dimanche 16 juin 2019

The Luminous Dead - Caitlin Starling


Cassandra-V. L'un des trous du cul de l'univers. Une planète sèche. Minière. Hostile. Sur laquelle ne vivent – mal – que ceux qui ne peuvent pas la quitter.
Cela, lecteur, tu l'apprendras par ouï-dire. Car durant tout le roman tu ne fouleras jamais le sol aride de Cassandra-V. Durant tout le roman tu seras en compagnie de Gyre, dans un dangereux réseau de cavernes imparfaitement exploré. Durant tout le roman, la seule autre voix que tu entendras sera celle de Em, la superviseuse de Gyre. Durant tout le roman il n'y aura que toi, ces deux femmes, et leurs fantômes.

Faisons un bref point sans rien dévoiler d'important.
Sur Cassandra-V, des spéléologues équipés de combinaisons high-tech explorent des cavernes à la recherche de filons de minerais, contre de fortes primes. Gyre sait négocier les grottes mais n'a pas d'expérience de ce genre de travail. Qu'importe, elle ment et manœuvre pour obtenir le contrat le mieux payé de l'année, et de loin. Elle a besoin de l'argent pour rechercher sa mère.
Elle découvre vite qu'un si haut salaire cachait quelque chose et que l'exploration dans laquelle elle s'est lancée est la plus dangereuse qui soit.

Dangereuse car le réseau est complexe et en partie inondé. Dangereuse aussi car les tunneliers – des créatures terrifiantes qui creusent à travers la roche – rodent dans le secteur. Dangereuse surtout car l'équipe qui devrait la superviser se limite en fait à Em, et qu'il apparaît rapidement qu'elle ne peut pas lui faire pleinement confiance. Et c'est peu dire.

Que doit-on aux morts ? A tous les morts, les proches comme les inconnus.
Que cherche vraiment Em dans le réseau ? Qu'est-elle prête à sacrifier pour l'obtenir ?
Comment Gyre peut-elle remettre sa vie entre les mains d'une femme seule et visiblement instable qui la guide et peut contrôler sa combinaison de survie ? Pourquoi, d'abord, a-t-elle initié cette mission ?

Note : A titre d’exemple, voici la clause du contrat sur la médication : « THE CAVER AGREES TO SURRENDER BODILY AUTONOMY TO THE EXPEDITION TEAM FOR THE DURATION OF THE EXPEDITION PERIOD, IN ORDER TO FACILITATE THE SMOOTH OPERATION OF THE EXPEDITION AND TO PROTECT THE CAVER’S WELL-BEING. AT THE EXPEDITION TEAM’S DISCRETION, THE EXPEDITION TEAM MAY PERFORM THE FOLLOWING, NONEXCLUSIVE TASKS: ADMINISTRATION OF CERTAIN HORMONES AND NEUROTRANSMITTERS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ADRENALINE, DOPAMINE, AND MELATONIN. ADMINISTRATION OF CERTAIN PHARMACEUTICALS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ANTIBIOTICS, OPIOID PAINKILLERS . . . »
La superviseuse peut aussi contrôler les servo-moteurs de la combinaison ainsi que les systèmes de perception.

"The Luminous Dead" est un roman SF d'horreur psychologique – et physique – fort captivant. Le huis-clos auquel Caitlin Starling invite le lecteur est oppressant, surtout s'il est lu en quelques longues traites. En dépit du cadre, ce n'est pas The Descent. Ici, potentialisant les dangers, l'isolation, l'épuisement des réserves, ce sont les face-à-faces qui importent.

Entre Em et Gyre, comme en miroir déformant, la relation est de besoin réciproque et de paranoïa partagée. Chacune a besoin de l'autre pour atteindre ses objectifs, exploration ou survie ; chacune ignore dans quelle mesure elle peut compter sur l'autre. Trop de non dits, trop de pouvoir de l'une sur l'autre, trop de révélations au fil de l'eau. Et en même temps, chacune devient progressivement tout l'univers de l'autre, dans une sorte de double syndrome de Stockholm ou d'aller-retour constant dans et hors de l'état agentique décrit par Milgram. C'est très bien mené, jamais ennuyeux, toujours cohérent.

Face-à-face aussi entre perception et raison. Le danger et l'isolation génèrent un phénomène de cabin fever qui t'amènera, lecteur, à douter de ce que voit ou croit voir Gyre. Et tu ne seras pas seul dans l'incertitude ; Em doute aussi, et même Gyre ne sait plus jusqu'à quel point faire confiance à ses sens – pour Gyre, cette incertitude est accrue jusqu'à l'intolérable par la possibilité qu'à Em de modifier en temps réel ce que montre son viseur HUD. Gyre est une narratrice non fiable, y compris pour elle, jusqu'au bord de la folie.

Face-à-faces « internes » surtout. Fracturées par les périls de la descente, les deux femmes – par-delà leur méfiance réciproque et justifiée – se retrouvent face à ce qu'elles sont elles-mêmes. Em et Gyre sont chacune mises face à ses motivations, ses désirs, ses faiblesses, ses mesquineries. Sa vacuité. Chacune est obsédée par une mère trop trop tôt perdue (on notera que Starling a perdu sa mère à neuf ans). Chacune, brisée par le manque, vit un état de PTSD à bas bruit. Chacune poursuit un rêve inaccessible dont elle ne veut pas voir la folie. Aucune n'est innocente de la situation.
Khalil Gibran, dans Sur le crime et le châtiment écrit : « Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s'élever encore plus haut que ce qu'il y a de plus noble en vous, Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu'il y a de plus vil en vous. ». C'est à ce constat que parviennent les deux femmes, c'est ce qui, finalement, leur permettra de sortir douloureusement de l'aporie en comprenant les (mauvaises) raisons de l'autre. Humaines, trop humaines.

Chacune devient de fait progressivement la thérapeute de sa contrepartie, jusqu'au transfert.
Alors, la confrontation offrant la possibilité d'une double introspection jamais réalisée avant, auront-elles la force de survivre à une adversité jusqu'ici jamais surmontée ? Auront-elles, surtout, la force mentale de commencer enfin une vie détachée d'un passé traumatique ? De pardonner et de se pardonner ? Il faudra lire pour le savoir. C'est de bout en bout incertain, donc de bout en bout passionnant.

