dimanche 21 avril 2019

Rosewater - Tade Thompson VF


"Rosewater", premier roman de Tade 'Molly Southbourne' Thompson, sort en VF.

On peut aller voir ce qu'en j'en disais il y a peu.

Rosewater, Tade Thompson

vendredi 19 avril 2019

Wounds - Nathan Ballingrund



Nathan Ballingrud est un auteur américain de fantastique et d'horreur. "Wounds" est son dernier recueil de nouvelles ; il contient, entre autres, The Visible Filth, le texte qui sera adapté prochainement au cinéma – ce qui justifie qu'une sorte d'escroc en vende une version papier 566$ sur Amazon. Enjoy !

"Wounds", donc, est un recueil fantastique d'une grande originalité. C'est son classicisme affecté – et j'irai jusqu'à dire outré – qui en fait le charme.
Pas d'explication matérialiste ; c'est l'Enfer et le Diable qui sont à la manœuvre. Pas de fantastique aux marges qui ferait irruption impromptu dans le réel ; le surnaturel vit avec et dans le monde, au minimum contenu dans une zone particulière (Maw), au maximum côtoyant les humains au vu et au su de tous.
L'ambiance est donc quelque part entre la Famille Addams, Planescape : Torment, Bernie Wrightson, Lucifer, ou les House of Mystery. On est donc ici dans l'anti-Lovecraft. Du point de vue de l'horreur, c'est l'autre face de la pièce.

"Wounds" introduit son lecteur à un monde dans lequel le diable existe et agit depuis l'enfer auquel l'a condamné sa rébellion divine. Prises de contacts d'initiés humains à destination de l'enfer, ouverture volontaire ou accidentelle du rideau entre les plans, "Wounds" est l'histoire des rapports entre notre monde et celui d'en-dessous par l'entremise de cultistes aux motivations variés.
Ce qu'ils cherchent en enfer ? Le pouvoir, la connaissance, une réalité « supérieure ». Ce que l'enfer veut du monde ? Y propager son amour, un amour étrange et terrifiant qui attire préférentiellement les solitaires, les désespérés, les déprimés – tous ceux que l'amour de Dieu et des hommes n'a que trop peu atteint –, sans oublier des religieux au sens strict, prêtres et prosélytes d'une contre-religion qui n'est qu'en partie occulte.

Ballingrud raconte ses histoires tragiques et terrifiantes en usant d'une jolie écriture qui accumule des images qu'on pourrait qualifier de gothique ou de néo-gothique – dans la version la plus traditionnelle du terme, avec manoirs, cranes, os, sorciers, etc. – s'il n'y avait quelques moments résolument weird qui expliquent sans doute l'amitié que Vandermeer porte au livre.

Six nouvelles donc :

The Atlas of Hell est une histoire de détective occulte impliqué dans une histoire de vengeance au cœur du bayou. On y voit se côtoyer le monde normal des libraires et des gangsters avec celui des sorciers et des damnés sans la moindre solution de continuité. On y découvre sous quelle forme incongrue existent les « Atlas de l'enfer ». C'est une entrée en matière surprenante et très graphique qui donne bien le ton général du recueil.

The Diabolist est l'histoire d'un sorcier qui meurt, des années après avoir raté une invocation pour ramener sa femme d'entre les morts. Dans la grande maison silencieuse restent la fille du mort et l'imp qui avait été appelé par l'invocation et vivait emprisonné depuis dans le laboratoire du sorcier. Narrateur innovant de l'histoire, le « démon » prendra une liberté dont son invocateur le privait depuis des années.

Skullpocket montre comment une goule devint un personnage important de la petite ville de Hob's Landing. Comment, il y a un siècle environ, un trio d'enfants goules causèrent le chaos dans la fête annuelle de la ville. Comment l'une des goules s'installa dans un manoir local puis aplanit au fil des décennies ses relations tendues avec la ville meurtrie. Comment, enfin, elle institua une fête annuelle de remplacement – la fête de SkullPocket – qui lie les deux mondes sans nier l'atrocité de celui d'en-dessous.

