mardi 18 septembre 2018

Anthologie - Marseille An 3013


"Marseille, An 3013" est une anthologie d'anticipation dont le thème est : Marseille en 3013.

D'une idée lancée presque en l'air par le collectif Marseille 3013 est née une anthologie publiée aux Editions Gaussen dans la Melmac Collection.
Soit 13 nouvelles écrites par 13 auteurs (dont Clémentine Bailly, lauréate d'un concours lycéen sur le thème) qui tentent tous de répondre à la question lancinante : Que sera Marseille en 3013 ?

Dans les textes présentés, il est beaucoup question de bouleversement climatique et de ville submergée, ainsi que des effondrements politique et sociaux qu'engendrent les folies géopolitiques et les errances dues à la catastrophe environnementale.

Globalement noires (à l'exception notable du texte de Clémentine Bailly qui se termine sur une apothéose solidaire), ces nouvelles montrent une ville dans laquelle ils ne fait guère bon vivre (et vivre - disons survivre plutôt), noyée et/ou détruite et/ou fragmentée en tribus rivales, voire qui a été complètement abandonnée et n'est plus visitée que par des archéologues futurs qui cherchent à comprendre l'avant sans en posséder les codes.
Reste la Bonne Mère, totem et icône, protectrice ou castratrice suivant les cas.

Comme toujours dans une antho, se côtoient bon et moins bon.

J'ai bien aimé la courte et touchante L'échange de Samantha Bailly, La tombe Gaussen et sa "xénoarchéologie" marseillaise ironique, Un vestige parmi les autres de Cécile Duquenne et MarsAigues sur cuivre de Georges Foveau qui nous promènent tous deux dans une ville submergée, et, pour d'évidentes raisons, la drôle et lovecraftienne Glissements de temps sur Mars de Jacques Barberi (dans laquelle nage le veau marin Georges) qui doit autant à HPL qu'à Douglas Adams.

Et puis, j'ai été littéralement époustouflé par Cagole d'Azur de Sabrina Calvo.
Pourtant le titre m'a fait penser ohlala ! Les premières lignes, encore ohlala !
Mais ensuite, quel texte !
Un voyage incertain entre futur et présent, aux marges du fantastique et de la SF, une odyssée hallucinée, entre espoir et désespoir, qu'on dirait sous acide et dit sur Marseille des choses capitales qui parleront à tous les Marseillais et auxquelles ne seront pas insensibles, tant les sentiments qu'elles expriment sont universels, ceux qui n'ont pas la chance de l'être.

Marseille, An 3013, Anthologie

samedi 15 septembre 2018

Le roman de Jeanne - Lidia Yuknavitch


Alors "Le roman de Jeanne" est sorti il y a presque un mois et on ne me dit rien (chez Denoël) ?
Achetez ! Lisez ! Vous n'en reviendrez pas. C'était chroniqué là par votre serviteur.

Le roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch

Les cieux pétrifiés - Jemisin encore et encore


Sortie en VF des "Cieux pétrifiés", de N. K. Jemisin, troisième et dernier tome de la trilogie de La Terre fracturée. La version originale était chroniquée là.

On notera que ce cycle est tellement primé (ce tome-ci, après les deux précédents, vient tout juste de remporter le Hugo 2018) que J'ai Lu Nouveaux Millénaires s'en trouve dans l’impossibilité d'avoir un bandeau à jour. On a connu pire malheur.

Les cieux pétrifiés, N. K. Jemisin

jeudi 13 septembre 2018

La cinquième saison, de N. K. Jemisin, Prix Planète-SF 2018


Le 8ème Prix Planète-SF des Blogueurs vient d'être attribué à La cinquième saison, premier tome de la trilogie de la Terre fracturée de N. K. Jemisin.
Un grand bravo à N. K. Jemisin pour une récompense amplement méritée.


La maison en reculant devant aucun sacrifice, ci-dessous le communiqué officiel du Planète-SF.


Le jury PSF a délibéré le lundi 10 septembre. Il a décidé d’attribuer le Prix Planète-SF 2018 à La cinquième saison, de NK Jemisin.

Choisir est de tous les actes l’un des plus douloureux, car choisir c’est renoncer. Renoncer à cette autre chose qu’on voulait pourtant aussi, chasser cette autre chose hors de la lumière de l’intérêt manifesté et la renvoyer dans l’obscurité des potentialités non réalisées.
De ce point de vue, la délibération 2018 a sans doute été la plus douloureuse de toute l’histoire du Prix Planète-SF.