Note : Certains sur Internet trouvent que manque un climax. Ici, comme dans toute thérapie, c'est le chemin qui importe plus que la destination, et les monstres aussi sont surtout dans les têtes.

The Luminous Dead, Caitlin Starling

mardi 11 juin 2019

The Undefeated - Una McCormack


"The Undefeated" est une novella SF de Una McCormack, récemment publiée chez Tor.

Monica Greatorex a 60 ans. Sa vie a été aussi pleine qu'agréable. Riche héritière devenue une journaliste puis une romancière engagée, présente sur tous les fronts, Monica a couvert l'expansion du Commonwealth humain du Centre vers la Périphérie. Elle en a dit les guerres et les malheurs, les exodes et les réfugiés, la misère et l'inégalité, les manœuvres et la domination, les ethnocides. Au luxe dans lequel elle a toujours vécu se sont ajoutés le succès et la célébrité que lui valurent un sincère et public engagement progressiste, celui d'une femme qui ne cessa jamais de dénoncer l'exploitation de la Périphérie par le Centre.

Mais Monica est vieillissante, et le Commonwealth menacé. Les jenjers arrivent dit-on, d'abord à la Périphérie ; de là, ils s'apprêtent à envahir tout l'espace humain. Nouveaux exodes, nouvelles fuites vers le Centre, nouvelles inégalités entre les happy few qui peuvent s'exiler dans de bonnes conditions et les masses de réfugiés pauvres qui s'entassent dans des camps de fortune.

Nostalgie, volonté de nager contre le courant, vague intention d'écrire quelque chose, Monica décide de retourner sur sa planète natale, Sienna, aux franges du Commonwealth, face à la vague déferlante. Sur une planète en désarroi, elle remonte, telle un saumon, jusqu'à la petite ville, en ruine, de son enfance, et y retrouve les souvenirs de la jeune fille qu'elle fut, quand son monde dut céder au Commonwealth et que s'annonçaient d'encore bien plus grands bouleversements.

Texte contemplatif, nostalgique et beau, "The Undefeated" est une interrogation sur l'inégalité ultime qu'est l'esclavage. Car si les jenjers arrivent du Grand Dehors, ils sont d'abord Dedans. Ils sont les esclaves génétiquement tweakés que s'est donnée l'humanité. Possédés par des entreprises ou de riches particuliers – Monica entre autres dont le compagnon de voyage, Gale, est un jenjer qu'elle possède – ils ne peuvent survivre longtemps qu'à l'aide des drogues fournies par leur propriétaire ; des Réplicants qu'on tiendrait en servitude grâce à une médication qui, ralentissant leur métabolisme, leur donne une espérance de vie normale. Le monde tourne grâce à eux, celui de Monica, passé et présent, plus encore.
Et ce n'est que sur Sienna, malgré tout l'engagement d'une vie, et parce qu'elle peut réinterpréter les souvenirs d'une enfance choyée et rendue facile par le service des jenjers domestiques de ses parents que Monica – Scarlett O'Hara du futur – comprend enfin le préjudice, et accepte la soif de rétribution qui l'accompagne.

Beauté de la narration, écriture irréprochable, thème, on sort touché de cette lecture admirable.

Tout n'est pas dit dans "The Undefeated" mais tout est clair. Parfois un texte parle autant par ses silences que par ses mots. Les deux sont ici à écouter sans modération.

The Undefeated, Una McCormack

PS : On notera que le couple éphémère formé par Monica et son « grand écrivain » évoque celui de Martha Gellhorn avec Ernest Hemingway – jusqu'aux initiales. On notera aussi qu'Hemingway a écrit une nouvelle intitulé The Undefeated. My two cents.

Longer - Michael Blumlein


"Longer" est une novella SF de Michael Blumlein, récemment publiée chez Tor.

Futur. Gunjita et Cav sont deux grands scientifiques, des génies. En résidence temporaire sur la station Gleem One, ils doivent trouver une solution médicamenteuse à la limite de deux réjuvénations par personne. Car si la médecine de leur temps offre trois « vies » à chaque humain capable de payer, une troisième réjuvénation individuelle serait dangereuse au point d'être inenvisageable.

Gunjita et Cav sont mariés depuis une vie. Gunjita vient de faire sa seconde réjuv', la dernière, Cav, qui en a tout autant besoin, attend, traîne, trop pour que ce soit innocent.

Dans le même temps, une sonde ramène sur Gleem One un solide étrange trouvé collé à un astéroïde. La chose ressemble à du vomi solidifié. Elle est inerte mais les mesures auxquelles on la soumet renvoie des résultats étranges. Vivante (sous quelque forme étrange), morte, ou simplement minérale – le plus probable. Cav se passionne pour cette question, qui pourrait redonner un sens à sa vie et n'a pas de réponse simple, jusqu'à se convaincre que la chose est vivante sous une forme quelconque et qu'il doit le prouver, alors même qu'il s'éloigne d'une Gunjita qui, elle, voudrait tant mettre au point le signal d'alerte biologique à même de prévenir d'une mort imminente. L'un veut toucher une vie étrangère quand l'autre cherche comment préserver encore plus longtemps la vie humaine.

"Longer" aborde quantité de sujets passionnants :

Que faire de plusieurs « vies » ? Comment se motiver, trouver un sens à ce surcroît de temps ?
Que retenir ? Qu'oublier au fil de l'eau ? Combien de temps pour pardonner ?
Avons-nous le droit de modifier nos organismes ? Et quelle humanité après ?
Avons-nous le droit de créer des organismes quasi humains ad hoc ? Quels droits pour eux ?
Est-il éthique de supporter l'inégalité intrinsèque de la médecine régénérative ?
Sommes-nous seuls dans l'univers ? Saurions-nous reconnaître la vie extra-terrestre si on nous la mettait sous le nez ? Et qu'est ce que la vie, d’ailleurs ?

Mais : Trop de sujets trop divers en trop peu de pages, une écriture régulièrement pompeuse, de longs passages qui ressemblent à des dialogues de théâtre ; la novella ne choisit jamais de quoi elle parle en priorité et donne l'impression d'être le babillage parfois grandiloquent d'un enfant qui a trop d'idées et pas les moyens de les exprimer de manière convaincante.

