jeudi 28 mai 2020

Beyond the Dragon's Gate - Yoon Ha Lee


"Beyond the Dragon's Gate" est une nouvelle de Yoon Ha Lee lisible sur le site Tor.

Espace. Futur.
Anna Kim est une chercheuse qui a travaillé longtemps sur les IA avant d'arrêter brutalement après un accident grave.
Citoyenne des Harmonious Stars, elle s'est trouvée convoquée - on pourrait aussi dire kidnappée tant l'invitation fut autoritaire - sur la base spatiale Undying Pyre par le commandant suprême des forces militaires des Stars, qu'on nomme simplement le Marshal.
Des vaisseaux de combat IA - plusieurs et de plus en plus - semblent s'être autodétruits après avoir unilatéralement modifié leur dénomination. Anna doit découvrir quel est le problème et le régler le plus vite possible.

L'intrigue repose sur une histoire de dysphorie (ici on hésite à dire de genre) guère passionnante tant elle est vite résolue et sacrifie aux récurrences actuelles (comme le faisait, mieux du point de vue du récit, l'ironiquement controversée nouvelle I identify myself as an attack helicopter).

Mais sur la forme, le style de Yoon Ha Lee impressionne toujours autant.

Comment il arrive à suggérer en quelques lignes l'angoisse qu'on ressent à vivre dans une dictature militaire.
Comment il la transmet au lecteur au point que, lors de la lecture, chaque déplacement, geste, mot de Marshal inquiète sur ce qu'il implique.
Comment il entrelace les horreurs qu'il laisse supposer avec une élégance et un raffinement qui se devinent aux descriptions et que les noms de lieux ou de moments rendent éclatants : qui d'autre invente pour quelques pages un monde inédit dans lequel se trouvent les Harmonious Stars, Undying Pyre, the Battle of the Upended Grail, the Siege of the Seventh Pagoda, ou Admiral Meng of the Tortoise Ruins ? Pas grand monde.

Beyond the Dragon's Gate, Yoon Ha Lee

Cinq bonnes nouvelles dans Bifrost 98


Dans le Bifrost 98, on trouvera un gros dossier A. E. Van Vogt, un imposant cahier critique de nouveautés, les rubriques habituelles sur la science ou les revues, un édito aussi inquiet que déterminé d'Olivier Girard, et cinq nouvelles de bonne tenue.



Le village enchanté est un récit classique de A. E. Van Vogt. On y voit Bill Jenner, seul survivant du premier vaisseau - crashé - d'exploration de Mars, tenter désespérément de survivre en traversant un désert hostile pour rejoindre une très lointaine étendue d'eau. Alors que ses provisions s’épuisent et qu'il s'achemine hélas vers une issue fatale, Bill tombe sur un village abandonné. Plus que deux ou trois jours d'eau, c'est le temps dont dispose Bill pour trouver comment tirer parti des infrastructures villageoises et espérer sauver sa vie. Un récit très old school, avec une fin digne de Twilight Zone qui répond par la surprise aux inquiétudes instillées chez le lecteur.


Thierry di Rollo, avec Plaine-guerre, et Vandana Singh, avec C'est vous Sannata3159 ?, proposent deux visions, noires comme des puits, du monde à venir. Deux mondes où l'homme est littéralement un loup pour l'homme.
La guerre éternelle de Di Rollo, qui rappelle autant la Grande Guerre que celles de Joe Haldeman ou de 1984, et la cité dystopique post dérèglement climatique de Singh sont deux images d'enfers futurs imaginables, deux images de mondes dans lesquels « There are worse thing than dying » comme le chantaient les Pogues. Petit avantage à Singh qui parvient à créer une vraie empathie pour son héros, Jhingur.
Le monde proposé par Franck Ferric, dans Le dernier verrou de Sveta Koslova n'est guère plus appétissant et on n'a pas plus envie d'y vivre. Montrant l'impact délétère de l'industrialisation, fut-elle numérique, elle rappelle, dans un genre très différent, les conséquences écologiques désastreuses de l'industrialisation à marche forcée qu'impose Saroumane à son domaine et interroge sur la trahison du monde réel qu'implique la fuite vers le virtuel.



Et puis il y a le A la recherche du Slan perdu de Michel Pagel, la meilleure des cinq.
Pastiche-hommage brillantissime, A la recherche du Slan perdu raconte une vraie histoire de Slan, en l'exprimant dans le style unique de l'auteur d'A la recherche du temps perdu, énorme, précieux, et trépidant, comme un fleuve majestueux et paisible qu'agitent de point en point des remous.
On y retrouve de fort belle manière non seulement les inquiétudes de Proust sur le passage du temps que le ton d'un auteur qui exprima mieux personne la culture bourgeoise comme culture de la maitrise de soi.
On remarque dans cette histoire, qui interroge la biographie et les origines du narrateur, une parenté lovecraftienne - en se rappelant que Lovecraft admirait Proust dont il disait que personne n'était capable de l'éclipser au XXè siècle.
Un texte délicieux. Grisant.

L'avis de Feyd Rautha

mercredi 27 mai 2020

Manuscript Tradition - Harry Turtledove


"Manuscript Tradition" est une nouvelle de Harry Turtledove lisible sur le site Tor.

23e siècle. Bibliothèque Beinecke des  livres rares et manuscrits, la bibliothèque universitaire qui conserve le très mystérieux Manuscrit de Voynich, le texte le plus mystérieux du monde, écrit dans une langue inconnue et documentant une flore qui ne l'est pas moins.
Le docteur Feyrouz Hanafusa est la conservatrice du musée. Un poste calme, pour quelqu'un dont la vie, personnelle comme professionnelle, est une routine. Au musée, elle côtoie quotidiennement Tony Loquasto, le concierge, dernier d'une longue lignée de Loquastos, concierges à Beinecke depuis au moins deux siècles.