Quatre livres étaient en lice ; quatre livres qui tous, chacun pour une raison différente, méritaient de gagner. Méritaient de gagner, ce qui signifie, d’abord « méritaient de ne pas être éliminés lors de la délibération ».

Mais il ne peut en rester qu’un, et, phase de vote après phase de vote, la shortlist fut réduite par le jury jusqu’à son essence primordiale. A la fin ne restait plus que La cinquième saison, premier tome de la trilogie de La Terre fracturée de N.K. Jemisin.

La cinquième saison, de N. K. Jemisin. Un livre mémorable. Prix Hugo 2016, Prix Sputnik 2016, nominé Nebula et World Fantasy. Un palmarès impressionnant, confirmé par les Hugo 2017 et 2018 obtenus par les tomes 2 et 3 de la trilogie. Trois Hugo consécutifs pour les trois tomes d’une trilogie, c’est une première historique.

Les jurés du Prix Planète-SF auraient pu vouloir se démarquer de la clameur générale. Ils auraient pu considérer que Mme Jemisin avait une notoriété à laquelle ils ne pouvaient plus rien ajouter. Ils auraient pu vouloir se distinguer d’un Hugo que son caractère grand public rend parfois sensible aux emportements du moment.

Mais, Rousseau l’écrivait lui-même il y a deux siècles : « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique…Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les Citoyens « n’avaient » aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences « résulterait » toujours la volonté générale, et la délibération « serait » toujours bonne. »

Elle le fut pour le Hugo 2016. Elle l’a été aussi pour le PSF 2018. La cinquième saison gagne le prix PSF 2018 car c’est un excellent roman. Worldbuilding, construction, personnages, traitement thématique, écriture, rien ne peut être reproché à ce texte, bien au contraire, tout peut y être loué. Cette histoire de cataclysme, de préjudice, de désespoir et de vengeance est un sans faute intégral. Elle mérite à ce titre d’être une fois encore mise à l’honneur, maintenant en France et dans la version traduite par Michelle Charrier.

Bravo à N. K. Jemisin pour ce livre, bravo à Michelle Charrier pour la traduction, et bravo à Nouveaux Millénaires et singulièrement à Thibault Eliroff pour le choix de publier en France ce roman majeur qui entre dans l’Histoire du genre et y restera comme un tournant.

lundi 10 septembre 2018

Kaboul - Moorcock et Hyman - Elégie


"Kaboul". Pas la ville d'Afghanistan. Le recueil de nouvelles de Michael Moorcock, illustré par Miles Hyman et publié dans la collection Denoël Graphic – une collection dirigée par Jean-Luc Fromental, pour un texte traduit par Jean-Luc Fromental, illustré par le dessinateur de l'album Le coup de Prague dont Jean-Luc Fromental fut le scénariste. « Avoir un bon copain, Voilà c'qui y a d'meilleur au monde, Oui, car, un bon copain, C'est plus fidèle qu'une blonde ».

"Kaboul" donc. Six nouvelles de longueurs variées qui racontent la Troisième Guerre Mondiale à travers les yeux d'un espion russe du FSB, Tom Dubrowski. Espion dissimulé sous une couverture d'antiquaire, juif discret dans un monde non dépourvu d'antisémitisme, Dubrowski vit les années noires à venir en spectateur désabusé et plutôt impuissant d'un chaos que plus personne ne contrôle.

"Kaboul", c'est trois parties narratives.

Le début, c'est l'avant conflagration générale. Quand les incidents de frontière commencent à se transformer en frappes tactiques limitées. Quand Tom peut encore vivre une vie d'esthète de haut vol en quête d'infos qui se dérobent à lui, au sein de l'upper/upper class de Londres ou de Rome. Un monde léger et arty, tout en champagne et élégance, comme on en voit dans La mort aux trousses. Un monde aussi, revers de la médaille, qui se paie au prix d'une paranoïa et d'une solitude constantes, qui rappelle fortement l'ambiance étouffante de Raisons d'Etat.

