dimanche 29 mars 2020

Ecarlate - Philippe Auribeau


1931, Providence, Rhode Island.
Un triple meurtre très spectaculaire (peut-être rituel) et un viol ont lieu dans un théâtre de la ville. La police locale reçoit, dès le début de l'histoire, le renfort non désiré de Thomas Jefferson (un descendant de l'illustre président du même nom, par ailleurs agent de BOI, l'ancêtre du FBI). L'homme est accompagné de Caleb Beaufort, un Noir (à l'époque !), chauffeur, ami, et compagnon d'armes de la guerre de 14, et de Diane Crane, une femme badass au tempérament volcanique.
Sur place, le trio prend contact avec une police entre incompétence et corruption. C'est donc sur eux et eux seuls qu'ils devront compter pour résoudre une affaire qui, non contente d'être aussi graphique qu’écœurante et de mettre en cause certaines personnalités éminentes du cru, finit par s'orienter vers de vieilles légendes entre Homme noir, et Lettre écarlate jusqu'à mettre leur vie sévèrement en péril.

"Ecarlate" est un roman fantastique de Philippe Auribeau. Plus proche d'une histoire de private eye gone rogue que d'un police procedural, "Ecarlate" développe un récit complexe (sans doute trop, au moins pour tout ce qui conduit au rebondissement du viol, plutôt invraisemblable, sans parler du fin mot de l'histoire, bien emberlificoté). Il lorgne vers le fantastique et fait intervenir, en guest star seulement, le reclus de providence, Lovecraft lui-même.

Et cette apparition presque incongrue est imho le symptôme du problème qu'a ce roman.
Amateur de Lovecraft et baignant de longue date dans le milieu du jeu de rôle (nos bios sont un peu similaires de ce point de vue), l'auteur a des tics de rôlistes qui se voient trop je trouve.


  • L'équipe d'abord, qui rappelle une équipe de jdr avec sa répartition des compétences et des personnalités.
  • La raison de l'intervention du petit groupe, un peu tirée par les cheveux comme le sont souvent, hélas, les motivations initiales dans les jdr.
  • Le petit gimmick, complètement inutile narrativement parlant, de l'enquêteur qui a le même nom qu'un président illustre.
  • L'intervention de Lovecraft, clin d’œil sans conséquence certes, mais clin d’œil inutile ici.
  • La complexité de l'affaire, tirée par des fausses pistes comme celle du viol dont la fonction est d'allonger la sauce en multipliant les pelures d'oignon pour qu la résolution ne soit pas linéaire.
  • L’intervention de henchmen quand la puissance de feu devient insuffisante.
  • Le peu d’intérêt accordé aux NPC, de leur traitement careless jusqu'à leur mort objectivement insignifiante (ex : l’altercation entre Crane et le policier, entre autres).
  • Le côté très « organisé » de la progression dans l'histoire. D'indice en interrogatoire en nouvel indice en nouvel interrogatoire, le tout entrelardé de quelques scènes de combat (parfois si évidemment overkill qu'elles en paraissent inutiles et ont l'air de ces petites rencontres de milieu de niveau qui sont là pour rythmer et dont on sait qu'on sortira sans grand dommage, ex : les anarchistes), on a l’impression d'entendre rouler les jets de Bibliothèqe, de Psychologie, ou de Toucher.
  • Le tout conduisant à un climax en feu d'artifice - le combat final - dans lequel les enjeux sont les plus élevés possible.


L'histoire n'est pas désagréable à lire, je l'ai d'ailleurs lue vite et sans déplaisir. Mais entre ces tics (que je reconnais vite) et de nombreuses imperfections qui touchent tant le style que le ton ou les métaphores, je dois à la vérité de dire que l'ensemble ne m'a guère convaincu.

Ecarlate, Philippe Auribeau

jeudi 26 mars 2020

Célestopol - Emmanuel Chastellière


Début du XXe siècle. Célestopol est une cité sous dôme, située sur rien moins que la Lune. Fondée par l'empire russe, elle en est la perle. Sise aux miles de l'exploration humaine, elle est l'avant poste le plus avancé d’une Russie impériale puissante et fière de sa force – dans un monde uchronique dont je ne parlerai pas ici.

