jeudi 12 juillet 2018

HASTINGS AND BACK


Pris de folie après l'élimination anglaise d'hier soir,
j'ai décidé de retourner à Hastings pour parachever la chose.

Rien de neuf sur ma pile pour au moins douze jours donc.

Cya soon. Stay tuned !

mardi 10 juillet 2018

Invisible Planets - Anthologie par Ken Liu


Dans l'anthologie "Invisible Planets" (à ne pas confondre avec le recueil rassemblant des textes de Hannu Rajaniemi), Ken Liu a réuni treize nouvelles caractéristiques de l’Imaginaire chinois contemporain. Que des textes primés, certains œuvres d'auteurs maintenant connus en France, et d'autres d'auteurs qui mériteraient de l'être. A la fin, après les textes de fiction, trois courts essais (de Liu Cixin, Chen Qiufan, et Xia Jia) tentent d'approcher et de relier l'évolution historique de l'Imaginaire chinois et la réalité de son incarnation contemporaine.

Dans les essais, on voit comment, après des décennies de SF « éducative » à destination de la jeunesse, le genre a acquis ses lettres de noblesse littéraire en se détachant de manière volontariste d'une approche purement « scientifique » pour aller vers une appréhension « littéraire » du travail d'auteur SF.

On voit aussi qu'il est difficile de définir ce qui est chinois dans la SF chinoise, tant « être Chinois » recouvre une multitude de réalités profondément différentes les unes des autres.
Néanmoins, quelques points communs existent visiblement entre les œuvres des auteurs de SF chinoise contemporains. Passons-les en revue.

D'abord, une écriture et des thématiques qui semblent mêler, sans doute involontairement, une simplicité Âge d'Or et un traitement scientifique souvent (mais pas toujours) typé Hard-SF. Beaucoup des auteurs sont aussi des scientifiques, et ça se sent à la lecture.

Ensuite, des récits qui sont des reflets de la psyché de cette « génération déchirée » dont parle Chen Qiufan, entre tradition et modernité, singularité culturelle et mondialisation, communisme et capitalisme, liberté effleurée et oppression étatique, prospérité insolente et véritables îlots de misère et d’exploitation. Si on y ajoute les troubles existentiels d'une génération passée directement des bienfaits du développement accéléré à ses externalités négatives concrètes, angoissantes pour tout un chacun et d'autant plus quand la vitesse du balancier produit l'effet d'une douche écossaise, ça fait beaucoup de contrastes pour une même culture.

Enfin, la description globale d'un monde en balance entre des avenirs aussi éloignés que possible – entre utopie et dystopie – un monde qui doit (peut) encore choisir celui vers lequel se diriger.
NB : A la lecture, on note aussi chez ces auteurs une connaissance étendue de la culture mondiale. Ils sont tout sauf provinciaux.

Les textes choisis par Liu reflètent cette réalité diverse de la SF chinoise. Ils sont, dans l'ensemble, de très bonne facture. Rentrons un peu dans le détail.

Trois auteurs impressionnent par la qualité de leurs créations.

Xia Jia offre trois textes superbes, émouvants et fins.

A Hundred Ghosts Parade Tonight, inspiré d'un conte classique – merci Gwennaël Gaffric, rappelle autant le Gaiman de Graveyard Book que le Lovecraft de Je suis d’ailleurs. C'est surtout un texte beau, triste, délicat, un grand plaisir de lecture, et un développement réussi sur la jonction entre tradition séculaire et développement technologique et l'amour profond qui peut unir deux êtres très différents.
Tongtong's Summer possède les mêmes qualités de finesse et d'émotion. On y voit la technologie proposer une solution au vieillissement de la population chinoise, une solution qui respecte le devoir filial sans négliger de faire une place et d'offrir une vie vraie à la partie vieillissante de la Chine moderne.
Night Journey of the Dragon-Horse est un texte beau et poétique, post-humanité, qui rappelle par son début la fin des Fables de l'Humpur de Bordage, propose peut-être une théorie de textes à écrire, et met en vedette le seul et unique Dragon-Cheval de Nantes. Yeah !

Ma Boyong offre, avec The City of Silence, un hommage explicite à 1984. C'est un texte oppressant qui parle autant de la surveillance étatique dans la société chinoise que de celle que permet, ici et aujourd'hui, Internet aux agences de renseignements, ou même à la surveillance de tous par tous sur les réseaux sociaux. Quand la Nolangue est l'aboutissement logique de la Novlangue.
Un texte qui se conclut sur un filet d’espoir néanmoins.

Enfin, la star Liu Cixin propose deux textes fort rusés. The Circle raconte une histoire médiévale de guerre et de trahison, qui exprime aussi le regret d'un avenir qui aurait pu être si l'invention stupéfiante imaginée dans la nouvelle avait été développée au-delà de sa fonction machiavélique initiale. Un texte qui parlera de registres, d'UAL, et de bus humains, aux informaticiens.
Puis, dans Taking Care of Gods, Liu, toujours aussi rusé, décrit une pacifique « invasion » extra-terrestre par des aliens qui disent avoir créé l’Humanité et demandent maintenant à leurs « enfants » de prendre soin d'eux jusqu'à leurs derniers jours. Le poids des Anciens est ici exacerbé par les espoirs déçus de la rencontre et le gap culturel infranchissable qui sépare les « Dieux » de leurs « enfants » humains.

Pour les autres :

Chen Qiufan parle commerce international, statut ambiguë de la jeune génération éduquée, et OGM-Crisprlike dans The Year of the Rat. Il développe les troubles causés par l’accélération du temps économique et social dans la Chine contemporaine plus encore que dans le monde entier, dans The Fish of Lijiang. Et raconte une histoire, presque cyberpunk, d'exploitation et d'inégalité caractéristiques de la génération déchirée, avec The Flower of Shazui – une nouvelle située dans l'univers de son roman Waste Tide à venir.