Au 23e siècle, l'exobiologie est devenue une discipline dominante. On analyse frénétiquement les microbes de Mars et les créatures marines d'Europe, sans compter les traces de vie trouvées par les sondes envoyées vers Tau Ceti ou Epsilon Eridani.
Et voilà qu'aujourd'hui commencent à arriver les images de la sonde d'exploration de TRAPPIST-1, plus précisément de la sixième planète, TRAPPIST-1 f, baptisée Faraday.
Et voilà que ces premières images rappellent furieusement à Fayrouz le Manuscrit de Voynich.
Sueurs froides, vérifications, il semble que le lien entrevu par Fayrouz - puis par d'autres - ne soit pas que le fruit de son imagination.

TRAPPIST-1 f, vue d'artiste


"Manuscript tradition" est un joli texte qui dit le temps long, les merveilles de la sérendipité, le mystère des êtres et celui du sens des choses étranges.
Il dit à quel point la connaissance progresse lentement, et donc l'importance de s'extraire de la frénésie moderne (avec son exigence de réponses immédiates, cf. crise du coronavirus).
Surtout, il pose la question pertinente trop rarement posée qui devrait suivre la preuve de l'existence d'une vie extra-terrestre intelligente : « So What ? »

Manuscript Tradition, Harry Turtledove

mardi 26 mai 2020

Repo Virtual - Corey J. White


ON VA FAIRE BREF.
"Repo Man" est le premier roman cyberpunk de Corey J. White. Premier roman, c'est sûr, cyberpunk, à voir.

Neo Songdo, futur pas si éloigné. JD est un jeune homme qui vit de petits boulots, mécanicien de robots quand il est offline, irl, repo man quand il est online. Il est un jour contacté par son demi-frère Soo-Hyun qui lui propose un contrat de « récupération » – disons un vol – pour 50000 euros ; juste la somme nécessaire pour faire opérer le genou de JD, endommagé à cause de Soo-Hyun lors d'une émeute passée. Aussi, en dépit du caractère illégal de l'opération et de la méfiance que les plans de son frère lui inspirent, JD accepte. Il va voler, pour le compte de Kali – une femme en lutte, entre chef de bande et prêtresse, qui vit dans une sorte de ZAD avec Soo-Hyun et quantité d'autres suivants –, le virus qu’elle dit avoir crée et qui se trouve en possession de Zero Lee, le président fondateur de Zero Corp, la firme la plus riche et la plus puissante du monde.
Sitôt dit, sitôt fait, avec un minimum de préparation et l'aide d'un très jeune hacker recruté par JD, le vol est lancé, dans les appartements même de Zero Lee. Mais JD comprend vite que ce qu'il vient de voler est bien plus qu'un simple virus, sans doute la première IA sentiente. Il refuse donc de la livrer à Kali.
De là tout s'emballe, entre Kali et ses sbires qui veulent récupérer le logiciel, la Zero Corp qui veut la même chose et a embauché une professionnelle – ex-criminelle de guerre – pour ça, et le logiciel lui-même qui se met à développer son propre agenda.

CYBER, "Repo Virtual" l'est – même si certains points techniques semblent zarb'

Début du roman online dans le jeu vidéo de Zero Corp auquel jouent H24 des millions de joueurs et qui a fait sa fortune. On y voit JD accomplir un travail de récupération officiel pour le compte de Zero. On y voit, virtuellement, la puissance de Zero, mégafirme qui dispose de sa propre cryptomonnaie, plus acceptée que les monnaies nationales, fait travailler des milliers de « mineurs », possède légalement la ville de Neo Songdo.
Une ville, bâtie sur des fondations de déchets compactés, où l'indécente richesse côtoie la plus abjecte pauvreté – une ville où le vrai café ou le bacon sont déjà des denrées de luxe, inaccessibles à la plupart.
Une smart city, patrouillée par les chiens robots de la police (comme à Singapour aujourd'hui), dont chaque caméra et senseur informe en temps réel les serveurs de Zero Corp.
Une ville dont on ne voit jamais la vérité, cachée qu’elle est derrière des couches de réalité augmentée que tout le monde a – via des lentilles – dans les yeux en permanence (on ajoute des pubs ou des messages d'alerte, on projette la guerre spatiale du jeu vidéo dans les cieux, on supprime les homeless de la vision, etc.).
On y survit en faisant la petite main pour suppléer aux limites des algorithmes ou en réparant les robots ; on y est – sauf pour l'upper class – les supplétifs des agents numériques.
Aussi on y combat (avec des armes imprimées 3D quand on n'a pas mieux), parfois on y meurt.

Mais PUNK...!?!

