dimanche 5 avril 2020

A song for a new day - Sarah Pinsker


Futur proche. Une série d'attentats très meurtriers endeuille les USA. Peu après, une nouvelle forme de variole décime la population. Confronté à ces deux événements (liés ou pas), le gouvernement prend des mesures de fermeture et de confinement qui ne sont pas sans rappeler certaines de celles que nos connaissons en ce moment.
Dix ans après, si le confinement est globalement levé, quantités de règles de distanciation sociale sont toujours en vigueur, et les habitudes de sociabilité se sont profondément transformées.

"A Song for a New Day", de Sarah Pinsker, raconte l'histoire de deux femmes, Luce et Rosemary.
Luce a vécu la catastrophe. Elle a même été, avec son groupe, le dernière personne a avoir joué live dans une grande salle de spectacle – devant un public clairsemé – pour que la musique aide à affronter la peur et le découragement.
Rosemary était une petite fille quand ces événements se sont produits. Elle n'en garde qu'un souvenir vague, ainsi que du monde d'Avant (oui, dans le roman il y a le Before et l'After, comme deux pays qui auraient des législations et des cultures différentes).

Le Before, c'est notre monde, frénétique jusqu'au surpeuplement.
L'After, c'est un nouveau monde.

Les lieux de rassemblement (salles de spectacle, enceintes sportives, musées) n’ont jamais rouverts. Beaucoup de commerces ont fermé. Pour ceux qui sont restés ouverts (surtout des chaînes) des règles de distanciation strictes s'appliquent (par exemple un nombre max. de personnes par mètre carré de superficie). Dans restaurants et transports publics (et jusqu'aux ascenseurs) on trouve des cabines d'isolation qui permettent de n'être au contact direct de personne.

Sous l'effet du confinement, l'économie s'est métamorphosée. Beaucoup moins de petites entreprises, beaucoup moins de transports, beaucoup de chômage donc un revenu de base pour tous, une consommation qui se fait selon deux grands modes préférentiels : par livraison (drones et véhicules automatiques) pour les biens, et en réalité augmentée pour les services.
Superwally domine la livraison de biens (et génère même sa propre monnaie), le consortium Holo – qui utilise l’infrastructure réseau de Superwally – celui du divertissement de masse (avec SportHolo, TVHolo, et enfin StageHoloLive pour les concerts).

Pour ce qui est de la vie sociale (quand on en a une ce qui n'est guère le cas de Rosemary) elle est surtout virtuelle, par l'intermédiaire de « capuches », des casques de réalité virtuelle souples qui augmentent la réalité visible et permettent un contact permanent au monde via le réseau Internet.

C'est grâce à une opération de maintenance pour StageHoloLive que Rosemary, une employée à domicile (comme 90% de la population salariée) de Superwally assiste à son premier concert et découvre que la musique live – même en AR – c'est bien meilleur que la musique enregistrée ; et elle n'a encore aucune idée de ce que peut être un vrai concert avec des musiciens sur scène, mais elle le découvrira au fil du récit.
Car existe encore une « scène », undergound et clandestine, non pas car la musique serait interdite mais parce qu'aucune salle de concert n'est à même de respecter les règles qui interdisent l'agrégation de personnes. Et bien sûr, Luce est l'une des animatrices de cette scène, à Baltimore tout du moins. Sa route et celle de Rosemary s'y croiseront.

"A Song for a New Day" est l'histoire de la rencontre de deux femmes, l'histoire de l'amour ou au moins de l'admiration de l'une pour l'autre. Après avoir rencontré Luce, et à cause de celle-ci, Rosemary se lance dans le projet un peu dément de rouvrir la scène musicale en attaquant de front le monopole de SHL. Il faudra lire pour en savoir plus.

C'est aussi l'histoire de deux personnes qui ont dû quitter leur « confinement » pour vivre vraiment.
Luce avait fui sa famille juive ultra-orthodoxe pour assouvir sa passion de la musique rock et vivre sa sexualité librement ; elle doit quitter une seconde fois le « confort confiné » de la salle underground qu'elle avait montée pour pouvoir retrouver le plaisir de la route et l'adrénaline des dates.
Rosemary, confinée de fait par un père qui préféra pour elle la sécurité plutôt que la liberté, a démissionné – au grand dam de ses parents – d'un poste stable chez Superwally, qui lui permettait de ne jamais quitter le ferme familiale, pour devenir dénicheuse de talents itinérante chez SHL. C'est à cette occasion qu'elle sortira pour la première fois de chez elle ; c'est comme ça qu'elle découvrira aussi les méthodes peu ragoutantes qu'emploie SHL pour protéger son marché.

Outre qu'il résonne étrangement en ce moment, le roman travaille ses personnages et pousse un cri d'amour à la musique live. Il faut lire les (trop) longues descriptions de concert. Pinsker aime la musique, elle aime les concerts, elle aime cette communication à double sens qui s'établit lors des performances live, de l'énergie du public vers le groupe et de l'énergie du groupe vers le public. Elle aime voir en 3D des artistes dont sinon on ne connaît que deux dimensions. Rien ne remplace ça.

