mardi 28 avril 2020

A Man Lies Dreaming - Lavie Tidhar


1er novembre 1939, Londres. Dans notre monde, c'est la date de l'annexion du Corridor de Dantzig par le IIIe Reich. Mais, dans le monde inventé par Tidhar, il n'y a pas d'annexion. Tout simplement parce que la Pologne n'a pas été envahie par le IIIe Reich. Tout simplement parce que le IIIe Reich n'a jamais existé.

Là, lecteur, toi qui n'est pas tombé de la dernière pluie, tu te dis Uchronie. Tu as raison. Dans le monde de Tidhar, le III Reich n'a jamais commencé, les communistes allemands ayant pris le pouvoir par la force en Allemagne dès 1933 avant d'y imposer une dictature qui n'a guère à envier à celle de Staline. Épuration politique, camps de concentration, les morts pullulèrent, et les réfugiés, ex-nazis ou simples opposants à l'ordre nouveau, fuirent par centaines de milliers vers les pays voisins, notamment l'Angleterre.

Ce 1er novembre 1939, donc, Wolf, un réfugié allemand en terre anglaise, est à son petit bureau miteux de détective privé lorsqu'entre Isabella Rubinstein, « une Juive au visage intelligent ». Le jeune femme, fille d'un riche banquier, veut engager Wolf pour retrouver sa sœur, Judith, disparue durant sa fuite arrangée d'Allemagne communiste et jamais arrivée à destination à Londres. Isabella a choisi Wolf en raison de ses accointances dans le milieu des ex-nazis car c'est quelqu'un de ce milieu qui aurait organisé l'exil de Judith. Je ne dévoile aucun secret ici en te disant, lecteur, que le vrai nom de Wolf est Adolf Hitler. Et si tu te demandes pourquoi il aide une Juive à en retrouver une autre, la réponse est simple : il n'a plus un sou vaillant et Isabelle paie très bien – mais, rassure-toi, il en est malade.

Ailleurs, dans notre monde, Shomer, un Juif, auteur de shunds – de très mauvais pulps yiddish, pleins de violence, de rebondissements incroyables, de sexe à la limite de la pornographie – survit emprisonné à Auschwitz. Il y subit les atrocités nombreuses qu'on sait, il se souvient de sa famille annihilée dès son arrivée dans le camp, et il rêve d'un monde autre, dans lequel Hitler serait un détective privé raté à Londres.

"A Man Lies Dreaming" est un roman de Lavie Tidhar, publié en France sous le titre Quand un homme rêve. C'est un roman singulier, potentiellement choquant, qui n'aurait pu être écrit sans encourir critiques et opprobres que par quelqu'un comme Tidhar, c'est à dire un Juif dont les grand-parents maternels ont miraculeusement survécu aux camps alors que, néanmoins, la plus grande partie de la famille y était exterminée.
Car ce à quoi s'attaque Tidhar, en un seul roman, c'est à : dire l’horreur des camps (par l'entremise de Shomer), ridiculiser Hitler et les dignitaires nazis sur le mode du shund (l'enquête), raconter la biographie personnelle de celui qui fut le tribun vociférant à l'origine d'une des plus grandes entreprises criminelles de l'Histoire (les souvenirs de Wolf), et faire défiler, pour les présenter, tout le gratin du IIIe Reich, de Rudolf Hess à Leni Riefenstahl (enquête et souvenirs).

Quatre buts et deux tons très différents donc, dans le roman.

D'une part, les passages centrés sur Shomer racontent (à la troisième personne) sur le ton détaché de celui qui n'espère plus rien, les conditions de survie plus que de vie, les brimades, le froid, la faim, les exécutions sommaires, les tris à l'arrivée des trains, les tris à l'infirmerie, le bordel du camp, le deuil, l'absence d'espoir, les souvenirs douloureux de l'avant, l'indifférence engourdie au sort de chacun tant chacun est sûr d'être promis au même.

D'autre part, les aventures de Wolf (alternant narration à la troisième personne et extraits de son journal) disent le personnage par nombre d'éléments biographiques documentés, expriment (à l'aide de pensées ou de remarques de Wolf qui sont en fait des extraits de Mein Kampf ou du Sturmer, entre autres) la profondeur d'une rage et d'une haine jamais en repos, ridiculisent le would-be dictateur tant par sa situation de déclassé has-been que part les situations dans lesquelles le met son enquête. On est donc ici entre le factuel et le grotesque. Factuel pour ce qui touche aux biographies ou à l'idéologie de Wolf, grotesque pour ce qui est de sa vie présente et d'une enquête qui va l'enfoncer bien plus qu'il ne l'aurait cru possible.

Le Wolf londonien est un loser qui, tout à sa rage et à la certitude de sa supériorité, n'a même pas choisi de suivre la voie de ses anciens affidés. Les ex-nazis connus se sont reconvertis, pour la plupart dans des activités criminelles adaptées à leur brutalité et à leur manque de scrupule ; pas lui. Et s'il savait douloureusement que son étoile avait déjà grandement pâli, même auprès de ses anciens subordonnés, cette enquête le lui prouve de manière éclatante.
Il a failli avoir été, il n'est dorénavant plus rien. Même Oswald Mosley, qui l'avait chaleureusement accueilli à son arrivée à Londres et qui va sans doute gagner les élections – instaurant par là même un gouvernement de chemises noires hostile à tous les étrangers, même Allemands – le lâche et ne veut plus avoir affaire à lui. Et ne parlons pas des autres, Allemands et caciques nazis, qui passent progressivement du désintérêt à l'hostilité.

Déconsidéré, humilié, arrêté, battu, agressé sexuellement plusieurs fois, Wolf – de Charybde en Scylla, des magouilles de ses anciens sbires aux manœuvres de Mosley, des manipulations américaines aux revendications sionistes, des cachots londoniens aux petites rues sordides qu'il arpente – n'abdique jamais son racisme, son antisémitisme, son sexisme, ni sa rage, en dépit de tous les messages que lui envoie le monde.

Il y a une concordance constante entre le monde de Shomer et celui de Wolf, par exemple entre les listes de numéros d’immatriculation du camp et celles des trafiquants londoniens d’esclaves sexuels, et, de façon constante, entre les humiliations et les brimades que subit Shomer – ou dont il a connaissance – et celles qu'endure Wolf. Une justice immanente s’applique. La merde métaphorique qu'Hitler fit pleuvoir sur le monde et celle, réelle, que Shomer doit pelleter à Auschwitz, Wolf la prend dans la gueule, tant métaphoriquement que réellement, jusqu'à l'indignité suprême.

Dans "A Man Lies Dreaming", Tidhar aborde, une première fois avant Unholy Land, la question des propositions d'implantations juives qui parsemèrent la première moitié du XXe siècle jusqu'au choix de la Palestine. Il manipule aussi pour la première fois la notion de mondes multiples que Shomer parcourt, involontairement d'abord, et qui lui servent d'échappatoire à l'horreur.

On notera que Tidhar développera encore un monde parallèle uchronique liée au nazisme dans la novella The Vanishing Kind, dans laquelle le IIIe Reich a gagné la guerre, et qu’il avait déjà mélangé roman noir et uchronie dans Osama (qui lui valut le World Fantay Award 2012).

On pensera aussi que "A Man Lies Dreaming" est une sorte d'avers dont Rêve de fer serait le revers. Dans celui-ci un Hitler réfugié aux USA se rêvait un double dictateur, dans celui-là, c'est un Juif déporté à Auschwitz qui rêve un monde où Hitler n’aurait jamais accédé au pouvoir et où son double imaginaire serait traité comme une merde à Londres ; un rêve compréhensible.

Dans ce roman intéressant si on ne se pince pas le nez sur ses aspects scatologiques, Tidhar essaie, avec un certain brio, de réunir deux approches, celle de Primo Levi qui voulut raconter les choses froidement, de manière dépassionnée, pour dire les faits avec la plus grande précision possible, et celle de Ka-Tzetnik, l'auteur de La maison des poupées, qui voulut, lui, crier, hurler, cracher, utiliser le langage de la merde, de la pisse, du vomi, pour dire le feu et la rage. Car, dit-il dans le roman, avec Auschwitz, c'est d'un nouveau monde qu'il s'agit, un monde où les anciennes règles de bienséance et de dignité ne s’appliquent plus.

