samedi 30 juin 2018

La Maison du Cygne - Yves et Ada Rémy


Partie I :
El Golem, un lieu loin de tout, au milieu du désert mauritanien. S'y niche le Castel, forteresse, lieu d'étude, « monastère ».
Dans le Castel vivent, coupés du monde, le Maître, des nounous, des gardes, et vingt-cinq enfants, seize garçons et neuf filles, de toutes origines.
Des années durant, le Maître éduque et instruit les enfants. Secondé par un système d'hypnopédie qui rappelle Le Meilleur des Mondes, il enseigne aux enfants les lettres et les mots, les sciences et les arts, les agilités de l'esprit et les souplesses du corps. Aimant, bienveillant, il guide et instruit, par la pratique, la réflexion, l'aphorisme conclusif.
Les enfants rêvent, aussi. Chacun d'un Autre qui, lui, vit dans le monde. Les enfants d'El Golem sont-ils des échos de ces enfants du monde réel ? Ou est-ce l'inverse ? Qu'importe. Les vies des enfants du dehors apprennent la société aux enfants cloîtrés du Castel. Et les deux faces de la pièce devront un jour être réunies pour que les enfants du Cygne aillent dans le monde porter un message de paix et tenter de la construire en actes.

El Golem, lieu de bonheur, certes, mais où toujours le danger rode. Car le Maître est un agent du Cygne. Il forme les enfants pour en faire ses combattants terrestres dans la grande lutte cosmique que le Cygne mène depuis des éons contre la maison maléfique de l'Aigle. Et parfois, l'Aigle frappe. Il séduit, manipule, illusionne. Au fil des années, plusieurs des pupilles du Maître céderont, certains disparaîtront, d'autres mourront. Et puis, avec l’adolescence arrivent aussi les questions et les rébellions. Les enfants prennent connaissance de la signification de leurs rêves. Ils « rejoignent » alors un par un le monde.

Commence alors la partie II. Passy doit « fusionner » avec François, son Autre. Mais c'est si difficile. Lutter contre son démon intérieur, le « voir » suffisamment pour le vaincre, c'était le sens original du mot jihad. Les enfants du Cygne doivent tirer leur force de la communauté contre l'égoïsme valorisé par l'Aigle. C'est à ce prix seulement que la Terre aura une chance de « tomber » du bon côté de la vie. Et, pour Passy/François, c'est autour d'un Queribus transformé en vulgaire parc d'attractions par un libéralisme triomphant que se jouera la bataille.

"La Maison du Cygne" est un beau texte (Grand Prix de l'Imaginaire 1979) dans lequel on retrouve le style élégant et l'humanisme des Rémy.
Il pose de manière simple des questions complexes et y apporte quelques réponses avec lesquelles on ne peut guère être en désaccord.
Il développe une approche pédagogique Main à la pâte plus de vingt ans avant son apparition dans le réel.

Si, comme Gromovar, vous êtes une bête sauvage au mufle toujours rouge de sang, vous trouverez peut-être le texte un peu trop irénique, un peu trop seventies. Vous lui trouverez quelquefois trop de ressemblances dans le ton avec Le Prophète de Khalil Gibran. Vous lui reprocherez d'être parfois un texte pour HéritiersEt sur ces dernières paroles, il envoya un enregistrement magistral du Philharmonique de Berlin, interprétant sous la baguette de Furtwangler, l'ouverture de Coriolan.

Mais vous pouvez aussi vous laisser bercer par la musique des mots des Rémy, savourer ce conte humaniste, onirique, et, au minimum, théiste, sympathiser avec Passy et ses tourments, compatir aux troubles de François, souhaiter l'accomplissement de leurs destins, et aimer la douce Giska comme l'aime Passy. Vous n'y perdrez pas au change.

Une question finale : je me demande dans quelle mesure ce roman a influencé Rohel, Les guerriers du silence ou La fraternité du Panca, les trois grands cycles de Pierre Bordage. Tant de thèmes et d'approches communes (les forces cosmiques opposées, la lutte millénaire entre le bien et le mal, les agents dans l'ombre surnaturelle, les pions humains qui obéissent et questionnent, la force de la communauté contre l'individualisme, les révélations progressives du grand plan cosmique, les pouvoirs psy, etc.). Il faudra que je puisse un jour lui poser la question.

La Maison du Cygne, Yves et Ada Rémy

Blackfish City - Sam J. Miller - Tullyfree


Voilà qu'est sorti "Blackfish City" – qui faillit s'appeler The Breaks – et que je l'apprends seulement aujourd'hui !
Alors, allons-y !
"Blackfish City" – un hommage à Brynden Tully peut-être – est le premier roman adulte de Sam J. Miller. Et mis à part un regrettable artifice narratif, c'est un premier jet dont il n'a pas à rougir.

22ème siècle. Le monde ne ressemble plus guère à celui que nous connaissons. Il en est en revanche, hélas, un prolongement crédible.
Le temps de craindre l'effondrement est passé, celui-ci est maintenant engagé, avec son lot de malheurs et de dévastations. Le bouleversement climatique a noyé une bonne partie des zones côtières, amenant, comme prévisible, exil, migrations, réfugiés, camps, guerres, violence et mort ; quand il sent sa vie menacé, l'humain est prompt à chercher des boucs émissaires ou à lorgner sur l'espace vital du voisin.
Dans ce qu'on n'appelle plus que le Monde Englouti, beaucoup de nos Etats, trop faibles pour résister aux épreuves sans précédent qu'ils eurent à affronter, se sont effondrés. Même et surtout les puissants USA qui n'ont pas survécu à la perte de New York ; pour eux ce fut la cerise sur le gâteau qui enclencha la catastrophe finale.

Au large de terres en déliquescence, de nombreuses cités lacustres ont vu le jour. Derniers refuges du sauve qui peut, elles abritent des centaines de milliers de personnes, dans un confort qu'on dira précaire pour le plus grand nombre et très satisfaisant pour la minorité dominante.
C'est sur Qaanaaq, l'une de ces immenses plateformes surpeuplées, qu'arrive un jour par bateau une femme étrange à l'allure de guerrière, accompagnée d'un ours polaire et suivie en mer par une orque (et oui). On dit qu'elle serait l'une de ces nanobondés liés avec des animaux et dont nul ne sait s'ils existèrent vraiment ; silencieuse, la femme ne lève pas le mystère.
Qui est-elle ? Que cherche-telle à Qaanaaq ? Ou qui ?

"Blackfish City" est un roman dur dans le fond et foisonnant dans la forme.

Grâce à un world building de très grande qualité, Miller immerge le lecteur dans une cité qui ferait passer le Los Angeles de Blade Runner pour la cité des anges qu'elle n'est plus depuis longtemps. Dense, humide, froide, surpeuplée, Qaanaaq tire l’énergie qui lui permet de survivre de la domestication d'une cheminée géothermale. Au-dessus des eaux, sur les grilles, dans des appartements somptueux ou d'immondes sweatshops, vivent des générations successives d'arrivants, chacune forcée de se faire une place dans un lieu qui en manque, chacune plus mal accueillie que la précédente.

Qaanaaq est aussi un rêve libéral réalisé en mer. Ni Etat ni politique dans la cité. Des actionnaires et des propriétaires invisibles et tout-puissants. Des Etats sponsors qui regardent d'un œil lointain et n'interviennent pas. Des sociétés privées qui assurent sous licence les services publics de base. Des organisations criminelles qui vivent en commensales et que nul n'ennuie si elles ne débordent pas de leur domaine. Une population – des fondateurs privilégiés aux arrivés récents – qui s'entasse sur une surface trop petite, s'organise en communautés souvent antagonistes, observe avec effroi et bien peu de générosité l'arrivé d'éventuels nouveaux réfugiés, plus tardifs et moins chanceux.
Les huit bras qui entourent l'axe central de la plateforme et son immense hôpital psychiatrique constituent autant de quartiers – du très riche bras 1 au Sud au si pauvre bras 8 au Nord – habités d'une vie grouillante et frénétique et administrés par des élus qui gèrent le quotidien, sous la supervision stricte des algorithmes qui font fonctionner la cité. Ironiquement, à Qaanaaq, le gouvernement des hommes a cédé la place à l'administration des choses.

Miller fait vivre ces quartiers. On y voit du mouvement, des marchands, des coursiers. On y sent toutes les odeurs du monde. On y entend une cacophonie constante de langues et de machines. Qaanaaq, c'est le monde en miniature. Aussi dynamique, et aussi laid, avec ses communautés vociférantes, ses inégalités criantes, ses secrets politiques, sa violence sous-jacente, ses individualités en quête de réussite ou d'espoir. Sa maladie mortelle sexuellement transmissible aussi. Sans oublier son libelle occulte – City without a Map – dont nul ne sait qui le rédige ni dans quel but.

Arpentant Qaanaaq, le lecteur suit les destins de plusieurs personnages aussi finement décrits que la ville elle-même.
Ankit, l'ancienne orpheline, l'administratrice civile compatissante qui s'est découvert sur la tard une famille. Kaev, son frère, le lutteur idiot payé pour perdre ses combats en faisant briller de jeunes espoirs. Fill, le jeune dandy richissime et malade qui paie pour les fautes de ses ancêtres. Soq, le coursier pansexuel clandestin qui rêve de s'élever dans l’organisation criminelle de Go, l'une des femmes les plus puissantes de l'underworld de Qaanaaq. Et la mystérieuse femme à l'ours, sans oublier les seconds rôles aux apparitions plus discrètes, ni les fantômes de tous les groupes victimes de génocide sous les coups d'excités communautaristes excités par des politiques et des oligarques qui dirigent la colère des pauvres vers les très pauvres pour éviter qu'elle ne se tourne vers eux.
Tout ces personnages, liés bien plus qu'ils ne le savent au début, évoluent sur des trajectoires de collision qui les amèneront à se rencontrer jusqu'à atteindre une masse critique qui changera et leur vie et la ville.

