dimanche 24 juin 2018

Seules les montagnes dessinent des nuages - Marc Lepape


"Seules les montagnes dessinent des nuages" est le second roman de Marc Lepape. On y fait la connaissance de Erraink, jeune et enthousiaste ingénieur hydraulicien envoyé très loin de chez lui pour améliorer l'irrigation de la vallée de l'Onk.

Nous sommes dans ce qui ressemble à notre XIXè siècle. Pas tout à fait sur notre Terre cependant. Car si, dans le monde d'Erraink, il y a bien une Europe et une Amérique, c'est du petit royaume européen imaginaire de Harraiem que vient le jeune homme, et c'est sur l'île imaginée de Sélébie que – plongeant dans l'inconnu pour trouver du nouveau – il arrive plein d'espoir, en quête d'expérience personnelle.

La Sélébie est une grande île indépendante de l'hémisphère sud, qu'on dirait malabaraise, à l'ambiance entre Afrique et Méditerranée. Cinq tribus y cohabitent pacifiquement, sur des territoires aussi distincts géographiquement que différents écologiquement. L'Est est la partie de l'île en contact avec le vaste monde. On y trouve le port de Ryot et l'ambassade d'Harraiem. C'est à Ryot que débarque Erraink. Il y est accueilli par Hiln, le secrétaire particulier de l’ambassadeur, et fait très vite la connaissance de Thomas Lapnot, un vieux baroudeur, amoureux de l'Onk, qui le met en garde contre les changements impulsés par Hiln et le guidera – avec ouvriers et équipements – jusqu'à la lointaine vallée isolée de Onk.

Dans la vallée justement, à l'écart des grandes routes, vit un peuple pastoral, pacifique et harmonieux. Vaguement animistes, conduits par un Patriarche qui est bien plus un gardien des traditions qu'un chef, les Onkiens n'ont pas changé depuis des siècles. Chaque année succède à la précédente, dans un éternel retour qui reproduit les cycles de la Nature. Les quelques événements un tant soit peu exceptionnels qui jalonnent chaque année sont inscrits sur une tapisserie spiralée sur laquelle, une fois par an, défile en dansant tout le village. Chacun s'inscrit ainsi dans l'histoire de la communauté, une histoire dont – pour ce peuple sans écriture – seules les dernières années sont encore présentes en mémoire ; les tous premiers moments sur la spirale – trop de fois piétinés – sont devenus illisibles et donc largement oubliés.

Dans le passé lointain :
Un événement oublié qui installa le tabou interdisant de passer de l'autre côté de la vallée sous peine de mort.

Dans le passé récent :
Le passage dans le village d'un jésuite qui parvint à retourner la tête du jeune Dmyrn au point que celui-ci vécut trois ans sur un piton rocheux dans une imitation, incompréhensible par les siens, de Siméon le stylite ;
La mort atroce de Dmyrn, déchiqueté par d'étranges rapaces, bien plus gros que ceux que dressent les Onkiens et venus de l'autre côté de la vallée, du lieu interdit à tous.

La mort de Dmyrn « libère » Ilnah, sa sœur, qui avait sacrifié toute vie personnelle depuis la folie de son frère. Elle revient alors dans la vie du village et rencontre Erraink qui vient d'y arriver avec sa caravane.

"Seules les montagnes dessinent des nuages" est un roman de very-very-low-fantasy historique. Dans une ambiance qui tient plus du conte ou de la fable que du roman réaliste (avec ce que ça signifie de charme et parfois aussi de naïveté assumée), Lepape y raconte trois histoires.

D'abord, celle de deux peuples qui surent éviter la guerre au point que la notion même leur paraît maintenant si étrange qu'ils ne peuvent vraiment s'y résoudre. C'est une histoire de loi respectée et de transmission intergénérationnelle, de conscience collective en action, de vie en harmonie avec la nature, et de renoncement au désir d'accaparer. C'est de vraie communauté que parle Lepape. Chacun y trouve reconnaissance et soutien dans les liens qu'il partage avec tous les autres. Forte de la force de sa cohésion, la communauté n'as pas peur de s'ouvrir à l'extérieur ou à la nouveauté, et sait s'adapter sans se perdre.

Ensuite, celle d'un monde préservé de l’influence extérieure qui se retrouve sur les cartes marines des nations modernes et aura alors bien du mal à se protéger de la cupidité des hommes qui les habitent et les façonnent. On y voit l'ambition d'un Homme qui voulut être roi mettre à mal la paix d'une société paisible, amener avec lui mort et destruction sur une île qui, jusque là, vivait dans une paix habituelle. L'amour de l'or, la soif de l'or qui animaient les conquistadores est ici aussi le moteur de l'un de ces Blancs, arrivés de l'autre bout du monde, mentant, trichant, tuant pour se tailler un empire. Mais les nouveaux arrivants ne sont pas tous identiques ; Lepape montre avec justesse qu'on peut être aussi bien un Cortés qu'un Las Casas.

Enfin, c'est l'histoire d'un véritable passage à l'âge adulte, à travers la création, les épreuves, et le développement de deux passions, l'une pour une terre superbe et préservée, l'autre pour une femme aussi belle que forte. Deux passions émerveillées et respectueuses, deux relations de partage absolument à l'opposé du désir de prendre qui caractérise le mauvais génie du roman.

"Seules les montagnes dessinent des nuages" est un roman charmant. Dépaysant et humaniste, il raconte une histoire simple aux enjeux qui le sont beaucoup moins. Ce dont Lepape parle c'est de découverte de soi à travers celle de l'Autre et de son Autre, de la force des communautés soudées face à l'adversité, de l'importance de transmettre sans oublier de savoir changer juste ce qu'il faut quand le temps est venu.
Si l'on veut être chafouin, on pourra reprocher une naïveté montrée parfois un peu excessive et une description des emportements amoureux qui tangente par moments ces émerveillements béats sur la femme aimée qu'on trouve par exemple aussi chez Bordage. Ceci dit, la lecture fut agréable, le bilan est donc positif.