En dépit de sa particularité radicale, Célestopol est une ville presque représentative des grandes cités du milieu de l'ère industrielle. S'y côtoient d'abyssales inégalités et des merveilles sans limites, entre une noblesse qui détient le pouvoir politique, des capitaines d'industrie qui ont la main sur le pouvoir économique, des aventuriers, des espions, des agitateurs, des étrangers de toutes origines attirés par les lumières de la ville et les promesses qu’elle fait ; jusqu'à un prolétariat pauvre, constitué, au mieux, de petits artisans, au pire, d’ouvriers d'usine, dont on se « débarrasse » au point que leurs usines d'abord puis leurs habitations ensuite sont reléguées dans des souterrains où elles seront – et eux avec – invisibles, à l'image de ces couloirs dissimulés qui permettaient aux domestiques de circuler dans les maisons bourgeoises sans jamais imposer la vue de leurs importunes personnes à leurs riches employeurs. Sans oublier, steampunk oblige, que l'armée industrielle de réserve de la ville est composée d'un lumpenprolétariat d'automates qui remplissent, pour moins cher, les tâches serviles, voire « paient de leurs personnes » dans les bordels locaux.

Prospère grâce à l’exploitation du sélénium, qu'on ne trouve qu'ici et qui traverse en canaux embrumés la ville, Célestopol est une merveille architecturale dotée d'un système de gravité artificielle global. En son sein, des échoppes aux manoirs et jusqu'au casino flottant des Chinois, à l'ombre du barrage qui endigue le plus gros du sélénium, des fortunes se font et se défont, des monte-en-l'air attirés par les richesses vite gagnées prennent tous les risques, des histoires d'amour ou de chagrin se déroulent, parfois au grand jour, d'autres fois dans l'obscurité de la dissimulation ou de l'anonymat.

Mais Célestopol n'est pas Londres ou New York. C'est une ville russe ce qui signifie qu'elle est gouvernée par le duc Nikolaï, fils de l'impératrice qui l'a placé là pour gouverner en son nom. Elle pense lui tenir la bride courte ; elle se trompe assez largement.
Car, au fil des quinze nouvelles qui composent ce fix-up, arpentant la ville sur les pas de nombreux personnages de toutes obédiences et de tous acabits, le lecteur comprendra que Nikolaï est le cœur et l'âme de la ville, qu'il l'a façonnée (y compris contre sa mère et souveraine), et qu'il entend bien la contrôler, être l'araignée au centre de la toile comme Moriarty l'est pour la ville de Londres.

Où classer "Célestopol" ? Steampunk, "Célestopol" l'est sans doute, mais pourquoi se limiter à une étiquette aussi restrictive, devenue si souvent synonyme de médiocrité peu mature ?

"Célestopol" est un texte de « merveilleux scientifique », une forme d'hommage à Jules Verne qu'on reconnaît dès le premier texte, Face cachée, avec son voyage vers la Lune dans un confortable obus compartimenté en plusieurs classes comme les trains ou les paquebots de l'époque. Voilà une étiquette qui lui sied mieux. Car pas d'immaturité dans "Célestopol". Les histoires sont souvent dures, les enjeux élevés, et on paie souvent de sa vie les erreurs qu'on fait. Pas de tarte à la mélasse ici et c'est tant mieux.

A la place, des récits qui évoquent immanquablement la littérature russe – et pas seulement à cause des prénoms. La figure du gouverneur si loin de Moscou qu'il prend son autonomie, celle du jeune homme qui arrive en mission dans une bourgade provinciale loin de la capitale, les nobles et leurs ordonnances, les officiers dévoués de la garde ducale, tout ici m'a fait penser au Soleil liquide de Kouprine – pour rester dans l'Imaginaire d'époque.

Quant au « merveilleux fantastique » il se déploie à chaque ligne. Dans l'existence de la ville même, avec son dôme, sa gravité artificielle, son sélénium qu’on devine surpuissant, ses automates dont certains font sécession pour vivre leur rêve quitte à perdre la vie pour cela, les expériences temporelles qu'on y mène ou les particularités du vaisseau Neptune, les armures de combat des Spetsnaz – même si, contexte russe oblige, une Baba Yaga fort cruelle hante les cauchemars de certain voleur local, un domovoï en colère pose problème à l’hôtel Pouchkine, et une Chambre d'Ambre sera peut-être retrouvée.

Et entre romantisme russe et « merveilleux scientifique » se nichent des vies, des espoirs de réussite ou de vengeance, des tristesses inextinguibles dont la moindre n'est pas celle de Nikolaï pour son amour défunt, des réussites souvent modestes, et des échecs parfois spectaculaires. Chaque cellule de Célestopol vit et meurt, mais l’organisme demeure, entre complots et révoltes, presque pour toujours (pas spoiler), alors que son cerveau intime – Nilokaï – grandit et vieillit avec elle.

Comme toujours dans les recueils il y a du bon et du moins bon, question de goût aussi – la nouvelle est un art de la rencontre entre un texte court et un petit moment de lecture. Parfois ça marche, d'autres non.