"Repo Virtual" est un roman « gentil ». Dont les personnages principaux sont « gentils » ou, touchés par la grâce, le deviennent.
JD n'est pas le Case de Neuromancien. C'est plutôt un brave garçon qui réussit de manière invraisemblable un vol très sensible. Il n'aime pas la violence, regrette celle de Soo-Hyun et encore plus celle de ses partenaires. Il fait sa passe en essayant de ne pas blesser ni tuer. Puis, il découvre vite que le « virus » est sans doute une IA qui a conscience d'elle-même.
L'IA, elle, est comme un bébé, curieuse et amicale. Elle veut aider JD et ses amis (on dirait un titre de dessin animé). Mais surtout JD et ses potes ne veulent pas donner l'IA (Mirae) à ceux qui la veulent – et qui les menacent d'atrocités – car ils pensent qu'un « être » sentient devrait être libre de vivre sa vie.
La petite bande est aidée par Enda, la pro lancée à leurs trousses, qui décide de se joindre à eux pour les aider, ce qui lui fait perdre 1 million d'euros et surtout l'effacement de son passé sulfureux. Mais elle aussi est devenue gentille.
D’ailleurs, quand Soo-Hyun, qui était littéralement hypnotisé par Kali, comprend qu'elle est vraiment méchante, il redevient gentil et rejoint son frère.
A la fin, tous les méchants sont bien punis.
Avec le minimum de dégâts humains possibles (sauf quand Enda tire – n'oubliez pas, cette gentille est une ancienne méchante qui sait tuer).
Sans trop de vraies difficultés.
En culminant dans deux opérations, une pour Zero et une pour Kali, qui semblent aussi triviales l'une que l'autre – comme la toute première chez Zero Lee – et donnent une nouvelle occasion à Enda de prouver à quel point elle est devenue gentille (même si, au final, son sacrifice lui coûte assez peu).
Et se terminant par un épilogue tout mignonnet qui montre qu'un bienfait n'est jamais perdu.
Ne manquent que deux, trois banalités bien senties sur le capitalisme. En fait, non, elles ne manquent pas, elles sont là.

Appelons ça CYBERSOLARPUNK, ou mieux, CYBERNEWROMANTICS.

Si on n'est pas une bête sauvage comme moi, on peut apprécier ce roman qui n'a pas de gros défaut même s'il n'a guère de grande qualité. En plus, y'a de la diversité à qui mieux mieux, que demande le peuple ?
Deux point réussis quand même : les descriptions détaillées de la ville, et la dépiction, en deux ou trois pages de discours très réussies, de Kali en gourou hypnotique, quelque part entre Jésus prêchant sur la montagne, Jim Jones, et Alain Damasio.

Repo Virtual, Corey J. White

lundi 25 mai 2020

Sept Redditions - Ada Palmer VF


Je le réécris maintenant qu'il sort enfin en VF, au Bélial.
Si vous avez lu le tome 1, foncez ! Toutes les réponses sont dedans.
Sinon, achetez le tome 1, lisez-le, puis répétez l'opération avec ce tome 2.

Sept Redditions, Ada Palmer

samedi 23 mai 2020

La couleur tombée du ciel - Gou Tanabe d'après Lovecraft


"La couleur tombée du ciel", troisième adaptation de Lovecraft par Gou Tanabe, après Dans l’abime du temps et Les montagnes hallucinées.

On retrouve encore une fois une très belle édition sous forme de carnet simili cuir à un prix très abordable pour cette version BD d’une nouvelle publiée en 1927 dans Amazing Stories.

Arkham, 1927. Un jeune géomètre bostonien est envoyé dans les montagnes boisées proches d’Arkham pour effectuer les mesures préliminaires en vue de la réalisation d’un nouveau réservoir d’eau pour la ville de Boston. Les zones reculées qu'il arpente sont, certes, qualifiées de maudites par les locaux qui les évitent, mais ce ne sont rien d'autre que des racontars de paysans arriérés balayés d’un revers de la main.

Mais dès qu’il s’enfonce vraiment au cœur de la nature sauvage qui borde Arkham, le jeune homme comprend mieux en quoi son caractère reculé, comme intouché, put impressionner des esprits simples et faire naitre ces légendes. A fortiori lorsqu’il tombe sur la « lande foudroyée », une zone vide de toute vie, recouverte d’une sorte de poussière grisâtre, sur laquelle seul un vieux puits endommagé témoigne d’une occupation humaine passée et comme oblitérée.
C’est en conversant avec le vieux – et supposé dingo – Ammi Pierce qu’il apprend quels événements tragiques furent à l’origine de la « lande foudroyée » :
Qu’auprès du puits se dressait la ferme de Gardner.
Qu’un météore particulièrement étrange tomba juste à côté du puits.
Qu’il irradiait intérieurement d’une couleur inconnue (The colour, which resembled some of the bands in the meteor's strange spectrum, was almost impossible to describe; and it was only by analogy that they called it colour at all…strange colours that could not be put into any words).
Qu’après la disparition de l’objet même, plantes et animaux commencèrent à muter alors que la folie, progressivement, s’abattait sur les Gardner.

"La couleur tombée du ciel" est une nouvelle très réussie de HP Lovecraft, aussi impitoyable qu’inexorable dans son mécanisme de déliquescence. Très écrite dans le style particulier de l’auteur, elle décrit en détail les environs sauvages d’Arkham, les végétaux mutés (dont elle donne explicitement les noms ce qui permet de les visualiser), la lente métamorphose de la nature entourant la ferme, la dégradation insidieuse de la santé de ses habitants, et instille peu à peu une atmosphère d’étrangeté radicale qui donne l’impression que la malveillance même de l’espace est venue sur Terre s’en prendre à ceux qui ignoraient jusqu’à son existence et ne disposaient d’aucunes des ressources qui auraient permis de la combattre ; les espaces infinis de Pascal ne nous protègent plus si ce qu’ils abritent peut venir jusqu’à nous.
Elle provoque donc effroi et compassion dans l’esprit du lecteur.

Force est de constater que ce n’est pas le cas de l’adaptation de Gou Tanabe.

Alors que l’auteur japonais parvenait à rendre la majesté glacée de l’Antarctique et de la cité cyclopéenne qu’elle abrite, là où il faisait voyager le lecteur dans le monde non humain des abimes du temps, ici il ne parvient pas à rendre de manière dynamique la faune et la flore et livre donc des cases aussi statiques qu’embrouillées. Certaines sont si peu claires que ce n’est qu’après, à l’occasion d’une ligne de dialogue, qu’on comprend vraiment ce que le dessin aurait dû suffire à exprimer.

