent la proximité avec un peuple désorienté et passionné d'armes de guerre.

Il crée un personnage de médecin-expert du CdC plutôt intéressant, un Sherlock Holmes en mission qui rappelle vraiment par sa personnalité le Jim Holden de The Expanse.

Il déroule tranquillement son histoire avec des fausses pistes, des twists, et des révélations qui arrivent à un rythme régulier sans jamais être trop rapide.

Wendig décrit joliment, même si parfois trop, un peu comme King.

Côté moins ensuite :

Une Shana en colère pendant 850 pages, ce qui finit par lasser.

Un personnage d'archennemi, chef de milice armé, qui, à force d'outrance, devient caricatural et perd en crédibilité.

Des personnages secondaires nombreux mais assez peu travaillés.

Quelques coïncidences dérangeantes (tu sais, lecteur, que j'ai horreur de ça) et des personnages ou des situations qui ne servent pas à grand chose (exemples : l'homosexualité cachée de la rock star ou l'élection du populiste) ; tous les fusils ne sont pas de Tchekhov dans ce roman.

Des situations convenues et attendues dans un roman qui veut être LE roman important de l'année car il traite TOUS les problèmes importants du moment.
De fait, beaucoup semble cookie-cutter.
Le brillant médecin insoumis. La chef inflexible. La jeune fille rebelle et enragée. La rock star qui ne parle que drogue et biture. Le pasteur qui perd la foi. Le méchant qui survit assez pour pouvoir revenir pour le final. Le couple qui se forme (en un mois et dans un contexte qui ne se prête guère à la romance), la trahison, la réconciliation, l'autre couple qui se forme, la grossesse, le malheur ensuite. Le tout, dès qu'il s'agit d'amour ou de sexe, dans un langage SFW (voire nunuche, exemple : I am very fond of sex and will miss it greatly.” “Would you believe I haven’t had much of it?” Benji said. “I would not believe that. You’re too good at it. Either you’ve had considerable practice, or you’ve an ingrained talent.) alors même que la langue est NSFW lorsque s’expriment les miliciens par exemple.

Des références pop culture à la mode (qui nécessiteront des notes de bas de page dans trente ans).

De longs infodumps – médicaux notamment – qui ne font pas naturels dans les conversations.

Et surtout, une sorte de bullshit d'intrication temporelle quantique qui permet à des informations capitales de transiter entre deux époques. Bien pratique.

Le tout fait roman d'artisan, de faiseur, mais pas d'artiste. Un roman fait pour être réussi et obtenir de bonnes reviews presse.
Avec des ficelles, qui marchent et qui font tourner les pages, mais des ficelles visibles quand même (du genre qui énerve, comme ces chewing-gums qu'on trouve aux caisses des supermarchés).
Trop américain sûrement aussi pour un lectorat français. Trop centré sur la violence politique américaine – au point qu'on ne parle guère du reste du monde si ce n'est de l'Afrique et de son Ebola. On peut comprendre le souci de Wendig mais, moins que lui, l'avoir incorporé.
Et là où King, après s'être débarrassé de presque toute l'humanité dès le début du Fléau, offrait à l'humanité survivante une apocalypse supplémentaire et un archdevil à combattre, ici, la volonté de parler de choses sérieuses rend le tout trop mundane et fait de "Wanderers" un roman finalement décevant même s'il n'est pas désagréable à lire.

Wanderers, Chuck Wendig

samedi 24 août 2019

L'incivilité des fantômes - Rivers Solomon VF


Sortie très bientôt aux Forges de Vulcain de "L'incivilité des fantômes", le premier roman de Rivers Solomon.

Ce texte très intéressant était chroniqué en VO en 2017. On peut lire la chronique en cliquant ici.
Je conseille, après, de lire le livre, dès qu'il sera arrivé en librairie.

L'incivilité des fantômes, Rivers Solomon

lundi 19 août 2019

The Gurkha and the Lord of Tuesday - Saad Z. Hossain


Himalaya, futur indéfini.
Melek Ahmar, Lord of Mars, Red King, Lord of Tuesday, Most August Rajah of Djinn, se réveille et se libère du sarcophage runique qui le tenait emprisonné depuis des millénaires. Temps et érosion ont fait leur oeuvre ; rien n'est éternel, si ce n'est Melek Ahmar et les siens. Encore faible, désireux de retourner vers un monde à reconquérir, Melek rencontre, dans la montagne, Bhan Gurung, un solitaire qui vit en ermite et fut soldat dans une première vie. Ensemble ils prennent la direction de Katmandou, dans un monde qui ne ressemble plus du tout à celui qu'arpenta Melek.

Pollution et nanites ont ravagé la Terre et décimé l'humanité. A la surface du globe quelques villes subsistent, dont Katmandou. Gouvernée depuis 20 ans par Karma, une IA surpuissante mais non sentiente, la ville est devenue une sorte de paradis post-politique dans lequel l’administration des choses à succédé au gouvernement des hommes. Grâce aux nanotechs et aux capacités de calcul incommensurables de Karma, la ville fournit à tous la « base » : nourriture, boisson, logement, vêtements. Pour le superflu, il faut se rendre utile de quelques manière que ce soit à la communauté, chaque crédit obtenu de la sorte étant ensuite échangeable sur un marché des crédits qui obéit strictement aux lois de l'offre et de la demande. Ceux qui ne produisent rien sont des « zéros », nommés ainsi en raison de montant de leur crédit ; ils vivent de la « base », sans plus.

