samedi 19 janvier 2019

Black Hammer Age of Doom - Lemire - Ormston


Avec ce tome 3, sobrement intitulé "Age of Doom", les événements se précipitent dans la petite ville de Rockwood où sont exilés depuis des années les héros de Black Hammer.

Lucy, la fille du Black Hammer historique, a récupéré les pouvoirs de son père, et, au début du TPB, sa propre mémoire. Elle s'apprête à révéler la vérité sur leur situation aux exilés. Hélas, à l'espoir d'un retour à la maison succède le plus profond des désespoirs quand la jeune femme disparaît avant même d'avoir pu parler.
Commence alors pour elle un voyage intertextuel éprouvant, et pour les autres une période étrange entre rage, révolte, et résignation – étonnamment suivie par la réalisation inopinée de leurs désirs inassouvis. Tous se retrouveront pour un final qui répondra à toutes les questions, montrera une échappatoire, mais lancera un mouvement dont l'enjeu est rien moins que la survie de  la réalité (dans le style superlatif de ces sagas cosmiques dont les comics sont régulièrement gros).

Lemire offre ici encore une histoire de très bonne qualité.
Il offre un répit, si fictif soit-il, à ses héros en leur donnant enfin un peu de ce bonheur qu'ils n'osaient plus espérer. Tentative de calmer leur ardeur à rentrer chez eux, sans doute. Mais que ce baume est doux, et qu'il sera peut-être difficile d'y renoncer. Un crève-cœur.
Il suit la déterminée et brillante Lucy dans la fin de sa quête mémorielle en la projetant contre son gré dans un remake de L'auberge de la fin des mondes de Sandman. De là, accompagnée par un Jack Sabbath hilarant, elle visite l'enfer du Lucifer de Gaiman (et surtout de Carey), participe à un dîner avec un pseudo Sandman et sa pseudo famille au complet (où on lui conseille de retourner dans sa propre histoire), traverse même un bout du Sweet Tooth de Lemire lui-même. Puis, at last, finit par retrouver les héros exilés pour une explication finale qui n'est en fait que la première partie d'une conclusion qu'on pressent cataclysmique.

Dans une ambiance paranoïaque où il devient raisonnable de se méfier de tout et de tous, car le mensonge a fondé la situation de Rockwood, le récit fonctionne sur quatre niveaux d'informations : ce que sait le lecteur, ce que savent les héros, ce que savent Captain Weird et Dragonfly (qui intriguent), ce que sait Captain Weird seul (qui, lui, voit le futur). Les quatre niveaux de connaissance convergent au fil des pages jusqu'à se retrouver à la fin pour une vérité profondément dickienne (ne pas trop en dire ici).
Lemire est ici toujours aussi subtil, attentif à joindre hommage aux comics et attention fine aux personnages. C'est passionnant, émouvant, construit, écrit, franchement bluffant. Vivement que ça sorte en VF pour les lecteurs francophones.

Black Hammer 3, Age of Doom part 1, Lemire, Ormston, Stewart

Horrifikland - Trondheim - Nesme


Glénat fait revivre dans quelques albums récents des aventures de Mickey créées par des auteurs contemporains. "Horrifikland" est le dernier sorti de la série.
Littéralement hypnotisé par sa couverture d'une beauté à couper le souffle, je me suis jeté dessus, d'autant plus vite que le nom de Trondheim s'y affichait.

Mickey, Dingo, et Donald sont détectives. Et c'est la lose. Pas de client. La déprime.
Jusqu'à ce qu'une vieille dame leur demande de retrouver son chat, perdu dans le parc d'attractions horrifique abandonné Horrifikland, que d'aucuns disent hanté.
Les détectives partent à la recherche du félin. Quelques dizaines de pages après, de tombes terrifiantes en Hôpital du Mad Doktor, ils auront retrouvé le fugueur, empêché le malfaisant Pat Hibulaire de dépouiller une vieille dame digne, trouvé une solution élégante à une infestation d'un genre bien prosaïque.

Que dire sinon que cet album est magnifique ? Lumières, couleurs, architecture, accessoires, personnages, paysages, tout est superbe. On se trouve plongé dans un univers littéralement magique. De Mickeyville à Horrifikland tout est parfait. La ville est délicieusement rétro, le parc offre une vision délibérément cartoony Hammer d'un lieu terrifiant. Tout est très beau – là, je vais arrêter.

