dimanche 23 février 2020

Staline la véritable histoire vraie - Swysen - Ptiluc


Après Hitler, la véritable histoire vraie, les belges Bernard Swysen et Ptiluc se sont attaqués à Staline, l'autre face de la pièce noire du XXe siècle – quoiqu'en pensent encore aujourd'hui certains nostalgiques.

Comme pour Hitler, l’objectif est clair. Raconter en 100 pages la vie de Staline, l'un des personnages les plus noirs de l'histoire humaine. Et le faire d'un manière qui soit assez divertissante (même si le mot peut étonner, voire heurter) pour que le grand public s'y plonge sans avoir l'impression de faire ses devoirs scolaires. Placere et docere, c'est encore l'objectif. Il est atteint imho. Détails.

Staline, cela n'étonnera personne, est ici un ours. Un ours qui naît en 1878 en Géorgie d'une mère aimante et d'un père alcoolique et violent (tiens, tiens, Hitler aussi), des gens modestes comme l'empire russe en comptait des millions.

Surnommé Sossa par sa mère, le petit Iossif Vissarionovitch Djougachvili est un enfant comme les autres, à ceci près qu'il fait montre très tôt de capacités intellectuelles certaines qui ne cesseront jamais d'émerveiller sa mère. Costaud, le gamin survit même à la variole, et résiste, autant que faire se peut, à la brutalité de son père qui veut en faire un cordonnier et lui refuse l'accès à l'école.
Départ du père, adoration jamais démentie de sa mère envers lui, entrée au séminaire, Staline, bagarreur et casse-cou, brillant et charismatique, violent et un peu mégalo, devient un garçon manipulateur qui ne combat que pour vaincre et dont le discours sert toujours à polir l'image : toujours se donner le meilleur rôle suivant le contexte et le but à atteindre – quelle qu'ait été la vérité des faits –, toujours laisser croire qu'on contrôle les événements et non qu'on les subit.

La brutale réalité froide du séminaire et le contexte politico-social de la Russie absolutiste de Nicolas II détournent vite Staline de la religion. Il devient ce qu'on pourrait appeler un athée militant. Entre lectures romantiques et militantes, c'est à la même époque que le jeune homme commence à s'intéresser à la politique et qu'il entre dans la mouvance socialiste clandestine (via l'un de ses avatars, le POSDR). De lectures interdites en faible assiduité (là encore, sa version et celle des autres divergent), Staline finit par être renvoyé du séminaire.

Commencent alors pour lui des années de clandestinité vibrionnante. Arrestations, exils en Sibérie, évasions, se succèdent. Braquages sanglants pour financer le mouvement, nouvelles arrestations, nouvelles évasions. De 1902 à quasiment 1917, Staline voyage à la rencontre des cadres étrangers du mouvement, organise des actions, progresse dans la hiérarchie interne, sans jamais perdre l'habitude d'être arrêté ni de s'évader. C'est durant cette période qu'il rencontre Lénine, qui lui confiera la « question des nationalités », ou encore Molotov. Et lui qui se faisait appeler Koba choisit de devenir Staline, peu ou prou « l'homme d'acier ».

Ne participant guère ni à la révolution de 1905, ni à celle de février 1917, ni à celle d'octobre non plus, Staline agit, avant comme après ces mouvements, à l'arrière, dans l'ombre, dans l'action violente préparatoire, l'organisation, et l'infiltration, bien plus que comme un combattant de première ligne. Fidèle à cette méthode de centrage sur l'interne du parti, il fonde le politburo avec Trotsky qu'il perçoit très vite comme un adversaire (un ennemi personnel ?) à combattre à l’intérieur même de la direction du parti.

Paix de Brest-Litovsk terminant la guerre, assassinat de la famille impériale russe à Ekaterinbourg, les Bolchéviks sont au pouvoir, et ils le tiennent en dépit des mouvements contre-révolutionnaires. Staline prend sa place dans les institutions naissantes, il fait montre dans son premier poste officiel à Tsarytsine d'une grande brutalité politique, voyant des saboteurs partout et faisant exécuter au moindre prétexte. On peut y pressentir ce que deviendra l'homme dès qu'il aura non plus du pouvoir mais Le pouvoir.

