mardi 30 juin 2020

La guerre du pavot - R. F. Kuang VF


"La guerre du pavot" de R. F. Kuang sort demain en VF.
J'en parlais longuement il y a deux ans. Je l'avais trouvé très agréable.
Pour les détails, il suffit de cliquer ici.

La guerre du pavot, R. F. Kuang

vendredi 26 juin 2020

Devolution - Max Brooks


Ici et maintenant (à peu près, les troupes US y sont au Venezuela).
Le Mont Rainier, un imposant stratovolcan de la chaîne des Cascades, au NW des USA, non loin de Seattle et Portland, libère une énorme coulée de boue brûlante, du genre de celle qui a anéanti en 2005 la ville d'Armero, en Colombie.
La coulée ravage les villes environnantes, coupe des routes, détruit ponts et réseaux de télécoms, étendant ses effets jusqu'à Seattle. Les morts, surpris dans leur maison ou leur véhicule, se comptent par milliers voire dizaine de milliers, et il faudra plusieurs semaines pour que la région retrouve un semblant d'organisation, sans oublier d'être passée par les cases panique, émeutes, et pillages.

Tout ceci, lecteur, tu ne le vivras pas. Tu en entendras parler, peu et à bas bruit, de loin, au travers des rares infos glanées sur une radio de voiture. Cette voiture est stationnée à Greenloop et c'est là que se passe le récit.

Greenloop est une petite communauté écoresponsable hitech, un rêve de croissance verte, un rêve de bobos illuminés aussi.

A Greenloop vivent :

  • Tony et sa femme Yvette. Tony, une sorte de golden boy de l'écotech, charismatique et sûr de lui, est le fondateur du projet, Yvette étant le versant yoga new age du couple.
  • Vincent et sa femme Bobbi. Plus âgés. Retraités sans doute. Bronzés et en plein forme. Végans.
  • Carmen et sa femme Effie. Psychologues pour enfants toutes les deux, elles ont adopté une orpheline Rohingya prénommé Palomino. Carmen rayonne à côté de la très effacée Effie qui elle, au moins, n'est pas germaphobe comme sa femme. Palomino (« qui pourra changer de prénom quand elle en préférera un autre ») est peu communicative, affectée sans doute par ce qu'elle a pu vivre.
  • Alex, un vieil anthropologue idéaliste, auteur d'un ouvrage très connu dans le milieu universitaire dans lequel il apporte sa pierre à la thèse de Rousseau sur la « société naturelle » comme « paradis terrestre ».
  • Et puis il y a Mostar, la plus âgée, une artiste mondialement connue, à l’approche directe au point de sembler rude.

Chaque famille vit dans une maison individuelle, l'ensemble étant organisé en cercle autour de de la Maison Commune qui sert aux événements communautaires. C'est très open-minded, très PC, on se croirait dans Portlandia.

La dernière maison était occupée par Franck et son mari Gary, mais ceux-ci se sont séparés avant le début du récit et ainsi leur maison a été reprise – gratuitement et de manière temporaire – par Kate et Dan, un couple en grand besoin d'un nouveau départ.
Kate, la sœur de Frank, gentille et compatissante, souffre d'un énorme manque de confiance en soi ; Dan vit en semi-dépression depuis l'échec de ses projets entrepreneuriaux. Ils s'aiment sans doute toujours mais n'interagissent plus guère. A Greenloop, ils font figure de pièces rapportées, ni l'un ni l'autre n'ayant le niveau de revenu ou la culture dominante du lieu. Pour tout dire, Kate est même assez largement inculte ; à son actif en revanche, elle sait à merveille lire le non-verbal et faire preuve d'empathie.
Qu'importe, tous sont aimables (même si on sent des relations de pouvoir stabilisées) et tous accueillent amicalement les nouveaux venus.

Vivre à Greenloop est facile et agréable. Le micro village est le proof of concept d'une vie confortable en harmonie avec la nature. Electricité solaire, biogaz, compost, smart houses, voitures électriques, livraisons par drone, le tout relié par une grosse fibre optique à un Internet très haut débit. Fibre indispensable pour rester connecté au monde car à Greenloop on est au milieu de la cambrousse, dans une petite vallée perdue loin de tout, à 1 heure 30 de Seattle en voiture, certes, mais entourée du vide humain qu'on trouve dans ces immenses grands espaces sauvages que renferment les USA. Et rester connecté, à distance, au monde, c'est le projet. Le havre n'est qu'une bulle. Ses habitants ne sont pas des ermites au désert mais des dilettantes auto-satisfaits de l'isolement.

Quand la coulée de boue se produit, elle passe assez loin pour épargner la communauté mais coupe la fibre optique et détruit le seul pont routier qui la relie au reste du monde. Tous se préparent à attendre les secours sans grande inquiétude. On a des provisions et on est aux USA. Tony est formel et Tony donne confiance. Seule Mostar comprend dès le premier jour qu'il convient de se préparer concrètement à une attente qui sera peut-être très longue donc périlleuse (comme quand on se retrouve Seul sur Mars). Et puis arrive une petite tribu de Bigfoots affamés conduite par une matriarche. De dangereuse la situation devient dramatique.