Mes préférences vont à :

Face cachée pour sa référence explicite à Vernes
Les lumières de la ville pour son caractère très émouvant
Les jardins de la Lune parce qu'elle est délicieusement cruelle
Oderint dum metuant parce qu’elle est la pierre de voûte logique du recueil
Le boudoir des âmes pour sa transposition du spiritisme au monde des automates
Convoi car elle est émouvante, désespérée, et très inattendue
Tempus fugit parce qu'elle commence avec un tableau qui rappelle Le portrait de Dorian Gray et peut symboliser la décrépitude morale de la ville avant de se terminer en apothéose tragique
Le roi des mendiants, qui est à la fois un crépuscule et un passage de témoin

L'un dans l'autre, un recueil agréable à lire, qui puise à de nombreuses sources variées et les mêle avec bonheur.

Célestopol, Emmanuel Chastellière

samedi 21 mars 2020

Le Journal de confinement de Gromovar


Inspiré, que dis-je ?, exalté par les exemples de Leila Slimani et de Marie Darrieussecq, et ne pouvant plus résister à l'attente de celui de Michel Houellebecq dont je ne doute pas qu'il aurait un ton différent, je me lance à mon tour dans un Journal de Confinement.
Les Français ont besoin de savoir que les connards élitistes sont dans la même barque qu'eux - même s'ils essaient d'avoir un petit coussin de soie entre leurs fesses et le bois du banc de nage.

J'avais prévu de vous parler du "Edges", de Linda Nagata, mais depuis que je sais, grâce à Slimani, que le confinement c'est comme La Belle au bois dormant, je me dis que ça peut attendre un siècle qu'on soit tous réveillés.

Donc, Journal.
N'ayant pas l'immense talent littéraire des deux personnes sus-citées, je vais être factuel.

En confinement, profitant à plein poumon des pollens d'arbre, j'entendais le bruit des crapauds et je trouvais ça beau - il n'y a qu'auprès d'une éolienne que j'aurais profité plus pleinement du ressac du bruit automobile.

Je profitais pleinement de ma famille dont les membres, tous en télétravail, s'évitaient consciencieusement toute la journée - le télétravail c'est bruyant. Qu'importe, des bruits de voix humaines indistinctes m'indiquaient qu'ils étaient quelque part, à l'intérieur de la zone de décroissance logarithmique du son.

J'avais l’impression que c'était enfin la fin du capitalisme néo-libéral, vaincu par un minuscule organisme comme le géant Goliath l'avait été par le petit David ; en fait, non, mais ça avait l'air de faire tellement plaisir à certains de le penser que, pour leur faire plaisir, je faisais semblant d'y croire un peu.

C'était comme Mai 68 - que je ratai de peu - mais sans les SS ce qui était plutôt mieux.

Certes, ce n'était pas rose tous les jours.

Dans ce Château de La Belle au bois dormant que j'habitais et qui prenait parfois des airs de Château de Barbe Bleue, j'ai dû :


  • constituer des stocks de PQ, de pâtes, de masques, de gel hydroalcoolique, de Doliprane, de chloroquine, de masques divers et variés, sans oublier cacahuètes et bières
  • m'obliger à faire du jogging
  • regarder Canal+ en clair, les chaine OCS gratuites, l'INA gratuit, Pornhub gratuit, j'en oublie, de toute façon 24 heures n'y suffisaient pas
  • supporter toutes les feelgood video sur Internet
  • supporter les analyses à deux balles de 66 millions de gens incapables de dire une seule fois dans leur putain d’existence "Là, ce n'est pas mon domaine, je ne sais pas"
  • supporter la vue des salopards qui sortent malgré le confinement et la frustration de ne pas pouvoir leur casser les jambes à la batte cloutée
  • supporter, à ce jour, 18000 heures de débats et de questions sur le coronavirus (et, étrangement, aucune posée à ceux qui, en 2011, décidèrent de ne pas renouveler les stocks de masques)
  • rater Iggy Pop en concert (même s'il est dispo sur Arte concert, conseil d'ami, si tant est que tu puisses te prévaloir de ce titre, lecteur)
  • regretter ce que Cioran aurait pu dire de tout ça et qu'il ne dira pas
  • penser que pour Paul Léautaud ça n'aurait pas changé grand chose
  • même lire "Edges" jusqu'au bout après avoir senti que je n'aimerai sans doute guère


Disons-en trois mots quand même :

Edges côté + :
un très grand sense of wonder, des post-humains impressionnants dans des vaisseaux bio-mécaniques, et d'autres encore plus impressionnants, quasi-divins

Edges côté - :
un roman mou et lent qui ne démarre vraiment qu'à la moitié des 400 pages sans toutefois devenir vraiment plus dynamique, des personnages tellement instanciés (dans des corps clonés ou des mémoires informatiques qui peuvent même être dédoublées) qu'il est difficile de s'y attacher vraiment, des phases parfois confuses entre les divers avatars des uns et des autres et les diverses strates concurrentes des vaisseaux

Au final, une idée intéressante, les copies de personnalités numérisées, dont Nagata ne fait pas grand chose de vraiment utile, alors qu'il y avait un vrai potentiel avec ces explorations instanciées dont elle ne fait usage réellement efficace qu'une seule fois.