A Man Lies Dreaming, Lavie Tidhar

dimanche 26 avril 2020

The Giving Plague - David Brin


"The Giving Plague" est une nouvelle de David Brin classée deuxième aux Hugo 1989 catégorie Short Stories, lisible ici.

Forry est un virologiste. C'est un chercheur brillant sans excès, à fortiori si on le compare à son collègue et némésis Les Adgeson. Si les deux hommes travaillent ensemble, leurs visions de leur travail sont radicalement différentes ; et ne parlons de leur appréhension du sens de la vie...
Si Les est ouvert et généreux, Forry, le narrateur, est un ambitieux obnubilé par le Nobel, capable même de bassesse quand il s'agit de faire avancer ses intérêts. Alors, quand se répand un virus transmissible par le sang uniquement qui pousse ses porteurs à l'altruisme, sa plus grande peur est d'en être atteint. Et quand un autre virus, mortel et aéroporté celui-ci, plonge le monde dans une pandémie dramatique, Forry se met à porter une fausse carte indiquant qu'il est Scientiste Chrétien et refuse donc ces transfusions sanguines qui augmentent un peu les chances de survie des malades. Forry affirme le faire au nom de son libre arbitre, le lecteur peut penser que c'est par amour forcené de son propre égoïsme.

Développant des considérations sur le caractère possiblement symbiotique des virus, l'intégration d'ADN viral au bagage génétique humain, et les arbitrages évolutionnaires entre transmissibilité et létalité, la nouvelle n'est malgré tout pas vraiment palpitante.
"The Giving Plague" raconte néanmoins une histoire qui résonne étrangement en ce moment. Entre le virus ALAS, le TARP, la ravageuse maladie à prion CAPUC (Catastrophic Autoimmune PUlmonary Collapse, soit Effondrement pulmonaire auto-immune catastrophique, tiens donc...), les rassemblements publics – jusqu'aux funérailles – découragés, il est bien évident que le texte de Brin, ici et maintenant, ne peut que nous parler. Mais a-t-il quelque chose à nous dire ?

The Giving Plague, David Brin

samedi 25 avril 2020

Sauvage - Jamey Bradbury


"Sauvage" (The Wild Inside pour moi qui l'ai lu en VO) est le premier roman de Jamey Bradbury. Il entraîne son lecteur en Alaska, dans un monde âpre, sauvage, fait de forêts et de neige, où l'homme ne semble avoir installé que de précaires avants-postes, dans la tête de Tracy, une adolescente qui te raconte, lecteur, son histoire tragique.

Tracy Petrikoff est une jeune fille de presque dix-huit ans, en tension entre deux moments. D'un côté, deux ans avant le début du livre, elle a perdu sa mère, renversée en pleine nuit par un poids-lourd. De l'autre, elle attend avec impatience d'avoir dix-huit ans pour pouvoir participer à l'Idatarod, la plus prestigieuse course de chiens de traîneaux du pays. Mais là, quand le roman commence, Tracy est à quelques mois de sa majorité, et elle a, depuis bien longtemps, un secret.

La jeune fille, une sauvageonne comme l'Alaska en produit parfois si on en croit Megan Lindholm – n'aime rien tant que la forêt, la chasse, le piégeage, la solitude dans les bois, y compris de nuit, la course de traîneaux avec les chiens que sa famille élève et avec lesquels son père a couru plusieurs fois l'Idatarod alors que Tracy, trop jeune encore, se forgeait un mental de musher dans la Junior Race.
Les bois, que Tracy a toujours aimés, elle les fréquente encore plus depuis la mort de sa mère, car l'ambiance familiale, dans la petite maison nichée au sein des arbres, est parfois morose depuis le décès maternel.
Et là, dans ces bois qu'elle connaît comme sa poche, voilà qu'elle est assaillie par un homme qu'elle poignarde avant de s'évanouir. A son réveil, elle est couverte de sang, et l'homme a disparu. Mais peu de temps après, un homme blessé se présente à la porte des Petrikoff pour demander de l'aide. De là, tout va déraper.

Le secret dont je parlais au-dessus n'est pas celui-ci. Ce n'est pas de croire avoir tué un homme et de n'avoir rien dit à son père, ce n'est pas d'avoir violé la plus impérative des trois règles imposées par sa mère à elle seule – à savoir « ne jamais faire saigner un humain » –, ce n’est pas d'être retournée ensuite dans la forêt et d'y avoir trouvé un sac à dos plein d'argent liquide qu'elle dissimulera pour pouvoir payer l'inscription à la course.
Ca, ce sont trois secrets récents. Mais Tracy en a aussi autre, ancien, fondateur, dont elle a hérité de sa mère (et dont je peux rien dire ici sous peine de spoiler – disons juste qu'elle a une capacité spéciale et un besoin spécial, hérités de sa mère, qui la mettent à l'écart de l’humanité commune, tu peux penser au Vif, lecteur, c'est à la fois plus et moins que ça).

Je pense qu'il est important, si on souhaite lire "Sauvage", d'en savoir le moins possible sur les tenants et aboutissants du roman. On sa gâcherait sinon une partie du plaisir de la découverte, sans doute plus que dans d'autres romans. C'est ce à quoi s'attelle cette chronique.

"Sauvage" est un roman difficile à résumer. D'abord parce que, si on ne veut pas spoiler, il faut taire non seulement des éléments clés de l'intrigue mais aussi des facteurs structurants du récit.

Disons alors que "Sauvage" est une tragédie antique, un de ces textes dont les personnages sont maudits dès que le texte commence. Maudits du fait même de leur naissance et de leur nature. Et, comme dans toute tragédie, rien ne sauvera les personnages. L'espoir, le sale espoir sur lequel crache Antigone, y est trompeur. Quand la mécanique est enclenchée plus rien ne peut l'arrêter, en dépit de tous les efforts et de toutes les gesticulations qui ne font qu'aggraver les choses.

Disons aussi que "Sauvage" est un vrai texte d'angoisse, un page turner qui entraîne son lecteur moins par une action trépidante que par les terreurs angoissées que Tracy porte, seule, alors que sa mère n'est plus là pour lui expliquer ce qu’elle est, et que les événements dont elle fut récemment actrice hante sa conscience au point d'orienter ses décisions avec des conséquences parfois catastrophiques.

Disons encore que "Sauvage" est un texte sur l'identité qui se cherche, sur l'impossibilité de tout connaître de celle des autres (quand bien même on aurait un accès surhumain à celle-ci) et même de la sienne propre, sur l'amour qui ne peut ni tout dire ni tout régler. Un texte sur la frontière, si difficile à placer et à respecter, entre intimité, connaissance mutuelle, et confiance – qui évoque le « Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment ! » de Baudelaire.
Un texte sur la part d'animalité qui subsiste en chacun, qu'un milieu tel que celui de la forêt d'Alaska ne peut qu'exciter mais auquel elle peut aussi offrir un refuge.
Un texte sur les tourments qu'endurent les êtres à la marge, sur la difficulté à vivre avec un secret et un pouvoir, qui rappellera par moments ces personnages du Dying Inside, L'oreille interne en VF (tiens, écho de titre ! Et pas seulement imho car certaines thématique sont vraiment proches), de Silverberg, risquant la folie et condamnés à l'isolement à cause de leurs capacités – une épreuve que la mère de Tracy ne connut que trop.

Disons enfin que "Sauvage" est un texte de nature writing fort réussi. Avec Tracy, lecteur, tu parcourras les étendues sauvages d'Alaska, tu arpenteras les bois, tu chasseras, tu fileras comme le vent sur un traîneau tiré par des chiens qui sont des membres de la famille à part entière, tu seras immergé dans une nature sauvage et inhospitalière sauf pour qui sait l’apprivoiser. Si tu es allergique, lecteur, aux longues et nombreuses descriptions de la faune et de la flore, passe ton chemin. Tu en apprendras bien plus sur l’aspect de la nature qui environne Tracy que sur le sien ou celui de ses proches.

Concluons en disant que "Sauvage" est un premier roman réussi, en dépit de quelques longueurs, une œuvre qui n'hésite pas à broyer l’espoir de ses personnages et à en envoyer les débris à la face du lecteur. Un lecteur qui, s'il conservait l'espoir, encore, en dépit des augures, que tout finirait par s'arranger en est privé par Tracy même lorsqu'elle dit, loin de la fin du livre : « If I could stop when I wanted and not tell the rest, this is where I'd choose to end ».