D'Hao Jingfang, on lit (encore) Folding Beijing. Et Invisible Planets, un pastiche de Calvino dans laquelle elle décrit une douzaine de planètes exotiques (et je n'aime décidément toujours pas ce style de listes).

Le Grave of the Fireflies de Cheng Jingbo est un conte SF très émouvant, une histoire étrange, entre SF et fantasy, d'amour fou profondément triste qui évoque Le magicien d'Oz ou La belle au bois dormant, et donne tout son sens à l'expression Décrocher les étoiles.

Enfin, Tang Fei, et son surréaliste Call Girl, m'ont moins convaincu.

"Invisible Planets" est une anthologie éminemment recommandable. D'abord parce qu'elle ouvre encore plus au monde foisonnant de la SF chinoise, ensuite et surtout car les textes qu'elle regroupe sont passionnants et souvent très beaux. A lire (et à traduire).

Invisible Planets, anthologie réalisée et traduite par Ken Liu


vendredi 6 juillet 2018

Techno Freaks - Morgane Caussarieu - Clubbed to Death


Berlin. Longtemps la capitale de l'Underground, peut-être encore aujourd'hui. Sur le sol de Berlin coexistent deux villes, presque comme dans The City and the City. D'un côté la capitale fédérale, chargée d'Histoire, de l'autre la Mecque de l'Underground, avec ses clubs mythiques, ses squats, ses lieux artistiques alternatifs.


Et si Manchester abrite la légendaire Haçienda, Berlin a, parmi tant d'autres, le sulfureux et élitiste Berghain, réputé meilleur club du monde.


"Techno Freaks", dernier (et court) roman de la berlinoise d'adoption Morgane Caussarieu, raconte un week-end typique dans le Berlin alternatif, vécu par des membres « typiques » du milieu. Telle un Howard Becker de la techno en pleine observation participante, Caussarieu livre un texte nerveux et incisif qui peut se lire autant comme un roman que comme une monographie.

"Techno Freaks", c'est la fusion incandescente entre un mouvement et un grinding halt.

Le mouvement, c'est celui de Berlin. Qui change. Qui devient à la mode – précisément pour son côté alternatif qui de ce fait l'est de moins en moins avec touristes venant aux clubs comme au spectacle, gentrification des zones, hausse des loyers. Qui, du point de vue des alternatifs historiques, se dégrade en se banalisant.

Le grinding halt est celui qui affecte la vie des « héros » du roman, des alters historiques, piliers de fandom faute d'être des acteurs véritables de la scène. Berlin, les clubs, c'est fondamentalement la techno, les performances, les sets des DJ réputés, les looks travaillés au millimètre. C'est ce que sont venus y chercher Goldie, Dorian, Jojo, Momo, Queen Bee, Beverly Gore, Nichts, Opale, etc., accourus de toute l'Europe pour être à l'épicentre alter de l'Europe. Trouver la fête alter, et en même temps la gloire, dans le cinéma, ou les sets, ou le body art. Problème, si la fête était facile à dénicher, pour la gloire on attend toujours.

Car pour ces personnages essentiellement narcissiques, le bon moment viendra toujours plus tard.
En attendant, et pour certains depuis un bon moment, Berlin c'est bosser en call center pour Ipsos, ou toucher – en grugeant un peu – le RSA, voire faire du porno amateur pour financer la protection des renards.
Puis il y a le week-end. En moins de 200 pages, Caussarieu raconte un week-end normal dans le milieu. Trois jours de fête ininterrompue de vendredi soir à lundi matin. Trois jours sans dormir. Trois jours embedded dans les clubs les plus en vue alors qu'on les trouve pourtant de moins en moins légitimes. Trois jours de beaucoup de sexe, beaucoup de drogue (kétamine et GBL notamment), beaucoup de musique, beaucoup de danse, mais surtout beaucoup de paraître. Car, dans le milieu, le paraître est une ressource, le capital de visibilité une monnaie. Être connu, avoir le bon look, la bonne attitude, c'est avoir accès aux meilleurs plans, être sur toutes les guest lists, accéder aux meilleurs dealers. Okette. Mais pour l’action et la gloire, ça sera toujours plus tard.
La fête berlinoise est une sorte de tunnel dans lequel on va toujours plus loin vers l'avant et dont il est difficile de sortir. On est chaque semaine un peu plus loin d'être en état de faire quelque chose de significatif, si ce n'est changer de sexe (juste pour voir) ou se trépaner soi-même pour apaiser son tourment intérieur. D'objectivable, on ne ramène souvent que le VIH ou des narines défoncées.

Avec "Techno Freaks", Caussarieu raconte avec talent et une écriture sans fausse pudeur une ville qu'elle aime et des personnages dont elle connaît les archétypes avec tendresse, compassion, et tristesse.
Tendresse pour le lieu, compassion pour l'humanité blessée de ceux qui le vivent, tristesse pour tous ces destins en stase qui n'auraient d'avenir possible que dans une fuite loin de la ville.

Après un début clairement guilleret, le ton change progressivement, jusqu'au monologue intérieur de Nichts à qui je laisse le mot de la fin : « Ceux qui produisent sont trop occupés pour faire les beaux. La scène se retrouve seulement peuplés de consommateurs, drogue, musique, et fringues, qui n'apportent rien en retour de ce qu'ils reçoivent et mettent tout en œuvre pour qu'on croie le contraire. Ils dépensent tant d'énergie à vendre une image flatteuse d'eux-mêmes qu'ils n'ont le temps pour rien d'autre. La plupart ont [comme Nichts] lâché des jobs et des familles au bercail pour se concentrer sur leur art dans une ville où tout paraît propice à la création ; à la place, ils se sont retrouvés en léthargie, intoxiqués jusqu'à la moelle. A survivre sur les allocs en dealant, ou en bossant en call center. Tout ça pour danser trois jours d'affilée et partouzer dans des toilettes. C'est ça, le rêve berlinois ? ». Nichts repartira en France. Les autres restent.