Les personnages, eux, sont où on les attend : Mickey est noble et courageux, Donald peureux et geignard, Dingo blagueur et trop stupide pour avoir peur. Pas de surprise de ce côté mais un hommage réussi.

Sans rire à gorge déployée, on sourit souvent aux petites blagues des uns ou des autres ; la dynamique du trio est efficace. L'action progresse sur un rythme soutenu, de rebondissement en rebondissement. Côté scénario, c'est du Mickey, c'est à dire pas bien compliqué, mais la lecture de "Horrifikland" est un tel plaisir (pas seulement) régressif que je la conseille avec enthousiasme.

Horrifikland, Trondheim, Nesme

lundi 14 janvier 2019

Ma lettre aux Français


Mes chers compatriotes,

On me demande mon avis, paraît-il.

Etant d'un naturel serviable, j'ai failli le donner.

Heureusement, éclairé par une Une de l'Humanité qui sentait bon le voyage dans le temps vers ces heures sombres de la Guerre froide où on lisait avec profit la prose de la Pravda, j'ai compris que tout n'était qu'enfumage et que les vrais sujets étaient ailleurs, là où on ne voulait surtout pas que je regarde.

Aussi, il m'a paru utile - que dis-je, urgent - de poser ma propre question, la seule vraie, la seule qui vaille. Je m'engage à mettre en oeuvre, par l'action violente si nécessaire, ce qui émergera du consensus.

Alors,

Auteure ou autrice ?

samedi 12 janvier 2019

Sherlock Holmes and the Sussex Sea Devils - James Lovegrove


Well, well, well.
J'avais beaucoup aimé jusque là le pastiche holmesien de James Lovegrove. Il ne réussit pas la passe de trois avec ce "Sherlock Holmes and the Sussex Sea Devils" qui clôt la trilogie.

En dépit de quelques références explicites, cette histoire sent bien plus le pulp que le récit lovecraftien ou holmesien. Pas de mystère, pas ou peu d'enquête, l'histoire est linéaire à faire peur, les questions trouvent leurs réponses sans délai ni difficulté, les éléments mythologiques sont utilisés comme des objets magiques de jeux de rôles – et passons sur un certain Grand Ancien bien mal utilisé.

Donc, pour la faire courte, Holmes, très peu vieillissant, s'est retiré dans le Sussex. Il sauve une pauvre fille enlevée par un culte d'idiots et promise à l'anéantissement. Ceci fait, il découvre avec effroi l'annihilation du Club Dagon, l'inner circle occulte du Club Diogène. Mycroft down ! Holmes et son archennemi Moriarty/R'luhlloig se dirigent vers l'acmé de leur confrontation.

Puis, après une interminable poursuite dans le sous-sol de Londres, on croit que des Profonds locaux passent à l'acte dans le Sussex, mais, en fait, non. Ce sont des espions allemands déguisés dans un sous-marin !!!

Et tout ce monde part pour R'lyeh ! Car le dieu extérieur, qui a pris possession de l’ambassadeur allemand (alors que nous sommes en 1911 et que les tensions sont vives), orchestre deux guerres simultanées. Une, qu'il essaie de fomenter afin de déchirer l'Europe pour le plaisir de la destruction, et l'autre, qu'il mène contre les Grands Anciens et qu'il a presque gagnée. Ne reste que Cthulhu – qui rêve et attend.

Et donc, Moriarty/R'luhlloig entraîne le couple Holmes/Watson en sous-marin vers R'lyeh pour le combat final (comme dans les films de maffres).  R'luhlloig et Cthulhu s'interpelleront et se battront comme des catcheurs mexicains (authentique, hélas, avec cette fin authentique, hélas : Cthulhu raised his arms aloft in triumph while what was left of R’luhlloig dissipated like dust blown away by a strong breeze.). Force reste à Cthulhu, avec l'aide consciente et volontaire de Holmes.

Du pulp, et pas du meilleur. Triste fin, pour la trilogie et pour le détective.

Sherlock Holmes and the Sussex Sea Devils, James Lovegrove

dimanche 6 janvier 2019

Sérotonine - Michel Houellebecq


Il est rare que je ne sache pas vraiment quoi penser d'un livre. C'est pourtant ce qui m'est arrivé sitôt fini "Sérotonine", le dernier roman de Michel Houellebecq.

Je ne parlerai pas ici du buzz ou du pour/contre. Houellebecq, l'homme, je m'en fous. Houellebecq, l’icône, aussi. Un livre est juste bon ou mauvais ; comme l'écrivait Wilde :  « Il n'existe pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. ». Qu'en est-il alors de "Sérotonine" ?

