mercredi 12 décembre 2018

Vita nostra - Marina et Sergey Dyachenko


Gaudeamus igitur est un chant en latin du XVIIIème siècle. Il est encore considéré aujourd'hui (mais pas en France, qui cela étonnera-t-il ?) comme le chant international des étudiants.

« Vita nostra brevis est » ouvre l'une des strophes centrales  :
« Vita nostra brevis est, brevi finietur, venit mors velociter, rapit nos atrociter, nemini parcetur. »
Ce qui signifie :
« Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

"Vita nostra" est aussi le titre d'un roman bluffant de Marina et Sergey Dyachenko, un roman universitaire aussi weird que terrifiant, enfin traduit en anglais après avoir gagné quantité de prix littéraires en Russie.

Russie post-communiste. Maintenant dira-t-on. Sasha, 16 ans, vit seule avec sa mère. Elles forment un noyau familial uni. Sasha est une étudiante brillante promise à un grand avenir universitaire, sa mère aimerait bien retrouver l'amour. Et voilà que, lors d'une semaine de vacances au bord de la mer, Sasha est « contactée » par un homme effrayant, Farit Kozhennikov, qui l'oblige à réaliser des épreuves étranges et la force par chantage et menace à intégrer, dès la rentrée suivante, le mystérieux et presque inconnu Institut des Technologies Spéciales, situé dans la petite ville de Torpa.
Pour préserver sa famille, qui serait la cible de la « punition » infligée par Farit, Sasha accepte de garder le secret sur l'affaire et convainc sa mère qu'elle a décidé d'aller étudier à Torpa et que sa décision est irrévocable.
Commence pour elle (et les autres 1ère année, tous arrivés à l'Institut à l'issue d'un chantage similaire) cinq semestres d'étude aussi éprouvants intellectuellement et physiquement que stressant psychologiquement car la menace sur les proches ne cesse pas avec l'arrivée à l'Institut. Rébellion ou mauvais résultats auraient des conséquences terribles pour leur famille, les étudiants n'ont aucun doute là dessus. Et ils ont raison.

Commençons comme tout le monde et disons qu'on est presque à l'opposé d'Harry Potter. Là où le roman Jeunesse (même si la série prend un peu d'ampleur par la suite) était une adaptation paresseuse des romans d'internat, "Vita nostra" est un roman noir et terriblement stressant qui ne sacrifie pas aux conventions de ce genre en dépit d'un contexte proche.
On lit aussi que le roman serait une histoire de coming of age – vrai mais ce n'est pas l'essentiel imho. Ou que ça décrit les duretés des études universitaires – là je crois qu'on rate la marque.

Alors qu'est "Vita nostra" ? Un roman weird et terrifiant disais-je.

Weird car tout y est profondément étrange.
Qui est Farit  Farit Kozhennikov ? D'où tire-t-il ses pouvoirs ? Pourquoi et comment a-t-il choisi Sasha et les autres ? Et qu'est donc cet Institut ? Comment se fait-il que personne ne le connaisse ? Qui sont ces professeurs, dont les pouvoirs aussi semblent immenses ? Que veulent-ils enseigner aux étudiants ? Pourquoi une telle dureté de leur part ? Et les étudiants de 2ème année, pourquoi ont-ils tous l'air handicapés ou demi-fous, un vrai carnaval de freaks. Pourquoi les 3ème année, qui semblent avoir récupéré forme plus humaine, ont-ils l'air aussi loin de toute civilité humaine ? Pourquoi aucun d'entre eux ne donne-t-il la moindre information aux 1ère année, seulement l'injonction de travailler dur et de survivre à l'année ? Qu'advient-il de ceux qui échouent ? On pourrait continuer.

Terrifiant car la pression ne retombe jamais, dans une ambiance de complet mystère. Il faudra vraiment longtemps pour que lecteur et protagonistes du récit comprennent de quoi il retourne. La seule certitude, même quand Sasha est en 2ème ou 3ème année, et même alors qu'elle est la plus brillante de tous les étudiants de l'Institut depuis des années, est que tout dérapage sera puni très sévèrement et que les proches en feront les frais. Cette certitude, tous les étudiants la partagent. Et ils ont raison.

Sans rien dévoiler, car sinon que deviendrait le stress, disons que les étudiants soigneusement sélectionnés par Farit ont un pouvoir latent qui leur permet d'être plus au clair sur la vraie fabrique (aux deux sens du terme) de la réalité que le commun des mortels. Un pouvoir qu'il faut éveiller si on veut qu'il se manifeste. Un pouvoir qui transformera l'étudiant d'une façon aussi radicale que définitive. Eveiller ce pouvoir impliquera un engagement absolu et un travail colossal à accomplir sans même savoir quel en est l'objectif. Rien ne peut être expliqué, il faut comprendre par soi-même, c'est le credo des professeurs. Et obéir, surtout obéir.

Roman littéralement captivant par le mystère qu'il entretient et le stress qu'il génère, Vita Nostra est aussi l'occasion d'une réflexion philosophique sur la nature de la réalité, du temps, de l'humanité, et du pouvoir. Entre réalisme et nominalisme, donc prenant d'une certaine façon partie dans la querelle centrale d'Anatem, "Vita nostra" semble pencher vers un nominalisme qui rappelle autant le cycle de Terremer (Le Guin) que le bon et récent Amatka (Tidbeck). La toute fin le confirme imho, avec un acte de Création et une double citation des Ecritures.
Aussi noir que du Ligotti et aussi éprouvant que le Mount Char de Hawkins, "Vita nostra" est un roman qui impose un effort à son lecteur. Que ce dernier, néanmoins, n'ait pas l’outrecuidance de se plaindre, ce qui lui est demandé est si inférieur à ce qui est exigé de Sasha qu'il ne saurait y avoir de comparaison. Et puis, le lecteur peut toujours arrêter ; Sasha et ses condisciples n'ont pas ce luxe.