Le gros morceau central, c'est la guerre déclarée. Une guerre mondiale dans laquelle tout se délite. Les alliances, improbables, se font et se défont (jusqu'à une surprenante Russie/USA contre Chine), les blocs – changeant – s'affrontent à coups de drones, de frappes tactiques (encore – qui amènent à se demander si quelque chose survivra, cf. On the Beach), d'armes bactériologiques ou chimiques (plus de traités qui tiennent), de bombardements d'oblitération, de massacres au sol sur les prisonniers comme sur les civils. Sans oublier les viols, pratiqués comme des rites nécessaires. C'est l'horreur de la guerre telle que dite par le colonel Kurtz, portée par des hommes si déshumanisés par le conflit qu'ils ne s'y adonnent presque plus que par habitude (ce qui est peut-être pire que s'ils y mettaient un peu de haine), a fortiori quand les ordres et les communications manquent et que les unités militaires deviennent aussi férales et dépourvues de cap que la bande de mercenaire de Rutger Hauer dans La chair et le sang. On y voit l'horreur, et des scènes de folie incroyables, comme cette dernière charge de cavalerie cosaque droit sur un champignon nucléaire.

La fin, c'est le retour (quoique...) chez lui d'un Tom que les radiations ont rendu gravement malade. Fin de son odyssée. Mais là où Ulysse rentrait victorieux dans une Ithaque préservée, Tom est un anti-héros en bout de course qui vient mettre ses affaires en ordre dans un monde aussi agonisant que lui-même. Cette partie crépusculaire est profondément émouvante, voire déprimante.

Kaboul, c'est aussi trois parties logiques.

D'abord, Moorcock y joue avec les codes des romans d'espionnage de gare. Les hommes y sont durs, machos, insensibles. Ils savent ce que sont et ce que veulent les « femmes ».
Le sexe structure l'ensemble du récit. Sexe donné ou pris. Sexe moyen de pression ou sexe rapport de force. Mais si Tom est un espion, un dur de dur, s'il parle la langue de son stéréotype, il est néanmoins humain, donc affecté par ses relations. Femmes aimées ou « possédées », femmes aimées ou amantes, femmes manipulées ou manipulatrices gravitent sans cesse dans l'orbite de Tom l'espion (qui aimait trop pour son bien) et l'impactent plus qu'il ne veut l'admettre.
PS : Si on ne sait pas dépasser le premier degré, s'abstenir de lire Kaboul.

Ensuite, Moorcock semble livrer avec Tom Dubrowski une nouvelle itération du Champion éternel. Tom, errant de ville en ville et de pays en pays, toujours là où la mort rode, donnant la mort et la voyant donner, rappelle ses illustres prédécesseurs dans l’œuvre de Moorcock. Mais c'est peut-être le plus impuissant de tous ses Champions que présente Moorcok ici. Espion qui ne trouve pas, tueur qui ne tue guère, violeur qui refuse de violer pour tuer ensuite comme par accident, Tom est un fétu de paille au cœur du maelstrom incontrôlable de la guerre de tous contre tous à venir. Comme si le Chaos que servait Elric avait enfin réussi à prendre l'avantage sur le domaine de la Loi. Kaboul, convoitée par tous, au centre des routes de conflits depuis tant de siècles, est alors une Tanelorn tragique dans laquelle, comme Elric, Tom trouve quelques moment de paix auprès d'un femme amie.

Enfin, et sans faire trop de psychocritique à deux balles, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a une forme de testament dans ces textes. Moorcock (né ne 1939) y revient sur des genres un peu passés, y récapitule d'une certaine manière son œuvre, y exprime des craintes que la situation géopolitique actuelle rendent hélas crédibles. Il met dans la bouche de Tom, à la fin, des phrases qui résonnent étrangement : « Le monde regorgeait de mythes destructeurs, de légendes biaisées. Nos mécanismes de survie les plus anciens se désagrégeaient en même temps que nos histoires. Nous n'avions plus de liens fiables avec notre passé. Notre présent se bâtissait à partir d’expériences extrêmes, de fictions et de propagande. J'étais heureux de ne pas avoir à affronter un futur auquel rien ne m'avait préparé. Mes petits-fils apprendraient à négocier avec ce monde nouveau, à condition qu'ils survivent. »
J'étais triste pour Tom, triste pour Moorcok, triste pour moi.

Un bon livre pour tous, un grand livre pour les fans.