De fait, au pouvoir, Staline y arrive après la mort de Lénine, et alors même que Lénine dans son testament s'opposait à la poursuite de la carrière politique de Staline en raison de sa brutalité. Qu'importe, Staline, qui contrôle bien les rouages du parti, empêche la publication du testament et prend l'intégralité des pouvoirs, forçant rapidement Trotsky à l'exil (il le fera assassiner des années plus tard).

Staline devient très vite l'homme des déportations et des purges. Anonymes, groupes sociaux, caciques du parti, ou pauvre bougre ayant eu le malheur de déplaire au dictateur, elles touchent haut et bas de la société dans la dynamique mortifère constante de l'ennemi intérieur que décrit Arendt dans Les origines du totalitarisme, doublée ici des délires paranoïaque et mégalomaniaque d'un potentat oriental à la Voltaire.

Sous un forme ou l'autre, les purges ne cesseront jamais. Élimination progressive mais régulière des adversaires dans le parti, dékoulakisation violente, industrialisation forcée, famine en Ukraine, déportation de nationalités, ou pourcentage de liquidation automatique par groupes « d'ennemis du peuple », rien n'est jamais trop pour un Staline dont le culte de la personnalité naissant n'est que le prolongement du façonnage d'image qu'il pratique sur lui-même depuis toujours. Son image enfle au rythme des centaines de milliers puis des millions de morts ou de déportés.

Purges avant, pendant, après la guerre – y compris des officiers de l'armée rouge avant et pendant la guerre –, jusqu'à l'invraisemblable complot des blouses blanches (une manifestation parmi d'autres de l’antisémitisme bon teint du bonhomme). Arrestations arbitraires, tortures, aveux extorqués (jusqu'aux autocritiques durant les quelques procès publics), on déporte et on exécute sans cesse comme le montre de superbe manière le roman L'évangile du bourreau.

La guerre commence pour l'URSS par le pacte germano-soviétique signé entre Hitler et un Staline qui voit en lui un adversaire plus qu'un ennemi. Elle permet à Staline de mettre la main sur certains territoires qu'il convoitait dans une sorte de monopoly géant. Mais voilà qu'Hitler, tout à sa fureur imbécile, le trahit et attaque l'URSS. Débâcle d'abord, puis résistance héroïque par une armée exsangue d'officiers – sans oublier, pour être exhaustif, les consignes donnés à la police politique de tirer sur les soldats reculant. Mais Stalingrad tint, Stalingrad repoussa l'armée allemande, Stalingrad devint pour l'éternité l'emblème de la résistance soviétique, et offrit à une tactique loin d'être brillante et à un fou sanguinaire qui n'avait rien à envier à son ennemi de circonstance une légitimité et une aura qui ne firent qu'ajouter à l'admiration béate que lui portaient intellectuels et artistes occidentaux.

Il en sortit la guerre froide, le rideau de fer, la mainmise (acceptée en partie à Yalta il est vrai) de l'URSS sur l'Europe de l'Est. Bien vite, Staline - qui pouvait en douter ? -, revient sur ses engagements et notamment sur le plus important, celui d’élections libres dans les pays libérés. Intrigant et manœuvrant, il crée une orbite autour de l'URSS, composée de pays vassalisés.

Staline, finit par mourir. Il était si central au système et la terreur était telle que sa mort même fut un objet d'effroi et de manœuvres politiques dans son entourage (comme raconté dans le tragi-comique La mort de Staline).

Voilà pour l'homme politique. Que dire de l'homme que n'ait pas déjà été dit au-dessus ?

Deux épouses :
Ekaterina qu'il aima profondément et qui succomba à une maladie.
Nadejda qui se suicida parce qu'elle ne supportait plus la vie avec un tel homme.

Trois enfants :
Iakov, peu aimé, s'engagea dans l'armée et fut capturé par les Allemands, son père refusa de l'échanger contre le Maréchal Von Paulus car « on n'échange pas un maréchal contre un lieutenant », il mourut en captivité.
Vassili, que son père nomma général d'un peu tout et fut arrêté après la mort de celui-ci.
Svetlana, la préférée de son père, qui finit par quitter l'URSS et prit le nom de sa mère pour ne plus être associée à son géniteur.