The Maw est la seule histoire où l'enfer entre en force dans une ville moderne jusqu'à en prendre le contrôle. Incapable de résister à l'assaut infernal, l'humanité ne peut que mettre la zone en quarantaine, comme un Fukushima diabolique. Dans le récit, on voit un vieil homme, guidée par une jeune fille, partir à la recherche de sa chienne au cœur d'une géographie urbaine que les démons redécorent à l'aide de matériaux humains.

Les quatre premiers textes sont plutôt bons sans être exceptionnels. Ils installent l'ambiance et le contexte, et sont donc utiles.

Puis viennent les deux gros morceaux.

The Visible Filth (soon to be a major motion picture !!!), est une longue histoire proprement terrifiante. Quand un barman de nuit à la vie sentimentale incertaine trouve un téléphone mobile oublié dans son établissement, quand il commence à recevoir des messages et des images gores sur un téléphone qu'il n'arrive pas à se résoudre à apporter à la police, il entre sans le savoir dans l'enfer des cultistes de Morningstar et fait basculer sa vie et celle de ses proches. La malveillance des enfers répond à ses faiblesses, la séduction de l'enfer trouve ici un terreau dans lequel s'épanouir. Très noire, très progressive, très stressante, la nouvelle est une vraie réussite.

The Butcher's Table enfin se passe aux Caraïbes, dans le milieu des pirates. Texte le plus long, c'est une grande aventure qui mêle deux cultes adversaires mais néanmoins alliés, des pirates sans foi ni loi, une voire deux histoires d'amour, des cannibales en route pour festoyer sur les côtes de l'enfer, un ange déchu, des monstres, etc. Très spectaculaire, le texte met en lumière la rouerie des hommes qu'aucune morale ne retient. Chacun des protagonistes a un agenda secret en plus de son agenda public, chacun ment aux autres sur ce qu'il veut ou fera vraiment, chacun trahira à un moment ou l'autre, aucun ne peut se fier aux autres pour réussir ni même pour survivre. A la fin, c'est le Diable qui gagne et, joli twist métatextuel, on comprend par un adjectif d'où provenait l'« Atlas de l'enfer » qui mettait en branle le premier récit.

Un bon recueil, original dans son classicisme à la Bosch même, et joliment construit en crescendo.

Wounds, Nathan Ballingrund

jeudi 18 avril 2019

Terminus - Tom Sweterlitsch VF


Savez-vous que dans moins d'une semaine sort "Terminus", la VF de l'excellent The Gone World de Tom Sweterlitsch ?

Maintenant vous le savez, plus d'excuse donc pour passer à côté.

Terminus, Tom Sweterlitsch

mercredi 17 avril 2019

Perihelion Summer - Greg Egan - Tiède


On peut reconnaître à Greg Egan un sens aigu du timing. Six jours seulement après la publication de la première photo jamais réalisée d'un trou noir supermassif, sort "Perihelion Summer", sa dernière novella, qui raconte l'effet sur la planète, et donc par ricochet sur nous, pauvres humains, d'une traversée du système solaire par Taraxippos, un micro trou noir.

Un trou noir, non, en fait deux, un trou noir binaire. Ce détail de l'histoire ne sert à rien, si ce n'est à ajouter une artificielle et brève incertitude sur la trajectoire exacte de l'objet et donc sur un possible cataclysme.

Ce malheur dont l'avenir est gros, nous le vivons en compagnie de Matt, un jeune ingénieur australien. Dans la première partie de la novella, Matt et quelques amis, convaincus de l’imminence des tsunamis colossaux à venir qu'amèneraient les effets de marée gigantesques causés par un passage proche, a embarqué – sous les rires de la plupart – sur un étrange esquif de sa conception, le Mandjet (du nom de la barque solaire de Ré), un engin autonome presque jusqu'à l'autarcie qui tire son énergie  du soleil et du mouvement des vagues, désalinise son eau, et produit lui-même les poissons d'élevage qui feront le gros de l'alimentation de l'équipage. Temps, angoisse, puis le verdict.