Certaines personnes ont le don de rendre chiant n'importe quel sujet intéressant, simplement par leur manière de les aborder, les auditeurs de Bourmeau en savent quelque chose. Ici, Michael Blumlein réussit le même tour de force.

Longer, Michael Blumlein

lundi 10 juin 2019

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle - Stuart Turton


Petit matin. Un homme se réveille, confus, amnésique, dans un bois inconnu. Un seul souvenir lui vient tout de suite : « Anna ». Comme en réponse, non loin de lui, un cri de femme « Aidez-moi ! ». Une femme, un poursuivant, un coup de feu. Puis plus rien. Le temps que l'homme ait retrouvé ses esprits tout est fini. Plus personne en vue, plus de bruit. Juste le remords, écrasant, de n'avoir rien tenté. Trente secondes d'inaction fatale.
Quelques instant plus tard. L'arrivée d'un homme, derrière, dans la pénombre, impossible à identifier. La peur. L'homme donne un compas argenté et dit simplement « Est » avant de disparaître. Confus et effrayé, l'amnésique part dans la direction indiquée. Jusqu'à Blackheath House, un manoir perdu au cœur de la forêt.

Là, il découvre qu'il s'appelle Sebastian Bell, qu'il est médecin, et qu'il est l'un des invités d'une grande réception donnée par les Hardcastle.
Là, il découvre qu'en fait il n'est que l'occupant temporaire du corps de Bell, que ce soir à 23 heures Evelyn Hardcastle sera assassinée, que son meurtre aura l'air de ne pas en être un, qu'il a huit jours pour trouver le meurtrier d'Evelyn et donner son nom à l'inquiétant Plague Doctor qui lui explique les règles du « jeu ». Qu'alors seulement il sera libéré de Blackheath House et pourra reprendre sa vraie vie, celle d'Aiden Bishop, un inconnu pour lui.

"Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est le premier roman de Stuart Turton. C'est un mix étonnant de cosy mystery (pas si cosy vu l'état de la famille Hardcastle qui rappelle plus Nous avons toujours vécu au château que Farthing) et de boucles temporelles.

La presse écrit : Downtown Abbey rencontre Le jour de la marmotte. Pas faux.
A une différence importante près, Bishop se réveille chaque jour dans un hôte différent ; c'est donc sous huit identités différentes qu'il va vivre huit fois la journée de la mort d'Evelyn.
Et à une autre différence près, Bishop a trois concurrents dans le « jeu » et seul le premier à trouver la solution sera libéré. Il lui faut donc se méfier de tous, même de ceux qui pourraient être des alliés.

C'est donc à un roman policier très particulier qu'est convié le lecteur. Précisions suivent.

Le personnage de l'investigateur change régulièrement pour revivre la même journée, nanti de la mémoire de ce qu'il a découvert dans son incarnation précédente. Il y a ici un effet d'expérience utilisé de manière intéressante car, au fil de la progression de l'enquête, Bishop comprend de mieux en mieux les tenants et aboutissants des événements en cours. Il comprend aussi, tout court, certains messages cryptiques reçus d'autres protagonistes. Il sait donc de mieux en mieux quoi faire pour atteindre son but, découvrir ce qui existe et qu'il ignore encore, voire changer de manière limitée la journée – du moins pour les parties qui l'impliquent directement.
Accumuler les informations sans se retrouver noyé par la multiplicité des points de vue, c'est le défi auquel est confronté Bishop, il le dit lui-même : « Too little information and you're blind, too much and you're blinded. »

Les capacités physiques, compétences, et personnalités des hôtes de Bishop sont variées, l'ordre dans lequel Bishop les investit n'est pas dû au hasard. Il s'agit de tirer le meilleur parti des caractéristiques spécifiques d'un hôte donné au moment où la masse des informations détenues rend ces compétences les plus utiles.
De plus, les hôtes ont des instincts que Bishop ne contrôle qu’imparfaitement. Chaque incarnation est donc la somme fluctuante de l'hôte et de son marionnettiste, chacun tenant plus ou moins la barre à un moment donné. Les joueurs de jeu de rôle connaissent ce mix, plus ou moins réussi, du joueur et du personnage. Bishop le vit.

Le roman pose aussi les questions importantes qui se posent à Bishop.
Faut-il laisser un meurtre se commettre pour gagner sa liberté ? A qui accorder sa confiance ? Sur quelle base ? La punition est-elle faite pour amender le puni ? S'amende-t-on jamais vraiment ? A quel moment cesse-t-on d'être qui on est pour devenir autre ? Le passé est-il la fondation de l'avenir ou un obstacle à surmonter ?

Surtout, "Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est un vrai bijou de construction.
Impossible de prendre en défaut la construction millimétrée des faits dans leur récurrence. C'était la condition du succès, elle est remplie. Il faut, certes, un peu de mémoire et d'attention (ici la lecture en numérique est un plus - fonction Recherche), mais le lecteur est payé par sa compréhension de plus en plus grande de l’enchaînement parfait des situations. Chacun est là où il doit être au moment où il doit y être. Chacun fait ce qu'il doit faire, utilisant avec efficacité les spécificités de la boucle temporelle, par exemple pour laisser un message à un hôte précédent. Les connaissances accumulées et les plans qu'elles permettent expliquent au fil de la lecture pourquoi tel ou tel événement, apparemment illogique ou proprement absurde, faisait en fait sens dans un contexte plus large. C'est du bien beau travail.

Deux bémols, mais ils sont mineurs par rapport aux qualités du roman. D'abord, un des hôtes – le majordome – est une boite aux lettres un peu facile et proprement ad hoc dans ce rôle. Ensuite, la succession des hôtes et l'incertitude sur la personne même de Bishop font que l’implication émotionnelle est limitée ; "Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est un pur plaisir intellectuel, un Cluedo géant avec sauvegardes plus qu'un roman chaud.

Mais qu'importe ! L'histoire est passionnante, son déroulement ne déçoit pas, les facilités scénaristiques sont évitées, et c'est à une belle description d'aristocratie anglaise en décrépitude que le lecteur est convié pour résoudre un mystère qui plonge ses racines dans un passé et des turpitudes bien plus lointains que les huit jours de l'enquête.
A lire.