Comme World War Z, "Devolution" est présenté comme un récit reconstitué, un livre écrit après la catastrophe à partir du journal retrouvé de Kate et de quelques témoignages de spécialistes. Vue interne + éclairage externe, l'ensemble donne un mix très agréable à lire en entrelaçant ce que Kate vit, voit, ressent, avec des éléments d'explication et des informations sur l'état de l’organisation des secours à l'extérieur (secours qui ignorent l'existence même de Greenloop).

Brooks y campe des personnages confrontés autant à une adversité inimaginable qu'à leur propre bêtise – reflet de la bêtise globale des Occidentaux. Et son réquisitoire implacable est durement énoncé.

Il pointe le désengagement de l'Etat américain qui affaiblit les mécanismes d'alerte avancée.
Il décrit les comportements non coopératifs de panique violente.
Il moque nos contemporains qui ne comprennent pas la nature, s'aveuglent sur son hostilité indifférente, croient que les animaux, anthropomorphisés, sont nos amis (il faudrait lui présenter Peter Watts)« I couldn’t have been more grateful for the hummingbirds that flew across my vision. They were darting around those same flowers, giving each other those little loving kisses. I was so happy at first, hands to lips. Thank God! That’s what I was thinking. Thank God there’s at least one beautiful thing left. But then I looked closer and saw that they weren’t kissing. One was trying to kill the other, stabbing rapidly with its needlelike beak. That was what they’d been doing that first day, when I’d only seen what I’d wanted to see ». Kate et ses co-villageois sont tout dans ce passage.
Il rit de ceux qui veulent adapter l'environnement à eux au lieu de s’adapter à celui-ci : « Those poor bastards didn’t want a rural life. They expected an urban life in a rural setting. They tried to adapt their environment instead of adapting to it ».
Il dénonce une micro communauté (et au-delà un Occident) qui privilégie le confort à la capacité de résilience, le vitesse du flux tendu à la sécurité des stocks.
Il pointe la mollesse, la fragilité, d'Occidentaux qui ne peuvent voir le danger même quand il est sous leurs yeux et qui croient que l'Etat et/ou leurs gadgets technologiques seront toujours là pour les sauver.

Seule Mostar, qui a changé de nom après avoir survécu à la catastrophe, sait que le confort et la sécurité d'aujourd'hui ne disent rien sur la situation de demain – elle et sa famille en ont fait l'amère expérience.
Que l’effondrement est une toujours une option possible et rapide, quelle que soit l’échelle considérée.
Et, réagissant, Mostar entraîne avec elle Kate et Dan. Les deux jeunes gens, moins confits dans l'huile de leurs certitudes satisfaites que leurs voisins, se révèlent et passent, bien avant tous les autres, en mode « siège », quand rien n'est sûr, quand même la simple survie est aléatoire et largement dépendante de la qualité de ses réactions à la situation. Kate devient un leader quand d'autres s'écroulent. L'enjeu est simple : survivre, et toute erreur se paie d'une vie.

C'est donc à une lutte primordiale pour la survie que Brooks invite ses personnages. Il leur faudra pour cela en partie dévoluer, oublier une part du bullshit confortable qui dit que la nature est fondamentalement bonne, que l'Etat est une mère omnipotente qui viendra toujours nous sauver, ou que toute sagesse se trouve dans son smartphone. A la fin, ne reste que l'instinct de survie. A la fin, c'est eux ou nous. Eux et nous est impossible. Le karma, on s'en fout.

"Devolution" est un pétillant roman de survival horror de Max Brooks. C'est un texte vif, dynamique, qui n'arrête plus sa folle marche en avant une fois lancé. C'est aussi un texte très malin qui dit bien des choses pertinentes dont l'impact est rendu bien plus fort par ce que nous voyons de la crise du coronavirus. Tu y prendras plaisir, lecteur, je n'en doute pas.

Devolution, Max Brooks

mercredi 24 juin 2020

La shortlist du PSF 2020



Oyez ! Oyez ! Bonnes gens !

Le scrutin pour désigner la short list du Prix Planète SF des blogueurs 2020 est maintenant clos.

Les blogueurs et forumeurs ont voté et choisi :
  • Trop semblable à l'éclair de Ada Palmer / Le Bélial (Trad. Michelle Charrier)
Les membres du jury ont voté et choisi :
  • L'incivilité des fantômes de Rivers Solomon / Aux Forges de Vulcain (Trad. Francis Guévremont)
  • Lumières noires de N. K. Jemisin / J'ai Lu Nouveaux Millénaires (Trad. Michelle Charrier)
  • Vita Nostra de Marina et Sergueï Diatchenko / L'Atalante (Trad. Denis E. Savine)
Cette année encore, une sélection de grande qualité qui va contraindre le jury à se torturer les méninges pour désigner le vainqueur - lors de la délibération de septembre, après les rattrapages - car, si bons que soient ces quatre livres, à la fin il ne peut en rester qu'un.