Dans le paradis post-travail qu'est Katmandou, Karma est une déesse tutélaire bienveillante. Elle ne juge pas et n'a pas d’opinion. Elle fournit à tous le minimum puis évalue et applique le prix des choses en pur commissaire-priseur walrasien. Sa seule fonction est de maximiser à chaque instant l'utilité globale de la société.

Si ce monde peut évoquer en partie celui du Dans la dèche au royaume enchanté de Cory Doctorow, il faut néanmoins y ajouter quelques éléments.
D'abord, chaque citoyen est doté de deux systèmes implantés dans le corps. D'une part un Echo qui permet, grosso modo, de se connecter à la Virtualité. D'autre part un PMD qui assure une santé optimale à son porteur en traitant en temps réel les agressions.
Le PMD a une autre fonction. Libérant des nanites autour de son porteur, il purge l'air de tous ses composés toxiques naturels ou artificiels. Insuffisant seul pour créer une zone saine, il permet d’atteindre en synergie, si suffisamment de citoyens vivent dans un espace donné, le tipping point au-delà duquel un espace sain est généré dans lequel vivre sans craindre pollution ni nanites. D'où les regroupements en villes ou grandes communautés – qui ne doivent néanmoins pas devenir trop grandes, l'homéostasie est subtile.
Ensuite, la ville est sous contrôle permanent de Karma, qui est omnisciente en plus d'être quasi omnipotente.

A Katmandou, c'est le bonheur, on est en sécurité, on mange à sa faim, on reçoit en fonction de ses mérites. A l'extérieur c'est autre chose ; mais qu'importe quand on a la chance de vivre à Katmandou.
L'arrivée des deux non implantés dans la ville va ouvrir une ère de désordre et mettre à jour d'ignobles secrets. Car Melek veut régner – ou à défaut détruire –, car Gurung a une vengeance à accomplir ; et que Karma ne peut tolérer ni l'un ni l'autre de ces projets.

Avec "The Gurkha and the Lord of Tuesday", Saad Z. Hossain signe une novella exaltante dans le ton un peu fou de son Escape from Baghdad.

Mêlant SF environnementale, SF post-travail, fantasy, et enquête policière, dans une histoire rythmée et souvent drôle, il réussit à dire une histoire captivante – picaresque même – tout en pointant les travers de l'humanité et les non-dits des réflexions survivalistes.

Il y réussit grâce à des personnages bien campés. Melek, qui a connu Homère, Horus, et j'en passe, est un djinn versatile, anachronique, querelleur, imbu de lui-même, aussi imprévisible que la foudre. Gurung est le taciturne dont on voit bien que la vie entière est tirée par un irrépressible désir et qu'il ne reculera devant rien pour le réaliser. A ces deux figures s'ajoutent celles de Hamilcar Pande, un « enquêteur » obstiné et intègre, tenace comme un Colombo local, du colonel Shakia, combattante courageuse et indépendante, du richissime et incroyablement cynique Doje, ainsi que d'une jeune djinn irrespectueuse. Sans oublier Karma bien sûr, qui jongle entre les probabilités.

Il y réussit aussi grâce à une histoire, pleine de bruit et de fureur, mais aussi d’humour et de sens, qui ne révèle que lentement ses tenants et aboutissants, au fil d'une enquête qui mettra à jour une indicible vérité.

"The Gurkha and the Lord of Tuesday" est une novella enlevée, amusante, terrifiante par moments. Un vrai bon moment de lecture de la part d'un auteur qui sait ce que divertir intelligemment veut dire.

The Gurkha and the Lord of Tuesday, Saad Z. Hossain

dimanche 18 août 2019

Une cosmologie de monstres - Shaun Hamill


"Une cosmologie de monstres" est le premier roman de Shaun Hamill. Et il est foutrement réussi.

"Une cosmologie de monstres" est l'histoire, de 1968 à aujourd'hui, d'une famille américaine banale dans sa structure mais pas dans ses tribulations.

Dans la famille Turner il y a le père, Harry. Un geek, issu d'une famille frappée par le malheur, doublé d'un fan de Lovecraft empli de rêves fantastiques.
Margaret est la mère. Fille de parents ruinés ou presque, elle a choisi, après avoir planté ses études, le renversant Harry contre le financièrement rassurant Pierce. Un vrai mariage d'amour.
Le couple a trois enfants. Dans l'ordre : deux filles, Sidney et Eunice,  puis un fils, Noah. Sidney, belle et gracieuse, joue et danse, elle possède une empathie puissante et sait quand on lui ment. Eunice est intellectuellement surdouée, incertaine d'elle-même, elle imagine et écrit. Noah, essentiellement, ressemble à son père, un père qu'il n'a pas connu.
Car oui, comme dans toutes les familles, il se passe des choses dans la famille Turner. Les gens vont et viennent, leurs états mentaux et leurs relations réciproques aussi, non-dits et rancœurs se substituent peu à peu aux joies et tendresses.

Les Turner, comme tout le monde, ont aussi des voisins, des collègues, des amis, parfois des amants, qui entrent et sortent de leurs vies et y apportent leur touche.

