lundi 14 octobre 2019

Lumières noires - NK Jemisin


"Lumières vives" est un recueil de nouvelles de NK 'Trois Hugo + 1 PSF' Jemisin, traduction du récent « How Long 'Til Black Future Month ? ». C'est une excellente collection, qui confirme en format court le talent de la dame.

Les nouvelles présentées ici, de longueurs variées, touchent à tous les genres de la SFFF. Fantastique, fantasy (urban), SF, cyberpunk, tout y est et tout est réussi. Il est habituel (y compris sur ce blog), lorsqu'on parle de recueil de nouvelles, de dire qu'à l'intérieur certaines sont meilleures que d'autres, que certaines plaisent plus que d'autres, que certaines même ne plaisent pas du tout.
Je n'arrive tenir ce discours concernant ce recueil. Tout y est réussi. Par goût, par résonance personnelle, on aimera plus ou moins telle ou telle histoire, mais toutes sont réussies, toutes méritent la lecture, aucune ne laisse le lecteur avec le désagréable sentiment d'avoir perdu son temps à la lire.

Il est surprenant de voir à quel point – et pour quelqu'un qui dit en introduction n'avoir pas été sûre d'être capable d'adopter la forme courte – Jemisin parvient à créer en quelques pages seulement un background et une ambiance, un vrai univers dans lequel elle installe de vrais personnages. En impressionniste de l'écriture, Jemisin, brièveté oblige, procède par touches, par détails signifiants, qui, accolés les uns aux autres, forment un tableau d'ensemble dont le sens est évident et parfaitement explicite. Tout est là, dans les quelques pages du récit, et le lecteur en sait largement assez pour imaginer la partie du tableau qui serait hors cadre. C'est brillant et assez bluffant.

Il y a aussi toujours une vraie émotion, d'abord car Jemisin donne vie et profondeur à ses personnages, ensuite parce qu'elle aborde souvent des situations d'injustice qui lui tiennent à cœur et pour lesquelles elle parvient à transmettre la tristesse et la colère qu'elles lui inspirent. Les engagements de Jemisin sont connus, ils forment l'âme des récits présentés ici.

Enfin, à l'actif des histoires, il y a l'élégance de l'écriture et son adaptation toujours réussie au genre présenté, un vrai talent descriptif (qui s'exprime de fort belle manière en ce qui concerne cuisine et nourriture), une diversité d'acteurs appréciable, un militantisme intelligent qui dit les choses sans les asséner, une spiritualité parfois proche de l'animisme qui réenchante le monde – y compris quand c'est synonyme de danger.

On lira – tout – avec plaisir.

Ceux qui restent et qui luttent, un pastiche du Ceux qui partent d'Omelas de Le Guin. On y voit, dans une ambiance entre SF et fantasy chatoyante, une utopie réalisée. L'utopie de Jemisin n'est pas fondée sur le sacrifice d'un innocent mais elle doit être protégée sans cesse pour continuer d'exister. Il faut donc bien que certains se salissent les mains pour la faire perdurer. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ?

Grandeur naissante avec sa (ses) ville (s) aussi vivante (s) que celles de China Miéville.

La sorcière de la terre rouge où l'amour maternel et le sens des responsabilités se confrontent à une menace esclavagiste dans un univers de réalisme magique.

L'alchimista qui dit avec grande beauté la magie qu'est la cuisine quand elle devient art. Le pouvoir aussi qu'elle a de renouveler la vie.

Le moteur à effluent est un superbe récit d'aventure, de passion, et de liberté, dans un contexte historique un peu décalé du réel, entre Haïti et Nouvelle-Orléans, alors qu'une guerre couve.

Nuages Dragons est la première nouvelle publiée de Jemisin. A la fois post-ap, transhuman, et animiste, elle dit beaucoup en peu de pages, la terre endommagée et surtout la nécessité d'avancer.

La fille de Troie (de Trojan) est un texte cyberpunk très réussi, qui parvient à donner même à des bouts d'IA une vraie personnalité et une grande soif de liberté.

Major de promotion dit encore les transformations de l'humanité, la différence, et la domination. Elle pose encore la nécessité d'avancer, d'exceller pour se battre. Un texte SF d'empowerment.

Le remplaçant du conteur est un conte de fée cruel, entre coucous et changeling.

Les épouses du ciel est un élégant récit de colonie spatiale au bord de la disparition qui trouve un moyen de perdurer en allant sans barrière aucune à la rencontre de l'Autre.

Les évaluateurs est un texte SF intrigant qui devient glaçant lorsqu'on finit par comprendre.

Vigilambule est un terrifiant texte SF d'invasion et de domination. Il pose la question de la responsabilité humaine et de la nécessité du sacrifice pour une grande cause.

La danseuse de l'ascenseur est un récit dystopique qui dit la liberté de rêver que nul ne peut enlever.

