dimanche 15 septembre 2019

Sefira and other Betrayals - John Langan


"Sefira and other Betrayals" est un recueil de John Langan. Une novella (éponyme) puis sept nouvelles.

C'est une collection de mensonges, de secrets, et de trahisons, que Langan offre ici au lecteur. D'un point de départ qui n'est pas toujours mystérieux en soi, l'auteur entraîne le lecteur sur un chemin fait de background en flashbacks et de révélations discursives, éclairant ainsi peu à peu les tenants et aboutissants de ce qui se joue.
Chaque histoire est comme un oignon dont, au fil des pages, on retirerait pelure après pelure les éléments qui obscurcissent la généalogie de la situation initiale ainsi que la compréhension des vrais enjeux de ce qui est en train de se dérouler.

Il y est souvent (pas toujours) question de famille ou de couple, car où se nichent mieux l'amour et les intérêts liés qui peuvent donner lieu aux mensonges, aux trahisons, et au désespoir rageur qu'ils engendrent. C'est donc souvent cruel, souvent intense, souvent ambigu – un personnage le dit « le contraire de l'amour n'est pas la haine mais l'indifférence » ; tout le recueil est dans cette phrase.

Bien sûr, comme nous sommes sur ce blog, le fantastique n'est jamais absent, parfois minimal, d'autre fois très spectaculaire. Il est parfois, mais pas toujours, cet éléphant dans la pièce qu'on subodorait sans vouloir vraiment s'assurer de la présence.

En terme de construction, Langan sait amener lentement une révélation après l'autre, construisant patiemment ses personnages et son histoire. Sa gestion du rythme est très réussie et rend la lecture passionnante.
En revanche, la moitié des textes environ aboutissent sur une fin qui n'est pas totalement satisfaisante, soit qu'on la sentait venir, soit qu'elle est anti-climatique, soit qu'elle est bien trop longue et dans un ton différent de tout ce qui précédait (cf. Sefira).

Sefira est une superbe histoire d'amour et de sexe trahis, un road trip tant interne qu'externe à la recherche d'une vengeance et d’une rédemption. Un très beau texte qui, à mon sens, vire vers la fin dans une direction moins originale et sans doute trop longue.

In Paris, in the Mouth of Kronos propose un récit de vengeance  post-guerre très inquiétant, avec deux personnages qui évoquent un peu les Vincent et Jules de Pulp Fiction. Leur destin sera bien sombre, mais son advenue trop abrupte imho.

The Third always beside you est une bien belle histoire de secret de famille, dont la fin est trop prévisible.

The Unbearable Proximity of Mr. Dunn’s Balloons est un texte weird sur la mort, la vie après la mort, une forme particulière de « spiritisme ». Surprenant.

Bloom apprend au lecteur qu'il est parfois peu judicieux de vouloir rendre service, surtout quand on trouve une glacière médicale abandonnée. Une horreur tant psychologique qu'organique.

Renfrew's Curse – ma préférée, avec les 3 premiers quarts de Sefira – est une très surprenante histoire de randonnée dans la lande écossaise. Un lieu où on fait de bien sinistres rencontres. Et un twist de construction qui est presque magique. Je n'en dis pas plus.

Bor Urus dit l'histoire d'une famille qui en a trop vu lors d'une tempête, une tempête qui, à long terme, ne détruira pas que des bâtiments.

At Home in the House of the Devil est une tragédie de couple, d'erreurs qu'on fait par amour, de responsabilités non prises.

Ce sont huit vrais plaisirs de lecture dont trois laissent un léger goût de déception à la fin, au moment où le soufflé semble retomber trop vite. Mais, imho, l'ensemble vaut quand même la peine d'être lu, car Langan mélange les genres, construit de belle manière ses récits, donne chair et souffle à ses personnages. C'est déjà beaucoup.

Sefira and other Betrayals, John Langan

Meet the Skrulls - Thompson - Henrichon


Ami lecteur, dois-tu lire "Meet the Skrulls", la minisérie dont Marvel vient de sortir le premier TPB (#1-5) ?