Premier roman, "Blackfish City" n'est pas parfait. Un ou deux fils sont un peu lâches – peut-être la volonté de vouloir trop en dire dans un roman qui veut synthétiser le monde – , et surtout la narration repose à un moment sur une de ces grosses coïncidences dont on sait que j'ai absolument horreur.

Et pourtant – c'est exceptionnel – ça n'a pas suffit à me détourner du roman. En effet, "Blackfish City" vaut par le mystère qu'il entretient autant que par les interactions de ses personnages, sans oublier la visite en profondeur d'une ville vibrante de vie.
Ajoutons à ces qualités l’actualité du propos, entre réchauffement, abaissement du politique, désintégration des Etats westphaliens, ploutocratie inégalitaire, primauté de la gestion par algorithmes, communautarisme et violence intercommunautaire fomentée, nécessité d'une révolution qui ne soit pas qu'un changement d'élite.

Plus souvent contemplatif que dynamique – la plupart des scènes d'action se passent en off – "Blackfish City" montre la lente maturation d'un changement qui vient et qui affectera autant les individus que les groupes. Il raconte la réparation de vieux torts et l'espoir – un peu vain – de nouveaux équilibres.
"Blackfish City" est le récit d'une maladie qui n'en est pas une et d'une révolution qui faillit ne pas être. C'est un roman qui en dit long sur la capacité imaginative de son auteur.

Blackfish City, Sam J. Miller

vendredi 29 juin 2018

Prix PSF 2018 : la shortlist



Le scrutin pour désigner la shortlist du Prix Planète-SF des Blogueurs 2018 est maintenant clos.

Les blogueurs et forumeurs votants ont voté sans présélection et choisi :
  • DANS LA TOILE DU TEMPS d'Adrian Tchaikovsky (trad. Henry-Luc Planchat) / Denoël - Lunes d'encre
Les membres du jury ont voté sans présélection et choisi :
  • AFTER ATLAS d'Emma Newman (trad.Patrick Imbert) / J'ai Lu - Nouveaux Millénaires
  • LA CINQUIEME SAISON de N. K. Jemisin (trad. Michelle Charrier) / J'ai Lu - Nouveaux Millénaires
  • L'ENFANT DE POUSSIERE de Patrick K. Dewdney / Au Diable Vauvert

Parité SF/Fantasy ainsi qu'autrices/auteurs pour quatre romans qui ont marqué les blogueurs et lecteurs cette année ! Venez en discuter sur le forum ;-)

Les jurés à qui il manquerait des lectures les rattraperont cet été, et la délibération finale du jury aura lieu durant la première quinzaine de septembre.

mercredi 27 juin 2018

Revenant Gun - Yoon Ha Lee - Brillant brillant brillant


Que dire d'un tome trois quand on essaie de ne pas trop résumer ? Que dire de "Revenant Gun" donc, le tome conclusif de la très originale série SF militaire (mais pas que) de Yoon Ha Lee ?

Le tome précédent se concluait sur un colossal calendrical spike, à savoir un événement si énorme qu'il allait littéralement bouleverser l’Hexarchie.
Celui-ci commence environ dix ans après.

L'Hexarchie s'est fragmentée. Le plus gros morceau s'appelle Le Protectorat : traditionaliste, largement porté par le pouvoir militaire des Kel, il tente de restaurer l'ordre antérieur, purgé peut-être de ses excès les plus contestables. Ailleurs, dans d'autres parties de l'espace, Le Compact, initié par Kel Brezan après la disparition de Cheris/Jedao, tente d'instaurer un régime de type démocratique. A côté des deux gros morceaux, des systèmes ou groupes de systèmes ont plus ou moins fait sécession et on ne sait que partiellement ce qui s'y passe.

Et puis, il y a un troisième pouvoir : celui d'un homme assez puissant pour pouvoir renverser la table à lui tout seul et provoquer, s'il réussit, une restauration en bonne et due forme de l'Hexarchie. C'est de Nirai Kujen qu'il s'agit, le leader occulte et immensément âgé des Nirai, l'inventeur du Black Cradle qui permet la vie en animation suspendue et le fer de lance des recherches sur une forme plus confortable d'immortalité dont pourrait bénéficier l'élite de l'Hexarchie.

Certes, les plans à très long terme de Kujen ont été sérieusement mis à mal par les actes du trio Mikhodez/Cheris/Jedao, mais qu'importe ? Kujen n'a pas changé, il ne veut toujours pas mourir, il veut toujours le pouvoir et le contrôle – fussent-ils occultes –, il veut toujours être celui qui définit et manipule les calendriers – et les pouvoirs exotiques qui vont avec – à son avantage.
Pour ce faire, il lui faut reconstituer l'Hexarchie originale, quel qu'en soit le prix. Concrètement, cela signifie « éveiller » une version antérieure de Shuos Jedao, l'installer dans un nouveau corps, et l'envoyer exterminer ses ennemis. Mais ici la victoire ne suffit pas. Il faut, en conjuguant morts innombrables et atroces, folie et trahison de masse – le tout perpétré par un avatar de Jedao à la date anniversaire du massacre qui en fit pour toujours un être honni et redouté –, provoquer un nouveau calendrical spike, d'une force suffisante pour réinstaurer ce qui fut brisé, reforger l'épée calendaire en quelque sorte. Face à ces plans se dressent Le Protectorat et le Compact, d'abord désunis, puis alliés face à la menace mortelle.

A la lecture du tome 2, et jusqu'à sa presque fin, on pouvait se demander s'il était juste une suite pour une suite, un moyen de rester encore un peu dans un univers diablement original. La fin du 2 tordait le coup à cette inquiétude, et le volume 3 fait de la trilogie Machineries of Empire une vraie belle œuvre d'une grande cohérence, un gros morceau de SF contemporaine.
Tous les fils se nouent ici. Les zones d'ombre s'éclaircissent. Le tout converge, dans une grande tension, vers une conclusion, sans équivoque pour le lecteur, qui devrait être plus démocratique pour les habitants de la galaxie.

Dans le détail, ici, parallèlement aux tentatives des factions adverses de reconquérir ou de conserver le pouvoir grâce à des plans d'une extrême complexité, on apprend l'histoire secrète de l'Hexarchie.
On voit, tant dans le passé que dans le présent, se nouer des alliances politiques qui doivent tout à la raison et rien à l'émotion, de vraies alliances donc, de celles qui sont solides et efficientes.
On voit comme il est difficile d'instaurer un nouveau régime, plus démocratique, dans un monde qui n'a jamais imaginé ce système et pense que sortir de l'autoritarisme est source de perte de temps et d'efficacité. C'est d'autant plus difficile quand une bonne partie de la  technologie existante dépend de l'existence même de l'ancien régime et de ses systèmes de calendriers.

Le contrôle du calendrier – les origines, les célébrations, les dates historiques – est, dans l'Histoire (la nôtre), une preuve visible de contrôle politique (cf. les calendriers religieux, les fêtes nationales, les journées internationales de..., etc.). Dans les romans, le contrôle du calendrier est le moyen sine qua non de contrôler la fiabilité des technologies. Voilà pourquoi il est si important d'être celui qui le définit. C'est pour ces deux raisons combinées que les calendrical spikes, en troublant le calendrier, favorisent les changements politiques radicaux. C'est pour cela que Cheris/Jedao en ont provoqué un à la fin du tome 2, et c'est pourquoi Kujen veut maintenant le sien, quel qu'en soit le prix.

Retour aux personnages :

On assiste aux troubles identitaires de l'homme-copie Jedao, amputé de ce passé qui est pour lui un futur inconnu (car le « nouveau Jedao », une version très précoce de l'homme emprisonné en animation suspendue, ne sait pas ce qu'on fait ses autres occurrences de réveil dans les siècles qui suivent le dernier moment dont il se souvient).
On compatit au désespoir de ce « nouveau Jedao » qui ne sait pas ce que les autres savent sur « lui », qui cherche ce qu'il est vraiment, qui découvre avec une forme d'horreur qui est ce Jedao qu'il « sera » et quel est ce corps invraisemblable dans lequel il est aujourd’hui incarné.
On le voit englué dans une histoire d'amour/soumission, étendue sur des siècles, qui l'a transformé et brisé.
On comprend qu'il n'est pas le monstre que l'Histoire a fait de lui, et qu'il est prêt au sacrifice suprême pour aller vers un monde plus juste.

On retrouve un Mikhodez, le leader des Shuos, bien plus machiavélien que maléfique. Un leader qui sait faire des choix difficiles et se salir les mains, dans l'intérêt d'un mélange justice/efficacité qu'il sait maintenir dans une délicate situation d'équilibre.