Kaboul, Michael Moorcok illutré par Miles Hyman

dimanche 9 septembre 2018

Anatem - Neal Stephenson - Della Rosa


Erasmas est un jeune homme de moins de vingt ans qui vit sur une planète appelée Arbre. Un détail, Erasmas est un 'fraa', une sorte de moine, qui vit dans le très ancien et prestigieux monastère de Saint Edhar depuis qu'enfant il a été 'recouvré' par la confrérie. Sa vie, réglée par la Discipline, le travail intellectuel, et une forme de routine aussi, subit un bouleversement complet lorsque se produit un événement inimaginable qui remet en cause les certitudes acquises, l'équilibre des pouvoirs temporels, et la survie même de l'espèce humaine peut-être.

Là, tu te dis, lecteur – car je connais ta propension à tirer des conclusions hâtives –, que tu es en terrain de fantasy connu et que manque juste une prophétie. Erreur grave. Tu prends l'écume pour la vague.

Pour lever tout doute, plongeons-nous dans le monde d'Erasmas. Arbre est une planète dont la chronologie remonte environ à 7000 ans avec la révélation de Cnoüs. Elle connaît aujourd'hui un calme relatif après quantité de misères et de tribulations dont la principale, il y a presque 4000 ans, porte le nom d'Evénements Horrifiques. Ce cataclysme, jamais vraiment détaillé, fut suivi peu après d'une Reconstruction qui permit la préservation – peu ou prou – du monde et la survie de l'espèce jusqu'à maintenant, en dépit de convulsions explosives récurrentes visant surtout les confréries.

Pour comprendre le monde d'Erasmas, imagine, lecteur, un monde dans lequel vivraient côte à côte et à grande échelle société séculière et société régulière (le Moyen-Age européeen pouvait ressembler à ça). D'un côté, les confréries (j'y reviendrai), de l'autre, le monde (pour parler comme alors).

Dans le monde vivent les séculiers : bourgeois, artisans, et pécos (populace ahurie par les médias et l'entertainment). Le monde est dans l'Histoire. Les nations naissent, s'affrontent, changent, meurent. Les régimes et les gouvernants passent et trépassent. Les idéologies prospèrent et inspirent vies et conflits. Des religions concurrentes structurent une partie de la vie sociale et offrent des Weltanschauung clé en main aux séculiers. Le niveau technique et le capital disponible sont à la fois avancés (on a connu, même si c'est largement interdit maintenant, les manipulations génétiques et les nanomatières, on a des armes sophistiquées, des réseaux informatiques, du matériau nucléaire, et des fusées) et dans un état de délabrement général qui évoque autant le post-apo que les conséquences des guerres ou des exodes environnementaux. On dirait un monde lotek qui vit sur la dépouille d'un monde hitek et qui en fait usage, entre Mad Max et la Compagnie des Glaces.

Au milieu du monde séculier, mais aussi visibles et distinctes que les pépites de chocolat dans les cookies, se trouvent les abbayes.
Ici, imagine, un rêve de Pythagoricien. Imagine un lieu, à l'écart du tumulte extérieur, dans lequel les plus brillants des hommes (et des femmes. Comme l'école de Crotone, les confréries sont mixtes et égalitaires) passent leur vie à chercher la vérité du monde, dans les mathématiques notamment.
Imagine des confréries composées de quatre groupes séparés physiquement, entre eux et du monde : les unétariens entrent en contact (lors de l'aperte) avec les autres groupes et aussi le monde extérieur (pour s'informer, se distraire, « recouvrer » des membres, ou y partir sans retour) une fois par an seulement, les décénariens tous les dix ans, les centénariens tous les cent ans, et les millénariens tous les mille ans. Plus la claustration est longue, plus les spéculations sont profondes ; les millénariens forment l'aristocratie symbolique des confréries.
Imagine que le tout est réglé par une Discipline très stricte qui régit chaque aspect de la vie monastique, et punit les crimes les plus graves d'anathème, une expulsion définitive vers un monde mal connu et en partie hostile.

C'est donc à un érémétisme extra-mondain d'un niveau presque inconnu dans notre propre monde (les Météores peut-être) que se donnent les fraas et soors des communautés. Mais un érémitisme qui, s'il est absolument régulier et professe un dénuement matériel qui rappelle la pratique franciscaine, a ceci de particulier d'être athée ou au moins très largement agnostique. La question de Dieu a été reléguée il y a des siècles dans la métaphysique, et ce sont les vérités mathématiques qu'on cherche, entre création intellectuelle pure et accès au monde platonicien des formes universelles, loin du bruit, de la fureur, des passions, et de la vulgarité court-termiste du monde.