D'abord, connais-tu l'univers Marvel et la place des Skrulls dans celui-ci ? Sais-tu même ce qu'est un Skrull ?
Si ce n'est pas le cas, je te déconseille l'album. Tu ne comprendras pas les références d'une seule case, et tu auras sans doute du mal à t’imprégner assez de la culture de la race métamorphe et des enjeux concernant son existence même pour voir l'importance et le tragique de la chose.

Si tu as passé le premier filtre, demande-toi si tu as vu la série The Americans ?
Si la réponse est oui, je suis tenté de te déconseiller aussi l'album (conseil que j'aurais dû suivre moi-même). En effet, on est presque dans du copier/coller. Donc, d'abord, tu ne seras jamais surpris, ensuite, tu auras sans cesse l'image de The Americans superposée à celle de "Meet the Skrulls" sur ton écran mental. Gênant.

Au cas où tu voudrais en savoir plus, allons-y !

La famille Warner est une petite famille américaine typique de banlieue.
Père et mère travaillent. Les filles vont au lycée.
A table, le soir, on se raconte des anecdotes de boulot ou on parle de ces micro « événements » lycéens qui sont la substance des sitcoms – la peste, le bully, le gars ou la fille populaire, les soirées avec ou sans parents dans la maison, etc.
Un détail néanmoins : les Warner semblent humains mais ce sont des Skrulls infiltrés, un couple et leurs enfants installés en mission à long terme pour contrer la lutte anti-skrull et, in fine, participer à la prise de contrôle de la Terre. La mission est vitale et chacun y a sa part à jouer – renseignement ou action. Les parents le font dans le cadre de leur emploi, les filles en sympathisant avec les enfants de parents à la position professionnelle utile.

"Meet the Skrulls" met donc en scène une famille Warner qui est simultanément un groupe d'espions (avec missions, risques, combats, etc.) et une famille presque ordinaire (avec les problèmes banaux inhérents à toute famille, surtout si elle compte des adolescents – problèmes dont, ici, la mission rend plus difficile la gestion). Les deux aspects intersectent de plus en plus et font souffrir doublement les Warner. On y ajoute pour bien faire une équipe d'agents qui traque et élimine les Skrulls infiltrés – et s'intéresse maintenant aux Warner.

Danger, perte, attrait pour le mode de vie humain (chez les plus jeunes), et, espionnage oblige, double jeu, triple jeu, secret, trahison. Ca avance tranquillement, il y a régulièrement des révélations (là, l'effet TPB est peut-être néfaste car la question qu'on se pose page x n'a pas le temps de mariner mais trouve sa réponse 5 minutes plus tard à la page y). Ce n'est jamais ni surprenant ni stupéfiant.
Ce n'est pas désagréable à lire mais c'est vraiment un clone de The Americans – même si Tony Stark et Pepper Potts font une apparition.

De plus, le dessin est assez quelconque. Les Skrulls ne sont parfois vraiment identifiables qu'à leurs vêtements car leurs visages sont assez cookie-cutter (surtout vrai pour les filles).

Le bilan final est donc plutôt négatif. Je pense qu'on peut passer son tour. Sauf si on adore les Skrulls et qu'on veut ressentir la Schadenfreude de voir les Warner injustement accusés à la fin, comme leur arch-enemy Mar-Vell le fut il y a très longtemps.

Meet the Skrulls, Thompson, Henrichon

samedi 14 septembre 2019

IRA DEI tome 3 : Brugeas - Toulhoat



Chronique la plus courte de l'histoire du blog :
Parce que chroniquer des tomes 3 de BD, ça me branche guère, et que, de surcroit, je suis à court de temps, mais que, par ailleurs, je trouve dommage de ne pas signaler l'ouvrage.

On retrouve dans ce tome 3 les nombreuses qualités et les petits défauts qui étaient présents dans les deux premiers que je traitaient plus sérieusement. Je vous y renvoie.