De plus, la nouvelle insiste sur l’écart d’éducation qui existe entre les locaux et les citadins, cause du scepticisme à l’égard de cette affaire. Elle l’exprime hors dialogue, elle y revient dans les très rares passages dialogués où Pierce s’exprime (Exemple : Dun't go out thar," he whispered. "They's more to this nor what we know. Nahum said somethin' lived in the well that sucks your life out. He said it must be some'at growed from a round ball like one we all seen in the meteor stone that fell a year ago June. Sucks an' burns, he said, an' is jest a cloud of colour like that light out thar now, that ye can hardly see an' can't tell what it is. Nahum thought it feeds on everything livin' an' gits stronger all the time. He said he seen it this last week. It must be somethin' from away off in the sky like the men from the college last year says the meteor stone was. The way it's made an' the way it works ain't like no way o' God's world. It's some'at from beyond.").
Ce ton n’est pas repris dans la BD et une dimension est alors perdue.

Enfin, et c’est clairement le plus important, tout tourne ici autour d’une étrange couleur, et l’album est en NB. Tous les efforts de Tanabe pour rendre visible la couleur tombée du ciel se heurtent à l’impossibilité créée par ce choix même.

A l’arrivée il y a une histoire qu’on découvre si on ne la connaissait pas, dans laquelle on se replonge si on la connaissait, mais qui, dans un cas comme dans l’autre, ne parvient pas à susciter l’émotion intense qu’on éprouve à la lecture de la nouvelle.

La couleur tombée du ciel, Gou Tanabe d’après Lovecraft 

 L'avis de Feyd Rautha

mardi 19 mai 2020

Prosper's Demon - K. J. Parker


Juste un petit mot pour signaler une novella récente de K. J. Parker, "Prosper’s Demon".

Dans une Europe Renaissance imaginaire vit un jeune exorciste anonyme.
Membre d’une hiérarchie ecclésiastique quelconque qui n’est pas d’une église connue de nous, le jeune homme – qui est le narrateur – n’a pas « appris » à exorciser. C’est un « don » – il doute que le mot soit le bon –, un pouvoir qu’il avait, comme un tout petit nombre de ses frères humains, dès avant sa naissance, qui lui permit de chasser de son corps fœtal le démon qui tentait de le posséder dans le ventre même de sa mère.
S’ensuivit une enfance et une jeunesse durant lesquelles il appris à mieux contrôler ses pouvoirs.

L’exorciste « voit » les démons cachés dans les humains qu’ils possèdent, il peut converser mentalement avec eux, il a surtout le pouvoir de les expulser de leur involontaire hôte humain, manu militari s’il le faut. Et c’est là que le bât blesse parfois. Car si le démon résiste, l’expulsion sera très douloureuse pour lui, mais elle causera à l’hôte des dommages d’autant plus grands que la résistance est déterminée et la possession ancienne. Des dommages visibles et pouvant aller jusqu’à la mort, signes d’une inélégance de l’exorciste et sources de problèmes potentiels avec les autorités ou les proches de l’hôte martyrisé. La narrateur en sait quelque chose, qui a dû plusieurs fois déjà fuir un entourage devenu hostile.

Mais, comme tous ses semblables, il ne recule jamais devant son devoir – qui est presque une compulsion – et obéit toujours à l’une des seules règles impératives de son ordre : « Quoique propose le démon on ne négocie pas ».

Mais voilà que son démon familier, celui qu’il a croisé chassé et recroisé durant toute sa vie depuis qu’il l’expulsa de son propre corps fœtal, a pris possession du fils à naitre du Grand Duc d’Essen.
Comment chasser le parasite sans tuer le bébé et donc sans risquer de se retrouver sur le gibet du Grand Duc ? C’est le problème auquel le narrateur devra trouver une solution.

Il lui faudra d’abord pour cela entrer dans les bonnes grâces de Prosper of Schanz, suivant, tuteur, et confident de la Grande Duchesse. Décidé à faire du jeune duc à naitre le meilleur des rois philosophes, l’homme est un genre de Léonard de Vinci, génial, dilettante, et parfaitement mégalomane, dont il faudra gagner la confiance avant de l’aider à réaliser son rêve de créer une œuvre inoubliable. Pas une mince affaire.

Avec son personnage d’exorciste aussi fort en gueule que dénué de scrupules, Parker offre au lecteur un texte dynamique et amusant qui rappelle la gouille goguenarde de Rutger Hauer dans La chair et la sang.
Exorciste au don surnaturel, personnage aussi habituellement irresponsable que régulièrement torturé par la responsabilité qu’implique son pouvoir, il combat des démons sans dieux qui n’ont guère à voir avec la tradition catholique ou musulmane mais plutôt avec les parasites extra-dimensionnels du Outcast de Kirkman. Comme dans le comic, il dispose aussi d’un don de naissance, et chasse les démons de la même façon, grâce à son pouvoir psychique et sans aucun falbala rituel.
Confronté au fantasque, prétentieux, et somme toute amusant Prosper of Schanz, il déroule un stratagème complexe qui doit, si tout tourne bien, lui permettre de remplir sa mission.

Avec cette novella, Parker propose un divertissement plaisant et rythmé qui se lit vite et amuse régulièrement.
Il réussit de manière plutôt habile à détourner l’attention du lecteur, notamment en proposant une narration déstructurée sur le plan chronologique – qui oblige à se concentrer au début pour comprendre qui parle et de quand– ; et tout au long du récit, le détournement d’attention est suffisamment soutenu pour dissimuler le plan que le narrateur a ourdi.
Il développe deux personnages dont les excès même font qu’on s’y attache vite.
Il livre ainsi un texte agréable dont le héros infréquentable tient autant de l’Inglorious Basterd que d’Indiana Jones, confronté à un enjeu qui n’a guère à envier à la quête pour l’Arche d’Alliance.