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle, Stuart Turton (lu en VO)

A noter pour rire : l'un des personnages, obèse, exècre son état. D'où les déplorations de la  « grossophobie » du livre dans certaines des critiques. Sache-le, auteur, tu dois écrire des obèses positifs !

dimanche 2 juin 2019

Walking to Aldebaran - Adrian Tchaikovsky


"Walking to Aldebaran" est une novella d'Adrian 'Uplift' Tchaikovsky.
On y suit, sur deux fils entremêlés, les aventures de l'astronaute anglais Gary Rendell, parti sans le savoir vers l'infini et au-delà.

Ceinture de Kuiper. La sonde Kaveney, partie chercher une neuvième planète, tombe sur un artefact incompréhensible. Immense, fractal, gravitationnellement plus qu'étrange, l'objet, immobile voire stupide, ressemble à un gigantesque visage de grenouille (toutes proportions gardées). Passé le choc, pas le choix, l'humanité doit savoir ce qu'il en est. D'autant plus que le Frog God est doté de nombreux orifices sombres qui font penser qu'il pourrait être un portail – ou mieux, un hub –, et que, de surcroît, un vaisseau spatial parait stationné non loin de l'objet.

Après de nombreuses difficultés politico-économiques, une mission internationale est lancée vers l'objet, avec la mission de l'explorer et de tenter de le comprendre. Une mission pour partie en hibernation qui prendra, aller-retour, le gros d'une vie humaine.

C'est donc à bord du Quixote que s'élancent Gary et ses coéquipiers. C'est du Quixote qu'il partira à l'assaut de l'artefact et se retrouvera prisonnier, errant sans fin, dans les couloirs obscurs et périlleux de la Crypte, l'intérieur du Frog God. Jusqu'à une fin surprenante.

A travers le récit cynique de Gary, Tchaikovsky emmène le lecteur dans une aventure dont il semble qu'elle soit surtout faite pour rendre de nombreux hommages à l'histoire de la SF.
Si le passé – Terre puis voyage – consécutivement pessimiste et optimiste sur l'humanité, fait comprendre comment Gary se retrouve à crapahuter plus loin qu'aucun humain n'est jamais allé, le présent, dans la Crypte, est un récit de SF-horror autant qu'un dungeon-crawl. Les deux parties partagent le fait d'être truffées de références.

Je ne citerai pas les dites références plus ou moins dissimulées (parfois juste dans un adjectif) pour ne pas gâcher le plaisir de les chercher – et d'en rater, forcément –, sauf pour deux qui me tiennent à cœur : Tchaikovsky évoque dans ses pages le maître de Providence, et la très dangereuse Crypte fait penser aux Tombes de l'Horreur, le module ADD mythique (rappelons que le gars se prénomme Gary).
Un mangaka avisé pourra même se dire que la nutrition de Gary rappelle le bizarre Gloutons et Dragons. pas sûr que ce soit volontaire ici.

Voilà, lecture sympa mais pas indispensable imho. Ca dépend de la taille de ta pile, lecteur, et je dirais de ta culture SF aussi – car le plaisir de reconnaître les références fait plaisir du plaisir de cette lecture qui mêle dans son déroulé plusieurs genres de l'Imaginaire. C'est toi qui vois.

Walking to Aldebaran, Adrian Tchaikovsky

L'avis 100% références d'Apophis, celui moins divulgant de Feyd Rautha

vendredi 31 mai 2019

Dans la tête de Sherlock Holmes - Dahan - Liéron


Ami de Sherlock Holmes, écoute ça ! Un magnifique album de BD, réalisé spécialement pour toi, est arrivé récemment sur les étals.
Amateur de BD, Sherlock Holmes n'est pas ta cup of tea. Une BD du grand détective vient de sortir, si créative qu'elle est époustouflante ; qu'importe l'ivresse, viens goûter le flacon !

L'enchantement commence avant même le début de l'enquête inédite imaginée par Benoît Dahan, à la vue de la couverture découpée qui laisse voir, dans la silhouette crânienne du détective, « l'intérieur de la tête » de Sherlock Holmes.
Puis, on commence à tourner les pages, à lire, et on est emporté par la créativité foisonnante de l'auteur.

« Voyez-vous, je considère que le cerveau de l’homme est à l’origine comme une petite mansarde vide. L’ouvrier adroit prend grand soin de ce qu’il met dans la mansarde, dans son cerveau. ». Benoit Dahan – et son acolyte Cyril Liéron – se lance le défi de montrer au lecteur ce que signifie exactement cette affirmation de Holmes dans Une étude en rouge.
Ainsi, le cerveau de Holmes est une bibliothèque virtuelle contenant toutes les connaissances nécessaires en criminologie, tous les éléments de l'enquête en cours, et rien d'autre (d'où parfois sa grande ignorance de certains sujets). Ici, on verra bien les rayonnages, les casiers d'éléments, la poubelle qui contient l'inutile (astronomie par exemple).

Mais commençons. 221b Baker Street, petit matin. Après une descente de cocaïne, Holmes, comme souvent, s'ennuie. Les mystères intrigants se font rares et son cerveau tourne à vide. Alors qu'il envisage de se refaire une injection, le salut se présente sous la forme de l'agent Sparks, de la police londonienne. Un homme blessé, hagard, et en partie amnésique a été retrouve errant dans Spitalfields, non loin de l'East End. L'inconnu affirmant être le Dr Herbert Fowler et bien connaître Watson, Sparks a pris sur lui de conduire l'inconnu chez le détective afin de démêler le vrai du faux. Bien lui en a pris, car l'homme est bien celui qu'il dit être et que son étrange mésaventure lance le grand détective sur la trace d'une machination dont les tenants et aboutissants sont encore bien obscurs.

Ne pas faire d'hypothèse sur le qui ou le pourquoi. S'en tenir aux faits. C'est la politique de Holmes et il la met en œuvre dans l'album. Collecter les faits, même les plus insignifiants, les confronter à ses connaissances encyclopédiques, trouver le seul fil possible qui les relient entre eux. Car c'est bien d'un fil qu'il s'agit, un fil que le lecteur peut voir sur la page.