Cuisine des mémoires raconte l'association cuisine/mémoire, et encore une fois la nécessité de ne pas rester scotché dans le passé mais au contraire d'avancer pour progresser.

Avide de pierre parle de minorité, de discrimination ; et de pierres. Elle préfigure le monde de La cinquième saison.

Les berges de la Lex est un superbe récit triste qui rappelle un peu Gaiman. On y voit ce qu'il advient de nos dieux après nous, et comment ils peuvent et doivent lutter eux aussi.

Le narcomancien est le texte, excellent, qui ressemble le plus à de l'afrofantasy. C'est une histoire dure de pouvoir, de conflit pour le pouvoir, d'usage de son corps et de sa fécondité comme d'armes. Elle dit aussi, incidemment, la corruption qu'amène à terme le pouvoir.

Henôsis (Unité) est un court récit surprenant qui montre comment postérité et transmission prennent forme concrète pour les écrivains. A lire après les Nobel de littérature.

Trop d'hiers, manque de demains, une histoire de basculement, d'inconnu, de peur, intrigante, quantique, joliment faite.

MétrO, sur ces réalités tapies sous les réalités urbaines, qui n'attendent qu'un appel pour advenir.

Probabilités non nulles est un récit délirant de catastrophe qui pourrait être un scénario de Twilight Zone à la mode quantique.

Pêcheurs, saint, spectres, et dragons, la cité engloutie sous les eaux immobiles raconte Katrina et la méchanceté des hommes avant, pendant, et après le passage de l'ouragan et la rupture des digues – une méchanceté telle qu'elle ne peut s'expliquer que par une intervention surnaturelle, une méchanceté qu'on peut et qu'on doit combattre pour rester vraiment humain.

Voilà, choisissez celles que vous voulez, ou lisez-les toutes. Dans ce recueil tout est bon (c'est un peu comme dans le cochon).

Lumières noires, NK Jemisin

mardi 8 octobre 2019

Cadavre exquis - Agustina Bazterrica


Les antispécistes (sur la base du mot antiracistes) sont des militants convaincus, pour le dire très vite, que les animaux sont des gens comme nous (c'est à dire avec des droits égaux ou quasi-égaux) que l'évolution n'a, hélas, pas dotés de la parole. Ils raisonnent sur le mode du « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît », en l’appliquant aux animaux alors qu'à l'origine il est destiné aux relations interhumaines. Mais les animaux étant des « gens » aussi...

Garder tout du long à l'esprit ce qui précède permet d'analyser le roman d'Agustina Bazterrica, "Cadavre exquis" et d'en tirer la substantifique moelle (on appréciera l'ironie).

Futur proche. Une maladie mortelle a fait disparaître la plupart des animaux et menacé d'emporter aussi la race humaine. A la Grande Guerre Bactériologique succéda donc la Transition. La consommation de viande étant devenu aussi risquée que presque impossible par manque d'animaux vivants, l’humanité a développé, pour servir de substitut, la « viande spéciale », à savoir de la chair d'humains élevés dans ce but.

On élève donc des humains comme on le faisait jadis des animaux afin de fournir de la viande de boucherie à une population qui ne veut pas renoncer à son alimentation carnée.
C'est le point du roman. Il veut démontrer par l'absurde que la consommation de viande animale est répugnante, d'abord intrinsèquement (les animaux sont des gens, la preuve dans le livre où si on mange des humains c'est qu'il n'y a pas de différence de nature), ensuite parce qu'elle donne lieu à des pratiques aussi cruelles qu'excessives.

Le héros du roman, à la troisième personne, est Marcos. Il a connu l'avant et l'après. Il est un peu dégoûté mais fait avec. Pour le moment.
Aujourd'hui, il travaille pour l'un des meilleurs abattoirs du pays. De ce fait, il est au cœur du processus ; ainsi, il peut montrer, par ses yeux, au lecteur, l'horreur de la chose. C'est son rôle : être une caméra que manie Agustina Bazterrica au bénéfice du lecteur. Il montre tous les traitements infâmes auxquels sont soumis les humains – c'est à dire ceux que l'humanité d'aujourd'hui fait subir aux animaux.

Pure transposition donc. Sauf que, il faut une énorme suspension d'incrédulité pour arriver à accrocher à ce postulat. Car nous sommes ici dans un futur proche et entre humains (donc pas comme dans le très acceptable au contraire, du fait de son contexte d'invasion alien, Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message, ni dans le Soleil Vert de Harry Harrison qui sut aller dans l'ignoble sans passer pour autant le mur du ridicule).