Taraxippos passe en fait un peu plus loin que prévu – 72 millions de kilomètres, plus de deux fois la distance qui sépara en 2017 la Terre de l'astéroïde 'Oumuamua. Pas d'effet de marée à craindre, la Terre est sauvée. Ou pas.
Car, fidèle à son nom, l'importun génère une attraction suffisante pour modifier légèrement la trajectoire orbitale elliptique de la Terre, la décentrant, avec donc un périhélie qui s'éloigne du soleil et un aphélie qui s'en approche. La Terre verra sa température moyenne augmenter de 15 degrés en été et baisser de 10 degrés en hiver pour ce qui est de l'hémisphère Sud – l'effet sera un peu moindre dans le Nord du fait de l'obliquité de notre planète. Mais, en raison de sa cause même, ce ne sera pas une hausse de 2,5 sur l'année, ce sera vraiment des étés 15 degrés plus chauds et des hivers 10 degrés plus froids. Un changement climatique inimaginable et soudain qui tuera à moyen terme – par ses effets sur le corps humain, les cultures, etc. – des centaines de millions de personnes, entraînera des flux de réfugiés sans précédent, et initiera les conflits internes et internationaux qui accompagnent inévitablement tout bouleversement malthusien.

Dans les parties 2 et 3, alors que le monde s’enfonce dans le chaos, Matt et son groupe conduiront un nombre de plus en plus grand de bateaux de réfugiés, agglutinés autour du Mandjet, dans un aller-retour circulaire Australie/Antarctique dont le but est de suivre le niveau des températures supportables. Ils vivront quelques tribulations et mettront progressivement en place un système de production et de troc fondé sur la confiance, l'embryon d'une culture marine nomade, peut-être la seule réaction adapté aux temps.

Depuis quelques années, Egan a tourné le dos a son approche initiale qui consistait à ne pas écrire pour/sur notre temps – Cf. Cérès et Vesta. Inquiet à juste titre du changement climatique, énervé sans doute (des passages le suggèrent ainsi que la novella susnommée) par la politique très anti-migrants de son pays, il descend dans l'arène militante. Hélas, il y perd ce qui faisait sa singularité (le trou noir n'est qu'un gimmick, et il ne suffit pas de parler lentille gravitationnelle pour que ça fasse de la Hard-SF) et devient l'un parmi d'autres à dire la même chose avec des métaphores différentes.

Si on veut être gentil avec l'auteur, on dira que "Perihelion Summer" est un cri d'alarme nécessaire sur l'imminence d'un danger auquel certains ne veulent pas croire et contre lequel beaucoup n'ont pas le courage d'agir. Si on veut s’adonner à l'intertextualité cuistre, on dira que "Perihelion Summer" est un prequel à La cité de l'orque, ou que la mort annoncée pour la plupart – et singulièrement dans une Australie qui fait avec jusqu'aux derniers instants – rappellent le très fade On the Beach.
Si on pense que « qui aime bien châtie bien », on est forcé d'admettre que le texte ne présente qu'un intérêt mineur et qu'il n'apporte rien de vraiment spectaculaire ou innovant.

Perihelion Summer, Greg Egan

L'avis de Feyd Rautha
L'avis d'Apophis

mardi 16 avril 2019

Luna Moon Rising - Ian McDonald


Suite et fin de la trilogie lunaire de Ian McDonald avec "Luna Moon Rising".
Ici, le titre dit tout. Car c'est au coming of age de la société lunaire que va assister le lecteur.

Après le coup de force de Lucas Corta aidé par les intérêts terriens, les familles de Dragons sont toujours en guerre. Mais, du fait des nombreux meurtres des deux premiers tomes, les rangs des tycoons se sont éclaircis. Des dynasties lunaires ne restent que les survivants, tirés autant par leur soif de vengeance que par la nécessité de jouer au mieux leurs pions sur un échiquier du pouvoir très largement bouleversé.