Indices soulignés, mots clefs mis en relief, plongée dans les méandres mémoriels du détective, le fil – visible – de la pensée de Holmes lie tous ces éléments et amène à des conclusions qui sont toujours le point de départ de nouvelles investigations à faire pour remonter – étape par étape – jusqu'à la cause première qui seule peut relier toutes les manifestations observées en un tout cohérent. C'est très brillamment fait, et la complexité de l'enquête ne gâche rien, bien au contraire. Voyez dessous (en cliquant) ce que ça donne :



Le graphisme participe au plaisir. Architecture londonienne, déplacements matérialisés sur des plans de le ville, visages anguleux et expressifs à la fois, jusqu'aux feuilles jaunies et tachées comme si le document que feuillette le lecteur était ancien, c'est du bien beau travail qui a été fait là.

Enchantement visuel et belle construction narrative, "L'affaire du ticket scandaleux" – qui peut évoquer La ligue des rouquins sans le plagier le moins du monde – est une vraie enquête de Holmes superbement mise en image par deux auteurs visiblement aussi inspirés qu'amoureux de leur matériau. Un seul regret : la suite et fin ne sortira que dans un an. A part ça, tout est bon, c'est à lire, qu'on soit ou pas holmesien.

Dans la tête de Sherlock Holmes, L'affaire tu ticket scandaleux t1, Dahan, Liéron

Hors -sujet : si on aime les têtes, on peut aussi lire Dans la tête de Vladimir Poutine

jeudi 30 mai 2019

Children of Ruin - Adrian Tchaikovsky


Avant et après ceux de Children of Time se déroulent les événements de "Children of Ruin", la « suite » du brillant premier roman SF d'Adrian Tchaikovsky.

Avant, c'est l'époque des ensemencements et des élévations qui ouvraient le volume précédent.
Avant, c'est contemporain à la lutte entre scientistes et naturalistes qui faillit rayer l'espèce humaine de l'univers et engendra la très longue attente d'Avrana Kern , la « grande prêtresse » de la faction terraformiste.
Avant, c'est quand l'Aegean arrive dans le système Tess 384 avec son équipage de 13 personnes – dont un génie à moitié fou – chargées de terraformer et d'ensemencer l'une des planètes. C'est la surprise de découvrir qu'une vie très différente de celle que nous connaissons – capable par exemple de stocker l'information au niveau atomique – y existe déjà. C'est la volonté de préserver et de documenter, faute de pouvoir créer. C'est le choix de terraformer une petite planète proche en remplacement de celle prévue initialement qui deviendra donc une sorte de « réserve naturelle ». C'est à la fois une réussite et un échec, deux sites, deux projets, deux contextes, deux histoires, deux aboutissements.

Après, c'est des milliers d'années plus tard.
Après, c'est lorsqu'arrive dans le système Tess 384 le Voyager, un vaisseau à équipage mixte Araignées/Humains – piloté et contrôlé par l'IA qui fut humaine Avrana Kern – venu chercher la source d'un signal reçu et peut-être rencontrer d'autres descendants de l'humanité.
Après, c'est quand le Voyager découvre que le système abrite une civilisation technicienne aussi surprenante qu'hostile. C'est quand on décide de cacher le Voyager aux confins du système et de ne déléguer qu'un « ambassadeur » visible : le petit vaisseau Lightfoot et son équipage réduit composé des plus intrépides explorateurs du Voyager. C'est quand on découvre qu'une terrible tragédie s'est produite dans le système et qu'elle conditionne encore les comportements des autochtones. Quand il faut donc trouver une solution pour communiquer, une solution pour comprendre, une solution pour survivre.

Avec "Children of Ruin", Tchaikovsky livre un roman au moins aussi fascinant que l'était son prédécesseur. Pour ne pas trop spoiler, on se concentrera sur les points forts du roman sans tenir compte de sa chronologie. Si on ne veut pas être spoilé du tout, le mieux est d'arrêter ici la lecture en sachant que "Children of Ruin" est hautement recommandable. Si tu continues, lecteur, tu prends tes responsabilités.

THERE YE BE SPOILERS !

D'abord, le roman vaut par ses personnages et leurs relations.

Passionnante Avrana Kern, qui fut humaine et ne l'est plus, qui peut dupliquer son identité, qui peut paraître humaine à condition de le simuler efficacement et l'est donc toujours moins quand elle doit consacrer des ressources calculatoires à des problèmes concrets. Avrana qui a un agenda caché, qui voudrait être capable de ressentir, qui parvient à se leurrer elle-même – si humaine en cela – sur les décisions qu'elle prend pour faire avancer cet agenda.

Passionnants Senkovi et Baltiel, les héros malheureux de l'Aegean, poussés l'un par un espoir de gloire et de postérité, l'autre par l'obsession qu'il entretient pour ses poulpes upliftés (ça y est, je l'ai dit) et la recherche frustrante, une vie durant, d'une vraie communication avec ses « enfants ».

Passionnants duos Araignées/Humains qui font montre d'une vraie amitié inter-espèce dont tout sentiment de supériorité arachnéenne n'est néanmoins pas exclu ; les préjugés ont la vie dure.

Passionnant Fabian, mâle araignée luttant contre tous ses instincts pour être l'égal des femelles de sa société matriarcale, des femelles qui, si elles ne tuent plus les mâles par jeu, ont du mal à se départir de leurs habitudes de domination.

Passionnants poulpes upliftés, frénétiques comme des enfants, pourvus de volontés qui ne cessent d'évoluer, et metteur en œuvre de réalisations dont la volonté voulante à l'origine n'a jamais eu d'image préalable et qu'elle découvre presque étonnée. De Paul, l’apôtre de son créateur, à Noah qui vaut sauver son espèce en fuyant le lieu du danger, tous apportent au récit, chacun à sa manière singulière et fascinante.

Passionnant croquemitaine – dont je tais la nature –, obsédé par la duplication du soi et l'exploration, qui découvre à grand peine que la diversité amène plus de plaisir que l’uniformité de l'assimilation. Et que la volonté de savoir amène autant de frustration que de trop brèves satisfactions, qu'exploration et science sont des poupées gigognes qu'on ouvre l'une après l'autre sans jamais atteindre cette dernière qui serait synonyme d'ataraxie mais qui, hélas, n'existe pas.

Et tous les autres, passionnants aussi, qu'ils s'expriment par la voix, le geste ou la couleur.
J'arrête car j'imagine que vous n'avez pas la journée.