Sven Marquardt, the Berghain's iconic bouncer

Techno Freaks, Morgane Caussarieu

mardi 3 juillet 2018

Summerland - Hannu Rajaniemi - Ectolivre


Le XIXème siècle. L’âge d'or du spiritisme. Une folie spirite qui gagna le monde et séduisit jusqu'aux plus grands esprits (ne parlons sur ce blog que de Conan Doyle par exemple).

Et bien, imaginez un monde dans lequel les délires spirites du XIXème siècle auraient été autre chose que ce charlatanisme à grande échelle que traqua Houdini, pour ne citer que lui, sa vie durant. Imaginez un monde dans lequel les séances dirigées par Eusapia Palladino auraient convaincu le physicien Oliver Lodge, au point de lui faire oublier sa rivalité avec Guglielmi Marconi pour s'associer à ce dernier afin de faire entrer le monde dans « l'Age Etherique ».
Les deux scientifiques, et d'autres, mirent au point les dispositifs techniques qui permettent depuis lors une communication aisée avec le monde des esprits ainsi que les « Tickets » mathématiques qui assurent à leurs détenteurs d'y aller après leur mort dans de bonnes conditions de sûreté. L'idéologie suivant la technique, le courant Dimensioniste devint dominant en Grande Bretagne (le premier ministre actuel est l'un de ses fondateurs), d'autant qu'il fallait s'extraire de l'horreur des tranchées de 14 et que les toutes nouvelles armes ectoplasmiques (ectotanks et ectoflyers, terrifiants car ils se nourrissent des âmes) donnaient à ceux qui les maîtrisaient un avantage décisif sur le terrain.
C'est donc à une pure uchronie, matinée d'un peu d'urban et de steam, que nous convie Hannu 'Quantum Thief' Rajaniemi avec "Summerland", un roman d'espionnage éthérique dont l'action se déroule en 1938.

Ne pas trop en dire ici, car c'est d'espionnage qu'il s'agit, que donc tout le monde ment, et que le lecteur ne doit pas le savoir.

Le monde de 1938 est bien différent du nôtre. De la guerre de 14 sont sorties victorieuses la Grande-Bretagne et l'URSS.
De l'Allemagne, il semble ne pas rester grand chose d'utile. Pas d'Allemagne, pas de nazisme. Quant à la France, elle paraît peu hors-jeu.
L’église catholique a pour pape Pierre Teilhard de Chardin, car ses conceptions de l'homme et du divin collent bien à un monde mortel cohabitant avec celui des esprits, dans lequel Dieu est plus un aboutissement possible qu'un point de départ.
Enfin, une puissante URSS contrôle l'Est, jouant l'influence discrète et s'impliquant directement dans la guerre civile espagnole.

En Grande Bretagne, le monde réel est maintenant constitué de deux « parties ». D'une part, la Grande-Bretagne terrestre, celle que nous pourrions aller visiter, d'autre part, Summerland, la Grande-Bretagne des esprits – à la fois cité polymorphe et forteresse antédiluvienne –, à laquelle on n'accède que si on a un Ticket (distribués sur la nase d'un système méritocratique jamais vraiment décrit mais dont on peut imaginer qu'il fait la part belle à la haute société et aux civil servants méritants). Ce n'est pas un lieu de repos, pas même une société sans classe, on y travaille au service du monde physique, mais, au moins, on a vaincu la mort, et on peut continuer à communiquer avec l'en-haut par ectophone ou ectomail, même le visiter, mais sans pouvoir y agir. Si c'est de l'action qu'on veut, il est possible de posséder temporairement un médium rémunéré afin de pouvoir faire affaire dans le monde physique.

L'existence de Summerland a changé bien des choses dans la société britannique. Certes on peut communiquer avec ses chers défunts, mais ce n’est pas l'essentiel. La reine et sa cour se sont donnés la mort et règnent depuis l'au-delà. Beaucoup de hauts fonctionnaires ont fait de même. Summerland est the place to be.
Car il y a une promesse d'immortalité dans l'au-delà, même si celle-ci est soumise au risque de l'Effacement. En effet, chaque esprit est constitué de luz (son essence) et de vim (sa vigueur). Si le luz semble éternel, le vim s'use progressivement et ceci d’autant plus vite qu'on agit. Il faut donc s'en recharger régulièrement pour ne pas devenir un esprit sans identité ; une telle recharge (non expliquée) n'est pas gratuite, ce qui explique et justifie l'existence d'une économie du monde éthéré.
En sus de l'immortalité, les pouvoirs que donnent le statut d'esprit sont bien supérieurs à ceux d'un humain moyen. L'avantage est donc double.

La conséquence dans l'en-haut de la prééminence de Summerland est que la mort y perd de son sens, que les relations familiales – si délétères soient-elles – ne cessent vraiment jamais, que la médecine est en quasi-standby, et, pour ce qui nous concerne, que les espions du Winter Court ont le sentiment – plutôt justifié – que c'est le Summer Court éthéré qui a la dragée haute dans l'équilibre des pouvoirs.

"Summerland" raconte l'histoire d'un complot mis à jour par Rachel White, une exécutive du Winter Court. Mal mariée à Joe, un homme qu'elle aime et qui l'aime mais qui est rentré de la guerre traumatisé et hanté par les horreurs auxquelles il a été partie, victime de surcroît d'un drame personnel, White doit subir le malheur chaque jour renouvelé d'être une femme dans un monde d'hommes et, pire, une femme dans un service d'hommes. Et voilà que par un acte audacieux elle obtient un renseignement important sur la présence d'une taupe au sein des services. Ce renseignement vital, son supérieur le met en doute, jouant sans vergogne pour ce faire sur les stéréotypes de l'émotivité et de la faible rationalité féminines. Quant White ne veut pas lâcher, elle se retrouve placardisée. Aussi sûre de son fait que rendue folle de rage par l'injustice dont elle est victime, elle se lance alors dans une enquête non autorisée afin de démasquer la taupe et de prouver ainsi ses dires et sa valeur. D'autant qu'au-delà de son honneur à laver, il s'agit d'éviter une guerre entre la Grande-Bretagne et la cocotte-minute qu'est devenue l'Espagne, intrication de franquistes et de Républicains de tous poils, POUM, Communistes, et autres, tous infiltrés et manipulés par le NKVD et les soviétiques dissidents.