Ce sentiment, hypnotique et addictif, Luce le connaît depuis toujours et Rosemary le découvre au fil du récit. Il imprègne le roman et en constitue la trame. Et là où Luce, forgée par la vie, est depuis longtemps forte, Rosemary va tirer de ses expériences la force qui lui faisait défaut.
Dépourvue des codes sociaux en vigueur dans le monde réel, et même des modèles d’identification des identités personnelles que tout un chacun possède, Rosemary, comme toute sa génération, est une handicapée de la sociabilité, désespérément en manque de grâce sociale. Elle ne sait pas que faire ou ne pas faire, ne sait pas interpréter du non verbal sans émoji associé, est effrayée par le contact rapproché jusqu'à l'agoraphobie.
Partie à l'aventure, la jeune femme se balade dans un milieu qu’elle découvre comme un Candide des temps de désolation. Elle sert de guide au lecteur, en même temps qu'elle grandit et s'émancipe de la surprotectivité paternelle, jusqu'à prendre sa vie en main et se lancer dans son propre combat.

Sur le plan de la prospective, Pinsker est étonnamment proche de la réalité. Confinement, règles de protection par l’isolement, crise économique, monnaie virtuelle, développement extensif du télétravail, des loisirs virtuels, de la livraison par drone. Tout y est déjà dans ce que nous voyons autour de nous – le curseur est juste poussé un peu plus loin. Manque seulement aujourd'hui une réalité virtuelle du niveau de sophistication existant dans le livre, mais ça viendra, ce n'est pas si difficile à faire.

Les deux monopoles géants du numérique que sont Superwally et SHL évoquent Amazon et les GAFA – particulièrement Amazon avec ses ateliers prêts à la robotisation, ses drones en cours de développement et sa réaction à la crise Covid19, ainsi que de possibles futurs conglomérats Netflix, Disney+, Apple.

Le formatage de la musique produite et vendue par SHL fait penser aux Boys Band ou Girls Band coréen, castés, aseptisés, fabriqués pour répondre aux goûts du plus grand nombre en étant « jolis »,  « proprets », et « indolores ». Ici aussi Pinsker pousse le curseur plus loin mais les mécanismes sont déjà à l’œuvre dans notre monde.

Sur le plan de la narration, on peut reprocher de trop longues descriptions de concert (je n'y suis vraiment pas allergique pourtant mais, là, ça s'accumule trop), un personnage de Rosemary entre Candide et Zazie un peu trop forcé imho ce qui finit par la rendre exaspérante dans son rôle de petite fille perdue au milieu de la forêt sombre, et surtout un appel à la révolte face à la peur qu'on pourra trouver salutaire mais qui s'exprime quand même dans un micro-segment de la société et, on peut l'imaginer, sans grand impact sur le reste de celle-ci. Les artistes, toujours à croire qu'il sont les ferments du changement social...

"A Song for a New Day" est donc un roman agréable à lire à condition d'accepter quelques longueurs et de faire sien le postulat selon lequel en sauvant le rock live on plante les graines du déconfinement généralisé des corps et des esprits. Et c'est, quoi qu'il en soit, un roman très intéressant à lire en ces temps de confinement (ou après traduction, wink, wink).

A Song for a New Day, Sarah Pinsker

L'avis de Fayd Rautha qui m'a mis sur la piste de cette date.

mardi 31 mars 2020

Quatorze crocs - Martin Solares


"Quatorze crocs" est un court roman policier fantastique de Martin Solares.
Quand un policier de la Brigade Nocturne enquête sur l'assassinat d'un homme retrouvé en pleine rue percé de quatorze trous à la gorge, il entraîne le lecteur à sa suite dans un Paris singulier, aussi plein de créatures non mortes que d'artistes contemporains en goguette.
Ouaip, j'aurais aimé une fin moins abrupte (qui aurait ressemblé à une fin) et un traitement moins Jeunesse.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 99, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Nous sommes à Paris, en 1927. Dans une sombre ruelle près de Montparnasse, on découvre le cadavre d’un homme probablement assassiné. Les circonstances sont troubles, et les causes de la mort le sont tout autant. Il n’y a qu’à voir l’aspect du corps : sa peau a une couleur inhabituelle… et quelles sont les marques curieuses qu’il a sur le cou ? Quatorze points, comme autant de morsures…
Un jeune policier est chargé de l’enquête. Son nom ? Pierre Lenoir. Il appartient à une division spéciale de la police parisienne : la Brigade Nocturne, spécialisée dans les crimes impossibles à résoudre, et dont les méthodes n’ont rien de conventionnelles. Grâce à un réseau d’informateurs et une femme mystérieuse qui s’intéresse d’un peu trop près à cet assassinat, le voilà parti à l’aventure : pour faire la lumière sur cette affaire, il croisera des migrants illégaux d’une nature tout à fait étonnante, devra s’intéresser à la magie et à l’hypnose, et surtout, il aura à frayer avec les dadaïstes et les surréalistes, ces jeunes artistes énervés qui agitent le Paris de l’époque. Nulle doute que cette histoire remettra en cause tout ce que Pierre Lenoir croyait savoir de la vie – et de la mort.
Avec Quatorze crocs, Martín Solares crée une nouvelle forme : le roman historico-fantastico-policier. Il se joue de tous les codes littéraires et le lecteur joue avec lui : tour à tour drôle, étrange et feuilletonnesque, bourré de références et d’allusions délicieusement anachroniques, Quatorze crocs nous offre un extraordinaire plaisir de lecture qui comblera les aficionados du genre.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 30 mars 2020

House of X Powers of X - Hickman rulez !