Le roman vaut ensuite par l'alternance fort bien menée des périodes (Passé/Présent) mais aussi des narrations (Chronique de temps long à la Stephenson/ immédiateté action/thriller des instants courts). On passe d'un temps à un autre, d'un lieu à un autre (car il y a plusieurs moments de séparation des protagonistes), d'une vitesse de description à une autre sans solution de continuité, de la façon la plus fluide et claire qui se puisse imaginer. Le mystère sur les tenants et aboutissants demeure longtemps, en dépit du fait que les informations sont distillées de manière très régulière par l'auteur. Jamais d’incompréhension, jamais de frustration, une progression parfaitement maîtrisée.

Il vaut aussi par les correspondances qu'on y trouve.
Que fait Kern si ce n'est agir en parasite comme le croquemitaine lui-même ? Que fait Fabian si ce n'est reproduire envers son acolyte Humain l'attitude de supériorité dont font montre les femelles à son endroit ? Que font les poulpes si ce n'est vérifier l'hypothèse malthusienne comme les humains le firent sur leur monde d'origine ? Que veut le croquemitaine si ce n'est explorer, comme Humains et Araignées, et transformer pour rendre semblable, comme voulurent le faire Avrana et sa faction ? On pourrait continuer, c'est là aussi très bien fait et décrit. Finalement, c'est la vie qui veut et fait, quelque forme qu'elle prenne.

Le roman vaut encore par l'incroyable civilisation des poulpes. Créatures compétitives, alternant sans cesse confrontation et coopération, les poulpes ont bâti une société qui ressemble à ce qu'ils sont. Créatures très émotives, quasi dépourvues de surmoi, les poulpes paraissent n'être – dans leur conscient – qu'un ça en action, versatile et en agitation permanente. Ce que veut le poulpe – son « cerveau » –, ce sont ses tentacules qui l'exécutent – plus ou moins facilement – quand les système cérébraux décentralisés qu'ils abritent mettent en œuvre les instructions reçues. Des ordres donc, charge aux tentacules de trouver comment les appliquer.

Les poulpes agissent ainsi tous différemment (tant sur quoi faire que sur comment le faire) et changent régulièrement d'avis. Leur société est donc une société d'impulsions, de factions sans cesse changeantes, de combats violents et de réconciliations idem, d'alliances de circonstance, de communication permanente et tonitruante, sans direction centralisée ni hiérarchie. Les poulpes vivent dans un monde qui n'aurait pas connu le processus de civilisation décrit par Norbert Elias. Imaginez un monde de bourgeois scandinaves protestants, maintenant imaginez son opposé absolu et vous aurez les poulpes : une sorte d'anarchie épileptique en ébullition constante qui, étonnamment et sur le temps long, parvient à des réalisations concrètes, si chaotiques soient-elles. Un délice de civilisation-building.

Dans le même ordre d'idée, il vaut par la magnifique description des difficultés presque insurmontables de communication entre Araignées/Humains et Poulpes, tant les organisations sociales, les fonctionnements cérébraux, les modes de communication diffèrent. Difficultés qui forment un des points cruciaux (en enjeu et en pages) du roman, d'autant plus que la versatilité des poulpes en fait des interlocuteurs non fiables par nature.

Il vaut par le choix aussi amusant que judicieux de rendre en termes bibliques la volonté prométhéenne des terraformeurs.

Il vaut par son épilogue, un happy end après tant de noirceur, qui ouvre sur de nouvelles perspectives.

Je pourrais dire encore beaucoup tant il y a a cueillir dans "Children of Ruin", mais j'imagine que vous avez à faire et je vais donc arrêter là en vous enjoignant très vivement de lire "Children of Ruin", un roman époustouflant qui, ce qui ne gâche rien, fait entrer le politique en SF sans le faire avec les gros sabots de qui raconte le hic et nunc en n'étant pas capable de comprendre que les questions de décisions, de pouvoir, d'interrelation, d'évolution, sont des questions universelles qui concernent tous les êtres vivants.
A lire absolument.

Children of Ruin, Adrian Tchaikovsky

Anudar, Apophis, et Feyd Rautha ont aimé aussi.

DIASPORA sort en VF - TiberiX en parle bien


"Diaspora", le monument Hard-SF de Greg Egan sort aujourd'hui en VF. Un magnifique projet mené à bien par Le Belial.
Il y a onze ans, l'inénarrable et indispensable compagnon de route TiberiX en disait ici-même le plus grand bien. Peu de temps après, lecture personnelle achevée, je n'ai pas trouvé nécessaire d'ajouter à ce qu'il disait. C'aurait été pure cuistrerie.

Je lui rend donc la parole aujourd'hui en republiant in extenso ce billet qui, s'il est bref, présente efficacement le livre et lui rend l'hommage qu'il mérite. Suivra mon propre commentaire de l'époque, in extenso aussi car il peut donner l'envie de commencer par la face Sud d'Egan avant d'attaquer la Nord.

Ayant sagement laissé la jouissance du centième post à Gromovar, je vais vous parler de DIASPORA de Greg EGAN. Dans la mesure où je respecte son sacerdoce l’empêchant de vous raconter réellement de quoi il s’agit, laissez-moi en contre-partie vous posez quelques questions...
Vous avez peur de la “hard” science fiction, où un un écrivain astrophycien ou informaticien risque de vous dépeindre une société dans laquelle les humains ont encapsulé leur conscience dans des robots Gleisner indestructibles ? Où une autre partie de l’humanité c’est totalement virtualisée dans des banques de données redondantes, uniquement préoccupée par la recherche mathématique fondamentale ? Et où enfin une dernière portion transhumaine est restée dans des os et de la chair, mais en manipulant son génome au besoin pour s’adapter à n’importe quel biotope, tout en modelant son système nerveux pour comprendre intuitivement la mécanique quantique et la théorie des cordes ?
La question de savoir si ces transhumains deviennent extraterrestres les uns envers les autres vous indiffère ? Tout comme le fait de savoir si ces différentes factions peuvent encore communiquer entre elles autour de concepts qui nous semblent évidents ? Ou qu’est-ce qui détermine encore votre personne quand vous pouvez décider de changer vos processus cognitifs à la volée ? A quelle vitesse choisissez-vous de vivre quand vous êtes un programme qui va survivre jusqu’au Big Crunch final ?
Prenez alors le risque de lire le premier chapitre de diaspora où le citoyen orphelin Yatima naît dans le Konishi poli. Vous allez alors basculer dans un univers où la précision lumineuse de la neuroscience et de l’informatique se déploient sans entrave, dans une logique absolue, pour envoyer valser dans des mondes étrangers. Tant pis pour vous, le mal sera fait et passé le troisième chapitre, la problématique des vagues gravitationnelles sera pour vous devenu passionnante.
Et l’ensemble est un tour de force du même genre. 
Ce n’est pas gratuit car il y a de surcroît, se surprendrait-on presque à dire, une histoire. Elle se déroule sur des millénaires et présente comment les trois branches de l’humanité divergentes, vont devoir affronter un problème cosmique d’anomalie de spin gravitationnel dans les systèmes d’étoiles doubles. Et oui forcément. Dans le contexte qui nous occupe, les héros n’ont pas vingt-quatre heures pour échapper à un contrat que le mafioso local a mis sur leur tête après un lap-dance qui aurait mal tourné. 
Diaspora est une porte vers ce qui est probablement la quintessence de la SF. Une grosse baffe dans nos référentiels habituels. La barrière d’entrée n’est pas élevé, mais si vous n’avez jamais tiqué en regardant Star Wars parce que les vaisseaux se déplacent grâce à des turbines qui font “vrooooir”, ce qui dans l’espace est une double imbécilité, alors il vaudra peut être mieux passer votre chemin. 
La prochaine fois, et dans un autre genre, nous parlerons probablement de China Miéville, de la Nouvelle-Crobuzon et de l’amour avec une femme-scarabée. En attendant soyez sages.