Une société mondiale proche donc, dans laquelle : on élève des humains, on les abat pour leur viande, on récupère leur peau pour les tanneries. Comme Bazterrica veut que nous n'ignorions rien, les humains de son monde servent aussi de gibier dans des chasses privées pour gens fortunés, de cobayes pour des expériences médicales, voire, la maison ne reculant devant aucun sacrifice, sont élevés à domicile pour être consommés par petits morceaux par les propriétaires ou servir à la reproduction. Le tout dans une neutralité bonhomme qui doit écœurer et correspond à celle que nous affichons à l’endroit des animaux. Un seul tabou : le sexe, qui s'apparenterait donc à de la zoophilie.

Mais Bazterrica a un truc pour expliquer la dite neutralité, son roman est deleuzien ou lacanien (« c'est le monde des mots qui crée le monde des choses ») au choix ; elle pose qu'actes et victimes sont métaphorisés par le langage, ce qui permet aux mots de cacher la réalité. Elle prétend donc faire œuvre de dévoilement comme aurait dit Bourdieu. Elle rappelle que les luttes politiques sont d'abord toujours des luttes lexicales. Tout ceci est common knowledge aujourd'hui. Ça aurait été original il y a cinquante ans.

Qu'importe, elle transpose donc, en espérant que nous comprendrons enfin que les animaux sont des gens et que nous nous mentons quand nous prétendons le contraire – d'ailleurs, pour parfaire l'illusion, ses humains d'élevage sont opérés pour ne pas pouvoir parler.

Pour nous montrer tout cela, Bazterrica fait faire une tournée pro à Marcos, qui sert presque de background central au livre, faute d'intrigue véritable. Il visite donc un élevage (détails), une tannerie (détails), fait visiter l'abattoir (tout le processus, méga détails) à de potentielles recrues, entre dans une boucherie de quartier (détails), participe au repas qui suit une chasse (détails), et a un rendez-vous dans un laboratoire scientifique (détails). Il a aussi une sœur qui élève un humain à domicile pour le manger par morceaux. Ce grand tour de Marcos, qui est l'essentiel de l'action du roman, est presque surréaliste par son caractère exclusivement monstratif.

Il y a néanmoins une espèce d'intrigue. Le père de Marcos, que la Transition a rendu fou, meurt à petit feu dans un hospice, et Marcos lui-même a perdu un bébé de mort subite. Les deux servent à montrer qu'on ressent des sentiments quand on intègre que les gens sont nos semblables. C'est le cas aussi pour ceux qui travaillent à l'abattoir et le font parce qu'il faut bien nourrir les enfants ; la souffrance de l'un servant la survie et le confort de l'autre. Aveuglement volontaire sur la nature des gens qu'on mange qui permet de les manger – dans le monde du roman comme dans le nôtre.
Marcos, parce qu'il voit et n'est pas stupide, est de plus en plus écœuré, mais est-il moins lâche que les autres, qui ne veulent pas voir ? La fin répondra à la question.
Les animaux étant des gens, on devrait pourtant...

Le tout est raconté dans une langue qui ne quitte jamais les champs de l'ignoble et du dégoût, histoire que le lecteur comprenne sans le moindre doute où se situe le camp du bien, une langue épicée de quelques phrases définitives, telles que celles adressées à sa sœur qui mange de la viande – mais elle est stupide et suit toutes les normes donc ça s'explique. Quand aux acteurs du récit, ils sont tous soit répugnants, soit aveugles, soit lâches, soit stupides, ou tout à la fois.

Pour ne rien oublier, la maladie des animaux n'est peut-être qu'une invention des gouvernements et du capitalisme (j'imagine) visant à lutter contre la pauvreté et la surpopulation, on a donc même une dose de complotisme pour la route. Et, ironie du sort, ça n'a même pas réussi puisque les Charognards, démunis de tout, vivent en marge et tentent de manger les miettes qui tombent de la table des privilégiés – quitte même à déterrer des cadavres.

Voilà.
Si on veut lire un tract guère subtil, on peut le faire.
On peut écrire une littérature militante intelligente, nombre d'auteurs le prouvent régulièrement, sur ce blog notamment, mais ici, ce tantrum brut de fonderie ne convaincra que les convaincus et ne pourra au mieux que servir de base à des conversations de fin de soirée sans conséquence véritable. Tout ce qui est excessif est dérisoire.
Et, pour ce qui est des faits, nihil novi sub sole.
Mais l'air du temps étant ce qu'il est, ça aura bonne presse, et ça se vendre sans doute, ne serait-ce qu'un peu.

Cadavre exquis, Agustina Bazterrica

lundi 7 octobre 2019

La fracture - Nina Allan


"La fracture" est un roman de Nina Allen qui tente d'allier « literary fiction » et « science fiction » - prouvant d'ailleurs que ceux qui catégorisent ainsi le livre ignorent que c'est ce que font avec brio quantité d'auteurs SF.