Stay tuned !

lundi 22 juin 2020

Final Cuts - Anthologie par Ellen Datlow


"Final Cuts" est une anthologie mêlant cinéma et horreur, dirigée par Ellen Datlow. Une suite officieuse à son précédent ouvrage sur le même thème : The Cutting Room.
Y sont rassemblé 18 textes, tous écrits spécialement pour l'occasion par de grands noms de la littérature d'horreur.
18 textes donc, tous liés au cinéma mais incluant pour certains des moyens de captation ou de diffusion d'images plus contemporains tel que Youtube. Au fil des pages, le lecteur plongera dans des histoires de films perdus, de scènes perdues, de rumeurs délétères, de créatures monstrueuses, ou d'accessoires maudits. Il baignera aussi dans la noirceur humaine pure, avec snuff movies ou meurtres dissimulés. Il côtoiera des acteurs, des actrices, des producteurs, des fixers (comme chaque studio hollywoodien en avait et dont la fonction était de mettre la poussière sous le tapis), des journalistes, des fans, tous des passionnés de cinéma et de tout l'univers qui gravite autour.

Comme toujours dans ce genre d'anthologie, tous les textes ne sont pas d'égal niveau et, de plus, chaque lecteur appréciera plus ou moins l'un ou l'autre en fonction de ses affinités (obsessions ?) personnelles. Comme toujours aussi quelques textes sortent vraiment du lot par leur maîtrise, ainsi que par leur impact – capital pour un texte d'horreur.

Commençons par les meilleurs :

Scream Queen, de Nathan Ballingrud, est, à l'occasion de l'interview d'une scream queen éloignée des écrans depuis des décennies, le prétexte à explorer la passion aveugle des fans de cinéma et la façon dont le cinéma utilise jusqu'à l'outrage les actrices. De cette utilisation aucune ne sort indemne, ici la transformation est radicale.

The One We Tell Bad Children, de Laird Barron, est une sorte de conte de fée horrifique à la Petit Poucet situé dans une Amérique intemporelle. Un monde gothique et distordu qu'on ne peut tenter de dater qu'en remarquant que les grands acteurs de l'Hollywood classique y sont présents mais en notant aussi qu'ils portent des titres de noblesse et vivent dans l'empire du cruel roi Dick (Nixon?). Un monde qu'on ne parvient jamais à situer vraiment. Un monde dans lequel une grosse poignée d'enfants attendent leur parents dans une sorte de chaumière moyenâgeuse tapie dans une clairière. Un monde organique et dangereux dans lequel des parents épuisés peuvent vouloir offrir leurs trop nombreux enfants à des «  goules  », et dans lequel pour survivre il faut savoir fuir à temps. Aussi étrange que stressante. La plus mémorable par son cadre.

Insanity Among Penguins, de Brian Hodge, met en scène deux vieux amis passionnés de cinéma, un peu à la ramasse, des losers à la Hodge. Acmé d'une vie entière passée en quête de la rareté ou de l'objet unique, les deux «  héros » satisfont un jour un fantasme complétiste en assistant à une projection très privée qui les entraîne bien plus loin qu'ils n'auraient jamais cru aller. Jusqu'où mène la folie du fandomat  ?

A Ben Evans Film est une déclinaison du Psychose d'Hitchock par Josh Malerman. Inquiétante, troublant, dérangeante, elle montre jusqu'où peut conduire l'obsession du cinéma quand elle possède un vieux garçon dont le sens des réalités est déformé au point qu'il ne distingue plus le réel du fantasme.

Altered Beast, Altered Me, de John Langan, est la plus longue nouvelle et certainement la plus réussie. Centrée autour du mythique Anneau de Dracula de Bela Lugosi, elle raconte une histoire de possession, narrée sous forme épistolaire (ici par mail) et dont la substance consiste en l'échange, entre deux écrivains passionnés d'horreur, de début de romans et de résultats de recherche Wikipedia. Des échanges qui, sous couvert de fiction, racontent l’irréparable en train de se produire. Un très brillant hommage tant à Stoker qu'à Murnau.

Moins parfaites – en raison du sentiment d'incomplétude induit à la lecture – mais très agréables à lire :

Snuff in Six Scenes, de Richard Kadrey, est un amusant retournement de situation lors du tournage d'un snuff movie. Sympathique sans être exceptionnelle.

Lords of the Matinee,de Stephen Graham Jones, montre quelles conséquences inattendues adviennent quand un beau-fils serviable amène son beau-père au cinéma. Ou, quand un funeste secret est révélé par un casque de sonorisation.

Cut Frame, de Gemma Files, est le long témoignage d'un passionné qui explore la relation ambiguë entre certaines actrices et leur fandom. On y voit comment certaines stars suscitent l'adoration de leur fans jusqu'à l'obsession, et comment cette adoration les nourrit, comme de l'ambroisie et avec les mêmes effets.

Many Mouths to Make a Meal, de Garth Nix, met en scène un fixer hollywoodien de l'âge d'or qui doit faire taire une actrice et tombe sur un adversaire qui n'est pas de ce monde. Plaisante par son humour et son côté désinvolte.

Les autres, sans être déplaisantes, sont imho plus dispensables. Après, les goûts et les couleurs...
Disons simplement pour finir que l'anthologie est globalement de bon niveau, que les thèmes abordés sont variés, que les traitements le sont aussi, et que donc chacun devrait pouvoir trouver sa propre satisfaction à la lecture de "Final Cuts".