Un mot rapide pour vous parler du reboot X-Men par Jonathan Hickman.
Pas plus qu'un mot rapide car, de lignes parallèles en reboots, de remises à zéro en révolutions narratives, la saga des X-Men – qui fut longtemps claire comme de l'eau de roche – erre depuis des années dans des avenues qui ne sont pas toujours de grande qualité ; et c'est bien dommage.
Ceci a pour conséquence que je ne tenterai pas de rentrer dans des détails scénaristiques qui ne parleraient qu'au petit nombre de fans assez fous ou suicidaires pour avoir tenté de suivre tous les rebondissements des dernières décennies.

Voici donc que Hickman se colle maintenant à l’exercice du nouveau départ. Pour cela il a écrit deux mini séries : "House of X" et "Powers of X". Les deux sont dispos dans un énorme TPB de presque 500 pages et c'est un grand plaisir de binge-reading

En un mot : les mutants – conduits par Xavier et Lehnsherr – créent une nation à eux, qui choisit pour territoire l’île de Krakoa (oui, l'île mutante et vivante elle-même). Ils déclarent leur souveraineté et « offrent » à toute nation qui les reconnaîtra et conclura des accords commerciaux avec eux trois « bienfaits » : un médicament qui allonge l'espérance de vie humaine de cinq ans, un super antibiotique, et un soin pour les troubles mentaux. Le tout produit à partir des fleurs de Krakoa (qui ont aussi d'autres fonctions).

A Krakoa, à laquelle on accède grâce à des portails de téléportation, les mutants ressuscitent corps et âme, par un processus que je ne décrirai pas ici. Qu'on sache seulement qu'ils reviennent tous, tous les millions de morts de Genosha puis de la Décimation, X-Men compris. Ils vont créer une nouvelle société, avec de nouveaux codes, une nouvelle langue, de nouvelles lois. Xavier, qui rêvait d'une cohabitation pacifique Humains/Mutants, et Lehnsherr, qui pensait que seule l’élimination des Humains permettrait aux Mutants de vivre en sûreté, finissent ici par trouver (avec l'aide d'une entremetteuse dont je parle après) un mid-term fondé sur la puissance (qui protège) et la séparation (qui sécurise et pérennise).

Sur l’île comme au nouveau conseil de gouvernement, l'union de tous les mutants (y compris ceux qui combattirent les uns contre les autres, ceux qui se trahirent mutuellement, jusqu'à ceux qui voulurent la mort les uns des autres) à l’écart des Humains et hors de leur présence signe l'inédite posture isolationniste et différentialiste des Mutants, basée sur un essentialisme qui rappelle sans doute les exigences et vociférations des essentialistes de notre temps (indigénistes, féministes radicales, et autres).
Hickman est ici dans l'air du temps. La différence entre son postulat et celui de Stan Lee créant les X-Men comme ode à la différence et volonté de cohabitation pacifique en dit long sur les ravages intellectuels qu'ont causé à notre époque (et singulièrement à l'universalisme ou au droit) l'essentialisme et le différentialisme à l’œuvre dans trop de cercles.
De ce fait, à la joie de voir revenir les X-Men s'ajoute inévitablement pour le lecteur expérimenté le regret, la tristesse de voir le rêve de Xavier définitivement foulé aux pieds.

On remarquera d'ailleurs que Esme explique à un moment qu'elle ne gardera pas son nom d'humaine mais le remplacera par un nom mutant, reprenant ici la posture qu’adoptèrent Malcolm X et la Nation of Islam à propos de leurs noms « d’esclaves ». On trouvera – moi en tout cas – que si Malcolm X était bien courageux, Martin Luther King était, lui, bien plus à même de faire société. Choisis ton camp, camarade !

Le Conseil de Krakoa, moins un membre encore dissimulé

Pour réaliser ce tour de force d'un énième reboot sans paraître trop artificiel, Hickman utilise une version inédite et utéropérégrine du personnage de Moira MacTaggert (que les habitués connaissent bien) ce qui permet de raccommoder à peu près les fils de l'historicité mutante tout en livrant quatre récits entremêlés : le passé qui prépare l'indépendance, le présent avec ses difficultés face à des Humains qui ne veulent pas abandonner leur projet d’extermination des mutants, et le futur (100 ans puis 1000 ans) vers la domination des machines jusqu'à la singularité. Quatre fils entrelacés plus des flashbacks, le tout reçu par le lecteur sans aucune difficulté de compréhension car le scénario file sur de rails clairs et que tout s’emboîte logiquement dans ce qui précède ou suit, quel que soit le moment où on le découvre (lire tout d'une traite aide aussi, clairement). D'autant que Hickman, fidèle à son habitude, parsème son récit d'infographies qui synthétisent ce qu'on a glanée comme information au fil de l'histoire.
Tout converge donc vers une fin aussi logique qu'inéluctable liée et sous-tendue par les dix vies de Moira MacTaggert.