Seules les montagnes dessinent des nuages, Marc Lepape

jeudi 21 juin 2018

Petite histoire de l'embaumement en Europe au XIXè siècle - Nicolas Delestre


Le XIXème siècle, un siècle extraordinaire durant lequel le monde se transforma à une vitesse sans précédent. Découvertes scientifiques en cascade, merveilles de l'ingénierie, transformations sociales et politiques, le siècle, traversé par une idée du Progrès humain qui se fracassera sur le naufrage du Titanic et les tranchées de 14, est aussi celui du romantisme.

Amour du moi, foi en l'avancée illimitée de la science, mort de Dieu certaine ou à venir, égyptomanie, le XIXème siècle était prêt pour une montée en puissance scientifique de cet embaumement que les humains pratiquaient sporadiquement depuis l'Antiquité.

Alors que Mary Shelley se demandait s'il était possible de vaincre scientifiquement la mort, et que Bram Stoker rêvait d'une vie éternelle fondée sur le surnaturel, de nombreux scientifiques tentèrent, durant ce siècle de tous les possibles imaginés, de donner à la mort les allures de la vie. C'est cette histoire que raconte le petit opus de Nicolas Delestre intitulé "Petite histoire de l'embaumement en Europe au XIXè siècle".
En 80 pages, Delestre y passe en revue la folie embaumeuse qui saisit le siècle.

Les quelques premières pages rappellent les pratiques antiques, de l'Amérique du Sud (quelques milliers d'années avant notre ère) à l'Egypte, en passant par les embaumements réalisés un millier d'années avant JC dans les îles Hébrides ou les rares occurrences concernant l'Empire romain. Au Moyen-Âge, des pratiques existent aussi, dont la fonction est de permettre le retour du cadavre d'un grand homme des terres lointaines où il trouva la mort (Frédéric Barberousse par exemple). Nécessitant toujours au minimum une éviscération, elles offrent alors aussi la possibilité d'ensevelir en plusieurs lieux distincts les restes épars des grands hommes, un privilège que conservèrent les rois de France en dépit d'une condamnation précoce de la chose par les autorités catholiques.

Profitant des avancées de la science anatomique, le XIXè vit apparaître l'embaumement par injection de solutions ad hoc, une technique qui présentait l'avantage de ne pas nécessiter d'actes aussi invasifs que les éviscérations.

Une course s'engage alors entre médecins fascinés par la possibilité de faire « survivre » le corps mort. Chacun développe sa (ou ses) solution(s) chimique(s) et son procédé de préparation des corps. Chacun revendique le meilleur résultat, c'est à dire la meilleure tenue dans le temps des corps embaumés. De Ruysch aux frères Hunter en passant par les Néerlandais De Graaf ou Swammerdam, tous embaument à bras raccourcis, des pièces anatomiques ou des corps entiers. Tous protègent jalousement leurs secrets de fabrication, car prestige et fortune peuvent en résulter.

D'autres les suivent, avec encore d'autres techniques, jusqu'à la démonstration, en 1834, du « sang artificiel » à base d'arsenic de Giuseppe Tranchina. Simple et peu chère, cette méthode semble pouvoir mettre l'embaumement à la portée du plus grand nombre.

En France, Gannal sent le filon commercial et tente de breveter, en vain, le procédé Tranchina. L'interdiction de l'arsenic et la faible qualité de son procédé personnel condamneront les espoirs de Gannal. C'est le docteur Boissié et sa solution au chlorure de zinc qui occupent dans les années 1840 le haut du pavé français, même si, ironiquement, c'est le livre de Gannal qui popularisera l’embaumement aux USA.

D'autres suivent encore, jusqu'aux méthodes par formol gazeux puis par injection de formol, avec même une tentative commerciale de louer aux particuliers des appareils d'embaumement individuels.

Parallèlement, on tente de « pétrifier » les corps. Segato, Comi, Gorini, ce sont des Italiens qui travailleront sur ces procédés auxquels on ne trouve guère d'utilisation pratique. Marini, un Sarde, développe, lui, une méthode de pétrification réversible qui impressionne même Napoléon III et le rend célèbre dans l'Europe entière. Boitel, un agronome français, s'essaie aussi à la pétrification, sans grand succès – il ne faisait que déshydrater les tissus.

Soucieux de mettre la « vie éternelle » à la portée de tous, le Suisse Mathias Mayor invente l'anthropo-taxidermie, procédé qui consiste à préserver seulement le visage (et parfois les mains) d'un cadavre, qu'on remplit ensuite ensuite comme le sont les animaux empaillés, et qu'on habille comme demandé par la famille. Cette technique disparaît avec Mayor, même si restent les cas célèbres – et réalisés par d'autres – de « l'Espagnol de Montbrison » ou de « El Negro de Banyoles » (rendu depuis à son pays natal).

Il y eut bien sûr enfin un peu d'anthropoplastie galvanique (toujours attirant, le galvanisme, à l’époque) avec Variot et sa technique de métallisation électrique des cadavres.

En dépit de certaines réalisations intéressantes, aucun de ces « pionniers » ne dépassa vraiment le stade de la gloire transitoire et aucun n'obtint de position académique sérieuse. Puis, le siècle changea, la mode passa, elle ne revint que dans les années 60 avec la thanatopraxie contemporaine.

Ce n'est pas pour l'écriture ou pour la construction qu'on lit ce petit livre, mais quand, comme moi, on ne connaissait rien de cette histoire, on en sort éclairé et amusé.

Petite histoire de l'embaumement en Europe au XIXè siècle, Nicolas Delestre

vendredi 15 juin 2018

Prix de l'Imaginaire du Lycée Thiers 2018 pour Mes vrais enfants



COMMUNIQUÉ DU PRIX DE L’IMAGINAIRE DU LYCÉE THIERS

Après plusieurs mois de lecture effectuées par un jury de volontaires bien courageux étant donné la pression des examens et concours qui, dorénavant, s’exerce tout au long de l’année, un vote a enfin pu avoir lieu, et le premier Prix de l’Imaginaire du Lycée Thiers être attribué.