Il faut lire "Vita nostra", en attendant ses suites – parait-il – à venir (car la seule frustration du roman tient au fait que certaines questions sont toujours ouvertes à la fin de ce volume). Et il faut le lire sans attendre car « Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

Vita nostra, Marina et Sergey Dyachenko

mardi 11 décembre 2018

The Word of Flesh and Soul - Ruthanna Emrys


"The Word of Flesh and Soul" est une nouvelle de Rythanna Emrys, offerte sur le site Tor.com. Et, décidément, il faut que j'arrête de lire Ruthanna Emrys ou ma SAN finira par me lâcher complètement.

Dans une université qui peut évoquer Miskatonic, Polymede Anagnos et Erishti Musaru, deux femmes en couple, dont l'une est autiste, travaillent à l'interprétation de fragments de textes écrits en Lloala, le très ancien langage des Originators. Atrocement complexe, presque impossible à comprendre vraiment par manque de contexte culturel, ce langage de pouvoir martyrise, déforme, et métamorphose les corps de ceux qui l'étudient. Polymede et Erishti, bridées dans leur recherche par la tradition académique et le mandarinat des professeurs de l'université, proposent un article innovant à soumission. Seul problème : Polymede le fait dans le dos de Rallis, son directeur de recherche, et Erishti n'est qu'une free-lance passionnée, même pas universitaire. Ce coup sera-t-il couronné de succès ?

Texte aussi inutilement complexe et tortueux que le langage  Lloala qu'il met au centre - et qui rappelle, autre emprunt, l'Aklo -, "The Word of Flesh and Soul" est peut-être un tract déguisé pour affirmer les qualités de chacun, par delà les différences, et l'abjection intrinsèque des vieux barbons universitaires (j'hésite à ajouter mâle blanc mais je devrais sans doute) qui ne songent qu'à protéger leur pouvoir et se battent entre eux, par écuries interposées, comme des singes en lutte pour la dominance. Chacun ses lubies. Celles d'Emrys ne tangentent pas les miennes.
Et si la nouvelle ne m'a pas coûté d'argent, elle m'a fait gaspiller trente minutes de ma vie.

Mais ce qui tue ici, c'est la comparaison avec un autre texte, un roman certes, qui parle aussi d'université totalitaire et que je viens de terminer : Vita nostra.
"The Word of Flesh and Soul" est à Vita nostra ce qu'un William Lawson est à un Single Malt âgé. Et donc, ce n'est pas parce qu'il est gratuit qu'on est forcé de se l'infliger.

Note : Pour l'énorme Vita nostra, chronique dans deux/trois jours.

The Word of Flesh and Soul, Ruthanna Emrys

lundi 10 décembre 2018

Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows - Lemire - Fiumara


"Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows" est le dernier spin-off en date de la série Black Hammer de Jeff Lemire. Et c'est encore une fois brillant.

"Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows" est l'histoire tragique de James Robinson, un héros du Golden Age. Chercheur obsessionnel, Jim Robinson obtient, en plein guerre, un financement du Pentagone pour avancer ses recherches sur la Para-Zone, une dimension énergétique hors espace qu'il pense pouvoir atteindre. Travail, travail, travail, puis succès. Robinson « touche » la Para-Zone et en tire un pouvoir cosmique qu'il contient dans un artefact, une sorte de torche, qu'il brandit fièrement pour faire régner la justice.
Robinson devient Doctor Star, un héros qui va s'impliquer dans la guerre au sein d'une équipe qui rappelle vaguement la Société de Justice d'Amérique (avec même un Hawkman local).
La guerre finie, Robinson continue son œuvre héroïque jusqu'à un tournant fatal. Parti aidé une race extra-terrestre, il se trouve plongé dans une situation qui va changer sa vie pour toujours et, peu ou prou détruire sa famille. Aujourd'hui, bien des années après, Robinson tente de retisser le lien brisé avec son fils unique. Reprendre langue, s'expliquer, s'excuser ; il y a urgence, son fils est mourant.

Avec "Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows", Lemire raconte encore une histoire de paternité brisée. Dans Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil, l'auteur disait la souffrance de la fille de Black Hammer après la disparition de son père, ici, dans une histoire à la Rip van Winkle, il redit le malheur de l'absence. L'indifférence aveugle de Robinson s'exprime partout dans les pages du comic – deux scènes très caractéristiques : deux héros de la SJA ne veulent pas aller faire la guerre en Allemagne car ils ont deux enfants, Robinson pousse pour y aller en dépit de son enfant ; Robinson oppose une cassante fin de non-recevoir à la demande de son fils de participer à ses aventures spatiales.

Ce que dit l'auteur, c'est qu'il est pire de perdre l'amour que de ne l'avoir jamais connu, ce qu'il évoque, c'est le prix payé par les familles aux obsessions professionnelles ou (dans ce cas) héroïques. C'est beau, poignant, jusqu'aux dernières pages vraiment déchirantes.
Le royaume des lendemains perdus est celui où on peut, comme dans le Christmas Carol de Dickens, sans réussir à  redresser tous les torts peut-être, au moins faire pénitence et espérer l'absolution, celui aussi où, comme dans les Vestiges du Jour, on réalise qu'on est passé à côté de sa vie.

Cette superbe histoire humaine est aussi, comme dans toute cette série, un hommage amoureux aux comics, avec un Doctor Star qui est un Starman revisité (Jim Robinson est d'ailleurs le nom du scénariste qui relança la série dans les 90's) et qui se trouve, à son corps défendant, à la tête d'un genre de Green Lantern Corps.
Très joliment dessinée, cette histoire est à lire absolument si on aime le genre comics, et, suis-je tenté de dire, même si on ne l'aime pas.

Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows, Lemire, Fiumara

vendredi 7 décembre 2018

Thin Air - Richard Morgan - Life is hard then you die


"Thin Air" est le nouveau roman SF-cyber de Richard ‘Altered Carbon’ Morgan.

Mars, dans deux ou trois siècles au moins.
La planète a été colonisée. Une terraformation s’étant avérée impossible, les Martiens vivent désormais sous une sorte d’immense dôme énergétique qui permet de maintenir une atmosphère et des températures respirables à défaut d’être très confortables. Le « dôme » se situe dans Valles Marineris, et un autre « dôme », chinois celui-là, est installé dans Hellas Planitia, à des milliers de kilomètres du premier. Entre les deux, une ambiance de guerre froide, sans oublier des tentatives ponctuelles d’infiltration des triades à Valles Marineris.

Sur Mars, côte Marineris (on n’ira jamais de l’autre côté), vivent des millions de personnes sous l’autorité d’un gouverneur, le très corrompu Boyd Mulholland. Le maintien de l’ordre (ou ce qui en tient lieu) est assuré par une police corrompue de la base au sommet. Crimes et trafics pullulent. Les morts sont violentes et rapides.

Les citoyens ordinaires vivent comme ils peuvent dans un monde hostile et des conditions politico-économiques qu’on qualifiera de complexes. De ces citoyens ordinaires on peut dire plusieurs choses.
D’abord ils sont constitués d’un mix improbable de natifs de Mars, de qualpros – peu ou prou des expatriés qualifiés qui font leur temps –, d’indenturés qui sont arrivés sur Mars pour y poursuivre l’espoir d’un nouveau départ et remboursent leur voyage dans un état de semi-servage sans la moindre chance de retour.
Ensuite, la population se divise aussi entre les urbains de la capitale, Bradbury, et les bien plus rustiques habitants des Uplands : la grande ville et la frontière (comme on disait au Far West). La frontière est le lieu d’une violence plus brutale et moins codifiée que celle de la ville. Elle est patrouillée par les Marshals, la seule force qui jouisse d’une réputation de probité.

Les revenus importants (et bien mal répartis) de Mars proviennent de l’exportation de Marstech, technologies martiennes qui ont sur Terre un peu le statut magique de l’homéopathie hic et nunc et s’y vendent donc bien et cher.

Même si le gouverneur martien détient de grands pouvoirs locaux (et s’assure indûment un train de vie de nabab), il a néanmoins des comptes à rendre à la COLIN (l’administration qui gère la colonisation et s’assure surtout que le retour sur investissement attendu par les fonds privés qui l’ont rendue possible soit à la hauteur des attentes des investisseurs).
Contrairement à l’Ouest américain, Mars – par la masse considérables des investissements qu’elle a nécessité – est une capitalist venture dans laquelle on ne plaisante pas avec les comptes (rien d’étonnant à ce qu’Hayek ou Gingrich y soient des toponymes). Et voilà que, catastrophe, une énorme équipe d’audit arrive sur Mars pour mettre son nez dans des comptes et des pratiques qu’on imagine sans peine nauséabonds.

Cette fois, contrairement à la tentative avortée, antérieure d’une quinzaine d’années, qui avait conduit à l’élimination physique des lanceurs d’alerte et de leurs alliés, rien ne semble pouvoir arrêter l’énorme machine administrative et comptable envoyée par les conglomérats terriens. D’autant que la terrifiante flotte spatiale semble peu ou prou soutenir la procédure civile.

C’est dans ce merdier sans nom, entre institutions locales faillies, inspecteurs extraplanétaires, mafieux, et indépendantistes martiens, que se trouve plongé Hakan Veil, celui qui raconte l’histoire à la première personne. En plein milieu du merdier car, rapidement, on lui confie la mission de protéger l’une des auditrices de la délégation COLIN, Madison Madekwe. Mission doublement étrange car : pourquoi faire appel à un contractant extérieur de piètre réputation locale ? et surtout, pourquoi Madekwe focalise-t-elle son travail sur la recherche d'un nobody disparu après avoir gagné à cette Loterie martienne qui offre un billet vers la Terre par an à l’heureux gagnant. Il y a clairement embrouille, mais laquelle ? Au début, mystère.

Hakan Veil est un personnage très intéressant, d’autant que son histoire (proprement tragique) se dévoile progressivement au lecteur par le biais de nombreux flashbacks. Fœtus modifié par une technologie de type Crispr avec l’aval d’une mère très pauvre dont le seul choix était la vente préemptive de son fils à naitre ou la prostitution, Veil fut longtemps la propriété de la société Blond Vasuitis, une firme spécialisée dans la mise à disposition de super-soldats, des hommes biologiquement et cybernétiquement augmentés réservés aux situations extrêmes et traités entre deux comme moins que du bétail car placés en hibernation, parfois très longue, avant d’être réveillés pour des missions aussi dangereuses que définitives.
Veil a combattu sans haine et sans pitié dans quantité d’opérations pour le compte de ses maîtres avant d’être mis « à la réforme » et encalminé sur Mars sans espoir de retour sur Terre (précisons que le trajet Terre/Mars est long et très coûteux). Depuis, il survit comme il peut en assurant des missions de protection qui suffisent tout juste à payer les quatre mois d’hibernation annuelle que son métabolisme accéléré lui impose. Il ne reste pas grand chose du super mercenaire si ce n’est une éthique inébranlable.