C'est un début, une fondation, qui se réalise presque pacifiquement sous les yeux d'Humains abasourdis dans un premier temps. D'où, peu de conflit, peu de combats (en dépit d'un vrai morceau de bravoure et de sacrifice face à un retour planifié des inévitables sentinelles, ou des moments tendus de l'avenir où la domination des machines devient effective). Qu'importe, l'essentiel est de placer le décor pour tout ce qui va suivre. Et ça c'est fait, et plutôt bien fait. Les dessins de Silva et Larraz ne sont pas en reste, et pour la première fois depuis bien longtemps j'ai envie de suivre ce run et de voir où il va mener.

House of X/ Powers of X, Hickman, Silva, Larraz

dimanche 29 mars 2020

The Yellow Wallpaper - Charlotte Perkins Gilman - La séquestrée VF


"The Yellow Wallpaper" (La séquestrée en VF) est une nouvelle de Charlotte Perkins Gilman publiée en 1892.

Le texte est le journal/témoignage d'une femme dépressive. Il est présenté comme quasi clandestin car son mari (assisté ici par sa sœur) préfère qu'elle ne se fatigue pas à faire ce genre de choses. On comprendra vite que cet homme a de nombreux avis prophylactiques ou thérapeutiques concernant sa femme, et que ceux-ci sont comme paroles divines.
Ainsi, il lui a prescrit d'autorité une cure de repos (un traitement des « désordres nerveux », inventé par Silas Weir Mitchell, très en vogue à la fin du XIXe, que subirent certaines femmes fortes et indépendantes parmi lesquelles Gilman ou Virginia Woolf).

A ce traitement elle ne souscrit guère mais se soumet car l'homme est un médecin réputé, et bien sûr aussi parce qu'il est son mari, qu'il l'aime tant et ne veut que son bien (ce qui est sans doute vrai).

Enfermée symboliquement dans la chambre en étage d'une maison de vacances où la maisonnée doit passer trois mois dans le cadre de la cure, la femme (sans nom, là où son mari et sa belle-sœur en ont un) s'intéresse jusqu'à l'obsession au papier peint qui la « décore ». Couleur jaune pisse, sale, passé, en partie déchiré par les occupants précédents, le papier peint porte des motifs que la femme trouve d'abord étonnants (lignes, courbes, arabesques, qui se croisent ou s'interrompent subitement sans rime ni raison), puis de plus en plus dérangeants et obsédants.
D'autant que, là où elle « voyait » d'abord des yeux, elle devient de plus en plus sûre qu'il dissimule une femme – enfermée peut-être et qui semble vouloir échapper aux barreaux que dessinent les lignes et courbes sur le papier. Vision surnaturelle ou double d'elle-même ?
Elle se lance alors dans une difficile et secrète tâche d'arrachage du papier jusqu'à enfin libérer la femme, et, qui sait, ainsi, peut-être se libérer elle-même de l’oppression « bienveillante » de son mari.

Avec ce texte, Gilman s'en prenait autant à certain traitement de la dépression qu'à la psychiatrisation de la déviance ou à la domination masculine que subissait les femmes. Choses à choyer et à ne pas écouter, les femmes de l'époque – dont on craignait que la lecture des romans ne leur échauffent les sens – étaient vues comme des choses fragiles qu'il faut protéger, pour leur bien, d'elle-même et du monde. Considérées comme intellectuellement mineures et émotionnellement fragiles, les femmes devaient rester sous la coupe des membres de leur famille, au premier rang desquels leur mari qui reprenait à son compte la responsabilité et le pouvoir paternels.

Gilman montre ici l’enfermement, elle montre aussi la lutte et la libération possible.

C'est donc contre cette minorité de fait et ses conséquences mutilantes que s'élève Gilman dans "The Yellow Wallpaper", un texte rythmé, stressant, qui fait monter le tension de manière aussi progressive qu'implacable, et qui, loin de toute scorie romantique, est étonnamment moderne dans son écriture.

Comme elle y exprime, de surcroît, finement les effets de la domination (quelques extraits ci-dessous), alors que demande le peuple ? :

« He is very careful and loving, and hardly lets me stir without special direction.I have a schedule prescription for each hour in the day; he takes all care from me, and so I feel basely ungrateful not to value it more. »« Dear John! He loves me very dearly, and hates to have me sick. I tried to have a real earnest reasonable talk with him the other day, and tell him how I wish he would let me go and make a visit to Cousin Henry and Julia.But he said I wasn’t able to go, nor able to stand it after I got there; and I did not make out a very good case for myself, for I was crying before I had finished. »

« Really, dear, you are better!”“Better in body perhaps”—I began, and stopped short, for he sat up straight and looked at me with such a stern, reproachful look that I could not say another word.“My darling,” said he, “I beg of you, for my sake and for our child’s sake, as well as for your own, that you will never for one instant let that idea enter your mind! There is nothing so dangerous, so fascinating, to a temperament like yours. It is a false and foolish fancy. Can you not trust me as a physician when I tell you so?”So of course I said no more on that score, and we went to sleep before long. »

A lire. C'est téléchargeable ici en VO et ici en VF.