Julie, 17 ans, disparaît un samedi. Elle avait dit à ses parents vouloir aller chez une amie, chez qui elle n'arriva jamais. Malgré des recherches intensives, des fausses pistes, des rumeurs, des victimes collatérales du soupçon, Julie ne reparut jamais, ne fut jamais retrouvée, ni morte ni vive.

Vingt ans plus tard, la famille a survécu, autant que faire se peut. Selena, la petite sœur de Julie, travaille dans une bijouterie. Margery, leur mère, vit toujours mais ne parle plus jamais de Julie. Leur père est mort d'un infarctus après avoir dérivé, divorcé, passé une vie entière à chercher les traces improbables de sa fille perdue, jusqu'aux explications les plus incroyables – sans succès.

Et voilà que Selena reçoit un appel d'une femme qui prétend être Julie. Et que, cerise sur le gâteau, Julie finit par lui expliquer que son absence est due à son « passage » à travers une « fracture » qui la conduisit sur la planète Tristane, où elle vécut des années durant en compagnie de « gens », un couple, qui la connaissait « d'avant ».
Julie dit-elle la vérité, ment-elle, est-elle folle, ou dans le déni fantasmatique d'un traumatisme oublié ?
Selena croit, veut croire, que Julie est sa sœur retrouvée ; le lecteur peut penser ce qu'il veut.

"La fracture" est un roman ambitieux dans sa construction et le mélange des genres auquel il s'essaie. Narrations, témoignages, dialogues, extraits de romans terriens ou aliens, rapports de police, notes de journaux intimes, etc., tout y passe. Julie est-elle un changeling alien, un chat de Schrödinger, une personne atteinte de PTSD, ou un coucou imposteur ? Allan livre au lecteur un patchwork qui traduit l'imprécision fondamentale de l'affaire.
A lui, comme aux protagonistes du récit, de se faire une idée ; la fin, qui met en scène Selena, Julie, et leur mère, ouvre une piste d'interprétation – je n'en dis pas plus ici pour ne pas spoiler.

Cette forme permet aussi de rendre le trouble qui saisit les personnages, entre doute inextinguible, certitude presque toujours hors d'atteinte, espoir vivace, espoir déçu, rejet, ou acceptation. Elle permet aussi, dans son développement, de poser l'impossibilité de la preuve formelle – l'affaire du pendant de Julie et celle des tests ADN en sont des expressions claires – et de questionner dans ce cas précis l'approche popperrienne de la réfutabilité.

La construction des personnages – Selena notamment – est fine, et on trouve dans le roman quelques jolies phrases.

Le tout est donc globalement positif, mais, honnêtement, j'ai trouvé que l'ensemble manquait de liant.

Les lecteurs de L'histoire secrète de Twin Peaks faisaient face au même type de construction en patchwork, mais ils étaient tirés en avant par une dynamique forte, absente de ce roman assez lent – par délicatesse peut-être – et dans lequel il ne se passe pas grand chose. Un roman anglais qui pourrait être un film d'auteur français – Télérama a d'ailleurs adoré.
"La fracture" est un roman qui pourra sans doute plaire à des lecteurs plus habitués à la blanche qu'à la SF.
Pour les lecteurs de SF, jouant sur les doubles, les échos, les résonances, il fait profondément penser à un roman de Christopher Priest. C'est un roman pour amateurs de Priest. Je n'en suis pas, à la différence de beaucoup des membres de notre petite coterie.

La fracture, Nina Allan

lundi 30 septembre 2019

Anatem Prix PSF 2019


Le 22 septembre 2019, le jury du Prix Planète-SF des blogueurs s’est réuni pour sa délibération annuelle. Ce temps d’échange a donné un résultat : cette année, le Prix revient à Neal Stephenson pour [anatèm].

Livre monstre qu'il faut avoir lu parce qu'il fait partie du panthéon de la SF, [anatèm] est, littéralement, une somme, rédigée sous forme métaphorique.

On trouvera ici mes chroniques des deux tomes (un seul en VO, Stephenson aime les gros livres).
On trouvera là quelques-unes des chroniques des forumeurs du Planète-SF.
On pourra lire au bout de ce lien le monumental discours du jury.

Je félicite encore une fois Neal Stephenson pour ce livre,
et Jacques Collin pour s'être attaqué à sa traduction.

C'est pour pouvoir parler à tous de ce genre de livres que j'ai, il y a un moment déjà, créé ce blog.

samedi 28 septembre 2019

Le temps de la haine - Rosa Montero


Tome 3, et ultime, des aventures de la réplicante Bruna Husky, dans une Madrid future et sur une Terre qui ne donnent pas envie d'y vivre.