Et des obsèques qui furent le summum du culte de la personnalité. Y compris en France où L'humanité titra « Deuil pour tous les peuples » et où la polémique grotesque du portrait de Staline enflamma Les Lettres françaises.

Il fallait un portrait de couverture pour aller avec les dithyrambes de prestigieux communistes français énamourés et endeuillés. Picasso, le réalisa. Il fit un portrait de Staline jeune au lieu de montrer l'ineffable Petit père des peuples, l'affaire fit grand bruit et Aragon (et pas que lui) le lui reprochèrent en ces termes : « on peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes - mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention – même si Picasso est l’inventeur – est forcément inférieure à la réalité. Incomplète et par conséquent infidèle. ». Même mort, le tyran bougeait encore.

Cet album est globalement une réussite pour les mêmes raisons que l'était celui sur Hitler.

D'abord il montre une vie entière dans les contraintes de la pagination (100 pages c'est long et très court à la fois, d'où, même léger problème qu'avec Hitler, certains événements juste suggérés sont plus compréhensibles si on les connaît déjà). Il le fait avec humour souvent mais sans céder sur les faits et sans occulter la monstruosité de ce qui se joue.

Ensuite, il montre ce que le pouvoir de Staline en externe (l'interne était réglé depuis longtemps) et surtout l'influence soviétique durent à la Seconde Guerre Mondiale.

Enfin, il remet en lumière les dizaines de millions de victimes du totalitarisme stalinien, souvent passées par pertes et profits au nom de l’alliance contre Hitler ou de la « merveilleuse utopie communiste » enfin réalisée.
Dans un cas comme l'autre, ceux qui furent les œufs qu'on casse pour faire l’omelette aurait sûrement préféré un autre destin.

A lire et à faire lire (pour tordre définitivement le cou à l'idée que Staline, c'est moins grave).

PS : A noter deux erreurs de dates, sur l'entrée au séminaire et la fin de Stalingrad.

Staline, Swysen, Ptiluc

vendredi 21 février 2020

Les flammes de l'empire - John Scalzi VF


L’effondrement de l’empire était un roman SF très plaisant de John Scalzi.
Sa suite "Les flammes de l'empire" (chronique ici) l'est tout autant.
Qui plus est, elle sait aller plus loin dans les enjeux tout en conservant le ton enlevé qui était déjà présent dans le premier tome.
Du vrai bon divertissement. A lire. En attendant la conclusion.

Les flammes de l'empire, John Scalzi

jeudi 20 février 2020

Les Affaires du club de la rue de Rome - Adorée Floupette


"Les Affaires du club de la rue de Rome" est un fix-up fantastique Belle Epoque de l'improbable Adorée Floupette. En quatre novellas, le recueil nous fait visiter le Paris mystérieux et fantastique de la fin du XIXe en compagnie d'Alexandre Mallarmé, "le prince des poètes", et de tous ses acolytes artistes, parmi lesquels Oscar Wilde, Rachilde, Ninni Patte-en-l'Air, ou encore l'érotomane Pierre Louÿs.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 98, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Paris, 1891. Au rythme des fiacres et des remous anarchistes, sous la direction du magnificent M, un cercle d'écrivains enquête sur d'inquiétants phénomènes qui agitent la capitale. Silhouettes chimériques ou peintures macabres, spectres ou épidémies sordides, l'empreinte du Mal trouble cette fin de siècle déjà ombrageuse. Qu'ils se nomment Berthe Weill ou Octave Mirbeau, qu'ils poétisent comme Pierre Louÿs ou invoquent Arthur Rimbaud, ces membres du Club de la rue de Rome traquent la vérité et la malévolence. Et dans leur sillage, c'est tout un labyrinthe surprenant et horrifique qui s'ouvre dans l'ombre de la Ville lumière.
Adorée Floupette aurait été l'une des plus grandes plumes de la fin du XXe siècle si la postérité ne l'avait si injustement oubliée. D'une modernité sans égale pour son époque, son oeuvre renaît aujourd'hui grâce à ces Affaires uniques en leur genre, aux confins du surnaturel.
 