Les confréries ne sont néanmoins pas complètement coupées de l'extérieur. En plus des apertes, elles commercent un peu avec lui, et, de plus, en dépit d'une sorte d'immunité de clergie, elles peuvent être, en cas de besoin, mises à contribution par les pouvoirs séculiers par le biais d'une procédure obligatoire nommée Voco qui consiste à convoquer dans le monde un membre dont on pense qu'il serait utile à la résolution d'une crise mondiale. On ne revient pas d'un Voco, une occurrence triste donc.

C'est ce qui arrive à Erasmas et à ses proches, alors que dans le ciel est apparue une chose largement incompréhensible. Et ceci peu après qu'Orolo – le mentor d'Erasmas – ait subi l'anathème pour avoir observé la dite chose en dépit d'une interdiction claire des tenants de la Discipline. Le petit groupe autour d'Erasmas va devoir sortir, se confronter au monde extérieur, en affronter les risques banaux alors que le ciel apporte peut-être un risque bien plus définitif, et découvrir peu à peu que l'intelligence se trouve aussi au dehors, même si elle a accepté de se laisser distraire de la réflexion pure et de négliger la théorétique pour se contenter de la pratique.

Avec "Anatem", Stephenson offre un vrai roman de Stephenson. A la fois érudit et drôle sur un mode pince-sans-rire. La première centaine de pages (sur presque 1000 quand les deux tomes seront dispos) décrit la règle, le monastère, l'architecture du lieu et sa raison d'être, la fameuse horloge mécanique (car pas d'électronique dans le monastère) qui dit même les millénaire et dont la version nôtre inspira parait-il Stephenson. On peut trouver ça long, mais on ne s'ennuie jamais. On entre dans ce qui constitue toute la vie d'Erasmas et c'est fascinant. Et puis qui suis-je, moi, pour reprocher cent pages à des hommes qui réfléchissent à une question pendant mille ans ? Passé cette longue mise en bouche, vient une aperte, avec son lot d'incidents, puis un premier Voco, suivi de l'anathème d'Orolo, jusqu'au Voco collectif qui sort Erasmas de Saint Edhar pour un long voyage qui met en danger son corps et ses certitudes.

Au fil des plus de 500 pages du tome 1, Stephenson présente son monde au lecteur tout en faisant progresser, en corps et en esprit, Erasmas. Il balaie une sorte de récapitulation de l'histoire de la pensée philosophique. Je ne vais pas donner ici les correspondances que j'ai vues – tu dois faire l'effort, lecteur – et a fortiori celle que je n'ai pas vues, mais on croise le rasoir d'Occam, la controverse des universaux, l'interrogation métaphysique, les poussées schismatiques, le sectarisme, la question de l'agnosticisme, l'opposition fidéistes/théistes, le paradoxe de Fermi, j'en passe et des meilleures. Stephenson fait par là même de ces questions, qui se sont posées sur Arbre comme sur Terre, des invariants de la nature humaine.

Le tout arrive par le biais de dialogues, au fil de l'eau, et il faut accepter de ne pas tout comprendre au début (voire à la fin) et de se laisser porter par la beauté paisible du récit puis par le tumulte qui lui succède lorsque le trouble entre dans la vie d'Erasmas.

On y sera séduit par les descriptions que donne Erasmas de sa vie et de ses interrogations, par sa naïveté de jeune homme cloîtré qui ne comprend pas grand chose à la « vraie vie » (mais qui s'efforce d'apprendre), par la grande aventure sans retour dans laquelle il est projeté quand l'existence même du monde est menacée, par l'inventivité lexicale qui donne à lire une langue qui n'est pas la nôtre mais l'est quand même beaucoup, ainsi que par certaines scènes typiques de l'ironie de Stephenson (l'homme qui se fit connaître avec un livreur de pizzas cyberpunk, sous-titra un roman nanotek « A Young Lady's Illustrated Primer », et propose ici un avatar de Spock parmi les figures archétypiques de la pensée humaine, ou une sorte d’immense combat de kung-fu très Bruce Lee-style).

Avec "Anatem", Neal Stephenson manie l'aisance de celui qui maîtrise assez son sujet pour ne pas devoir le traiter avec révérence. Il livre alors un roman philosophique qui est aussi un page turner. Il n'y en a pas tant que ça, profitez-en !