The Yellow Wallpaper, La séquestrée en VF, Charlotte Perkins Gilman

Ecarlate - Philippe Auribeau


1931, Providence, Rhode Island.
Un triple meurtre très spectaculaire (peut-être rituel) et un viol ont lieu dans un théâtre de la ville. La police locale reçoit, dès le début de l'histoire, le renfort non désiré de Thomas Jefferson (un descendant de l'illustre président du même nom, par ailleurs agent de BOI, l'ancêtre du FBI). L'homme est accompagné de Caleb Beaufort, un Noir (à l'époque !), chauffeur, ami, et compagnon d'armes de la guerre de 14, et de Diane Crane, une femme badass au tempérament volcanique.
Sur place, le trio prend contact avec une police entre incompétence et corruption. C'est donc sur eux et eux seuls qu'ils devront compter pour résoudre une affaire qui, non contente d'être aussi graphique qu’écœurante et de mettre en cause certaines personnalités éminentes du cru, finit par s'orienter vers de vieilles légendes entre Homme noir, et Lettre écarlate jusqu'à mettre leur vie sévèrement en péril.

"Ecarlate" est un roman fantastique de Philippe Auribeau. Plus proche d'une histoire de private eye gone rogue que d'un police procedural, "Ecarlate" développe un récit complexe (sans doute trop, au moins pour tout ce qui conduit au rebondissement du viol, plutôt invraisemblable, sans parler du fin mot de l'histoire, bien emberlificoté). Il lorgne vers le fantastique et fait intervenir, en guest star seulement, le reclus de providence, Lovecraft lui-même.

Et cette apparition presque incongrue est imho le symptôme du problème qu'a ce roman.
Amateur de Lovecraft et baignant de longue date dans le milieu du jeu de rôle (nos bios sont un peu similaires de ce point de vue), l'auteur a des tics de rôlistes qui se voient trop je trouve.


  • L'équipe d'abord, qui rappelle une équipe de jdr avec sa répartition des compétences et des personnalités.
  • La raison de l'intervention du petit groupe, un peu tirée par les cheveux comme le sont souvent, hélas, les motivations initiales dans les jdr.
  • Le petit gimmick, complètement inutile narrativement parlant, de l'enquêteur qui a le même nom qu'un président illustre.
  • L'intervention de Lovecraft, clin d’œil sans conséquence certes, mais clin d’œil inutile ici.
  • La complexité de l'affaire, tirée par des fausses pistes comme celle du viol dont la fonction est d'allonger la sauce en multipliant les pelures d'oignon pour qu la résolution ne soit pas linéaire.
  • L’intervention de henchmen quand la puissance de feu devient insuffisante.
  • Le peu d’intérêt accordé aux NPC, de leur traitement careless jusqu'à leur mort objectivement insignifiante (ex : l’altercation entre Crane et le policier, entre autres).
  • Le côté très « organisé » de la progression dans l'histoire. D'indice en interrogatoire en nouvel indice en nouvel interrogatoire, le tout entrelardé de quelques scènes de combat (parfois si évidemment overkill qu'elles en paraissent inutiles et ont l'air de ces petites rencontres de milieu de niveau qui sont là pour rythmer et dont on sait qu'on sortira sans grand dommage, ex : les anarchistes), on a l’impression d'entendre rouler les jets de Bibliothèqe, de Psychologie, ou de Toucher.
  • Le tout conduisant à un climax en feu d'artifice - le combat final - dans lequel les enjeux sont les plus élevés possible.


L'histoire n'est pas désagréable à lire, je l'ai d'ailleurs lue vite et sans déplaisir. Mais entre ces tics (que je reconnais vite) et de nombreuses imperfections qui touchent tant le style que le ton ou les métaphores, je dois à la vérité de dire que l'ensemble ne m'a guère convaincu.

Ecarlate, Philippe Auribeau

jeudi 26 mars 2020

Célestopol - Emmanuel Chastellière


Début du XXe siècle. Célestopol est une cité sous dôme, située sur rien moins que la Lune. Fondée par l'empire russe, elle en est la perle. Sise aux miles de l'exploration humaine, elle est l'avant poste le plus avancé d’une Russie impériale puissante et fière de sa force – dans un monde uchronique dont je ne parlerai pas ici.

En dépit de sa particularité radicale, Célestopol est une ville presque représentative des grandes cités du milieu de l'ère industrielle. S'y côtoient d'abyssales inégalités et des merveilles sans limites, entre une noblesse qui détient le pouvoir politique, des capitaines d'industrie qui ont la main sur le pouvoir économique, des aventuriers, des espions, des agitateurs, des étrangers de toutes origines attirés par les lumières de la ville et les promesses qu’elle fait ; jusqu'à un prolétariat pauvre, constitué, au mieux, de petits artisans, au pire, d’ouvriers d'usine, dont on se « débarrasse » au point que leurs usines d'abord puis leurs habitations ensuite sont reléguées dans des souterrains où elles seront – et eux avec – invisibles, à l'image de ces couloirs dissimulés qui permettaient aux domestiques de circuler dans les maisons bourgeoises sans jamais imposer la vue de leurs importunes personnes à leurs riches employeurs. Sans oublier, steampunk oblige, que l'armée industrielle de réserve de la ville est composée d'un lumpenprolétariat d'automates qui remplissent, pour moins cher, les tâches serviles, voire « paient de leurs personnes » dans les bordels locaux.