Final Cuts, anthologie par Ellen Datlow

Talking to Ghosts at the Edge of the World - Lavie Tidhar


Best of British SF 2018, une nouvelle après l'autre. Recensions courtes.

Talking to Ghosts at the Edge of the World, de Lavie Tidhar, est une jolie nouvelle SF cyber-centrée autour de la question des rites funéraires.
Située sur Titan, à l’occasion d'un deuil, elle met en scène une spécialiste qui recueille la partie cybernétique de l'esprit humain après la mort du corps biologique (Richard Morgan appellerait cette partie La Pile).
Sensible et joliment écrite, elle vaut par son world-building - forcément juste esquissé ici. Tidhar invente un monde humain, entre Jupiter, Saturne, et leurs satellites, sans oublier les plus lointaines planètes intérieures, dans lequel la mise en valeur de planètes aux environnements hostiles et les guerres perpétuelles pour des causes et des noms qui sombrent lentement dans l'oubli évoquent fortement notre Moyen Orient sans jamais le citer ni le pasticher.
Un monde dans lequel on aimerait qu'un roman prenne place. Mais c'est sans doute déjà le cas ; le monde de la nouvelle étant "relié" par une sorte d'Internet systemwide appelé The Conversation, comme dans le roman - toujours à lire - Central Station.

dimanche 21 juin 2020

Providence - Alastair Reynolds


Best of British SF 2018, quelques nouvelles. Recensions courtes.

Ouverture du recueil avec Providence, une courte nouvelle du célébrissime Alastair Reynolds.

Le Dandelion, un immense vaisseau-arche rempli de pèlerins, est en route pour Providence, une exoplanète située à des années-lumières de la Terre. Mais un grave problème technique condamne la mission et la seule question qui reste est celle de savoir comment faire d'un échec un demi-succès et d'une mort certaine un sacrifice qui ne soit pas stérile.
De ce sacrifice partagé, Marudi prend la plus grande part, dans le but de renforcer la cohésion du groupe. Mais à l'heure du bilan, elle comprend que ce n'était pas encore assez et qu'il lui faut donner plus.

Providence est un texte intéressant que sa brièveté empêche d'être vraiment captivant.

jeudi 18 juin 2020

The Bosch - Neal Asher


"The Bosch" est une courte novella de Neal Asher. Il dit l'avoir écrite après avoir eu des cauchemars dépeignant un monde biotech dans un futur lointain et avoir, ensuite, feuilleté un livre d'art sur Jérome Bosch.

Loin, très loin dans l'avenir. Après même le temps du Polity.
La novella s'ouvre sur Yoon, une femme dont on comprend en quelques mots qu'elle n'est pas notre humaine de base. Yoon est présentée contemplative, en paix, sur la plage solitaire d'un monde à deux lunes. Quatre pages et ce moment d'harmonie est fracassé par l’irruption de cinq intrus, dont quatre l'agressent et la violent sous les ordres du cinquième puis s'enfuient.
De nouveau seule, blessée dans sa chair et son esprit, Yoon se soigne, si vite qu'on peut parler de régénération volontaire. Ceci fait, la femme, à l'aide de sang et de phéromones, « convoque » un requin primordial dont elle extrait quatre œufs de gonades qui, au contact du sperme de ses quatre violeurs dans ses quatre utérus, donneront très vite naissance à quatre créatures monstrueuses, les outils de sa vengeance, des monstres tels qu'en peignait Bosch. Yoon part alors avec eux – et un villageois pas vraiment volontaire – pour la ville humaine dans laquelle se terrent sûrement ses agresseurs.

"The Bosch" met en scène une femme âgée de milliers d'années. Une femme qui a modifié son corps, par biotechnologie, jusqu'à en faire une arme de guerre quasi indestructible et un instrument de domination qui use et abuse de phéromones pour obtenir la soumission énamourée de ses « enfants ».
Et quand je parle d'enfants, ici, ce n'est pas aux Bosch que je pense. De fait, tous les habitants de la planète, sauf les nouveaux arrivants extra-planétaires, sont peu ou prou des descendants de sa lignée ou de lignées proches. Elle est la déesse qui a créé ce monde, l'a façonné, en a défini les biotopes et arrêté les fondements réglementaires et légaux. Et conséquemment, tous la vénèrent – en dépit de ses séculaires absences –, et tous la craignent car son pouvoir est absolu, tant sur la sphère biologique de la planète que sur ses institutions politiques et sociales.
Pour rétribuer sa douleur et réaffirmer sa primauté, Yoon va se venger, en entraînant avec elle le lecteur dans une ville de cauchemar qui rappelle les tableaux de Bosch, et avec l'aide de quatre monstres – ses enfants putatifs – qui en sont directement issus. Jusqu'à une fin un peu plus compliquée que prévue dans laquelle on comprendra que même une déesse en son monde ne peut se désintéresser de ce qui se passe dans le vaste univers.