D'abord, réglons la question du Houellebecq visionnaire annonçant les « gilets jaunes ». Nawak. Le point social central de Sérotonine est la chute inexorable du monde paysan, pas la révolte d'une petite classe moyenne taylorisée et de retraités vindicatifs.

Soumission était un roman récapitulatif, et, quelque part, conclusif. Toute l’œuvre de Houellebecq y trouvait sa fin nécessaire. Pourquoi alors remettre l'ouvrage sur le métier ? Lui le sait, moi non.

Ici, c'est encore d'un homme (de même pas 50 ans) détruit, au bout du rouleau, et n'attendant plus que la mort, dont il est question. Florent-Claude Labrouste, ingénieur diplômé de l'Agro et présentement haut fonctionnaire au Ministère de l'Agriculture, plaque tout, son travail, sa jeune copine japonaise nymphomane, son appartement parisien. Débute alors pour lui une errance entre hôtels Mercure et gîtes normands qui s'achève dans un studio sans charme qui sera le dernier de sa vie.
Revenant sur sa vie, cherchant (ou pas) à revoir les femmes qui ont compté pour lui, il s'achemine sous antidépresseur, et de façon de plus en plus somnambulique, vers une issue ultime qu'il appelle de ses vœux.
Chemin faisant, éteignant peu à peu les lumières, il livre ses considérations désabusées sur le sexe, aussi indispensable que foncièrement répétitif et crétin (Cioran disait : « Il est des performances qu’on ne pardonne qu’à soi : si on se représentait les autres au plus fort d’un certain grognement, il serait impossible de leur tendre encore la main. »), le monde, hostile, la vie, décevante.

Passé de Monsanto à la DRAF Normandie puis au Ministère, ayant donc cessé d'être néfaste pour devenir seulement inutile et impuissant (faisant de ses jobs de préservation de l’agriculture française les archétypes de ces bullshit jobs racontés par Graeber), le narrateur n'a jamais pu enrayer le déclin inexorable de l'agriculture dans un monde européen et mondialisé qui ne jure que par la concurrence et l'augmentation de la productivité.
Lui, l'agronome technocrate, l'a vécu de l'extérieur. Au fil de sa dernière pérégrination, il le touchera du doigt en renouant avec un vieux camarade de promotion, qui « aurait pu rester chez Danone après son stage » mais qui décida de céder à son destin d'aristocrate en revenant sur les terres familiales pour y développer un élevage bio et responsable. Travail, investissement, épuisement, appauvrissement. Rien ne marche. Il y a trop d'agriculteurs en France, au moins trois fois trop. Leur lot est la misère, le divorce, le célibat, une solitude agricole que Bourdieu décrivait déjà dans Le bal des célibataires. Avec, pour conclusion, la colère revendicative stérile et/ou le suicide. La sortie du monde de toute façon. Une sortie entamée en 1846 lorsque les Corn Laws anglaises furent abolies et que la concurrence internationale devint la règle dans l'agriculture au bénéfice de la classe montante des capitaines d'industrie.
Et, de même qu'il ne put rien faire, ni pour les fromages normands, ni pour les abricots du Roussillon, le narrateur ne put rien faire pour sauver Amaury, son seul ami, broyé par un ordre du monde dans lequel il n'avait plus de place.

De toute façon, fini, il ne peut plus rien faire et n'en a plus rien à faire, même le pédophile qu'il surprend à un moment ne lui inspire presque aucune réaction.

Le regret qui transperce Florent-Claude est la perte de l'amour. L'amour aurait pu lui donner un guide, s'il ne l'avait pas gâché en se comportant en queutard absurde. Il fait de son retour un espoir fugace. Il rêve un temps de le retrouver mais comprend bien vite que les trains partis ne reviennent jamais. Pas de pardon in extremis, pas de rédemption. Les actes engagent et le calice des mauvais choix se boit jusqu'à la lie.

Sans amour, plus la peine de vivre, plus de désir de vivre, plus de lendemain à attendre ; toutes les fellations du monde n'y changent rien. Et l'ataraxie chimique permet juste de ralentir l'urgence suicidaire, pas de la supprimer.

Le problème de "Sérotonine", c'est que Houellebecq fait du Houellebecq. Reprenant des thèmes déjà largement développés, les traitant sur un ton déjà utilisé, il semble radoter pendant au moins un tiers du livre. Puis ça s'améliore un peu sans que disparaisse jamais cette impression insistante de déjà-lu. D'autant qu'il est plutôt moins drôlement caustique qu'il ne le fut. "Sérotonine" c'est peut-être le Houellebecq de trop.

