samedi 23 mai 2020

La couleur tombée du ciel - Gou Tanabe d'après Lovecraft


"La couleur tombée du ciel", troisième adaptation de Lovecraft par Gou Tanabe, après Dans l’abime du temps et Les montagnes hallucinées.

On retrouve encore une fois une très belle édition sous forme de carnet simili cuir à un prix très abordable pour cette version BD d’une nouvelle publiée en 1927 dans Amazing Stories.

Arkham, 1927. Un jeune géomètre bostonien est envoyé dans les montagnes boisées proches d’Arkham pour effectuer les mesures préliminaires en vue de la réalisation d’un nouveau réservoir d’eau pour la ville de Boston. Les zones reculées qu'il arpente sont, certes, qualifiées de maudites par les locaux qui les évitent, mais ce ne sont rien d'autre que des racontars de paysans arriérés balayés d’un revers de la main.

Mais dès qu’il s’enfonce vraiment au cœur de la nature sauvage qui borde Arkham, le jeune homme comprend mieux en quoi son caractère reculé, comme intouché, put impressionner des esprits simples et faire naitre ces légendes. A fortiori lorsqu’il tombe sur la « lande foudroyée », une zone vide de toute vie, recouverte d’une sorte de poussière grisâtre, sur laquelle seul un vieux puits endommagé témoigne d’une occupation humaine passée et comme oblitérée.
C’est en conversant avec le vieux – et supposé dingo – Ammi Pierce qu’il apprend quels événements tragiques furent à l’origine de la « lande foudroyée » :
Qu’auprès du puits se dressait la ferme de Gardner.
Qu’un météore particulièrement étrange tomba juste à côté du puits.
Qu’il irradiait intérieurement d’une couleur inconnue (The colour, which resembled some of the bands in the meteor's strange spectrum, was almost impossible to describe; and it was only by analogy that they called it colour at all…strange colours that could not be put into any words).
Qu’après la disparition de l’objet même, plantes et animaux commencèrent à muter alors que la folie, progressivement, s’abattait sur les Gardner.

"La couleur tombée du ciel" est une nouvelle très réussie de HP Lovecraft, aussi impitoyable qu’inexorable dans son mécanisme de déliquescence. Très écrite dans le style particulier de l’auteur, elle décrit en détail les environs sauvages d’Arkham, les végétaux mutés (dont elle donne explicitement les noms ce qui permet de les visualiser), la lente métamorphose de la nature entourant la ferme, la dégradation insidieuse de la santé de ses habitants, et instille peu à peu une atmosphère d’étrangeté radicale qui donne l’impression que la malveillance même de l’espace est venue sur Terre s’en prendre à ceux qui ignoraient jusqu’à son existence et ne disposaient d’aucunes des ressources qui auraient permis de la combattre ; les espaces infinis de Pascal ne nous protègent plus si ce qu’ils abritent peut venir jusqu’à nous.
Elle provoque donc effroi et compassion dans l’esprit du lecteur.

Force est de constater que ce n’est pas le cas de l’adaptation de Gou Tanabe.

Alors que l’auteur japonais parvenait à rendre la majesté glacée de l’Antarctique et de la cité cyclopéenne qu’elle abrite, là où il faisait voyager le lecteur dans le monde non humain des abimes du temps, ici il ne parvient pas à rendre de manière dynamique la faune et la flore et livre donc des cases aussi statiques qu’embrouillées. Certaines sont si peu claires que ce n’est qu’après, à l’occasion d’une ligne de dialogue, qu’on comprend vraiment ce que le dessin aurait dû suffire à exprimer.

De plus, la nouvelle insiste sur l’écart d’éducation qui existe entre les locaux et les citadins, cause du scepticisme à l’égard de cette affaire. Elle l’exprime hors dialogue, elle y revient dans les très rares passages dialogués où Pierce s’exprime (Exemple : Dun't go out thar," he whispered. "They's more to this nor what we know. Nahum said somethin' lived in the well that sucks your life out. He said it must be some'at growed from a round ball like one we all seen in the meteor stone that fell a year ago June. Sucks an' burns, he said, an' is jest a cloud of colour like that light out thar now, that ye can hardly see an' can't tell what it is. Nahum thought it feeds on everything livin' an' gits stronger all the time. He said he seen it this last week. It must be somethin' from away off in the sky like the men from the college last year says the meteor stone was. The way it's made an' the way it works ain't like no way o' God's world. It's some'at from beyond.").
Ce ton n’est pas repris dans la BD et une dimension est alors perdue.

Enfin, et c’est clairement le plus important, tout tourne ici autour d’une étrange couleur, et l’album est en NB. Tous les efforts de Tanabe pour rendre visible la couleur tombée du ciel se heurtent à l’impossibilité créée par ce choix même.

A l’arrivée il y a une histoire qu’on découvre si on ne la connaissait pas, dans laquelle on se replonge si on la connaissait, mais qui, dans un cas comme dans l’autre, ne parvient pas à susciter l’émotion intense qu’on éprouve à la lecture de la nouvelle.

La couleur tombée du ciel, Gou Tanabe d’après Lovecraft 

 L'avis de Feyd Rautha

mardi 19 mai 2020

Prosper's Demon - K. J. Parker


Juste un petit mot pour signaler une novella récente de K. J. Parker, "Prosper’s Demon".

Dans une Europe Renaissance imaginaire vit un jeune exorciste anonyme.
Membre d’une hiérarchie ecclésiastique quelconque qui n’est pas d’une église connue de nous, le jeune homme – qui est le narrateur – n’a pas « appris » à exorciser. C’est un « don » – il doute que le mot soit le bon –, un pouvoir qu’il avait, comme un tout petit nombre de ses frères humains, dès avant sa naissance, qui lui permit de chasser de son corps fœtal le démon qui tentait de le posséder dans le ventre même de sa mère.
S’ensuivit une enfance et une jeunesse durant lesquelles il appris à mieux contrôler ses pouvoirs.

L’exorciste « voit » les démons cachés dans les humains qu’ils possèdent, il peut converser mentalement avec eux, il a surtout le pouvoir de les expulser de leur involontaire hôte humain, manu militari s’il le faut. Et c’est là que le bât blesse parfois. Car si le démon résiste, l’expulsion sera très douloureuse pour lui, mais elle causera à l’hôte des dommages d’autant plus grands que la résistance est déterminée et la possession ancienne. Des dommages visibles et pouvant aller jusqu’à la mort, signes d’une inélégance de l’exorciste et sources de problèmes potentiels avec les autorités ou les proches de l’hôte martyrisé. La narrateur en sait quelque chose, qui a dû plusieurs fois déjà fuir un entourage devenu hostile.

Mais, comme tous ses semblables, il ne recule jamais devant son devoir – qui est presque une compulsion – et obéit toujours à l’une des seules règles impératives de son ordre : « Quoique propose le démon on ne négocie pas ».

Mais voilà que son démon familier, celui qu’il a croisé chassé et recroisé durant toute sa vie depuis qu’il l’expulsa de son propre corps fœtal, a pris possession du fils à naitre du Grand Duc d’Essen.
Comment chasser le parasite sans tuer le bébé et donc sans risquer de se retrouver sur le gibet du Grand Duc ? C’est le problème auquel le narrateur devra trouver une solution.

Il lui faudra d’abord pour cela entrer dans les bonnes grâces de Prosper of Schanz, suivant, tuteur, et confident de la Grande Duchesse. Décidé à faire du jeune duc à naitre le meilleur des rois philosophes, l’homme est un genre de Léonard de Vinci, génial, dilettante, et parfaitement mégalomane, dont il faudra gagner la confiance avant de l’aider à réaliser son rêve de créer une œuvre inoubliable. Pas une mince affaire.