Pour le background du monde créé par Rosa Montero, on lira les chroniques des tomes précédents.
On retrouve ici le mélange déprimant de désastre environnemental et d’inégalités criantes, dans un monde qui, après plusieurs guerres dévastatrices, s'est uni sous l'égide d'un gouvernement global guère aidé dans son action politique par des firmes géantes qui tournent les réglementations pour préserver leurs profits.
On achète l'eau, on achète l'air pur, et on les paient de plus en plus cher. D'où mécontentements et tensions – parfois violentes.

Bruna, à qui son horloge biologique ne donne plus qu'un peu plus de trois ans d’existence, vit une passion difficile – comme hantée par le compte à rebours interne de la jeune femme – avec l'inspecteur Lizard. Celui-ci enquête sur des actes terroristes d'une très grande violence perpétrés par un groupe qui, jusqu'alors, n'était pas considéré comme très dangereux. Après la réception d'un étrange paquet et un embryon de dispute, Lizard part travailler et ne reparaît pas. On comprend vite qu'il a été enlevé par les terroristes qu'il traque et que ceux-ci menacent d'exécuter – un par jour et en public – les otages qu'ils détiennent, parmi lesquels Lizard bien sûr.

Pour Bruna, comme pour la police et l'ensemble des forces politiques légitimes, il faut maintenant retrouver d'urgence les terroristes qui font – outre leur attentats – une victime télévisée par jour. D'autant que des agitateurs – militaires ou milliardaires – attisent les peurs des foules dans un but qu'on ne peut qu'imaginer...

Le temps de la haine est le troisième d'une trilogie mais il peut être lu indépendamment. C'était déjà le cas du tome 2, et bien sûr du 1 qui avait une vraie fin.
Je suppose que si je l'avais lu indépendamment, je l'aurais sans doute plus apprécié.
Mais là, c'est, comme pour le 2 et à contrario du 1, une déception.

Pourquoi ?

Sur le monde, Montero décrit une société qui pourrait hélas être celle qui nous attend. Des inégalités à la marchandisation du vivant en passant par la privatisation des biens de première nécessité ou les cicatrices environnementales, la Terre de 2110 ressemble à ce que sera peut-être la nôtre. C'est bien vu ; rappelons que Montero est journaliste et que sa connaissance du terrain nourrit son imaginaire, rappelons aussi que cette Espagnole cultivée est bien placée pour savoir comment se fomentent les guerres civiles.

Mais il y a le style, un style de « roman de cycle pouvant être lu indépendamment ».

J'explique. Je lis, pour m'aérer, de petits policiers médiévaux que je ne chronique pas car ils sont purement distractifs. Ils ont tous les mêmes défauts.
Listing :
Des pages et des pages dans chaque tome à présenter de nouveau physiquement et psychologiquement les personnages principaux pour les nouveaux lecteurs. Des gimmicks, tics de langage ou d'action, censés donner une profondeur biographique aux personnages et une continuité pour les lecteurs au long cours. Des facilités ou des rebondissements scénaristiques visant à faire monter enjeux, complexité, et pression.

Et bien, ce sont tous ces trucs que j'avais remarqués dans le tome 2 et – effet d'accumulation – encore plus dans le 3. On revisite donc Husky et sa bande de potes. Lizard aussi. Madrid aussi, etc. On égrène dix fois par chapitre le compte à rebours vital de Husky qui devient, du coup, un genre de mantra plus qu'un élément tragique. On rappelle à intervalles réguliers qu'elle peut accomplir tel ou tel prodige en raison de ses « pouvoirs... ». On ne laisse jamais oublier à quel point le monde d'Husky est cruel du fait des humains.
Vint un moment où, plus de magie, je ne voyais plus que les trucs.

Qui plus est, et comme dans le 2, les parties sentimentales – qu'on s'aime, se dispute, ou soit jaloux – fleurent bon la mièvrerie.

Sur l'enquête et l'aspect thriller, pas grand chose à dire, Montero fait le boulot – et Husky aussi. Les indices arrivent, l'enquête progresse.
On regrettera néanmoins une de ces coïncidences que j’abhorre et qui offre à Husky une alliée de choix dans sa quête.
Une autre aussi, qui s'explique peut-être plus, qui permet un twist final un peu vain.
On regrettera surtout un scénario si atrocement convenu que j'avais compris le fin mot de l'histoire autour de la page 50.
On se demandera, pour finir, si la rapidité avec laquelle les effets de l’attentat majeur du roman sont effacés est crédible.