"The Bosch", c'est un peu la malédiction du texte écrit par le gars qui n'a pas de mal à se faire publier. Car, de fait, qu'y a-t-il dans ce texte ? Objectivement pas grand chose. Un joli background, baroque et décadent, c'est sûr. Une mise en action des monstruosités du peintre hollandais, aussi, avec le médecin de la peste, le poisson vache, le chat singe, et l'oiseau (celui, célèbre, qui avale un homme). Une ville baroque pleine d'étrangeté, c'est clair.
Mais à part ça ? Une histoire linéaire comme rarement. Une utilisation des phéromones pour dominer dont on comprend vite que c'est aussi puissant qu'un super-pouvoir et n'amènera donc aucune surprise dramatique. Une volonté de faire dans le cryptique et taiseux qui nuit parfois à la compréhension. Un point unique, retrouver et tuer les violeurs, en allant les chercher pour les buter jusqu'au dernier, qui rappelle le Justicier dans la ville. Une débauche de surpuissance qui fait de cette vengeance une forme de promenade de santé dont tout enjeu disparaît vite. Jusqu'à un twist qui, honnêtement, ne casse pas trois pattes à un canard.
La dernière page lue, on se dit « Tout ça pour ça ! ». Et si le monde est intéressant, cette historiette ne l'est clairement pas.

The Bosch, Neal Asher

mercredi 17 juin 2020

Doggybags 15 Mad in America


Juste un mot sur le dernier numéro sorti de la série simili-comic DoggyBags, qui arbore le numéro 15 et s'intitule "Mad in America".

Et de fait c'est bien de la folie racialiste et raciste américaine qu'il est question dans cet opus. Pas d'opportunisme ici, le numéro a été réalisé avant l'affaire Georges Floyd et les protestations qui en ont résulté. Le signe en revanche d'une sensibilité à certains des problèmes structurels des USA, à savoir : un racisme endémique alimenté par un racialisme fondateur qui n'a jamais cessé d'exister dans un pays où l'une des premières informations qu'on recueille ou qu'on communique sur une personne est son origine ethnique, une circulation incontrôlée des armes considérée comme un droit garanti par la Constitution, une liberté d’expression si étendue qu'elle permet toutes les violences verbales desquelles naissent les violences physiques.

Les habitués de DoggyBags en connaissent le format, les autres découvriront un simili-comic au look rétro. Trois histoires en BD (NB ou couleur), une courte nouvelle, des pages de pubs pour d'improbables produits, plus quelques éditos, de courts articles informatifs (plutôt réussis) ou avertissements préliminaires, sans oublier LE POSTER GRATUIT.

La nouvelle, on passe. Totalement dispensable.

Les trois histoires :

Manhunt. Un jeune homme noir échappe à la pendaison que lui promettait une paire de salopards pour tomber, en s'enfuyant, sur une créature monstrueuse qui semble bien plus dangereuse. Mais, tada, il y a un twist final. Mouais. Violence raciste, course dans le bayou, morts, peur, sauf qu'on n'a pas peur et que le twist est bâclé. De plus, si certains traitement graphiques – premier plan net et background flou – sont intéressants, le dessin fait trop cartoon pour inquiéter.

Héritage. Plus intéressante, une histoire de vengeance sur fond de KKK qui montre que le mal ne peut qu'engendrer plus de mal. Aurait sûrement été plus réussie si plus développée. Pas mal comme revenge story, sans enthousiasme excessif. Quelques images fortes néanmoins comme un Strange Fruit revisité.

Conspiracism est la meilleure imho. Une histoire de mass shooting dans une église noire qui permet de présenter le monde délirant des groupes en ligne et des chaînes TV qui nient l'existence des dits mass shooting et prétendent qu'ils ne sont que des simulacres destinés à priver les Américains de leur droit de posséder des armes. Un monde de paranoïaques absurdes qui seraient juste risibles s'ils ne s'exprimaient régulièrement en commettant des tueries de masse dans le simple but de prouver un point ou de soulager un instant leur misère existentielle. La meilleure, et de loin.

Bilan : un petit plaisir régressif. Rien n'est indispensable – sauf sans doute Conspiracism – mais tout est agréable par son côté rétro – et c'est pas trop cher. C'est toi qui vois, lecteur.

DoggyBags 15, Mad in America, Run et al.

samedi 13 juin 2020

The Oppenheimer Alternative - Robert J. Sawyer


1939. Les physiciens nucléaires Leó Szilárd, Edward Teller et Eugene Wigner acquièrent la conviction que la fission de l'atome, récemment découverte, pourrait être utilisée pour fabriquer des bombes surpuissantes, et que l'Allemagne nazie aurait la volonté et les moyens de le faire. Ils écrivent une lettre au Président Roosevelt qu'ils convainquent Einstein de s’approprier et de signer. Devant les arguments avancés par un scientifique doté d'une aura sans égale, Roosevelt décide de créer le Comité consultatif sur l'uranium, qui, plusieurs sauts quantiques plus tard, engendrera le Projet Manhattan, celui-là même qui conduisit à la réalisation des bombes atomiques américaines.

Dirigé par le général Groves et éclaté sur un grand nombre de sites, avec comme cœur la ville-laboratoire secrète de Los Alamos, Manhattan réunit les plus grands physiciens de ce côté du monde, sous la direction administrative et scientifique de Robert Oppenheimer, avec un budget qui est presque illimité.