Avec son personnage d’exorciste aussi fort en gueule que dénué de scrupules, Parker offre au lecteur un texte dynamique et amusant qui rappelle la gouille goguenarde de Rutger Hauer dans La chair et la sang.
Exorciste au don surnaturel, personnage aussi habituellement irresponsable que régulièrement torturé par la responsabilité qu’implique son pouvoir, il combat des démons sans dieux qui n’ont guère à voir avec la tradition catholique ou musulmane mais plutôt avec les parasites extra-dimensionnels du Outcast de Kirkman. Comme dans le comic, il dispose aussi d’un don de naissance, et chasse les démons de la même façon, grâce à son pouvoir psychique et sans aucun falbala rituel.
Confronté au fantasque, prétentieux, et somme toute amusant Prosper of Schanz, il déroule un stratagème complexe qui doit, si tout tourne bien, lui permettre de remplir sa mission.

Avec cette novella, Parker propose un divertissement plaisant et rythmé qui se lit vite et amuse régulièrement.
Il réussit de manière plutôt habile à détourner l’attention du lecteur, notamment en proposant une narration déstructurée sur le plan chronologique – qui oblige à se concentrer au début pour comprendre qui parle et de quand– ; et tout au long du récit, le détournement d’attention est suffisamment soutenu pour dissimuler le plan que le narrateur a ourdi.
Il développe deux personnages dont les excès même font qu’on s’y attache vite.
Il livre ainsi un texte agréable dont le héros infréquentable tient autant de l’Inglorious Basterd que d’Indiana Jones, confronté à un enjeu qui n’a guère à envier à la quête pour l’Arche d’Alliance.

Prosper’s Demon, K. J. Parker

lundi 18 mai 2020

Le Mahabharata - Carrière - Michaud


Le Mahabharata est l'un des grands textes sacrés de l'Inde. Composé en sanskrit, c'est un poème de 250000 vers environ, répartis en 81936 strophes (shlokas), le plus long texte poétique jamais écrit, quinze fois plus long que l’Iliade par exemple. Il aurait été organisé, en plusieurs versions et corrections successives sur un temps assez long, autour du 4è siècle avant JC, même si on lui connaît des modifications postérieures au moins jusqu'au 3è ou 4è siècle après JC.

En 1985, Jean-Claude Carrière allège le récit, lui ajoute quelques transitions, et s'efforce de le rendre plus accessible à un public non initié. C'est cette version que Peter Brook met en scène pour une pièce-fleuve – et triomphale – au festival d'Avignon. Quelques années plus tard, Jean-Claude Carrière y revient et publie son Mahabharata romancé en 1996.
Troisième retour au texte sacré avec cette adaptation BD de 450 pages mise en images par Jean-Marie Michaud.

Je ne vais pas tenter ici de résumer le Mahabharata, quelque version que ce soit. Ce serait présomptueux. Je ne vais pas non plus faire mine de juger la qualité de l'adaptation d'un texte que je connais peu.
Je vais seulement dire que c'est une fresque épique grandiose qui se dévore littéralement dans sa version BD. Et tenter de t'offrir quelques coups d’œil, lecteur, qui te donneront, j'espère, envie de t'y plonger tout entier.

Le Mahabharata est rédigé ici, comme l'affirme la légende, par le dieu Ganesh sous la dictée du vieux sage Vyasa. Le sage parle à un enfant humain et lui explique l'histoire de sa race, une race qui aurait pu s'éteindre tant fut dévastatrice la guerre fratricide entre les cinq frères Pandava, fils du roi Pandu, et les 100 frères Kaurava, fils du roi Dhritarashtra, leurs cousins.

Dans cette histoire, qui s'achève avec le début du Kali Yuga, l'age sombre dans lequel nous vivons, non depuis l'élection de Donald Trump mais bien depuis 5000 ans, s'affrontent des hommes saisis par leurs passions, sous le regard et avec l'intervention fréquente des dieux ou des monstres.

Tu verras, dans le Mahabharata, les animaux parler aux hommes et les hommes les comprendre. Tu verras les dieux intervenir dans les affaires humaines, conseillant, combattant ou engendrant. Tu verras des malédictions prononcées qui se réalisent toujours et des promesses qui engagent magiquement ceux qui les prononcent.

Tu verras la colère et la vengeance, tu verras l'orgueil et la haine, tu verras une immense noblesse côtoyer d’immenses vilenies. Tu verras la bêtise parfois, mais aussi l'amour, la douleur, l'héroïsme, le courage.

Tu verras, comme dans toute grand fresque épique, l’enchaînement des torts réels ou perçus qui entraînent, par le jeu du devoir, de l'honneur, et de la vengeance, les passions toujours plus haut jusqu'à l'avalanche de la conflagration.

Tu verras Krishna, avatar de Vishnou, prôner le dharma – la voie droite – mais amener la fin de la  guerre en s'en détournant, sauvant ainsi l’humanité à venir.

Tu verras le roi Yudhishthira, aîné des Pandava, inconséquent joueur qui perdit tout aux dés mais est de ces rois qui sont les meilleurs car ils ne désirent pas le pouvoir.

Tu verras le roi Duryodhana, aîné des Kaurava, plein de crainte et de rage, qui ne négocie pas, n'accepte aucun accommodement, et préfère l'anéantissement à la paix.

Tu verras la colère froide et la détermination de Draupadi, reine et femme des cinq frères Pandava, assoiffée de vengeance, humiliée par les Kaurava qui tentèrent de la déshabiller en pleine cour et dont la pudeur ne fut sauvée que par l'intervention de Krishna qui conjura des voiles sans fin pour soustraire son corps à la vue des spectateurs qui la raillaient.

Tu verras Arjuna, le héros, le meilleur des combattants, détenteur des armes divines qui peuvent annihiler la terre.

Tu verras une guerre sans égale par son ampleur, ses manœuvres militaires, ses tactiques et ses rebondissements.
Tu verras des aristies, des traîtrises, de la fureur, du sang, des tripes, et des larmes en fleuves pleins. Tu verras 18 millions de morts sur le champ de bataille et la haine qui continue de sévir alors même que les combats ont cessé et que la guerre est finie. Tu verras l'horreur qui entraînera les âges dans le Kali Yuga.

En fait, ce que tu verras, c'est un choc de titans, c'est l'Iliade en mieux – imho.
Hommes et dieux trop liés, dieux trop puissants au milieu d'hommes à la vie trop courte et au sang trop chaud.
Rois et héros mus par leurs destins respectif, leurs ambitions, leur orgueil mal placé, leurs griefs jamais apaisés – tant pis si meurent et meurent encore les hommes de troupe et les suivants.

Et pour commencer, tu verras ce – long – début qui met la tragédie en branle et dont je t'offre ici quelques rapides traits :

Tu verras, lecteur, comment un roi eut un fils d'une déesse, et comment il épousa ensuite une femme qui lui donna un autre fils.
Comment ce mariage ne fut possible qu'après la promesse du prince aîné de ne jamais connaître aucune femme. Comment ce faisant il devint immortel, ne pouvant mourir que lorsqu'il le désirerait.
Comment le plus jeune prince eut trois promises dont l'une fut, crut-elle, bafouée et promit de se venger.
Comment les deux princesses durent copuler avec le vieux sage Vyasa, demi-frère du roi défunt, car le jeune prince passa avant d'avoir pu engendrer descendance
Comment elles donnèrent naissance à Pandu, le pale, et Dhritarashtra, l'aveugle, deux futurs rois marqués à vie par les conditions de leur conception.
Comment Pandu lui-même eut cinq fils – les Pandava, des enfants divins – sans jamais toucher ses épouses. Comment il mourut de céder à son désir pour Madri sa seconde épouse, qui, de remords, pratiqua la sati.
Comment Dhritarashtra se maria avec Gandhari qui banda ses yeux pour toujours afin d'être pareille à son mari. Comment elle eut cent fils – les Kaurava – à la naissance magique.
Comment ces deux lignées devinrent très vite rivales.
Comment il y eut, dès le début, un fils caché qui reviendra et combattra dans la guerre jusqu'à en être l'un des plus redoutables héros.