Qu’on sache donc, dans cette dimension et les autres, qu’après  avoir obtenu :
le James Tiptree Jr. Memorial 2014
le Prix ActuSF de l’Uchronie 2017
le Prix Planète-SF des Blogueurs 2017
Mes vrais enfants, le maitre ouvrage de Jo Walton, vient d’obtenir le :
Prix de l’Imaginaire du Lycée Thiers 2018.

Il était ici opposé à La cinquième saison, de N. K. Jemisin, et à Planetfall, d’Emma Newman, deux autres très bons romans.

Félicitations à Jo Walton pour un roman qui marque tous ceux qui l’ont lu. S’imprimer dans la psyché du lecteur pour la changer à jamais, c’est cela la marque de la vraie littérature. Nous y sommes ici.

Aux douze vents du monde - Ursula Le Guin


Décidément Feyd Rautha est le serial chroniqueur le plus rapide à l'ouest du Pecos. Donc, voici seulement maintenant ma chronique du recueil "Aux douze vents du monde", d'Ursula Le Guin, un recueil de 1975 publié aujourd'hui par Le Belial dans des traductions revues par Pierre Paul Durastanti. Quelle bonne idée, ma foi !

Lecteur, si tu traînes en ce lieu interlope, tu connais Ursula Le Guin. Maîtresse de la SF américaine et mondiale, détentrice de tellement de prix que je ne vais pas les citer ici (lis la page Wikipedia, travaille un peu, lecteur), publiée de son vivant dans la Library of America, pressentie plusieurs fois pour le Nobel de littérature (quoiqu’après son attribution à Bob Dylan on puisse s'interroger sur la valeur de la récompense), Le Guin est connue pour ses textes imprégnés d'ethnographie, de féminisme et d'anarchisme.

Que dire du recueil ?

On y trouve 17 textes, de longueurs variables. Quelques-uns font référence à Terremer (l'un des plus beaux cycles de fantasy que j'ai jamais lus), d'autres évoquent l'Ekumen (sa création majeure faite de voyages démesurément longs, de communications par Ansible, et qui préfigurait la Culture de Iain Banks), l'un ramène précisément dans le monde des Dépossédés, enfin on trouve quelques orphelins nés seulement de l'imagination fertile de la dame.

On ne va pas raconter chaque nouvelle. Ce genre de recension auquel j'ai parfois sacrifié – je le confesse – est souvent pénible à lire.

Ce qui frappe d'abord chez Le Guin, c'est la beauté de son style, un classicisme d'une élégance extrême, servi par un vocabulaire riche et affûté comme un laser de précision. Les textes de Le Guin sont beaux, ils sont beaux à lire, ils sonnent délicieusement aux oreilles de l'esprit.

Ensuite, il y a cette manière, présente dans la plupart des textes du recueil, de mêler la SF à ce qui pourrait s'appeler un imaginaire tradi/médiéval. Le nom du monde est forêt clamait Le Guin pour titrer l'un de ses romans. C'est vrai dans quantité de ses textes. Le Guin décrit la forêt, la dit, en montre les charmes. On n'y est pas dans ce que les médiévaux appelaient la « sauvagerie » mais en un lieu qui, souvent, est d'abord charmant – si on excepte la forêt Léthé de La forêt de l'oubli.
A côté de la SF pure, les textes de l'Ekumen mettent sans cesse en contact une civilisation stellaire spatiopérégrine avec ces mondes encore archaïques dans lesquels il faut intervenir mais pas trop, pour que la liberté de leur développement leur soit laissée – Il est difficile d'être un Dieu proclamaient déjà les Strougatski.
De toute manière, ce n'est guère la SF au sens scientifique qui intéresse Le Guin, ce sont les développements psychologiques et sociaux qu'induisent les changements techniques qu'elle veut raconter.

Certains textes évoquent presque des contes, semblent faire appel à un imaginaire humain atavique dans lequel chacun pourra reconnaître une chose qu'il ne savait pas avoir oublié. Le collier de Semlé, entre conte de Grimm et descente aux cavernes des Niebelungen est de ceux-là. La boite d'ombre, et sa hutte de Baba Yaga, aussi.

Les maîtres est un post-apo qui ne dit pas son nom, dans lequel on devine un monde terrifié par la science, à contre-pied de celui d'un Cantique pour Leibowitz et qui rappelle plutôt ce que l'Eglise catholique fit subir aux Copernic et autres Galilée. Dans Etoile des profondeurs, fou de connaissance, on va chercher les étoiles même cachées au centre de la Terre.

Deux textes sont issus du cycle de Terremer. On y retrouve (découvre pour certains) le système de magie si particulier du cycle et l'humour très vancien de Le Guin. Humour qu'on retrouve d'ailleurs dans Avril à Paris, une incroyable histoire de voyage dans le temps. Ou encore, au prix d'un tour de force stylistique mais surtout imaginatif presque invraisemblable, dans Le chêne et la mort, un court texte qui vient opportunément rappeler qu'un mouvement n'a de sens et même n'existe que dans le cadre d'un repère donné. Brillant.

Paradoxe temporel induit par les voyages à vitesse luminique dans Le roi de Nivôse, qui ne décrit pas un Œdipe inversé mais bien plutôt une prise de responsabilité, jusqu'à un sacrifice suprême que Dieu n’arrêterait pas avant son accomplissement. Ma mère, la justice, etc.

Les choses dit l'espoir fou face au désespoir facile, la création face à la destruction. C'est beau et émouvant, comme une revisitation heureuse du mythe de Sysiphe.

Plus qu'un vaste empire retourne le syndrome autistique pour montrer que, sans filtrage inconscient du non-verbal, toute relation humaine serait impossible. Trop à percevoir dans les intonations et les micro-mouvements des autres, trop de non-dits. Seule la pratique consensuelle du mensonge et la cécité volontaire qui l'accompagne permettent de les gommer, rendant ainsi envisageable de tendre la main à l'autre au lieu de lui foutre sur la gueule.

Puis vient Le champ de vision, un texte étonnant d'expérience extra-terrestre. Si le Paradis, comme l'écrivait Saint Augustin, consiste à contempler la face de Dieu, Le Guin nous confronte à un astronaute de retour de voyage qui se passerait bien de ce déplaisant privilège.