Je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler. C'est de vies qu'il s'agit et il importe de les découvrir soi-même, au rythme de la lecture, pour avoir une chance de les ressentir.

Un détail néanmoins. Dès le début de la relation entre Harry et Margaret, une forme, une ombre, semble suivre le couple, toujours dans la distance, toujours trop fugace pour être vraiment vue, mais toujours assez proche pour être remarquée. Une ombre qui, en dépit de nombreux dénis, prendra de plus en plus de place dans la vie de la famille. Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, lecteur, qu’il n’en est rêvé dans ta philosophie. Lovecraft le savait. Les Turner le découvriront à leurs dépens.

Stoppons là.

Disons maintenant le plus important. "Une cosmologie de monstres" est l'hommage amoureux de Shaun Hamill à l’œuvre du maître de Providence. L'hommage d'un lecteur qui aime passionnément l’œuvre mais en voit tous les défauts littéraires bien connus.

Il le fait dire à Noah :
« You think that if Lovecraft had been born a few decades later, he might have skipped fiction and spent his life happily writing monster manuals for Dungeons and Dragons. »

Lisons encore Hamill, faisant penser ses personnages :
« She found Lovecraft almost unreadable. The stories had characters inasmuch as there were named people who existed on the page, but they never grew or changed or engaged in any meaningful human interactions. Whenever they spoke, they sounded like anthropomorphized textbooks from alternate dimensions. Most of the stories seemed to be about a single survivor relating the tale of an exploration of some ancient ruin and going mad as he realized that the ruin had been built (and was sometimes still inhabited) by some primordial horror. It was all florid, adjectival language, with nothing approaching the awesome horror and dread of the paintings in Visions of Cthulu.
On the other hand, many of the tales had a compelling sense of dark revelation, the gradual realization by the narrator that the comforting “real world” that humans inhabited was in fact nothing but weak gauze ready to be pulled aside to reveal an abyss of terrors underneath. It was sort of the opposite of Moses and the burning bush, or Paul on the road to Damascus. The same basic idea as religion—the world is not the world—but twisted. »

Et plus loin :
« With a couple of notable exceptions (“The Dunwich Horror,” “The Dreams in the Witch House”), Lovecraft’s heroes never win. They escape most of the time, but survival is a pyrrhic victory, a life lived in cosmic dread, aware of the true nature of the universe and humankind’s place in it. The gospel according to Lovecraft is that human life is a small, transient accident in the cosmos, and it’s only a matter of time until the true powers awaken and either enslave or wipe out humanity. There is no secret weapon or clever solution to reverse the situation. It’s just something that’s going to happen. »

Ce sont ces tics et ces imperfections narratives qu'Hamill veut soigner dans "Une cosmologie de monstres".
Reprenant la structure de récit en flashback, récupérant quelques titres de nouvelles lovecraftiennes pour nommer ses chapitres, s'appuyant sur le rêve et le rêve éveillé, il part de Lovecraft pour le dé(sur)passer.
Il propose donc une réinterprétation complète de la cosmologie lovecraftienne. Il met en scène, entre narration à la première et à la deuxième personne, une famille « normale », des gens avec une vie, bien éloignés des érudits solitaires d'HPL, et développe son histoire sur cinq décennies, ce qui lui donne l’occasion de les faire vraiment évoluer. Il donne à voir des acteurs ambigus, versatiles, capables de sortir du script basique humain/monstre et de franchir le gap. Il laisse entrevoir une possibilité de « victoire », si contestable soit-elle, et de happy end, si aigre-doux soit-il.

Tout cela, Hamill le fait avec la grande maîtrise de qui parvient à faire s'incarner le désespoir existentiel d'HPL. Les héros de Lovecraft comprennent l'horreur cosmique, les Turner la vivent.
L'entropie amoureuse, le vieillissement, les pertes, les difficultés de la vie, même les relations d'amour privilégiées entre enfants délaissés par des parents vaincus, tout affecte, tout dit des malheurs ordinaires si concentrés sur une même famille qu'ils en deviennent extraordinaires.
Chacun garde le secret sur ce qu'il sait ou croit savoir ; trop incroyable pour être dicible. Chacun se drape, au choix, dans le silence, la dépression, l'agressivité, la fuite. Chacun cherche sa solution, sans la trouver vraiment.
Et puis il y a le secret de Noah, bien plus grand que celui de tous les autres, qui fait de lui un « héros » lovecraftien mâtiné de Rip van Winkle et lui permettra de changer en partie le jeu.

Le tout fait de "Une cosmologie de monstres" un roman très touchant car d'une très grande tristesse, de la première phrase à la dernière page. Hamill réussit à faire ressentir au lecteur le froid existentiel qui accompagne la révélation de l'insignifiance de l'humanité. Simplement, il le fait d'une façon littérairement satisfaisante, et y ajoute l'amour qui amplifie les sentiments, accroît donc le chagrin, mais offre aussi un maigre espoir de salut.

En dépit d'un tout petit bout de too much au milieu – les séquences aériennes –, et qu'on connaisse ou pas Lovecraft, "Une cosmologie de monstres" est un roman à lire absolument – en écoutant Gloomy Sunday en boucle.