Prosper’s Demon, K. J. Parker

lundi 18 mai 2020

Le Mahabharata - Carrière - Michaud


Le Mahabharata est l'un des grands textes sacrés de l'Inde. Composé en sanskrit, c'est un poème de 250000 vers environ, répartis en 81936 strophes (shlokas), le plus long texte poétique jamais écrit, quinze fois plus long que l’Iliade par exemple. Il aurait été organisé, en plusieurs versions et corrections successives sur un temps assez long, autour du 4è siècle avant JC, même si on lui connaît des modifications postérieures au moins jusqu'au 3è ou 4è siècle après JC.

En 1985, Jean-Claude Carrière allège le récit, lui ajoute quelques transitions, et s'efforce de le rendre plus accessible à un public non initié. C'est cette version que Peter Brook met en scène pour une pièce-fleuve – et triomphale – au festival d'Avignon. Quelques années plus tard, Jean-Claude Carrière y revient et publie son Mahabharata romancé en 1996.
Troisième retour au texte sacré avec cette adaptation BD de 450 pages mise en images par Jean-Marie Michaud.

Je ne vais pas tenter ici de résumer le Mahabharata, quelque version que ce soit. Ce serait présomptueux. Je ne vais pas non plus faire mine de juger la qualité de l'adaptation d'un texte que je connais peu.
Je vais seulement dire que c'est une fresque épique grandiose qui se dévore littéralement dans sa version BD. Et tenter de t'offrir quelques coups d’œil, lecteur, qui te donneront, j'espère, envie de t'y plonger tout entier.

Le Mahabharata est rédigé ici, comme l'affirme la légende, par le dieu Ganesh sous la dictée du vieux sage Vyasa. Le sage parle à un enfant humain et lui explique l'histoire de sa race, une race qui aurait pu s'éteindre tant fut dévastatrice la guerre fratricide entre les cinq frères Pandava, fils du roi Pandu, et les 100 frères Kaurava, fils du roi Dhritarashtra, leurs cousins.

Dans cette histoire, qui s'achève avec le début du Kali Yuga, l'age sombre dans lequel nous vivons, non depuis l'élection de Donald Trump mais bien depuis 5000 ans, s'affrontent des hommes saisis par leurs passions, sous le regard et avec l'intervention fréquente des dieux ou des monstres.

Tu verras, dans le Mahabharata, les animaux parler aux hommes et les hommes les comprendre. Tu verras les dieux intervenir dans les affaires humaines, conseillant, combattant ou engendrant. Tu verras des malédictions prononcées qui se réalisent toujours et des promesses qui engagent magiquement ceux qui les prononcent.

Tu verras la colère et la vengeance, tu verras l'orgueil et la haine, tu verras une immense noblesse côtoyer d’immenses vilenies. Tu verras la bêtise parfois, mais aussi l'amour, la douleur, l'héroïsme, le courage.

Tu verras, comme dans toute grand fresque épique, l’enchaînement des torts réels ou perçus qui entraînent, par le jeu du devoir, de l'honneur, et de la vengeance, les passions toujours plus haut jusqu'à l'avalanche de la conflagration.

Tu verras Krishna, avatar de Vishnou, prôner le dharma – la voie droite – mais amener la fin de la  guerre en s'en détournant, sauvant ainsi l’humanité à venir.

Tu verras le roi Yudhishthira, aîné des Pandava, inconséquent joueur qui perdit tout aux dés mais est de ces rois qui sont les meilleurs car ils ne désirent pas le pouvoir.

Tu verras le roi Duryodhana, aîné des Kaurava, plein de crainte et de rage, qui ne négocie pas, n'accepte aucun accommodement, et préfère l'anéantissement à la paix.

Tu verras la colère froide et la détermination de Draupadi, reine et femme des cinq frères Pandava, assoiffée de vengeance, humiliée par les Kaurava qui tentèrent de la déshabiller en pleine cour et dont la pudeur ne fut sauvée que par l'intervention de Krishna qui conjura des voiles sans fin pour soustraire son corps à la vue des spectateurs qui la raillaient.

Tu verras Arjuna, le héros, le meilleur des combattants, détenteur des armes divines qui peuvent annihiler la terre.

Tu verras une guerre sans égale par son ampleur, ses manœuvres militaires, ses tactiques et ses rebondissements.
Tu verras des aristies, des traîtrises, de la fureur, du sang, des tripes, et des larmes en fleuves pleins. Tu verras 18 millions de morts sur le champ de bataille et la haine qui continue de sévir alors même que les combats ont cessé et que la guerre est finie. Tu verras l'horreur qui entraînera les âges dans le Kali Yuga.

En fait, ce que tu verras, c'est un choc de titans, c'est l'Iliade en mieux – imho.
Hommes et dieux trop liés, dieux trop puissants au milieu d'hommes à la vie trop courte et au sang trop chaud.
Rois et héros mus par leurs destins respectif, leurs ambitions, leur orgueil mal placé, leurs griefs jamais apaisés – tant pis si meurent et meurent encore les hommes de troupe et les suivants.