J'ai lu avec plaisir cette histoire qui est la suite directe de celle du tome 2.

Je fournis (première fois dans l'histoire du blog) le résumé éditeur afin que toi, lecteur, tu saches de quoi il retourne, et je reviens à la normale dès la prochaine chronique :


Bataille de Vénosa. Après la Sicile, c'est le sud de l'Italie qui doit faire face au déferlement normand. Les troupes, guidées par Guillaume de Hauteville et grossies par l'arrivée de nouveaux mercenaires normands attirés par leurs exploits, écrasent sans aucune pitié l'armée byzantine, menée par le capétan Dokéianos. Face à une telle puissance, le Basileus Michel IV doit prendre des mesures radicales et fait sortir Maniakès de ses geôles pour le placer à la tête de son armée. Empli de haine, celui-ci compte bien se venger.

Si la démonstration de force des Normands ne lui plait guère, les échecs byzantins sont, au contraire, vus d'un très bon oeil par l'Église. Ayant la confiance de Guillaume, Étienne est chargé de manipuler ce dernier afin que son armée ne devienne pas une nouvelle menace pour la foi chrétienne.

Quant à Tancrède, il repart au combat au côté d'Harald, qui ne voit plus en son ancien ami qu'un faible. Normands et Byzantins sont sur le point de s'affronter à nouveau, car manigances et tromperies sont légion...

Ira Dei t3, Fureur normande, Brugeas, Toulhoat

mercredi 11 septembre 2019

Interview Thomas Day : A new Macbeth



Thomas Day et Guillaume Sorel sortent dans sept jours seulement, chez Glénat, le premier tome de leur Macbeth. Intitulé Macbeth, roi d'Ecosse, c'est un album puissant, à la beauté sombre, à la dureté âpre, à la violence assumée.

Alors que le moment de la révélation approche, Thomas Day explique ici longuement ce qu'il a voulu mettre dans cet album magistral - qui veut être un Macbeth pour notre temps - et nous parle un peu du second tome à venir.


QDNSMP : Thomas Day, vous venez d’adapter le Macbeth de Shakespeare en BD avec Guillaume Sorel aux pinceaux. Le très bon premier tome sort sous peu, le second devrait arriver début 2020. Lequel de vous deux est à l’initiative du projet ? Et comment a-t-il trouvé l’autre ?

Avant tout, je dois préciser qu'à mes yeux Macbeth, roi d'Ecosse n'est pas une adaptation de la pièce Macbeth de Shakespeare, mais une fantasy historique avec du Shakespeare dedans. Ça peut sembler complètement idiot comme nuance, ou une pose artistique prétentieuse, mais je ne le crois pas. C'est, à mes yeux, la nature-même du projet qui certes se sert de Shakespeare, mais pour faire autre chose. J'avais envie de raconter cette histoire pour les lecteurs d'aujourd'hui, ceux qui bouffent Games of thrones à la télé, jouent à The Witcher 3 et lisent des comics indépendants.

Sinon, je connais Guillaume Sorel depuis le milieu des années 90. Il a beaucoup fait de couvertures pour moi, sous ma casquette d'auteur, notamment celle qui a valu à La Voie du sabre son succès commercial. Il a réalisé beaucoup de couvertures pour moi, sous ma casquette d'éditeur, quand je travaillais chez Denoël. Et il m'a suivi chez Albin Michel, puisqu'il a réalisé la couverture du Chant mortel du soleil de Franck Ferric.

Tout ceci précisé, Guillaume n'est pas du tout à l'origine du projet. J'ai écrit Macbeth, roi d'Ecosse pour moi, tout seul dans mon coin, à une période de ma vie, difficile, où j'étais en plein divorce (et je crois sincèrement que le divorce n'a pas été le pire épisode de cette période-là). J'ai écrit ce scénario pour m'amuser (j'y reviendrai) et progresser en BD. J'avais un projet de BD historique en trois tomes (je l'ai toujours, d'ailleurs) et à l'époque (2014) j'étais vraiment inexpérimenté comme scénariste BD. Et plutôt que de me lancer dans trois fois cinquante planches, je me suis dit, tiens essayons quelque chose d'un peu moins ambitieux. C'est là qu'on s'aperçoit que la difficulté d'un projet ne réside pas dans le nombre de ses planches...