Et puis, on découvre le vrai monstre du récit, Kujen, un homme d'une noirceur impossible à égaler. Un génie mathématique pour qui personne n'est plus que ce à quoi il peut servir. Un maître du mal qui, sous l’apparence d'un paisible esthète discret au point d'utiliser un prête-nom pour diriger sa faction, tire depuis des siècles les ficelles de l'empire galactique qu'il a créé à son propre usage. Un homme qui a technologiquement excisé de son esprit toute pensée compassionnelle pour n'être plus que rationalité et instinct de survie. Un homme qui, littéralement, a saigné l'hexarchie, jusqu'au génocide quand nécessaire, dans l'intérêt d'un seul, le sien ; pas pour la nation, pas pour le peuple ou la race, juste pour lui, Nirai Kujen.
Gilgamesh, après la mort d'Enkidu, chercha passionnément l'immortalité. Il échoua mais devint Juge des enfers. Nirai Kujen façonna ex-nihilo un enfer pour toute la race humaine comme condition nécessaire de sa propre immortalité.

Et puis enfin (faut que j'arrête, là), il y a Cheris/Jedao, maverick brillante et implacablement déterminée, Brezan, un gars simple qui se retrouve au pouvoir et essaie d'en faire bon usage, Inesser, une générale Kel qui essaie honnêtement de restaurer l'ordre nécessaire au fonctionnement social sans sombrer dans le despotisme, Dhanneth, aide de camp ambigu de Jedao et victime véritable de l'inhumanité de Kujen.
Ou encore les serviteurs robotiques, sentients et organisés à l'insu de la plupart des humains, obéissants mais non dépourvus de préférences et d’agendas politiques.
Ou même (là, promis, j'arrête) les Voidmoths – les moteurs supraluminiques – dont on apprend ici la vraie nature, esclaves eux aussi, comme les humains, les robots, et tout ce qui bouge dans l'hexarchie et que Nirai Kujen a créé ou soumis pour son service exclusif.

Le tout est aussi cohérent que passionnant et, ce qui ne gâche rien, non dénué d'une forme plaisante d'humour pince-sans-rire. Sans oublier la grande attention, très rare en SF, portée à l'esthétique, à l'ameublement, aux arts floraux, à ceux de la table, etc. Quitte à propager un cliché, il y a quelque chose de décidément très asiatique dans la SF diaboliquement innovante de Yoon Ha Lee.

C'est beau, diabolique, intelligent, stressant. Must-read.

Revenant Gun, Yoon Ha Lee


mardi 26 juin 2018

14-18 tome 9 et Invisible Republic 2 et 3 / Brève revue de BD


Août 1918. L’agressif Général Foch est généralissime depuis cinq mois. Profitant des revers de l'armée allemande en juillet, il lance en Picardie l'attaque décisive qui conduira à la défaite teutonne. Au cœur de l'assaut, on retrouve, dans ce tome 9 intitulé "Sur la terre comme au ciel", les rares survivants toujours mobilisés de la petite bande d'amis dont Corbeyran raconte au long cours l'histoire.

Des huit camarades du début, il n'en reste guère et le moral n'est pas au beau fixe. Le malheur est toujours susceptible de les frapper ; quant à leur quotidien, fatigant, dangereux, humiliant, déshumanisant, c'est business as usual. Quelques petits moments de joie tout de même, comme lorsqu’on sauve une petite fille perdue non loin de la ligne de front.

La guerre a changé, et pas seulement parce que la phase de mouvement a repris et que les Allemands reculent.
Les tanks Renault sont de plus en plus présents au cœur des combats.
Les avions jouent un rôle bien plus important qu'au début des hostilités (superbes scènes de dogfight qui rappelleront des souvenirs aux joueurs de Ace of Aces).
Les Américains (et pas qu'eux) sont là en nombre au côté des Français (depuis 1917). Sur la terre comme au ciel, les Yankees sont volontaires, nombreux, frais, bien équipés. Ils participent aux combats menant à la victoire, amènent avec eux un exotisme rafraîchissant, font découvrir aux Français de nouveaux goûts et de nouveaux rythmes. Corbeyran montre bien qu'au sein de l'armée US les unités noires et blanches sont strictement séparées. J'ai un gros doute en revanche sur les scènes de camaraderie Noirs/Blancs US le soir au bistrot ; ce n'était pas l'ambiance de l'époque si j'ai bien compris. En revanche la camaraderie Français/Noirs US a bel et bien existé.

Sur le front, on tente de survivre (et, nonobstant, on meurt parfois très bêtement). A l'arrière, on attend toujours le retour des soldats, ou alors on pleure ses morts ou ses invalides. Plus que trois mois à tenir, mais ça, personne ne le sait encore.


Suite (en VO) de la série "Invisible Republic". L'histoire est toujours aussi passionnante, trépidante, riche.

Continuent de se dérouler les deux fils du tome 1 – l'histoire racontée par Maia et les événements consécutifs à la chute du régime Malaury. S'y ajoute maintenant l'histoire officielle racontée par Arthur McBride lui-même dans ses « mémoires ».

Dense et passionnant, le récit est d'une grande richesse.

On y voit la création de la légende révolutionnaire. Comment une révolution renomme une planète Avalon pour la faire entrer dans une  allégorie de la légende arthurienne (celle d'Arthur McBride bien sûr). Comment on emprisonne et fait disparaître les dépositaires de l'histoire authentique des acteurs et des faits. Comment on réécrit l'histoire après coup, quand nul ne peut plus contredire la version officielle. Comment le petit dictateur chanceux explique n'avoir toujours agi que par et pour le peuple. Comment l'homme fort avec ses zones d'ombre disparaît derrière la statue lumineuse du commandeur (cf. la couverture du tome 3).

On y est parti aux ambiguïtés des mouvements révolutionnaires. Souvent conduits par des brutes opportunistes, agrégeant des personnalités diverses que ne lient que leur mécontentement, rarement totalement détachés de contacts malsains avec les anciennes sphères du pouvoir légitime, ces mouvements évoluent toujours progressivement vers de plus en plus de violence, de plus en plus de manipulation narrative, de plus en plus de pression « totalitaire » sur les membres du mouvement (jusqu'à l'autocritique forcée, les prisons politiques, l'élimination physique des membres dissidents), en attendant de pouvoir le faire sur la société entière.

On y remarque les effets délétères d'une transparence sans contrôle. La publication du journal Reveron par la presse conduit à un durcissement de la reprise en main d'Avalon par des pouvoirs qui n'hésitent pas à violer toutes les règles juridiques et à la mise en danger de nombreux parmi ceux qui tentaient de conduire le monde à une transition pacifique du chaos post-Malaury vers un régime plus décent que ses deux prédécesseurs.

Cerises sur les gâteaux :

Les auteurs développent de belle manière la vie de la jeune Maia après l'exil et avant la prison, ainsi que les troubles violents qui agitent le monde de l'après Malaury, devenu champ de bataille entre les oligarques traditionnels locaux et les pouvoirs de Sol-central – le gouvernement humain centralisé et clairement impérialiste installé sur Mars.

Ils promènent le lecteur sur une Terre écologiquement détruite et inhabitée depuis 400 ans à l'exception de quelques « reterraformeurs ». Glaçant.

Ils montrent enfin en détail la planète Asan, celle par qui les problèmes arrivèrent.

Ils décrivent (même si ça a déjà été fait ailleurs, chez Egan notamment) les inévitables changements culturels lourds qui se produisent sur les vaisseaux-arches quand arrive au pouvoir une génération qui n'a pas choisi de partir et qui ne verra pas l'arrivée.

Intéressant, captivant, sombre, character-driven autant que story-driven tant les deux sont liés, "Invisible Republic" est un très bon comic dont j’attends maintenant la suite (car il prend son temps pour avancer, le prix de la précision).


14-18 t9, Sur la terre comme au ciel, Corbeyran, Le Roux
Invisible Republic, t2 et 3, Bechko, Hardman, Boyd

lundi 25 juin 2018

Black Monday Murders en VF - YES !


Sait-on que le tome 1 de l'excellent "Black Monday Murders" est disponible en VF chez Urban ?
Qu'on coure l'acheter !

Black Monday Murders, vol 1, Gloire à Mammon, Hickman, Coker

dimanche 24 juin 2018

Seules les montagnes dessinent des nuages - Marc Lepape


"Seules les montagnes dessinent des nuages" est le second roman de Marc Lepape. On y fait la connaissance de Erraink, jeune et enthousiaste ingénieur hydraulicien envoyé très loin de chez lui pour améliorer l'irrigation de la vallée de l'Onk.

Nous sommes dans ce qui ressemble à notre XIXè siècle. Pas tout à fait sur notre Terre cependant. Car si, dans le monde d'Erraink, il y a bien une Europe et une Amérique, c'est du petit royaume européen imaginaire de Harraiem que vient le jeune homme, et c'est sur l'île imaginée de Sélébie que – plongeant dans l'inconnu pour trouver du nouveau – il arrive plein d'espoir, en quête d'expérience personnelle.

La Sélébie est une grande île indépendante de l'hémisphère sud, qu'on dirait malabaraise, à l'ambiance entre Afrique et Méditerranée. Cinq tribus y cohabitent pacifiquement, sur des territoires aussi distincts géographiquement que différents écologiquement. L'Est est la partie de l'île en contact avec le vaste monde. On y trouve le port de Ryot et l'ambassade d'Harraiem. C'est à Ryot que débarque Erraink. Il y est accueilli par Hiln, le secrétaire particulier de l’ambassadeur, et fait très vite la connaissance de Thomas Lapnot, un vieux baroudeur, amoureux de l'Onk, qui le met en garde contre les changements impulsés par Hiln et le guidera – avec ouvriers et équipements – jusqu'à la lointaine vallée isolée de Onk.