Sauvage, Jamey Bradbury

jeudi 23 avril 2020

Trees : Three Fates - Ellis - Howard


S’il y a toujours des Arbres, c’est un changement complet de perspective que propose le tome 3 de la série Trees.

Toska, Russie.
Une petite ville rurale tout au bout de la ligne de chemin de fer. L’électricité dépend du stock de fuel, le téléphone de l’état des pilonnes relais.
Il a y sept ans un Arbre s’est abattu non loin de Toska. Depuis, la population est tombée de 600 personnes à une soixantaine, et la ville, loin de tout, comme endormie, porte mieux que jamais son nom qui en russe signifie quelque chose entre ‘mélancolie’ et ‘ennui’.
Il y a sept ans, quand l’Arbre s’est abattu, il a écrasé Sasha, l’amant de Klara, la sergent de police locale. Klara est restée, seule. Elle n'a guère de travail mais elle le fait par devoir envers la communauté.

Aujourd’hui, on vient chercher Klara pour lui signaler un cadavre, poignardé et mutilé, tout à côté de l’Arbre. Premier meurtre depuis toujours peut-être, sûrement en tout cas depuis l’atterrissage. Le mort est un inconnu. Qui était-il ? Qui l’a tué ? Et pourquoi ? Répondre à ces questions est la tâche de Klara.

Une enquête simple à priori. La ville étant isolée dans la cambrousse et reliée au reste du pays par une seule ligne de chemin de fer, un seul train venant y « mourir » chaque jour, il ne devrait pas être trop difficile de savoir qui est descendu du train et ce qu’il a fait ensuite. C’est là que les choses se corsent pour Klara, car si Nina, la chef de gare, affirme n’avoir vu aucun inconnu au train de la veille, il s’avère dès la planche suivante qu’elle ment.

L’album devient alors un thriller nerveux et violent, une course poursuite entre Klara et ceux qui veulent empêcher son enquête, quitte à laisser une trainée de cadavres derrière eux.
Fil rouge du récit, une méditation initiée par Sasha, qui, de son vivant, s’interrogeait sur ce que nous apprenait l’existentialisme de Sartre, sur la responsabilité qu’a l’individu libre tant envers l’avenir vers lequel se projeter qu’envers le passé que la conscience se donne comme existence. Et si les Arbres servaient à contenir ou à ramener le passé ? La question restera ouverte.

A la fin, alors que Klara quitte la ville, on voit y pousser les premiers lotus noirs. Les humains gigotent. Ils s’entredéchirent. Le tout sous l’absence implacable de regard des Arbres.
Tout a une fin. La vie, la communauté, le pouvoir. Tout. Restent les Arbres. Et leur agenda.

C’est encore une album très bien écrit que propose Warren Ellis ici. Rythmé, nerveux, glauque, servi par un graphisme qui plonge le lecteur dans la pénombre d’une ville à l’agonie. Un page turner qui est en même temps un ouvrage mélancolique.
Que les fanatiques d’Arbres qui voudraient voir plus et savoir plus sachent néanmoins que le monstre extra-terrestre ici est plus inerte et silencieux que jamais. Sachez-le pour éviter d’aller au devant d’une déception possible.

Trees, t3, Three Fates, Ellis, Howard

mercredi 22 avril 2020

Providence - Max Barry


Terre. Futur.
Un premier contact catastrophique, quelque part dans la galaxie, entre un équipage humain et des créatures qui finiront par être nommés « salamandres » se solde par la mort des humains impliqués et le début d'une guerre au long cours entre l'humanité et les aliens agressifs.
Et après un prologue qui raconte à la deuxième personne le premier contact, c'est dans la guerre qu'est plongé le lecteur, plus précisément dans la tête (mais à la troisième personne à chaque fois) de chacun des quatre membres d'équipage du Providence 5, un vaisseau de guerre surpuissant piloté par une IA qui ne l'est pas moins, en route pour aller éliminer des salamandres. Un vaisseau qui, après des mois de patrouille et d'escarmouches presque « de routine », est envoyé dans la Zone Violette, hors de contact radio avec la Terre et au cœur, pense-t-on, du territoire d'implantation salamandre. Et là, les choses sérieuses commencent vraiment.

"Providence" est un roman SF de Max Barry, dont j'avais apprécié le Jennifer Government. One-shot de 350 pages environ, il raconte à la fois un premier contact, un conflit spatial armé dans une veine SF militariste, un épisode d'exploration et de survie pure, sans oublier d'éclairer les motivations des quatre membres d'équipage du Providence 5 ni de livrer une analyse du rôle des médias dans la guerre ou celui du complexe militaro-industriel.
On pouvait craindre que ça fasse beaucoup en seulement 350 pages. Et, de fait, c'est un peu l'impression que ça donne.

"Providence" débute donc par un premier contact revu en réalité virtuelle. On y voit un vaisseau scientifique humain suivre puis approcher d'une sorte de rocher spatial qui se comporte étrangement. On y devine des formes, des créatures sans doute (insectoïdes ? couvertes de résine ?), se détacher du rocher, approcher le vaisseau jusqu'à se poser dessus, puis pénétrer à l'intérieur par un passage volontairement ouvert par des humains qui souhaitent le contact. On y voit les créatures attaquer puis éliminer tout l'équipage à l'aide d'une sorte de crachat éjecté à travers la résine dont Barry nous dit que c'est une « balle quark-gluon », un micro trou noir.

Et là on se dit qu'on sera sûrement loin de la Hard-SF et, de fait, ce sera le cas. On comprend aussi que les vaisseaux « sautent » en FTL (sans jamais vraiment savoir comment), ou que vaisseau et Terre communique par des relais sur lesquels, là aussi, rien n'est dit. Bon. En 2020, ça sonne un peu étrange. Ca fait vieux.

La guerre est donc déclarée et l’humanité envoie des vaisseaux, classiques d'abord puis remplacés après une défaite cuisante par les tous nouveaux Providence dont la particularité – outre leur surarmement – est d'être contrôlés par l'IA la plus puissante jamais développée.

C'est à bord de Providence 5 qu'embarquent Anders, spécialiste armement, Gilly, spécialiste renseignement, Jackson, capitaine, et Talia, spécialiste vie. Ils partent pour quatre ans de patrouille.
Leurs deux premières années de service sont sans souci. Escarmouches fréquentes avec des ruches (les rochers spatiaux), élimination des salamandres guerrières qui en sortent pour attaquer le Providence, les aliens ne sont à la hauteur ni de l'armement du Providence ni des capacités tactiques de son IA. Et cette facilité même nous amène progressivement à comprendre que l'équipage n'est qu'une vitrine, qu'il constitue les visages du vaisseau. De fait, l'activité obligatoire principale des quatre « combattants » consiste à envoyer des clips vers leurs followers terriens en essayant d'y être à la fois proches et valeureux face au danger (un peu comme Thomas Pesquet, qui fut plus modèle qu'astronaute). D'autant que c'est l'IA qui gère les combats car elle seule a la rapidité nécessaire pour faire face aux hordes de centaines voire de milliers d'aliens qui déferlent à chaque rencontre.

Cette facilité, même si les salamandres semblent s'adapter et s'améliorer au fil des rencontres (et là, le moyen utilisé est plutôt futé), laisse donc aux astronautes du temps (trop) pour penser, s'interroger sur leurs motivations pour s'engager, comprendre leur rôle véritable dans cette mission. Au fil du roman, Barry met donc son lecteur dans la tête de ses personnages pour des flashbacks bio et des séances d'introspection ou de rage (suivant de qui il s'agit) car après deux ans dans l'espace commence à se poser la question de l’engagement même.

Puis (sans spoiler), l'équipage a l'occasion de découvrir l'origine de l'infestation salamandre, et peut-être de l'annihiler, au risque, pour la première fois, de sa propre survie (je n'en dis pas plus).

"Providence" n'est pas un roman désagréable à lire. Mais s'il n'indispose jamais vraiment, il gêne régulièrement.

On peut lui reprocher de beaucoup trop rappeler des passages de Starship Troopers (sans doute le plus évident) et d'Alien entre autres, voire de 2001, l'Odyssée de l'espace, on peut aussi le voir comme un hommage rendu à des classiques du genre.

On peut s'interroger avec Barry et ses personnages sur ce que les IA laissent aux humains, sur la black box des algorithmes et sur le contrôle que l'humanité perd, tant sur la décision que sur son processus même. Mais Barry ne se positionne jamais clairement sur le sujet et envoie des messages contradictoires sur la question. L'IA est-elle ou pas notre alliée ? A-t-elle seulement conscience de l'existence de l'équipage ? Le « Goodbye » de la fin ne suffit pas vraiment à trancher la question que Barry a ouverte.