"The Oppenheimer Alternative" est un roman qui mélange histoire authentique et histoire secrète. Il est centré sur le personnage de Robert Oppenheimer, le physicien brillant qui fut le père de la bombe A américaine et prononça dès après son explosion la phrase célèbre : « Je deviens la Mort, le destructeur des mondes », tirée de la Baghavad Gita où Vishnu la prononce pour convaincre Arjuna d'utiliser les armes divines aux pouvoirs indicibles. Et c'est un roman absolument passionnant.

La plupart des gens, moi compris, connaissent à peu près l'histoire du Projet Manhattan. Ici, dans ce roman très documenté, Sawyer entre dans la tête d'Oppenheimer, de l'homme qui rendit possible la bombe A et ne s'en remit jamais vraiment – tout comme Einstein d'ailleurs qui regretta avoir signé sa lettre –, en racontant morceau par morceau la vie du physicien de 1936 – quand il rencontre Jean Tatlock – à 1967, année de sa mort.

A travers ces quatre décennies qui bouleversèrent tant la science que l'histoire du monde, Sawyer décrit fort bien la vérité d'un homme à la personnalité complexe, plus toutes les grandes lignes du Projet Manhattan, plus le combat post-guerre qu'il mena pour un contrôle international des armes nucléaires, sans oublier d'ajouter une histoire secrète qui commence dès la fin de la guerre. Et tout est magistral.

C'est dans un autre temps que le nôtre que nous plonge le roman. Un temps dans lequel se frottèrent et s'interfécondèrent les plus grands esprits du monde.

Sawyer y montre, à travers les yeux d'Oppenheimer, comment fonctionnèrent tant la communauté scientifique que le complexe militaro-industriel. Nous voyons les doutes – les grandes inquiétudes parfois – et les avancées – parfois fulgurantes – des connaissances scientifiques et des réalisations techniques dans un domaine qui était à l'époque totalement nouveau.
Nous voyons, bien sûr, les controverses techniques – uranium contre plutonium par exemple – mais aussi et surtout les controverses morales qui agitent tous les scientifiques engagés.
Nous voyons les oppositions entre Szilárd et Oppenheimer, l'un voulant faire la bombe mais pas l'utiliser, l'autre pensant qu'il était indispensable de l'utiliser une fois.
Nous voyons Oppenheimer et Teller se déchirant sur la nécessité de construire la bombe à hydrogène, bien plus puissante encore.
Nous voyons les interactions complexes entre scientifiques et militaires, ces derniers apportant l'argent et les passe-droits démocratiques qui permettent aux scientifiques d'aller aux limites de leurs hypothèses mais exigeant en retour d'avoir le contrôle exclusif de l'objet créé.
Nous voyons la récupération de Von Braun et des savants allemands qui permirent le programme Apollo, dans une société d'où un antisémitisme bon teint n'était pas absent.
Nous voyons Oppenheimer traité comme un malpropre par l'administration américaine qui lui retire son accréditation de sécurité en 1953 – en plein maccarthysme et dans une ingratitude qui rappelle celle que connut Alan Turing en Grande Bretagne.
Nous voyons Oppenheimer poursuivre sa carrière à l'Institute for Advanced Study, un havre scientifique prestigieux qui accueille les plus grands esprits de l'époque, de Einstein à Gödel en passant par Von Neumann ou Kantorowicz. C'est de là que se développe l'histoire secrète, là que les plus grands cerveaux du monde vont tenter de sauver l'humanité d'un péril bien plus terrible que la guerre nucléaire. Le tout allant vers une fin aussi brillante qu'émouvante – Brian Greene la qualifierait d'élégante.

Loin d'être un pensum technique, c'est à une histoire humaine que Sawyer convie le lecteur.

Oppenheimer est un homme complexe, psychologiquement instable, incapable d'attachement, proche de ses collègues par l'amour irraisonné de la science et séparé d'eux par des origines bien plus favorisées. Un homme déchiré par un amour perdu, mal marié et piètre père. Un homme possédé par la passion de la science et prêt, pour elle, à manger avec le Diable, fut-ce avec une grande cuillère. Un homme peu politisé mais à qui fut reproché ses modestes engagements gauchistes de jeunesse. Un homme dans l'esprit duquel se mélangent son amour – son indulgence ? – pour l'Etat américain et des convictions morales fortes qui le poussèrent à militer pour le contrôle des armes atomiques. Un homme que sa passion comme ses tourments rendent finalement très attachant.

Autour d'Oppenheimer gravite une foule de personnages qu'on regrette de devoir appeler secondaires. Sa femme Kitty, scientifique aussi et cousine éloignée du maréchal Keitel, et une incroyable palanquée de noms célèbres, beaucoup d'entre eux Prix Nobel. Tous sont dépeints de façon réaliste, jusque dans leurs hiérarchies internes fondées sur les titres académiques et les Prix obtenus. Tous ont des personnalités, des convictions, des intérêts, des alliances, ou des inimitiés. Et, naturellement, tous les événements biographiques ou historiques les concernant – eux ou Oppenheimer – sont conformes à la réalité ; ils sont parfois même utilisés comme moteur narratif de la partie histoire secrète – c'est le cas du Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires ou du Projet Orion par exemple. Quant aux exergues de chapitres, tous sont des citations authentiques.