A la veille de la révolution ramène de l'humanité – vieillissante de surcroît – dans le personnage qui deviendra mythique de Odo, l'initiatrice du monde des Dépossédés. Elle y évoque sa vie de femme, ses satisfactions et ses regrets alors que la fin approche, sa crainte pour un anarchisme à construire et à toujours protéger contre les, pourrait-on dire, « mauvais anges de notre nature ». Un travail jamais fini, qu'elle a initié mais qu'elle devra bientôt laisser, avec autant de confiance que possible, à d'autres qui lui succéderont.

Voyage, je n'ai rien compris.
Et Neuf existences me paraît la démonstration éclatante des limitations scientifiques de Le Guin et des erreurs scénaristiques qu'elles lui font ici commettre. Le Guin, c'est la femme qui décrit les mondes imaginaires aussi précisément que le faisait Evans-Pritchard pour les mondes réels, et qui, de surcroît, les rend profondément beaux. Qu'elle évite le clonage et ses conséquences. Son domaine, c'est le psychomythe.

Au total un très beau recueil, indispensable pour qui n'a jamais lu et passionnant pour qui a déjà lu.
Un recueil pour ceux qui veulent comme dans la nouvelle Ceux qui partent d'Omelas imaginer un monde où l'on n’accepterait pas de sacrifier le bonheur et la liberté d'un seul pour offrir le confort à tous les autres. Un texte résolument anti-utilitariste.

Aux douze vents du monde, Ursula Le Guin

jeudi 14 juin 2018

Autonome - Annalee Newitz


Donc, "Autonome", d'Annalee Newitz, que j'avais chroniqué en VO, sort en VF. Ma foi, c'est une information, que je vous transmets.

Autonome, Annalee Newitz

mercredi 13 juin 2018

Invisible Republic - Bechko - Hardman


Un mot sur un comic passé un peu inaperçu me semble-t-il et qui vaut pourtant le détour : "Invisible Republic", de Bechko, Hardman, et Boyd.

Planète Avalon, dans le système Gleise. Avalon et ses deux planètes sœurs, Kent et Asan, ont été colonisées grâce à des vaisseaux générationnels. A l’origine, les trois mondes sont difficilement autosuffisants. Asan est la mieux dotée des trois sur le plan des ressources, Avalon, globalement hostile, sous-investie, ne produit que du surplus, quant à Kent, on n'en sait rien dans ce tome 1 si ce n'est – et c'est capital – que le gouvernement colonial y a déménagé et qu'il vit sans doute de l'exploitation des deux autres.
Ce déplacement de l'élite hors d'Asan a provoqué chez les glaiseux qui y sont restés un sentiment d'abandon et de trahison conduisant à une insurrection armée. Kent combat ce soulèvement à l'aide de troupes enrôlées de force sur la fruste Avalon. L'humeur n'y est donc pas au beau fixe non plus.
C'est dans ce contexte que va naître un mouvement révolutionnaire qui aboutira à la création du régime de Malaury, institué par le rebelle Arthur McBride.

"Invisible Republic" raconte à son lecteur une double histoire, qui commence en 2843, 42 ans après les débuts de l'insurrection et alors que le régime est tombé. D'une part, en flashbacks, l'histoire vraie des origines de la révolution, d'autre part, celle de l'enquête de Croger Babb, un journaliste déconsidéré arrivé sur l'un de ces vaisseaux supraluminiques, inventés depuis, qui ont amené une nouvelle population et déséquilibré l'ensemble. Au milieu du chaos d'un monde en chute libre, Babb tombe par pur hasard sur le journal secret de Maia – la cousine de McBride, une inconnue, effacée de toute l'histoire officielle – , un texte qui raconte la vraie révolution et le vrai McBride, à contrario de la légende et des hagiographies autorisées du grand révolutionnaire. Et clairement, même après la chute du régime Malaury, une telle enquête dérange et met la vie de Babb en péril.

"Invisible Republic" est l'histoire d'une rédemption, celle d'un journaliste sur le retour qui tente de racheter une erreur professionnelle passée lourde de conséquences et de se refaire par là même une bonne réputation. C'est aussi l'histoire secrète d'une révolution – qui n'en est ici qu'à ses prémices – qui passera, semble-t-il, par toutes les compromissions et les horreurs de ce genre d'aventure, si justifiée soit-elle.
Car justifiée, elle l'est sans doute. Enrôlement forcé de ceux qui sont considérés comme un lumpenprolétariat dispensable, échange inégal, mainmise coloniale dans un but d'extraction inéquitable de valeur, le gouvernement de Kent paraît cumuler tous les attributs du centre dominateur exploitant une périphérie soumise par la force – une étude de cas pour marxistes anticolonialistes (Samir Amin, réveille-toi !). Et, localement, il y a encore plus. Sur Avalon elle-même, quantité de travailleurs sont indenturés, livrés à des « contrats de travail » qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à des conventions d'esclavage volontaires telles qu'on en trouve dans les mondes d'Emma Newman ou dans l'Autonome d'Annalee Newitz.

"Invisible Republic" est aussi la description d'un Etat failli et plus globalement d'un monde en faillite par manque de moyens de subsistance propres, qui prouve qu'il ne suffit pas d'un régime politique si généreux soit-il – au prix souvent d'un autoritarisme et d'une réécriture de la réalité tout sauf démocratiques – pour assurer un niveau de production qui permettent de satisfaire aux besoins essentiels de la population ; le Venezuela le prouve chaque jour un peu plus.

Aujourd'hui, au bord de la famine, alimentés par des convois d'aide alimentaire dont chaque passage crée des émeutes – on se rappellera de la Somalie – les Avaloniens n'ont que deux options : tenter de survivre coûte que coûte dans la misère et l'inégalité (on remarque que les extra-planétaires, étrangers, peuvent payer en devises des soins médicaux inaccessibles aux autochtones, ou qu'ils se retrouvent dans des bars d’hôtels qui rappellent les grandes heures des clubs réservés aux Indes), ou s'embarquer pour la plus prospère Asan en empruntant le prix du billet à la compagnie de transport, emprunt qu'il faudra rembourser pendant des années de travail gratuit indenturé, comme c'est le cas aujourd'hui pour les migrants du monde, mis en coupe réglée par leurs passeurs mafieux.