Enfin, cerise sur le gâteau, un happy end – permis, rien ne m'est épargné, par une coïncidence – qui gomme toute la dimension tragique du personnage mais fera sûrement plaisir dans les chaumières.
A cette occasion, quelques passages qu'on s'attend plus à trouver dans le Club des Cinq que dans une œuvre d’anticipation dystopique (Exemple : « La petite Russe semblait être devenue adulte au cours des derniers jours ; elle affichait une gravité et une triste sérénité qu'elle n'avait pas auparavant. Comme si sa fureur démesurée habituelle avait cédé le pas à la détermination. - Je veux étudier le droit. Je veux être juge. Et changer le monde, proclama-t-elle très sérieusement. Une déclaration qui avait enthousiasmé l'archiviste presque jusqu'au délire : - Très bien parlé ! Regarde la nouvelle présidente des EUT, Marina Gonçalves. C'est une juriste progressiste très prestigieuse, et elle a déjà dit que la priorité de son gouvernement allait être la lutte contre les inégalités sociales et le développement des Zones Zéro... »)

Voilà, j'ai lu, ça n'a pas été désagréable, mais heureusement qu'il n'y a pas de 4 à venir car je crois que j'ai eu ma dose. Je vais retourner à mes moinesses enquêtrices médiévales.

Le temps de la haine, Rosa Montero

Luna a bien aimé

dimanche 22 septembre 2019

Dans l'abîme du temps : Gou Tanabe d'après Lovecraft


Après une magistrale adaptation des Montagnes Hallucinées en deux tomes, le mangaka Gou Tanabe revient encore aux grands textes de Lovecraft avec un "Dans l’abîme du temps" réalisé cette fois en un seul volume, de 350 pages quand même.

On trouvera toutes les informations utiles sur la nouvelle elle-même sur Wikipédia ; qu'on sache seulement qu'elle raconte l’histoire d'un universitaire, Nathaniel Wingate Peaslee, dont le corps fut occupé pendant cinq ans, à son corps défendant, par un membre de la Grande Race de Yith, et qui passera le reste de sa vie à vouloir comprendre et prouver la réalité de son expérience – les détails sont au bout du lien Wikipédia.

Comme pour l'adaptation précédente, je me bornerai à faire quelques remarques.

Comme dans Les Montagnes Hallucinées, on est aussi saisi qu'émerveillé par le monde dans lequel vivait Lovecraft.
Un monde dont de nombreuses parties étaient encore imparfaitement explorées – l'autre fois l’Antarctique, cette fois le désert australien –, ce qui permettait d'y imaginer des scènes incroyables.
Un monde dans lequel tout déplacement prenait du temps, qu'on déplace des hommes et du matériel par voie maritime puis terrestre ou des informations par courrier papier, câble, radio non satellitaire.
Dans le monde de Lovecraft donc, le mot d'exploration a encore son sens le plus profond. On part loin, lentement, pour aller voir ce qui est inconnu. Et on n'a que des contacts imparfaits avec son point de départ et la « civilisation » ; on est coupé ou presque de sa base lorsqu'on part dans l'inconnu.
Rien d'étonnant alors à ce qu'HPL ait jugé judicieux d'utiliser plusieurs fois Les aventures d'Arthur Gordon Pym comme référence.

Ensuite, les allers-retours temporels du personnage principal, le malheureux Nathaniel Wingate Peaslee, et ceux de la Grande Race de Yith, rendent encore plus pesante la vision nihiliste de l'auteur. Car, ici, le danger, le risque, prennent des allures de certitudes ; les voyages temporels des protagonistes ayant permis, hélas, de répondre positivement à la question de la survenue fatale.
Et quelle belle invention que cette bibliothèque des Yithiens, patiemment écrite par des millions peut-être d'intervenants, qui contient l'histoire de tous les temps, passés et à venir !

De plus, c'est encore un personnage solitaire que l'auteur met en scène. Mis à part son fils cadet – universitaire – qui « travaille » avec lui à comprendre ce qui lui est arrivé lors de la crise de dédoublement de la personnalité de cinq ans qu'il a traversé et qui est le premier mystère de l'histoire, il ne reste personne à  Nathaniel Wingate Peaslee. Sa femme a obtenu le divorce après quelques années de crise, son fils aîné et sa fille sont partis avec leur mère. L'homme est seul dans l'univers, il est aussi bien seul dans le monde, accompagné seulement des autres universitaires avec qui il partage un langage et un ethos communs.

Enfin, écrite en 1935, après tant d'autres textes, la nouvelle contient beaucoup d'intertextualité personnelle, comme si Lovecraft lui-même commençait à entrevoir son mythe, dont il est pourtant admis que ce n'est qu'après sa mort qu'August Derleth lui donnera consistance.

Du point de vue de l'adaptation, les images sont superbes, et l'histoire est globalement respectée.

On peut regretter un peu trop peut-être de planches muettes, et surtout un infodump trop visible. Dans la nouvelle, construite en enchâssement, et écrite comme une lettre au fils relatant les découvertes et les questions de Peaslee, cela passe car c'est presque la loi du genre. En revanche, dans une BD qui, par nature, se lit plus vite, cela donne des transitions abruptes entre de gros pans de récit enchâssés aux temporalités – et donc à la densité d'informations transmises – différentes.