Dans la vallée justement, à l'écart des grandes routes, vit un peuple pastoral, pacifique et harmonieux. Vaguement animistes, conduits par un Patriarche qui est bien plus un gardien des traditions qu'un chef, les Onkiens n'ont pas changé depuis des siècles. Chaque année succède à la précédente, dans un éternel retour qui reproduit les cycles de la Nature. Les quelques événements un tant soit peu exceptionnels qui jalonnent chaque année sont inscrits sur une tapisserie spiralée sur laquelle, une fois par an, défile en dansant tout le village. Chacun s'inscrit ainsi dans l'histoire de la communauté, une histoire dont – pour ce peuple sans écriture – seules les dernières années sont encore présentes en mémoire ; les tous premiers moments sur la spirale – trop de fois piétinés – sont devenus illisibles et donc largement oubliés.

Dans le passé lointain :
Un événement oublié qui installa le tabou interdisant de passer de l'autre côté de la vallée sous peine de mort.

Dans le passé récent :
Le passage dans le village d'un jésuite qui parvint à retourner la tête du jeune Dmyrn au point que celui-ci vécut trois ans sur un piton rocheux dans une imitation, incompréhensible par les siens, de Siméon le stylite ;
La mort atroce de Dmyrn, déchiqueté par d'étranges rapaces, bien plus gros que ceux que dressent les Onkiens et venus de l'autre côté de la vallée, du lieu interdit à tous.

La mort de Dmyrn « libère » Ilnah, sa sœur, qui avait sacrifié toute vie personnelle depuis la folie de son frère. Elle revient alors dans la vie du village et rencontre Erraink qui vient d'y arriver avec sa caravane.

"Seules les montagnes dessinent des nuages" est un roman de very-very-low-fantasy historique. Dans une ambiance qui tient plus du conte ou de la fable que du roman réaliste (avec ce que ça signifie de charme et parfois aussi de naïveté assumée), Lepape y raconte trois histoires.

D'abord, celle de deux peuples qui surent éviter la guerre au point que la notion même leur paraît maintenant si étrange qu'ils ne peuvent vraiment s'y résoudre. C'est une histoire de loi respectée et de transmission intergénérationnelle, de conscience collective en action, de vie en harmonie avec la nature, et de renoncement au désir d'accaparer. C'est de vraie communauté que parle Lepape. Chacun y trouve reconnaissance et soutien dans les liens qu'il partage avec tous les autres. Forte de la force de sa cohésion, la communauté n'as pas peur de s'ouvrir à l'extérieur ou à la nouveauté, et sait s'adapter sans se perdre.

Ensuite, celle d'un monde préservé de l’influence extérieure qui se retrouve sur les cartes marines des nations modernes et aura alors bien du mal à se protéger de la cupidité des hommes qui les habitent et les façonnent. On y voit l'ambition d'un Homme qui voulut être roi mettre à mal la paix d'une société paisible, amener avec lui mort et destruction sur une île qui, jusque là, vivait dans une paix habituelle. L'amour de l'or, la soif de l'or qui animaient les conquistadores est ici aussi le moteur de l'un de ces Blancs, arrivés de l'autre bout du monde, mentant, trichant, tuant pour se tailler un empire. Mais les nouveaux arrivants ne sont pas tous identiques ; Lepape montre avec justesse qu'on peut être aussi bien un Cortés qu'un Las Casas.

Enfin, c'est l'histoire d'un véritable passage à l'âge adulte, à travers la création, les épreuves, et le développement de deux passions, l'une pour une terre superbe et préservée, l'autre pour une femme aussi belle que forte. Deux passions émerveillées et respectueuses, deux relations de partage absolument à l'opposé du désir de prendre qui caractérise le mauvais génie du roman.

"Seules les montagnes dessinent des nuages" est un roman charmant. Dépaysant et humaniste, il raconte une histoire simple aux enjeux qui le sont beaucoup moins. Ce dont Lepape parle c'est de découverte de soi à travers celle de l'Autre et de son Autre, de la force des communautés soudées face à l'adversité, de l'importance de transmettre sans oublier de savoir changer juste ce qu'il faut quand le temps est venu.
Si l'on veut être chafouin, on pourra reprocher une naïveté montrée parfois un peu excessive et une description des emportements amoureux qui tangente par moments ces émerveillements béats sur la femme aimée qu'on trouve par exemple aussi chez Bordage. Ceci dit, la lecture fut agréable, le bilan est donc positif.

Seules les montagnes dessinent des nuages, Marc Lepape

jeudi 21 juin 2018

Petite histoire de l'embaumement en Europe au XIXè siècle - Nicolas Delestre


Le XIXème siècle, un siècle extraordinaire durant lequel le monde se transforma à une vitesse sans précédent. Découvertes scientifiques en cascade, merveilles de l'ingénierie, transformations sociales et politiques, le siècle, traversé par une idée du Progrès humain qui se fracassera sur le naufrage du Titanic et les tranchées de 14, est aussi celui du romantisme.

Amour du moi, foi en l'avancée illimitée de la science, mort de Dieu certaine ou à venir, égyptomanie, le XIXème siècle était prêt pour une montée en puissance scientifique de cet embaumement que les humains pratiquaient sporadiquement depuis l'Antiquité.

Alors que Mary Shelley se demandait s'il était possible de vaincre scientifiquement la mort, et que Bram Stoker rêvait d'une vie éternelle fondée sur le surnaturel, de nombreux scientifiques tentèrent, durant ce siècle de tous les possibles imaginés, de donner à la mort les allures de la vie. C'est cette histoire que raconte le petit opus de Nicolas Delestre intitulé "Petite histoire de l'embaumement en Europe au XIXè siècle".
En 80 pages, Delestre y passe en revue la folie embaumeuse qui saisit le siècle.

Les quelques premières pages rappellent les pratiques antiques, de l'Amérique du Sud (quelques milliers d'années avant notre ère) à l'Egypte, en passant par les embaumements réalisés un millier d'années avant JC dans les îles Hébrides ou les rares occurrences concernant l'Empire romain. Au Moyen-Âge, des pratiques existent aussi, dont la fonction est de permettre le retour du cadavre d'un grand homme des terres lointaines où il trouva la mort (Frédéric Barberousse par exemple). Nécessitant toujours au minimum une éviscération, elles offrent alors aussi la possibilité d'ensevelir en plusieurs lieux distincts les restes épars des grands hommes, un privilège que conservèrent les rois de France en dépit d'une condamnation précoce de la chose par les autorités catholiques.

Profitant des avancées de la science anatomique, le XIXè vit apparaître l'embaumement par injection de solutions ad hoc, une technique qui présentait l'avantage de ne pas nécessiter d'actes aussi invasifs que les éviscérations.

Une course s'engage alors entre médecins fascinés par la possibilité de faire « survivre » le corps mort. Chacun développe sa (ou ses) solution(s) chimique(s) et son procédé de préparation des corps. Chacun revendique le meilleur résultat, c'est à dire la meilleure tenue dans le temps des corps embaumés. De Ruysch aux frères Hunter en passant par les Néerlandais De Graaf ou Swammerdam, tous embaument à bras raccourcis, des pièces anatomiques ou des corps entiers. Tous protègent jalousement leurs secrets de fabrication, car prestige et fortune peuvent en résulter.

D'autres les suivent, avec encore d'autres techniques, jusqu'à la démonstration, en 1834, du « sang artificiel » à base d'arsenic de Giuseppe Tranchina. Simple et peu chère, cette méthode semble pouvoir mettre l'embaumement à la portée du plus grand nombre.

En France, Gannal sent le filon commercial et tente de breveter, en vain, le procédé Tranchina. L'interdiction de l'arsenic et la faible qualité de son procédé personnel condamneront les espoirs de Gannal. C'est le docteur Boissié et sa solution au chlorure de zinc qui occupent dans les années 1840 le haut du pavé français, même si, ironiquement, c'est le livre de Gannal qui popularisera l’embaumement aux USA.

D'autres suivent encore, jusqu'aux méthodes par formol gazeux puis par injection de formol, avec même une tentative commerciale de louer aux particuliers des appareils d'embaumement individuels.

Parallèlement, on tente de « pétrifier » les corps. Segato, Comi, Gorini, ce sont des Italiens qui travailleront sur ces procédés auxquels on ne trouve guère d'utilisation pratique. Marini, un Sarde, développe, lui, une méthode de pétrification réversible qui impressionne même Napoléon III et le rend célèbre dans l'Europe entière. Boitel, un agronome français, s'essaie aussi à la pétrification, sans grand succès – il ne faisait que déshydrater les tissus.

Soucieux de mettre la « vie éternelle » à la portée de tous, le Suisse Mathias Mayor invente l'anthropo-taxidermie, procédé qui consiste à préserver seulement le visage (et parfois les mains) d'un cadavre, qu'on remplit ensuite ensuite comme le sont les animaux empaillés, et qu'on habille comme demandé par la famille. Cette technique disparaît avec Mayor, même si restent les cas célèbres – et réalisés par d'autres – de « l'Espagnol de Montbrison » ou de « El Negro de Banyoles » (rendu depuis à son pays natal).

Il y eut bien sûr enfin un peu d'anthropoplastie galvanique (toujours attirant, le galvanisme, à l’époque) avec Variot et sa technique de métallisation électrique des cadavres.