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


dimanche 16 février 2020

Les Mentors tome 2 - Zidrou Porcel - Fuyez pauvres fous !


"Seydou" est le second tome second de la série Les Mentors de Zidrou et Porcel. Rarement eu l'impression de m'être autant fait avoir. Je vais la faire courte car je n'ai pas l'intention de passer plus de temps à écrire cette chronique que je n'en ai passé à lire l'album.

Les fils inaugurés dans le tome 1 sont poursuivis ici mais l'ensemble – et ceci après 100 pages en deux tomes – donne un désagréable sentiment de trop peu.

Résumé succinct :

Donc Ana, la mère dépitée, est enlevée pour retrouver son fils perdu par l’organisation qui le lui avait extrait de son ventre même (on se demande d'ailleurs pourquoi l'avoir laissé vivre après l'extraction du bébé).
Elle apprend que des « mentors » tels que Jésus, Gilgamesh, Hawa, ou autres personnages mythologiques ont vraiment existé, qu'il en existe encore, et que l’organisation les collecte.
Elle apprend aussi que les mentors – aux pouvoirs de guérison quasi miraculeux – sont nés sans conception sexuelle, qu'ils ont la faculté, s'ils le veulent, de provoquer eux-mêmes de semblables naissances, et que sa présence dans le « Sanctuaire » a pour but unique de convaincre son fils, Seydou, d'user de cette faculté sur quelques femmes sélectionnées.
Mais, comme le chantait Catherine Ringer, les histoires d'amour finissent mal en général.

Simultanément (fils entremêlés), Joye découvre, par un de ces hasards comme on en fait rarement et qui me consternent toujours, une autre femme qui aurait connu Ana et aurait vécu la même expérience de grossesse sans sexe. Elle en apprendra ainsi plus sur les récits de la la vieille folle, qui de fait n'est plus là, rencontrera un autre Mentor, sera « fécondée » par lui, et voilà.

Note : à la fin, et après une fuite hors du « Sanctuaire » aussi simple à réaliser que pensée pour tirer les larmes (difficile pour un personnage qu'on connaît depuis 10 pages), ça ne va pas fort pour Ana.

Et voilà, c'est tout. Des informations qui n'éclairent guère, des enjeux inexistants ou invisibles, une fin en queue de poisson qui donne l'impression que les auteurs avaient une deadline à tenir et qu'ils ont rendu ce qu'ils avaient. Parfois, la conclusion n'est pas à la hauteur, ici on ne donne même pas l’impression d'avoir voulu conclure, on s'est contenté de finir.

Qu'ont voulu dire les auteurs ? Ont-ils seulement voulu dire quelque chose ? Ou juste montrer une fille badass dans une histoire dont les tenants et aboutissants mandaromesques ne semblent pas les intéresser ?

Seydou, Les Mentors t2, Zidrou, Porcel

samedi 15 février 2020

Harrison Harrison - Daryl Gregory


Les habitués de ce blog (il doit bien y en avoir deux ou trois) savent que je n'aime guère la littérature YA et que je ne lis jamais de Jeunesse, préférant la laisser à ceux à qui elle est destinée et dont je ne fais plus partie depuis longtemps.
Si je commence en précisant ce point, c'est que "Harrison Harrison", de Daryl Gregory, se situe clairement entre les deux, et que pourtant j'ai pris un grand plaisir à sa lecture – je dirai après comment je l'explique. Venant d'un lecteur aussi allergique que moi à certaine forme de littérature, c'est dire que toi, lecteur, tu peux sans doute y aller en confiance.

"Harrison Harrison" est un prequel au très estimable Nous allons tous très bien merci du même auteur. Les lecteurs du précédent roman se souviendront de Harrison, héros involontaire d'une série de livres fantastiques pour enfants dont on prétendait qu'une partie était inspirée de faits réels. C'est l'une de ces aventures, sans doute fondatrice, qu'offre ici Gregory aux lecteurs – ou pas – du précédent roman.