J'ai fini le scénario du tome 1, j'avais une ébauche de tome 2 et j'ai tout envoyé à mon éditeur Benoit Cousin qui a beaucoup aimé. Nous avons cherché un dessinateur. Benoit voulait Andreas, (soyons fou!) ce qui m'allait très bien. Andreas a très vite répondu qu'il voulait faire « son » Macbeth, mais pas celui d'un autre. Je n'avais pas pensé à Guillaume, car je l'avais vu quelques mois auparavant, lors d'un vernissage à Paris, et il m'avait dit être « complet » jusqu'en 2020, quelque chose comme ça. Je ne lui avais pas parlé de Macbeth. Un jour je discute avec Benoit et on se dit qu'on est passé à côté du meilleur candidat, le plus évident : Sorel. Benoit le contacte. Je n'interviens surtout pas ; ça me mettait dans une position personnelle ambiguë. Guillaume lit et dit « OK, mais dans deux ans », pas avant. Fou de joie, je dis à Benoit que je ne vois aucun problème pour attendre deux ans. Tout le monde est content.


QDNSMP : Comment cette BD s’inscrit-elle dans votre travail de scénariste et de romancier/novelliste ?

Naturellement.

Ça fait trente ans que je travaille sur des icônes : Musashi pour les Japonais, Chaka Zulu pour les Sud-africains et on pourrait en citer d'autres. Macbeth rentre dans cette catégorie-là. Macbeth est une icône, à la différence qu'il ne fonctionne qu'avec son épouse, plus ou moins dans l'ombre (nous y reviendrons).

Tout mon travail d'auteur tourne autour de la violence. C'est comme ça, certains sont obsédés par la Seconde guerre mondiale, les secrets de famille ou la vie parisienne rive gauche, moi c'est la violence. Et depuis quelques années, les violences faites aux femmes. Ou aux enfants, dans Dragon.
Faire Macbeth en BD, ça n'a d'intérêt que si on n'adapte pas la pièce. C'est ce que je me suis efforcé de faire : ne pas adapter la pièce, juste m'en nourrir.


QDNSMP : Quand avez-vous rencontré Macbeth pour la première fois ? Quelle impression cette tragédie vous avait-elle faite alors ?

J'ai découvert Macbeth avec Le Château de l'araignée d'Akira Kurosawa. Plus tard, j'ai découvert une interview de Toshiro Mifune où il parle de la « scène des flèches ». Il ne joue pas la peur, il est authentiquement terrifié, car les archers tirent de vraies flèches.

Puis j'ai vu l'adaptation d'Orson Welles. Celle de Polanski, quelques années après. Enfin j'ai lu L'histoire d’Écosse de Michel Duchein.

Je n'avais jamais lu la pièce avant d'attaquer le scénario. Je l'ai lue en français et en anglais. Souvent en parallèle pour voir comment le traducteur s'en était sorti pour faire sonner Shakespeare en français.

Pour moi l'étincelle vient de la tirade de Dame Macbeth :

« Venez, venez, esprits — qui assistez les pensées meurtrières ! Désexez-moi ici, — et, du crâne au talon, remplissez-moi toute — de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang, — fermez en moi tout accès, tout passage au remords ; — qu’aucun retour compatissant de la nature — n’ébranle ma volonté farouche et ne s’interpose — entre elle et l’exécution ! Venez à mes mamelles de femme, — et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, — quel que soit le lieu où, invisibles substances, — vous aidiez à la violation de la nature. »

qui chez moi devient [B correspondant au n° de la bulle dans la planche]:

B3 - Cousez-moi le sexe, ici, et du crâne au talon remplissez-moi de la plus atroce cruauté
B4 - épaississez mon sang ; fermez en moi tout accès, tout passage au remords.
B5 - Venez à mes mamelles de femme et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, quel que soit le lieu où, invisibles, vous aidez à la violation de la nature.
B6 - Viens, nuit épaisse, enveloppe-moi de la plus sombre fumée de l'enfer ; que mon couteau ne voit pas la blessure qu'il va faire.