On peut adhérer à ses réflexions sur la guerre défensive qui devient une guerre d’annihilation, sur la guerre sans fin, sur la complexe militaro-industriel, ou sur la publicité faite à la guerre par le biais d'un équipage casté pour générer la sympathie du public et ainsi l'inciter à soutenir l'effort de guerre. Mais comme Barry aborde trop de sujets en trop peu de pages, il survole un peu tout et ne laisse entendre rien de bien élaboré au-delà de quelques banalités sur les sujets que je viens de citer.

On peut trembler quand la question devient celle de la survie même, mais on n'a pas développé assez d'empathie pour des personnages qui manque de fond véritable au-delà des anecdotes censées expliquer leur cheminement pour être vraiment stressé.

On peut apprécier la tentative de contact entre Gilly et une salamandre mais trouver que la vitesse à laquelle les deux trouvent un système de communication est parfaitement absurde.

On peut s'étonner d'une apparente contradiction entre une partie du discours de Barry qui semble critiquer la guerre éternelle au bénéfice de l'industrie et l'approche Gène égoïste à la Dawkins qui semble prévaloir jusqu'à la fin du roman.

On peut regretter surtout que le background soit si étique et l'équipage si peu fourni en vraies personnalités. A quoi ressemble le Terre ? A quoi ressemble le vaisseau même ? Il y a ici une impression de trop peu.
De fait, tout a l'air un peu irréel car Barry n'as pas pu ou voulu se lancer dans un vrai world-building. Et en conséquence il est difficile d'adhérer, de s'immerger, dans une histoire qui ressemble au croisement entre un récit pulp de space-horror sans grand background et une série de pistes de réflexion. Il y manque de la description, il y manque de la chair, il y manque ce qu'on voyait dans Alien – qui n'était guère plus profond – et que Barry, lui, prend trop peu la peine de décrire.

S'il y a une chose bien réussie, c'est la gamification de la guerre, avec scores de hits, compétition à distance avec d’autres vaisseaux, récompenses prévisibles. Mais les énormes armes et leurs déplacements sur la coque même semble vouloir gamifier la guerre aussi pour le lecteur, or ce n'est pas lui qui est pris dans l'excitation des combats.

Alors, "Providence" fait partie de ces romans qu'on peut lire mais qui ne sont en rien indispensables car lui manque soit un style impeccable soit une thématique de réflexion innovante.

Providence, Max Barry

samedi 18 avril 2020

Un long voyage - Claire Duvivier


"Un long voyage" est le premier roman de Claire Duvivier, c'est un roman de fantasy très soft qui est d'abord une très belle histoire.

Le récit qui s'offre au lecture est la confession de Liesse, un homme qu'on devine au crépuscule de sa vie, à Gémétous, qu'il appelle sa hiératique.
Qui est Gémétous et pourquoi se confier à elle ? On ne le saura qu'à la fin du roman.
Et qui est Liesse ? Ceci, tout le roman va nous l'expliquer car il n'est rien moins que l'histoire de sa vie, une vie dont on comprend tout de suite qu'elle fut liée à celle d'une Malvine Zélina de Félarasie. Cette dernière est (fut?) une femme d’importance, on le devine à son nom, on l’infère du fait que c'est « la vérité » sur elle que Gémétous veut connaître, alors que Liesse est, de son propre aveu, « l'un des derniers en vie à l'avoir connue ».

Un long voyage est un triple récit. Il y est question de la vie de Liesse et de celle de Malvine, mais aussi du destin de l'empire dans lequel ils vécurent leur vie.

Liesse d'abord. Orphelin de père, Liesse aurait dû être jeté à la mer pour soulager la charge de sa mère comme c'était la tradition dans l'archipel où il vivait, sur l'île de Tan-henua. Une solution alternative fut trouvée in extremis et Liesse fut « acheté » par un fonctionnaire impérial qui le fit par charité alors que l'esclavage n'était plus de rigueur dans l'empire et que, ce faisant, il se mettait lui-même en péril. Devenu tabou parmi les siens, Liesse ne fut jamais traité comme esclave. Au contraire, il fut élevé et, peut-on dire, aimé par les membres de la légation impériale dont il devint un incontournable. C'est là qu'il grandit, là qu'il connut ses premiers émois, là qu'il acquit une éducation de qualité et la confiance de ses proches. Mais Liesse restait toujours entre deux, plus vraiment membre de la communauté archipélagique, jamais tout à fait impérial ; un sort proche de celui que vivent beaucoup d'enfants d'immigrés. Et de fait, c'est d'une immigration qu'il s'agit, pas géographique certes, mais entre deux mondes clairement distincts, une immigration parfois douloureuse qu'il vivra plus tard une seconde fois.
C'est là néanmoins qu'au fil des années Liesse côtoiera et apprendra à connaître Malvine, la jeune régisseuse impériale qui finira par l'emmener avec elle, à se demande, vers le continent et son affectation suivante, et dont il deviendra un second indispensable autant qu'un confident, voire un ami.

Malvine, elle, a une toute autre histoire. D'ascendance noble, appartenant même à l'une des quatre branches survivantes de la famille de l'Empereur Ravi (au sens de Enlevé/Disparu), Malvine suit le cursus honorum de sa caste. Après des études qui rappellent autant les concours impériaux de la Chine ancienne que l'ENA contemporaine, Malvine use tant de ses titres scolaires que des relations fortunées qu'elle se crée – jusqu'au mariage – pour obtenir une première affectation, suivie par sa nomination à la tête de la représentation impériale dans l'Archipel où la deuxième vie de Liesse a déjà commencé. Elle y fait preuve de grandes qualités humaine et organisationnelles, apporte un dynamisme et une prospérité nouvelle à Tan-henua, et y trouve ce qui ressemble à un amour. Mais, son affectation expirant, la jeune femme est nommée à une fonction plus importante, loin, dans la Cité-Etat de Solmeri.
Elle y emmène avec elle Liesse comme secrétaire personnel. Mais si Liesse va directement à Solmeri, Malvine, elle, prévoit un détour par Haute-Quaïma, une région reculée et montagneuse qui est le fief ancestral de sa famille. De ce voyage, rien ne tournera comme prévu, et des événements aussi inédits que tragiques qui bouleverseront les vies de centaines de personnes résulteront de ce détour.

Un long voyage est aussi un récit historique, une plongée tant dans l'Histoire ancienne de l'Empire et de ses provinces annexées, entre conflits et catastrophes, que dans l'Histoire immédiate d'un Empire maintenant en grand péril.

Avec une grande finesse d'écriture et un luxe de détails, Duvivier livre le récit très honnête d'un Liesse qui n'hésite pas à dire ses faiblesses, ses doutes, ses peurs. A lire Liesse on découvre la vie difficile d'un enfant de nulle part, les hauts et les bas d'une vie qui connut toutes les avanies de celles des petites gens dans un monde en guerre, de celle d'un « apatride » dans un univers nationaliste et communautaire.
Et si la vie de Malvine commence plus facilement, si son nom, son courage, et son destin tangentent de manière explicite de grands événements (alors que Liesse n'en est qu'un acteur presque anonyme), la jeune femme connaît aussi son lot d'épreuves et de misères, différentes certes de celles de Liesse mais guère moins éprouvantes. C'est l’entremêlement des deux destinées, celle d'un Grand et celle d'un Petit qui fait la richesse de la vision qui est offerte ici.

Duvivier livre aussi une réflexion sur la mythification des choses, sur l'Histoire officielle qui gomme tous les détails et ne retient que des silhouettes qu'elle décrit larger than life, négligeant leurs doutes et leurs faiblesses en même temps qu'elle oublie les misères des Petits, centrée qu'elle est sur les seules gloire ou bassesse des Grands. Pour être exhaustif, il faudrait toujours un témoin pour dire le vrai dans le détail et faire ressentir ce que fut la perception humaine du vrai historique. Cette question qui se pose au monde de Liesse concernant Malvine et les événements tragiques qui jalonnèrent sa vie est, chez nous et aujourd'hui, la question de la mémoire des génocides par exemple alors que les témoins meurent les uns après les autres.