Alors oui, il y a quelques fulgurances, quelques aphorismes amusants, quelques hommages décalés au romantisme du XIXème (quand L'invitation au voyage se produit dans l'hypermarché du coin où tous les produits du monde viennent à la rencontre du local enraciné).
Il y a des allusions innombrables aux innombrables désordres du monde.
Il y a aussi la description d'un homme traversé par le bullshit verbal de la société de consommation et les slogans journalistiques qui lui servent d'univers mental, d'un homme qui admet que le monde lui est devenu trop complexe, qu'il a trop changé pour qu'il puisse encore le saisir (rappelant autant les thématiques de l'Accélération de Rosa que les claquages psychiques de Tous à Zanzibar). Il y a cette intuition, aussi réactionnaire que bien sentie, de la férocité d'un monde ouvert dans chacun doit se construire, de gré ou de force, identité et statut, dans lequel la liberté inquiète et fragilise donc quand les institutions traditionnelles organisaient et rassuraient.
Il y a surtout – et si ce roman a une force c'est là qu'elle est – une infinie tristesse qui progresse au fil de la lecture, tant est triste à voir cet homme qui clôture sa vie à 46 ans et qui a définitivement tordu le cou au « sale espoir » que rejetait Antigone.

Il y aurait fallu l'amour, mais il est difficile, trop difficile en tout cas pour Florent-Claude. Le macho n'aura compris que trop tard qu'il fallait y mettre un peu de soi aussi, savoir donner autant que recevoir.

"Sérotonine", publié alors que son auteur s'est marié, paraît être la confession d'un Christian reborn, la première lettre aux Corinthiens de Saint Houellebecq :

« J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. »

Comme toute sincère contrition tardive, c'est quelque part aussi émouvant qu'un peu ridicule.

Sérotonine, Michel Houellebecq

jeudi 3 janvier 2019

La solution à sept pour cent - Nicholas Meyer


"La solution à sept pour cent" est un amusant pastiche de Sherlock Holmes, écrit par Nicholas Meyer.

Enfin, pour être exact, le texte auquel accède le lecteur est la mise en forme lisible d'un témoignage retrouvé par hasard dans un grenier. Un texte dicté, en 1939, par un docteur Watson vieillissant à une sténo/dactylo qui proposait ses services d’écriture aux résidents de la maison de retraite dans laquelle il finissait paisiblement ses jours. Une confession qui, depuis, dormait, inconnue de tous. Un témoignage qu'après de longues années la chance et Nicholas Meyer auront rendu accessible au grand public.

Et quel témoignage !!!

Le lecteur découvrira ici plusieurs vérités si bouleversantes qu'on pourrait qualifier cette Solution à sept pour cent de Manuscrits de la mer morte du holmesisme.

Le texte ayant été largement authentifié, tout holmesien conséquent devrait le lire, pour passer derrière l'écran de fumée et découvrir le vrai que dissimulait le mythe.

Brace yourself ! lecteur holmesien, c'est à une révolution copernicienne que tu vas être confronté.
Tu apprendras que certains des récits rapportés par John Watson étaient des faux, écrits dans l'unique but de protéger un secret d'Etat et des vies privées.
Tu sauras pourquoi Holmes est vraiment allé en Autriche, et pourquoi il n'en revint pas.
Tu loueras le grand détective pour avoir repoussé de plusieurs années une guerre atroce.
Tu découvriras qui est vraiment le Professeur Moriarty et quel rôle il joua dans la vie de Sherlock (et accessoirement de Mycroft) Holmes.
Tu assisteras à une rencontre entre deux des plus grands esprits de l'époque, un détective du monde et un détective des âmes.
Tu verras Holmes vaincre son plus grand ennemi.
Tant d’incroyables merveilles !
Si tu es toujours là, et pas encore à lire, ne te prétends plus holmesien !

Documenté, le récit de Meyer rend un bel hommage au corpus holmesien. Notes de bas de pages, références, allusions, ton, rien ne détonne dans cette Solution à sept pour cent. Et néanmoins, plein de rouerie, Meyer prend la peine de prévenir son lecteur, par l'entremise d'un avant-propos écrit par John Watson, qu'il trouvera peut-être des différences de style entre ce témoignage et les écrits habituels du docteur – différences dues aux années écoulées, à l'absence de notes, à une dictée orale.