Harrison Harrison est un adolescent victime. Son père est mort en mer lorsqu'il était petit, lors d'un « accident » qui a aussi coûté sa jambe au jeune garçon. Des années plus tard, sa mère, océanographe, l’emmène avec elle dans le Massachussets où elle doit poser des bouées d'observation.
L'adolescent est peu enthousiaste et ses pires craintes se réalisent lorsqu'il arrive à Dunnsmouth (sic), une petite ville côtière grise et morne, lorsqu'il découvre son lycée, sorte de blockhaus dans lequel on enseigne des matières aussi absconses que la géométrie non-euclidienne et dans lequel les étudiants locaux (devrait-on dire autochtones ?) participent chaque matin à une cérémonie religieuse étrange dont il est exclu, lorsqu'il comprend qu'il n'y a aucun réseau de téléphonie mobile dans la ville, entre autres joyeusetés.

Ce qui aurait pu n'être qu'un mauvais moment à passer vire au cauchemar quand la mère d'Harrison disparaît en mer, précisément comme son père des années plus tôt.
Commence alors pour le jeune homme la recherche d'une mère perdue dont il ne peut se résoudre à la mort, une quête dans laquelle il sera épaulé par des alliés inattendus.

"Harrison Harrison" est un roman d'aventure inspiré de l'univers de Lovecraft. On y suit les efforts désespérés d'Harrison pour retrouver sa mère en dépit de l'obstruction manifeste d'une partie de la population locale.
L'ensemble est rythmé, dynamique, engageant, porté par une histoire logique faute d'être très complexe, des seconds rôles croqués avec assez de finesse pour les rendre intéressants, un « méchant » principal inquiétant, et une ambiance qui donne l'impression (pas fausse) que le jeune homme (en Mulder des mers) est environné de forces hostiles qui feront tout pour protéger leurs secrets.

Avec juste assez de thrill et de menaces sur une mère à sauver d'un sort pire que la mort, et en dépit d'un fin un peu trop simple (disproportion entre horreur cosmique et groupe de jeunes oblige) mais pas univoque, "Harrison Harrison" entraîne son lecteur dans une palpitante course contre la montre largement à l'aveugle. Il récupère des tropes lovecraftiens évidents sans en faire trop dans la citation ou la révérence, il crée une ambiance qui peut rappeler par moments Harry Potter tout en évitant les deux défauts rédhibitoires du célèbre cycle : tomber dans toutes les ficelles du roman d'internat, et proposer cette « Magic for dummies » qui consiste à utiliser le magie pour remplacer l'aspirateur parce que c'est rigolo.

Et il le fait avec une forme d'élégance et d'attention aux personnages qui caractérise les écrits de Daryl Gregory (interview 2015 ici). De fait, Harrison est un jeune homme plus mature et responsable – son background sans doute – que bien des héros jeunes adultes de romans YA ; ceci – plus les deux points cités au-dessus et le fait que Gregory ne balance pas de petites blagues à la con – expliquant pourquoi je n'ai pas ressenti ici la répulsion habituelle qui me saisit quand le hasard me met en contact avec de la littérature « Jeune ».

Le professeur de géométrie non-euclidienne

A l'élégance de Gregory, s'ajoute celle du Bélial, et singulièrement de Nicolas Fructus qui illustre le roman de forts jolis dessins. Ce procédé rappelle les romans qu'on lisait enfant et dans lesquels on se délectait de voir les sales trognes des protagonistes et la mine patibulaire des méchants. C'est donc un très charmant objet (fond et forme), à lire et à offrir pour amener en douceur un jeune à l'Imaginaire en attendant de lui faire lire les Gregory adultes, qui contiennent tout autant le plaisir évident et communicatif que Gregory prend à raconter des histoires dans lesquelles ce sont les humains et les liens d'amour entre eux qui tirent le récit.

Last but not least, aucun roman qui cite longuement La complainte du vieux marin de Coleridge ne peut être foncièrement mauvais.

Harrison Harrison, Daryl Gregory

Sherlock Holmes et les démons marins du Sussex - Lovegrove VF


Bien aimé les deux premiers mais pas ce troisième.
Ici l'alchimie ne prend pas. Happens.