L'ensemble donne un roman époustouflant d'intelligence, documenté et maîtrisé, qui se lit comme un page turner. Scientifique et éthique s'y mêlent, réalité et imaginaire, documentation et invention. Faulkner jugeait la fiction supérieure au journalisme, ici Sawyer livre une fiction qui dit une vérité humaine mieux que ne le ferait un compte-rendu historique et se paie le luxe d'y ajouter un niveau Imaginaire qui s'y intègre sans solution de continuité. Il y a longtemps que je n'avais pas autant aimé un roman.
Prions pour qu'il soit traduit.
Et je n'ai pas parlé de Fermi, notre maître à tous, mais Fermi y est aussi, bien sûr.

The Oppenheimer Alternative, Robert J. Sawyer

L'avis d'Apophis
L'avis de Feyd Rautha

dimanche 7 juin 2020

The Miracle Lambs of Minane - Finbarr O'Reilly


Best of British SF 2018, une nouvelle après l'autre. Recensions courtes.

Milieu du XXIe siècle, Irlande. La Famine est finie, après avoir fait sa gargantuesque moisson de vies humaines, et il s'agit maintenant de repeupler le pays.

Sur cette terre dévastée par les effets catastrophiques du dérèglement environnemental et des guerres qui l'accompagne, sur cette terre, jadis riante, qui aujourd'hui manque de tout ce qui nous parait le plus basique et que les Evêques ont prise sous leur contrôle, l’injonction est de se reproduire. Credo officiel, affiches, Famine Parties dans lesquelles, contre la promesse d'un peu de nourriture, hommes et femmes se rencontrent à fin de procréation. Rien d’étonnant si, dans ce contexte, l'avortement est redevenu un crime capital.
C'est dans une Famine Party que le narrateur rencontre par hasard Maura Verane, dite Moll, une femme mure qui fait des merveilles dans sa ferme et parvient ainsi à nourrir chaque jour un peu mieux la communauté. Elle le prend sous son aile, en fait son apprenti, et, de fait, le témoin involontaire de ses activités illégales.

The Miracle Lambs of Minane est un beau texte, l'histoire d'une belle rencontre, une ode au plaisir et à la liberté, qui parvient à traiter d'un sujet grave avec une légèreté bienvenue et démontre qu'aucun système oppressif ne parvient jamais complètement à ses fins.
Un texte publié l'année même où l'avortement devenait légal en Irlande, comme un avertissement.

vendredi 5 juin 2020

Le Livre de M - Peng Sheperd



Parfois, rarement, je suis incapable de dire si j'ai aimé ou pas un livre. Tout au long de la lecture du "Livre de M", de Sheperd Peng, je me suis posé cette question sans jamais parvenir à y répondre, et maintenant, ma lecture terminée, je ne sais toujours pas, notamment en raison de la présence d'une de ces coïncidences narratives heureuses dont j'ai une sainte horreur.
Disons simplement, si ça peut t'aider, lecteur, que je l'ai dévoré en trois jours seulement.

Ici et maintenant. Durant le Zero Shadow Day, en Inde, un homme, Hemu Joshi, perd son ombre. Objet de curiosité, il attire les médias internationaux alors même que les experts tentent, sans succès, d'expliquer ce miracle. Mais voilà que, très vite, il commence à perdre la mémoire, et que des cas de plus en plus nombreux apparaissent, en Inde d'abord, puis tout autour du monde, jusqu'aux USA où se passe le roman.
C'est lors du mariage de Paul et d'Imanuel, non loin d'Arlington, que les convives apprennent que les premiers sans-ombres viennent d’apparaître à Boston, avec le chaos qui s'ensuit dans la ville, guerre à mort entre sans-ombres désorientés et indemnes terrorisés. Les USA, comme le reste du monde, sombrent.
Des mois (deux ans) plus tard, et après les départs successifs de tous les autres invités, ne restent que Max et Ory, un couple ami des mariés, qui survivent, cachés, dans le complexe hôtelier forestier qui abritait la fête. Or, depuis quelques jours, Max a perdu son ombre, et Ory tremble pour elle autant qu'elle pour lui. L'un comme l'autre vont devoir se mettre en mouvement, mais pas ensemble. Et traverser, chacun à sa manière, un pays métamorphosé.

"Le Livre de M" est un roman post-apocalyptique très singulier. Démarrant comme un post-apo très classique, avec effondrement, massacres, et problématique survie, il prend par la suite un tournant qu'on qualifiera de magique (Sheperd cite d'ailleurs Peter Pan), reprenant même un discours mythologique.
Dès le départ déjà, on n'est pas dans The Stand. Aucune raison prosaïque n'est donnée à la perte des ombres puis de la mémoire. Le phénomène est proprement surnaturel. Puis on réalise vite, comme les malheureux survivants du désastre, que les sans-ombres ont acquis des pouvoirs de transformation de la réalité, parfois involontaire, par simple oubli de ce qu'elle est, parfois volontaire, si le sans-ombre est prêt à en payer le prix. Ces pouvoirs, certains les utilisent simplement pour survivre, d'autres à des fins bien plus agressives.
Et puis il y a ce mythe, Celui qui Rassemble. Un indemne ? un sans-ombre ? qui serait à La Nouvelle Orléans ? qui soignerait ? Mystère. En tout cas, c'est vers La Nouvelle Orléans que convergent tous les espoirs, si démentiels soient-ils.