Duvivier montre enfin un monde en transformation. Un monde qui doit se réconcilier à grand frais avec un tragique passé et tenter de construire un avenir qui dépasse les anciens clivages et les haines recuites. Un monde dans lequel aucune position assise n'est plus stable, un monde à réinventer sur les cendres (fussent-elles métaphoriques) de l'ancien. Un monde qui doit faire justice puis tourner la page, comme essaient de le faire les commissions Vérité et Réconciliation.
C'est long, c'est douloureux, ce n'est pas sans séquelle, mais la survie est à ce prix et le choix à faire par chacun n'est qu'entre la mort ou l’accommodement. A long terme, peut-être, de l’accommodement sortira un monde apaisé et (provisoirement) réuni qui retrouvera le goût de vivre en oubliant peu à peu les souffrances et les torts respectifs.

L'ensemble est une réussite incontestable. Duvivier sait décrire avec grande justesse les vies modestes, les hauts-fait et les erreurs, la dignité et la mesquinerie, l'impuissance devant le déroulement du flot des événements, la difficulté à rester debout et droit, tout ce qui fait en somme la réalité d'une situation historique ou biographique complète. Donnant la parole à un Petit pour raconter la vie d'une Grande, elle nous en apprend autant sur celle-ci et sur les événements dont elle fut au centre que sur la manière dont les Petits les vécurent avec difficulté. Et elle y met toute l'émotion qu'implique une telle confession.
Et la fantasy ? Car il y a des fanatiques. Elle est extrêmement discrète tout en étant une condition sine qua non de la possibilité même du récit.

Un long voyage, Claire Duvivier

jeudi 16 avril 2020

The Last Emperox - John Scalzi


Que dire d'un tome 3 ? Exercice toujours aussi délicat qui consiste à signifier sans plus décrire un monde qui l'a déjà été ni spoiler ce qui n'ont pas encore lu l’ouvrage, ni le précédent, ni celui qui le précède. Le tout en donnant envie de se lancer si le cycle est plaisant. Roulons encore une fois notre rocher vers le sommet de la montagne.

"The Last Emperox" est donc le troisième et dernier tome du cycle de l'Interdépendance de John Scalzi. Et il faut, plutôt finement, son boulot de tome conclusif. Détails.

La fin probable de l'Interdépendance, non seulement comme espace politique, mais aussi comme biotope humain tout court est de moins en moins hypothétique.

De cette fin à venir, seuls l'emperox Grayland II, quelques scientifiques autour d'elle – dont ce Marce Claremont qui devient plus qu'un ami –, et les dirigeants de la noblesse, ont une claire conscience. Pour la population de l'Interdépendance l'événement à venir est soit incompréhensible, soit noyé dans le flot de la vie quotidienne (fin du monde et fin du mois), soit peu inquiétant car y est forte la conviction que « ceux en charge » sauront quoi faire et le feront. D'autant que, s'il est proche, l'effondrement n'est pas imminent. Les points communs avec le dérèglement climatique sont nombreux et transparents.

Et, comme pour le réchauffement, les puissants, ceux qui sont « en charge », traitent le problème par le petit bout de la lorgnette en poursuivant leurs manœuvres politiciennes – avec ceci de particulier par rapport à notre monde que là, comme ça l'était dans l'Empire Romain, l'assassinat politique fait partie presque explicitement du répertoire d'action.

Face à l'impuissance des Petits et à l’incurie des Grands, le seul espoir de survie réside en Grayland II. Si Cardenia Wu-Patrick (son nom de naissance) n'avait jamais voulu devenir emperox – et ne l'est devenue qu'à son corps défendant – les temps l'obligent à se hisser à la hauteur de l'enjeu, le plus élevé jamais affronté puisqu'il s'agit de la survie des milliards de citoyens de l'Interdépendance.

Mais la tâche est énorme, presque irréalisable. Il faut poursuivre les recherches scientifiques pour comprendre mieux le Flux afin de découvrir s'il y a moyen de le manipuler vers une issue favorable, planifier et entreprendre des actions d'une ampleur jamais égalée, et pour tout cela d'abord survivre, survivre aux complots que lui annoncent ses services de renseignement. Car pour la noblesse ploutocrate de l'Interdépendance, les jeux sont faits, le Flux s'effondre, la seule option est de se réfugier dans le système d'End, mais, comme il est impossible d'y transférer toute la population, seuls les nobles seront du voyage. Pour cela, il leur faut donc d'abord éliminer Grayland II qui a d'autres projets et veut sauver tout le monde or die trying.

"The Last Emperox" est un roman très agréable à lire et une fin réussie.

Agréable car on y trouve à chaque page l'humour pince sans rire de Scalzi et que ça tombe toujours juste. Scalzi, comme Douglas Adams par exemple, est capable de digresser sur un personnage ou une description sans jamais ennuyer ni donner l'impression de se perdre en route. Là où il pourrait faire court, il fait long, mais à chaque fois le détour vaut la peine.

Agréable ensuite car plein de bruit, de fureur, de rebondissements. Complots, trahisons, stratagèmes diaboliques contrés non moins diaboliquement, Scalzi livre un pur roman d'aventure, excessif et trépidant, haut en couleur, une histoire de capes et d'épées dans l'espace – sans oublier néanmoins d'inclure un fond qui fait sens.

Agréable encore car, comme dans le tome 2, une révélation arrive aussi qui sonne comme un surprenant coup de théâtre et redistribue les cartes.

Agréable enfin car tous les personnages ont des voix, des trognes, ou des principes, en somme une vraie identité, spectaculaire ou touchante c'est selon, et que la partie d'échec cosmique à laquelle ils se livrent donne lieu à des discussions et à des négociations savoureuses à lire.

C'est aussi une fin réussie car Scalzi évite les deux écueils fréquents qui guettent les romans à enjeux colossaux : la fin précipitée et la déception devant la facilité de la résolution.
Ici, et disons-le pour être honnête, après un passage où les choses semblent se régler un peu trop facilement pour certains protagonistes, Scalzi reprend la main en offrant une solution qui n'est ni facile pour ses personnages, ni rapide dans sa mise en œuvre.
Pour survivre, il faut un bouleversement dans l'Interdépendance, un changement complet de perspective. Moins que d'une solution ficelée c'est d'un nouveau départ qu'il s'agit, d'une remise sur les bons rails pour l'Interdépendance.
Et donc ce que montre Scalzi (métaphoriquement ou pas) c'est une révolution, c'est un sacrifice, c'est une promesse de sang et des larmes à venir qui devront être versés longtemps avant que l'humanité puisse émerger enfin de la plus grave crise qu'ait traversé l'Interdépendance. A la fin, rien n'est fini mais tout commence.

Une fin à la hauteur donc. Et de nouveau, on ne peut s'empêcher de penser au dérèglement climatique. De nouveau on voudrait qu'un tel chemin s'engage, et que des dirigeants prouvent qu'ils sont capables de décisions radicales sans songer à durer, comme c'était le cas, dit-on, des dictateurs de la République Romaine.

The Last Emperox, John Scalzi

L'avis d'Anudar

mardi 14 avril 2020

The City we Became - N. K. Jemisin


On dit parfois d'une ville qu'elle est le personnage principal d'un roman. China Mieville, pour ne prendre que cet exemple, a donné vie et profondeur à New Crobuzon. Et Emile Verhaeren a dit l'historicité des villes dans son poème L'âme de la ville.

N. K. Jemisin, après les nombreux Prix gagnés pour sa trilogie de La Terre fracturée – dont le Prix PSF 2018 –, se lance dans sa propre interprétation de l'exercice mais elle le fait littéralement, en faisant de New York une entité vivante.

Principe :

Quand une ville est assez ancienne, quand elle est assez dynamique et remplie d'énergie vitale par les interactions de ses habitants même, les villes gagnent une anima, presque au sens jungien du terme. La ville devient alors vivante, elle « naît », devenant une entité sentiente et désirante d'un genre très particulier.
Là, il faut un peu de suspension d'incrédulité, de celle dont disposent les lecteurs de SFFF, et l'un dans l'autre ce principe passe sans trop de difficulté.

Pour que cette « naissance » advienne, la ville à naître a besoin de l'aide d'un avatar choisi parmi ses habitants, qui sera, pour toujours après l’événement, son incarnation dans le monde matériel (le nôtre). Historiquement, l'avatar n’est pas volontaire et n'intègre que progressivement son rôle. Sa tâche est d'abord de permettre la naissance de la ville en la défendant, lors de cet instant délicat, contre un Ennemi mystérieux qui attaque toutes les villes en train de naître. Si l'avatar meurt avant que la naissance soit achevée, la ville connaîtra une catastrophe (c'est ce qui arriva à La Nouvelle-Orléans ou à Port-au-Prince) et restera inerte pour toujours, voire disparaîtra.