Edges, Linda Nagata

mercredi 18 mars 2020

Thin Air - Richard Morgan VF


"Thin Air" est un cyberpunk/SF de Richard 'Altered Carbon' Morgan qui sort ces jours-ci en VF chez Bragelonne.
 Il est absolument excellent (vous goûterez l'ironie prémonitoire du titre de ma chronique VO)

Si tu aimes le cyberpunk, la SF, et le hardboiled, ce roman est fait pour toi, lecteur, et si ce n'est pas le cas, c'est l'occasion de découvrir ces genres dans un cadre idéal.
Fonce, n'attends pas (enfin si, la fin du confinement, à moins de commander chez une libraire ami).

mardi 17 mars 2020

Aldobrando - Gipi - Critone


Aldobrando est un orphelin. Fils d'un homme descendu mourir dans la « Fosse » pour satisfaire à l'honneur, il fut confié à un mage en dette envers son père. Charge au vieil homme d'élever le garçon et d'en faire un homme.
Quelques année plus tard, élevé sous serre dans la tanière du sorcier, Aldobrando est devenu un jeune homme chétif qui ne connaît pas grand chose du monde extérieur. Il ignore ce que sont les autres hommes, leurs passions, leurs sentiments, leurs vilenies aussi. Il ne sait rien des femmes ni de l'amour, des rois ni de la politique, des sicaires ni du meurtre. Un naïf, un ignorant, pur comme une licorne mais fragile comme un éphémère.

Et voilà que, lors de la concoction d'une potion magique, le mage est gravement blessé à l’œil par un chat qui refusait de se laisser bouillir vif. L'heure est grave ; Aldobrando doit partir séance tenante chercher de « l'herbe du loup » pour sauver son maître d'une infection potentiellement mortelle. Il doit, pour la première fois de sa vie, quitter le cocon de l’enfance et se lancer dans le vaste monde, plein d’autant de merveilles que de périls, aussi inconnus les uns que les autres.

Il y croisera un « chevalier » vantard et grotesque qui le prendra comme écuyer, sera la victime innocente d'une machination politique, risquera de mourir dans les geôles puantes d'un roi tyran et satyre, se liera d'amitié avec une innocente princesse et un tragique tueur, intriguera pour rétablir la vérité et la justice, fera preuve d'un immense courage, mettra sa vie en jeu après qu'on l'ai eu mise pour lui, changera ainsi le jeu politique du royaume, lavera une injustice avant de trouver un équilibre qui ne sera que le sien et lui donnera enfin pleine satisfaction.

"Aldobrando" est un excellent album.
Récit d'initiation, récit picaresque, Gipi et Critone (sans oublier Daniele et Palescandolo aux couleurs) y livrent une histoire de cape et d'épée pleine de rebondissements, de périls, d'injustice, et de torts à redresser.
On pense ici autant au Don Quichotte de Cervantès qu'au Bossu de Paul Féval.
On y croise une galerie de personnages hauts en couleurs emportés dans un tourbillon d'intrigues et de trahisons - de la princesse cloîtrée à la Barbe Bleue à l'inquisiteur amoureux qui peut évoquer Jorah Mormont en passant par le roi Salluste répugnant ou le tueur que la perte de son amour a transformé en bête sauvage.
On y voit 'on le savait' comment les femmes médiévales sont des monnaies d'échange dans le jeu des familles, objet du désir des hommes et victimes de l’exclusivité de leur pouvoir procréatif.

Le récit progresse lentement et prend de plus en plus d'ampleur au fil des quelques 200 pages. Captivés, on se passionne sans le sentir venir pour ces personnages et pour leur histoire. Aldobrando et ses compagnons d'aventure sont très attachants, et les périls que le monde leur expédie par pleins tombereaux leur attirent la sympathie sans réserve du lecteur.