Gromovar a dit…
Bienvenue à Jean Tibéri !
Quand j'apprends qu'il existe un roman dans lequel "les trois branches de l’humanité divergentes, vont devoir affronter un problème cosmique d’anomalie de spin gravitationnel dans les systèmes d’étoiles doubles", je veux le lire. Heureusement il me l'a offert :-)
Je l'ajoute donc sur ma pile d'où j'enlève à l'instant Saturnalia (si certains d'entre vous veulent savoir, sans le lire, qui a tué Quintus Cécilius Metellus Céler, qu'ils m'écrivent) ; elle ne baissera jamais cette foutue pile.
Blague à part, Greg Egan est quelqu'un de réellement étonnant par sa manière de pousser à l'extrême la logique d'une innovation scientifique. Si certains de nos bons lecteurs craignent de se lancer dans un roman, ses deux recueils Radieux et Axiomatique sont tout aussi excellents.

mardi 21 mai 2019

The Waste Tide - Chen Qiufan


"The Waste Tide" est un roman dystopique du Chinois Chen Qiufan. Il a gagné le Nébula chinois et le prix Huadi en 2013. Pas mal pour un premier roman.

Silicon Isle, Chine, post-2020. Une version de l'enfer sur Terre. Le lieu est devenu le plus grand centre de retraitement des déchets électroniques de Chine. Dans une atmosphère polluée au-delà de l'imaginable en Occident, vivent et travaillent des hommes et des femmes qui, jour après jour, démontent ordinateurs, téléphones, prothèses cyborgs, pour en extraire non seulement les métaux et plastiques qu'ils contiennent, mais aussi et surtout les éléments rares et indispensables de l'industrie numérique, le lanthane par exemple, ces fameuses « terres rares » dont la Chine détient les plus grandes réserves et sur lesquelles elle imposa des quotas à l'exportation en 2010.

Donc avant l'écriture du roman, quotas supprimés depuis, en 2015.
Le recyclage des e-déchets, qui, lui, est toujours une réalité, est une industrie désastreuse sur le plan environnemental. Les recycleurs, le plus souvent informels, respirent un air toxique, boivent une eau toxique, dorment et cultivent sur une terre toxique, dans l'indifférence de leurs compatriotes comme des Occidentaux qui leur envoient les déchets à traiter. Conséquence inévitable : de très nombreux cas de cancers sans oublier quantité d'autres maladies. En Chine – comme en Afrique d'ailleurs – ceux qui recyclent sont des damnés de la Terre, sans droit ni protection, à l'espérance de vie raccourcie. Le roman le montre.

Contexte du roman :
Les quotas à l'exportation sont toujours en vigueur. Les firmes occidentales craignent de manquer de terres rares si les Chinois ont la main sur le robinet ; il importe donc de sécuriser un approvisionnement. C'est l'enjeu et le moteur de la mission de Scott Brandle à Silicon Isle. Il s'agit d'installer une unité de recyclage aux normes environnementales et sanitaires décentes, et accessoirement de se procurer ces éléments rares comme sous-produits. Pour cela, Brandle – assisté de son interprète, Chen Kaizong, un autochtone parti jeune aux USA avec ses parents – négocie avec le représentant local de l'Etat mais comprend vite qu'il ne peut faire l'impasse sur les potentats locaux. Car Brandle met ses pieds d'Américains pas totalement honnête dans un lieu complexe où tensions institutionnelles et personnelles s’additionnent jusqu'à en faire une cocotte minute prête à exploser. Le lecteur l'y accompagne.

Silicon Isle est une société duale.

D'un côté, le pouvoir : un peu l'Etat chinois, et beaucoup les trois clans ancestraux qui s'y comportent comme des mafias locales. Le clan Luo domine, les deux autres, en retrait, sont les clans Li et Chen.

De l'autre côté, la plèbe : la masse des recycleurs. Immigrés de l'intérieur, dépourvus du moindre droit, ces waste people (à la fois le peuple qui traite les déchets, le peuple-déchet, et les « déchets ») survivent tant bien que mal sous la férule des clans locaux qui tirent tous les bénéfices de leur travail. Méprisés, humiliés, corvéables et maltraitables à merci, les waste people forment un lumpenprolétariat abasourdi par les effets de la domination.

Silicon Isle est aussi, comme le gros de la Chine contemporaine, un lieu où coexistent une modernité sans faille et un respect de la tradition qui peut confiner à la superstition vu d'Occident.

Silicon Isle est encore une restricted-bitrate zone, isolée numériquement par l'Etat chinois en raison de risques viraux importants.

Silicon Isle est enfin le théâtre d'une vengeance en attente et d'une révolution à faire.

Pourquoi lire "The Waste Tide" ?