Voilà, lecteur, je ne peux faire plus. J'ajoute juste que le dessin est très beau, poétique et grandiose suivant les cas, toujours adapté au moment du récit. Il faut bien que tu travailles un peu maintenant, que tu lises cette fresque sans être effrayé par son volume ; il fallait bien 450 pages pour raconter comment la destruction de l'humanité fut évitée de justesse.
Sois assuré que tu ne le regretteras pas.

Le Mahabharata, Carrière et Michaud

Images de la fin du monde - Christophe Siebert POSTCONF


REPUBLICATION DE CHRONIQUE POUR UN LIVRE IMPACTÉ PAR LE CONFINEMENT

« Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. » écrivait Cioran dans Syllogismes de l'amertume.
C'est à un voyage halluciné dans une monde où les rossignols roteraient que Christophe Siébert, lauréat du Prix Sade 2019 pour Métaphysique de la viande, te convie, lecteur.

Alors embarque, lecteur, si tu en as le courage.
Embarque avec moi, qui jouerai ici le rôle de l'échanson. Direction l'univers poétique noir, très graphique, profondément mortifère et résolument NSFW de Siébert, jusqu'à la ville post-soviétique (ce qui est parfois – et singulièrement ici – synonyme de post-apocalyptique) de Mertvecgorod autour des années 2020.
Cette Chiba russe mille fois pire que l'originale, cette mégalopole de 7 millions d'habitants entre Ukraine et Russie dans laquelle je t’entraîne est la seule ville notable de la République Indépendante de Mertvecgorod, une oligarchie présidentielle quasi-mafieuse créée en 1994, après l'effondrement de l'URSS et deux ans de guerre civile :

  • une ville – pour ton information – dont le nom signifie étymologiquement La cité des cadavres et qui fut construite face aux ruines de Zam-e Daeva, la terre des esprits mauvais.
  • une ville que Staline transforma en 1935 en goulag et ville-décharge, et à laquelle il affecta des centaines de milliers de déportés pour traiter tous les déchets de l'URSS
  • une ville qui, aujourd'hui, n'étant plus ville secrète, s'est spécialisée dans le traitement des déchets de toute l'Europe, et concentre dans sa « Zona » usines de traitements des déchets, décharges légales, et décharges sauvages
  • une ville où la sécurité est privée, sous-traités à des drones télécommandés plus ou moins actifs selon les quartiers
  • une ville qui raconte une fois encore le dilemme déchirant d'Elitza Gueorguieva entre socialisme réel  misérable et libéralisme mafieux inégalitaire


Mertvecgorod est donc une ville qu'en Inde on dirait Intouchable du fait de son activité même, une ville qui, en Europe, pourrait être Rybnik.
Une ville gouvernée par des oligarques sans scrupules qui encouragent ou laissent prospérer les activités d'exportation plus délétères les unes que les autres dont ils perçoivent, directement ou non, les revenus. Aux déchets, traités à la « va comme j'te pousse » sans considération aucune pour la pollution associée qui empuantit eau et air et affecte les organismes au point que l'air irrespirable – sauf dans la quartier luxueux de Ul'tramarin où il est traité (mal) – vaut à la ville le triste privilège d'être la plus cancérogène du monde, tu peux ajouter le trafic d'organes, et une industrie florissante du porno plus ou moins extrême. A côté, non lié au commerce international, presque locavore, trafics de drogue et prostitution offrent deux débouchés aux revenus des autochtones quand les dépenses d'alimentation ou de vodka des travailleurs ne suffisent pas à faire boucler le circuit économique.

Mertvecgorod est le personnage principal du fix-up de Christophe Sieber. C'est elle que tu arpenteras en tous sens. Elle qui contient en son sein la Zona, la plus grande décharge à ciel ouvert du monde. Elle qui est laide, délabrée, puante, polluée jusqu'à l'outrage. Elle qui dévore ses enfants sans la moindre pitié.
Sur elle, en elle, sur son tégument et dans ses entrailles, tu découvriras sa population, ceux qui y vivent comme des parasites survivant sur un méta-organisme – à moins que l'organisme ne soit, de fait, le parasite.

La plupart sont des victimes. Les plus juvéniles ou à la dérive mourront jeunes, d'une mauvaise rencontre ou d'une overdose. Les plus intégrés (autrement dit les travailleurs pauvres), un peu plus tard, d'alcoolisme ou de cancer – sans oublier la toujours possible mauvaise rencontre.
Quelques-uns, oligarques ou mafieux, profitent de ce que la ville offre, vivent en commensaux avec l'organisme qu'ils ont contribué à façonner, l'utilisent pour sucer le sang des autres : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage. », écrivait Marx. La ville est leur capital.
Peu nombreux, enfin, sont ceux qui tentent de résister, de façon toujours imparfaite, et se lancent dans des combats voués à l'échec qui n'ont même pas l'excuse d'être beaux.

Le recueil (premier d'une série à venir) est constitué de 21 nouvelles courtes, indépendantes mais souvent liées plus ou moins lâchement aux autres, de l'entrée Wikipédia de la RIM, d'une liste de faits-divers récents, et d'un glossaire. On ne va pas donc lister chaque texte, juste pointer les saillants, en se rappelant qu'ici bien plus que dans la France de Camille Peugny le destin est déjà fait au berceau.

Tu croiseras et recroiseras, lecteur, un contestataire illuminé, terroriste et gourou, dont la description (hasard du calendrier) n'est pas sans évoquer l'inénarrable Piotr Pavlenski.
Énorme attentat, effet imprévu, destructions inattendues, tout se termine auprès du Sultan des Démons (l'un des deux seuls éléments fantastiques du recueil), parfaitement à sa place tant la ville est un chaos primordial qui préfigure l'effondrement et ses habitants des flûtistes déments qui dansent comme au cirque.

Tu désespéreras à voir le nihilisme meurtrier absolu du (des) groupes(s) de jeunes qui se nomment eux-mêmes fort justement « La danse de mort ».

Tu enrageras avec les contestataires situationnistes qui constatent que le Spectacle récupère leurs protestations-happenings, comme il l'avait fait, entre autres, pour les Sex Pistols. Tu les verras alors tourner le dos à l'intervention et se lancer dans l'action directe, mais, « les Situs de Mertvecgorod, combien de divisions ? »  Poser la question c'est y répondre.

Tu verras les couples lamentables, tu verras les fugues loin de parents forcément décevants, tu verras les fugueurs, tu verras ceux – rares – qui parviennent à fuir la ville et tu pleureras sur les 99,99% qui ne peuvent pas – manque de perspective, manque de ressources.

Tu verras les pilotes de drone, minuscules « criminels de bureau », qui tuent vite et de loin, de leur salon parfois, entre la poire et le formage.

Tu vérifieras que, quand on n'a que son corps comme capital et qu'on ne veut pas finir sur le marché des organes, les services sexuels ou les combats clandestins sont les seuls moyens de gagner de quoi améliorer un piètre ordinaire. Ce que tous savent. Tous savent aussi qu'on n'en sort pas toujours vivant.

Tu verras le cynisme et le mépris des oligarques qui, non content d'exploiter, tuent pour le plaisir, juste parce qu'ils peuvent. Tu verras que ce cynisme prédateur n'est pas leur exclusivité.

Tu hurleras de rage au spectacle d'une misère dont on ne peut pas sortir, avec une histoire bouleversante de lit de luxe qui rappelle le Evicted de Matthew Desmond.

Tu compteras les féminicides insensés dans un décompte sans fin qui évoque La ville qui n'aimait pas les femmes de Thomas Day.