Lucas Corta, devenu Aigle de la Lune, n'a pas abandonné l'idée de ressusciter sa famille et de lui rendre le siège de son influence, perdu lors de l'assaut meurtrier des McKenzie ; ces derniers ont, eux, connu une guerre interne qui a scindé la famille en deux branches ennemies – l'une des branches caressant un grand projet de minage spatial. Les Sun jouent toujours leur jeu de long terme et sont adversaires de tous les autres. Les Vorontsov rêvent toujours de contrôler l'intégralité du transport spatial. Quant aux Asamoah, va savoir ce qu'ils veulent – ah, si, terraformer la Lune.

Alors que les cartes ont été largement redistribuées par les événements précédents et que les Terriens ont pour objectif de mettre la Lune sous tutelle, plusieurs voies s'ouvrent devant la société lunaire : rester le paradis libertaire contractuel et a-légal qu'il est depuis l'origine, muter en société « communiste » post-rareté, se vider de tous ses habitants à échéance de cinquante ans pour se transformer en bourse géante uniquement dédiée aux transactions financières. Aucune de ces options ne satisfait tout le monde, la dernière – voulue par les Terriens – le moins de toutes.

On assiste donc, dans "Luna Moon Rising", aux jeux de vengeance et de pouvoir auxquels continuent de s'adonner des familles lunaires qui ne réalisent que progressivement la menace que le projet terrien fait peser sur l'existence même de leur société.

C'est autour des comptes à régler et du sauvetage puis de la garde de Lucasinho Corta – laissé comme mort à la fin du deuxième tome – que tourne toute l'intrigue.
On y voit Wagner Corta revenir dans le jeu des familles – une forme de rédemption.
On y voit les jeunes Luna et Robson Corta jouer enfin des rôles importants.
On y voit Alexia Corta, nouvellement sélénite, tenter de faire les choses justes tout en étant loyale à sa famille.
On y voit Ariel Corta, l'avocate, prendre enfin une vraie épaisseur en s'opposant à son frère et chef de famille pour lui prendre un pouvoir politique qu'il n'utilise pas à bon escient – pas dans le sens, en tout cas, des intérêts de la Lune, incapable qu'il est de dépasser ceux, pré-étatiques, de la famille.
On y revoit Marina, qui était revenue sur Terre et qui, confrontée à l'hostilité croissante des Terriens vis à vis de tout ce qui touche à la Lune, choisit d'y retourner.
On y découvre l'Université de Farside – sur la face cachée – avec ses chercheurs de haut vol, ses guerriers d'élite, et son indépendance totale envers toutes les familles. Presque une Garde de Nuit intellectuelle.

L'histoire consiste encore en une succession de complots, d'alliances tactiques qui se font et se défont, de coups de force violents et spectaculaires.
Beaucoup de complots, beaucoup de haines, et quelques grands moments de narration, le meilleur étant sans doute le duel judiciaire final – oui, une ordalie – qui amène une bascule du pouvoir de Lucas à Ariel et... (je n'en dirai rien si ce n'est qu'après, rien ne sera plus comme avant, coming of age je vous disais).

Néanmoins, gros bémol, la lecture de "Luna Moon Rising" a été assez ennuyeuse.

Le world building de McDonald est toujours le grand point fort du cycle mais, maintenant, le lecteur le connaît. Le récit semble alors délayé par la profusion des détails que donne l'auteur et qui ne changent rien à ce qu'on savait déjà de la société lunaire.

Entre deux discussions et combats (avec, comme dans le tome 2, des transitions qu'on pourra trouver trop abruptes ou peu claires), on doit donc aussi lire des pages et des pages de robes, chaussures, désir sexuel, bossa nova, course à pied, vol en faible gravité, cocktails, plats cuisinés, réceptions, etc. Tout ce background servait le récit au début du cycle, il fait redondant maintenant et allonge artificiellement le chemin vers la résolution de la guerre civile lunaire. On a l'impression d'être face à la foultitude de détails sur les US dont Stephen King agrémente hélas souvent ses romans, et qui impose parfois une lecture en diagonale, pratiquée ici aussi. Et ne parlons pas des états d'âme de Marina sur Terre qui auraient pu faire l'objet d'une voix off étant donné qu'ils ne servent pas l'intrigue.  Ou de quelques « heureuses » coïncidences. Ou de fils dont l'auteur ne fait pas grand chose – avec autant de personnages nommés, il aurait fallu le volume du Trône de Fer pour développer vraiment tout sans que ça fasse rushé.