Parti « devenir ce qu'il est » comme l'y auraient invité Nietzsche ou Pindare, « se connaître lui-même » comme aurait pu lui conseiller Socrate citant le temple de Delphes, Aldobrando est « rendu plus fort par ce qui ne l'a pas tué ».
Forgé par l'épreuve et les risques, nanti d'une bien plus grande connaissance de lui-même et du monde, Aldobrando, en Pinocchio médiéval, est à la fin de l'album devenu un adulte à tous les sens du terme – c'est à dire un être capable de faire des choix libres et d'accepter la pleine responsabilité de ceux-ci.

Ça c'est pour la qualité de l'histoire. Mais elle n'est pas désincarnée. Elle est contenue dans un écrin qui est d'une immense beauté graphique.

Critone et ses coloristes proposent un dessin faussement naïf qui s'avère en réalité d'une grand finesse et d'une précision admirable. Des visages plein de caractère. Une nature aussi belle que le sont, sur d'autres pages, les éléments architecturaux. Un encrage fort et des couleurs à l’aquarelle superbes, toujours justes, quels que soient le ton de l'image et l'atmosphère du moment. N'en jetons plus, sachez juste que c'est un régal pour l’œil qui soutient à merveille une histoire admirable.

Si tu aimes la BD, lecteur, fonce, n'attends pas (enfin si, la fin du confinement, à moins de commander chez une libraire ami).

Aldobrando, Critone, Gipi

jeudi 12 mars 2020

Quoi de Neuf sur ma Pile passe en confinement


Sensible au discours de notre Photophore, Gromovar a décidé de confiner sa personne, sa bibliothèque, et ses serveurs informatiques, dans un bunker proche.
Il devient donc, symboliquement, furtif.

De ce lieu d'exil, il tentera, tel le speaker de Radio Londres, de tenir ses compatriotes du peuple de la SF au fait des frémissements du milieu.
 Il espère que nul ne paniquera et que tous sauront se hisser à la hauteur de l'enjeu.

En ces heures d'épreuve (non corrigées), sachez être braves et solidaires.
Les heures sombres finiront, et les Utopiales 2020 auront lieu (avec ou sans militaires).
Gromovar en a la conviction.

mercredi 11 mars 2020

De l'autre côté de la frontière - Berthet - Fromental


1948. Nogales, Arizona. Vallée de la Santa Cruz.
La ville est une ville double, pile et face du rêve américain.

D'un côté, Nogales, Arizona, USA, de l'autre, Nogales, Sonora, Mexique. Entre les deux moitiés de la ville – dont la moitié américaine a été acquise par les USA lors de l'Achat Gadsden en 1853 – une frontière, juridique d'abord puis physique à partir de 1918.

D'un côté une ville riche entourée de ranches prestigieux où s'encanaille la haute société – l'upper upper class de tout le pays venant en villégiature dans les lieux possédés et organisés par l'upper upper class d'Arizona (« retrouver le contact rugueux de la nature sans renoncer à la qualité de vie de l'homme blanc »), de l'autre la ville mexicaine, pauvre et toute tournée vers la frontière nord.

Au nord, où la plupart des terres appartiennent, après la crise de 1929 et ses bouleversements de fortune, à ce 'Tol ' Pendleton qui développe la zone et vend des parcelles à ses riches amis, on vit à l'année ou en vacances dans les somptueux ranches, on organise fête sur fête, on croise des stars arrivées en avion privé, on boit vraiment beaucoup, on joue du piano et on chante entre deux adultères. On est – pour que tout fonctionne – servi par un pléthorique personnel mexicain au statut précaire.

Au sud, on survit comme on peut, on essaie d'émigrer (ça n'a guère changé), on travaille au nord et on ramène l'argent à la famille au sud, on gère un des nombreux bordels ou on y travaille, on devient gangster voire sicarios car il y a beaucoup d'argent à faire dans les activités illégales quand misère et zones frontières entrent en résonance.

Mur frontière de Nogales

C'est dans la ville US, dans un ranch confortable, que s’installe l'écrivain français de romans policiers François Combe, avec sa femme Victoria, sa secrétaire/maîtresse Kay, sa gouvernante, et son fils (plus tout un personnel local). Il est censé écrire, prend des notes, passe aussi beaucoup de temps au bordel de qualité le plus proche où – avec Kay et entre deux galipettes – il prend des photos érotiques de Raquel, une jeune prostituée.
Un soir, au moment de rentrer chez lui avec Kay, il croise comme souvent son ami le rancher Jed Peterson qui profite aussi des services du lieu – en l’occurrence de ceux de Raquel.

Problème : après le départ de Jed, Raquel est assassinée (massacrée pour être plus juste) de dix-sept coups de couteau. Jed et François, les derniers à avoir fréquenté Raquel sont interrogés par le shérif alors que commence une enquête conduite par un binôme policier américano-mexicain.