On appréciera le souci du détail de l'auteur. On aimera aussi, des rues embrumées de Londres aux fastes chatoyants de la Vienne des Habsbourg, suivre à nouveau les traces du plus brillant esprit du siècle, ici singulièrement handicapé. Et quelle joie d'assister à la rencontre improbable entre deux géants du siècle finissant : l'illustre Londonien et le controversé Viennois.

Si l'histoire n'est guère complexe, elle fait la part belle à l'aventure et aux rebondissements, dans un genre qu'on ira jusqu'à qualifier de mélodramatique. Comploteurs, assassins, victimes en grande détresse, Holmes, une fois encore, prend tous les risques pour rendre justice à l'innocence meurtrie tout en s'impliquant dans la marche du monde ; sans oublier de régler avec courage et brio le problème majeur qui empoisonna toute son existence. De la belle ouvrage.

On regrettera juste une haletante poursuite en train qui, si elle est spectaculaire, paraîtra peut-être un peu longue au fanatique d'enquête et de déductions. Et on signalera que le roman a été adapté au cinéma par Herbert Ross en 1976.

La solution à sept pour cent, Nicholas Meyer (lu en VO)

lundi 31 décembre 2018

BIENVENUE EN 2019



2019 TE TEND LES BRAS, TU Y SERAS LE BIENVENU.

JE T'AURAIS BIEN INVITÉ À PARTAGER MES RAMEN, AMI LECTEUR,
MAIS, TU LE VOIS, JE SUIS DÉJÀ ACCOMPAGNÉ.

JE PEUX NÉANMOINS TE SOUHAITER
UNE TRÈS BONNE ANNÉE, ET UN MOUTON ÉLECTRIQUE.




Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu


Finir l'année en lisant un roman de blanche. Et un Goncourt de surcroît ! Vivre dangereusement, c'est une discipline.
Pourquoi alors ? A cause de quelques lignes sur Nirvana, commençant par quelques mots qui permettaient d'identifier le groupe dès l'abord. C'est ça une bonne description : si tu connais, tu reconnais. Vendu.

"Leurs enfants après eux", donc. Fragment d'une citation biblique qui exprimait la banalité de l'oblitération historique : "Il y en a d'autres dont le souvenir s'est perdu; ils sont morts et c'est comme s'ils n'avaient jamais existé, c'est comme s'ils n'étaient jamais nés et de même leurs enfants après eux". Nicolas Mathieu, originaire du lieu et du milieu que le roman décrit, donne voix et visages à quelques-uns de ces sans-grades, comme l'historien Alain Corbin le fit avec le véritable autant qu'inconnu Louis-François Pinagot.

Il s'agit ici, à travers des destins individuels et celui, collectif, d'une ancienne ville industrielle, Heillange, de décrire le poids du déterminisme social, de montrer le crépuscule de la France industrielle et sa maladroite conversion aux services, de prendre la mesure d'un écartèlement qui devient douloureux entre localisme et mondialisation.

"Leurs enfants après eux", c'est l'histoire, en quatre étés, d'Anthony, Steph, Hacine, et de leur entourage, parents et amis. De 92 à 98, on y voit les adolescents devenir adultes et valider jusqu'à l’écœurement les analyses de Bourdieu sur la reproduction sociale.

A Heillange, le paysage est toujours plein des réalisations architecturales de la famille Wendell, mais les hauts-fourneaux sont éteints depuis des années. Depuis, on vivote comme on peut, d'allocations, de petits boulots, d'emploi publics, ou de ces nouvelles activités de service taylorisées qu'on trouve chez Darty par exemple (et pour lesquelles il faut non seulement louer son corps au travail mais aussi son âme à la « culture d'entreprise »). On boit beaucoup aussi, du haut en bas de l'échelle, même si l'éthylisme mondain sait être plus discret (il faut dire qu'on s'emmerde beaucoup dans une ville en phase terminale, alors ça passe le temps). La ville, elle, ne veut pas mourir. Elle a des projets, se reconvertir dans le tourisme, organiser une régate car son lac, pense-t-elle, n'a rien à envier au lac de Côme !!! Placebo. Le train a quitté la gare, rien ne dit qu'il reviendra jamais.