Prospère grâce à l’exploitation du sélénium, qu'on ne trouve qu'ici et qui traverse en canaux embrumés la ville, Célestopol est une merveille architecturale dotée d'un système de gravité artificielle global. En son sein, des échoppes aux manoirs et jusqu'au casino flottant des Chinois, à l'ombre du barrage qui endigue le plus gros du sélénium, des fortunes se font et se défont, des monte-en-l'air attirés par les richesses vite gagnées prennent tous les risques, des histoires d'amour ou de chagrin se déroulent, parfois au grand jour, d'autres fois dans l'obscurité de la dissimulation ou de l'anonymat.

Mais Célestopol n'est pas Londres ou New York. C'est une ville russe ce qui signifie qu'elle est gouvernée par le duc Nikolaï, fils de l'impératrice qui l'a placé là pour gouverner en son nom. Elle pense lui tenir la bride courte ; elle se trompe assez largement.
Car, au fil des quinze nouvelles qui composent ce fix-up, arpentant la ville sur les pas de nombreux personnages de toutes obédiences et de tous acabits, le lecteur comprendra que Nikolaï est le cœur et l'âme de la ville, qu'il l'a façonnée (y compris contre sa mère et souveraine), et qu'il entend bien la contrôler, être l'araignée au centre de la toile comme Moriarty l'est pour la ville de Londres.

Où classer "Célestopol" ? Steampunk, "Célestopol" l'est sans doute, mais pourquoi se limiter à une étiquette aussi restrictive, devenue si souvent synonyme de médiocrité peu mature ?

"Célestopol" est un texte de « merveilleux scientifique », une forme d'hommage à Jules Verne qu'on reconnaît dès le premier texte, Face cachée, avec son voyage vers la Lune dans un confortable obus compartimenté en plusieurs classes comme les trains ou les paquebots de l'époque. Voilà une étiquette qui lui sied mieux. Car pas d'immaturité dans "Célestopol". Les histoires sont souvent dures, les enjeux élevés, et on paie souvent de sa vie les erreurs qu'on fait. Pas de tarte à la mélasse ici et c'est tant mieux.

A la place, des récits qui évoquent immanquablement la littérature russe – et pas seulement à cause des prénoms. La figure du gouverneur si loin de Moscou qu'il prend son autonomie, celle du jeune homme qui arrive en mission dans une bourgade provinciale loin de la capitale, les nobles et leurs ordonnances, les officiers dévoués de la garde ducale, tout ici m'a fait penser au Soleil liquide de Kouprine – pour rester dans l'Imaginaire d'époque.

Quant au « merveilleux fantastique » il se déploie à chaque ligne. Dans l'existence de la ville même, avec son dôme, sa gravité artificielle, son sélénium qu’on devine surpuissant, ses automates dont certains font sécession pour vivre leur rêve quitte à perdre la vie pour cela, les expériences temporelles qu'on y mène ou les particularités du vaisseau Neptune, les armures de combat des Spetsnaz – même si, contexte russe oblige, une Baba Yaga fort cruelle hante les cauchemars de certain voleur local, un domovoï en colère pose problème à l’hôtel Pouchkine, et une Chambre d'Ambre sera peut-être retrouvée.

Et entre romantisme russe et « merveilleux scientifique » se nichent des vies, des espoirs de réussite ou de vengeance, des tristesses inextinguibles dont la moindre n'est pas celle de Nikolaï pour son amour défunt, des réussites souvent modestes, et des échecs parfois spectaculaires. Chaque cellule de Célestopol vit et meurt, mais l’organisme demeure, entre complots et révoltes, presque pour toujours (pas spoiler), alors que son cerveau intime – Nilokaï – grandit et vieillit avec elle.

Comme toujours dans les recueils il y a du bon et du moins bon, question de goût aussi – la nouvelle est un art de la rencontre entre un texte court et un petit moment de lecture. Parfois ça marche, d'autres non.

Mes préférences vont à :

Face cachée pour sa référence explicite à Vernes
Les lumières de la ville pour son caractère très émouvant
Les jardins de la Lune parce qu'elle est délicieusement cruelle
Oderint dum metuant parce qu’elle est la pierre de voûte logique du recueil
Le boudoir des âmes pour sa transposition du spiritisme au monde des automates
Convoi car elle est émouvante, désespérée, et très inattendue
Tempus fugit parce qu'elle commence avec un tableau qui rappelle Le portrait de Dorian Gray et peut symboliser la décrépitude morale de la ville avant de se terminer en apothéose tragique
Le roi des mendiants, qui est à la fois un crépuscule et un passage de témoin

L'un dans l'autre, un recueil agréable à lire, qui puise à de nombreuses sources variées et les mêle avec bonheur.