Tu sortiras lessivé, broyé, scarifié par ta lecture. Haletant, pantelant, vivant enfin.


Alors, lecteur, si tu es de ces petites choses fragiles qui n'ont pas supporté L'effroyable affaire des souffreuses, la nouvelle de Raphael Eymery dans le recueil d'Adorée Floupette – qui est la plus décadentiste et sans conteste la meilleure des quatre –, si tu ne crois pas que c'est lorsque l'art parle de Charogne, de Trou du cul, ou d'Ivoire et d’Ivresse, et non de téléphones mobiles, qu'il est le plus art c'est à dire le plus éloigné du monde, et que c'est dans le Boudoir – en transgressant la répression sexuelle pour reprendre possession de son corps – qu'on fait la meilleure politique, alors passe ton chemin, cette lecture te sera pénible.

Si, en revanche, tu recherches les atmosphères décrépites à la Eraserhead, les moiteurs d'Exotica, les extrémismes de Gaspar Noé, ou les fulgurances de Blue Velvet, alors tu as frappé à la bonne porte, tu peux prendre ton billet pour la fascinante – comme l'est une veuve noire –  Mertvecgorod. Tu seras assis à côté de Siébert en lisant ses Images de la fin du monde. Et je ne serai pas loin.

Images de la fin du monde, Christophe Siébert

Pour aider les bibliothécaires à référencer le livre, voici une liste de tag donnée par Siébert lui-même en interview de ses obsessions abordées dans le recueil :
violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.
(Ne me remerciez pas).

dimanche 17 mai 2020

The Flock of Ba-Hui - Oobmab


En dépit de l’opprobre dont son nom est chargé en Occident, l’œuvre de HP Lovecraft ne cesse d'être déclinée sous toutes les formes imaginables depuis quelques années, au point même de provoquer l'agacement des aficionados de la première (ou deuxième) heure. Les adaptations sur différents supports des histoires du maître de Providence côtoient les nouveaux récits qui approfondissent la connaissance du mythe en repoussant toujours plus loin les frontières de ce que nous, pauvres humains, en connaissons – sans oublier, malheureusement aussi parfois, les peluches.

Voici qu'arrive de Chine un premier recueil de fanfic chinois traduit en anglais.
Depuis quelques années en effet, de nombreux auteurs, pour la plupart amateurs, écrivent et livrent au jugement collectif des textes d'horreur weird ou gothique, deux genres dont la littérature chinoise est très longtemps restée à l'écart. Lovecraft n'est pas en reste de cet engouement littéraire pour des formes originales ; c'est sur le site https://trow.cc que se trouvent un grand nombre d'auteurs lovecraftiens qui réinterprètent le mythe dans un cadre chinois.

C'est sur https://trow.cc qu'un dénommé Akira a trouvé un récit intitulé The Flock of Ba-Hui, pur hommage lovecraftien écrit par un auteur qui se présente sous le pseudo de Oobmab, bamboo à l'envers.
Captivé par le texte, Akira décida de le traduire, mais en dépit de ses efforts et de son enthousiasme la tâche se révéla trop ardue pour lui. Quelques années plus tard un autre traducteur amateur, Arthur Meursault, le rejoignit et, à deux, ils terminèrent non seulement la traduction de The Flock of Ba-Hui mais aussi de trois autres nouvelles du même auteur.
Ils proposent aujourd'hui les quatre nouvelles dans un recueil intitulé de manière évidente "The Flock of Ba-Hui", un ouvrage qui contient les textes traduits d'Oobmab reliés entre eux par un texte original des traducteurs qui donne une unité à l'ensemble et met en scène un personnage de la mythologie lovecraftienne absent des textes d'Oobmab.

Le voyage en lovecraftie chinoise commence donc, après deux préfaces, par une introduction dans laquelle un personnage mystérieux enjoint les quatre personnes – le Chercheur, le Rêveur, l'Historien, et l'Anthropologue – qu'il a réunies dans une ferme abandonnée aux pieds de l'Himalaya à raconter l'histoire de leur rencontre avec le mythe et singulièrement avec l'artefact particulier auquel chacun d'entre eux a été confronté à cette occasion. Celui qu'il nomme le Chercheur commence à parler. Il raconte The Flock of Ba-Hui, puis nouvel intermède dans la ferme jusqu'au deuxième récit, Nadir, suivi d'un intermède et de Black Taisui, et enfin, après encore un dernier intermède, de The Ancient Tower. L'ouvrage se termine par un ultime retour dans la ferme abandonnée en guise de conclusion où se révélera l'identité du maître de cérémonie.

The Flock of Ba-Hui raconte la découverte d'une civilisation pré-humaine, dont on apprend avec le narrateur l'origine, les rites, les secrets, jusqu'à des révélations qui conduisirent celui qui parle au bord de la folie. On pense ici très fortement aux Montagnes Hallucinées.

Nadir est une jolie histoire située dans les Contrées du rêve. Récit de l'obsession d'un homme pour une tour mystérieuse qui semble monter jusqu'aux nuages, l'histoire boucle sur elle-même avec une certaine élégance. On y croise sans doute Azatoth.

Black Taisui est peut-être la plus intrigante et inquiétante. Il y est question de secte très ancienne, de vieux secrets de famille, de quête de l'immortalité et du prix à payer en échange. Elle commence par une disparition qui n'est, on le découvre au fil du récit, que la dernière d'une très longue série. Il y a ici du Montagnes Hallucinées et du Charles Dexter Ward, notamment.

Enfin, The Ancient Tower relate l'exploration presque fatale d'un stupa tibétain que tous les villageois proches disent hanté et maudit, et qu'ils évitent comme la peste. Mais curiosity killed the cat, et celui qu'on nomme l'Anthropologue n'aura de cesse de savoir ce qu'il contient et quelle est l'origine de la crainte qu'il inspire. Mal lui en prendra. C'est – toutes proportions gardées – Dans l'abîme du temps qui vient à la mémoire ici.

Je ne parlerai pas de la fin pour ne pas spoiler la dernière référence mais elle ne sera pas surprenante pour les habitués d'HPL.

Ce recueil est intéressant pour plusieurs raisons.

Certes, on est ici dans l'hommage pur et dur. Oobmab fait du Lovecraft, il est parfois plus Lovecraft que Lovecraft lorsqu'il enchaîne les références au point que ça ressemble à des easter eggs. Mais, il faut admettre qu'il le fait bien, et que – je cite le traducteur – il est parvenu à rendre le style si particulier de Lovecraft dans une langue qui ne lui est guère adaptée. On admire l'effort et la réussite. Rien que pour ça, ça vaut, je trouve, la peine d'être lu.

Ensuite, le transport des histoires lovecraftiennes dans une Géographie et une Histoire qui ne nous sont guère familières tendent à leur donner un caractère encore plus étranger que lorsqu'elles prennent place dans la maintenant maintes fois parcourue Nouvelle-Angleterre.
Et, comme chez Lovecraft, c'est aux marges inhabitées ou presque de la civilisation qu'on trouve les vestiges de temps immémoriaux et révolus. En s'enfonçant dans les forêts et les montagnes pour HPL – voire plus loin encore, jusqu'au pôles –, en écumant les recoins du Tibet pour Oobmab.

De plus, Oobmab mélange plutôt bien imho le sens chinois d'un temps long rythmé par les dynasties impériales et les généalogies personnelles avec l’inquiétude lovecraftienne concernant les origines. Ce sont les rêveurs et les universitaires, ici comme chez HPL, qui ont les moyens de soulever un tout petit bout du voile de la réalité pour jeter un coup d’œil derrière, toujours à grand risque pour eux et souvent comme aboutissement d'une quête d'histoire familiale.
Il joue aussi des histoires traditionnelles de fantômes chinois qu'il détourne ici pour en montrer la trop grande jeunesse face à des éons incommensurables et les mettre au service du mythe.