Le passage de deux à trois tomes, imposé par le projet d'adaptation télé, a donc conduit à un délayage excessif, d'autant que les retournements d'alliances successifs et la révélation, seulement à la toute fin, de la direction dans laquelle le tout allait – à savoir un changement radical qui implique une dépatrimonialisation de l'Etat, n'aident pas à prendre parti pour quiconque dans des luttes qui semblent toutes strictement tribales.

Luna Moon Rising, Ian McDonald

dimanche 14 avril 2019

Les enfants de Jessica t3 - Brunschwig - Hirn


Sept ans après (!) le tome 2, voici enfin le troisième volet des Enfants de Jessica, sobrement intitulé "Sur la route".

Jours de deuil s'achevait sur le début d'une marche vers Washington. A l'issue des obsèques des réfugiés assassinés par les paramilitaires qui se font appeler les Logan's, la fille de l'une des victimes y initiait une marche des partisans de Jessica Ruppert vers le Congrès, afin de montrer aux élus « putschistes » le soutien populaire à la Secrétaire aux Affaires Sociales mise en difficulté par des accusations touchant au caractère potentiellement anticonstitutionnel de sa politique d'aide aux déshérités.

Ce tome 3 montre le déroulement de la marche, ou plutôt des marches car de nombreuses villes suivent le mouvement et, en moins de 24 heures, ce sont des dizaines voire des centaines de milliers de personnes qui convergent vers la capitale fédérale. Manifestation difficile car, au sein du peuple, elle compte autant de soutiens qui la rejoignent que d'adversaires qui vont tenter d'entraver la progression des marcheurs.

De plus, dans les coulisses, les ennemis politiques ne désarment pas. Dans les médias comme dans l'ombre des arrières-salles discrètes, les bénéficiaires de l'ancien ordre du monde continuent leurs manœuvres pour contrôler les actions du Président Mac Arthur et évincer Jessica de son poste, une Jessica qui ne sait plus elle-même si sa cause vaut les troubles qu'elle suscite.

Parallèlement, l'enquête en révision sur la culpabilité de Logan dans le massacre de masse qui avait contribué à la première élection de Jessica Ruppert connaît un tournant décisif quand la fille adoptive de Ruppert finit par se souvenir de certains détails qui peuvent prouver l'innocence du condamné.
Cette révélation peut être le dernier clou du cercueil politique de Jessica et, si l'avocat de Logan n'y voit qu'un moyen de sortir son client d'une condamnation injuste, nul doute que les ennemis politiques de la Secrétaire aux Affaires Sociales y trouveront matière à parachever la destruction de la femme et de son œuvre.
Pour cela, politiques et mafieux reconstituent même leur union sacrée. A l'attaque juridique s'ajouteront sans doute des actions plus musclées et violentes dans le but d'ajouter du chaos au chaos.


L'album illustre une fois encore la division d'un pays déchiré entre une minorité politique consciente de la nécessité de réorienter radicalement la société américaine vers une nouvelle forme de way of life qui prenne en compte les déshérités en tournant le dos à la doxa ultralibérale et une classe politique traditionnelle qui vit du système et est prête à tout pour le maintenir en l'état, avec l'approbation d'une partie de la population, qui appelle Jessica « la rouge » ou « la communiste », et l'intervention active de groupes paramilitaires ad hoc.

Ecrit alors que Trump est Président des Etats-Unis, "Sur la route" fait écho aux déchirures de la société américaine (et pas que) contemporaine.
Retour agréable dans l'univers, si proche du nôtre, créé par Brunschwig, "Sur la route" est néanmoins un album d'attente dans lequel rien ne décisif n'advient. Des éléments se mettent en place, nous verrons dans le prochain tome ce qu'ils amèneront.
La série, elle, est antérieure à l'élection du président orange, mais elle semble avoir anticipé les nécessités d'un rééquilibrage économique et la violence de la réaction des élites à toute tentative de changement de cap. Qu'adviendra-t-il de Jessica et de son projet ? Il faudra lire le tome 4 pour le savoir. Espérons que sept ans d'attente ne seront pas encore une fois nécessaires et que l'album sera à la hauteur des espoirs qu'il suscite.