En dépit de certaines réalisations intéressantes, aucun de ces « pionniers » ne dépassa vraiment le stade de la gloire transitoire et aucun n'obtint de position académique sérieuse. Puis, le siècle changea, la mode passa, elle ne revint que dans les années 60 avec la thanatopraxie contemporaine.

Ce n'est pas pour l'écriture ou pour la construction qu'on lit ce petit livre, mais quand, comme moi, on ne connaissait rien de cette histoire, on en sort éclairé et amusé.

Petite histoire de l'embaumement en Europe au XIXè siècle, Nicolas Delestre

vendredi 15 juin 2018

Prix de l'Imaginaire du Lycée Thiers 2018 pour Mes vrais enfants



COMMUNIQUÉ DU PRIX DE L’IMAGINAIRE DU LYCÉE THIERS

Après plusieurs mois de lectures effectuées par un jury de volontaires bien courageux étant donné la pression des examens et concours qui, dorénavant, s’exerce tout au long de l’année, un vote a enfin pu avoir lieu, et le premier Prix de l’Imaginaire du Lycée Thiers être attribué.

Qu’on sache donc, dans cette dimension et les autres, qu’après  avoir obtenu :
le James Tiptree Jr. Memorial 2014
le Prix ActuSF de l’Uchronie 2017
le Prix Planète-SF des Blogueurs 2017
Mes vrais enfants, le maitre ouvrage de Jo Walton, vient d’obtenir le :
Prix de l’Imaginaire du Lycée Thiers 2018.

Il était ici opposé à La cinquième saison, de N. K. Jemisin, et à Planetfall, d’Emma Newman, deux autres très bons romans.

Félicitations à Jo Walton pour un roman qui marque tous ceux qui l’ont lu. S’imprimer dans la psyché du lecteur pour la changer à jamais, c’est cela la marque de la vraie littérature. Nous y sommes ici.

Aux douze vents du monde - Ursula Le Guin


Décidément Feyd Rautha est le serial chroniqueur le plus rapide à l'ouest du Pecos. Donc, voici seulement maintenant ma chronique du recueil "Aux douze vents du monde", d'Ursula Le Guin, un recueil de 1975 publié aujourd'hui par Le Belial dans des traductions revues par Pierre Paul Durastanti. Quelle bonne idée, ma foi !

Lecteur, si tu traînes en ce lieu interlope, tu connais Ursula Le Guin. Maîtresse de la SF américaine et mondiale, détentrice de tellement de prix que je ne vais pas les citer ici (lis la page Wikipedia, travaille un peu, lecteur), publiée de son vivant dans la Library of America, pressentie plusieurs fois pour le Nobel de littérature (quoiqu’après son attribution à Bob Dylan on puisse s'interroger sur la valeur de la récompense), Le Guin est connue pour ses textes imprégnés d'ethnographie, de féminisme et d'anarchisme.

Que dire du recueil ?

On y trouve 17 textes, de longueurs variables. Quelques-uns font référence à Terremer (l'un des plus beaux cycles de fantasy que j'ai jamais lus), d'autres évoquent l'Ekumen (sa création majeure faite de voyages démesurément longs, de communications par Ansible, et qui préfigurait la Culture de Iain Banks), l'un ramène précisément dans le monde des Dépossédés, enfin on trouve quelques orphelins nés seulement de l'imagination fertile de la dame.

On ne va pas raconter chaque nouvelle. Ce genre de recension auquel j'ai parfois sacrifié – je le confesse – est souvent pénible à lire.

Ce qui frappe d'abord chez Le Guin, c'est la beauté de son style, un classicisme d'une élégance extrême, servi par un vocabulaire riche et affûté comme un laser de précision. Les textes de Le Guin sont beaux, ils sont beaux à lire, ils sonnent délicieusement aux oreilles de l'esprit.

Ensuite, il y a cette manière, présente dans la plupart des textes du recueil, de mêler la SF à ce qui pourrait s'appeler un imaginaire tradi/médiéval. Le nom du monde est forêt clamait Le Guin pour titrer l'un de ses romans. C'est vrai dans quantité de ses textes. Le Guin décrit la forêt, la dit, en montre les charmes. On n'y est pas dans ce que les médiévaux appelaient la « sauvagerie » mais en un lieu qui, souvent, est d'abord charmant – si on excepte la forêt Léthé de La forêt de l'oubli.
A côté de la SF pure, les textes de l'Ekumen mettent sans cesse en contact une civilisation stellaire spatiopérégrine avec ces mondes encore archaïques dans lesquels il faut intervenir mais pas trop, pour que la liberté de leur développement leur soit laissée – Il est difficile d'être un Dieu proclamaient déjà les Strougatski.
De toute manière, ce n'est guère la SF au sens scientifique qui intéresse Le Guin, ce sont les développements psychologiques et sociaux qu'induisent les changements techniques qu'elle veut raconter.

Certains textes évoquent presque des contes, semblent faire appel à un imaginaire humain atavique dans lequel chacun pourra reconnaître une chose qu'il ne savait pas avoir oublié. Le collier de Semlé, entre conte de Grimm et descente aux cavernes des Niebelungen est de ceux-là. La boite d'ombre, et sa hutte de Baba Yaga, aussi.

Les maîtres est un post-apo qui ne dit pas son nom, dans lequel on devine un monde terrifié par la science, à contre-pied de celui d'un Cantique pour Leibowitz et qui rappelle plutôt ce que l'Eglise catholique fit subir aux Copernic et autres Galilée. Dans Etoile des profondeurs, fou de connaissance, on va chercher les étoiles même cachées au centre de la Terre.

Deux textes sont issus du cycle de Terremer. On y retrouve (découvre pour certains) le système de magie si particulier du cycle et l'humour très vancien de Le Guin. Humour qu'on retrouve d'ailleurs dans Avril à Paris, une incroyable histoire de voyage dans le temps. Ou encore, au prix d'un tour de force stylistique mais surtout imaginatif presque invraisemblable, dans Le chêne et la mort, un court texte qui vient opportunément rappeler qu'un mouvement n'a de sens et même n'existe que dans le cadre d'un repère donné. Brillant.

Paradoxe temporel induit par les voyages à vitesse luminique dans Le roi de Nivôse, qui ne décrit pas un Œdipe inversé mais bien plutôt une prise de responsabilité, jusqu'à un sacrifice suprême que Dieu n’arrêterait pas avant son accomplissement. Ma mère, la justice, etc.

Les choses dit l'espoir fou face au désespoir facile, la création face à la destruction. C'est beau et émouvant, comme une revisitation heureuse du mythe de Sysiphe.

Plus qu'un vaste empire retourne le syndrome autistique pour montrer que, sans filtrage inconscient du non-verbal, toute relation humaine serait impossible. Trop à percevoir dans les intonations et les micro-mouvements des autres, trop de non-dits. Seule la pratique consensuelle du mensonge et la cécité volontaire qui l'accompagne permettent de les gommer, rendant ainsi envisageable de tendre la main à l'autre au lieu de lui foutre sur la gueule.

Puis vient Le champ de vision, un texte étonnant d'expérience extra-terrestre. Si le Paradis, comme l'écrivait Saint Augustin, consiste à contempler la face de Dieu, Le Guin nous confronte à un astronaute de retour de voyage qui se passerait bien de ce déplaisant privilège.

A la veille de la révolution ramène de l'humanité – vieillissante de surcroît – dans le personnage qui deviendra mythique de Odo, l'initiatrice du monde des Dépossédés. Elle y évoque sa vie de femme, ses satisfactions et ses regrets alors que la fin approche, sa crainte pour un anarchisme à construire et à toujours protéger contre les, pourrait-on dire, « mauvais anges de notre nature ». Un travail jamais fini, qu'elle a initié mais qu'elle devra bientôt laisser, avec autant de confiance que possible, à d'autres qui lui succéderont.

Voyage, je n'ai rien compris.
Et Neuf existences me paraît la démonstration éclatante des limitations scientifiques de Le Guin et des erreurs scénaristiques qu'elles lui font ici commettre. Le Guin, c'est la femme qui décrit les mondes imaginaires aussi précisément que le faisait Evans-Pritchard pour les mondes réels, et qui, de surcroît, les rend profondément beaux. Qu'elle évite le clonage et ses conséquences. Son domaine, c'est le psychomythe.

Au total un très beau recueil, indispensable pour qui n'a jamais lu et passionnant pour qui a déjà lu.
Un recueil pour ceux qui veulent comme dans la nouvelle Ceux qui partent d'Omelas imaginer un monde où l'on n’accepterait pas de sacrifier le bonheur et la liberté d'un seul pour offrir le confort à tous les autres. Un texte résolument anti-utilitariste.

Aux douze vents du monde, Ursula Le Guin

jeudi 14 juin 2018

Autonome - Annalee Newitz


Donc, "Autonome", d'Annalee Newitz, que j'avais chroniqué en VO, sort en VF. Ma foi, c'est une information, que je vous transmets.

Autonome, Annalee Newitz

mercredi 13 juin 2018

Invisible Republic - Bechko - Hardman


Un mot sur un comic passé un peu inaperçu me semble-t-il et qui vaut pourtant le détour : "Invisible Republic", de Bechko, Hardman, et Boyd.