Commence alors pour White une aventure trépidante conduite entre l'en-haut en l'en-bas. Une enquête dans laquelle Rajaniemi s'amuse à brouiller les pistes, à multiplier les doutes, et à faire monter la paranoïa tant pour la jeune femme que pour le lecteur.

Rajaniemi, taquin, s'amuse aussi à créer un monde parallèle dans lequel il brouille l'histoire officielle de cette période.
Ainsi Lénine, passé dans l'Afterlife, est devenu La Présence, une entité super-rationnelle dans laquelle vont se perdre les âmes des morts qui subissent la procédure Termin, y perdant toute individualité mais augmentant la puissance de calcul de La Présence.
Pas de Trotsky visible mais un Staline à contre-emploi.
Et puis des références nombreuses, certaines utilisées comme leur contrepartie réelle, d'autres comme fausses pistes. On croise ainsi un Unschlicht, un Otto (Katz ?), les Cinq de Cambridge (dont le célèbre agent-double Kim Philby) – et ici Rajaniemi illustre fort bien le mécanisme par lequel ces cinq agents ne furent pas démasqués ; issus de la haute société, diplômés d'Eton et/ou de Cambridge, membres incontestables du sérail, ils étaient de ceux qu'on ne pouvaient décemment soupçonner. Pointilleux et imaginatif, Rajaniemi charge la barque en doublant dans le roman la consanguinité sociale d'un consanguinité biologique.
Enfin, l'auteur se permet d'envisager une alliance Est-Ouest de raison, semblable à celle qui prévalut contre le nazisme, résolvant en tour de main le Paradoxe de Fermi de l'Afterlife dans une approche de type Forêt sombre et ouvrant peut-être la voie à une ère de paix obligatoire.

C'est amusant, dynamique, joliment référencé, et original. Les personnages sont construits et attachants. "Summerland" est une bonne lecture pour les vacances, ou après (car si vous avez un Ticket, ce dont je ne doute pas, vous avez l'éternité ou presque devant vous, il vous suffira avant le grand saut d'éctophotographier le roman pour en obtenir une version éthérique lisible à Summerland).

L'avis de Feyd Rautha et d'Apophis.

Summerland, Hannu Rajaniemi

samedi 30 juin 2018

La Maison du Cygne - Yves et Ada Rémy


Partie I :
El Golem, un lieu loin de tout, au milieu du désert mauritanien. S'y niche le Castel, forteresse, lieu d'étude, « monastère ».
Dans le Castel vivent, coupés du monde, le Maître, des nounous, des gardes, et vingt-cinq enfants, seize garçons et neuf filles, de toutes origines.
Des années durant, le Maître éduque et instruit les enfants. Secondé par un système d'hypnopédie qui rappelle Le Meilleur des Mondes, il enseigne aux enfants les lettres et les mots, les sciences et les arts, les agilités de l'esprit et les souplesses du corps. Aimant, bienveillant, il guide et instruit, par la pratique, la réflexion, l'aphorisme conclusif.
Les enfants rêvent, aussi. Chacun d'un Autre qui, lui, vit dans le monde. Les enfants d'El Golem sont-ils des échos de ces enfants du monde réel ? Ou est-ce l'inverse ? Qu'importe. Les vies des enfants du dehors apprennent la société aux enfants cloîtrés du Castel. Et les deux faces de la pièce devront un jour être réunies pour que les enfants du Cygne aillent dans le monde porter un message de paix et tenter de la construire en actes.

El Golem, lieu de bonheur, certes, mais où toujours le danger rode. Car le Maître est un agent du Cygne. Il forme les enfants pour en faire ses combattants terrestres dans la grande lutte cosmique que le Cygne mène depuis des éons contre la maison maléfique de l'Aigle. Et parfois, l'Aigle frappe. Il séduit, manipule, illusionne. Au fil des années, plusieurs des pupilles du Maître céderont, certains disparaîtront, d'autres mourront. Et puis, avec l’adolescence arrivent aussi les questions et les rébellions. Les enfants prennent connaissance de la signification de leurs rêves. Ils « rejoignent » alors un par un le monde.

Commence alors la partie II. Passy doit « fusionner » avec François, son Autre. Mais c'est si difficile. Lutter contre son démon intérieur, le « voir » suffisamment pour le vaincre, c'était le sens original du mot jihad. Les enfants du Cygne doivent tirer leur force de la communauté contre l'égoïsme valorisé par l'Aigle. C'est à ce prix seulement que la Terre aura une chance de « tomber » du bon côté de la vie. Et, pour Passy/François, c'est autour d'un Queribus transformé en vulgaire parc d'attractions par un libéralisme triomphant que se jouera la bataille.

"La Maison du Cygne" est un beau texte (Grand Prix de l'Imaginaire 1979) dans lequel on retrouve le style élégant et l'humanisme des Rémy.
Il pose de manière simple des questions complexes et y apporte quelques réponses avec lesquelles on ne peut guère être en désaccord.
Il développe une approche pédagogique Main à la pâte plus de vingt ans avant son apparition dans le réel.

Si, comme Gromovar, vous êtes une bête sauvage au mufle toujours rouge de sang, vous trouverez peut-être le texte un peu trop irénique, un peu trop seventies. Vous lui trouverez quelquefois trop de ressemblances dans le ton avec Le Prophète de Khalil Gibran. Vous lui reprocherez d'être parfois un texte pour HéritiersEt sur ces dernières paroles, il envoya un enregistrement magistral du Philharmonique de Berlin, interprétant sous la baguette de Furtwangler, l'ouverture de Coriolan.