C'est un peu dommage, mais y avait-il moyen de faire autrement en respectant la structure originale ? Je l'ignore.

L’abîme du temps de Gou Tanabe est néanmoins recommandable, et toujours aussi beau dans sa présentation façon carnet de cuir.

Dans l'abîme du temps, Gou Tanabe d'après Lovecraft

L'avis de Fayd Rautha

Gagner la guerre tome 2 - Genet - Jaworski


Gagner la guerre, tome 2, "Le royaume de Ressine".

Après avoir adapté la nouvelle Mauvaise donne qui présentait le personnage haut en couleurs de l'espion, bretteur, et assassin Benvenuto Gesufal, ce deuxième tome adapte le début du roman qui a donné son nom à la série BD.
Gagner la guerre, le roman, commence par une victoire militaire de la principauté de Ciudalia sur le royaume de Ressine, une victoire militaire entachée de nombreuses manigances et traîtrises perpétrées entre les Ciudaliens eux-mêmes.

Si quelques opérations terrestres sont montrées presque en off, c'est en mer que se déroulent les combats décisifs et les coups de Jarnac. Batailles navales, vent magique invoqué par sorcellerie, canonnades et abordages, pertes cruelles ou bienvenues, jusqu'à la victoire par k.o. des Ciudaliens et de leur unique podestat survivant : Léonide Ducatore, l'employeur de Benvenuto.

S'ensuivent des négociations de paix, afin d'établir un traité qui serve les intérêts de la principauté, bien sûr, mais aussi ceux de Ducatore et de ses alliés, d'où l’implication du discret Benvenuto, envoyé dans une dangereuse mission diplomatique.
A la fin du volume, traité signé, les derniers prisonniers de guerre ciudaliens – parmi lesquels Gesufal – rentrent par mer dans une ville qui s'apprête à rendre hommage à ses héros morts et à célébrer une victoire qui doit offrir puissance et prospérité accrue à la ville et à ses grandes familles. Mais pour Benvenuto, pion dans une partie aux enjeux énormes, les ennuis ne font que commencer.

Car reste maintenant à se partager la dépouille du cadavre ressinien, et que c'est là que l'embrouillamini va se corser vraiment. La lutte meurtrière pour s'approprier les fruits de la victoire fait le gros du roman, elle sera l'objet des tomes à venir pour la BD.

Grand plaisir toujours de retrouver Benvenuto et l’Histoire de la gueuse Ciudalia et de ses nombreux et impitoyables amants. Le ton est celui du premier tome (normal) et le dessin fait la part moins belle au grandiose pour se recentrer sur les visages et offrir des scènes de batailles lisibles.
C'est à lire si on a aimé le tome 1, en attendant la suite. Le contrat d'adaptation est rempli imho.

Gagner la guerre t2, le royaume de Ressine, Genet, Jaworski

L'avis de Feyd Rautha

samedi 21 septembre 2019

Vie ™ - Jean Baret


Il y un an environ, Jean Baret nous incitait à consommer dans un détonant Bonheur ™.
Avec "Vie ™" il revient à son exploration caricaturiste de la déliquescence contemporaine dans un nouveau « monde » et avec un nouveau genre de personnages et de situations concrètes – si on peut utiliser cet adjectif pour les situations décrites.

Exprimant ici encore l’éternel retour de vies sans buts qu’on pourrait décrire comme autant de tours de roue de hamster identiques à l’infini, Baret répète dans "Vie ™" la pratique de l'anaphore inaugurée dans Bonheur ™, auquel il ajoute ici l’épiphore.
Toutes les journées commencent pareil, et presque toutes prennent fin sur le même événement : la narrateur se suicide en se tirant une balle dans la bouche. C’est cette répétition, névrotique et mortifère, absurde, qui rythme le récit de la vie de X23T800813E616, le personnage principal du roman.

Pas de nom dans ce monde, remplacé par un long numéro de série dû autant au nombre (vertigineux semble-t-il) des humains vivants qu'à l'inutilité de tout patronyme dans un monde où chacun se présente sous le pseudo de son choix (X23T800813E616 est connu de tous comme Sylvester Staline) et où, de surcroît, faute de père, pas de patronyme possible, les humains naissant et étant élevés dans des systèmes reproductifs et éducatifs collectifs qui rappellent autant les éprouvettes et systèmes hypnopédiques du Meilleur des mondes (auxquels nombre de passages font penser) que les nourrices civiques de la République de Platon.

Et que font-ils ces humains, une fois devenus adultes ? Affectés à un cube standard dont ils ne sortent quasiment jamais, ils exécutent, 8 heures par jour, des bullshit jobs (celui de Sylvester consiste à faire tourner et changer de couleur des cubes virtuels) dont ils ignorent qui les a conçus et quelle peut être leur utilité si tant est qu'ils en aient une. Lorsqu'ils travaillent bien ils reçoivent des primes et/ou gagnent des badges ou des niveaux, la gamification étant ici poussée jusqu'à son niveau ultime.