Enfin, il est intéressant de voir, qu'alors même qu'à l'Ouest on va jusqu'à le faire disparaître des représentations visuelles, HPL est populaire en Chine, dans un pays peuplé par l'un de ces peuples qu'il ne goûtait guère. Les Chinois ne sont, semble-t-il, pas encore entrés dans notre culture du ressentiment.

Le voyage fut plaisant, même si la dernière nouvelle paraît un peu trop longue. L'ensemble vaut la peine d'être lu, peut-être pas pour son originalité, mais en raison même du renouveau qu'apporte une transposition dans un autre topos culturel.

The Flock of Ba-Hui, Oobmab

Note importante : en dépit du style de la très belle couverture, le traitement n'est absolument pas pulp.

vendredi 15 mai 2020

Anthologie des dystopies - Jean-Pierre Andrevon


"Anthologie des dystopies" est, comme son nom l'indique, une anthologie portant sur les sociétés dystopiques qu'on peut rencontrer tant en littérature qu'au cinéma

Jean-Pierre Andrevon, écrivain et critique bien connu, se donne ici pour tâche de livrer une présentation, la plus exhaustive possible, des œuvres donnant à voir des sociétés dystopiques. Pour donner plus de chair à son ouvrage, Andrevon ne se limite pas aux dystopies stricto sensu, c'est à dire aux sociétés dans lesquelles un Etat ou un collectif politique hégémonique maintiendrait, par la force ou la suggestion, des sujets sous une domination aliénante. Il étend son propos à toute société dans laquelle la vie est profondément difficile en raison de déterminants qui ne sont pas toujours strictement politiques, et aborde même des cas dans lesquels c'est à une échelle plus petite – région, bâtiment – que la dystopie est présente.
Il se limite en revanche aux dystopies terrestres, crédibles ou vraisemblables, excluant de ce fait les dystopies de fantasy, les dystopies extraterrestres, ou encore celles dont l'essentiel prend place dans le cyberspace.

C'est donc à un voyage en dystopie qu'Andrevon entraîne le lecteur.
Après une brève présentation historique illustrée du concept d'utopie, il aborde la dystopie qui en est la face noire, sans oublier de montrer que l'une contient souvent l'autre en germe.
De la première dystopie répertoriée, Le monde tel qu'il sera, publiée en 1846 par Emile Souvestre, il progresse en présentant Les cinq cent millions de la Begum, de Jules Verne, entre autres.

Puis arrivent les « quatre piliers » : Le talon de fer, de Jack London, Nous, de Evgueni Zamiatine, Le meilleur des mondes, de Aldous Huxley, et 1984, de George Orwell. Chaque texte est présenté à l'aide d’explications, d'extraits, et de mises en contexte.

Passée cette archéologie dystopique, et après un passage par les premières dystopies cinématographiques (notamment Metropolis, de Fritz Lang) le livre se divise en encore dix chapitres, chacun traitant d'une forme particulière de dystopie, de « Place à la lutte des classes » à « Après la catastrophe » en passant par « La société du spectacle » ou « Les méfaits de la religion ».
Chaque chapitre donne lieu à une présentation introductive du thème, suivie d'un certain nombre d’œuvres, littéraires ou cinématographiques, expliquées par Andrevon, remises en contexte, et illustrées par des extraits.

On y parle donc du trop méconnu en France Régis Messac, auteur de Quinzinzinzili et de La cité des asphyxiés, du Brazil de Terry Gilliam, ou encore de La machine à explorer le temps de Wells ou de La ferme des animaux d'Orwell, entre autres. Etat, politique, classes, lutte des classes.

On parle aussi de robots, de connections intrusives, de surpopulation, de contrôle sexuel ou eugénique, de censure violente. Et à chaque fois, après une introduction qui pose le cadre, c'est par les œuvres qu'Andrevon développe son thème, faisant montre d'une connaissance très étendue du genre sous toutes ses formes.

Je n'essaierai même pas de citer une partie qui ne rendrait pas justice au tout, je ne parlerai pas de Blade Runner car il faudrait alors parler de Minority Report, pas de Farenheit 451 (Bradbury) car il serait nécessaire alors de parler aussi des Olympiades truquées (Wintrebert), et pas plus de A l'aube des ténèbres (Leiber) car la justice alors voudrait que je parle aussi de Make Room ! Make Room ! (Harry Harrison). Et ainsi de suite dans une suite sans fin d’œuvres à ne pas oublier sous peine d'être taxé de négligence.

Négligent, Andrevon ne l'est pas, et, en dépit d'un ou deux petits oublis, le nombre d’œuvres citées et commentées est très important. C'est la force de ce livre.
L'honnêteté oblige à dire qu'il a aussi une vraie faiblesse. Car s'il propose bien une bibliographie et une filmographie, le manque d'un index se fait cruellement sentir et risque de fortement amoindrir la possibilité d'utiliser vraiment "Anthologie des dystopies" comme un ouvrage de référence. Dommage.

Anthologie des dystopies, Jean-Pierre Andrevon

jeudi 14 mai 2020

Walter Kurtz était à pied - Emmanuel Brault POSTCONF


REPUBLICATION DE CHRONIQUE POUR UN LIVRE IMPACTÉ PAR LE CONFINEMENT

Les Éditions Mnémos accueillent en ce début d’année 2020 un nouveau label, Mu. Voilà, c'est dit.
L'information date officiellement de ce matin.
Ma bonne éducation étant notoire, j'ai décidé d'apporter un cadeau au baby shower organisé par les deux parents, Frédéric Weil et Davy Athuil. Voici donc une bonne chronique de "Walter Kurtz était à pied", de Emmanuel Brault – qui reviendra en ligne lors de la sortie du roman, le 30 mars prochain.

"Walter Kurtz était à pied". Il y a des livres improbables, au titre improbable, qu'on reçoit de manière improbable. Des livres sur lesquels on a, dès l'abord, un a priori dubitatif. Déjà, le titre est trop long. Un bon titre c'est un émoji – comme pour le dernier Beigbeder.
Et puis, on feuillette un peu, on lit deux, trois, dix pages, et on est séduit. On attend le faux pas et il n'arrive pas. On se retrouve à lire le tout, et plutôt vite encore. Strike !

Futur indéterminé. Le monde, largement désertifié, est structuré par les routes qui le sillonnent et les stations (service) qui le ponctuent. L'humanité est divisée entre les Roues, qui passent leur vie entière à rouler sans fin en voiture, et les Pieds, qui vivent pedibus cum jambis dans les no civilised-man's land autour de ces routes qui ne cessent jamais de s'étendre. Les deux groupes s'ignorent souvent, se craignent toujours, entrent en conflit parfois.

Dany et Sarah sont frères et sœurs. Ils parcourent depuis leurs naissances respectives les routes du monde dans la 203 conduite par leur père. Ils vivent ainsi la vie des Roues, une vie « civilisée » dans laquelle on accumule les kilomètres pour gagner des points qui seront dépensés dans les stations. Il faut des points pour vivre et se distraire, des points pour entretenir sa voiture (et donc ainsi continuer à en gagner), des points pour acheter une voiture plus rapide (et donc pouvoir accumuler encore plus de points à dépenser). Ils sont libres, ils sont heureux, ils sont civilisés ; pas comme les sauvages Pieds qui ont refusé de monter dans le grand huit et vivotent sans qu'on sache trop comment aux abords de la modernité représentée par le ruban d'asphalte.