"Invisible Republic", même s'il ne fait ici que poser le décor, veut documenter la naissance d'un mouvement révolutionnaire, les manipulations, les travestissements de la vérité auxquels se livrent les deux camps, les mains sales qu'il faudra avoir pour vaincre, la morale ambiguë des insurgés, de celles dont parlait Trotsky quand il disait qu'elle était « la nôtre ».

La 4ème parle de lanceur d'alerte. Mouaip. C'est un terme à la mode, je ne suis pas sûr que ce soit le sujet principal. Cette histoire secrète d'un dictateur racontée par quelqu'un qui l'a connu jeune avant d'être effacé des tablettes rappelle plutôt les Iles du soleil de Ian MacLeod.
Très intéressant, joliment dessiné et découpé, coloré dans deux tons évoquant crépuscule et rouille qui collent parfaitement au récit, "Invisible Republic" est une bonne surprise. J'attends le tome 2.

Invisible Republic, t1, Bechko, Hardman Boyd

Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil - Lemire - Rubin


Juste un petit mot pour parler de "Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil", spin-off kind-of-prequel de la très bonne série Black Hammer, de Jeff Lemire. On y découvre l'enquête qui conduit in fine à l'arrivée inexpliquée de Lucy Weber dans le monde caché de la série principale.

Ici, après Omrston, c'est Rubin qui se colle au graphisme (dessin et couleurs). Son travail est très intéressant car il sort de l'approche bucolique imposée par le contexte de la série principale pour partir dans plusieurs directions appropriées au récit : de la noirceur d'un Batman-style à l'humour noir d'un Cthulhu-like, aussi peu digne que non-terrifiant, jusqu'à un steampunk dans une ambiance à la Spring-Heeeled Jack.
Dans quelque facette que ce soit, le style de Rubin est très beau, colle parfaitement au récit, et éclaire la narration. On appréciera par exemple la descente dans l'asile d'aliénés qui se fait en colimaçon autour d'une double page, en direction d'une vérité enfouie dont on ne cesse d'approcher, comme on plongeait dans le conduit auditif d'un homme mort au tout début de Blue Velvet.

"Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil", c'est l'histoire des premières recherches de Lucy Weber, la fille orpheline de Black Hammer. Seule sur Terre avec sa mère après la disparition des héros, seule avec une mère qui veut oublier le souvenir d'un homme qui a toujours fait passer son devoir avant sa famille jusqu'au sacrifice final, empêchée, pour des raisons de sécurité évidente, de parler à quiconque d'un père qui a laissé les deux femmes seules pour lutter et tenter de survivre. De tout cela, Lucy souffre ; pour Lucy, ce père absent et comme effacé de l'histoire familiale n'est pas psychologiquement gérable. Elle se convainc donc, en dépit de toute raison, qu'il est toujours vivant, ailleurs. Et un indice aussi inattendu qu'émouvant, laissé pour elle par un homme mort avant même qu'il sache devoir mourir, la met sur la piste des anciens ennemis du héros, qu'elle va rechercher pour tenter de savoir enfin si son père, le Black Hammer, a pu survivre à l'explosion dans laquelle lui et ses compagnons ont disparu il y a dix ans maintenant.
Privilège de lecteur : nous savons la vérité, elle pas encore.

L'enquête de la très jeune journaliste est l'occasion pour Lemire de continuer sa visite, down the memory lane, des comics qu'il a aimés et des époques que le genre a traversé, jusqu'à un hommage oblique et réciproque à Mike – Frankenstein Underground – Mignola.
Super-héros contre nazis.
Milliardaire maléfique à la Lex Luthor, épicé d'un mashup improbable entre Sherlock et Moriarty saupoudré d'un peu de Frankenstein.
Arpentant, avec Lucy, Spiral City, le lecteur visitera aussi une sorte de Batcave ou de Forteresse de la Solitude, et un Spiral asylum for the criminally insane – contrôlé par un génie du mal – qui rappellera des souvenirs aux lecteurs de Batman.
Il rencontrera un avatar bien peu ragoutant de Cthulhu, et sa bien gentille et malheureuse fille dont la claustration familiale évoque certaines pages de Poe ou le Je suis d'ailleurs de Lovecraft.
Il croisera aussi un malfaisant nommé Grimjim, tellement con qu'il porte un t-shirt Britney Spears ce qui, pour ses auteurs, est le summum de la stupidité – car le récit ne manque pas d'une forme d'humour.

Passant d'âge en âge au fil de la biographie de Sherlock Frankenstein, Lemire décrit la chute puis la rédemption de ce super-villain. Lucy y découvre quelques informations et un allié inattendu, mais, quand l'album se termine, elle n'est toujours pas plus proche de la vérité dont elle est en quête. Il faudra attendre le TPB suivant – Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows – pour apprendre peut-être comment Lucy réussit à pénétrer le monde clos où est exilée depuis dix ans l'équipe de Black Hammer.
Il n'y a pas le génie de la série originale, mais c'est quand même très plaisant. A suivre.

Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil, Lemire, Rubin

mercredi 6 juin 2018

Gagner la guerre t1 Cuidala - Genet - Jaworski


Lecteur, je ne te présente pas "Gagner la guerre" (Prix Imaginales 2009), l'immense roman low fantasy de JP Jaworski. Il met en vedette le spadassin Benvenuto Gesufal, un bretteur talentueux, roublard, gouailleur, et irrésistible, enfoncé jusqu'au cou dans l’embrouillamini des arcanes politiques de Ciudala, une cité Renaissance aussi belle que dangereuse pour ceux qui veulent la dominer, une capitale, un port, le centre du monde.