Mais vous pouvez aussi vous laisser bercer par la musique des mots des Rémy, savourer ce conte humaniste, onirique, et, au minimum, théiste, sympathiser avec Passy et ses tourments, compatir aux troubles de François, souhaiter l'accomplissement de leurs destins, et aimer la douce Giska comme l'aime Passy. Vous n'y perdrez pas au change.

Une question finale : je me demande dans quelle mesure ce roman a influencé Rohel, Les guerriers du silence ou La fraternité du Panca, les trois grands cycles de Pierre Bordage. Tant de thèmes et d'approches communes (les forces cosmiques opposées, la lutte millénaire entre le bien et le mal, les agents dans l'ombre surnaturelle, les pions humains qui obéissent et questionnent, la force de la communauté contre l'individualisme, les révélations progressives du grand plan cosmique, les pouvoirs psy, etc.). Il faudra que je puisse un jour lui poser la question.

La Maison du Cygne, Yves et Ada Rémy

Blackfish City - Sam J. Miller - Tullyfree


Voilà qu'est sorti "Blackfish City" – qui faillit s'appeler The Breaks – et que je l'apprends seulement aujourd'hui !
Alors, allons-y !
"Blackfish City" – un hommage à Brynden Tully peut-être – est le premier roman adulte de Sam J. Miller. Et mis à part un regrettable artifice narratif, c'est un premier jet dont il n'a pas à rougir.

22ème siècle. Le monde ne ressemble plus guère à celui que nous connaissons. Il en est en revanche, hélas, un prolongement crédible.
Le temps de craindre l'effondrement est passé, celui-ci est maintenant engagé, avec son lot de malheurs et de dévastations. Le bouleversement climatique a noyé une bonne partie des zones côtières, amenant, comme prévisible, exil, migrations, réfugiés, camps, guerres, violence et mort ; quand il sent sa vie menacé, l'humain est prompt à chercher des boucs émissaires ou à lorgner sur l'espace vital du voisin.
Dans ce qu'on n'appelle plus que le Monde Englouti, beaucoup de nos Etats, trop faibles pour résister aux épreuves sans précédent qu'ils eurent à affronter, se sont effondrés. Même et surtout les puissants USA qui n'ont pas survécu à la perte de New York ; pour eux ce fut la cerise sur le gâteau qui enclencha la catastrophe finale.

Au large de terres en déliquescence, de nombreuses cités lacustres ont vu le jour. Derniers refuges du sauve qui peut, elles abritent des centaines de milliers de personnes, dans un confort qu'on dira précaire pour le plus grand nombre et très satisfaisant pour la minorité dominante.
C'est sur Qaanaaq, l'une de ces immenses plateformes surpeuplées, qu'arrive un jour par bateau une femme étrange à l'allure de guerrière, accompagnée d'un ours polaire et suivie en mer par une orque (et oui). On dit qu'elle serait l'une de ces nanobondés liés avec des animaux et dont nul ne sait s'ils existèrent vraiment ; silencieuse, la femme ne lève pas le mystère.
Qui est-elle ? Que cherche-telle à Qaanaaq ? Ou qui ?

"Blackfish City" est un roman dur dans le fond et foisonnant dans la forme.

Grâce à un world building de très grande qualité, Miller immerge le lecteur dans une cité qui ferait passer le Los Angeles de Blade Runner pour la cité des anges qu'elle n'est plus depuis longtemps. Dense, humide, froide, surpeuplée, Qaanaaq tire l’énergie qui lui permet de survivre de la domestication d'une cheminée géothermale. Au-dessus des eaux, sur les grilles, dans des appartements somptueux ou d'immondes sweatshops, vivent des générations successives d'arrivants, chacune forcée de se faire une place dans un lieu qui en manque, chacune plus mal accueillie que la précédente.

Qaanaaq est aussi un rêve libéral réalisé en mer. Ni Etat ni politique dans la cité. Des actionnaires et des propriétaires invisibles et tout-puissants. Des Etats sponsors qui regardent d'un œil lointain et n'interviennent pas. Des sociétés privées qui assurent sous licence les services publics de base. Des organisations criminelles qui vivent en commensales et que nul n'ennuie si elles ne débordent pas de leur domaine. Une population – des fondateurs privilégiés aux arrivés récents – qui s'entasse sur une surface trop petite, s'organise en communautés souvent antagonistes, observe avec effroi et bien peu de générosité l'arrivé d'éventuels nouveaux réfugiés, plus tardifs et moins chanceux.
Les huit bras qui entourent l'axe central de la plateforme et son immense hôpital psychiatrique constituent autant de quartiers – du très riche bras 1 au Sud au si pauvre bras 8 au Nord – habités d'une vie grouillante et frénétique et administrés par des élus qui gèrent le quotidien, sous la supervision stricte des algorithmes qui font fonctionner la cité. Ironiquement, à Qaanaaq, le gouvernement des hommes a cédé la place à l'administration des choses.

Miller fait vivre ces quartiers. On y voit du mouvement, des marchands, des coursiers. On y sent toutes les odeurs du monde. On y entend une cacophonie constante de langues et de machines. Qaanaaq, c'est le monde en miniature. Aussi dynamique, et aussi laid, avec ses communautés vociférantes, ses inégalités criantes, ses secrets politiques, sa violence sous-jacente, ses individualités en quête de réussite ou d'espoir. Sa maladie mortelle sexuellement transmissible aussi. Sans oublier son libelle occulte – City without a Map – dont nul ne sait qui le rédige ni dans quel but.