Et puis, un jour, alors que Dany entre dans l'âge adulte de la conduite, la 203 a un accident. Le père meurt, les enfants sont recueillis par un groupe de Pieds, étranges mais apparemment plutôt pacifiques. Dany ne songe qu'à regagner son monde, alors que Sarah trouve auprès des Pieds un mode de vie qui comble le vide existentiel qu'elle ressentait depuis longtemps. La séparation inévitable des collatéraux et la rancœur qu'elle provoque chez Dany entraîne, réseau social Roues aidant, une montée de la haine anti-Pieds chez les Roues et le début d'une guerre civile humaine qui prend vite des allures de guerre d’extermination.

Avec "Walter Kurtz était à pied", Brault, dont c'est le deuxième roman, signe une œuvre vraiment intéressante. Inversant la relation historique qui lie sédentarité et civilisation, il donne à voir une société Roue qui rappelle furieusement la société capitaliste contemporaine et sa course absurde à la productivité sans limite.
Lancé On a road to nowhere (comme David Byrne dans la chanson éponyme ou le bus des Sex Pistols à tombeau ouvert vers aucun futur), la société Roue fonce vers l'infini et au-delà sans rime ni raison. Elle détruit pour cela la nature, et notamment les arbres sauvages, et professe une liberté absolue (qui n'est pas sans rappeler les revendications des associations d'automobilistes) encadrée seulement par un marché de biens et une armée censée protéger l'en-dedans de ceux qui vivent dans l'en-dehors. Comptant parfois le temps en kilomètres, comme dans Le Monde inverti de Priest, roulant pour gagner pour dépenser pour rouler, les Roues ont une vie qui évoque autant L’Homme unidimensionnel de Marcuse que le grinding des gamers. Leur credo : « Avancer, toujours ».

A coté d'elle, la société Pieds met en œuvre la décélération qu'Hartmut Rosa préconisait et qui seule permettrait de se reconnecter au monde en se défaisant tant de la dictature de l'urgence que du bruissement incessant des réseaux et des médias ; les Pieds poussent la chose jusqu'à ne presque pas parler. Les Pieds ne demandent rien, ne revendiquent rien, ils meurent même écrasés parfois, et pourtant ils sont là, comme l’œil de Caïn, remises en cause vivantes du mode de vie Roues.
La défection de Sarah, que Dany et ses contacts ne parviennent à interpréter que comme un rapt suivi de viol, rend le conflit inévitable entre deux modes de vie trop antagonistes pour coexister. Et l'horreur génocidaire commence.

Avec "Walter Kurtz était à pied", Brault réussit le pari risqué de l'anticipation sociale militante.
Il le fait en ne donnant pas d’explication au changement, mis à part quelques Eternels Humains qui seraient : le désir de liberté sans responsabilité, le goût d'instaurer des hiérarchies, et une propension jamais démentie à haïr ce qui est différent jusqu'à en vouloir l'anéantissement.

Le monde de Brault est. Pas besoin d'en expliquer la genèse, elle serait de trop, car, inévitablement, soumise à remise en cause et à test de crédibilité. Le monde de Brault est métaphorique, et, par là même, il n'a besoin d'aucune justification ; il est car ce qu'il métaphorise est aussi.

Même ces voitures, souvent anciennes, dont on pourrait/devrait se demander d'où elles viennent, qui les produit, et comment, ont l'air de tomber du ciel sans que ça nuise au récit. Objets de désir, de liberté, de puissance (et d’aliénation précisément à cause de toute cela), à l'origine indistincte, elles sont littéralement ce que décrivait Barthes parlant de la DS 19 :
« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature: il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La «Déesse» a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus »

C'est l'amour et l'admiration que Barthes dit ici qu'éprouvent les Roues ; ils l'expriment de manière explicite. Si on y ajoute le « The car is a powerful symbol of achievement and personal freedom » du spécialiste en marketing Ernest Dichter, on comprend la fascination ressentie par les Roues mais aussi celle qu'a exercé l'automobile sur une partie presque unanime de la population occidentale. Face à un tel sentiment, rien ne résiste, ni la nature, ni les peuples autochtones, ni la simple sauvegarde personnelle.

Et, de même que les voitures sont, sans explication, la méfiance, la haine, la guerre sont aussi, sans plus d'explication. On pense alors à Ballard. Pour Crash et la Trilogie de béton bien sûr, ode à la frénésie automobile et à la fusion chair/métal qui fait de l'homme une extension de la machine, mais aussi pour Sauvagerie, IGH, etc. tous les romans de Ballard dans lequel la plongée en sauvagerie n'a pas besoin de justification. Il suffit que des humains soient là, la sauvagerie les accompagne – Ballard qui a passé la moitié de la guerre dans un camp de détention japonais en sait quelque chose.
Rien d’étonnant alors à lire ici des pages aussi fortes qu'hallucinées où la guerre amène la joie de l'oblitération, de la destruction des corps, de la supériorité technique mise en actes, de la camaraderie face à l'Autre, forcément sous-humain car ne faisant pas partie du Nous. Un plaisir quasiment sexuel.

Et Walter Kurtz alors, direz-vous ? Si vous vous souvenez que Kurtz est un membre de la fraction dominante de l'humanité qui, écœuré, la quitte pour rejoindre et organiser les dominés en devenant l'un des leurs, vous comprendrez de qui il s'agit ici.

"Walter Kurtz était à pied" est donc un roman très réussi qui parvient à dire beaucoup sur le folie productiviste/consumériste en prenant le parti de ne pas asséner ni de tenter vainement de tirer des lignes de fuite sociologiques entre ici et là-bas.

Walter Kurtz était à pied, Emmanuel Brault

mercredi 13 mai 2020

The Traitor Baru Cormorant - Seth Dickinson


Baru Cormorant est une petite fille de sept ans. Elle vit dans la petite ville côtière de Taranoke, avec sa mère et ses deux pères, une famille normale.
Intelligente, curieuse, directe jusqu'à l'effronterie, passionnée d'oiseaux, d'étoiles, et de connaissance, Baru est fascinée par les voiles rouges qui approchent du port. Ces voiles sont celles des marchands de la République Impériale ou Empire des Masques (parfois aussi nommé péjorativement Mascarade). Ils reviennent chaque année, quand les vents sont favorables. Ils commercent avec les autochtones, mais ne vendent que contre de l'or et ne paient qu'avec leur propre monnaie, une monnaie papier, en d'autres termes des billets de banque, qui tendent à devenir la monnaie de référence et « lie » celui qui l'accepte à ceux seul qui l'accepteront ensuite, c'est à dire l'Empire ou ses protectorats – c'est l'essence même de la monnaie fiduciaire. Mais cette année, les marchands, en convoi, sont accompagnés d'un bâtiment militaire chargé de leur « protection ». The times they are a-changin'.

Traité de coopération, première ambassade (protégée bien sûr par des marines impériaux), création d'une école, « assistance » lors d'un conflit frontalier dont les troupes autochtones reviendront comme par hasard très affaiblies, l'Empire s'installe dans la vie de Taranoke et dans celle de Baru. Mauvaise nouvelle pour la ville comme pour la petite fille. Car si Baru est séduite par tout ce qu’enseigne la nouvelle école fondée par l'Empire, elle y apprend aussi le plus complètement possible quelle idéologie sous-tend l'entité impériale et dont l'un de ses pères, puis toute sa communauté, fait progressivement les frais.
Convaincue qu'elle ne peut aider son peuple qu'en devenant elle-même un citoyen influent de l'Empire – en pratiquant donc un entrisme que ne renieraient pas les trotskistes, elle s'engage sur une chemin qui la conduit à devenir une brillante étudiante, à réussir haut la main les examens impériaux, et à être nommée pour son premier poste (avec l'aide de Cairdine ferrier, un marchand de l'empire qui l'a prise en amitié ?) Trésorier Impérial à Aurdwynn, une lointaine province souvent rebelle et divisée en plusieurs duchés. Un poste qui a coûté la vie à ses deux prédécesseurs et qui l’entraînera plus loin que quiconque l'aurait cru possible.