Une cosmologie de monstres, Shaun Hamill

samedi 17 août 2019

L'enfance attribuée - David Marusek


2092. Sam Harger est un artiste/designer à la mode. Il rencontre un peu par hasard Eleanor Starke, une politicienne en ascension rapide. Les deux tombent amoureux, cohabitent (kind of), et finissent par se marier. Eleanor obtient aussi une énorme promotion. Puis le couple se voit attribuer, sans l'avoir demandé, un permis de conception, le sésame rarissime délivré seulement à quelques milliers de personnes par an qui permet de concevoir (on devrait dire designer) un enfant. Une grande joie mêlée d'inquiétude les assaille devant cette bonne fortune inattendue qui pourrait cacher la manœuvre tordue d'un adversaire politique d'Eleanor.
Bingo : à l'élation succède pour Sam une chute inarrêtable vers le monde des parias sociaux, les Altérés.

Dans "L'enfance attribuée", Marusek raconte l'histoire tragique de Sam, victime sans doute d'un complot politique visant sa femme, dans un monde technocontrôlé qui terrifierait tout auteur écrivant plus que de la SF. L'auteur décrit longuement son monde. Le world building est impressionnant, et plutôt visionnaire si on considère que la novella a été écrite en 1995.

Sam et Eleanor font partie d'une hyperclasse dont la vie est facile et agréable. Dotés d'assistants numériques intégrés qui gèrent leur vie et génèrent une réalité virtuelle partagée permettant par exemple de se réunir, déjeuner, partager des moments intimes ou festifs sans être physiquement dans le même lieu, servis par des clones aux noms génériques, assurés d'une longévité presque illimitée (d'où la régulation des naissances) par des nanotraitements de réjuvénation aux limites encore à déterminer, ils se déplacent d'un bout à l'autre du monde et pourraient, s'ils le souhaitaient, s'installer dans l'une des implantations spatiales dont s'est dotée l'humanité.

Pour protéger ce paradis (d'enfer) contre toutes les menaces (car à grande technologie, grande menace potentielle), les villes sont sous Canopées et l'impitoyable Milice veille. Contrôlant sans cesse et de façon très intrusive les citoyens, elle est, comme Judge Dredd, la Loi. Tomber dans ses griffes signifie la mort ou l'Altération – les condamnés subissent un traitement qui les transforme en loques puantes et souffreteuses sur lesquels plus aucun traitement rejuv. ne pourra être effectué puis toute trace génétique et juridique de leur existence est effacée de l'environnement (la méthode Ministère de la Vérité en mieux).
C'est ce qui arrive à Sam qui perd donc dans le même mouvement son droit à la paternité et toute existence sociale. Seul l'amour qu'Eleanor continue à éprouver lui permet de conserver un simulacre de son ancienne vie. Piètre ersatz.

Débarqué sans ménagement ni appel possible du « paquebot géant en route pour les rivages de l’immortalité », Sam n'aura plus qu'une durée de vie normale donc comparativement brève. Ce n'est pas de mourir qui est ennuyeux, c'est d'être le seul idiot à la faire alors que les autres perdurent. Et aucune Death ici pour relativiser le désespoir de Sam en lui disant : « You get what anyone gets ... you get a lifetime », on est plutôt dans le « Life is hard and then you die » de It's Immaterial.

Well. "L'enfance attribuée" sert de début au Un Paradis d'enfer de l'auteur. En relisant ma chronique de l'époque, je me dis que je vois dans ces juvenilia les mêmes qualités et défauts. Le world-building impressionnant de Marusek y est mis au service d'une intrigue en chantier.
Néanmoins, le texte étant ici plus court, il ne donne pas le temps de s'exaspérer. On le parcourt comme une balade, un peu émerveillé par tout ce qu'on y voit. Et on profite avec plaisir d'un humour, d'un ton, d'une légèreté, et de scènes (le mariage par exemple) qui rappellent L'écume des jours de Boris Vian ; même le malheur qui s'abat sur le beau petit couple fait écho au roman du drolatique français.

"L'enfance attribuée" propose donc un petit moment sympa, pétillant mais court en bouche.

L'enfance attribuée, David Marusek

Acadie - Dave Hutchinson


Futur. Espace. On n'en sait pas plus, si ce n'est que les protagonistes de la novella "Acadie" – de Dave Hutchinson – viennent originellement de la Terre.

L'histoire s'ouvre sur le réveil de Duke. Duke vient d'avoir 150 ans et il a une bonne gueule de bois. Pas de temps pour un hair of the dog, il y a une urgence et Duke doit la gérer.
Car Duke est président. De quoi et pourquoi ? Venons-y !

Duke vit dans la Colonie – qu'il préside, nous l'avons déjà dit. La Colonie est un ensemble d’habitats spatiaux fondés il y a des siècles par Isabel Potter, génie scientifique à défaut d'être éthique qui, d'abord aux USA puis en Chine après son exil forcé d'un pays devenu théocratique, poussa plus loin que tout le monde les recherches en ingénierie génétique – une sorte de CRISPR fait femme. Menacée d'enlèvement par un commando des SEALS venu des USA, Potter réussit à fuir avec l'aide de ses doctorants – des disciples – en détournant un vaisseau arche de colonisation chargé de 40000 colons en stase qui lui servirent de boucliers humains.