Sherlock Holmes et les démons marins du Sussex, James Lovegrove

mardi 11 février 2020

Périphériques - William Gibson VF


Marcel P. aurait pu dire avec moi : "Longtemps j'ai aimé lire William Gibson".
Dans ma phrase comme dans la sienne, c'est le passé composé qui compte.
Regrets éternels.

Voilà.

Périphériques, William Gibson

lundi 10 février 2020

Dark Warm Heart - Carouseling - Rich Larson


Motivé par les praises désintéressés (ce qui est rare dans ce type d'exercice) du vil Harkonnen Feyd Rautha, j'ai lu les deux nouvelles de Rich Larson (prochainement – quand ? – en VF) dont il parlait sur son blog.

Je pousse la cuistrerie jusqu'à reprendre la courte bio qu'il a écrite (pourquoi doubler la quantité de travail utilisé pour le même résultat, ce qui en diviserait par deux la productivité ?) que je reproduis ci-dessous avec sa permission (j'espère, sinon venez me soutenir en correctionnelle) :

Rich Larson écrit principalement de la science-fiction. Il est l’auteur de plus de 150 textes publiés, à 28 ans (veuillez ramasser votre mâchoire tombée au sol). Ses horizons sont variés, allant de l’horreur (parfois) au cyberpunk (souvent), sur Terre ou dans les étoiles. Il y a une caractéristique marquante aux différents récits que j’ai eu l’occasion de lire : ils sont toujours contés à hauteur d’homme, et si les personnages évoluent dans un univers parfois vaste et complexe, c’est par eux qui vous y accédez. Cela donne à ses textes une dimension humaine qui parfois manque en SFFF. © Feyd Rautha

"Dark Warm Heart", est une nouvelle inquiétante et oppressante.

Kristine est mariée à Noël, un thésard en cultural studies. Le jeune homme vient juste de rentrer d'une expédition dans le Nord canadien, un voyage en solo destiné à recueillir des légendes en inuktitut, la langue vernaculaire traditionnelle des Inuits, et qui a failli très mal finir. Pris dans une tempête exceptionnelle, Noël, délirant, a failli mourir et souffre depuis de graves engelures.
Enfin de retour au bercail, il s'attelle immédiatement à  la transcription de ses entretiens qu'il veut terminer très vite tant qu'ils sont encore frais dans sa tête. Il est heureux, aussi, de retrouver Kristine, et c'est réciproque.

Mais rapidement, Kristine, qui raconte, sent que quelque chose ne va pas. Noël, comme absent, semble littéralement obsédé par son travail, il agit de manière étrange, et surtout il manifeste une appétence sexuelle à la limite du sadisme que la séparation seule ne peut expliquer.
Désorientée, malheureuse, et peu soutenue par son entourage, Kristine doit comprendre seule ce qui se produit, jusqu'à y réagir d’une façon qui témoigne d'un amour immense, presque trop immense.

Fantastique, angoissant par l'effet de huis-clos que génère la situation de couple autant que par le caractère hermétique des événements qui se jouent dans le petit appartement, "Dark Warm Heart" est un texte plaisant auquel on peut juste reprocher une fin qui aurait été plus immédiatement percutante avec juste deux ou trois phrases de plus.



"Carouseling" est une nouvelle émouvante qui mêle sans vergogne histoire à la Ghost et physique quantique (kind of).

Roller-coaster émotionnel, douche écossaise d'espoir et de déception, "Carouseling", l'aventure tragique d'Ostap Bender et Alyce Kerensky au pays de la science expérimentale, balade moins son lecteur, de son début à sa conclusion, que son personnage principal – c'est logique, les enjeux ne sont vraiment pas du même ordre pour les deux.

Le côté prévisible du récit est plus que compensé par une réalisation aussi « jolie » qu'imaginative qui ne peut manquer d'émouvoir. C'est donc une belle histoire douce-amère, tristounette comme une bougie qui s'éteint.