L'individu doit aussi consacrer un temps défini à dormir (dans sa cuve régénératrice qui pourvoit tant à l'alimentation qu'à l'excrétion ou aux soins), aux loisirs, à l'amitié et à l'amour.

Loisirs, amitié, amour, tout ceci par réseau interposé aussi, sans contact physique.

On discute avec des amis tarifés à l'heure (au Japon aujourd'hui on peut louer des familles) ce qui permet de choisir les sujets de conversations – forcément légers et inconséquents.

On se distrait en regardant des infomercials (qui ont définitivement remplacé une information dont plus personne n'a que faire), ou en regardant des vidéos amusantes, les sexfies d'amis, voire des « reconstitutions hystériques » qui rendent drôle et ludique tout événement réel, historique, imaginaire – le tout se mêlant sans solution de continuité ; qu'importe, personne ne sait plus rien sur ce qui est ou fut vraiment.
Les individus (le terme est-il approprié ?) vivent donc dans un rire vide et constant qui rappelle que Péguy craignait : « un monde non seulement fait de blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout ».

On se rencontre en ligne sur le hub Get a Life ™ – on appréciera l'ironie.

On pratique enfin un sexe virtuel et très régulier par le biais de prothèses connectées qui permettent à chacun (à deux, trois, dix...) d'avoir avec d'autres des relations sexuelles sans promiscuité physique si ce n'est celle de l'objet qui transmet en full duplex les mouvements et sensations de l'un aux autres (Cf. Kissenger).

Pour ce qui de la gestion de la vie, tant collective qu'individuelle, des algorithmes omnipotents et presque omniscients, sur la base de procédures dont personne n'a le code source, se chargent de tout, technocrates numériques à qui les humains ont laissé les clefs du camion.
Ils sont à la fois « le père et la mère » de chaque individu (Morgane s'adressant à Merlin à propos d'Arthur) et ce géant tutélaire et bienveillant contre lequel Tocqueville mettait en garde l'humanité, ce géant si prévenant qu'il maintient pour toujours les individus dans l'enfance sans les faire jamais grandir vers l'âge adulte.

X23T800813E616 sent bien que quelque chose ne va pas. D'où les suicides récurrents. D'où une quête d'autre chose, aidée par ces algorithmes sans qui rien n'est possible, vers un nihilisme qui est choisi par pur hasard parmi des philosophies présentées comme équivalentes et sur un chemin – algorithmoguidé – dont lui-même ne connaît pas l’issue.

Investi d'une mission, Sylvester devient Zara Foutra, le révolté informe qui veut sortir et faire sortir du solipsisme.
Mais si les cubes de vie standards peuvent tenir lieu de caverne platonicienne, rien ne dit qu'existe dehors un monde des Idées qu'on pourrait atteindre, qu'il y ait un extérieur désirable aux immeubles cubes.
Et comment convaincre, ou même être entendu, au milieu du bruit ambiant ? (Baret reposant ici la question de Régis Debray dans l'Etat séducteur).

Comme dans Le meilleur des mondes ou Les monades urbaines, il s'agit de sortir, de quitter le carcan sociétal, mais y a-t-il un ailleurs, ou la seule évasion possible est-elle dans le retrait au sens strict du terme ? Il faudra lire pour le savoir.

Après le bonheur et la consommation, c'est aux relations, au travail, et au pouvoir que s'attaque maintenant Jean Baret, avec cette société post-scarcity de servitude volontaire béate qui serait l'envers cauchemardé de la Culture de Banks.
C'est encore une fois réussi, encore une fois très typé, encore une fois très cru, encore une fois terrifiant – car le monde qu'il décrit, si différent soit-il de celui de Bonheur ™, est encore une fois le nôtre, poussé au bout de sa logique individualiste régressive.

Vie tm, Jean Baret

jeudi 19 septembre 2019

Son corps et autres célébrations - Carmen Maria Machado



Il y a longtemps, je lisais "Her Body and other Parties" de Carmen Maria Machado. Je prenais alors quelques notes, sans rédiger.

Il y a un peu moins longtemps, j'écrivais ici un petit mot qui reprenait ces notes et conseillait aux lecteurs VO de lire le recueil.

Aujourd'hui, il sort en VF sous le titre "Son corps et autres célébrations" aux Editions de L'Olivier.

Vous n'avez plus d'excuse. Achetez-le ! Lisez-le ! C'est weird, féministe, et surtout intelligent.

Son corps et autres célébrations, Carmen Maria Machado

mardi 17 septembre 2019

Luna : Lune montante - McDonald VF


Sortie en VF du troisième tome de la saga Luna de Ian McDonald.


Luna Lune Montante, Ian McDonald