Tout est là.

Et quand Polanski tourne Macbeth en 1971 (l'année de ma naissance), il comprend bien la problématique de la pièce. Qui est celle de la femme puissante, autrement dit de la sorcière. Pour moi, Welles passe à côté. Il est trop masculin dans son approche. Polanski qui a un rapport très compliqué avec l'occulte est davantage l'homme de la situation.


QDNSMP : Et, plus généralement, quel est votre rapport à l’œuvre de Shakespeare ?

Je l'ai toujours découvert par un autre média que le théâtre. Le cinéma de SF, Planète interdite pour La Tempête. La comédie musicale West Side Story pour Roméo et Juliette, Ran d'Akira Kurosawa pour Le Roi Lear, Le Château de l'araignée pour Macbeth... Ennemis jurés pour Coriolanus. J'ai adoré ce film de Ralph Fiennes, mais je comprends qu'on puisse y être complètement imperméable.
Et ce n'est que dans un second temps que je plonge dans le texte... et parfois jamais, il y a plein de pièces de Shakespeare que je n'ai jamais lues. J'ai beaucoup aimé Henry V au cinéma, mais je n'ai jamais lu la pièce. Très sincèrement, je n'en ai jamais eu envie.

Al Pacino un jour expliquait en interview que ce qu'il y avait de génial chez Shakespeare c'est que personne ne disait : « j'ai soif », mais plutôt un truc du genre « quelle est cette douleur qui ne dit pas encore son nom, cette lente lave qui m'étrangle la gorge ? Comment pourrais-je m'en libérer ? Par le poison, par le vin ? »

C'est ça, Shakespeare, c'est la poésie permanente, qu'il parle des affres du pouvoir ou d'un inconfort des plus triviaux.
Il y a quelque chose de punk chez Shakespeare, comme chez Mozart, quelque chose de révolutionnaire.


QDNSMP : Chaque adaptateur est confronté aux comparaisons que font les spectateurs/lecteurs avec l’œuvre adaptée. Dans le cas de Shakespeare s’y ajoute la comparaison avec quatre siècles d’adaptations précédentes. Comment aborde-t-on cette situation ?

On n'y pense pas. C'est le meilleur moyen. Ou plutôt on pense à autre chose.
Moi je voulais faire de la fantasy, mon Excalibur, et c'était ça mon mantra.
Je vais faire Macbeth à la Rospo Pallenberg.
Je vais montrer la confusion, quand les puissances de la terre laissent la place à celles du ciel.


QDNSMP : Comment, concrètement, se nourrit-on d'une pièce de théâtre pour un scénario de BD, comment les éléments de la pièce interviennent-ils dans la narration ?

Il faut trouver un angle d'attaque ; c'était Dame Macbeth. Il faut trouver une tonalité. Je voulais faire 1/ de la fantasy 2/ quelque chose de syncrétique. Je crois pouvoir dire sans me tromper que mon film préféré est Il était une fois l'Amérique de Sergio Leone. Ce chef d’œuvre contient tout : l'amour, la folie, l'argent, la politique, l'ambition, le viol, la violence, la sexualité, la mort, le deuil, le racisme, l'addiction, etc. Manque peut-être la religion, mais ce manque est en fait une présence, je me comprends.

J'ai vraiment cherché à faire quelque chose de syncrétique : Macbeth + Kurosawa + Excalibur + La Chair et le sang + Braveheart + deux ou trois autres petits trucs planqués ça et là. Quand je parle de Kurosawa, c'était plutôt faire de l'anti-Kurosawa, sortir Dame Macbeth de l'ombre, lui donner un rôle « moteur ». Les femmes ont rarement le beau rôle chez Kurosawa, il suffit de revoir Ran pour s'en convaincre.