Arpentant Qaanaaq, le lecteur suit les destins de plusieurs personnages aussi finement décrits que la ville elle-même.
Ankit, l'ancienne orpheline, l'administratrice civile compatissante qui s'est découvert sur la tard une famille. Kaev, son frère, le lutteur idiot payé pour perdre ses combats en faisant briller de jeunes espoirs. Fill, le jeune dandy richissime et malade qui paie pour les fautes de ses ancêtres. Soq, le coursier pansexuel clandestin qui rêve de s'élever dans l’organisation criminelle de Go, l'une des femmes les plus puissantes de l'underworld de Qaanaaq. Et la mystérieuse femme à l'ours, sans oublier les seconds rôles aux apparitions plus discrètes, ni les fantômes de tous les groupes victimes de génocide sous les coups d'excités communautaristes excités par des politiques et des oligarques qui dirigent la colère des pauvres vers les très pauvres pour éviter qu'elle ne se tourne vers eux.
Tout ces personnages, liés bien plus qu'ils ne le savent au début, évoluent sur des trajectoires de collision qui les amèneront à se rencontrer jusqu'à atteindre une masse critique qui changera et leur vie et la ville.

Premier roman, "Blackfish City" n'est pas parfait. Un ou deux fils sont un peu lâches – peut-être la volonté de vouloir trop en dire dans un roman qui veut synthétiser le monde – , et surtout la narration repose à un moment sur une de ces grosses coïncidences dont on sait que j'ai absolument horreur.

Et pourtant – c'est exceptionnel – ça n'a pas suffit à me détourner du roman. En effet, "Blackfish City" vaut par le mystère qu'il entretient autant que par les interactions de ses personnages, sans oublier la visite en profondeur d'une ville vibrante de vie.
Ajoutons à ces qualités l’actualité du propos, entre réchauffement, abaissement du politique, désintégration des Etats westphaliens, ploutocratie inégalitaire, primauté de la gestion par algorithmes, communautarisme et violence intercommunautaire fomentée, nécessité d'une révolution qui ne soit pas qu'un changement d'élite.

Plus souvent contemplatif que dynamique – la plupart des scènes d'action se passent en off – "Blackfish City" montre la lente maturation d'un changement qui vient et qui affectera autant les individus que les groupes. Il raconte la réparation de vieux torts et l'espoir – un peu vain – de nouveaux équilibres.
"Blackfish City" est le récit d'une maladie qui n'en est pas une et d'une révolution qui faillit ne pas être. C'est un roman qui en dit long sur la capacité imaginative de son auteur.

Blackfish City, Sam J. Miller

vendredi 29 juin 2018

Prix PSF 2018 : la shortlist



Le scrutin pour désigner la shortlist du Prix Planète-SF des Blogueurs 2018 est maintenant clos.

Les blogueurs et forumeurs votants ont voté sans présélection et choisi :
  • DANS LA TOILE DU TEMPS d'Adrian Tchaikovsky (trad. Henry-Luc Planchat) / Denoël - Lunes d'encre
Les membres du jury ont voté sans présélection et choisi :
  • AFTER ATLAS d'Emma Newman (trad.Patrick Imbert) / J'ai Lu - Nouveaux Millénaires
  • LA CINQUIEME SAISON de N. K. Jemisin (trad. Michelle Charrier) / J'ai Lu - Nouveaux Millénaires
  • L'ENFANT DE POUSSIERE de Patrick K. Dewdney / Au Diable Vauvert

Parité SF/Fantasy ainsi qu'autrices/auteurs pour quatre romans qui ont marqué les blogueurs et lecteurs cette année ! Venez en discuter sur le forum ;-)

Les jurés à qui il manquerait des lectures les rattraperont cet été, et la délibération finale du jury aura lieu durant la première quinzaine de septembre.

mercredi 27 juin 2018

Revenant Gun - Yoon Ha Lee - Brillant brillant brillant


Que dire d'un tome trois quand on essaie de ne pas trop résumer ? Que dire de "Revenant Gun" donc, le tome conclusif de la très originale série SF militaire (mais pas que) de Yoon Ha Lee ?

Le tome précédent se concluait sur un colossal calendrical spike, à savoir un événement si énorme qu'il allait littéralement bouleverser l’Hexarchie.
Celui-ci commence environ dix ans après.

L'Hexarchie s'est fragmentée. Le plus gros morceau s'appelle Le Protectorat : traditionaliste, largement porté par le pouvoir militaire des Kel, il tente de restaurer l'ordre antérieur, purgé peut-être de ses excès les plus contestables. Ailleurs, dans d'autres parties de l'espace, Le Compact, initié par Kel Brezan après la disparition de Cheris/Jedao, tente d'instaurer un régime de type démocratique. A côté des deux gros morceaux, des systèmes ou groupes de systèmes ont plus ou moins fait sécession et on ne sait que partiellement ce qui s'y passe.

Et puis, il y a un troisième pouvoir : celui d'un homme assez puissant pour pouvoir renverser la table à lui tout seul et provoquer, s'il réussit, une restauration en bonne et due forme de l'Hexarchie. C'est de Nirai Kujen qu'il s'agit, le leader occulte et immensément âgé des Nirai, l'inventeur du Black Cradle qui permet la vie en animation suspendue et le fer de lance des recherches sur une forme plus confortable d'immortalité dont pourrait bénéficier l'élite de l'Hexarchie.

Certes, les plans à très long terme de Kujen ont été sérieusement mis à mal par les actes du trio Mikhodez/Cheris/Jedao, mais qu'importe ? Kujen n'a pas changé, il ne veut toujours pas mourir, il veut toujours le pouvoir et le contrôle – fussent-ils occultes –, il veut toujours être celui qui définit et manipule les calendriers – et les pouvoirs exotiques qui vont avec – à son avantage.
Pour ce faire, il lui faut reconstituer l'Hexarchie originale, quel qu'en soit le prix. Concrètement, cela signifie « éveiller » une version antérieure de Shuos Jedao, l'installer dans un nouveau corps, et l'envoyer exterminer ses ennemis. Mais ici la victoire ne suffit pas. Il faut, en conjuguant morts innombrables et atroces, folie et trahison de masse – le tout perpétré par un avatar de Jedao à la date anniversaire du massacre qui en fit pour toujours un être honni et redouté –, provoquer un nouveau calendrical spike, d'une force suffisante pour réinstaurer ce qui fut brisé, reforger l'épée calendaire en quelque sorte. Face à ces plans se dressent Le Protectorat et le Compact, d'abord désunis, puis alliés face à la menace mortelle.