Chouchou des lecteurs de Jaworski, Benvenuto est un de ces rares grands filous qui peuplent la fantasy. Oserai-je dire de Benvenuto qu'il est un Souricier Gris en mieux ? J'ose.
Si l'on ne me croit pas, écoutons celui qui le connaît le mieux, son créateur : « Un homme infréquentable. Un enfoiré de première ! J'insiste sur cet aspect-là car il est aussi très séduisant. Un de ses pires méfaits est sans doute d'essayer en permanence d’enjôler le lecteur, pour l'amener ensuite à adhérer à des choses absolument inacceptables ». Voilà, tout est dit, je suis enjôlé.

A un tel personnage il faut un écrin idoine. Jaworski lui a offert, pour s'ébattre, une cité (Ciudala) et un royaume (le Vieux Royaume) aussi dangereux qu’envoûtants. Et point de paix pour l'assassin, il se trouve plongé au cœur de tant de machinations qu'il lui faut tout son talent et toute sa chance pour espérer seulement en sortir vivant.

Adapté en BD par Frédéric Genet, "Gagner la guerre" s'offre aujourd'hui aux regards après avoir fait les délices de l'imagination. Disons-le sans détour, c'est une réussite. De Cuidala la renaissante à Kaellsbruck la médiévale, tout est beau, lumineux, grandiose. Les personnages non plus ne déçoivent pas, avec une mention spéciale pour le maître assassin Don Mascarina et sa bonne tête de capo napolitain.

Précision importante : ce tome 1, disponible, adapte la nouvelle Mauvaise donne qui se trouvait dans le recueil Janua Vera et introduisait au monde le personnage de Benvenuto. L'action de ce tome se situe donc juste avant celle du roman. Le roman lui-même n'arrivera qu'avec le tome 2.

Ici, dans ce tome, Benvenuto se trouve au centre d'une machination politique qui prend ses racines dans le passé et lui coûtera la vie sous peu s'il ne parvient pas à user de son intelligence pour convaincre de son utilité. Gageons qu'il y réussira. Sinon, comment pourrait-il, après, gagner la guerre et tenter de survivre à la paix ?

A noter, un sympathique avant-propos de JP Jaworski ouvre l'album.
Et, enfin, une carte ;-)

Gagner la guerre, t1, Genet, Jaworski

Nil - James Turner - Quae nocent docent


Monsieur Nul vit à Nihilopolis. Dans cette capitale du nihilisme, où les politiciens mentent et font assaut de démagogie populiste, on pratique la triple pensée (car la double, ce n'est pas assez), on travaille à la fabrique de breloques ou de babioles ou de bombes ou de consensus ou de canards en plastique, on est exploité et embobiné par les puissants, on sait que l'enfer c'est les autres, on se fait exploser régulièrement pour une cause nihiliste ou une autre.
Surtout, à Nihilopolis, on déconstruit, jour après jour et minute après minute, jusqu'à la déraison. A Nihilopolis, on sait que l'espoir est une illusion hypocrite, comme la loi, la religion, l'amour, la démocratie, les idéologies. On le sait, et on le dit, dans chaque conversation (la tentative de séduction sur un mode Gène égoïste à la Dawkins est hilarante).

Monsieur Nul travaille sur le Derrida, un vaisseau déconstructeur qui va quotidiennement éradiquer croyances, idées, espoir, avant que ces virus puissent se propager. Il a un ennemi intime, Monsieur Sly, et un amour non partagé pour Miss Void. En dépit de sa solitude sexuelle, Monsieur Nul est « heureux » à Nihilopolis. Jusqu'au jour où il est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis et doit fuir le pays pour tenter de se réfugier en Optima, la pays des optimistes.

Hélas, pour lui, Monsieur Nul n’atteindra jamais Optima. En chemin, il est pris pour le chef d'un mouvement révolutionnaire et finit par se retrouver engagé dans un conflit qui rappelle, par son absurdité criminelle, la Grande Guerre.
En son absence, pendant ce temps, la hiérarchie religieuse de Nihilopolis a décidé d'annihiler toute la population afin d'en finir avec l'hypocrisie essentielle de toute vie humaine.

"Nil" est une sorte d'ovni. Souvent drôle, Turner  décrit jusqu'à l'absurde un monde nihiliste dans lequel la déconstruction règne, supprimant non seulement toute possibilité d'espoir ou d'idéal mais également tous ces petits mensonges réciproquement consentis qui rendent possible les relations humaines. Il pointe nombre des absurdités du monde moderne sur un ton qui prête à sourire. Il fait de Monsieur Nul un de ces « premiers dans un concours de circonstances » qui évoque l'Anthony Quinn de La 25ème heure. Et il conclut fort à propos son récit.

Très joliment dessiné (l'album est très beau aussi), dans un noir et blanc stylisé qui exprime la dualité fondamentale du monde de Monsieur Nul, le récit est néanmoins, à mon avis, trop long. Il est difficile d'être ironique sur la longueur en étant toujours au même niveau. Turner n'y parvient pas vraiment. Une fois le principe compris, et en dépit d'une intrigue qui avance régulièrement, le tout devient un peu redondant. Cinquante pages de moins (sur 250) auraient sûrement rendu le récit plus ramassé, plus dense, plus percutant.


Nil, James Turner

lundi 4 juin 2018

The Freeze-Frame Revolution - Peter Watts


Avec "The Freeze-Frame Révolution", Peter Watts revient à son vaisseau-fétiche, l'Eriophora. Déjà présent dans trois nouvelles du recueil Au-delà du gouffre – dont l'immense et primée Hugo The Island – l'Eriophora est un vaisseau-arche-astéroïde traversant en tous sens la galaxie pour y installer le réseau des portes qui permettront un jour à l'humanité de voyager FTL de wormhole en wormhole d'un bout à l'autre de la Voie Lactée – ou pas. Une mission dangereuse et complexe dans laquelle se sont (ont été) lancés 30,000 humains génétiquement améliorés et entraînés dès l'enfance. Une mission prévue pour être exécutée par un équipage réveillé seulement à intervalle très irréguliers, en fonction des besoins, pour seconder l'IA-robot du vaisseau – Chimp – lors des rares séquences nécessitant un peu de cette créativité spécifiquement humaine dont elle est dépourvue. Une mission prévue pour être terriblement longue, et qui en est ici à sa 66 millionième année ; il n'en faut pas moins pour créer un réseau suffisamment dense, comme une toile d'araignée enserrant la galaxie, d'où le nom du vaisseau.