On retrouve donc ici une autre déclinaison de l’approche Variant 13 que Morgan déploya dans Black Man. Mais si Veil a gardé l’essentiel de ses capacités physiques et cybernétiques (avec notamment une IA tactique interne d'une grande efficacité), son statut d’outil abandonné et la suppression de quelques-unes de ses potentialités le rapprochent du sort tragique du héros du Dernier de son espèce de Eschbach. On peut penser aussi au rôle de Sean Connery dans Outland.

Autour de Veil gravitent Ariana, une danseuse exotique, martienne jusqu’au bout des ongles (on le verra), le capitaine Nikki Chakana, aussi corrompue que le reste et qui, de surcroît, ne l’aime guère, The Goat, un hacker cyborg brillant qui l’aidera à plusieurs reprises, quelques autres encore, plus des « employeurs » ponctuels parmi lesquels des membres des triades. Toutes ces vies, plus celles des millions de Martiens de toutes obédiences, seront bouleversées par les événement mis en branle par et autour de l’audit.

Avec "Thin Air", Morgan signe un retour gagnant dans le thriller cyberpunk qu’il avait abandonné un temps pour se consacrer à la fantasy. Intrigue complexe, personnages secondaires utiles et construits, ambiance aussi « noir » en ville que western dans les Uplands, héros rendu attachant par une éthique de loyauté absolue qui excuse même le caractère impitoyable de ses pratiques et le body count impressionnant qu’il laisse dans son sillage.
Et que de punchlines brillantes, pleines d'une tragique ironie imagée !

Même le fond politique, s’il n’est pas le cœur du roman, ne laisse pas à désirer et dépeint avec justesse le fonctionnement d’une ploutocratie inégalitaire jusqu’à l’esclavage légal et les développements sans doute inévitables qu’entraîneront les manipulations génétiques à venir et la concentration extrême du capital qu’impliqueraient les investissements massifs nécessaires à une colonisation planétaire.

Les combats, nombreux et très graphiques, et l’armement mis en œuvre, rappellent Black Man ou Altered Carbon. Ils peuvent sembler excessifs mais c’est la loi du genre, et le tout est justifié scénaristiquement par l’énormité de l’opposition à laquelle Veil se trouve confronté. On regrettera simplement les scènes de sexe clairement superflues qui sont une concession gratuite à la tradition du héros macho (même si le sexe en question est consenti et/ou demandé par des femmes qui sont largement aussi badass que lui).

"Thin Air" est donc une lecture aussi captivante qu’excitante qui ne pourra que ravir les lecteurs fans de Richard Morgan ou de cyber/noir en général.

Thin Air, Richard Morgan

 L'avis d'Apophis

lundi 3 décembre 2018

An absolutely remarkable thing - Hank Green


"An absolutely remarkable thing" est le premier roman de Hank Green. C'est une histoire SF, située ici et maintenant, qui démarre à NY sur la célèbre 23rd et y passe un temps non négligeable.

April May est une étudiante en art de 20 ans. Elle vit avec Maya qui est d'abord sa colocataire et accessoirement quelque chose entre une sex friend et une vraie relation. Une nuit, alors qu'elle rentre à son appartement, elle tombe sur une vision incroyable : sur le trottoir devant le Chipotle (chaine de restos mex. NdG) de la 23rd se dresse une sculpture inédite représentant un robot humanoïde de 3 mètres de haut, immobile, silencieux, cryptique. Installation ? Teaser marketing ? Va savoir.

Quoi qu'il en soit, saisie tant par la beauté que par l'étrangeté de la chose, elle appelle son ami et condisciple Andy, un Youtuber, pour qu'il en fasse, peut-être, sa première vidéo virale. Peu à l'aise devant l'objectif, Andy demande à April May d'être le visage et la voix qui présentent le robot ; les quinze minutes de célébrité promises à chacun par Andy Warhol sont peut-être à portée de la jeune femme. Mais, quand il s'avère que le même robot – qu'April May avait prénommé Carl dans sa première vidéo – est apparu, la même nuit, dans plus de cinquante grandes villes du monde, le mystère autour de l'engin s’épaissit et l'intérêt pour celui-ci s’accroît en même temps que la notoriété d'April May, qui devient une star du Net puis des médias. Quand l'hypothèse d'une création humaine ne pourra plus tenir, l'humanité entière devra tenter de s'accorder pour répondre aux questions que posent la présence des Carl et/ou répondre à la menace qu'ils pourraient représenter.

"An absolutely remarkable thing" est une histoire de Premier contact, originale en ceci qu'elle met au centre du récit une très jeune femme qui n'a rien de spécial, aucune relation dans les cercles du pouvoir, qui n'est même pas une scientifique, une nobody. L’extraordinaire événement bouleversera sa vie et la planète entière, mais le focus restera toujours sur April May.

Racontée à la première personne, l'histoire est l'autobiographie d'April May. Le ton est casual, conversationnel, au bon sens du terme. April May est cash et plutôt drôle. Elle écrit comme elle parle, et s'adresse même régulièrement à son lecteur comme s'il était un ami à qui elle ferait des confidences. Elle établit des listes aussi, pour organiser sa pensée et la rendre accessible à son audience. Et, de fait, on peut vite s'enticher d'April May.
D'abord, parce qu'elle est fondamentalement une personne bonne. Ensuite, et c'est là que le roman livre un personnage intéressant, parce qu'elle est aussi affublée d'autant de faiblesses et de mesquineries humaines que quiconque (instabilité relationnelle, impulsivité, ou narcissisme modéré, entre autres) ; mais, à la différence de beaucoup, elle n'hésite pas à les énoncer de manière explicite par souci d'honnêteté. Et ses efforts pour les surmonter, pas toujours couronnés de succès, ainsi que son autodérision constante, la rendent profondément sympathique.