A la lecture du tome 2, et jusqu'à sa presque fin, on pouvait se demander s'il était juste une suite pour une suite, un moyen de rester encore un peu dans un univers diablement original. La fin du 2 tordait le coup à cette inquiétude, et le volume 3 fait de la trilogie Machineries of Empire une vraie belle œuvre d'une grande cohérence, un gros morceau de SF contemporaine.
Tous les fils se nouent ici. Les zones d'ombre s'éclaircissent. Le tout converge, dans une grande tension, vers une conclusion, sans équivoque pour le lecteur, qui devrait être plus démocratique pour les habitants de la galaxie.

Dans le détail, ici, parallèlement aux tentatives des factions adverses de reconquérir ou de conserver le pouvoir grâce à des plans d'une extrême complexité, on apprend l'histoire secrète de l'Hexarchie.
On voit, tant dans le passé que dans le présent, se nouer des alliances politiques qui doivent tout à la raison et rien à l'émotion, de vraies alliances donc, de celles qui sont solides et efficientes.
On voit comme il est difficile d'instaurer un nouveau régime, plus démocratique, dans un monde qui n'a jamais imaginé ce système et pense que sortir de l'autoritarisme est source de perte de temps et d'efficacité. C'est d'autant plus difficile quand une bonne partie de la  technologie existante dépend de l'existence même de l'ancien régime et de ses systèmes de calendriers.

Le contrôle du calendrier – les origines, les célébrations, les dates historiques – est, dans l'Histoire (la nôtre), une preuve visible de contrôle politique (cf. les calendriers religieux, les fêtes nationales, les journées internationales de..., etc.). Dans les romans, le contrôle du calendrier est le moyen sine qua non de contrôler la fiabilité des technologies. Voilà pourquoi il est si important d'être celui qui le définit. C'est pour ces deux raisons combinées que les calendrical spikes, en troublant le calendrier, favorisent les changements politiques radicaux. C'est pour cela que Cheris/Jedao en ont provoqué un à la fin du tome 2, et c'est pourquoi Kujen veut maintenant le sien, quel qu'en soit le prix.

Retour aux personnages :

On assiste aux troubles identitaires de l'homme-copie Jedao, amputé de ce passé qui est pour lui un futur inconnu (car le « nouveau Jedao », une version très précoce de l'homme emprisonné en animation suspendue, ne sait pas ce qu'on fait ses autres occurrences de réveil dans les siècles qui suivent le dernier moment dont il se souvient).
On compatit au désespoir de ce « nouveau Jedao » qui ne sait pas ce que les autres savent sur « lui », qui cherche ce qu'il est vraiment, qui découvre avec une forme d'horreur qui est ce Jedao qu'il « sera » et quel est ce corps invraisemblable dans lequel il est aujourd’hui incarné.
On le voit englué dans une histoire d'amour/soumission, étendue sur des siècles, qui l'a transformé et brisé.
On comprend qu'il n'est pas le monstre que l'Histoire a fait de lui, et qu'il est prêt au sacrifice suprême pour aller vers un monde plus juste.

On retrouve un Mikhodez, le leader des Shuos, bien plus machiavélien que maléfique. Un leader qui sait faire des choix difficiles et se salir les mains, dans l'intérêt d'un mélange justice/efficacité qu'il sait maintenir dans une délicate situation d'équilibre.

Et puis, on découvre le vrai monstre du récit, Kujen, un homme d'une noirceur impossible à égaler. Un génie mathématique pour qui personne n'est plus que ce à quoi il peut servir. Un maître du mal qui, sous l’apparence d'un paisible esthète discret au point d'utiliser un prête-nom pour diriger sa faction, tire depuis des siècles les ficelles de l'empire galactique qu'il a créé à son propre usage. Un homme qui a technologiquement excisé de son esprit toute pensée compassionnelle pour n'être plus que rationalité et instinct de survie. Un homme qui, littéralement, a saigné l'hexarchie, jusqu'au génocide quand nécessaire, dans l'intérêt d'un seul, le sien ; pas pour la nation, pas pour le peuple ou la race, juste pour lui, Nirai Kujen.
Gilgamesh, après la mort d'Enkidu, chercha passionnément l'immortalité. Il échoua mais devint Juge des enfers. Nirai Kujen façonna ex-nihilo un enfer pour toute la race humaine comme condition nécessaire de sa propre immortalité.

Et puis enfin (faut que j'arrête, là), il y a Cheris/Jedao, maverick brillante et implacablement déterminée, Brezan, un gars simple qui se retrouve au pouvoir et essaie d'en faire bon usage, Inesser, une générale Kel qui essaie honnêtement de restaurer l'ordre nécessaire au fonctionnement social sans sombrer dans le despotisme, Dhanneth, aide de camp ambigu de Jedao et victime véritable de l'inhumanité de Kujen.
Ou encore les serviteurs robotiques, sentients et organisés à l'insu de la plupart des humains, obéissants mais non dépourvus de préférences et d’agendas politiques.
Ou même (là, promis, j'arrête) les Voidmoths – les moteurs supraluminiques – dont on apprend ici la vraie nature, esclaves eux aussi, comme les humains, les robots, et tout ce qui bouge dans l'hexarchie et que Nirai Kujen a créé ou soumis pour son service exclusif.

Le tout est aussi cohérent que passionnant et, ce qui ne gâche rien, non dénué d'une forme plaisante d'humour pince-sans-rire. Sans oublier la grande attention, très rare en SF, portée à l'esthétique, à l'ameublement, aux arts floraux, à ceux de la table, etc. Quitte à propager un cliché, il y a quelque chose de décidément très asiatique dans la SF diaboliquement innovante de Yoon Ha Lee.