Depuis, Potter et sa coterie – comprenant aussi la plupart des ex futurs colons – vivent cachés dans l'espace, au sein de la petite société qu'ils se sont créés. Les manipulations génétiques n'ont jamais cessé, on croise donc dans la Colonie des Fondateurs affublés de corps de super-héros, d'elfes, de vampires, voire de Vil Coyote. On n'est pas très sérieux dans la Colonie, même si on abrite aussi un groupe de Super-intelligents qui ont développé une technologie de voyage FTL totalement inédite. Et même si, surtout, on vit derrière la « ligne d'alerte », un système de surveillance et de protection constitué de millions de micro-satellites, machines de Von Neumann destinées à empêcher toute approche par les myriades de sondes lancées tous azimuts par la Terre afin de retrouver des fuyards à qui elle n'a jamais pardonné.

Voilà de quoi Duke est président. Et pourquoi l'est-il ? Parce qu'il était celui qui voulait le moins du poste. Les libertaires de la Colonie mettant ainsi en application la sagesse attribuée à Platon : « Il ne faut pas donner le pouvoir à ceux qui le veulent » devenu depuis le principe de Jon Snow tel qu'énoncé par Tyrion Lannister.

Et voilà qu'un idiot, alors que la règle première est la discrétion, abat une sonde de passage. D'où réveil de Duke, alerte, réunion des hautes autorités, décision à prendre vite.
La sonde dispose-t-elle d'une technologie inconnue qui lui aurait permis de franchir la ligne d'alerte ? A-t-elle eu le temps de transmettre ? Sa destruction même signe-t-elle la présence de la Colonie ?
Confrontés à ces questions, Duke et la fondatrice Isabel Potter décident d'évacuer la Colonie vers d'autres cieux. L'opération, d'une durée complète de 8 mois, réussira-t-elle avant l'arrivée des forces terriennes ?

Non content de rejouer la querelle Edeniste/Adamiste dans l'espace, Hutchinson – qui s'y connaît en société fracturée – propose une novella amusante qui se lit comme un divertissement estival.
L'écriture est simple, le rythme rapide, le ton volontairement sarcastique et décalé. On suit avec amusement un attachant Duke (Dude?) qui, dans le contexte, fait irrésistiblement penser au Zaphod Beeblebrox de H2G2. Et on finit par se cogner la tête sur un twist énorme qui rend la potion aigre-douce. De quoi passer une agréable soirée.

Acadie, Dave Hutchinson

L'avis de Feyd Rautha

vendredi 16 août 2019

Aurora VF - Kim Stanley Robinson


Pas exempt de défauts, ce roman m'a néanmoins emmené dans un passionnant voyage.
Il sort en VF. Je le conseille aux amateurs d'épopée.

Aurora, Kim Stanley Robinson

Abimagique - Lucius Shepard


Le nom de Lucius Shepard m'évoque toujours une moiteur, une magie naturelle, des images de végétation luxuriante. Et, de fait, avec la novella "Abimagique" – publiée en UHL au Bélial dans une traduction de JD Brèque – je n'ai pas été déçu.

Seattle, 2004. Carl (ce n'est pas son vrai nom) séduit/est séduit par Abimagique (diminutif Abi), une fille mystérieuse, végan, lookée gothique, et ronde comme une statue antique ou comme ces déesses préhistoriques de la fécondité dont on retrouve quantité de statues. La jeune femme travaille comme masseuse, a peu de relations, on n'en sait guère plus au début.
Vite, Carl s'installe dans la maison d'Abi, une espèce d'antre new age odorante qui fleure le mysticisme de pacotille. Commence alors pour lui une aventure étrange sur laquelle ne sera jamais posée d'explication définitive.

Abi est – peut-on dire – une ogresse. Physiquement bien sûr – si ronde qu'elle provoque les railleries du seul vrai ami de Carl, et qui de ce fait ne le restera pas longtemps –, mais spirituellement aussi. Sexuellement, mentalement, elle domine Carl, le place dans un état de sujétion dans lequel, à de rares sursauts près, il est agi bien plus qu'il n'agit.

Abi se dit convaincue de la fin imminente du monde – une fin planifiée par un dieu haineux qui n'a de cesse de nuire à l'humanité. Abi est au centre d'un réseau de « sorcières tantriques » comme elle qui ont pour projet d'empêcher apocalypse. Pour cela un rituel est nécessaire, un rituel qui nécessite un partenaire, Carl dans le cas présent. Car l'énergie du rituel vient de l'orgasme, un (des) orgasme(s) sans équivalent, comme seule Abi et ses alliés peuvent en provoquer. C'est cette énergie – que Wilhelm Reich aurait appelée Orgone – que « mine » Abi en amenant Carl au bout du lâcher prise sexuel. C'est cette énergie qui seule est assez puissante, primordiale, et humaine, pour déclencher le processus permettant à Abi (et à ses alliés dont on dit que deux seraient des anges déchus) d'empêcher la destruction du monde. Ce sont le désir et le sexe qui provoquèrent la chute des Grigori si on en croit le livre d'Enoch ; ce sont le désir et le sexe qui permettront peut-être de sauver l'humanité.