Mais dans l'Eriophora, après un si long trajet, une révolte couve. Lian, l'une des pérégrines, ne supporte plus de vivre enfermée, de subir la douce tyrannie de Chimp, de remplir une mission dont les concepteurs sont tous morts, et dont jusqu'à l'espèce qui l'a pensée n'existe sans doute même plus. Elle en vient à concevoir une révolution dans laquelle elle voudra entraîner Sunday, sa meilleure amie. Un projet audacieux dans le milieu clos du vaisseau sous contrôle constant de Chimp, une marque de confiance risquée car Sunday, elle, est proche de Chimp avec qui elle a développé un lien particulier au fil du temps, en dépit des millénaires qui séparent chacune de ses phases de réveil ; jusqu'à une découverte qui la bouleverse et change pour toujours sa vision du monde.

Mais concrètement, comment planifier une révolution quand on n'est actif que quelques moments par millénaires ? Comment organiser un mouvement quand seuls quelques membres d'équipage, jamais strictement les mêmes, sont éveillés à un instant t ? Il y faudra beaucoup d'ingéniosité et énormément de temps : « Suddenly revolution was imminent. There wasn’t much time to dick around. Only two hundred thousand years. ». Watts est l'un des rares à s'autoriser ce genre de phrases.

"The Freeze-Frame Révolution" est un texte aussi passionnant par l'intrigue et l’attention portée aux personnages que caractéristique de l’œuvre de Watts. On y retrouve ses convictions matérialistes, on y croise son idée d'un travail d'optimisation de la génétique même de l'espèce, on y reconnaît ses certitudes toutes lovecraftiennes sur l’insignifiance de l’humain dans l'univers – donc a fortiori dans la mission : « Not that we’re invulnerable, mind you. It’s just that organic life has a kind of momentum that keeps you moving even after your cells have been shredded. If some unexpected blast of radiation didn’t turn us to ash outright, we’d still have hours or days to keep up the pace; metal would have sparked and died in an instant. We were the backups to the backups, awake but relegated to the bench as a hedge against the chance that some catastrophic failure might fratz the machinery but leave us standing. They were long odds. But we were cheap insurance. ».

Tout ceci, dans une sauce Hard-SF, est déjà appétissant. Mais l’essentiel est ailleurs, je crois. Au-delà de la dystopie pérégrine dans laquelle les humains sont la plupart du temps sous le regard omniscient du Chimp, de l'aliénation que représente une mission sans fin (peut-être, certains l'espèrent, jusqu'à la mort thermique de l'univers), de la dictature douce qui fait de Chimp le cerveau de l'Eriophora et de l'équipage des membres activés seulement quand nécessaire – guère plus que des drones en version biologique –, le texte de Watts est, me semble-t-il, d'abord centralement politique.

En dépit de l'évidente aménité de Chimp, plus que d'un Etat tutélaire c'est d'un vrai Léviathan dont il est question ici. D'un souverain absolu et des algorithmes qu'il utilise pour décider de tout, y compris de l'utilité, et donc de la survie, des membres individuels de l'équipage. C'est de pouvoir et de froide raison d'Etat dont parle Watts dans ce texte. C'est aussi de ces systèmes de décision algorithmiques, de plus en plus présents dans notre réalité, qui intègrent tant de variables tellement pondérées que nul ne sait plus quelles décisions sortiront in fine de leurs cycles de calcul.

Au sommet de tout est la mission. Chimp est le garant de sa réussite. Toute situation est soumise à des arbres de décision qui lui permettent de faire le choix optimal en terme d'utilité. Ce n'est pas différent pour ce qui est de la survie de l'équipage. Chaque humain fait l'objet d'une évaluation coût/utilité, sans cesse remise à jour, qui détermine s'il est actif ou endormi, et s'il peut vivre ou doit mourir. Humain, équipement, rien ne survit à son utilité.
Chimp est ce plus froid des monstres froids dont parlait Nietzsche, jamais hostile mais toujours strictement rationnel (ce qui donne l'occasion à Sunday d'ironiser en paraphrasant Staline sur les morts et les statistiques). Chimp n'est ni bon ni mauvais, ni amical ni inamical, ni complaisant ni intransigeant, il n'est qu'une fonction de production qui cherche en permanence à maximiser son output sous contraintes. Et pour cela il dispose de gigatonnes d'équipement, de 30,000 (give or take) humains spécialisés, d'un Titan enchaîné (ou de deux selon comment on regarde, mais chut), qu'il utilise sans affect aucun. Pour ce machiavélien pur, seul compte le but. On ne fait pas de bonne science avec de bons sentiments. Pas de bonne politique non plus. Pour Chimp, le dieu idiot lancé par d'autres dans une course folle, seule la fin importe, et ce qui l'en rapproche.

Offrant un sense of wonder qui rappelle le Tau Zero de Poul Anderson, déplaçant des montagnes comme le Greg Egan de The Clockwork Rocket, évoquant de loin la Captive du temps perdu de Vinge, Watts délivre un texte intrigant et réfléchi qu'il maîtrise assez pour se permettre d'y recycler Dickens, un texte impressionnant quand il s'agit d'approcher un trou noir, un texte enfin qui, comme toujours chez Egan remet l'humain à sa juste place : « The limits were in our senses, not the reality; human vision is such a pathetic instrument for parsing the universe. »

The Freeze-Frame Revolution, Peter Watts

L'avis de Feyd Rautha et celui d'Apophis

dimanche 3 juin 2018

The Rig - Roger Levy


Imaginez un roman de SF qui commence par un massacre. Imaginez un roman dur, vif, violent, aussi cruel avec ses personnages qu'avec le lecteur. Imaginez un roman très malin, finement construit, qui offre autant de réflexions passionnantes que d’action trépidante, sans oublier un mystère qui intrigue jusqu'aux toutes dernières pages. Ce roman c'est "The Rig", le dernier opus de Roger Levy, un auteur dont je n'avais jamais rien lu.