C'est beau, diabolique, intelligent, stressant. Must-read.

Revenant Gun, Yoon Ha Lee


mardi 26 juin 2018

14-18 tome 9 et Invisible Republic 2 et 3 / Brève revue de BD


Août 1918. L’agressif Général Foch est généralissime depuis cinq mois. Profitant des revers de l'armée allemande en juillet, il lance en Picardie l'attaque décisive qui conduira à la défaite teutonne. Au cœur de l'assaut, on retrouve, dans ce tome 9 intitulé "Sur la terre comme au ciel", les rares survivants toujours mobilisés de la petite bande d'amis dont Corbeyran raconte au long cours l'histoire.

Des huit camarades du début, il n'en reste guère et le moral n'est pas au beau fixe. Le malheur est toujours susceptible de les frapper ; quant à leur quotidien, fatigant, dangereux, humiliant, déshumanisant, c'est business as usual. Quelques petits moments de joie tout de même, comme lorsqu’on sauve une petite fille perdue non loin de la ligne de front.

La guerre a changé, et pas seulement parce que la phase de mouvement a repris et que les Allemands reculent.
Les tanks Renault sont de plus en plus présents au cœur des combats.
Les avions jouent un rôle bien plus important qu'au début des hostilités (superbes scènes de dogfight qui rappelleront des souvenirs aux joueurs de Ace of Aces).
Les Américains (et pas qu'eux) sont là en nombre au côté des Français (depuis 1917). Sur la terre comme au ciel, les Yankees sont volontaires, nombreux, frais, bien équipés. Ils participent aux combats menant à la victoire, amènent avec eux un exotisme rafraîchissant, font découvrir aux Français de nouveaux goûts et de nouveaux rythmes. Corbeyran montre bien qu'au sein de l'armée US les unités noires et blanches sont strictement séparées. J'ai un gros doute en revanche sur les scènes de camaraderie Noirs/Blancs US le soir au bistrot ; ce n'était pas l'ambiance de l'époque si j'ai bien compris. En revanche la camaraderie Français/Noirs US a bel et bien existé.

Sur le front, on tente de survivre (et, nonobstant, on meurt parfois très bêtement). A l'arrière, on attend toujours le retour des soldats, ou alors on pleure ses morts ou ses invalides. Plus que trois mois à tenir, mais ça, personne ne le sait encore.


Suite (en VO) de la série "Invisible Republic". L'histoire est toujours aussi passionnante, trépidante, riche.

Continuent de se dérouler les deux fils du tome 1 – l'histoire racontée par Maia et les événements consécutifs à la chute du régime Malaury. S'y ajoute maintenant l'histoire officielle racontée par Arthur McBride lui-même dans ses « mémoires ».

Dense et passionnant, le récit est d'une grande richesse.

On y voit la création de la légende révolutionnaire. Comment une révolution renomme une planète Avalon pour la faire entrer dans une  allégorie de la légende arthurienne (celle d'Arthur McBride bien sûr). Comment on emprisonne et fait disparaître les dépositaires de l'histoire authentique des acteurs et des faits. Comment on réécrit l'histoire après coup, quand nul ne peut plus contredire la version officielle. Comment le petit dictateur chanceux explique n'avoir toujours agi que par et pour le peuple. Comment l'homme fort avec ses zones d'ombre disparaît derrière la statue lumineuse du commandeur (cf. la couverture du tome 3).

On y est parti aux ambiguïtés des mouvements révolutionnaires. Souvent conduits par des brutes opportunistes, agrégeant des personnalités diverses que ne lient que leur mécontentement, rarement totalement détachés de contacts malsains avec les anciennes sphères du pouvoir légitime, ces mouvements évoluent toujours progressivement vers de plus en plus de violence, de plus en plus de manipulation narrative, de plus en plus de pression « totalitaire » sur les membres du mouvement (jusqu'à l'autocritique forcée, les prisons politiques, l'élimination physique des membres dissidents), en attendant de pouvoir le faire sur la société entière.

On y remarque les effets délétères d'une transparence sans contrôle. La publication du journal Reveron par la presse conduit à un durcissement de la reprise en main d'Avalon par des pouvoirs qui n'hésitent pas à violer toutes les règles juridiques et à la mise en danger de nombreux parmi ceux qui tentaient de conduire le monde à une transition pacifique du chaos post-Malaury vers un régime plus décent que ses deux prédécesseurs.

Cerises sur les gâteaux :

Les auteurs développent de belle manière la vie de la jeune Maia après l'exil et avant la prison, ainsi que les troubles violents qui agitent le monde de l'après Malaury, devenu champ de bataille entre les oligarques traditionnels locaux et les pouvoirs de Sol-central – le gouvernement humain centralisé et clairement impérialiste installé sur Mars.

Ils promènent le lecteur sur une Terre écologiquement détruite et inhabitée depuis 400 ans à l'exception de quelques « reterraformeurs ». Glaçant.

Ils montrent enfin en détail la planète Asan, celle par qui les problèmes arrivèrent.

Ils décrivent (même si ça a déjà été fait ailleurs, chez Egan notamment) les inévitables changements culturels lourds qui se produisent sur les vaisseaux-arches quand arrive au pouvoir une génération qui n'a pas choisi de partir et qui ne verra pas l'arrivée.

Intéressant, captivant, sombre, character-driven autant que story-driven tant les deux sont liés, "Invisible Republic" est un très bon comic dont j’attends maintenant la suite (car il prend son temps pour avancer, le prix de la précision).


14-18 t9, Sur la terre comme au ciel, Corbeyran, Le Roux
Invisible Republic, t2 et 3, Bechko, Hardman, Boyd

lundi 25 juin 2018

Black Monday Murders en VF - YES !


Sait-on que le tome 1 de l'excellent "Black Monday Murders" est disponible en VF chez Urban ?
Qu'on coure l'acheter !

Black Monday Murders, vol 1, Gloire à Mammon, Hickman, Coker