Dans une littérature de SF chinoise en ascension, "The Waste Tide" est une des premières dystopies traduites ici.
On s'y immerge dans le scandale du recyclage des e-déchets (je ne vois guère d'autre exemple de ce thème ailleurs).
On y aborde la question des terres rares, point aveugle du virage numérique du monde.
On y voit la manière dont les firmes occidentales parviennent à manipuler même de puissants intérêts asiatiques.
On y devine l’arrangement si particulier qui fait coexister une société moderne et des structures mentales anciennes.
On y constate la perte de sens – le désenchantement du monde – que connaît une population chinoise, et singulièrement la génération de l'auteur, de plus en plus prospère et en même temps de plus en plus isolée et malheureuse. Une génération qui réalise dans la douleur que la frénésie productiviste et l'engagement dans la consommation ne peuvent pas remplacer la chaleur de la communauté et le soutien sans faille de la famille.
On y est témoin du déchirement de ces Chinois expatriés qui vivent entre deux cultures.
On y voit le sort abject fait aux immigrés de l'intérieur en Chine, mais aussi ces inégalités de plus en plus intolérables qui sont le fruit des voies de développement choisies depuis 50 ans dans le monde entier (pas seulement là-bas) et qui engendrent une exigence de plus en plus impérieuse de dignité et de reconnaissance, là-bas comme ici ; Aristote, il y 25 siècles, pointait déjà le risque mortel que l'excès d'inégalités fait peser sur le lien social.
Le tout est illustré par une histoire qui progresse de manière satisfaisante et n'est pas dénuée d'intérêt.
Et c'est aussi le premier cyberpunk chinois sérieux qui arrive ici !

Mais ce roman est-il sans défaut ?

La réponse est, hélas, non. Même s'il est intéressant d'un point de vue intellectuel, et si sa construction est très satisfaisante, il souffre de deux défauts au moins qui limitent l'immersion. D'une part, il compte trop de personnages pour avoir un vrai héros et trop peu pour être choral. On est donc dans un entre-deux où on passe de l'un à l'autre sans jamais vraiment accrocher à aucun. D'autre part, et ceci accentue le bémol précédent, il est écrit (ou traduit en anglais) dans un style trop plat et trop longuement descriptif qui donne l’impression de lire le texte d'un bon élève qui respecterait toutes les règles mais n'aurait pas encore développé de style propre.

Alors que faire ? A vous de voir. Moi, je ne regrette pas du tout d'avoir lu ce texte qui m'a ouvert quelques horizons même si je n'ai pas été littéralement captivé.

The Waste Tide,  Chen Qiufan

dimanche 19 mai 2019

Luminary the new Photonik by Brunschwig


Les plus vieux lecteurs de ce blog se souviennent de Photonik. Héros créé par le français Ciro Tota en 1980, son histoire était publiée dans Mustang, une revue des editions Lug où se rêva un temps l'idée de faire du super-héros français.
Thadeus, un bossu martyrisé et fragile, y devenait le super-héros solaire Photonik à cause de l'explosion d'un "luminotron". Accompagné du mentaliste Doc Ziegel et de l'animaliste Tom Pouce, il combattait le mal et l'injustice, comme il se doit.

La revue Mustang disparaitra. Puis, plus tard, la série elle-même - qui avait migré vers les pages de Spidey.

Aujourd'hui, après un an de travail, Luc Brunschwig - qui en était un fan absolu - la reprend, avec la bénédiction de son scénariste original. Et il s'adjoint Stéphane Perger aux pinceaux.

1977. Deux événements simultanés à des centaines de kilomètres de distance, apparemment sans liens.
Dans le Sud des USA, un jeune garçon noir travaillant dans un cirque semble montrer des facultés « surnaturelles » de contrôle des animaux sauvages.
A New-York, une très violente explosion ravage un hôpital. Un jeune homme nu et choqué - et bossu - a miraculeusement survécu au milieu des corps carbonisés. Et, si étrange que cela paraisse, c'est le marchand de glace qui était installé devant l’hôpital - vivant aussi - qui l'aide et il devient vite évident que l'homme en sait bien plus qu'il ne devrait.
De ce double point de départ, Brunschwig déroule sur 116 pages un double fil narratif, entre développement et récit des origines.

On apprend donc, par flashbacks, la vie misérable de Darby, le bossu soufrant et mal aimé. On apprend son espoir jamais éteint de trouver une solution médicale à son problème physique. On voit cet espoir être abusé par les membres d'un projet de recherche militaire secret. Jusqu'au désastre, à ses centaines de morts innocents, à la transformation de Darby. Pour le coup, l'armée a obtenu bien plus qu'elle n'espérait - il faut juste qu'elle arrive à remettre la main sur ce qu'elle a créé. En attendant, pour détourner les soupçons, c'est vers des Black Panthers armés que le gouvernement pointe le regard des médias.

Dans le Sud, Billy, le jeune prodige animalier, manque mourir lors d'une agression raciste qui prend pour prétexte le discours officiel du gouvernement. Il ne doit sa survie qu'à son pouvoir et à la protection des membres du cirque. Il sera bientôt temps de se diriger vers le Nord, pour s'éloigner du Klan, et, accessoirement, rencontrer Darby le bossu solaire.

Avec "Canicule", le tome 1 de Luminary, Brunschwig fait montre encore une fois d'une grande maîtrise narrative. Présent et passé s'entrelacent sans peine, Nord et Sud aussi (même si ici les liens restent encore à tisser). L'histoire est rythmée et palpitante, bien servie par les dessins en couleurs directes de Perger que leur taille et leur luminosité rendent très immersifs.
On retrouve ici les thèmes récurrents de Brunschwig : la corruption et le secret politico-administratif, la chape de plomb militaire, les faux coupables livrés à la vindicte populaire, la souffrance que les aspérités du système impose aux plus faibles, le rejet de la différence, l'innocent qui devient justicier par la force des choses, etc.

On pourrait se dire « encore », car, de fait, thématiquement c'est un « encore », mais c'est une nouvelle histoire, de nouveaux personnages, et Brunschwig sait à merveille créer des personnages et inventer puis raconter des histoires. On y prend donc toujours autant de plaisir à le lire, plaisir accentué si comme lui on lisait chaque mois Photonik dans les revues Lug, il y a quarante ans maintenant (terrifiant !).

Affaire à suivre, évidemment.

Luminary t1, Canicule, Brunschwig, Perger