A Heillange, vivent des adolescents avec leurs histoires et leurs soucis d'ados. De filles, de garçons, de beuveries, de fêtes, de conneries, de drogues parfois. L'essentiel est sous les yeux, l'avenir c'est la soirée. Ils se frottent, se cherchent, se reniflent (voire plus). Mais le soir (ou le matin) venu, chacun rentre chez soi, dans sa maison, dans sa famille, dans son quartier. Et, si tous se croisent ici et là, la ville, pas plus qu'aucune autre, n'est homogène. Chacun a sa place, chacun a son « inférieur » qu'il peut mépriser paisiblement et qui le rassure sur sa propre position. Sous la petite bourgeoisie locale (qui ignore au début qu'elle est désespérément plouc pour sa contrepartie parisienne), il y a les « cassos », le prolétariat déclassé. Sous le prolétariat, il y a les « bicots » et les « nègres ». Sous toute la ville, les « grosses têtes », ces ruraux qu'on dit consanguins et demi-débiles.

Les années passent, rythmées par les changement musicaux et les événements sportifs, reflets d'un Olympe qu'on admire autant qu'il ignore notre existence, seules parties de la marche du monde qui arrivent et font sens à Heillange.
Les années passent et les destins divergent. Les prolos resteront à Heillange, entre boulots précaires et stages bidons, les petits bourgeois (aussi branlos et inconséquents que les autres) réussiront in extremis la conversion de leur capital économique en capital culturel grâce au passage en école de commerce et s'envoleront littéralement vers une autre vie et d'autres cieux, loin, bien loin d'Heillange et de France (Ici encore, comme l'affirmait Bourdieu, ceux qui héritent sont transformés en ceux qui méritent), les enfants d'immigrés, ni d'ici ni de là-bas, élevés par des pères qui leur inspirent autant de respect que de dépit, se perdront parfois dans la délinquance. Ceux qui échapperont à la prison ou à la mort, arriveront à se caser (ou pas) en fondant une famille et en occupant eux aussi ces emplois taylorisés qui font des prolétaires sans usine (si on a lu La fabrique du monstre, on voit comment tout cela tourne).

C'est un récit de l'infrapolitique que livre Mathieu. Au monde qui pèse, on ne s'intéresse pas. Trop loin, trop compliqué. Pas d'analyse ici, pas de révolte, chacun sait d'expérience ce qui arrivera. Les jeunes prolos d'Heillange ne veulent pas changer l'ordre du monde. Ils veulent survivre, ou s'enrichir, ou les deux. Le monde de la matière était compréhensible (la moto d'Anthony a un fonctionnement qu'il peut appréhender, apprendre, maîtriser), celui qui vient, celui du symbole, est trop abstrait pour être saisi. On en restera en marge ou, pour quelques femmes, on s'en échappera en se réfugiant dans le statut, le cocon, le projet de la maternité intégrale.
Les jeunes ne sont pas non plus des Rastignac ; s'ils désirent les petites bourgeoises c'est parce qu'elles sont désirables, aucun projet d'ascension sociale sous-jacent ne sous-tend ce désir. Et si elles se donnent (avec parcimonie) à eux, c'est parce qu'ils sont gentils et un peu exotiques, aucune velléité de mésalliance à long terme. A la fin, folle jeunesse passée, chacun rentrera à l'écurie. La reproduction est aussi homogamique, renforçant au carré les inégalités individuelles.

L'auteur décrit avec un luxe de détails inouï ce monde en involution. Les quatre moments qu'il raconte sont de plus en plus courts ; moins de personnages (cancer et suicide prennent leur lot), moins d'opportunités aussi au fur et à mesure des choix ou des impasses. En 92, beaucoup était ouvert, au moins en apparence, en 98, globalement la messe est dite. C'est l’entonnoir de la reproduction que dessine l'auteur.

La langue de Mathieu est un mélange constant de la langue soutenue qu'il maîtrise maintenant, et de la langue populaire qui est sa langue maternelle. Dans un mélange réussi, les mots sont ceux des locuteurs autant que les siens. Les valeurs aussi, entre amour qui ne sait pas souvent se dire, dignité simple, et constats microstatistiques locaux transformés en vérités premières.

Ni mépris ni dithyrambe dans le texte de Mathieu. Un constat, qui partage avec la tragédie antique un déroulement régulier vers une fin inéluctable. C'est beau et triste à la fois.
Ne parlant pas à la première personne, comme déconnecté de ce qu'il dit, il se rapproche plus du Hoggart de La culture du pauvre que d'Annie Ernaux. Sera-t-il agressé à son retour chez lui comme Pierre Jourde le fut après Pays perdu ? L'avenir le dira. Il aura au moins donné une trace – fut-elle fictionnelle – à tous ceux qui n'en laissent d’habitude aucune.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

vendredi 28 décembre 2018

All Systems Red - Martha Wells


"All Systems Red" est une novella de Martha Walls publiée en 2017. Première de la série des Murderbots Diaries (comme il y a des Vampire Diaries j'imagine), elle a remporté les Nebula et Hugo 2017 de la meilleure novella, entre autres.