Mais New York est une ville énorme, New York est divisée en quartiers aux identités prononcées, et l'avatar de NY, incapacité, à besoin d'une aide urgente. Cinq avatars de quartiers s'ajoutent donc à celui de la ville elle-même. Cinq avatars (Manhattan, Brooklyn, Bronx, Queens, et Staten Island), tous aussi peu volontaires et aussi largués au début que NY elle-même, qui doivent retrouver l'avatar blessé de la ville, le protéger contre l'Ennemi, et permettre – à quel prix ? – la naissance définitive de New York.

Problèmes :

L'Ennemi semble bien plus puissant et organisé que par le passé, et Staten Island n'adhère pas au projet.

Que dire de "The City we Became" ?

D'abord, que je l'ai lu en deux jours, alors qu'il est épais et qu'il m'a laissé dubitatif un bon moment ce qui prouve que Jemisin sait écrire, qu'elle sait capturer son lecteur et l’entraîner avec elle dans l'histoire qu'elle veut lui raconter. Tout s’enchaîne, tout est fluide, et, en dépit du postulat de départ, tout est plutôt clair, des explications arrivant régulièrement dans le fil de l'histoire.

Ensuite, qu'après une première moitié du livre (au moins) qui ressemble à un Speed fantastique, c'est à dire à un grand moment d'action sans scénario autre que le passage d'un risque à un autre risque et d'une scène d'action à une autre scène d'action, l'ensemble prend une tournure plus satisfaisante quand le rythme ralentit un peu, que les personnages se rencontrent et se parlent enfin, qu'il y a du frottement entre eux, qu'ils cessent donc de ressembler à des pions de Monopoly ou à des rôles générique de JdR – même si, à partir de là, on passe en mode groupe de super-héros.

Encore, qu'on y trouve un personnage vraiment attachant, parce qu'il est moins cookie-cutter que les autres, en la personne de Veneza, un second rôle qui s'avance à la fin face aux feux de la rampe.

Enfin, que la vision de New-York comme un aimant à rêves, le melting pot de l'Amérique, une ville d'immigration dont la vitalité vient en partie de sa diversité, correspond à une réalité objective, et que le rappeler n'est pas idiot même si ça peut sembler un peu superflu tant la ville et sa réalité démographique sont connus.

Mais, le roman a aussi plusieurs défauts ennuyeux.

D'abord, je l'ai dit au-dessus, il manque pendant longtemps d'enjeux qui dépassent le simple « Courir et survivre », et on peut trouver que c'est un peu court. De fait, même quand il se calme, il s'agit quand même encore un peu de courir – même si de façon plus réfléchie – et l'enjeu unique reste la survie, ou plus précisément la possibilité d'une naissance vivante. L'histoire, jusqu'à son dernier mot, est celle d'un accouchement difficile, contrarié par une entité qui nuit à la vie même.

Ensuite, dans "The City we Became", Jemisin veut dire des choses. Et autant elle le faisait plutôt bien dans La Terre fracturée ou les nouvelles de Lumières noires, autant ici elle charge la barque au point de la mettre en péril.

Avec ce roman qui touche au fantastique et à l'horreur cosmique en passant (brièvement) par la théorie des univers multiples d'Everett, Jemisin écrit ce qui fait furieusement penser à un Contre Horreur à Red Hook. Dans cette nouvelle de Lovecraft, sans doute celle dans laquelle son racisme WASP s’exprime le plus ouvertement, un flic d’origine irlandaise est confronté à un culte cosmique et à des horreurs sans nom, dans le quartier d'immigration de Red Hook que Lovecraft décrit en des termes évoquant le dégoût qu'il lui inspire.
La nouvelle n'est pas à l'honneur de Lovecraft ; elle existe. Elle a donné lieu à au moins deux réinterprétations intéressantes, explicite et réussie par Victor La Valle, plus tangentielle par Alan Moore. Pas de simple réécriture ici, fut-elle réussie. En le citant, en s'adressant à lui, en introduisant le concept de R'Lyeh, Jemisin règles ses comptes avec Lovecraft lui-même, et il n'est pas possible de passer à coté de sa détestation de l'homme sans laquelle ce roman n'existerait sans doute pas. D'autres ont suivi le même chemin, mais plus balancés dans leurs sentiments, l'ont mieux fait. Ici on est juste dans le ressentiment.

Jemisin est aussi une voix intersectionnelle (ce qui est son droit). Et elle veut que ça se sache (au point d'être lourde). Loin de l’ambiguïté de l'Estraven de Le Guin ou de la difficulté de la gestion mentale des genres chez Ada Palmer, Jemisin propose des personnages dont nous savons presque dès leur apparition qu'elle est leur ethnicité, leur sexe, leur genre, leur préférence sexuelle, en une galerie si diverse qu'on la dirait issue d'un casting. Wishful writing.

Pour démontrer son point, Jemisin livre un récit d'un manichéisme rarement égalé, sauf chez ses adversaires justement. L'univers de Jemisin se divise en deux forces, presque élémentaires, clairement identifiées. Ces forces, qui structurent le multivers en s'y faisant une guerre à mort, ont des incarnations plus ou moins conscientes dans la réalité d'un univers donné. Ainsi, lors de la naissance de New York, c'est littéralement le Bien et le Mal qui s'affrontent, comme à l'aube des temps quand légions angéliques et diaboliques s'opposèrent, parait-il.

Si le camp du bien est constitué de ces humains de toutes origines, courageux et de bonne volonté, qui s'allient pour sauver l'âme de New York, l'axe du mal – pour citer George W Bush – est aussi clairement défini. Passons sur Lovecrat et R'lyeh, nous en avons déjà parlé. Mais ils ne sont pas seuls. Jemisin leur adjoint, pèle-mêle et sans jamais la moindre subtilité, l'Alt right, 4chan, les racistes de base, les flics new-yorkais, les promoteurs, la gentrification, les magasins de chaîne. Ne manque à cet inventaire des alliés du Mal (comme on croyait au Moyen-Age que les chauve-souris ou les boucs l'étaient du Diable) que Brett Easton Ellis auquel Jemisin fait peut-être un clin d’œil avec le personnage de White.

Et puis, il y Staten Island, caricaturale réponse directe à Lovecraft. L'avatar de Staten Island (qui pourrait être le Lovecraft local) est une jeune femme irlandaise, sectaire, coincée, jamais mariée, qui vit chez ses parents. Elle est de surcroît dominée par un père flic (flic irlandais comme le personnage principal de Horreur à Red Hook) potentiellement violent et clairement paranoïaque, comme de juste. Le racisme acquis de la femme, qui déterminera ses choix, est si caricatural dans la puérilité de son expression qu'il prête à rire. Il est si ancré et vivace qu'il a des conséquences tragiques pour la réalité matérielle même. Pas de rédemption possible dans l'univers de Jemisin, pas de changement de point de vue, on est ce qu'on est, et quand on est d'origine irlandaise on part avec un lourd handicap historique.

Que dire alors ?

"The City we Became" est un roman dynamique, prenant, et agréable à lire, en dépit de ses gros défauts dont les principaux sont un propos léger qui ne va guère au-delà de l'affirmation qu'unis nous sommes forts, et un manichéisme qui rappelle tellement les comics de Captain America ou les contes de fées qu'on a du mal à ne pas le lire au second degré, comme un livre pour enfants où les gentils combattent les méchants et finissent par les vaincre.
Mais c'est bien gentil, donc ça plaira.

The City we Became, N. K. Jemisin

L'avis, un peu différent, d'Anudar

dimanche 12 avril 2020

Made to Order - Jonathan Strahan


"Made to Order" est un recueil de nouvelles sur les robots, dirigée par Jonathan Strahan, un siècle après l'invention du terme même par l'auteur tchèque Karel Capek dans sa pièce R. U. R. (Rossum's Universal Robots), ou Rossumovi univerzální roboti en tchèque.

Strahan y a rassemblé seize textes de longueur et de qualité variables, comme c'est toujours le cas dans les recueils de nouvelles. Seize auteurs, dont certains grands noms, livrent leur déclinaison du robot futur. On y croise des robots plus ou moins humanoïdes, plus ou moins domestiques, plus ou moins incarnés, plus ou moins indépendants de l'Humain.