Dark Warm Heart, Rich Larson
Carouseling, Rich Larson

dimanche 9 février 2020

La défense du paradis - Thomas von Steinaecker


Au commencement de "La défense du paradis" nous découvrons celui qui en sera le « héros », Heinz, qui fête – même si le mot n'est guère approprié – ses quinze ans. Onze ans plus tôt s'est produite la « Chute ». Le monde, semble-t-il, a été détruit, et Heinz n'a dû sa survie qu'à une heureuse rencontre. Depuis, il vit au sein d'une petite communauté retranchée dans un ancien resort des Alpes bavaroises près de Berchtesgaden.

Auprès d'Heinz, il y a Cornélius, le chef/sage de groupe, qui fut CEO du Council ?, Anne, la plus âgée et la plus douce, un peu baba, un peu new age, Jorden, un combattant efficace mais toujours à cran, et enfin Chang et Özlem, un couple constitué d'un ex-journaliste et d'une ex-présentatrice qui ont trouvé le jeune Heinz alors que les catastrophes liées à la Chute faisaient rage, lui sauvant donc la vie et l'intégrant à ce qui deviendra leur petite communauté. Près d'Heinz il y a aussi son robot-fennec, F-87, qui le console et lui raconte des histoires apaisantes.
Une communauté axée sur sa survie qui, depuis onze ans, parvient aux prix d'efforts importants et de beaucoup de sacrifices à perdurer – toujours au bord de la disette – dans le resort, loin d'un monde détruit.

Disons, pour être complet, que le monde n'était déjà guère folichon avant la Chute. Les effets délétères du réchauffement climatique (pas développés) et des inégalités sans cesse croissantes (guère développées non plus si ce n'est par l'évocation de cités d'élite et de vieilles villes bien moins confortables) se combinaient pour en faire un environnement déplaisant (sauf pour les plus riches), du type vers lequel nous nous dirigeons peut-être. On y vivait sous dôme ou engoncé dans des combinaisons protectrices lorsqu'il s'agissait de circuler à l'extérieur des dômes.

Arriva la catastrophe, on ne sait vraiment ni quoi, ni pourquoi, sauf qu'elle détruisit tout et que la petite communauté ne dut sa survie qu'à la proximité d'un resort sous dôme dans lequel elle s'installa, isolée et cachée de ce qui restait du monde.

Et, maintenant, pour ses quinze ans, Heinz se voit offrir par Cornélius quatre cahiers et des crayons afin qu'il devienne le chroniqueur du petit groupe. Une tâche dont Heinz s'acquittera avec un sérieux et une gravitas exceptionnels ; il faut dire qu'il aime écrire et qu'il cite des phrases de livres qu'il n'a jamais lus (là aussi, pendant très longtemps on ne sait pas comment c'est possible). Mais ce que les survivants ignorent, c'est que le resort est proche de céder et qu'il leur faudra se lancer dans l'inconnu vers un hypothétique camp de secours qui se trouverait en France. Un voyage au contact de gangs et de mutants menaçants, en terre inconnue et dangereuse, rendu plus périlleux encore par l'état mental vacillant d'Anne, les effets de l'âge sur Cornélius, et la charge qu'impose le bébé de Chang et Özlem.

L'objet de ce blog a toujours été de conseiller d'éventuels lecteurs. Ici, la quatrième de couverture étant volontairement vague, il est nécessaire de préciser quelques points à l’intention d'un acheteur potentiel.

Le début (jusqu'au 15 derniers pour cent peut-être) est volontairement flou.
Qu'a été exactement la catastrophe ? Par quoi a-t-elle été causée ? Que signifie le tatouage sous le bras de Heinz ?
On n'en sait pas plus que le petit groupe, c'est à dire presque rien. Le but est de garder les révélations pour la fin. Comme elles changent radicalement l’interprétation des faits, on les prendra – suivant son goût pour ce type de procédé – comme un twist plaisant ou comme un tour de passe-passe décevant.

De ce début jusqu'à la presque toute fin, on est avec Heinz, avec ses doutes sur son utilité, sur sa place dans le groupe, sur les sentiments que les uns et les autres éprouvent pour lui, sur son rôle de « grand frère » du bébé ou d'archiviste du groupe voire du monde. Il faut dire qu'il n'est, lui, l'enfant de personne, et que ses compétences sont encore bien maigres.