Futur indéterminé. L'humanité colonise l'espace. Des formes inédites d'entités politiques et de gouvernement apparaissent. A côté des humains baseline vivent aussi des augmentés qui se connectent directement aux systèmes informatiques, des bots dotés d'intelligence artificielle, et enfin des cyborgs de sécurité ou de combat – chimères sentientes mi-clone mi-machine que leur module de commandement, par l'injonction et la punition, rend aussi dociles que des esclaves.

Dans cet univers infini où des systèmes entiers sont revendiqués pour l'exploitation et/ou la colonisation par des mégacorps profit-driven, une sociétés de sécurité privée loue des services de protection complets – incluant mainframe informatique, drones, et cyborgs – aux compagnies ou entités politiques qui explorent ou exploitent des planètes potentiellement dangereuses.

C'est sur l'une de ces planètes que se trouvent les membres de l'expédition scientifique PreservationAux. Venue explorer la planète aux fins d'étude, la petite équipe embarque avec elle un équipement de sécurité comprenant le cyborg qui aime à s'appeler lui-même Murderbot. Alors que les choses se passaient jusque là comme elles le devaient au vu du rapport de dangerosité initial – c'est à dire très paisiblement –, les scientifiques de l'expédition sont soudain attaqués par une forme de vie autochtone très agressive que ledit rapport ne mentionnait pas. Réagissant comme l'éclair, Murderbot sauve ses clients et les ramène vivants au camp de base.

Réexaminant l'imprévisible incident, humains et cyborg comprennent assez vite que les données fournies ont été volontairement tronquées. Par qui ? Pourquoi ? Il faudra le découvrir pour survivre. D'autant que les choses prennent une tournure plus sinistre encore quand l'équipe de  PreservationAux réalise que l'autre équipe présente sur la planète – celle envoyée par le DeltFall Group – ne répond plus.

Détail important : il y a encore une chose que les membres de l'expédition ne savent pas. Murderbot a hacké son module de commandement, il est donc maintenant pleinement autonome. Et, entre deux moments sur le terrain, il regarde avec passion des milliers d'heures de séries et de films.

Sur une histoire assez classique (même si le traitement se veut moderne avec humains augmentés, IAs sentientes, et famille multicomposées), Wells donne le point de vue de Murderbot.
Se confessant à la première personne, le cyborg adopte un ton aussi caustique que régulièrement autodépréciatif. Dans un univers où le profit gouverne tout, l’équipement fourni par la Compagnie est de piètre qualité, celui qui constitue Murderbot aussi. Il le sait et le dit aussi souvent que nécessaire (jusqu'à avouer que cela a conduit à des drames dans le passé).
Mais le cybernétique narrateur n'est pas juste un goon que sa mission ne passionne guère ni un autre Marvin dépressif et suicidaire. Doté d'une grand honnêteté et d'un sens moral que pourrait lui envier bien des humains, le cyborg choisit librement d'aider ses clients jusqu'à mettre son existence en danger alors qu'il n'est plus contraint à le faire. Il choisit aussi, petit pas après petit pas, de franchir cette uncanny valley qui l'affecte autant qu'elle affecte les humains et qui lui fait préférer parler le moins possible et garder son casque pour ne jamais être en face à face avec eux. Ses actes parlent pour lui plus que ses mots. Il y gagnera du respect et une forme authentique d'affection.

 "All Systems Red" peut être vu – en dépit de sa faible longueur – sous quatre angles différents.

D'abord, comme une histoire d'amitié naissante, de respect, et d'humanisation, mettant en scène un personnage singulier que sa rouerie, son humour pince-sans-rire, et sa matter-of-factness rendent attachant.

Ensuite, comme un récit d'aventure spatiale plein de dangers comme on en trouvait dans les FNA de la grande époque. Prévisible certes, mais plutôt bien conduit dans les limites de ce qu'est l'exercice.

Egalement, comme un récit d'émancipation. Murderbot, à qui une forme de liberté était offerte et qui aurait pu se contenter d'attendre qu'elle s'approfondisse encore, choisit de vouloir le tout et de devenir une fois pour toutes la créature libre qu'il est déjà dans sa tête cybernétique. Le loup, plutôt que le chien proverbial.