Célestopol, Emmanuel Chastellière

samedi 21 mars 2020

Le Journal de confinement de Gromovar


Inspiré, que dis-je ?, exalté par les exemples de Leila Slimani et de Marie Darrieussecq, et ne pouvant plus résister à l'attente de celui de Michel Houellebecq dont je ne doute pas qu'il aurait un ton différent, je me lance à mon tour dans un Journal de Confinement.
Les Français ont besoin de savoir que les connards élitistes sont dans la même barque qu'eux - même s'ils essaient d'avoir un petit coussin de soie entre leurs fesses et le bois du banc de nage.

J'avais prévu de vous parler du "Edges", de Linda Nagata, mais depuis que je sais, grâce à Slimani, que le confinement c'est comme La Belle au bois dormant, je me dis que ça peut attendre un siècle qu'on soit tous réveillés.

Donc, Journal.
N'ayant pas l'immense talent littéraire des deux personnes sus-citées, je vais être factuel.

En confinement, profitant à plein poumon des pollens d'arbre, j'entendais le bruit des crapauds et je trouvais ça beau - il n'y a qu'auprès d'une éolienne que j'aurais profité plus pleinement du ressac du bruit automobile.

Je profitais pleinement de ma famille dont les membres, tous en télétravail, s'évitaient consciencieusement toute la journée - le télétravail c'est bruyant. Qu'importe, des bruits de voix humaines indistinctes m'indiquaient qu'ils étaient quelque part, à l'intérieur de la zone de décroissance logarithmique du son.

J'avais l’impression que c'était enfin la fin du capitalisme néo-libéral, vaincu par un minuscule organisme comme le géant Goliath l'avait été par le petit David ; en fait, non, mais ça avait l'air de faire tellement plaisir à certains de le penser que, pour leur faire plaisir, je faisais semblant d'y croire un peu.

C'était comme Mai 68 - que je ratai de peu - mais sans les SS ce qui était plutôt mieux.

Certes, ce n'était pas rose tous les jours.

Dans ce Château de La Belle au bois dormant que j'habitais et qui prenait parfois des airs de Château de Barbe Bleue, j'ai dû :


  • constituer des stocks de PQ, de pâtes, de masques, de gel hydroalcoolique, de Doliprane, de chloroquine, de masques divers et variés, sans oublier cacahuètes et bières
  • m'obliger à faire du jogging
  • regarder Canal+ en clair, les chaine OCS gratuites, l'INA gratuit, Pornhub gratuit, j'en oublie, de toute façon 24 heures n'y suffisaient pas
  • supporter toutes les feelgood video sur Internet
  • supporter les analyses à deux balles de 66 millions de gens incapables de dire une seule fois dans leur putain d’existence "Là, ce n'est pas mon domaine, je ne sais pas"
  • supporter la vue des salopards qui sortent malgré le confinement et la frustration de ne pas pouvoir leur casser les jambes à la batte cloutée
  • supporter, à ce jour, 18000 heures de débats et de questions sur le coronavirus (et, étrangement, aucune posée à ceux qui, en 2011, décidèrent de ne pas renouveler les stocks de masques)
  • rater Iggy Pop en concert (même s'il est dispo sur Arte concert, conseil d'ami, si tant est que tu puisses te prévaloir de ce titre, lecteur)
  • regretter ce que Cioran aurait pu dire de tout ça et qu'il ne dira pas
  • penser que pour Paul Léautaud ça n'aurait pas changé grand chose
  • même lire "Edges" jusqu'au bout après avoir senti que je n'aimerai sans doute guère


Disons-en trois mots quand même :

Edges côté + :
un très grand sense of wonder, des post-humains impressionnants dans des vaisseaux bio-mécaniques, et d'autres encore plus impressionnants, quasi-divins

Edges côté - :
un roman mou et lent qui ne démarre vraiment qu'à la moitié des 400 pages sans toutefois devenir vraiment plus dynamique, des personnages tellement instanciés (dans des corps clonés ou des mémoires informatiques qui peuvent même être dédoublées) qu'il est difficile de s'y attacher vraiment, des phases parfois confuses entre les divers avatars des uns et des autres et les diverses strates concurrentes des vaisseaux

Au final, une idée intéressante, les copies de personnalités numérisées, dont Nagata ne fait pas grand chose de vraiment utile, alors qu'il y avait un vrai potentiel avec ces explorations instanciées dont elle ne fait usage réellement efficace qu'une seule fois.

Edges, Linda Nagata

mercredi 18 mars 2020

Thin Air - Richard Morgan VF


"Thin Air" est un cyberpunk/SF de Richard 'Altered Carbon' Morgan qui sort ces jours-ci en VF chez Bragelonne.
 Il est absolument excellent (vous goûterez l'ironie prémonitoire du titre de ma chronique VO)

Si tu aimes le cyberpunk, la SF, et le hardboiled, ce roman est fait pour toi, lecteur, et si ce n'est pas le cas, c'est l'occasion de découvrir ces genres dans un cadre idéal.
Fonce, n'attends pas (enfin si, la fin du confinement, à moins de commander chez une libraire ami).

mardi 17 mars 2020

Aldobrando - Gipi - Critone


Aldobrando est un orphelin. Fils d'un homme descendu mourir dans la « Fosse » pour satisfaire à l'honneur, il fut confié à un mage en dette envers son père. Charge au vieil homme d'élever le garçon et d'en faire un homme.
Quelques année plus tard, élevé sous serre dans la tanière du sorcier, Aldobrando est devenu un jeune homme chétif qui ne connaît pas grand chose du monde extérieur. Il ignore ce que sont les autres hommes, leurs passions, leurs sentiments, leurs vilenies aussi. Il ne sait rien des femmes ni de l'amour, des rois ni de la politique, des sicaires ni du meurtre. Un naïf, un ignorant, pur comme une licorne mais fragile comme un éphémère.