"The Traitor Baru Cormorant" est le premier roman de l'américain Seth Dickinson. Résolument grimdark, The Traitor est un texte original et souvent poignant sans être toutefois toujours à la hauteur de sa réputation.
Le lecteur y suit, à travers une narration à la troisième personne qui n'en sait pas plus que ce que sait Baru, les multiples machinations, traîtrises, combats, et atrocités qui jalonnent l'enfance puis la carrière naissante de la jeune femme.

Pour comprendre la nature de ses épreuves, il faut faire, comme elle, vraiment connaissance avec l'Empire des Masques. L'empire est né d'une révolution qui a éliminé son aristocratie corrompue. L'oligarchie régnante y a été remplacée par un Parlement que chapeaute un Empereur. Le peuple est donc représenté par le Parlement (qui a le vrai pouvoir), et l'Etat est personnifié par l'Empereur. Toujours masqué (comme tous les agents impériaux lorsqu'ils exercent leurs fonctions), l'Empereur est un homme choisi tous les cinq ans parmi les plus sages et intelligents de l'Empire. Peu importe son identité ou son statut social, s'il remplit les conditions il devient Empereur. C'est alors qu'il revêt un masque et boit une potion d’amnésie qui lui font oublier son identité pendant la durée de son règne, avant de perdre son trône cinq ans plus tard et d'être remplacé par un nouvel élu. Masque, amnésie, l'Empereur ne sait ni qui il était avant de régner ni qui il redeviendra après. Il gouverne donc derrière le voile d'ignorance popularisé par John Rawls et qui seul assurerait que les décisions prises conduiraient à une société juste. Son règne de cinq ans terminé, il abandonne sa charge publique, comme le faisait les dictateurs de la Rome classique. Un Parlement (législatif) fort, un Empereur (exécutif) tout dévoué à la chose publique, c'est le meilleur des mondes politiques. Sauf qu'en fait non, et qu'il y a un secret derrière ce bel édifice institutionnel.

Mais faisons comme s'il n'y avait pas de secret (déterminant dans le récit, mais no spoil) et examinons l'idéologie de l'Empire. Égalitariste à l'extrême (d'où le mode de désignation de l'Empereur, et les masques arborés par tous les fonctionnaires, qui agissent ainsi hors de toute considération liée à leur identité personnelle et disent une fois encore que quiconque d'assez talentueux peut occuper n’importe quelle fonction), l'Empire est aussi rationnel que totalitaire et impérialiste.

Rationnel il l'est car il se présente sans divinité, bardée d'une idéologie qui se donne à voir comme un pragmatisme. Rationnel aussi car il est capable de pousser chaque individu au bout de son potentiel, car il sélectionne par le biais d'examens officiels, car il développe une bureaucratie efficace que ne renierait pas Max Weber, soutenue par un système légal qui bride toute impulsivité.

Il est impérialiste car il étend sans fin son pouvoir sur le monde. S'il le fait parfois militairement, le gros de son extension tient à son immixtion économique. Bien plus avancé techniquement que ses futurs colonisés, littéralement sur la frontière technologique, l'Empire a l'avantage dans le domaine de l'armement – chimique notamment – mais aussi dans le niveau et la qualité des infrastructures publiques offertes à la population. Et c'est par là, par les « bienfaits de la colonisation » qu'apporte l'Empire qu'il s'infiltre dans les sociétés. Il n'a plus alors qu'à contrôler militairement une situation presque gagnée et à parfaire la domination par l'idéologie.

Car, nous l'avons dit, l'Empire est totalitaire. Organisé et mu par une doctrine nommée Incrasticism, l'Empire promeut un impératif de « pureté sexuelle » et « d'hygiène » dont la conséquence est l'exécution douloureuse des homosexuels hommes et femmes. A de telles accusations on ne survit pas, et chacun est incité à dénoncer de tels comportements pour que les autorités puissent sévir – c'est ainsi que la population de Taranoke fut « normalisée ».
Mais l'Empire a aussi un objectif eugénique clair de purification et d'amélioration de l’humanité. Autorisant ou pas les mariages et la reproduction en fonction de critères raciaux, l'Empire fait un travail d'éleveur de bétail purifiant des souches humaines ou au contraire hybridant telle ou telle variété d’humains pour obtenir un type nouveau désiré. Mariage et reproduction font donc l'objet d'un contrôle strict auquel il serait très dangereux de vouloir déroger. On se croirait ici dans un hybride entre l'eugénisme du Meilleur des Mondes, le sexcrime de 1984, et le Lebensborn du régime nazi. Et, de fait, le pouvoir donné aux fonctionnaires de soigner ou pas les épidémies en fonction des besoins, de torturer psychologiquement pour briser les volontés, ou d'utiliser de l'acide pour marquer les protestataires, le tout paisiblement, « sans violence et sans haine », rappelle autant le Ministère de l'Amour de 1984 que la banalité du mal décrite par Hannah Arendt.

Et c'est dans cet Empire que Baru veut s'élever. Elle devra pour cela mentir, trahir, servir des maîtres obscurs dont les instructions sont toujours implicites. Elle évoluera dans un monde où accorder sa confiance est risqué, où trop en dire est vite mortel. Elle devra aussi abandonner ceux qui furent les marches de son ascension quant elle seront devenues inutiles et détruire en elle-même, peu à peu, toute compassion et même toute humanité. L'ascension est à ce prix, elle qui permettrait à Baru de réparer Taranoke en subvertissant l’appareil impérial. Pour cela, il lui faudra chevaucher une rébellion, effondrer une économie en provoquant une crise à la John Law, dresser les gueux contre les nobles, les nobles contre l'Empire, et les nobles les uns contre les autres, en tentant de survivre aux menaces venant de son (ses) propre(s) camp(s) et d'anéantir en elle tout ce qui pourrait la sortir de cette course effrénée au pouvoir et à la vengeance.

Le roman est intéressant (et assez innovant) en ceci qu'il met l’accent sur l'argent comme nerf de la guerre, qu'il développe toutes les difficultés logistiques et de communication (souvent oubliées en fantasy) des campagnes militaires, qu'il dit à quel point maladie et faim tuent souvent plus que les combats, qu'il rappelle que dans la guerre classique c'est en éliminant les paysans qu'on vainc par annihilation de toute capacité productive ennemie, qu'il montre comment la supériorité technique vient à bout de tout courage ou de tout héroïsme – Haïlé Sélassié et ses troupes en firent l'amère expérience à Mai Ceu.
Il met en scène une héroïne intelligente et déchirée, entourée de beaux seconds rôles.
Il fait subsister longtemps une part de suspense sur les allégeances des divers protagonistes.

Néanmoins, on peut trouver certains personnages trop peu écrits – le Gouverneur – ou au contraire inutilement complexes – la Jurispotence.
On peut aussi avoir l'impression que, parfois, le récit veut être plus malin qu'il n'est, être agacé  par ces dialogues ou passages descriptifs écrits de façon artificiellement confuse pour dérouter et montrer à quel point tout est sous brouillard de guerre, ou se dire que l'arme monétaire utilisée ici n'est qu'un fusil à un coup dont l'auteur ne fait plus grand chose une fois les événements lancés.

"The Traitor Baru Cormorant" est donc un bon et original roman, mais sans doute pas le chef d’œuvre que d'aucuns en ont fait.

The Traitor Baru Cormorant, Seth Dickinson

lundi 11 mai 2020

La Chute - Jared Muralt - L'album du confinement


Parfois on arrive premier dans un concours de circonstances. C'est incontestablement le cas pour l'auteur de BD suisse Jared Muralt avec le premier tome de sa série "La Chute".
Sorti le 4 mars, soit moins de deux semaines avant le début du confinement, ce tome 1 de "La Chute" m'a patiemment attendu sur les étagères désertées de ma librairie locale. Il y a pris une saveur toute particulière.