QDNSMP : Comment s’effectue le travail avec le dessinateur, quelle part de la narration et de sa forme est-elle « négociée » ou « synchronisée » avec lui ?

Guillaume a pris des tas de notes sur le scénario et m'a demandé des changements et des éclaircissements. Notamment sur la nature réelle de Dame Macbeth, sur les liens entre Macbeth et sa femme. Bien sûr qu'ils s'aiment ! Mais de nos jours, on parlerait sans doute de relation sado-masochiste.

Et puis on a travaillé ensemble de façon plus fine, page par page, case par case. Lui maître, moi élève. J'ai beaucoup appris, en termes de mise en scène. Il a un œil, une compréhension des rapports humains que je n'ai pas. J'ai défendu certains trucs et j'ai bien fait de céder sur d'autres qui ne fonctionnaient pas.

Il a tenu a apporter quelque chose dont je me moquais un peu, une véracité graphique « moyen-âge ». Pallenberg et Boorman s'en sont totalement moqué quand ils ont fait leur Excalibur, comme Ken Russell quand il a tourné de The Devils, qui est peu la collision improbable du film hippie/pop et du drame historique sanglant.

Le souci permanent de Guillaume c'était comment mettre en scène mes « putains de dialogues interminables ». Il ne l'a jamais dit comme ça, mais c'est vrai que y'a du texte. En même temps, faire une fantasy historique sans textes, c'est un peu compliqué... rajoutez Shakespeare à la tambouille et c'est tout simplement impossible.


QDNSMP : Pourquoi avoir choisi cette pièce plutôt qu’une autre, Richard III par exemple ou Jules César ?

Il manque quelque chose dans cette discussion, c'est L’Écosse. Macbeth est venu à moi aussi (surtout?) à cause de l’Écosse. Je vais en Écosse régulièrement depuis mes vingt ans. J'y suis allé pour faire les repérages de la BD, j'y suis retourné cet été avec mes deux fils. J'aime l’Écosse, c'est un de mes endroits préférés au monde. J'aime marcher et l’Écosse c'est le paradis des marcheurs, surtout l'île de Skye.

Donc avant Shakespeare (que je n'avais pas lu), y'a l'Écosse que j'ai sillonnée en long, en large et en travers.

Quant aux deux pièces que vous citez, Polanski n'a jamais fait le film ! Je ne suis baigné d'aucune de ces deux pièces. Richard III, ça peut sembler prometteur. Il faudrait que je mate le film de Laurence Olivier. Voilà l'aveu...

Ma culture est cinématographique, parce que quand je sors d'une journée où j'ai passé dix heures à lire de mauvais manuscrits, le dernier truc dont j'ai envie c'est d'ouvrir un livre. C'est ou série TV ou film ou BD, à la rigueur.


QDNSMP : Y a-t-il une ou des représentations de Macbeth dont vous reconnaîtriez l’influence dans votre travail ? Ou des images/situations issues d’autres sources ?

J'ai mis des petits trucs dans le scénar (Kurosawa, Excalibur, le Polanski, déjà cités). Un petit hommage à Eisenstein dans le tome 2, une scène très précise de son Alexandre Nevski. Je ne sais pas si Guillaume conservera la référence (je n'ai encore vu aucune planche du tome 2). Guillaume est un cinéphile et un littéraire. Je peux jouer avec lui sur les deux répertoires, dans tous les cas, il me comprendra. Après, il faut accepter qu'il fasse sien tout ça et qu'il ne garde que ce qui a du sens à ses yeux.

Pendant que j'écrivais le scénar, je me suis interdit de revoir les Macbeth d'Orson Welles et Polanski. Je ne l'ai fait qu'une fois que j'avais fini. Récemment, j'ai regardé le nouveau, avec Fassbender, qui est un extraordinaire gâchis. Mais qui contient quelques beaux morceaux de pure mise en scène.