Et voilà que, lors de la concoction d'une potion magique, le mage est gravement blessé à l’œil par un chat qui refusait de se laisser bouillir vif. L'heure est grave ; Aldobrando doit partir séance tenante chercher de « l'herbe du loup » pour sauver son maître d'une infection potentiellement mortelle. Il doit, pour la première fois de sa vie, quitter le cocon de l’enfance et se lancer dans le vaste monde, plein d’autant de merveilles que de périls, aussi inconnus les uns que les autres.

Il y croisera un « chevalier » vantard et grotesque qui le prendra comme écuyer, sera la victime innocente d'une machination politique, risquera de mourir dans les geôles puantes d'un roi tyran et satyre, se liera d'amitié avec une innocente princesse et un tragique tueur, intriguera pour rétablir la vérité et la justice, fera preuve d'un immense courage, mettra sa vie en jeu après qu'on l'ai eu mise pour lui, changera ainsi le jeu politique du royaume, lavera une injustice avant de trouver un équilibre qui ne sera que le sien et lui donnera enfin pleine satisfaction.

"Aldobrando" est un excellent album.
Récit d'initiation, récit picaresque, Gipi et Critone (sans oublier Daniele et Palescandolo aux couleurs) y livrent une histoire de cape et d'épée pleine de rebondissements, de périls, d'injustice, et de torts à redresser.
On pense ici autant au Don Quichotte de Cervantès qu'au Bossu de Paul Féval.
On y croise une galerie de personnages hauts en couleurs emportés dans un tourbillon d'intrigues et de trahisons - de la princesse cloîtrée à la Barbe Bleue à l'inquisiteur amoureux qui peut évoquer Jorah Mormont en passant par le roi Salluste répugnant ou le tueur que la perte de son amour a transformé en bête sauvage.
On y voit 'on le savait' comment les femmes médiévales sont des monnaies d'échange dans le jeu des familles, objet du désir des hommes et victimes de l’exclusivité de leur pouvoir procréatif.

Le récit progresse lentement et prend de plus en plus d'ampleur au fil des quelques 200 pages. Captivés, on se passionne sans le sentir venir pour ces personnages et pour leur histoire. Aldobrando et ses compagnons d'aventure sont très attachants, et les périls que le monde leur expédie par pleins tombereaux leur attirent la sympathie sans réserve du lecteur.

Parti « devenir ce qu'il est » comme l'y auraient invité Nietzsche ou Pindare, « se connaître lui-même » comme aurait pu lui conseiller Socrate citant le temple de Delphes, Aldobrando est « rendu plus fort par ce qui ne l'a pas tué ».
Forgé par l'épreuve et les risques, nanti d'une bien plus grande connaissance de lui-même et du monde, Aldobrando, en Pinocchio médiéval, est à la fin de l'album devenu un adulte à tous les sens du terme – c'est à dire un être capable de faire des choix libres et d'accepter la pleine responsabilité de ceux-ci.

Ça c'est pour la qualité de l'histoire. Mais elle n'est pas désincarnée. Elle est contenue dans un écrin qui est d'une immense beauté graphique.

Critone et ses coloristes proposent un dessin faussement naïf qui s'avère en réalité d'une grand finesse et d'une précision admirable. Des visages plein de caractère. Une nature aussi belle que le sont, sur d'autres pages, les éléments architecturaux. Un encrage fort et des couleurs à l’aquarelle superbes, toujours justes, quels que soient le ton de l'image et l'atmosphère du moment. N'en jetons plus, sachez juste que c'est un régal pour l’œil qui soutient à merveille une histoire admirable.

Si tu aimes la BD, lecteur, fonce, n'attends pas (enfin si, la fin du confinement, à moins de commander chez une libraire ami).

Aldobrando, Critone, Gipi

jeudi 12 mars 2020

Quoi de Neuf sur ma Pile passe en confinement


Sensible au discours de notre Photophore, Gromovar a décidé de confiner sa personne, sa bibliothèque, et ses serveurs informatiques, dans un bunker proche.
Il devient donc, symboliquement, furtif.

De ce lieu d'exil, il tentera, tel le speaker de Radio Londres, de tenir ses compatriotes du peuple de la SF au fait des frémissements du milieu.
 Il espère que nul ne paniquera et que tous sauront se hisser à la hauteur de l'enjeu.

En ces heures d'épreuve (non corrigées), sachez être braves et solidaires.
Les heures sombres finiront, et les Utopiales 2020 auront lieu (avec ou sans militaires).
Gromovar en a la conviction.