Mais que comprendre à tout ça ? Abi ne se livre jamais – ni au lecteur ni à Carl.
A-t-elle raison ou est-elle une pauvre folle ? D'où sait-elle ce qu’elle dit savoir ? D'où tire-t-elle les techniques qu'elle prétend pouvoir utiliser ? Qui sont ces hommes – précédents partenaires – qui la présentent au choix comme une dangereuse manipulatrice ou comme une véritable sainte ? Quelle part de vérité détiennent-ils ?
Et quelle est la source de l'influence sans cesse grandissante d'Abi sur Carl ? Le domine-t-elle grâce à de mystérieux pouvoirs magiques ? Ou est-ce simplement l'amour de Carl qui s'exprime dans la confiance qu'il accorde à Abi ? Un amour qui semble partagé à la fin et qui coûtera cher à la jeune femme.

Ici, la narration à la deuxième personne assure le bon niveau d'incertitude. On n'est ni dans la première personne qui nous dirait ce que sait et pense Carl, ni dans une troisième personne qui nous dirait ce qui est. On erre quelque part entre réalité objective et perception subjective, comme Carl sans doute, comme Abi peut-être.
Le voyage hallucinatoire et à huis largement clos d'un Carl sous influence évoque fortement celui de Rosemary dans le film Rosemary's Baby. A l'inverse du film, rien n'est vraiment éclairé par la fin ; Carl doit de nouveau faire confiance (c'est à dire accorder sa foi – qui ne nécessite pas de preuve), et le lecteur peut interpréter les événements comme il le souhaite, en fonction de son appréhension de ceux-ci.

Moite, sexuelle, dérangeante voire déstabilisante, "Abimagique" est le « show, don't tell » ultime en ceci que ce qu'il montre – comme à travers un rêve éveillé – ne suffit pas à se faire une idée définitive. Il faudra alors croire, comme Carl à la fin, comme le fera chaque lecteur quand il choisira l’interprétation qui lui parle le plus. "Abimagique" est une novella qui ravira ceux qui n'ont pas besoin de preuves pour croire, ceux – à contrario de l’apôtre Thomas – dont Jésus disait : « Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! ».

Abimagique, Lucius Shepard

L'avis d'Apophis et celui de Feyd Rautha

jeudi 15 août 2019

Falling in Love with Hominids - Nalo Hopkinson


Nalo Hopkinson est une Canadienne originaire de la Jamaïque, trop peu connue en France. Elle a pourtant déjà obtenu une liste assez impressionnante de Prix, parmi lesquels un John Campbell et un World Fantasy. "Falling in Love with Hominids" (titre hommage à Cordwainer Smith) est un recueil de 18 nouvelles écrites entre 2002 et 2015.

Née à la Jamaïque, élevée au Guyana et à Trinidad avant de déménager au Canada à l'âge de 16 ans puis de s'installer en Californie 35 ans plus tard, Hopkinson – dont la culture familiale est toute de littérature – est le réceptacle de quantité de cultures différentes et ça apparaît clairement dans ses textes ; c'est le substrat stable de sa fiction. Ce qui a évolué, en revanche, c'est elle et sa vision du monde, de l'adolescente dépressive et écorchée vive à la femme apaisée et souriante d'aujourd'hui. Si Hopkinson a toujours autant conscience des injustices et des inégalités du monde, elle a acquis peu à peu la certitude qu'on peut les aplanir en agissant, qu'on peut rendre le monde un peu meilleur, qu'on ne peut ni tout régler ni tout arranger mais qu'on peut faire sa part, si petite soit-elle. Elle a appris à aimer les Humains, et s'est ainsi réconciliée avec le monde.

C'est donc, de la SF au fantastique en passant par le post-apo, une voix originale que nous découvrons ici. Une voix multiculturelle et résolument positive, une voix militante et volontairement optimiste, pleine de tendresse pour ses personnages, proche de l'animisme parfois, pleine de magie souvent, et toujours attachée aux humains et à la nature qui leur sert d'écrin.
Une voix aussi qui inclut le fantastique au cœur même du quotidien sans avoir l'air d'y toucher, ou désoriente son lecteur avec des révélations successives qui changent le sens même de l'histoire qu'il lit.

Commençons par le post-apo qui ouvre le recueil. The Easthound raconte l'histoire terrifiante et triste d'enfants tentant de survivre à un monde dans lequel les adultes se sont changés en monstres sanguinaires. Problème : tout enfant est un adulte en devenir.

On lira aussi deux histoires de fantômes.
Left foot, right foot est un récit à la limite du weird, le lamento d'une sœur pour sa sœur perdue, un texte de culpabilité et d'expiation. Old habits nous en dit plus sur la vie post-mortem des fantômes, sur les vieilles habitudes qui ne meurent pas, sur le désir de sensations qui devient plus fort que tout. C'est à la fois drôle et émouvant.

On croisera aussi d'étonnants animaux, que ce soit dans le par ailleurs très prosaïque Emily Breakfast, l'hallucinant Herbal dans lequel un éléphant – je n'en dis pas plus –, le plus quelconque (et de commande) Snow Day avec sa surprenante ménagerie.

Et on n'oubliera pas les plantes ou les femmes-plantes primordiales.
Dans The smile on the face où une fille que tous moquent car elle est trop grosse libère son pouvoir et découvre l'amour lors d'une soirée qui oscille entre rêve et cauchemar. Dans un Délicious Monster plein d'amour, de dieux, et de créatures magiques. Dans Whose upward flight I love où des arbres échappent à l'hiver et aux hommes en prenant leur envol. Enfin, des fruits merveilleux sont présentés dans Men sell not such in any town.