Et pour commencer, tu verras ce – long – début qui met la tragédie en branle et dont je t'offre ici quelques rapides traits :

Tu verras, lecteur, comment un roi eut un fils d'une déesse, et comment il épousa ensuite une femme qui lui donna un autre fils.
Comment ce mariage ne fut possible qu'après la promesse du prince aîné de ne jamais connaître aucune femme. Comment ce faisant il devint immortel, ne pouvant mourir que lorsqu'il le désirerait.
Comment le plus jeune prince eut trois promises dont l'une fut, crut-elle, bafouée et promit de se venger.
Comment les deux princesses durent copuler avec le vieux sage Vyasa, demi-frère du roi défunt, car le jeune prince passa avant d'avoir pu engendrer descendance
Comment elles donnèrent naissance à Pandu, le pale, et Dhritarashtra, l'aveugle, deux futurs rois marqués à vie par les conditions de leur conception.
Comment Pandu lui-même eut cinq fils – les Pandava, des enfants divins – sans jamais toucher ses épouses. Comment il mourut de céder à son désir pour Madri sa seconde épouse, qui, de remords, pratiqua la sati.
Comment Dhritarashtra se maria avec Gandhari qui banda ses yeux pour toujours afin d'être pareille à son mari. Comment elle eut cent fils – les Kaurava – à la naissance magique.
Comment ces deux lignées devinrent très vite rivales.
Comment il y eut, dès le début, un fils caché qui reviendra et combattra dans la guerre jusqu'à en être l'un des plus redoutables héros.

Voilà, lecteur, je ne peux faire plus. J'ajoute juste que le dessin est très beau, poétique et grandiose suivant les cas, toujours adapté au moment du récit. Il faut bien que tu travailles un peu maintenant, que tu lises cette fresque sans être effrayé par son volume ; il fallait bien 450 pages pour raconter comment la destruction de l'humanité fut évitée de justesse.
Sois assuré que tu ne le regretteras pas.

Le Mahabharata, Carrière et Michaud

Images de la fin du monde - Christophe Siebert POSTCONF


REPUBLICATION DE CHRONIQUE POUR UN LIVRE IMPACTÉ PAR LE CONFINEMENT

« Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. » écrivait Cioran dans Syllogismes de l'amertume.
C'est à un voyage halluciné dans une monde où les rossignols roteraient que Christophe Siébert, lauréat du Prix Sade 2019 pour Métaphysique de la viande, te convie, lecteur.

Alors embarque, lecteur, si tu en as le courage.
Embarque avec moi, qui jouerai ici le rôle de l'échanson. Direction l'univers poétique noir, très graphique, profondément mortifère et résolument NSFW de Siébert, jusqu'à la ville post-soviétique (ce qui est parfois – et singulièrement ici – synonyme de post-apocalyptique) de Mertvecgorod autour des années 2020.
Cette Chiba russe mille fois pire que l'originale, cette mégalopole de 7 millions d'habitants entre Ukraine et Russie dans laquelle je t’entraîne est la seule ville notable de la République Indépendante de Mertvecgorod, une oligarchie présidentielle quasi-mafieuse créée en 1994, après l'effondrement de l'URSS et deux ans de guerre civile :

  • une ville – pour ton information – dont le nom signifie étymologiquement La cité des cadavres et qui fut construite face aux ruines de Zam-e Daeva, la terre des esprits mauvais.
  • une ville que Staline transforma en 1935 en goulag et ville-décharge, et à laquelle il affecta des centaines de milliers de déportés pour traiter tous les déchets de l'URSS
  • une ville qui, aujourd'hui, n'étant plus ville secrète, s'est spécialisée dans le traitement des déchets de toute l'Europe, et concentre dans sa « Zona » usines de traitements des déchets, décharges légales, et décharges sauvages
  • une ville où la sécurité est privée, sous-traités à des drones télécommandés plus ou moins actifs selon les quartiers
  • une ville qui raconte une fois encore le dilemme déchirant d'Elitza Gueorguieva entre socialisme réel  misérable et libéralisme mafieux inégalitaire


Mertvecgorod est donc une ville qu'en Inde on dirait Intouchable du fait de son activité même, une ville qui, en Europe, pourrait être Rybnik.
Une ville gouvernée par des oligarques sans scrupules qui encouragent ou laissent prospérer les activités d'exportation plus délétères les unes que les autres dont ils perçoivent, directement ou non, les revenus. Aux déchets, traités à la « va comme j'te pousse » sans considération aucune pour la pollution associée qui empuantit eau et air et affecte les organismes au point que l'air irrespirable – sauf dans la quartier luxueux de Ul'tramarin où il est traité (mal) – vaut à la ville le triste privilège d'être la plus cancérogène du monde, tu peux ajouter le trafic d'organes, et une industrie florissante du porno plus ou moins extrême. A côté, non lié au commerce international, presque locavore, trafics de drogue et prostitution offrent deux débouchés aux revenus des autochtones quand les dépenses d'alimentation ou de vodka des travailleurs ne suffisent pas à faire boucler le circuit économique.

Mertvecgorod est le personnage principal du fix-up de Christophe Sieber. C'est elle que tu arpenteras en tous sens. Elle qui contient en son sein la Zona, la plus grande décharge à ciel ouvert du monde. Elle qui est laide, délabrée, puante, polluée jusqu'à l'outrage. Elle qui dévore ses enfants sans la moindre pitié.
Sur elle, en elle, sur son tégument et dans ses entrailles, tu découvriras sa population, ceux qui y vivent comme des parasites survivant sur un méta-organisme – à moins que l'organisme ne soit, de fait, le parasite.

La plupart sont des victimes. Les plus juvéniles ou à la dérive mourront jeunes, d'une mauvaise rencontre ou d'une overdose. Les plus intégrés (autrement dit les travailleurs pauvres), un peu plus tard, d'alcoolisme ou de cancer – sans oublier la toujours possible mauvaise rencontre.
Quelques-uns, oligarques ou mafieux, profitent de ce que la ville offre, vivent en commensaux avec l'organisme qu'ils ont contribué à façonner, l'utilisent pour sucer le sang des autres : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage. », écrivait Marx. La ville est leur capital.
Peu nombreux, enfin, sont ceux qui tentent de résister, de façon toujours imparfaite, et se lancent dans des combats voués à l'échec qui n'ont même pas l'excuse d'être beaux.