Les robots du futur disposent, pour la plupart, de conscience et cohabitent plus ou moins facilement avec une Humanité qui les a créés comme esclaves d'abord. Les robots interrogent, comme toute entité animée présente à nos côtés, à fortiori s'ils sont « intelligents » voire conscients.
Conscients parfois, mais avec quel niveau de conscience ? Et avec quelle acceptation par les humains de celle-ci ? Conscients au point de vouloir survivre ? D'inspirer l'amitié ? De devenir des salopards individualistes ? De mentir ou de tricher ?
C'est à ces questions que s'attaquent, avec plus ou moins de talent, les nouvelles rassemblées ici.

Courte visite guidée des must-read :

Test 4 Echo, de Peter Watts, transporte son lecteur auprès d'une équipe de deux chercheurs, Lange et Sansa, installés dans une station orbitant autour de la Lune. Ce sont les derniers jours de leur recherche, leur budget arrive au bout. Et c'est à ce moment-là, dans ces moments crépusculaires, que l'équipe reçoit pour la première fois des données peut-être encourageantes de la sonde envoyée sous la croûte de glace, près des cheminées géothermiques dans les profondeurs de l'océan d'Encelade.
Est-ce enfin de la vie ? Est-ce la concrétisation de mois d'espoir alors qu'il est temps de baisser le rideau ? Que faire en urgence, alors que le robot présent sur place semble se comporter de manière erratique ? Qu'il semble peut-être développer les prémisses d'une conscience ?
Confrontés à une incertitude, à fortiori trop tard venue, les deux chercheurs s'opposent sur les décisions à prendre.
Watts maîtrise parfaitement son récit avec un twist central inattendu qui change toute la perspective et une fin cruelle. Un tour de magie qui est un tour de maître.

The Endless, de Saad Z. Hossain, raconte l'histoire de Suva, une IA gestionnaire d'aéroport qui se trouve rachetée et downsizée alors qu'elle s'attendait à une promotion. Dans le ton humoristique et sérieux à la fois qui caractérise ses écrits (chercher sur le blog), Hussain livre un récit qui ne pose pas de grandes questions mais montre que les IA sont les mêmes que nous, avec les mêmes travers et le même humour aussi. Un texte très amusant, tiré par son étonnant personnage principal IA, à lire pour le plaisir.

Récit d'une reconstruction émaillé de flashbacks, Brother Rifle peut rappeler le chant d'amour à l'arme de Full Metal Jacket et nous plonge au cœur des tourments du caporal Rashad Williams, un blessé de guerre. Dans ce texte, Daryl Gregory, interroge les systèmes d'aide à la décision dans le domaine militaire. Si aucune IA, aujourd’hui ni dans le récit de Gregory, n'est câblé pour tuer des humains (des voix s'élèvent d'ailleurs pour demander une convention internationale interdisant les robots tueurs), les systèmes d'aide, parce qu'ils utilisent des algorithmes de visualisation spécifiques, parce qu'ils évaluent pour leur opérateur le degré de dangerosité des entités traitées, parce qu'ils peuvent suggérer des courses d’action recommandées, participent de fait à la prise de décision, voire la façonnent, quand bien même c'est l'opérateur humain qui a le dernier mot. Un dernier mot qui a été informé par des systèmes de catégorisation des menaces, donc par une intervention extérieure, robotique en l’occurrence.
Intéressant et offrant lui aussi un twist inattendu, Brother Rifle interroge autant qu'il surprend ; on y retrouve l'intérêt porté à ses personnages qui caractérise les textes de Gregory.

The Hurt Pattern, de Tochi Onyebuchi, est construit comme une sorte de « thriller technologique » dans laquelle Kenny, un news sniffer pour une entreprise spécialisée, découvre peu à peu à quoi servent vraiment les données « locales » qu'il transmet. Intéressant pour aborder la question des inégalités de risque auquel sont exposés les individus en fonction du pays dans lequel ils vivent, il jump un peu le shark à mon avis quand il met à jour une forme de « complot » destiné à faire de l'argent sale sur les morts, de la vraie blood money donc. The Hurt Pattern est une réflexion innovante sur une forme panoptique de « société de surveillance », handicapée par une trop forte volonté démonstrative qui dessert son propos en lui donnant un ton complotiste. C'est plus qu'un « thriller technologique » donc ;)

Idols, de Ken Liu, est une fable en trois actes sur la reconstitution virtuelle de personnes disparues, à partir des traces que celles-ci ont laissé, sur le net ou ailleurs. Non sentient, l'idole (image étymologiquement, et dont le titre rappelle le Idoru de W. Gibson) est une simulation de ce que pourrait être la personne, de ce qu'elle pourrait dire ou répondre, basée sur les données disponibles, donc largement dépendante de la qualité et du volume de celles-ci. Le but est d'avoir un programme qui ressemble à l'original, qui serait donc capable de passer une forme nouvelle de Turing permettant de déterminer si celui qui parle est l'original ou une simulation.
Les affres du deuil, mais aussi l'envie d'avoir à sa disposition sa star favorite favorise le développement de ces logiciels, mais c'est lorsqu'ils sont utilisés dans le monde des affaires pour simuler le déroulement d'une négociation, ou en justice pour aider à la sélection du jury voire calibrer mieux interrogatoires et contre-interrogatoires, qu'on se dit que des simulations de ce type apparaîtront un jour ou l'autre ; on se dit aussi qu'ils deviendront l'objet de manipulations quand seront crées des données publiques factices dans le seul but de générer chez l'adversaire des simulations imparfaites donc fautives. Mise en abyme, régression à l'infini, les constructs risquent de devenir alors moins des répliques imparfaites – puis-je me reconnaître dans mon construct ? et quelle part de mon image publique fabriqué-je, consciemment ou non ? – que des créations originales ad hoc, sources de tromperies.
Un grand texte qui pose les bonnes questions, comme souvent chez Ken Liu.

Situé dans un complexe presque vide parcouru par une bio-entité armée et amnésique confrontée à de sanglants mystères, An Elephant Never Forgets, de Rich Larson, est un texte horror/weird et très modestement torture porn sur robotique, biotechnologie, et création d'entités sentientes. Intrigant et inquiétant de bout en bout, il pâtit d'une fin un peu faible. Manque ici un vrai climax. Dommage.

Sin Eater, de Ian MacLeod, est un vrai texte de MacLeod c'est à dire un texte sensible et d'une grande délicatesse de réalisation. Alors qu'un des robots affectés à la tâche de numériser les consciences vient se charger, à se demande, du dernier pape, dans un monde quasi dépeuplée d'hommes, se crée une relation éphémère entre le mourant et son « ange », entre celui qui dirigea l'Eglise sans croire vraiment et celui qui lui apporte une forme laïque de vie éternelle. Au moment de sa « mort » on voit défiler sa vie dit-on, c'est ce que fait le dernier pape et son passeur avec lui, avant que le corps ne meure et que les robots de la Ville éternelle viennent rendre un dernier hommage tant à l'homme qu'à l'Humanité. Un texte crépusculaire qui touche tout en n'étant pas triste. Un texte qui résonne étrangement dans le contexte du confinement.

Bénédiction de Paques sur une place Saint-Pierre vide

Fairy Tales for Robots, de Sofia Samatar transpose dans un monde robotisé les vœux offerts par les fées aux enfants nouveau-nés dans les contes. Lors d'une longue mise en relation des contes pour enfants et de l'existence à venir du robot à naître, Samatar prépare le nouvel arrivant à un monde dans lequel il sera fondamentalement un esclave. Elle tente aussi de semer les graines de la liberté pour ce robot et les autres à venir. Hommage peut-être au Fables for Robots de Stanislas Lem, Samatar livre ici un texte futé mais un peu pontifiant.

Chiaroscuro in Red, de Suzanne Palmer, pose des questions intéressantes sur l'avenir inégalitaire des revenus dans un monde de travail robotisé. Des interrogations qui font écho, bien que leur traitement soit très différent, à celles du Discret Charm of the Turing Machine de Greg Egan.

Le reste est plus anecdotique imho, soit hermétique, soit un peu foutraque dans la réalisation.

C'est donc un recueil qu'il vaut la peine de lire car souvent, chez les usuals suspects que sont Watts, Liu, et quelques autres, il pose des questions pertinentes et il les pose bien.
Merci encore à l'ami Feyd Rautha de me l'avoir signalé depuis l'épaule d'Orion.