A raggy dog, a shaggy dog est une histoire moite et dérangeante de passion pour les orchidées, de rats, et de parties génitales (oui). Limite weird. Une histoire de folie et de destruction, de passion destructrice donc. Dans le même ton meurtrier, Blushing réécrit de manière surprenante l'histoire de Barbe-Bleue.
Alors que A young candy daughter n'est que bonté, de cette bonté qu'exprime parfois les enfants et qui les pousse à une générosité extrême. Un conte de Noël vraiment miraculeux.

Message in a bottle est une surprenante et maîtrisée histoire SF de voyage dans le temps et de manipulation génétique vue à travers les yeux d'un contemporain qui découvre peu à peu à quel point les humains du futur seront différents de nous.

Hopkinson livre aussi deux adaptations.
Shift est une Tempête qui donne le premier rôle aux outsiders, décentre la vision traditionnelle que Shalespeare a donné de cette histoire, et aborde des questions de race, de pouvoir, d'identité, et d'empowerment. Ours is the prettiest livre une version diversitaire du monde de Bordertown. Ne connaissant ps l'original, j'ai eu du mal à accrocher.

Pas grand chose à dire sur la fille volante de Flying Lessons. On préférera la puissante magie des esclaves évadés « marooned » du très caribéen Soul Case.

Un recueil à lire, pour son ton, ses thèmes, son casual merveilleux.

Falling in Love with Hominids, Nalo Hopkinson

dimanche 4 août 2019

Jentayu 10 L'avenir


Jentayu – du nom de l'oiseau mythologique hindou – est un éditeur français qui s'est donné pour objet de faire connaître en France les « Voix d'Asie » dans leur diversité.
Un site, deux à quatre livres de tous types par an, et une revue bisannuelle dont le dernier numéro – le 10 – est consacré à L'avenir.
Or, The Future is my Business Model. Alors, allons-y voir. Plongeons dans une Asie contemporaine qui dit ce qui lui paraît nécessaire.

Sous une très jolie couverture de Hsu Hui-lan, on trouve un peu plus de 200 pages de nouvelles, extraits, poèmes, et même des cyanotypes (de Harikrishna Katragadda). L'avenir y est souvent inquiétant, entre catastrophe écologique, épuisement des ressources, et humanité devenue incertaine. Il est plus noir que rose ; difficile de le voir autrement.

En feuilletant la revue, tout intéresse, car tout est nouveau, dans la forme comme dans le ton. Là-bas et ici les problèmes sont globalement les mêmes, mais les prismes pour les voir et les langues pour les dire différent.

Brève revue des nouvelles (en notant que des suppléments nombreux au rédactionnel papier sont présents sur le site) :

Notre avenir, de Chart Korbjitti, est une courte histoire dont les héros sont des enfants et les armes avec lesquelles ils jouent. Tu sais, lecteur, que je suis allergique aux enfants. Donc.
Mais toi, tu apprécieras peut-être cette histoire qui dit l'amour des enfants pour les armes, la mort, la destruction. Et par extension ce que ça te montrera de l'espèce humaine. On dit toujours des enfants qu'ils sont l'avenir, mais l'avenir n'est pas forcément beau.

La ville de verre, de Chang Hui-ching, dit une vie future sous dôme. Mouais.

Steaks en série, de la singapourienne Vina Jie-Min Prasad, est un petit bijou ironique qui amuse et inquiète avec l'histoire de deux jeunes femmes hautes en couleurs qui impriment de la viande de contrebande et naviguent en eaux troubles. Punk, percutant, entre polar hongkongais et film de Tarentino mâtiné de food printer.

Le laisseriez-vous boire le vent ?, de la malaisienne Saras Manikam, est une émouvante imploration qui dit l'amour et l'effroi prospectif que suscitent chez des parents un enfant lourdement handicapé. Un texte profondément personnel.

La Terre sous nos pieds, de Pan Haitian, tente le décalage humoristique mais est malheureusement bien trop prévisible.

Je viens de l'horizon, de Hang Achariya, est assez anecdotique.

La voie de la liberté, de la chinoise Tang Fei, est une brillante histoire post-apocalyptique dans laquelle la claustration comme moyen de survie finit, les décennies passant, par empêcher toute évolution et tout retour vers le reste de l'humanité. La famille comme bulle protectrice et comme mur qui isole. Un texte qui peut se lire à plusieurs niveaux – politiques notamment – et qui est écrit de fort belle manière. Il y a une vraie plume ici. A suivre.

Archipel, de l'indien Anil Menon, est une bonne histoire transhumaniste d'implants cérébraux, de consciences partagées, de communautés sensorielles. Elle montre le sentiment de supériorité qu'on peut éprouver quand on en est, mais aussi et surtout l'amour qu'on peut éprouver même pour celui qui  n'a pas sauté le pas de l’augmentation, l'amour donc dans sa part incompréhensible et primordiale.