François, tout à l'univers policier auquel il s'identifie, se lance sur les traces du meurtrier avec d'autant plus d'intérêt que Jed devient suspect et qu'il veut disculper son ami dont il est sûr de l'innocence. Il lui faudra agir des deux côtés de la frontière et sera aidé pour ce faire par Estrellita, sa servante mexicaine qu'il harcèle à bas bruit sans jamais parvenir à ses fins.
Les enjeux montent quand un deuxième puis un troisième meurtre (toujours de prostituées) surviennent et que Jed paraît de plus en plus impliqué.

Inspiré du séjour de Georges Simenon en Arizona, "De l'autre côté de la frontière" est un captivant album one-shot de Berthet et Fromental, entre monographie anthropologique, enquête fictionnelle, et vrai biographie à clef de Simenon pour la période considérée.

On y découvre un lieu très particulier où la misère côtoie à portée de vue une richesse ostensible.
On y voit l'enfer des travailleuses du sexe mexicaines, en bas de l'échelle sociale locale et simultanément engoncées dans une hiérarchie « interne » qui place les prostituées de bordel de luxe en haut, celles de bordels modestes en-dessous, avec tout en bas celles qui ne peuvent travailler que sur les parkings ou au bord des routes.
On y suit une enquête policière intéressante et bien conduite, entre polar et western, avec salops, bandits, meurtres, vengeance, villes fantômes, mines abandonnées, et crue de la Santa Cruz.

Le tout est racontée en off par Estrellita qui voit tout, n'exprime aucun jugement, n'est pas dupe de la qualité des uns et des autres mais a d'abord besoin de travailler pour aider financièrement sa famille.

C'est donc un album très agréable à lire, le scénario solide y est soutenu par un dessin très classique qui donne un aspect rétro bien venu à la chose, car c'est une histoire dans le passé qui est racontée, un passé montré et décrit tel qu'il était et non tel qu'on le voudrait aujourd'hui.
Quant à Simenon, l’homme aux 1200 femmes selon sa seconde épouse, dont 80% de prostituées, il vécut comme Combe, fut impressionné longtemps par la société US, quitta sa femme, et écrivit après avoir quitté l'Arizona Le Fond de la bouteille, un grand roman littéraire prenant pour cadre la ville de Nogales.

De l'autre côté de la frontière, Berthet, Fromental

Frantz - Dominique Douay et Sébastien Hayez


"Frantz" est un court roman de Dominique Douay illustré par Sébastien Hayez. Quand trois (ou quatre) repris de justice sont envoyés sur une colonie spatiale perdue pour voir ce qui s'y passe et rencontrent ce qui s'y trouve. Un texte pas déplaisant quoiqu'un peu hermétique.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 98, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Ce monde a été colonisé, terraformé, puis on l’a oublié. Et lorsque la planète-mère, exsangue, envoie un vaisseau voir ce qu’il est advenu de sa colonie, son équipage, trois repris de justice, découvrent un désert où toute vie a disparu. Enfin, presque.
Sur Terre, c’est l’effondrement général, et les trois hommes, désormais livrés à eux-mêmes, se demandent que faire de leur liberté dans ce monde vide.
La première nuit, l’un d’eux disparaît, en abandonnant tout : ses vêtements, ses chaussures. Idem pour le deuxième, la nuit suivante. Le dernier doit choisir, se lancer seul, nu, dans une traversée du désert qu’il sait ne mener à rien, ou tenter de quitter cette planète. Car le vaisseau qui les a amenés là a été prévu pour un voyage retour. Fatale erreur.


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mardi 10 mars 2020

Tamanoir - Jean-Luc A. d'Asciano


"Tamanoir" est un projet zarb' né dans l'esprit de Jean Luc A. d'Asciano d'une conversation alors qu'il était au milieu de l'écriture de Souviens-toi des monstres. Il s'agissait de créer un succédané de poulpe à la sauce fantastique. Voilà comment, quelques années plus tard est né "Tamanoir", un nouvel animal aux extrémités proéminentes en lieu et place du Poulpe original.

Tu connais sûrement, lecteur, le Poulpe – au moins de nom.
Il est le personnage principal d'une série de polars inaugurée par Jean-Bernard Pouy.
Le Poulpe, de son vrai nom Gabriel Lecouvreur, est un « détective » anar et gouailleur qui, en fait, n'enquête pas vraiment grand chose, mais fout assez de bordel dans le petit milieu qui entoure l'affaire à laquelle il est confronté pour que celle-ci tende à se régler peu ou prou toute seule, par autocatalyse.
Des dizaines d'auteurs ont écrit des aventures du Poulpe, chacun devant respecter la bible de la série.
Mais, hasard ou volonté, jamais de fantastique dans les aventures de l'octopode proudhonien.