La célébrité et la richesse associée tombent sur une April May qui n'y était pas préparée. Elle en goûte les privilèges et en découvre les travers. Dans De la visibilité, la sociologue Nathalie Heinich montrait que la célébrité moderne consistait à être vu et reconnu. C'est ce qu'expérimente April May. Outre les contrats, l'argent, les agents, le changement important pour elle c'est qu'on la reconnaît dans la rue, qu'on lui demande des selfies, qu'on la laisse accéder librement aux robots, qu'elle passe sur toutes les télés comme « spécialiste », que la Présidente des USA même juge qu'elle doit être vue avec elle.
April May monte consciemment les marches de la célébrité – y compris en travestissant certaines parties de son identité quand nécessaire – et s’enivre de la drogue qu’elle constitue. Une drogue exaltante ; dangereuse aussi. Dangereuse car la descente est si dure qu'on serait prêt à tout pour qu'elle n'arrive pas, dangereuse encore car elle finit par découvrir que si, maintenant, tous la connaissent et la reconnaissent, tous ne l'aiment pas, loin s'en faut. Certains la haïssent, en font une traîtresse à son espèce, une idiote utile de l'invasion alien, une personne à éliminer. Ils le clament, le hurlent, l'écrivent, partout où ils le peuvent.

Et là, le roman bascule sur la description d'une société divisée entre Pour et Contre, Eux et Nous. Cette société, c'est celle des réseaux sociaux et de leur absence total de filtre ou de procédure de validation des « informations » qui engendrent et amplifient fake news et bulles cognitives. Celle de la multiplicité des médias aussi, organisateurs de débats-combats de boxe, et dont la conception de l'objectivité est, comme le dénonçait Godard, « Cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs ». Méfiance et hostilité ou confiance et collaboration, c'est le dilemme auquel les Carl confrontent l'humanité. Emportée – sans avoir eu besoin d'être poussée bien fort – par le mouvement, April May sera actrice et victime de cette confrontation (et aucun rapport avec Trump, roman commencé avant, même si un éditeur roué ne manquera pas d'imprimer le bandeau qui va bien).

Ce n'est ni les Chronolithes ni Spin. Ce n'est pas non plus un The Day the Earth Stood Still. Le focus, intimiste, ne quitte jamais la narratrice et son entourage dont on ne sait que ce qu'elle-même raconte. Porté par un grand mystère et un personnage charmant, "An absolutely remarkable thing" est un roman attachant qui surfe plutôt bien sur l'air du temps. A la lecture on pourrait penser, mutatis mutandis, au Journal de Bridget Jones, mais la volonté, l’opiniâtreté, la fragilité, et l'humour, d'April May m'ont surtout rappelé la très émouvante Zhuang Xiao Qiao du Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants de Xiaolu Guo.

"An absolutely remarkable thing" est un page turner SF intimiste doublé d'un roman charmant. Est-il YA ? Je l'ignore. Si oui, c'est alors le bon côté du YA (il y en aurait donc un !) qui s'y manifeste.

An absolutely remarkable thing, Hank Green

dimanche 2 décembre 2018

The Consuming Fire - John Scalzi


"The Consuming Fire" est la suite du très plaisant Collapsing Empire de John Scalzi.
L'auteur y poursuit la palpitante histoire de l'Interdépendance, un empire stellaire entre Asimov et Herbert. Hélas les jours de l’Interdépendance sont peut-être comptés.

Sans trop spoiler, on peut dire que les craintes du scientifique Marce Claremont sont en train de s'avérer fondées. Le Flux, ce trouble spatio-temporel qui rend possible les voyages à vitesse supraluminique et donc l'Empire, commence à s'effondrer. Les systèmes qui le constituent, et dont aucun sauf un (le bien nommé End) n'est autosuffisant, vont se retrouver coupés les uns des autres. La survie de l'espèce deviendra alors à court terme très problématique pour ne pas dire impossible.

Comme face au réchauffement climatique chez nous, la réaction des puissants oscille entre déni et saisie amorale d'opportunités. En dépit de l'évidence, les grandes maisons continuent donc d'intriguer comme jamais. Elles montent même en puissance dans la trahison, car elles voient dans les mesures exceptionnelles que veut prendre l'emperox Cardenia, pour tenter de sauver ce qui peut l'être, une menace pesant sur leur pouvoir, leurs manœuvres, leur prospérité ploutocratique.

La jeune femme, devenue emperox presque par hasard, doit en effet tout mettre en œuvre pour essayer de sauver les humains d'une mort lente et pénible dans des habitats spatiaux qui – faute de ressources – se changeront rapidement en tombeau. Il lui faut donc – dans un cadre proche d'une loi martiale – réorganiser l'empire de manière accélérée, explorer des voies de survie – ou au moins de fortitude –   permettant de résister du mieux possible aux premiers temps de la catastrophe, découvrir si existent des moyens de remplacer les canaux de Flux, préparer – au pire – une migration de masse vers End, etc.
Le temps n'est plus à l'attente ou à la pusillanimité, l'empire interdépendant doit muer radicalement s'il veut offrir à l'humanité une chance, même faible, de survivre.

Problème, pour prendre très vite des mesures aussi drastiques, il lui faut devenir vraiment une puissance – loin donc de la pratique de beaucoup de ses prédécesseurs qui se comportaient plutôt en syndics de copropriétés. Les grandes maisons voient la chose d'un très mauvais œil, l'église officielle, dont elle est pourtant le chef, aussi, sans parler d'une partie de l'état-major militaire.

Pour les contourner et/ou les vaincre, Cardenia doit faire appel à la ferveur populaire en réactivant la pratique désuète de la vision prophétique, celle-là même qui avait rendu possible – il y a un millénaire – la constitution de l'empire. Il lui faut maintenant – pour la première fois depuis des siècles – dégainer et manier tant le glaive temporel que le glaive spirituel. En temps de grand péril, et alors que vraiment rien ne l'y prédispose, Cardenia démontre que le secret, la manipulation, et la raison d'Etat, moralement regrettable peut-être, sont sans doute les seules voies de survie.