Planète Avalon, dans le système Gleise. Avalon et ses deux planètes sœurs, Kent et Asan, ont été colonisées grâce à des vaisseaux générationnels. A l’origine, les trois mondes sont difficilement autosuffisants. Asan est la mieux dotée des trois sur le plan des ressources, Avalon, globalement hostile, sous-investie, ne produit que du surplus, quant à Kent, on n'en sait rien dans ce tome 1 si ce n'est – et c'est capital – que le gouvernement colonial y a déménagé et qu'il vit sans doute de l'exploitation des deux autres.
Ce déplacement de l'élite hors d'Asan a provoqué chez les glaiseux qui y sont restés un sentiment d'abandon et de trahison conduisant à une insurrection armée. Kent combat ce soulèvement à l'aide de troupes enrôlées de force sur la fruste Avalon. L'humeur n'y est donc pas au beau fixe non plus.
C'est dans ce contexte que va naître un mouvement révolutionnaire qui aboutira à la création du régime de Malaury, institué par le rebelle Arthur McBride.

"Invisible Republic" raconte à son lecteur une double histoire, qui commence en 2843, 42 ans après les débuts de l'insurrection et alors que le régime est tombé. D'une part, en flashbacks, l'histoire vraie des origines de la révolution, d'autre part, celle de l'enquête de Croger Babb, un journaliste déconsidéré arrivé sur l'un de ces vaisseaux supraluminiques, inventés depuis, qui ont amené une nouvelle population et déséquilibré l'ensemble. Au milieu du chaos d'un monde en chute libre, Babb tombe par pur hasard sur le journal secret de Maia – la cousine de McBride, une inconnue, effacée de toute l'histoire officielle – , un texte qui raconte la vraie révolution et le vrai McBride, à contrario de la légende et des hagiographies autorisées du grand révolutionnaire. Et clairement, même après la chute du régime Malaury, une telle enquête dérange et met la vie de Babb en péril.

"Invisible Republic" est l'histoire d'une rédemption, celle d'un journaliste sur le retour qui tente de racheter une erreur professionnelle passée lourde de conséquences et de se refaire par là même une bonne réputation. C'est aussi l'histoire secrète d'une révolution – qui n'en est ici qu'à ses prémices – qui passera, semble-t-il, par toutes les compromissions et les horreurs de ce genre d'aventure, si justifiée soit-elle.
Car justifiée, elle l'est sans doute. Enrôlement forcé de ceux qui sont considérés comme un lumpenprolétariat dispensable, échange inégal, mainmise coloniale dans un but d'extraction inéquitable de valeur, le gouvernement de Kent paraît cumuler tous les attributs du centre dominateur exploitant une périphérie soumise par la force – une étude de cas pour marxistes anticolonialistes (Samir Amin, réveille-toi !). Et, localement, il y a encore plus. Sur Avalon elle-même, quantité de travailleurs sont indenturés, livrés à des « contrats de travail » qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à des conventions d'esclavage volontaires telles qu'on en trouve dans les mondes d'Emma Newman ou dans l'Autonome d'Annalee Newitz.

"Invisible Republic" est aussi la description d'un Etat failli et plus globalement d'un monde en faillite par manque de moyens de subsistance propres, qui prouve qu'il ne suffit pas d'un régime politique si généreux soit-il – au prix souvent d'un autoritarisme et d'une réécriture de la réalité tout sauf démocratiques – pour assurer un niveau de production qui permettent de satisfaire aux besoins essentiels de la population ; le Venezuela le prouve chaque jour un peu plus.

Aujourd'hui, au bord de la famine, alimentés par des convois d'aide alimentaire dont chaque passage crée des émeutes – on se rappellera de la Somalie – les Avaloniens n'ont que deux options : tenter de survivre coûte que coûte dans la misère et l'inégalité (on remarque que les extra-planétaires, étrangers, peuvent payer en devises des soins médicaux inaccessibles aux autochtones, ou qu'ils se retrouvent dans des bars d’hôtels qui rappellent les grandes heures des clubs réservés aux Indes), ou s'embarquer pour la plus prospère Asan en empruntant le prix du billet à la compagnie de transport, emprunt qu'il faudra rembourser pendant des années de travail gratuit indenturé, comme c'est le cas aujourd'hui pour les migrants du monde, mis en coupe réglée par leurs passeurs mafieux.

"Invisible Republic", même s'il ne fait ici que poser le décor, veut documenter la naissance d'un mouvement révolutionnaire, les manipulations, les travestissements de la vérité auxquels se livrent les deux camps, les mains sales qu'il faudra avoir pour vaincre, la morale ambiguë des insurgés, de celles dont parlait Trotsky quand il disait qu'elle était « la nôtre ».

La 4ème parle de lanceur d'alerte. Mouaip. C'est un terme à la mode, je ne suis pas sûr que ce soit le sujet principal. Cette histoire secrète d'un dictateur racontée par quelqu'un qui l'a connu jeune avant d'être effacé des tablettes rappelle plutôt les Iles du soleil de Ian MacLeod.
Très intéressant, joliment dessiné et découpé, coloré dans deux tons évoquant crépuscule et rouille qui collent parfaitement au récit, "Invisible Republic" est une bonne surprise. J'attends le tome 2.

Invisible Republic, t1, Bechko, Hardman Boyd

Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil - Lemire - Rubin


Juste un petit mot pour parler de "Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil", spin-off kind-of-prequel de la très bonne série Black Hammer, de Jeff Lemire. On y découvre l'enquête qui conduit in fine à l'arrivée inexpliquée de Lucy Weber dans le monde caché de la série principale.

Ici, après Omrston, c'est Rubin qui se colle au graphisme (dessin et couleurs). Son travail est très intéressant car il sort de l'approche bucolique imposée par le contexte de la série principale pour partir dans plusieurs directions appropriées au récit : de la noirceur d'un Batman-style à l'humour noir d'un Cthulhu-like, aussi peu digne que non-terrifiant, jusqu'à un steampunk dans une ambiance à la Spring-Heeeled Jack.
Dans quelque facette que ce soit, le style de Rubin est très beau, colle parfaitement au récit, et éclaire la narration. On appréciera par exemple la descente dans l'asile d'aliénés qui se fait en colimaçon autour d'une double page, en direction d'une vérité enfouie dont on ne cesse d'approcher, comme on plongeait dans le conduit auditif d'un homme mort au tout début de Blue Velvet.

"Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil", c'est l'histoire des premières recherches de Lucy Weber, la fille orpheline de Black Hammer. Seule sur Terre avec sa mère après la disparition des héros, seule avec une mère qui veut oublier le souvenir d'un homme qui a toujours fait passer son devoir avant sa famille jusqu'au sacrifice final, empêchée, pour des raisons de sécurité évidente, de parler à quiconque d'un père qui a laissé les deux femmes seules pour lutter et tenter de survivre. De tout cela, Lucy souffre ; pour Lucy, ce père absent et comme effacé de l'histoire familiale n'est pas psychologiquement gérable. Elle se convainc donc, en dépit de toute raison, qu'il est toujours vivant, ailleurs. Et un indice aussi inattendu qu'émouvant, laissé pour elle par un homme mort avant même qu'il sache devoir mourir, la met sur la piste des anciens ennemis du héros, qu'elle va rechercher pour tenter de savoir enfin si son père, le Black Hammer, a pu survivre à l'explosion dans laquelle lui et ses compagnons ont disparu il y a dix ans maintenant.
Privilège de lecteur : nous savons la vérité, elle pas encore.

L'enquête de la très jeune journaliste est l'occasion pour Lemire de continuer sa visite, down the memory lane, des comics qu'il a aimés et des époques que le genre a traversé, jusqu'à un hommage oblique et réciproque à Mike – Frankenstein Underground – Mignola.
Super-héros contre nazis.
Milliardaire maléfique à la Lex Luthor, épicé d'un mashup improbable entre Sherlock et Moriarty saupoudré d'un peu de Frankenstein.
Arpentant, avec Lucy, Spiral City, le lecteur visitera aussi une sorte de Batcave ou de Forteresse de la Solitude, et un Spiral asylum for the criminally insane – contrôlé par un génie du mal – qui rappellera des souvenirs aux lecteurs de Batman.
Il rencontrera un avatar bien peu ragoutant de Cthulhu, et sa bien gentille et malheureuse fille dont la claustration familiale évoque certaines pages de Poe ou le Je suis d'ailleurs de Lovecraft.
Il croisera aussi un malfaisant nommé Grimjim, tellement con qu'il porte un t-shirt Britney Spears ce qui, pour ses auteurs, est le summum de la stupidité – car le récit ne manque pas d'une forme d'humour.

Passant d'âge en âge au fil de la biographie de Sherlock Frankenstein, Lemire décrit la chute puis la rédemption de ce super-villain. Lucy y découvre quelques informations et un allié inattendu, mais, quand l'album se termine, elle n'est toujours pas plus proche de la vérité dont elle est en quête. Il faudra attendre le TPB suivant – Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows – pour apprendre peut-être comment Lucy réussit à pénétrer le monde clos où est exilée depuis dix ans l'équipe de Black Hammer.
Il n'y a pas le génie de la série originale, mais c'est quand même très plaisant. A suivre.

Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil, Lemire, Rubin

mercredi 6 juin 2018

Gagner la guerre t1 Cuidala - Genet - Jaworski


Lecteur, je ne te présente pas "Gagner la guerre" (Prix Imaginales 2009), l'immense roman low fantasy de JP Jaworski. Il met en vedette le spadassin Benvenuto Gesufal, un bretteur talentueux, roublard, gouailleur, et irrésistible, enfoncé jusqu'au cou dans l’embrouillamini des arcanes politiques de Ciudala, une cité Renaissance aussi belle que dangereuse pour ceux qui veulent la dominer, une capitale, un port, le centre du monde.

Chouchou des lecteurs de Jaworski, Benvenuto est un de ces rares grands filous qui peuplent la fantasy. Oserai-je dire de Benvenuto qu'il est un Souricier Gris en mieux ? J'ose.
Si l'on ne me croit pas, écoutons celui qui le connaît le mieux, son créateur : « Un homme infréquentable. Un enfoiré de première ! J'insiste sur cet aspect-là car il est aussi très séduisant. Un de ses pires méfaits est sans doute d'essayer en permanence d’enjôler le lecteur, pour l'amener ensuite à adhérer à des choses absolument inacceptables ». Voilà, tout est dit, je suis enjôlé.

A un tel personnage il faut un écrin idoine. Jaworski lui a offert, pour s'ébattre, une cité (Ciudala) et un royaume (le Vieux Royaume) aussi dangereux qu’envoûtants. Et point de paix pour l'assassin, il se trouve plongé au cœur de tant de machinations qu'il lui faut tout son talent et toute sa chance pour espérer seulement en sortir vivant.

Adapté en BD par Frédéric Genet, "Gagner la guerre" s'offre aujourd'hui aux regards après avoir fait les délices de l'imagination. Disons-le sans détour, c'est une réussite. De Cuidala la renaissante à Kaellsbruck la médiévale, tout est beau, lumineux, grandiose. Les personnages non plus ne déçoivent pas, avec une mention spéciale pour le maître assassin Don Mascarina et sa bonne tête de capo napolitain.

Précision importante : ce tome 1, disponible, adapte la nouvelle Mauvaise donne qui se trouvait dans le recueil Janua Vera et introduisait au monde le personnage de Benvenuto. L'action de ce tome se situe donc juste avant celle du roman. Le roman lui-même n'arrivera qu'avec le tome 2.

Ici, dans ce tome, Benvenuto se trouve au centre d'une machination politique qui prend ses racines dans le passé et lui coûtera la vie sous peu s'il ne parvient pas à user de son intelligence pour convaincre de son utilité. Gageons qu'il y réussira. Sinon, comment pourrait-il, après, gagner la guerre et tenter de survivre à la paix ?

A noter, un sympathique avant-propos de JP Jaworski ouvre l'album.
Et, enfin, une carte ;-)

Gagner la guerre, t1, Genet, Jaworski

Nil - James Turner - Quae nocent docent


Monsieur Nul vit à Nihilopolis. Dans cette capitale du nihilisme, où les politiciens mentent et font assaut de démagogie populiste, on pratique la triple pensée (car la double, ce n'est pas assez), on travaille à la fabrique de breloques ou de babioles ou de bombes ou de consensus ou de canards en plastique, on est exploité et embobiné par les puissants, on sait que l'enfer c'est les autres, on se fait exploser régulièrement pour une cause nihiliste ou une autre.
Surtout, à Nihilopolis, on déconstruit, jour après jour et minute après minute, jusqu'à la déraison. A Nihilopolis, on sait que l'espoir est une illusion hypocrite, comme la loi, la religion, l'amour, la démocratie, les idéologies. On le sait, et on le dit, dans chaque conversation (la tentative de séduction sur un mode Gène égoïste à la Dawkins est hilarante).

Monsieur Nul travaille sur le Derrida, un vaisseau déconstructeur qui va quotidiennement éradiquer croyances, idées, espoir, avant que ces virus puissent se propager. Il a un ennemi intime, Monsieur Sly, et un amour non partagé pour Miss Void. En dépit de sa solitude sexuelle, Monsieur Nul est « heureux » à Nihilopolis. Jusqu'au jour où il est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis et doit fuir le pays pour tenter de se réfugier en Optima, la pays des optimistes.

Hélas, pour lui, Monsieur Nul n’atteindra jamais Optima. En chemin, il est pris pour le chef d'un mouvement révolutionnaire et finit par se retrouver engagé dans un conflit qui rappelle, par son absurdité criminelle, la Grande Guerre.
En son absence, pendant ce temps, la hiérarchie religieuse de Nihilopolis a décidé d'annihiler toute la population afin d'en finir avec l'hypocrisie essentielle de toute vie humaine.

"Nil" est une sorte d'ovni. Souvent drôle, Turner  décrit jusqu'à l'absurde un monde nihiliste dans lequel la déconstruction règne, supprimant non seulement toute possibilité d'espoir ou d'idéal mais également tous ces petits mensonges réciproquement consentis qui rendent possible les relations humaines. Il pointe nombre des absurdités du monde moderne sur un ton qui prête à sourire. Il fait de Monsieur Nul un de ces « premiers dans un concours de circonstances » qui évoque l'Anthony Quinn de La 25ème heure. Et il conclut fort à propos son récit.

Très joliment dessiné (l'album est très beau aussi), dans un noir et blanc stylisé qui exprime la dualité fondamentale du monde de Monsieur Nul, le récit est néanmoins, à mon avis, trop long. Il est difficile d'être ironique sur la longueur en étant toujours au même niveau. Turner n'y parvient pas vraiment. Une fois le principe compris, et en dépit d'une intrigue qui avance régulièrement, le tout devient un peu redondant. Cinquante pages de moins (sur 250) auraient sûrement rendu le récit plus ramassé, plus dense, plus percutant.


Nil, James Turner

lundi 4 juin 2018

The Freeze-Frame Revolution - Peter Watts


Avec "The Freeze-Frame Révolution", Peter Watts revient à son vaisseau-fétiche, l'Eriophora. Déjà présent dans trois nouvelles du recueil Au-delà du gouffre – dont l'immense et primée Hugo The Island – l'Eriophora est un vaisseau-arche-astéroïde traversant en tous sens la galaxie pour y installer le réseau des portes qui permettront un jour à l'humanité de voyager FTL de wormhole en wormhole d'un bout à l'autre de la Voie Lactée – ou pas. Une mission dangereuse et complexe dans laquelle se sont (ont été) lancés 30,000 humains génétiquement améliorés et entraînés dès l'enfance. Une mission prévue pour être exécutée par un équipage réveillé seulement à intervalle très irréguliers, en fonction des besoins, pour seconder l'IA-robot du vaisseau – Chimp – lors des rares séquences nécessitant un peu de cette créativité spécifiquement humaine dont elle est dépourvue. Une mission prévue pour être terriblement longue, et qui en est ici à sa 66 millionième année ; il n'en faut pas moins pour créer un réseau suffisamment dense, comme une toile d'araignée enserrant la galaxie, d'où le nom du vaisseau.

Mais dans l'Eriophora, après un si long trajet, une révolte couve. Lian, l'une des pérégrines, ne supporte plus de vivre enfermée, de subir la douce tyrannie de Chimp, de remplir une mission dont les concepteurs sont tous morts, et dont jusqu'à l'espèce qui l'a pensée n'existe sans doute même plus. Elle en vient à concevoir une révolution dans laquelle elle voudra entraîner Sunday, sa meilleure amie. Un projet audacieux dans le milieu clos du vaisseau sous contrôle constant de Chimp, une marque de confiance risquée car Sunday, elle, est proche de Chimp avec qui elle a développé un lien particulier au fil du temps, en dépit des millénaires qui séparent chacune de ses phases de réveil ; jusqu'à une découverte qui la bouleverse et change pour toujours sa vision du monde.

Mais concrètement, comment planifier une révolution quand on n'est actif que quelques moments par millénaires ? Comment organiser un mouvement quand seuls quelques membres d'équipage, jamais strictement les mêmes, sont éveillés à un instant t ? Il y faudra beaucoup d'ingéniosité et énormément de temps : « Suddenly revolution was imminent. There wasn’t much time to dick around. Only two hundred thousand years. ». Watts est l'un des rares à s'autoriser ce genre de phrases.

"The Freeze-Frame Révolution" est un texte aussi passionnant par l'intrigue et l’attention portée aux personnages que caractéristique de l’œuvre de Watts. On y retrouve ses convictions matérialistes, on y croise son idée d'un travail d'optimisation de la génétique même de l'espèce, on y reconnaît ses certitudes toutes lovecraftiennes sur l’insignifiance de l’humain dans l'univers – donc a fortiori dans la mission : « Not that we’re invulnerable, mind you. It’s just that organic life has a kind of momentum that keeps you moving even after your cells have been shredded. If some unexpected blast of radiation didn’t turn us to ash outright, we’d still have hours or days to keep up the pace; metal would have sparked and died in an instant. We were the backups to the backups, awake but relegated to the bench as a hedge against the chance that some catastrophic failure might fratz the machinery but leave us standing. They were long odds. But we were cheap insurance. ».

Tout ceci, dans une sauce Hard-SF, est déjà appétissant. Mais l’essentiel est ailleurs, je crois. Au-delà de la dystopie pérégrine dans laquelle les humains sont la plupart du temps sous le regard omniscient du Chimp, de l'aliénation que représente une mission sans fin (peut-être, certains l'espèrent, jusqu'à la mort thermique de l'univers), de la dictature douce qui fait de Chimp le cerveau de l'Eriophora et de l'équipage des membres activés seulement quand nécessaire – guère plus que des drones en version biologique –, le texte de Watts est, me semble-t-il, d'abord centralement politique.