D'Asciano, avec son "Tamanoir", corrige cette carence et livre une histoire qui convoque, dans le Paris actuel, non loin du Père Lachaise, immortels et démons.

Le roman (court, ça fait partie du deal), s'ouvre sur un triple meurtre. Un SDF et deux travailleurs sociaux abattus par des professionnels à l'intérieur du Père Lachaise. Mais voilà qu'un des cadavres – et son chat – se relève. Quelque chose n'est décidément pas clair et visiblement fantastique.

Peu de temps après, prenant son café au troquet La tentation de Saint-Antoine, Nathaniel, dit le Tamanoir, prend connaissance de l'affaire et décide de la prendre en main. Aidé de quelques amis hauts en couleurs, et du flair que lui donne son long nez, il plonge dans un milieu interlope plein d'associations douteuses, de SDF, de punks à chien, de Gitans, de Serbes...
Au prix de grands périls et de quelques castagnes, tirant le fil des meurtres mystérieux au cimetière, il met à jour une petite affaire qui progressivement devient très grosse et découvre des vérités incroyables sur des plans de réalité qui ne sont pas ceux qu'habite normalement l’humanité. A la fin, bien sûr, après un odyssée dantesque inversée (il monte au lieu de descendre), il gagne, et c'est tant mieux.

Créant un petit monde anarchiste et très populaire à la Mocky, d'Asciano invente un univers entre Le Poulpe (c'était le but) et San Antonio.
C'est populo, cru, assez crade, limite scato à un moment donné (lorsqu'est utilisée une « lance » magique qui est tout sauf celle de Longinus).
C'est bavard aussi. Ca cause Jünger, ça disserte Révolte des Cabochiens, ça parle Jésus.
C'est rigolard dans la forme, même si les enjeux du fond sont sérieux et nous rappellent que « The evil than men do lives on and on ».

Et ça respecte à la lettre la bible du Poulpe. Qu'on en juge.
Le Poulpe s'appelle ainsi à cause de ses longs bras, le Tamanoir à cause de son long nez.
Le Tamanoir a une compagne libre et forte, comme le Poulpe.
Il est pote avec le personnel du troquet près de chez lui, comme le Poulpe ; le cuisinier s'y nomme même Vlad dans les deux cas.
Le bistrotier du Poulpe a un chien, celui du Tamanoir un perroquet.
Le Poulpe est pote avec un anarchiste espagnol surarmé, le Tamanoir avec un Italien du même tonneau.
Même la structure des romans colle au modèle. Début avec le meurtre. Prise de connaissance de l'affaire au bistrot. Début d'enquête. Passage chez la copine qui, de fait, loge le Tamanoir. Plan et armes, avec le pote anarchiste. Lecture d'un livre (passage obligé). Descente de bière (plusieurs, passage obligé aussi). Bagarres nombreuses et évanouissements. Conclusion au bistrot. Après l'intervention du Tamanoir tout est rentré dans l'ordre et la justice a été rendue (même si par des voies tortueuses).

Voilà, c'est marrant, pas sérieux (en dépit d'un monologue qui, lui, l'est pourtant), vite et agréablement lu. Et c'est ouvert à maintes suites ou reprises ; monde et personnages sont crées.
Les amateurs du Poulpe ou de San Antonio adoreront. Les joueur d'In Nomine Satanis aussi. Les autres...à voir.

Tamanoir, Jean-Luc d'Asciano

samedi 7 mars 2020

The Hunger - Alma Katsu


Printemps 1846. Un convoi d'une centaine de personnes quitte la ville d'Independence dans le Missouri. 500 chariots, des familles, des célibataires, et leurs animaux (de trait ou à viande), sur la route d'une Californie vers laquelle une ruée avait commencé quelques années auparavant (et ce n'était pas la ruée vers l'or, ultérieure).

Le trajet habituel de ces convois empruntait l'Oregon Trail pour un voyage d'une durée de quatre à six mois selon les conditions météo.
Mais quelques années auparavant, un dénommé Lansford Hastings avait décrit dans un livre intitulé The Emigrants' Guide to Oregon and California un trajet évitant Fort Hall en passant au sud de celui-ci. Ce trajet, le Hastings Cutoff, allongeait en fait la distance et obligeait à passer par des terrains complexes dont le moindre n'était pas le Grand Désert Salé. On notera avec intérêt que, lors de la publication du Guide, Hastings n'avait jamais lui-même tenté la traversée, imaginée seulement sur carte. What could go wrong ?
Ben, tout en fait.