Anatem, Neal Stephenson

jeudi 6 septembre 2018

Sept anniversaires - Ken Liu in Une Heure-Lumière HS


L'instant pub (mais pas que) :
Pour l'achat de deux volumes de la collection Une Heure-Lumière - du Bélial - vous sera offert un hors-série contenant entre autres la nouvelle inédite en français "Sept anniversaires", de Ken Liu.

A travers sept moments (sept anniversaires) successifs mais non consécutifs, le lecteur suit la vie incroyablement longue de Mia, en parallèle à celle de l'humanité à la conquête d'une sentience autre ainsi que des étoiles.

Il n'y a pas tant de textes courts qui proposent d'assister - même de manière discrète - au passage de l'humain au post-humain, à la prise d'assaut de la galaxie par une sentience artificielle, à la bascule de la géo-ingénierie à l'ingénierie stellaire dans laquelle des systèmes entiers sont transformés pour servir la volonté consciente d'un cerveau aux dimensions proprement colossales.

On est ici - en version courte - dans le pur sense of wonder, quelque part entre le Greg Egan de La cité des permutants ou de Crystal Nights et le Charles Stross (itw ici) d'Accelerando.
On y voit, en stroboscopie, la civilisation humaine intégrer le club très fermé des civilisations post-physiques pour lesquelles l'écosystème n'est plus planétaire mais galactique.

Sept anniversaires, Ken Liu

Void Star en VF - Zachary Mason


Sortie aujourd'hui de l'excellent cyberpunk contemporain "Void Star", de Zachary Mason, chez Hugo et Cie.
Un éditeur nouveau venu dans l'Imaginaire qui, non content de faire un joli coup en achetant ce très bon roman, en a confié la traduction à l’éminent Laurent Queyssi.


Void Star, Zachary Mason

lundi 27 août 2018

Les Attracteurs de Rose Street - Lucius Shepard


Londres, fin XIXème. Samuel Prothero est un jeune aliéniste ambitieux. Sa position est encore mal assurée, mais il espère vivement que les relations qu'il se fait au sein du prestigieux Club des Inventeurs lui assureront carrière, fortune, et ascension sociale.
Quand le controversé Jeffrey Richmond lui propose de réaliser une double analyse très bien payée, Prothero accepte d'aller s'installer dans la maison de l'inventeur, au cœur du quartier déliquescent de Saint Nichol. Là, dans la demeure – un ancien bordel – qui appartint à Christine, la sœur défunte de Richmond, il découvre que la machine à purifier l'air londonien inventée par l'homme attire en fait les fantômes présents dans l'atmosphère et, singulièrement, la malheureuse Christine.

Trouver la vérité sur la mort de Christine, libérer son âme, régler la question des fantômes, autant de tâches imprévues qui tombent sur un Prothero qui ne peut guère compter sur un Richmond de plus en plus lointain, et qui s'amourache par ailleurs de Jane, l'une des deux bonnes de la maison.

Avec "Les Attracteurs de Rose Street", Lucius Shepard plonge dans le Londres brumeux et sordide du XIXème siècle. Quartier mal famé, ancien lupanar, puissants qui vont au bordel pour s'encanailler, stratification sociale forte, poids des conventions, on est un peu ici chez Dorian Gray.

Mais l'essentiel est ailleurs. C'est un texte gothique, ou néogothique pour les puristes, que propose Shepard (Fuck steampunk !). Certes, ici, pas de transport dans un Moyen-Âge fantasmé ni de monastère hanté, mais on trouve dans "Les Attracteurs de Rose Street" de longues phrases descriptives très évocatrices, une centration sur le surnaturel et l'effroi, une tension sexuelle constante cohabitant avec un romantisme plein d'emportements. Et puis, l'ambiance amène à l'esprit quantité de références plus ou moins volontaires. Prothero, invité dans une demeure dans laquelle il s'installe à long terme, rappelle Jonathan Harker dans le château de Dracula. Richmond et sa machine évoquent plus le docteur Frankenstein que les protagonistes du cataclysmique La fin de Londres de Robert Barr, en dépit du rôle que joue le fog londonien dans les deux récits. Les faux-semblants et les sautes d'humeur de Richmond rappellent ceux du Docteur Jekyll. Et surtout, il est impossible de ne pas penser à La chute de la maison Usher en lisant cette histoire de passion et de fureur entre un frère et sa sœur.