Le recueil (premier d'une série à venir) est constitué de 21 nouvelles courtes, indépendantes mais souvent liées plus ou moins lâchement aux autres, de l'entrée Wikipédia de la RIM, d'une liste de faits-divers récents, et d'un glossaire. On ne va pas donc lister chaque texte, juste pointer les saillants, en se rappelant qu'ici bien plus que dans la France de Camille Peugny le destin est déjà fait au berceau.

Tu croiseras et recroiseras, lecteur, un contestataire illuminé, terroriste et gourou, dont la description (hasard du calendrier) n'est pas sans évoquer l'inénarrable Piotr Pavlenski.
Énorme attentat, effet imprévu, destructions inattendues, tout se termine auprès du Sultan des Démons (l'un des deux seuls éléments fantastiques du recueil), parfaitement à sa place tant la ville est un chaos primordial qui préfigure l'effondrement et ses habitants des flûtistes déments qui dansent comme au cirque.

Tu désespéreras à voir le nihilisme meurtrier absolu du (des) groupes(s) de jeunes qui se nomment eux-mêmes fort justement « La danse de mort ».

Tu enrageras avec les contestataires situationnistes qui constatent que le Spectacle récupère leurs protestations-happenings, comme il l'avait fait, entre autres, pour les Sex Pistols. Tu les verras alors tourner le dos à l'intervention et se lancer dans l'action directe, mais, « les Situs de Mertvecgorod, combien de divisions ? »  Poser la question c'est y répondre.

Tu verras les couples lamentables, tu verras les fugues loin de parents forcément décevants, tu verras les fugueurs, tu verras ceux – rares – qui parviennent à fuir la ville et tu pleureras sur les 99,99% qui ne peuvent pas – manque de perspective, manque de ressources.

Tu verras les pilotes de drone, minuscules « criminels de bureau », qui tuent vite et de loin, de leur salon parfois, entre la poire et le formage.

Tu vérifieras que, quand on n'a que son corps comme capital et qu'on ne veut pas finir sur le marché des organes, les services sexuels ou les combats clandestins sont les seuls moyens de gagner de quoi améliorer un piètre ordinaire. Ce que tous savent. Tous savent aussi qu'on n'en sort pas toujours vivant.

Tu verras le cynisme et le mépris des oligarques qui, non content d'exploiter, tuent pour le plaisir, juste parce qu'ils peuvent. Tu verras que ce cynisme prédateur n'est pas leur exclusivité.

Tu hurleras de rage au spectacle d'une misère dont on ne peut pas sortir, avec une histoire bouleversante de lit de luxe qui rappelle le Evicted de Matthew Desmond.

Tu compteras les féminicides insensés dans un décompte sans fin qui évoque La ville qui n'aimait pas les femmes de Thomas Day.

Tu sortiras lessivé, broyé, scarifié par ta lecture. Haletant, pantelant, vivant enfin.


Alors, lecteur, si tu es de ces petites choses fragiles qui n'ont pas supporté L'effroyable affaire des souffreuses, la nouvelle de Raphael Eymery dans le recueil d'Adorée Floupette – qui est la plus décadentiste et sans conteste la meilleure des quatre –, si tu ne crois pas que c'est lorsque l'art parle de Charogne, de Trou du cul, ou d'Ivoire et d’Ivresse, et non de téléphones mobiles, qu'il est le plus art c'est à dire le plus éloigné du monde, et que c'est dans le Boudoir – en transgressant la répression sexuelle pour reprendre possession de son corps – qu'on fait la meilleure politique, alors passe ton chemin, cette lecture te sera pénible.

Si, en revanche, tu recherches les atmosphères décrépites à la Eraserhead, les moiteurs d'Exotica, les extrémismes de Gaspar Noé, ou les fulgurances de Blue Velvet, alors tu as frappé à la bonne porte, tu peux prendre ton billet pour la fascinante – comme l'est une veuve noire –  Mertvecgorod. Tu seras assis à côté de Siébert en lisant ses Images de la fin du monde. Et je ne serai pas loin.

Images de la fin du monde, Christophe Siébert

Pour aider les bibliothécaires à référencer le livre, voici une liste de tag donnée par Siébert lui-même en interview de ses obsessions abordées dans le recueil :
violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.
(Ne me remerciez pas).

dimanche 17 mai 2020

The Flock of Ba-Hui - Oobmab


En dépit de l’opprobre dont son nom est chargé en Occident, l’œuvre de HP Lovecraft ne cesse d'être déclinée sous toutes les formes imaginables depuis quelques années, au point même de provoquer l'agacement des aficionados de la première (ou deuxième) heure. Les adaptations sur différents supports des histoires du maître de Providence côtoient les nouveaux récits qui approfondissent la connaissance du mythe en repoussant toujours plus loin les frontières de ce que nous, pauvres humains, en connaissons – sans oublier, malheureusement aussi parfois, les peluches.

Voici qu'arrive de Chine un premier recueil de fanfic chinois traduit en anglais.
Depuis quelques années en effet, de nombreux auteurs, pour la plupart amateurs, écrivent et livrent au jugement collectif des textes d'horreur weird ou gothique, deux genres dont la littérature chinoise est très longtemps restée à l'écart. Lovecraft n'est pas en reste de cet engouement littéraire pour des formes originales ; c'est sur le site https://trow.cc que se trouvent un grand nombre d'auteurs lovecraftiens qui réinterprètent le mythe dans un cadre chinois.