1846 donc. Le convoi quittant Independence est constitué de plusieurs familles (pour certaines avec des salariés) et de quelques célibataires. Les familles les plus notables sont les Donner (les plus riches, qui donnent leur nom à la tragédie), les Reed, les Breen, les Graves, etc... Sans oublier Lewis Keseberg, un immigrant allemand accompagné de sa femme et de leur fille – Alma Katsu lui donne un rôle particulier – ou le journaliste Edwin Bryant.

Le convoi est donc un monde en réduction avec sa stratification sociale, sa sociabilité, ses jalousies, ses ragots, ses groupes et réseaux internes. Un monde vivant qui va se désintégrer au fil des mois, cause et conséquence donc des difficultés rencontrées.

Lorsqu'une expédition de ce genre vire au drame, les causes sont toujours peu ou prou les mêmes. Terrain mal connu et mal cartographié, mauvais management du convoi (avec plusieurs leaders successifs au fil des échecs ou des décompensations), mauvaises décisions aux différents embranchements décisionnels, maladies (s'y ajouta ici la malnutrition car les vivres finirent par s'épuiser), malchance (météo notamment).

Une progression trop lente par excès de confiance au début du voyage (qui conduisit à un mauvais ratio consommation des réserves de nourriture/kilomètres parcourus), le choix de prendre le Hastings Cutoff (ce qui était à l'avantage d'un Fort Bridger en grandes difficultés financières mais pas des émigrants) en dépit d'avertissements répétés de Bryant notamment, tout conduisit à ce que le convoi arrive trop tard et déjà affaibli dans la partie la plus difficile, la Sierra Nevada, presque en vue de la Californie pourtant. Froid, neige, terrain lourd, absence de pâture pour les bêtes, tout était dit.

Ici, je fais évidemment un résumé, il y a de très bons livres, détaillés, sur le sujet. Quelques détails supplémentaires en français ici (courtesy of Alias).

A cette histoire connue (des Américains) qui se termine avec la perte de 50% des pionniers et des soupçons étayés de cannibalisme sur la fin du voyage, Katsu ajoute une histoire de « lycanthropes » qui suivent et attaquent le convoi, aggravant ainsi – ou expliquant, au choix – la situation.

Si tout ça ne vous évoque pas Terror de Dan Simmons, je ne peux plus rien pour vous. Mais là où Terror (je débutais, je faisais très court, désolé) réussissait à affecter son lecteur, "The Hunger" échoue. Pourquoi ?

Quatre raisons pour moi à cela :

D'abord, les multiples points de vue n’aident guère à prendre fait et cause pour un témoin quelconque du drame qui serait l'alter ego du lecteur dans le voyage. Tout roman choral n'est pas un roman choral réussi.

Ensuite, les trop nombreuses intrigues amoureuses du roman, si elles permettent d'entrer dans la culture et les préjugés de l'époque, parasitent le récit principal.

Encore, à vouloir donner du background à ses personnages principaux, Katsu propose une collection de freaks qui paraît invraisemblable dans son existence même dans un si petit microcosme. Les personnages centraux ont tous une histoire tragique, développée à un moment ou à un autre : celui qui a perdu son amoureuse suicidée après un viol incestueux, celui qui fuit le remords d'avoir causé la mort d'une femme avec des médicaments trafiqués, la mormone échappant aux persécutions dont son église était l’objet, l'homosexuel marié honteux et dissimulé, la fille dont le fiancé est mort avant le mariage à son grand soulagement, l'Indien élevé par des missionnaires, etc. De nouveau, on tourne autour d'un pot qui pu être être mieux rempli si avaient été limitées les « quêtes annexes ».

Enfin et surtout, jusqu'au dernier tiers, Katsu ne fait pas monter la pression ni ressentir les difficultés concrètes que vivent les pionniers. Dans Terror on avait l'impression de sentir le froid qui prenait jusqu'aux os, d'éprouver la difficulté physique de l'épreuve en cours, de voir le stock de charbon baisser jusqu'à une fin annoncée. Ici ce n'est quasiment jamais le cas. Et même les lycanthropes sont trop backstage pour être vraiment inquiétants.
Et ne parlons pas de la fin, dont on peut dire qu'elle est à la fois éclatée, backstage, et rushée.

Pour passionner avec une histoire dont la fin navrante est connue dès le début il faut être le Simmons de Terror ou le Hugo de L’homme qui rit. Alma Katsu n'est visiblement ni l'un ni l'autre ; elle ne fournit même pas un compte-rendu vraiment satisfaisant sur le plan factuel d'une histoire largement documentée.
Dommage, j'aurais aimé aimer.

The Hunger, Alma Katsu


Quelques photos historiques avec notamment les Reed