Quelque part dans l'espace, cinq générations après l'exode. L'humanité, victime de sa propre incurie, a dû fuir une Terre condamnée. Elle a trouvé refuge dans un système constitué de « sept planètes majeures + quelques mineures ». Terraformées par des robots, dans les limites du possible, pendant le voyage des vaisseaux-arches, les planètes furent revendiquées par des entités juridiques inédites situées quelque part entre bloc idéologique et bloc financier : Asie, Grande Europe, et Amérique s'installèrent chacune sur une ou deux planètes, deux planètes (Géhenna, et Unsaid Planet) devinrent propriétés de deux conglomérats religieux, quelques planètes enfin, dont la très hostile Bleak, se virent attribuées à de plus petits groupes privés. A l'exception de la Unsaid Planet qui se drapa immédiatement dans une autarcie totale, aucune des autres planètes n'était viable seule. Toutes avaient nécessité, pour leur terraformation, des investissements colossaux impliquant des montages financiers complexes et innovants. Contrats et dettes forment donc le lien qui unit ces lieux ; loin de la Terre et réunis par des liens strictement économiques, les planètes du Système forment un réseau complexe tissé de relations commerciales et financières. Sur le plan politique, on est dans de l'intergouvernemental pur avec une administration à pouvoir limitée qui rappelle plus l'OMC que l'ONU, un vague système de police (la Pax), une justice résiduelle, le tout financé par une système fiscal unifié. Hormis cela, le Système est une entité infrapolitique, aussi libertarienne que corrompue, un genre de far-west spatial tant par l'absence de pouvoir centralisé que par la dureté des mondes dans lequel vit ce qui a survécu de l'humanité.

Les mondes humains (hormis les deux religieux) partagent deux autres choses qui, à contrario de ce que j'écrivais au-dessus, contribuent à en faire un ensemble unifié. D'abord une sorte de méga réseau social (le Song), auquel chacun est connecté et qui transmet en permanence toute l'information et tous les bruissements du monde, des plus importants aux plus anecdotiques. Ensuite et surtout un projet global démentiel nommé Afterlife dont l'objet est de placer tout humain en danger de mort en animation suspendue (rigor vitae) dans l'attente d'un hypothétique traitement médical à venir. Régulièrement, de nouveaux traitement apparaissent (dans cet univers si pollué et irradié qu'on ne croit pas qu'il ait pu jadis être possible de vivre plus de cinquante ans), et il revient alors à la communauté humaine de voter, sur la base des biographies en ligne des mourants, pour décider qui sortir de stase pour recevoir le traitement salvateur et qui laisser croupir en rigor vitae. Pour que le vote soit juste, les biographies sont anonymisées, et elles sont recueillies automatiquement par des implants cérébraux installés à la naissance afin que nul ne puisse enjoliver sa vie ou en cacher les aspects les plus sombres.
Bémol ici : pour des raisons techniques, seul un petit pourcentage, aléatoire, des implants est véritablement actif, les autres sont des placebos. Cette information est publique, il s'agit d'un mécanisme de prédestination qui rappelle la vision wébérienne du protestantisme, générateur d'autant d'espoir que d’angoisse existentielle.

C'est dans ce Système, plus proche de l'enfer que du paradis, que Levy installe son intrigue. C'est d'un récit double dont est question ici. Le lecteur suivra donc deux fils.

Le premier met en scène Alef, un autiste de (très) haut niveau, natif de Gehenna (le nom à lui seul dit tout de la planète, de la vie qu'on peut y mener et de l'éducation qu'on y reçoit). De son monde reclus au planétoïde Peco, de l’enfance à l'âge d'homme, on suit les aventures extraordinaires d'Alef et de son ami d'enfance, le mystérieux Pellonhorc. Fils de parents à secrets, victime d'une tragédie, créateur de secrets lui-même, Alef est un personnage que le lecteur verra grandir, évoluer, parvenir presque à relier sa partie rationnelle à son embryonnaire partie émotionnelle. Alef est passionnant, impressionnant par ses capacités, captivant par son histoire larger than life, émouvant dans sa tentative jamais abandonnée de ressentir comme les autres et de s'adapter à une société hostile.

Le second fil se passe sur l’inhospitalière planète Bleak. On y croise Beale, un Paxer insubordonné et tête brûlée, Razer, une journaliste qui rassemble des biographies pour  le site Trulife (la téléréalité locale), et Tallen, un nobody, seul survivant d'une tuerie de masse. Sur ce monde frontière, balayé par des vents apocalyptiques, où sont entreposés les sarcophages des mourants d'Afterlife, il apparaît vite aux yeux de Beale et de Razer que l'aide médicale reçue par Tallen est plus que suspecte et que la tuerie elle-même ressemble à tout sauf à l'acte d'un fou en goguette. D'autant qu'il  semble que la bonne politique sur la question soit de laisser-tomber et de passer à la suite. Chose que ni Beale ni Razer ne feront, évidemment.

"The Rig" est un roman dur et efficace comme l'est le meilleur cyberpunk, hardboiled comme du Chandler. De plus en plus tendu au fil des pages, il est rempli de phrases pleines d'esprit et de pertinence (et quelle inventivité lexicale !) pour décrire un drame de trahisons et de passions, « une histoire pleine de bruit et de fureur » comme on frissonne d'en lire.
C'est déjà plus que n'offrent quantité d'autres textes. Mais "The Rig" est bien plus que cela.
Il propose aux lecteurs de beaux personnages, complexes et superbement décrits. Il délivre une réflexion sur le besoin irrépressible d'espoir contre la finitude (fut-il physique et non plus métaphysique). Il met en lumière les excès et les limites de la transparence numérique, comme la passion – souvent morbide – de savoir, de compatir, de juger qui est le miel des réseaux sociaux. Il est une superbe mise en lumière des statuts concurrents de la vérité et de la narration, et éclaire la façon dont s'écrivent les Evangiles. Pour ce faire et tout du long, il surprend, induit son lecteur en erreur, le retourne, et lui tourneboule le cerveau, de fausses pistes en faux semblants, jusqu'à des dévoilements inattendus.

Un bien beau travail d'auteur et un bien beau livre.

The Rig, Roger Levy