C'est sur https://trow.cc qu'un dénommé Akira a trouvé un récit intitulé The Flock of Ba-Hui, pur hommage lovecraftien écrit par un auteur qui se présente sous le pseudo de Oobmab, bamboo à l'envers.
Captivé par le texte, Akira décida de le traduire, mais en dépit de ses efforts et de son enthousiasme la tâche se révéla trop ardue pour lui. Quelques années plus tard un autre traducteur amateur, Arthur Meursault, le rejoignit et, à deux, ils terminèrent non seulement la traduction de The Flock of Ba-Hui mais aussi de trois autres nouvelles du même auteur.
Ils proposent aujourd'hui les quatre nouvelles dans un recueil intitulé de manière évidente "The Flock of Ba-Hui", un ouvrage qui contient les textes traduits d'Oobmab reliés entre eux par un texte original des traducteurs qui donne une unité à l'ensemble et met en scène un personnage de la mythologie lovecraftienne absent des textes d'Oobmab.

Le voyage en lovecraftie chinoise commence donc, après deux préfaces, par une introduction dans laquelle un personnage mystérieux enjoint les quatre personnes – le Chercheur, le Rêveur, l'Historien, et l'Anthropologue – qu'il a réunies dans une ferme abandonnée aux pieds de l'Himalaya à raconter l'histoire de leur rencontre avec le mythe et singulièrement avec l'artefact particulier auquel chacun d'entre eux a été confronté à cette occasion. Celui qu'il nomme le Chercheur commence à parler. Il raconte The Flock of Ba-Hui, puis nouvel intermède dans la ferme jusqu'au deuxième récit, Nadir, suivi d'un intermède et de Black Taisui, et enfin, après encore un dernier intermède, de The Ancient Tower. L'ouvrage se termine par un ultime retour dans la ferme abandonnée en guise de conclusion où se révélera l'identité du maître de cérémonie.

The Flock of Ba-Hui raconte la découverte d'une civilisation pré-humaine, dont on apprend avec le narrateur l'origine, les rites, les secrets, jusqu'à des révélations qui conduisirent celui qui parle au bord de la folie. On pense ici très fortement aux Montagnes Hallucinées.

Nadir est une jolie histoire située dans les Contrées du rêve. Récit de l'obsession d'un homme pour une tour mystérieuse qui semble monter jusqu'aux nuages, l'histoire boucle sur elle-même avec une certaine élégance. On y croise sans doute Azatoth.

Black Taisui est peut-être la plus intrigante et inquiétante. Il y est question de secte très ancienne, de vieux secrets de famille, de quête de l'immortalité et du prix à payer en échange. Elle commence par une disparition qui n'est, on le découvre au fil du récit, que la dernière d'une très longue série. Il y a ici du Montagnes Hallucinées et du Charles Dexter Ward, notamment.

Enfin, The Ancient Tower relate l'exploration presque fatale d'un stupa tibétain que tous les villageois proches disent hanté et maudit, et qu'ils évitent comme la peste. Mais curiosity killed the cat, et celui qu'on nomme l'Anthropologue n'aura de cesse de savoir ce qu'il contient et quelle est l'origine de la crainte qu'il inspire. Mal lui en prendra. C'est – toutes proportions gardées – Dans l'abîme du temps qui vient à la mémoire ici.

Je ne parlerai pas de la fin pour ne pas spoiler la dernière référence mais elle ne sera pas surprenante pour les habitués d'HPL.

Ce recueil est intéressant pour plusieurs raisons.

Certes, on est ici dans l'hommage pur et dur. Oobmab fait du Lovecraft, il est parfois plus Lovecraft que Lovecraft lorsqu'il enchaîne les références au point que ça ressemble à des easter eggs. Mais, il faut admettre qu'il le fait bien, et que – je cite le traducteur – il est parvenu à rendre le style si particulier de Lovecraft dans une langue qui ne lui est guère adaptée. On admire l'effort et la réussite. Rien que pour ça, ça vaut, je trouve, la peine d'être lu.

Ensuite, le transport des histoires lovecraftiennes dans une Géographie et une Histoire qui ne nous sont guère familières tendent à leur donner un caractère encore plus étranger que lorsqu'elles prennent place dans la maintenant maintes fois parcourue Nouvelle-Angleterre.
Et, comme chez Lovecraft, c'est aux marges inhabitées ou presque de la civilisation qu'on trouve les vestiges de temps immémoriaux et révolus. En s'enfonçant dans les forêts et les montagnes pour HPL – voire plus loin encore, jusqu'au pôles –, en écumant les recoins du Tibet pour Oobmab.

De plus, Oobmab mélange plutôt bien imho le sens chinois d'un temps long rythmé par les dynasties impériales et les généalogies personnelles avec l’inquiétude lovecraftienne concernant les origines. Ce sont les rêveurs et les universitaires, ici comme chez HPL, qui ont les moyens de soulever un tout petit bout du voile de la réalité pour jeter un coup d’œil derrière, toujours à grand risque pour eux et souvent comme aboutissement d'une quête d'histoire familiale.
Il joue aussi des histoires traditionnelles de fantômes chinois qu'il détourne ici pour en montrer la trop grande jeunesse face à des éons incommensurables et les mettre au service du mythe.

Enfin, il est intéressant de voir, qu'alors même qu'à l'Ouest on va jusqu'à le faire disparaître des représentations visuelles, HPL est populaire en Chine, dans un pays peuplé par l'un de ces peuples qu'il ne goûtait guère. Les Chinois ne sont, semble-t-il, pas encore entrés dans notre culture du ressentiment.

Le voyage fut plaisant, même si la dernière nouvelle paraît un peu trop longue. L'ensemble vaut la peine d'être lu, peut-être pas pour son originalité, mais en raison même du renouveau qu'apporte une transposition dans un autre topos culturel.

The Flock of Ba-Hui, Oobmab

Note importante : en dépit du style de la très belle couverture, le traitement n'est absolument pas pulp.