Dès ce début, on comprend que, si le monde est mort, sont mortes avec lui les créations de l'esprit humain. Perdus à jamais, les romans, la musique, les œuvres. Se souvenir autant que possible, transmettre – pour qui ? – deviennent alors des missions d'importance. Même pour cet Heinz qui, lui, ne se souvient de rien et n'aurait donc rien à regretter. Ici on se dit qu'on est proche d'un Cantique pour Leibowitz et on est content. Mais on déchante vite. Car de préservation possible il n'y a pas, même si on essaie de réveiller des mots anciens ou si on écoute une dernière fois Le clavier bien tempéré.

Qui plus est, le robot-fennec donne une autre coloration au roman. Plus question de Leibowitz ici, le couple Heinz/F 87 évoque Le petit Prince et son renard, c'est bien d'un regard naïf sur le monde qu'il est question, ainsi que de voyage, d'amitié vraie, de responsabilité, entres autres. Car tout ceci sera testé et mis à mal lors du voyage en terre ravagée, entre périls mortels, meurtres froids pour survivre, trahisons, et sacrifices ; la transhumance et ses péripéties confronteront le groupe aux horreurs dont on est témoin ainsi qu'à celles auxquelles on doit sacrifier.
On aime ou pas le Petit Prince ; moi je vous passe mon exemplaire si vous en voulez.

Mais on est aussi dan la fantasy du Collodi de Pinocchio (Heinz l'évoque lui-même), d'abord avec les singes, dans le resort, puis surtout avec les innombrables robots animaliers ou organiques plus baroques les uns que les autres qui, omniprésents et privés des humains qu'ils servaient, sont devenus dangereux ou secourables. On est entre l'île des plaisirs de Pinocchio et le pays des jouets de Oui-Oui.

Et ceci est le nœud du problème qu'on peut avoir avec ce roman. Volontairement très baroque, usant d'une langue « future » qui consiste surtout en adjonction d'anglicismes guère heureux, le récit, en dépit de son caractère noir et tragique, est toujours sur le fil d'une ambiance qui rappelle plus Alice au Pays des Merveilles ou les droogies clownesques des concerts de Bérurier Noir que Mad Max ou La route. Il est alors difficile de le prendre au sérieux, ce qui est surprenant au vu des enjeux et du prix du sang que paient les survivants ; impossible aussi – en dépit de la meilleure volonté du monde – de compatir vraiment aux incessantes interrogations existentielles geignardes qu'Heinz exprime tout du long sur un ton le plus souvent puéril.

Et puis il y a la fin, quand on apprend enfin ce qu'il en était, de l'identité de Heinz (une révélation assez inutile), de la Catastrophe, de son étendue, de ses suites. Et, sans spoiler trop, je peux dire qu'il était plus question d'une histoire de migrants matinée d'une dénonciation des passeurs et/ou des sweatshops du moment que d'un récit post-apo stricto sensu.
Cerise sur le gâteau, la fin ouvre à double interprétation à la manière de ces textes de Priest dont je ne suis guère friand.

Alors "La défense du paradis" donne l'image d'un roman pompeux qui a décidé de dire des choses importantes et, de surcroît, souhaite le faire de façon innovante, mais qui, ce faisant, ment un peu à son lecteur sur son propos affiché et donne le sentiment qu'à trop vouloir en faire dans le bizarre il passe la frontière du weird pour entrer dans le domaine du ridicule, moralisateur qui plus est.
Il ne faudrait pas qu'à force de vouloir asséner le beau et le bon sous forme métaphorique, la littérature de l'Imaginaire échoue sur les rayons des bibliothèques entre apologétique classique et fables de La Fontaine.

La défense du paradis, Thomas von Steinaecker

jeudi 6 février 2020

Le temps fut - Ian McDonald VF


"Le temps fut" est la VF, chez UHL, du Time Was de Ian McDonald. C'est une histoire d'amour à travers le temps, mais aussi et surtout de passion pour les livres et pour les bouquinistes et libraires qui les font vivre en leur permettant de circuler de main en main.
C'est un texte intéressant qui souffre néanmoins de quelques faiblesses ; on attend toujours beaucoup (peut-être trop) de Ian McDonald.

Le temps fut, Ian McDonald