Le cobra, du turkmène Ak Welsapar, est un extrait de roman. Hélas ! Faudra se procurer le reste.
Farce communistotalitaire hilarante, on y voit les premiers temps frénétiques du nouveau pouvoir en place, entre mort subite et simultanée de tous les habitants de l'Impasse du Communisme et installation du Conseil Populaire qui validera les décisions de Monsieur le Camarade Président (« Monsieur, parce qu'il de bon ton de s'occidentaliser, Camarade, parce qu'il s'agit d'un ex-dirigeant communiste, Président, parce qu'il se pare de tous les atours d'une démocratie »). On s'y croirait chez Kusturica.
Ak Welsapar vit en exil, ça n'étonnera pas.

IT84, de Zhang Xinxin, ne convainc pas, en raison d'une écriture pataude. Et puis Orwell, franchement, y'en a marre !

Enfin, La marche nocturne du dragon-cheval, de la chinoise Xia Jia, traduit par l'ami Gwennaël Gaffric, est un joli texte post-humaniste et poétique qui dit l'amitié entre le légendaire Dragon-cheval et une petite chauve-souris. La beauté de l'écriture de Xia Jia, déjà vue dans d'autres textes, s'y exprime encore une fois ici.
C'est un texte écrit spécialement pour Nantes et ses machines ; il y est fait explicitement référence.

En résumé, tout est à voir car tout étonne. Quelques auteurs sont imho à suivre plus particulièrement, Vina Jie-Min Prasad, Tang Fei, Anil Menon, Ak Welsapar, Xia Jia.

Jentayu 10, L'avenir

samedi 3 août 2019

AfroSF v3 - Anthologie


Quelques mots sur le recueil "AfroSF v3".
Pourquoi avoir acheté le 3 ?
Pour le thème : L'espace (afin de voir en quoi l'AfroSF peut être singulière quand elle quitte le plancher des vaches). Et en négligeant le risque d'un troisième recueil avec ce que ça peut (ou pas) comporter de fonds de cuve.
A l'arrivée, l'impression est mitigée.

A contrario des deux premiers AfroSF qui comptaient de vrais grands noms dans ses pages, "AfroSF v3" est plus modeste dans son casting (du moins en terme de notoriété internationale).

On y trouve douze nouvelles de longueurs et de qualités variables.
On y voyage dans le système solaire, parfois au-delà, certaines fois FTL, d'autres fois dans des Cosmic Ark.
Les  textes baignent dans une ambiance africaine. Des noms, des lieux, certaines références à la tradition, des extraits de chansons. Mais, de fait, hormis l'ambiance, on ne trouve que peu de récits qui tirent partie de la culture africaine pour se différencier significativement. Le cadre spatial coupe les récits du topos africain et de ses particularités socio-historiques. Trop de ces histoires sont des histoires de SF assez classique avec des gens qui portent des noms d’origine africaine et dont les descriptions nous disent qu'ils sont noirs. Si cela permet à des auteurs africains d'être publiés et si cela permet à des lecteurs africains de se sentir représentés, alors, magnifique. Mais l'intérêt, hors identitaire, est limité. Rien de commun avec ce que des auteurs comme Nnedi Okorafor, Tade Thompson, Deji Bryce Olukotun, ou Marlon James entre autres font de ce matériau culturel.

Second problème, la qualité des textes est globalement moyenne. Ecriture ou narration déçoivent parfois, ceci sans même tenir compte d'une approche qui fait quelquefois involontairement Age d'Or. Quelques-uns se détachent néanmoins :

Njuzu, de TL Huchu, est un joli texte, touchant, sur un deuil douloureux à vivre alors qu'on est tiraillé entre la tradition intériorisée et la modernité objective dans laquelle on vit sur Céres.

The Girl who stared at Mars, de Cristy Zinn, est intéressante – sans être exceptionnelle – par les secrets et les non-dits qu'elle met à jour durant le trajet d'une petite équipe de colons vers Mars.

The Luminal Frontier, de Biram Mboob ramène l'esclavage sur le devant de la scène. Il laisse envisager un empire spatial futur fondé sur l’esclavage et dit la nécessité de témoigner pour lutter contre. Il pose, sans la citer ni la rendre explicite ce qui en limite l'impact, la question de l'utilité sociale globale. Problème 2 : la technologie mise en œuvre rend le texte à la fois confus et narrativement paresseux.

The Far Side, de Gabrielle Muwanga, est un très joli texte dans lequel un père risque tout pour permettre à sa fille, en dépit de son handicap de santé, de fuir une Terre en déliquescence pour s'installer dans une colonie lunaire.

Avec Drift-Flux, de Wole Talabi, on rejoue le conflit Edenistes/Adamistes dans l'espace avec l'ajout très temps-trumpien du sentiment de déclassement racial et de la rancune qui l'accompagne. Moyennement crédible mais sympa.

Enfin, le très original Ogotemmeli’s Song de Mame Bougouma Diene décrit un système solaire dominé par la Chine, une exploitation sans limite du continent africain par celle-ci, un ou des génocides, puis une revanche qui ramène les exilés, fait renaître le continent, et offre un espoir d’apaisement. Combats spatiaux, élémentaires, entités post-humaines, destruction de planètes, c'est très graphique et très prenant.

Le reste...
J'essaierai, si j'ai le temps, le tome 1, histoire de voir si les meilleurs textes ont été retenus en premier.

AfroSF v3, Anthologie AfroSF