Science expérimentale, fantômes, sexe, passion, mort violente et remords, "Les Attracteurs de Rose Street" – traduit par un J.D. Brèque qui fait ici d'une pierre deux coups entre savanturiers et Shepard – est donc un pastiche très réussi de la littérature néogothique qui rend hommage à un genre d'une rare élégance et en fait une sorte de résumé conclusif.

Les Attracteurs de Rose Street, Lucius Shepard

Retour sur Titan - Stephen Baxter


Système solaire. Quatrième millénaire. L'occupation massive du système est devenue possible grâce aux trous de vers géants inventés par le génial Michael Poole avec l'argent de son père Harry. Problème, les deux magnats de l’industrie spatiale ont besoin de rentabiliser le trou de ver de Saturne. Pour cela il faut exploiter Titan, mais la loi est claire, ça ne sera possible que si aucune vie sentiente ne s'y trouve. Il faut donc « prouver », autant que faire se peut, l'absence de sentience sur la satellite de Saturne. Pour ce faire, les Poole père et fils organisent une expédition scientifique clandestine qui embarque entre autres un contrôleur de sentience corrompu et lâche, Jovik Emry, d'autant moins disposé à coopérer de bon cœur qu'il a été enlevé par la petite bande pour leur assurer l'accès à la quasi-réserve que constitue Titan.

Avec "Retour sur Titan", Baxter revient sur un satellite qu'il avait déjà atteint avec son très crédible et très (trop ?) long Titan. Il y joue sur le cycle du méthane local et s’attaque à la question encore non résolue du renouvellement du méthane atmosphérique. Il utilise, dans une optique Hard-SF, les connaissances que nous – misérables terriens – avons accumulé sur l'astre – grâce à la sonde Huygens notamment. Pluies et lacs de méthane, transformation de l'alcane en composés organiques complexes, en y ajoutant le temps long de l'évolution et un peu d’organisation, Baxter postule l'existence d'une vie organisée sur Titan, une vie dont il faut déterminer le degré de sentience.

Pour cela, l'auteur envoie une petite équipe sur place, dans le cadre d'un récit profondément vernien. Qu'on en juge. Quatre personnes – l'une à son corps défendant – descendent vers Titan dans une petite capsule exiguë. Le projet initial est de flotter en ballon autour de la planète pendant deux semaines afin de rassembler des preuves ?!? de l’inexistence de vie sentiente. L'objectif est clair, la réponse doit être négative, ce n'est pas de science qu'il s'agit ici mais de business. Hélas, dès le début de l'aventure, le ballon est touché par des créatures volantes, la capsule s'écrase sur le sol gelé de l'astre, et il faut, pour espérer survivre, se lancer à la poursuite d’étranges « araignées » mécaniques voleuses de métaux en espérant que les secours arrivent avant la fin des réserves.

Voyage en ballon, accident, risque vital, écologie étrangère, descente dans les profondeurs de la Terre (Titan ici) pour une plongée contrainte dont on peut seulement espérer qu’elle sera réversible, tous ces éléments rappellent divers romans du visionnaire nantais. Il en est de même pour les personnages. Le tycoon avide et malhonnête, l'ingénieur génial, le scientifique pur, le « comptable », sont proches d'archétypes verniens, et dans "Retour sur Titan" il y a même un filou débrouillard en la personne de Emry.

Baxter revient donc encore une fois, dans un récit ici clairement contemporain, à ses amours pour la merveilleux scientifique du début du XXème siècle.

"Retour sur Titan", plus réussi qu'Anti-Glace imho, car bien plus tiré par l'exploration et le risque vital, trouve un dynamisme que n'avait pas le pastiche précédent. Et puis, parlant de merveilleux, déambuler sur Titan, y voir les lacs de méthane noirs, les nuages d'hydrocarbures aromatiques, les cryovolcans cracheurs d'eau, d'ammoniac, de méthane, y côtoyer des formes de vie symbiotiques non basées sur la chimie du carbone, quel dépaysement ! Quel plaisir ! De ceux pour lesquels on commence à lire de la SF après s'être envoyé, enfant, tous les livres de vulgarisation sur le système solaire. Baxter n'est certes pas un grand styliste, mais il sait emmener son lecteur par l'imagination en des lieux où, hélas, il ne pourra jamais se rendre en personne.

Retour sur Titan, Stephen Baxter