Demain (aujourd'hui ?), en Suisse alémanique.
Liam rentre chez lui en voiture. A la radio, il entend sans l'écouter la litanie de mauvaises nouvelles qui sont les nôtres en juste un peu pire, les nôtres telles qu'elles pourraient être à court/moyen terme.
Chaleur anormalement élevée, sécheresse prolongée, mauvaises récoltes et pénurie possibles, misère grandissante qu'on devine, récession économique mondiale. Confrontés à ces difficultés, certains pays sont proches de s’effondrer, les USA eux-mêmes ont dû imposer la loi martiale en raison de troubles politiques intérieurs persistants.
A ces infortunes globales, à ces fins du monde qui commencent à ressembler à des fins du mois, Liam est comme extérieur. Lui a un problème concret, il a été licencié, et un autre – dérangeant mais moins menaçant –, sa femme, Marie, enchaîne les heures de travail à l’hôpital car la deuxième épidémie de grippe estivale qui frappe le pays et le monde est plus virulente et mortelle que toutes celles qui l'ont précédée.
Alors, à la maison, Liam s'occupe de ses deux enfants en s'inquiétant pour son boulot et en attendant le retour de Marie.

Mais voilà qu'un soir Marie ne rentre pas de l'hôpital, puis que, le lendemain, la famille apprend qu'elle y reste car « malade ». Désœuvrés, inquiets, père et enfants s'entassent dans la voiture familiale pour aller la voir, et c'est en arrivant dans l’embouteillage monstre qui entoure le centre de soins, en voyant les tentes provisoires d'un hôpital de campagne et les malades refusés par manque de place, qu'ils réalisent la gravité de l'épidémie. Une gravité qui ne va cesser de s'amplifier jusqu'à la fin de ce premier tome.

Ecoles et universités fermées, services publics en mode dégradé, rassemblements publics interdits, enterrements de masse, puis, la crise s'aggravant, confinement non pas d'immeubles mais de quartiers entiers, cordons militaires assurant à balles réelles l'étanchéité des zones contaminées, police d'abord brutale puis ensuite absente, pénurie alimentaire progressive, pillages de magasins.
La très vaste zone confinée, qu'il est interdit de quitter, semble de plus en plus laissée à elle-même, comme ces maisons pestiférées du Moyen-Age qu'on condamnait pour que nul n'en sortît. A l'intérieur, des bandes prennent le contrôle des maigres distributions alimentaires, on se prostitue pour une boite de conserve, le prix de la vie baisse très fortement.
Alors, quand les réserves alimentaires arrivent à zéro et que l'électricité tire sa révérence, il devient urgent pour Liam et sa famille d'envisager un périlleux exil pour espérer survivre.

Avec cet album, Muralt donne à voir un effondrement possible (que nous avons jusqu'à présent évité).
Il montre comment tout le monde peut tout perdre en un temps extrêmement court et comment la prospérité des pays riches ne leur offre qu'une illusion de sécurité. Il montre avec quelle rapidité l'effondrement peut se produire pour peu que suffisamment de conditions convergentes soient réunies. Pénurie de travail causée par l'épidémie (salariés absents et unités productives arrêtées), baisse de la production, effondrement des chaînes logistiques, fermetures des frontières, aggravation du manque d'intrants, nouvelle baisse de la production ; l'Offre s'effondre, suivie par une Demande que des revenus en capilotade ne peuvent plus soutenir. Le cercle vicieux de la dépression est engagé, à un degré tel que même les besoins de base ne sont plus satisfaits par un Etat confronté à une désorganisation de l’économie productive trop importante pour être gérable.
Il rejoint, dans cette forme d'anticipation noire fondée sur l'interdépendance de toutes les économies et la fragilité d'un système économique aux chaînes de valeurs étirées à l'excès, Jean-Pierre Boudine et son Paradoxe de Fermi, ou, pour rester dans les scénarios du pire, celui, peu probable mais possible, envisagé par l'économiste Alexandre Delaigue dans un article récent. Tainter développait de tels modèles plus longuement dans L'effondrement des sociétés complexes, comme Jared Diamond dans Effondrement.

Pour mettre en image son monde implosant, Muralt livre des illustrations réalistes, parfois très belles (ciels rougeoyants au couchant ou ombrages des arbres), d'autres fois inquiétantes (impressionnant clusterfuck automobile aux abords de l'hôpital), ou alors finement démonstratives (affiches pour des voitures ou des montres de luxe dans une ville en déliquescence ou saleté des rues dans une Suisse alémanique si propre d'habitude).

Acheté et lu le jour même du déconfinement, l'album résonne aujourd'hui bien plus étrangement qu'il n'aurait pu le faire il y a deux mois seulement. Il propose involontairement aux lecteurs autant un message inquiet sur ce qui pourrait arriver qu'un moment de soulagement lorsqu'on réalise qu'on n'y est pas encore.
Tu devrais l'acheter, lecteur. Si le monde d'après est comme celui d'avant, tu pourras le revendre pour des millions sur Ebay dans quelques années, et s'il ressemble à celui de Muralt, tu pourras au moins t'en servir pour faire du feu.

La chute t1, Jared Muralt
En croisant les doigts pour que la suite ne soit pas retardée sine die du fait de la situation écono-confinique.

mercredi 6 mai 2020

Destination fin du monde - Robert Silverberg


Ressortie aujourd'hui dans la toujours pertinente collection Dyschroniques du "Destination fin du monde" de Robert Silverberg qui n'était plus disponible en français depuis longtemps.

Rappelons que la maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.
Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu
On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de suggestions de lectures ou visionnages connexes. Une bien jolie collection donc.

"Destination fin du monde" est une courte nouvelle écrite en juin 1971 alors que les USA étaient empêtrés dans la Guerre du Vietnam. Texte parodique, on y voit des membres de la haute société américaine se vanter mutuellement, lors d'une soirée amicale, d'avoir testé le nouveau service de voyage vers la fin du monde.
Il s'est agi pour ces privilégiés de s’installer dans une machine temporelle à l'allure de sous-marin pour aller, trois heures durant, assister au spectacle de la fin du monde, d'une des fins du monde possibles en tout cas. Tout au long de la soirée, alors que les uns et les autres évoquent leurs souvenirs de ce voyage inédit, qu'ils se chamaillent sur ce qu'il ont vu, qu'ils boivent, dansent, flirtent, le monde autour d'eux, leur monde présent, est en train de s'effondrer entre attentats politiques, agitation sociale, émeutes, crises sanitaires, tremblements de terre, terrorisme nucléaire. Totalement mithridatisés, dansant littéralement sur le volcan dans une bonne approximation de la grenouille nageant dans l'eau chaude, aucun ne paraît comprendre que, loin d'aller assister à une très lointaine fin du monde, il ferait mieux de regarder le désastre qui est là, juste sous leurs yeux, et de le prendre en charge avant la catastrophe. Une myopie qui est encore la nôtre aujourd'hui.

Honnêtement, "Destination fin du monde" n'est pas le meilleur texte de Silverberg. Il y manque une vraie tension dramatique, ce qui place le lecteur dans une position de spectateur non impliqué.
Néanmoins le petit ouvrage vaut pour son paratexte qui décrit le contexte anxiogène dans lequel la nouvelle a été écrite et la production science-fictive à laquelle ce contexte  à donné lieu. Et puis deux postfaces d'époque, une de Robert Silverberg et une de Jean-Pierre Andrevon.

Et surtout une préface inédite du même grand Bob qui parle de Covid-19 et trouve "qu'aujourd'hui est tellement effrayant" qu'il espère que "l'avenir cette fois apportera un démenti à sa vison de demain". Enjoy !

Destination fin du monde, Robert Silverberg