Histoire d'un – voire de plusieurs – amour qui transcende l'adversité, "Le Livre de M" est l'histoire de Max, qui poursuit un espoir de guérison et s'accroche désespérément au souvenir de son amour pour Ory, d'Ory, qui ne cesse jamais d'espérer retrouver Max, de Naz, qui devait concourir aux JO et que la nécessité a changé en guerrière, de Celui qui Rassemble, un accidenté souffrant d'amnésie rétrograde qui est peut-être le seul à avoir un peu compris Hemu Joshi, et de beaucoup d'autres encore, qui les aident, les soutiennent, ou les suivent.

Roman dualiste, il distingue, comme Descartes le faisait, un corps matériel et une « âme », siège notamment des souvenirs, ici matérialisée par l'ombre. Perdant leurs souvenirs, et alors que leur corps matériel ne change en rien, les sans-ombres perdent ce qui constitue pour eux leur identité.
Leur identité personnelle, cette illusion qui méconnaît la transformation continue des consciences par accumulation de souvenirs, est objectivée dans leur nom, participant à ce que Bourdieu appelait « l'illusion biographique ». Et leur nom, plus ou moins vite, les sans-ombres le perdent.
Ils perdent aussi leur identité sociale ; ce qu'ils sont par-delà ce nom censé dire qui ils sont et pourtant ne dit rien d'utile.
Et même sort pour leur identité relationnelle, qui ils aiment, qui sont leurs amis, leurs ennemis, etc. Qui ils sont donc dans l'univers des interrelations humaines.

Tout ceci les sans-ombres le perdent, devenant progressivement des atomes sans passé ni avenir possible, revenant ainsi à leur animalité primordiale : « Il arriva peut-être un jour à l’homme de demander à la bête : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur et pourquoi ne fais-tu que me regarder ? » Et la bête voulut répondre et dire : « Cela vient de ce que j’oublie chaque fois ce que j’ai l’intention de répondre. » Or, tandis qu’elle préparait cette réponse, elle l’avait déjà oubliée et elle se tut, en sorte que l’homme s’en étonna », Nietzsche, Considérations inactuelles.

Et en contrepartie de cette perte, plus ou moins volontaire, le pouvoir d'altérer la réalité. Comme dans Amatka, ou dans Terremer, où nommer les choses suffit à les définir et donc les renommer à les redéfinir. Mais ici, même pas besoin de mot. Il suffit de vouloir ou d'oublier. Comme si la mémoire était cet observateur « quantique » qui définit par l'acte d'observer la réalité objective, un observateur qui, ici, n'aurait même pas besoin d'observer vraiment. Comme si la réalité elle-même n'était que l'écho de représentations singulièrement situées dans des mémoires.

C'est donc à un questionnement sur la réalité du monde que Sheperd convie le lecteur, une réalité qui existait hors de la caverne chez Platon, indépendamment de l'observateur qui ne s'en faisait que des représentation fausses. Ici au contraire, le monde est dans l'esprit humain, la matière s'y plie. L'homme crée le monde parce qu'il le pense et qu'il y pense.

Cette réflexion est portée par la double quête de Max et d'Ory, soutenue par leur amour réciproque. Mais cet amour n'est pas le seul, le roman en est plein. L'amour, entre Max et Ory, entre Naz et sa sœur, entre Malik et sa fille, entre Paul et Imanuel, entre ceux de l'Iowa et leur Général, entre Celui qui Rassemble et son « peuple », est ce qui continue à tenir le monde alors que tout est devenu instable et qu'un chaos définitif menace à La Nouvelle Orléans, devenue la Dabiq des illuminés locaux de la Transcendance.
Comme si l'amour était ce qui définit l'humanité, par-delà les vicissitudes du monde et du temps, un amour dont on dit qu'il déplace les montagnes (et ici ce n'est pas métaphorique), un amour consubstantiellement liée à la mémoire qui seule permet l’illusion du soi, la conscience des autres, la force des relations, et le sentiment, si illusoire soit-il, d'une biographie : « Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu’était hier ni ce qu’est aujourd’hui : il court de-ci de-là, mange, se repose et se remet à courir, et ainsi du matin au soir, jour pour jour, quel que soit son plaisir ou son déplaisir. Attaché au piquet du moment il n’en témoigne ni mélancolie ni ennui », Nietzsche encore. Sans mémoire, ni mélancolie ni ennui, et sûrement pas d'amour ni d'humains.

Tout ceci, avec la violence l'effroi et le chagrin que ça implique, Sheperd le montre sans pusillanimité, parfois de façon spectaculaire, en usant même régulièrement d'un artifice stylistique qui consiste à dire d'abord avant de préciser, induisant souvent par là-même une impression de désorientation proche de celle que doivent ressentir les amnésiques qui oublient, oublient qu'ils ont oublié, et surtout oublient pourquoi ils font ce qu'ils sont en train de faire ou s'il faut continuer. Au stade ultime plus de passé, mais surtout aucun avenir, même de court terme. Des bêtes. Plus des humains.
Et quelle fin ! En conclusion surprenante du roman et paradoxale de la réflexion.

Le Livre de M, Peng Sheperd

L'avis de Lune et celui de Celindanae