Cardenia prenant le taureau par les cornes, l’oligarchie ne peut plus se voiler la face et compter sur sa faiblesse supposée ; elle se met alors à envisager sérieusement son remplacement.
La jeune femme aura-t-elle les ressources pour résister ? Elle peut compter, en tout cas, sur des alliés fidèles et compétents, sur l'expérience accumulée de tous les emperox qui l'ont précédée, et sur d'immenses qualité d'humanité et de détermination.

Dans "The Consuming Fire", Scalzi continue d'être aussi drôle que captivant. En dépit d'un récit bien plus grave que celui du premier tome en raison de l'imminence de la catastrophe, les nombreux rebondissements (présentés avec humour même lorsqu'ils sont tragiques) et la manière dont l'auteur décrit les manigances des uns et des autres font de "The Consuming Fire" un thriller palpitant aux enjeux colossaux et à la lecture aussi rapide qu'agréable.

Dans son histoire d'apocalypse probable et de survie incertaine, Scalzi, non content de promener son lecteur dans les allées peu ragoutantes du pouvoir ou les arcanes navrants de la myopie humaine, insère aussi un récit fort bien conçu de système fantôme, et, surtout, dévoile une partie inconnue de l'histoire des premiers temps de l'empire. De ce secret redécouvert par un tout petit nombre émergera peut-être une solution à long terme. Il faudra attendre le prochain tome pour s'en assurer.

The Consuming Fire, John Scalzi

L'avis d'Anudar

lundi 26 novembre 2018

TERRIFICS - LEMIRE - BEURK !


L'event DC Dark Nights Metal a révélé l'existence d'un Dark Multiverse qui côtoie le Multivers DC. A la suite de l'event, un certain nombre de séries nouvelles intégrant l'existence de ce terrain de jeu étendu furent créées par l'éditeur. Terrifics est de celles-là. Lecture récente du premier TPB "Meet the Terrifics".

Entre vraiment pas fameux et à pleurer.

Pour aller vite (car je n'ai guère envie d'écrire beaucoup si ce n'est pour prévenir des lecteurs potentiels, attirés comme moi dans ce traquenard par leur foi, injustifiée ici, dans la capacité de Jeff Lemire à créer des histoires profondément humaines), Terrifics c'est le Fantastic Four de DC.
Une telle 'inspiration', qui ne se présente pas comme telle, est aussi dérangeante qu'un peu écœurante.

Même si les pouvoirs ne sont pas les exactement les mêmes, les archétypes et les relations interpersonnelles sont transparents. Qu'on en juge.

Mr Terrific est Mr Fantastic. Inventeur génial, riche, membre du club très fermé des hommes les plus intelligents du monde, il constitue avec son coéquipier Plastic Man (super-héros élastique) le Mr Fantastic original.

Metamorpho, qu'une expérience malheureuse a changé en monstre très fort au corps constitué des quatre éléments, est la version locale de Ben 'La Chose' Grimm. Déprimé aussi, amoureux aussi, doutant de sa légitimité à être aimé aussi, demandant aussi à Terrific de trouver un moyen de lui rendre sa forme humaine. Tout correspond.

Plastic Man est Johnny 'La Torche' Storm. Puéril, farceur, en bisbille constante avec un Metamorpho qu'il n'arrête pas de chambrer, provoquant chez ce dernier un flot constant de menaces jamais mises à exécution.

Enfin, Phantom Girl qui, si elle n'est pas mariée à Terrific, rappelle beaucoup par ses pouvoirs la Sue Storm des Fantastiques.

Ajoutons à ça le fait qu'ils ont été victimes d'un accident dans la Dark Zone qui leur interdit de s'éloigner les uns des autres (ce qui permet de créer une famille cohabitante de fait), des costumes blancs à la FF Future Foundation, des relations humaines clichés à crever, et une histoire guère complexe et jamais palpitante.

Ils ont même un arch-ennemi à capuche nommé Dr Dread. Là, désolé, MUHAHAHAHAHAHA !

Fais-moi plaisir, lecteur, économise 17 $.

Terrifics t1, Meet the Terrifics, Lemire et al.

mercredi 21 novembre 2018

Signal d'alerte - Neil Gaiman - Alarm !!!


"Signal d'alerte", maintenant disponible en français grâce au Diable Vauvert et à Patrick 'GoT' Marcel, est un recueil de nouvelles, poésies, fragments de Neil Gaiman, publié en VO en 2015.

Sous une couverture sobre et élégante, on trouvera une longue préface de l'auteur dans laquelle il dit notamment son amour pour la forme courte avant de décrire le contexte d'écriture pour chacun des textes qui composent le recueil. Intéressant d'apprendre comment naissent les textes, à partir de quelle inspiration, de quel projet, de quelle contrainte ; leur lecture s'en trouve significativement enrichie.

Comme toujours dans ce genre d'ouvrage, tout ne plaît pas au lecteur, et, concernant des textes qui n'ont souvent que peu de pages pour convaincre, la réussite de ce qui n'est qu'une brève rencontre dépend largement de la concordance intime entre les goûts et intérêts du lecteur, le thème développé par l'auteur, et le talent qu'il y met.

Je ne parlerai donc ici que des textes qui m'ont touchés. Les autres plairont sans doute à d'autres.

Un labyrinthe lunaire est une bien belle nouvelle nocturne autant qu'étrange qui rend un hommage explicite à Gene Wolfe.

Le problème avec Cassandra est un texte résolument weird qui ne donne aucune solution évidente à la question de la relation entre la créature et son créateur.