Enfin, comme l'épisode de Noël d'une de ces séries télé dont Murderbot est si friand. A la fin, tout s'arrange, les gentils sont sauvés, les méchants punis, et de grandes récompenses tombent sur ceux qui se sont bien comportés. C'est cet angle qui fait qu'on pardonnera à la novella sa simplicité et ses facilités (je l'ai donc peut-être lue au bon moment).

All Systems Red, Martha Wells

L'avis moins indulgent d'Apophis

Frankenstein, le monstre est vivant - Wrightson - Niles - Jones


Quel superbe livre que ce "Frankenstein, le monstre est vivant" ! Et quelle histoire que celle de ce comic ! Voulu et initié par le maître de l’horreur Bernie Wrightson, scénarisé par son compère Steve Niles, le récit en quatre tomes fut conclu par Kelley Jones après la mort de Wrightson.

"Frankenstein, le monstre est vivant" raconte à ses lecteurs la suite du roman de Mary Shelley telle que l'imaginent Wrightson et Niles ; après que la créature ait annoncé vouloir s'immoler, après qu'elle se soit enfoncée dans le brouillard vers un destin qu'on imagina funeste.

Hélas (car rien ne sera épargné au pauvre « monstre »), impossible de fabriquer le moindre bûcher sur la banquise. Se laisser engloutir par la lave d'un volcan en éruption (sous les sarcasmes d'un Victor imaginaire tourmentant sans répit sa création) est la solution que trouve ici la créature pour mettre fin à une « vie » qui n'a servi qu'à détruire et quitter ainsi un monde qui ne veut décidément pas d'elle.

Fin de l'histoire, fin des tourments. Le monstre y crut. C'était sans compter sur l'intervention d'une expédition polaire – dirigée par le docteur Ingles – qui le trouva enfermé dans sa gangue de lave et le ramena vers la civilisation.
Dans le manoir gothique du docteur, pour la première fois de son existence, la créature n'effraie pas, elle est considérée comme une personne, découvre un mentor, et, peu à peu, se fait un ami. Hélas, ironiquement, l'histoire semble se répéter. Et, confronté à de nouveaux choix moraux, le monstre se (et nous) prouve qu'il vaut mieux que son apparence.

Le scénario de "Frankenstein, le monstre est vivant", sans être renversant, n'est pas inintéressant. Il rappelle tous ces délicieux petits récits d'horreur pleins de sentiments et de rebondissements qu'illustrèrent des artistes comme Corben, ou Wrightson justement. Passer du Charybde de Victor F. au Scylla d'un Ingles qui, d'une certaine manière, travaille en précurseur amoral sur les cellules-souches, est typique de l'ironie de ce genre d'histoire. Mais ici, contrairement à l'habitude, pas de retournement sadique à la toute fin. Le destin du monstre est annoncé dès le début du récit, et il lui est favorable – dans un hommage explicite au Freaks de Tod Browning.

Mais par-delà le scénario, le dessin est la raison pour laquelle il faut acheter et lire cet album. C'EST UN ORDRE.

Wrightson offre au lecteur des images à couper le souffle. Les décors gothiques de l'histoire agrippent le regard et ne le lâchent plus. Le style de Wrightson – encre, lavis, NB, sépia, jeux d'ombre et de lumières – est parfaitement adapté au récit, et le niveau de finesse et de précision de chaque image est impressionnant. Qu'il s'agisse de montrer un visage pour lui donner sentiment et sens, de donner à voir des décors polaires grandioses, ou de présenter au lecteur le capharnaüm de la maison d'un savant (presque) fou, Wrightson produit un niveau de détails qu'on pourrait dire photographique. On adorerait voir les planches en grand format pour en profiter encore plus ; ici, ça se justifierait pleinement.

Quoi que je puisse écrire, je serai en dessous de la beauté du dessin, j'arrête donc ici le dithyrambe. Tu dois, lecteur, aller voir par toi-même. Sache seulement que la quatrième (et dernière) partie de l'album, dessinée par Kelley Jones montre bien en creux ce qu'était l'art de Wrightson (et ceci en dépit du travail très honorable réalisé par Jones).

Concluons en signalant que l'album s'ouvre sur un avant-propos très émouvant de Niles, et que sont reproduites à la fin de l'album les esquisses réalisées – et jamais finalisées – par Wrightson.

Frankenstein, le monstre est vivant, Niles, Wrightson, Jones