Les enfants de Jessica, t.3 Sur la route, Brunschwig, Hirn

samedi 13 avril 2019

Mémoires d'Outre-Mort - Buehlman VF


Vous ai-je dit que le très bon The Lesser Dead sort dans moins d'une semaine sous le titre "Mémoires d'Outre-Mort" dans la jeune collection Hugo Nouveaux Mondes ?


Vous devriez y jeter un gros coup d’œil.

Mémoires d'Outre-Mort, Christopher Buehlman

vendredi 12 avril 2019

The Manhattan Projects vol II - Hickman Pitarra Bellaire


"Manhattan Projects, vol II : Leur Règne"

Personnages, contexte et décors sont connus, le comic out of bounds continue sur sa lancée du premier tome.

On voit donc ici :

Le délirant Oppenheimer terminer enfin sa guerre civile intérieure (avec un résultat surprenant).
Einstein (ou pour être plus précis, les Eisntein) faire des siennes à travers les dimensions du multivers de façon bien plus barbare que scientifique en compagnie d’un Feynman pusillanime et soumis.
Daghlian s’isoler dans le désert en version locale du Dr Manhattan.
Von Braun et le peu fin Gagarine partir dans l’espace en quête de Laïka, pour une aventure Space-Op, cocasse et haute en couleurs, truffée de petites références décalées à Star Wars.
Groves et l’encore plus barjo Gen. Westmoreland, amoks et lancés dans une série d’opérations d’une très grande brutalité.
J’en passe et des meilleures.

Mais surtout, on apprend encore une fois à la lecture de ce volume ces vérités qu’on nous cache depuis toujours. Sur la fabrication de la Guerre Froide, sur la prise de contrôle de l’URSS par des entités extra-terrestres, sur l’arrivée au pouvoir de Castro, sur la Crise des Missiles, sur la mort de Kennedy et la fameuse Balle magique - et sur le rôle qu’y ont joué les personnages les moins recommandables du comic.

Comme pour le tome 1, il faut quelques dizaines de pages pour adhérer (de nouveau) au concept. Mais, ensuite, c’est vraiment amusant, du fait même de l’excès - avec une mention spéciale au Brejnev alien.
L’ensemble n’est pas terminé aujourd’hui en VO, même si l’édition Urban reprend tout l’existant.

The Manhattan Projects, Vol II Leur Règne, Hickman, Pitarra, Bellaire

jeudi 11 avril 2019

Sélection roman du Grand Prix de l'Imaginaire 2019


Voici qu'arrivent les short-lists du Grand Prix de l'Imaginaire 2019.
On se bornera ici aux romans, les autres listes sont disponibles ici.


Roman francophone

BonheurTM de Jean Baret (Le Bélial’)
Dernières fleurs avant la fin du monde de Nicolas Cartelet (Mü Éditions)
Le Cycle de Syffe, tomes 1 et 2 de Patrick K. Dewdney (Au diable vauvert)
Rouille de Floriane Soulas (Scrineo)
Les Pierres et les Roses, tomes 1 à 3 d’Elisabeth Vonarburg (Alire)

Roman étranger

Mémoires, par Lady Trent, tomes 1 à 5 de Marie Brennan (L’Atalante)
Luna, tomes 1 et de Ian McDonald (Denoël)
Anatèm, tomes 1 et 2 de Neal Stephenson (Albin Michel)
Les Chroniques de St Mary, tomes 1 et 2 de Jodi Taylor (Hervé Chopin)
Dans la toile du temps d’Adrian Tchaikovsky (Denoël)
Underground Airlines de Ben H. Winters (ActuSF)

Plop - Rafael Pinedo


"Plop" est un court roman de l'Argentin Rafael Pinedo. On y assiste à toute la vie de Plop, né et mort dans la boue, au cœur d'un terrifiant monde post-apocalyptique.