Au fond de la mer sans soleil est une réécriture aussi courte que déchirante d'une comptine bien connue.

La vérité est une caverne dans les Montagnes noires est un beau (assez long) récit d'aventure et de vengeance à la conclusion glaçante.

Ma dernière logeuse est une courte histoire d'horreur à Brighton (dans un B and B du front de mer, les habitué sauront de quoi il s'agit) sympathique mais trop prévisible.

Orange est un récit fantastique/SF dans lequel une famille subit un premier contact déplaisant. Il est intéressant car rédigé comme une succession de réponses à un questionnaire.

L'affaire de la mort et du miel est un pastiche holmesien très émouvant par ce qu'il dit de la vieillesse, et du regret de la mort quand continuité et transmission sont impossibles.

Clic-clac, le sac qui claque est une courte nouvelle d'horreur domestique sympa mais prévisible.

J'ai un petit faible coupable, bien sûr, pour le pastiche vancien Une invocation d'incuriosité même si j'en ai lu de plus excitants.

Et pleurer, à l'instar d'Alexandre est une très courte nouvelle aussi folle que brillante, qu'on trouvait déjà dans le recueil Utopiales 2012.

Nulle heure pile, nouvelle avec Tardis, si on aime Docteur Who.

Le retour du mince duc blanc est un hommage superbe à David 'Station to Station' Bowie. On y ressent des émotions qui appellent à l'esprit des images de Contes des Mille et une nuits, de Sandman, de Moorcock (champion éternel et quête de Tanelorn compris).

La dormeuse et le rouet est une amusante histoire de fantasy dans laquelle une Blanche Neige couronnée, armurée, et flanquée de trois nains combattants se rend au château de la Belle au Bois dormant pour la sauver du sort de sommeil qui l'affecte. Elle se conclut de façon doublement surprenante.

Le dogue noir, enfin, fut déjà longuement chroniqué sur ce blog. Je vous y renvoie.

En conclusion, un recueil largement estimable qui est à Neil Gaiman ce qu'un menu dégustation serait à la gastronomie.

Signal d'alerte, Neil Gaiman

lundi 19 novembre 2018

Twin Peaks le dossier final - Mark Frost


"Twin Peaks le dossier final" est un roman (mais pas vraiment) pour fans hardcore de Twin Peaks. Pour d'autres aussi ? Pas sûr.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 93, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Cher directeur Cole, 
Conformément aux directives que vous m'avez adressées l'année dernière suite à mon enquête sur le " Dossier de l'Archiviste ", je vous remets mon rapport de suivi par le présent document. 
Ce dossier – qui se termine brutalement à la date du 28 mars 1989, avec la disparition soudaine et la mort présumée du Major – nous a laissés face à de multiples orientations possibles pour notre enquête. Comme vous me l'avez suggéré à l'époque, j'ai depuis mené mes propres investigations " dans tous les terriers de lapins et à la cime de tous les pommiers ", en quête de réponses. Pour l'exprimer de façon plus simple, je suis devenue " l'Archiviste ". 
Contrairement au dossier précédent, dans lequel les documents sont pour la plupart présentés dans leur intégralité, comme l'exige la procédure au sein du Bureau, j'ai cette fois pris le temps de regrouper les éléments pertinents que j'ai découverts, de façon à former un récit continu. 
Comme vous me l'avez également demandé, j'ai entamé ce projet dans la ville de Twin Peaks, afin de découvrir l'historique de nombreux habitants – que vous avez personnellement connus, pour beaucoup d'entre eux – sur les dernières décennies. J'ai ainsi appris quantité d'éléments surprenants – votre expression : " Ces bois sont remplis de secrets " fait figure d'euphémisme – et d'autres choses reflétant la vitesse stupéfiante à laquelle toute communauté, quelle que soit sa taille, évolue en un quart de siècle. 
Si ce phénomène est extrêmement difficile à percevoir sans recul – il est quasiment invisible au jour le jour –, il est aussi vif que la foudre dès lors qu'on l'observe de loin. J'en conclus que les épreuves et futilités quotidiennes ont un effet anesthésique sur l'esprit, qu'elles engourdissent et empêchent de saisir le passage et les ravages continuels du temps. J'ai également appris à voir dans cet effet une forme de miséricorde, ce qui incite à n'en pas douter à l'humilité.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


dimanche 18 novembre 2018

Frankenstein 1918 - Johan Heliot


En 2018 coïncident le 200ème anniversaire du Frankenstein de Mary Shelley et le 100ème anniversaire de la fin de la Grande Guerre. C'est l'année qu'a choisi Johan Heliot pour proposer aux lecteurs un "Frankenstein 1918" délicieusement uchronique qui réactive simultanément les deux mémoires.

Le Frankenstein original était un roman épistolaire. "Frankenstein 1918" ne l'est pas mais il est aussi construit en enchâssement. Il est présenté comme la mise à disposition du public – par celle qui les détient, à savoir Astrid Laroche-Voisin, la fille unique de l'auteur historien Edmond Laroche-Voisin – d'un récit constitué d'une série de documents compilés et/ou rédigés par son père. Et quelle incroyable histoire est racontée dans ces pages, si extraordinaire qu'Astrid elle-même ne sait pas quel accueil le public lui réservera.

Nous lirons donc ici trois récits enchâssés pointant sur trois périodes différentes. Celui d'Edmond, le dernier, décrivant la succession de hasards heureux, de recherches patientes, et d'énormes prises de risque qui le conduisirent jusque dans les ruines de Londres pour savoir la vérité sur l'un  des secrets les mieux gardés de la Grande Guerre (ici, Guerre Terminale). Celui de Winston Churchill, expliquant au fil de l'eau les raisons qui le conduisirent à tenter, sur les traces et grâce aux notes de Victor von Frankenstein, une expérience de réanimation artificielle des morts, ainsi que les oppositions politiques que son projet suscita et qui finirent par condamner l'opération à l'arrêt et son instigateur à l'oubli. Celui, enfin, écrit après, du premier des réanimés viables – Victor – qui combattit secrètement pour l’Angleterre avant de prendre sa liberté quand celle-ci les trahit, lui et les siens.