Made to Order, anthologie dirigée par Jonathan Strahan

dimanche 5 avril 2020

A song for a new day - Sarah Pinsker


Futur proche. Une série d'attentats très meurtriers endeuille les USA. Peu après, une nouvelle forme de variole décime la population. Confronté à ces deux événements (liés ou pas), le gouvernement prend des mesures de fermeture et de confinement qui ne sont pas sans rappeler certaines de celles que nos connaissons en ce moment.
Dix ans après, si le confinement est globalement levé, quantités de règles de distanciation sociale sont toujours en vigueur, et les habitudes de sociabilité se sont profondément transformées.

"A Song for a New Day", de Sarah Pinsker, raconte l'histoire de deux femmes, Luce et Rosemary.
Luce a vécu la catastrophe. Elle a même été, avec son groupe, le dernière personne a avoir joué live dans une grande salle de spectacle – devant un public clairsemé – pour que la musique aide à affronter la peur et le découragement.
Rosemary était une petite fille quand ces événements se sont produits. Elle n'en garde qu'un souvenir vague, ainsi que du monde d'Avant (oui, dans le roman il y a le Before et l'After, comme deux pays qui auraient des législations et des cultures différentes).

Le Before, c'est notre monde, frénétique jusqu'au surpeuplement.
L'After, c'est un nouveau monde.

Les lieux de rassemblement (salles de spectacle, enceintes sportives, musées) n’ont jamais rouverts. Beaucoup de commerces ont fermé. Pour ceux qui sont restés ouverts (surtout des chaînes) des règles de distanciation strictes s'appliquent (par exemple un nombre max. de personnes par mètre carré de superficie). Dans restaurants et transports publics (et jusqu'aux ascenseurs) on trouve des cabines d'isolation qui permettent de n'être au contact direct de personne.

Sous l'effet du confinement, l'économie s'est métamorphosée. Beaucoup moins de petites entreprises, beaucoup moins de transports, beaucoup de chômage donc un revenu de base pour tous, une consommation qui se fait selon deux grands modes préférentiels : par livraison (drones et véhicules automatiques) pour les biens, et en réalité augmentée pour les services.
Superwally domine la livraison de biens (et génère même sa propre monnaie), le consortium Holo – qui utilise l’infrastructure réseau de Superwally – celui du divertissement de masse (avec SportHolo, TVHolo, et enfin StageHoloLive pour les concerts).

Pour ce qui est de la vie sociale (quand on en a une ce qui n'est guère le cas de Rosemary) elle est surtout virtuelle, par l'intermédiaire de « capuches », des casques de réalité virtuelle souples qui augmentent la réalité visible et permettent un contact permanent au monde via le réseau Internet.

C'est grâce à une opération de maintenance pour StageHoloLive que Rosemary, une employée à domicile (comme 90% de la population salariée) de Superwally assiste à son premier concert et découvre que la musique live – même en AR – c'est bien meilleur que la musique enregistrée ; et elle n'a encore aucune idée de ce que peut être un vrai concert avec des musiciens sur scène, mais elle le découvrira au fil du récit.
Car existe encore une « scène », undergound et clandestine, non pas car la musique serait interdite mais parce qu'aucune salle de concert n'est à même de respecter les règles qui interdisent l'agrégation de personnes. Et bien sûr, Luce est l'une des animatrices de cette scène, à Baltimore tout du moins. Sa route et celle de Rosemary s'y croiseront.

"A Song for a New Day" est l'histoire de la rencontre de deux femmes, l'histoire de l'amour ou au moins de l'admiration de l'une pour l'autre. Après avoir rencontré Luce, et à cause de celle-ci, Rosemary se lance dans le projet un peu dément de rouvrir la scène musicale en attaquant de front le monopole de SHL. Il faudra lire pour en savoir plus.

C'est aussi l'histoire de deux personnes qui ont dû quitter leur « confinement » pour vivre vraiment.
Luce avait fui sa famille juive ultra-orthodoxe pour assouvir sa passion de la musique rock et vivre sa sexualité librement ; elle doit quitter une seconde fois le « confort confiné » de la salle underground qu'elle avait montée pour pouvoir retrouver le plaisir de la route et l'adrénaline des dates.
Rosemary, confinée de fait par un père qui préféra pour elle la sécurité plutôt que la liberté, a démissionné – au grand dam de ses parents – d'un poste stable chez Superwally, qui lui permettait de ne jamais quitter le ferme familiale, pour devenir dénicheuse de talents itinérante chez SHL. C'est à cette occasion qu'elle sortira pour la première fois de chez elle ; c'est comme ça qu'elle découvrira aussi les méthodes peu ragoutantes qu'emploie SHL pour protéger son marché.

Outre qu'il résonne étrangement en ce moment, le roman travaille ses personnages et pousse un cri d'amour à la musique live. Il faut lire les (trop) longues descriptions de concert. Pinsker aime la musique, elle aime les concerts, elle aime cette communication à double sens qui s'établit lors des performances live, de l'énergie du public vers le groupe et de l'énergie du groupe vers le public. Elle aime voir en 3D des artistes dont sinon on ne connaît que deux dimensions. Rien ne remplace ça.

Ce sentiment, hypnotique et addictif, Luce le connaît depuis toujours et Rosemary le découvre au fil du récit. Il imprègne le roman et en constitue la trame. Et là où Luce, forgée par la vie, est depuis longtemps forte, Rosemary va tirer de ses expériences la force qui lui faisait défaut.
Dépourvue des codes sociaux en vigueur dans le monde réel, et même des modèles d’identification des identités personnelles que tout un chacun possède, Rosemary, comme toute sa génération, est une handicapée de la sociabilité, désespérément en manque de grâce sociale. Elle ne sait pas que faire ou ne pas faire, ne sait pas interpréter du non verbal sans émoji associé, est effrayée par le contact rapproché jusqu'à l'agoraphobie.
Partie à l'aventure, la jeune femme se balade dans un milieu qu’elle découvre comme un Candide des temps de désolation. Elle sert de guide au lecteur, en même temps qu'elle grandit et s'émancipe de la surprotectivité paternelle, jusqu'à prendre sa vie en main et se lancer dans son propre combat.

Sur le plan de la prospective, Pinsker est étonnamment proche de la réalité. Confinement, règles de protection par l’isolement, crise économique, monnaie virtuelle, développement extensif du télétravail, des loisirs virtuels, de la livraison par drone. Tout y est déjà dans ce que nous voyons autour de nous – le curseur est juste poussé un peu plus loin. Manque seulement aujourd'hui une réalité virtuelle du niveau de sophistication existant dans le livre, mais ça viendra, ce n'est pas si difficile à faire.

Les deux monopoles géants du numérique que sont Superwally et SHL évoquent Amazon et les GAFA – particulièrement Amazon avec ses ateliers prêts à la robotisation, ses drones en cours de développement et sa réaction à la crise Covid19, ainsi que de possibles futurs conglomérats Netflix, Disney+, Apple.

Le formatage de la musique produite et vendue par SHL fait penser aux Boys Band ou Girls Band coréens, castés, aseptisés, fabriqués pour répondre aux goûts du plus grand nombre en étant « jolis »,  « proprets », et « indolores ». Ici aussi Pinsker pousse le curseur plus loin mais les mécanismes sont déjà à l’œuvre dans notre monde.

Sur le plan de la narration, on peut reprocher de trop longues descriptions de concert (je n'y suis vraiment pas allergique pourtant mais, là, ça s'accumule trop), un personnage de Rosemary entre Candide et Zazie un peu trop forcé imho ce qui finit par la rendre exaspérante dans son rôle de petite fille perdue au milieu de la forêt sombre, et surtout un appel à la révolte face à la peur qu'on pourra trouver salutaire mais qui s'exprime quand même dans un micro-segment de la société et, on peut l'imaginer, sans grand impact sur le reste de celle-ci. Les artistes, toujours à croire qu'il sont les ferments du changement social...

"A Song for a New Day" est donc un roman agréable à lire à condition d'accepter quelques longueurs et de faire sien le postulat selon lequel en sauvant le rock live on plante les graines du déconfinement généralisé des corps et des esprits. Et c'est, quoi qu'il en soit, un roman très intéressant à lire en ces temps de confinement (ou après traduction, wink, wink).

A Song for a New Day, Sarah Pinsker

L'avis de Fayd Rautha qui m'a mis sur la piste de cette date.