« – Ici, on survit. »
« – Ici, on survit. »
C'est le premier dialogue qu'on entend dans le livre. Il le résume parfaitement.

De la boue, de la boue, partout. Quelques ruines, aucune production de nourriture organisée. Des outils rouillés, des bricolages sommaires, des chiffons.
Une pluie récurrente est le seule eau qu'on puisse boire sans risque ; dès qu'elle touche le sol elle devient polluée. Et comme nourriture, chats et chiens sauvages (et dangereux), rats, cochons parfois (ces éternels compagnons d’infortune de l'homme), humains aussi.
On est mis bas. On est « utilisé » – comme objet sexuel. On remplit ses tâches assignés. On fournit – plus ou moins librement – à la communauté sa chair, sa peau, ou ses os.
Et on a faim, si souvent faim.

Dans le monde de Plop, issu d'une apocalypse, survivre est si difficile que c'est à la fois la seule action possible et la justification de toutes les actions concrètes.

Dans le Groupe de Plop (une centaine d'âmes), tout est tourné vers la survie.
L'organisation d'abord, avec sa hiérarchie fruste et ses Brigades spécialisées (dont Volontaires 2 qui rassemblent les faibles et inutiles, voués aux missions suicides).
La migration, les chasses, les échanges dans les Lieux dédiés, ensuite. Tout s'échange, tout s'utilise, tout se recycle. La rareté est telle que rien ne peut se perdre.

Dans le Groupe (comme dans tous les Groupes du monde), l'individu ne vaut rien en soi. Il n'est qu'une force de travail ou une ressource. Quand il ne peut plus être la première, il devient la seconde. Il peut aussi n'être qu'une ressource utilisable dans le cadre d'un échange.

Le Groupe de Plop, isolé au milieu d'une nature si hostile qu'elle n'en mérite plus le nom et d'autres Groupes aussi acculés et prédateurs, n'a plus comme but que la survie, au point d'en devenir une parfaite communauté conséquentialiste qui n'accorde aucun droit à ses membres. Chacun doit servir la communauté ou mourir pour elle, les ressources sont trop rares pour être gaspillées et même le plus inutiles des inutiles peut au moins être recyclé (clin d’œil au Meilleur des Mondes) pour la servir enfin.

Il n'y a donc aucune morale dans le monde de Plop, aucune impératif surpassant celui de la survie du Groupe. Il n'y a qu'un tabou – passible de mort –, dont on ignore l'origine : nul ne doit montrer l'intérieur de sa bouche ni sa langue à autrui, nul ne doit toucher autrui avec sa langue. Cet unique interdit – dans un monde où l'inceste n'en est pas un car la notion même de parentalité en est absente et que, de plus, « faire le sexe » est une des rares distractions – signe néanmoins le fragile caractère humain de cette bande si peu morale qu'elle se résume presque à sa bestialité fondamentale ; les animaux non plus ne sont pas moraux mais ils ne sacralisent ni ne s'interdisent aucun acte.

Après une longue description – tout en micro chapitres – de la vie quotidienne et du coming of age de Plop, on comprend progressivement que le jeune homme est un Rastignac en puissance qui use de la ruse comme d'un outil vers la fonction suprême de Commissaire Général. Manigances et trahisons le porteront au sommet – du tas de merde dans lequel il vit.
Mais il n'y restera pas. Tabou et coutume sont plus forts même que Plop, et ce Groupe qui va sans sourciller jusqu'au bout de l'inhumain n'acceptera pas qu'on viole impunément son seul tabou.

Description non euphémisée d'un mode de vie ignoble, "Plop" est écrit dans un style aussi clinique que minimal. C'est pourquoi j'ai eu du mal à y entrer vraiment. J'avais eu le même problème avec l'écriture de La Route de McCarthy. Alors si toi, lecteur, tu as aimé La Route, viens lire "Plop", tu aimeras aussi.

Plop, Rafael Pinedo