En dépit de l'évidente aménité de Chimp, plus que d'un Etat tutélaire c'est d'un vrai Léviathan dont il est question ici. D'un souverain absolu et des algorithmes qu'il utilise pour décider de tout, y compris de l'utilité, et donc de la survie, des membres individuels de l'équipage. C'est de pouvoir et de froide raison d'Etat dont parle Watts dans ce texte. C'est aussi de ces systèmes de décision algorithmiques, de plus en plus présents dans notre réalité, qui intègrent tant de variables tellement pondérées que nul ne sait plus quelles décisions sortiront in fine de leurs cycles de calcul.

Au sommet de tout est la mission. Chimp est le garant de sa réussite. Toute situation est soumise à des arbres de décision qui lui permettent de faire le choix optimal en terme d'utilité. Ce n'est pas différent pour ce qui est de la survie de l'équipage. Chaque humain fait l'objet d'une évaluation coût/utilité, sans cesse remise à jour, qui détermine s'il est actif ou endormi, et s'il peut vivre ou doit mourir. Humain, équipement, rien ne survit à son utilité.
Chimp est ce plus froid des monstres froids dont parlait Nietzsche, jamais hostile mais toujours strictement rationnel (ce qui donne l'occasion à Sunday d'ironiser en paraphrasant Staline sur les morts et les statistiques). Chimp n'est ni bon ni mauvais, ni amical ni inamical, ni complaisant ni intransigeant, il n'est qu'une fonction de production qui cherche en permanence à maximiser son output sous contraintes. Et pour cela il dispose de gigatonnes d'équipement, de 30,000 (give or take) humains spécialisés, d'un Titan enchaîné (ou de deux selon comment on regarde, mais chut), qu'il utilise sans affect aucun. Pour ce machiavélien pur, seul compte le but. On ne fait pas de bonne science avec de bons sentiments. Pas de bonne politique non plus. Pour Chimp, le dieu idiot lancé par d'autres dans une course folle, seule la fin importe, et ce qui l'en rapproche.

Offrant un sense of wonder qui rappelle le Tau Zero de Poul Anderson, déplaçant des montagnes comme le Greg Egan de The Clockwork Rocket, évoquant de loin la Captive du temps perdu de Vinge, Watts délivre un texte intrigant et réfléchi qu'il maîtrise assez pour se permettre d'y recycler Dickens, un texte impressionnant quand il s'agit d'approcher un trou noir, un texte enfin qui, comme toujours chez Egan remet l'humain à sa juste place : « The limits were in our senses, not the reality; human vision is such a pathetic instrument for parsing the universe. »

The Freeze-Frame Revolution, Peter Watts

L'avis de Feyd Rautha et celui d'Apophis

dimanche 3 juin 2018

The Rig - Roger Levy


Imaginez un roman de SF qui commence par un massacre. Imaginez un roman dur, vif, violent, aussi cruel avec ses personnages qu'avec le lecteur. Imaginez un roman très malin, finement construit, qui offre autant de réflexions passionnantes que d’action trépidante, sans oublier un mystère qui intrigue jusqu'aux toutes dernières pages. Ce roman c'est "The Rig", le dernier opus de Roger Levy, un auteur dont je n'avais jamais rien lu.

Quelque part dans l'espace, cinq générations après l'exode. L'humanité, victime de sa propre incurie, a dû fuir une Terre condamnée. Elle a trouvé refuge dans un système constitué de « sept planètes majeures + quelques mineures ». Terraformées par des robots, dans les limites du possible, pendant le voyage des vaisseaux-arches, les planètes furent revendiquées par des entités juridiques inédites situées quelque part entre bloc idéologique et bloc financier : Asie, Grande Europe, et Amérique s'installèrent chacune sur une ou deux planètes, deux planètes (Géhenna, et Unsaid Planet) devinrent propriétés de deux conglomérats religieux, quelques planètes enfin, dont la très hostile Bleak, se virent attribuées à de plus petits groupes privés. A l'exception de la Unsaid Planet qui se drapa immédiatement dans une autarcie totale, aucune des autres planètes n'était viable seule. Toutes avaient nécessité, pour leur terraformation, des investissements colossaux impliquant des montages financiers complexes et innovants. Contrats et dettes forment donc le lien qui unit ces lieux ; loin de la Terre et réunis par des liens strictement économiques, les planètes du Système forment un réseau complexe tissé de relations commerciales et financières. Sur le plan politique, on est dans de l'intergouvernemental pur avec une administration à pouvoir limitée qui rappelle plus l'OMC que l'ONU, un vague système de police (la Pax), une justice résiduelle, le tout financé par une système fiscal unifié. Hormis cela, le Système est une entité infrapolitique, aussi libertarienne que corrompue, un genre de far-west spatial tant par l'absence de pouvoir centralisé que par la dureté des mondes dans lequel vit ce qui a survécu de l'humanité.

Les mondes humains (hormis les deux religieux) partagent deux autres choses qui, à contrario de ce que j'écrivais au-dessus, contribuent à en faire un ensemble unifié. D'abord une sorte de méga réseau social (le Song), auquel chacun est connecté et qui transmet en permanence toute l'information et tous les bruissements du monde, des plus importants aux plus anecdotiques. Ensuite et surtout un projet global démentiel nommé Afterlife dont l'objet est de placer tout humain en danger de mort en animation suspendue (rigor vitae) dans l'attente d'un hypothétique traitement médical à venir. Régulièrement, de nouveaux traitement apparaissent (dans cet univers si pollué et irradié qu'on ne croit pas qu'il ait pu jadis être possible de vivre plus de cinquante ans), et il revient alors à la communauté humaine de voter, sur la base des biographies en ligne des mourants, pour décider qui sortir de stase pour recevoir le traitement salvateur et qui laisser croupir en rigor vitae. Pour que le vote soit juste, les biographies sont anonymisées, et elles sont recueillies automatiquement par des implants cérébraux installés à la naissance afin que nul ne puisse enjoliver sa vie ou en cacher les aspects les plus sombres.
Bémol ici : pour des raisons techniques, seul un petit pourcentage, aléatoire, des implants est véritablement actif, les autres sont des placebos. Cette information est publique, il s'agit d'un mécanisme de prédestination qui rappelle la vision wébérienne du protestantisme, générateur d'autant d'espoir que d’angoisse existentielle.

C'est dans ce Système, plus proche de l'enfer que du paradis, que Levy installe son intrigue. C'est d'un récit double dont est question ici. Le lecteur suivra donc deux fils.

Le premier met en scène Alef, un autiste de (très) haut niveau, natif de Gehenna (le nom à lui seul dit tout de la planète, de la vie qu'on peut y mener et de l'éducation qu'on y reçoit). De son monde reclus au planétoïde Peco, de l’enfance à l'âge d'homme, on suit les aventures extraordinaires d'Alef et de son ami d'enfance, le mystérieux Pellonhorc. Fils de parents à secrets, victime d'une tragédie, créateur de secrets lui-même, Alef est un personnage que le lecteur verra grandir, évoluer, parvenir presque à relier sa partie rationnelle à son embryonnaire partie émotionnelle. Alef est passionnant, impressionnant par ses capacités, captivant par son histoire larger than life, émouvant dans sa tentative jamais abandonnée de ressentir comme les autres et de s'adapter à une société hostile.

Le second fil se passe sur l’inhospitalière planète Bleak. On y croise Beale, un Paxer insubordonné et tête brûlée, Razer, une journaliste qui rassemble des biographies pour  le site Trulife (la téléréalité locale), et Tallen, un nobody, seul survivant d'une tuerie de masse. Sur ce monde frontière, balayé par des vents apocalyptiques, où sont entreposés les sarcophages des mourants d'Afterlife, il apparaît vite aux yeux de Beale et de Razer que l'aide médicale reçue par Tallen est plus que suspecte et que la tuerie elle-même ressemble à tout sauf à l'acte d'un fou en goguette. D'autant qu'il  semble que la bonne politique sur la question soit de laisser-tomber et de passer à la suite. Chose que ni Beale ni Razer ne feront, évidemment.

"The Rig" est un roman dur et efficace comme l'est le meilleur cyberpunk, hardboiled comme du Chandler. De plus en plus tendu au fil des pages, il est rempli de phrases pleines d'esprit et de pertinence (et quelle inventivité lexicale !) pour décrire un drame de trahisons et de passions, « une histoire pleine de bruit et de fureur » comme on frissonne d'en lire.
C'est déjà plus que n'offrent quantité d'autres textes. Mais "The Rig" est bien plus que cela.
Il propose aux lecteurs de beaux personnages, complexes et superbement décrits. Il délivre une réflexion sur le besoin irrépressible d'espoir contre la finitude (fut-il physique et non plus métaphysique). Il met en lumière les excès et les limites de la transparence numérique, comme la passion – souvent morbide – de savoir, de compatir, de juger qui est le miel des réseaux sociaux. Il est une superbe mise en lumière des statuts concurrents de la vérité et de la narration, et éclaire la façon dont s'écrivent les Evangiles. Pour ce faire et tout du long, il surprend, induit son lecteur en erreur, le retourne, et lui tourneboule le cerveau, de fausses pistes en faux semblants, jusqu'à des dévoilements inattendus.

Un bien beau travail d'auteur et un bien beau livre.

The Rig, Roger Levy