Avec "Frankenstein 1918", Heliot s'est offert un vrai plaisir uchronique qui ne manque pas d'un sens symbolique.

Uchronie d'abord. La Grande Guerre ne s'est pas terminée en 1918. Elle ne se termine, sur une victoire de l’Allemagne (ici la Prusse) avec occupation de la France entre autres, qu'en 1933. Et ce n'est qu'en 1958, après le « Printemps sanglant », une insurrection épaulée par les troupes libres du colonel De Gaulle, que la France recouvrera enfin sa liberté. Pendant ce temps, les USA, lointains, ne sont jamais intervenus, la Russie a connu les bouleversements qu'on sait, et l'Angleterre, hélas, pauvre Angleterre !

Après la perte d'Anvers, face à la supériorité militaire allemande des débuts de la guerre et dans l'optique humaniste de préserver la vie des soldats, Churchill obtint, dès 1914 et en échange d'une quasi disparition de la scène publique, le droit de mener une série d'expériences visant à créer une armée de super soldats réanimés destinés à faire basculer l'équilibre des forces. Après des mois d'échec, le projet secret aboutit enfin et les super soldats existèrent. Mais en dépit d'un succès certain au feu, et alors que les non-nés – toujours inconnus du grand public – terrifiaient les troupes allemandes, les considérations morales et politiques en Angleterre obligèrent Churchill à dissoudre le projet auquel il avait sacrifié son avenir politique. La vision mécaniste de HG Wells l'emportaient sur les rêves d'immortalité de Victor Frankenstein, et l'arme mécanisée, nonobstant ses limites et sa piètre efficacité initiales, reçut la pleine bénédiction des autorités politiques britanniques.

Pour ce qui est du décor, dans un mix étonnant et pas si mal pensé de WWI et de WWII, on voit dans le roman une France occupée après un siège de la capitale digne de la guerre de 1870 (avec même une zone occupée au nord et une libre au sud, puis un envahissement de la zone libre), des collaborateurs organisés qui travaillent avec la Gestapo dont le siège est rue Lauriston, une Résistance active avec passeurs et courriers en contact constant avec un De Gaulle exilé en Afrique du Nord.

Et au-delà des grandes dates historiques, Heliot s'amuse à modifier des destins individuels. On croise un Hemingway qui ressemble à son original sans être vraiment lui ou un Göring qui prend la tête du Reich et développe une technique de bombardement de haute altitude à l'aide de ballons dirigeables (ironique pour l'homme qui dirigea la tactique des bombardements en piqué réalisés par les Stuka – dont c'est précisément le sens du nom). D'autres encore, jusqu'à un Jean-Paul Sartre préfaçant les mémoires de De Gaulle ou un insignifiant caporal de l'armée allemande, peintre amateur et moustachu, massacré par les non-nés au cours d'une attaque.

Et surtout il y a la famille Curie. C'est lors d'une tournée de petites Curie que Victor rencontre Irène Joliot-Curie. C'est une radiographie du crane qui rend à Victor l'intelligence que la mort lui avait ôtée. Ce sont les Curie encore qui gardent les derniers vestiges de l'expérience – la Folie – de Winston. C'est pour tenir sa parole, donnée à Marie Curie, de ne jamais tuer que Victor choisit de s'exiler loin du regard des hommes.

Symboliquement aussi, le roman n'est pas dépourvu d'intérêt.

Ces non-nés qu'on crée pour les envoyer tuer au front sont une image miroir de ces civils par millions qu'on changeait en soldats corvéables et sacrifiables à merci.
L'endoctrinement scientifique infligé aux non-nés pour en faire des tueurs sans pitié ni raison rappelle celui que subirent troupes et nations entières sous l'effet de la propagande nationaliste.
Le Victor moderne, comme son illustre prédécesseur, recherche son créateur – son père abandonnique – pour se venger de lui.
La volonté de savoir de Victor, son aspiration au bien – encouragée par Marie Curie – font écho à celles de la créature de Mary Shelley. Son exil et sa dissimulation sont aussi très semblables.
Même l'exaltation que ressentent (un peu) Churchill et (beaucoup) Edmond face à la possibilité d'un monde d'où la mort serait bannie évoque celle qui habite, jusqu'à la folie sacrilège, Victor von Frankenstein.
Et si l'histoire originale mettait en garde contre les méfaits d'une science hors de contrôle, que dire alors de ce que la WWI nous a appris en ce domaine, entre mitrailleuses, gaz de combats, et bombardements d'écrasement.
Enfin, et ça je ne sais pas si c'est volontaire de la part de l'auteur, le Churchill chef de guerre secret du roman n'est pas sans lien avec celui qu'il fut vraiment pendant la WWII, comme le raconte Giles Milton dans le très récent Les saboteurs de l'ombre.

Seuls regrets à la lecture : quelques facilités scénaristiques (l'apprentissage éclair de la conduite ou l'effet miraculeux d'une radio du crane) et un final sur les cotes anglaises un peu rushé.
Ceci mis à part, c'est un grand plaisir de lecture, avec un monstre émouvant, un Churchill cabotinant comme au théâtre, des pointes d'humour, une vraie dynamique, une replongée salutaire dans l’œuvre maîtresse de Mary Shelley, et deux/trois transpositions bien vues.

Frankenstein 1918, Mary Shelley