QDNSMP : Pour vos extraits de texte, vous avez choisi la traduction de François-Victor Hugo. Pourquoi ? Etait-ce une question de rythme, de langage, autre chose ?

J'imagine mal travail plus complexe que de traduire Shakespeare en français. L'anglais est une langue rock, le français serait plutôt une langue classique à mes yeux, assez ample, qui n'a pas le côté ramassé de l'anglais. L'anglais gifle et frappe, le français caresse. Traduire c'est sauver le sens et trouver une musicalité. Comme j'avais décidé que j'allais m'amuser, par exemple remplacer le « désexez-moi » de la traduction classique par « cousez-moi le sexe » (qui porte une imagerie plus forte), la fidélité m'importait moins que la musicalité. Et donc j'ai choisi la traduction qui m'a semblé la plus musicale. Une amie qui fait du théâtre et s'y connaît beaucoup mieux que moi en Shakespeare m'a expliqué par A + B que j'avais choisi la pire. Mais non, pour faire Macbeth à la Rospo Pallenberg, la traduction de François-Victor Hugo est parfaite.


QDNSMP : Comment avez-vous choisi concrètement les extraits à utiliser et l’ordre dans lequel le faire ?

J'ai acheté la traduction de François-Victor Hugo en poche et j'ai stabyloté dedans tout ce qui me semblait correspondre à mon projet : « une fantasy historique avec du Shakespeare dedans ». Et puis j'ai dispatché les morceaux dans le scénario. Il y a très peu de Shakespeare dans le tome 2, beaucoup plus d'Histoire, de religion et de fantômes.


QDNSMP : Pourquoi avoir changé le début, ne pas avoir gardé celui de la pièce.

Personne n'en a fait la remarque jusqu'ici, mais un certain Cuilèn remplace le Banquo de la pièce. Même Glénat utilise le nom de Banquo pour leur PLV. Glénat s'appuie sur Shakespeare, c'est de bonne guerre, et il ne va pas leur faire de procès.

J'ai trouvé mon point de départ dans les recherches que j'ai faites sur Gruoch d’Écosse. Macbeth et son bras droit Cuilèn se vengent d'un vieil affront familial, et provoquent ainsi la suite de l'histoire. C'est dans le sang répandu que leur apparaît leur destin, mais pas le sang d'un quelconque ennemi norvégien. C'est plus proche d'eux, plus intime. Je ne pouvais pas commencer autrement : il me fallait une faute originelle, et, si possible, l'enraciner dans le passé familial de Macbeth.

La notion de famille est au cœur du projet. Lulach, le fils de Dame Macbeth, aura une importance capitale dans le T2.
Donc, je suis parti de l’Écosse puis de l'Histoire pour finir chez Shakespeare, et non l'inverse.


QDNSMP : Dans l’album, vous mettez en avant Lady Macbeth. Comment la décririez-vous ? Et qui est Lord Macbeth alors ?

Si je réponds à cette question, je spoile complètement mon projet.
(Par conséquent : sentez-vous totalement libre ne pas lire cette réponse.)

ON PEUT NE PAS LIRE CETTE SOUS-PARTIE

Pour moi Dame Mabeth est une sorcière qui ignore sa condition de sorcière et donc va se tourner vers l'église pour trouver des réponses qui se trouveraient plutôt dans la lande, la pierre, la bruyère et les animaux morts. Ou pour le dire autrement dans son sang, son cycle menstruel et son sexe.
Sa nature étant contrariée (on pourrait l'imaginer sorcière heureuse, dans un autre contexte) son esprit se brise et n'a de cesse de se briser.

Son mari l'aime et veut la sauver, donc il accepte et renonce. Il se trompe de diagnostic. On est avant Freud et l'acte de verbaliser. On parle beaucoup, mais on ne verbalise pas grand chose dans cette histoire. On observe, mais on ne voit pas. Ou de travers.
Ce qu'on pourrait considérer comme un manque de courage de la part de Macbeth est en fait l'expression d'un amour sidéré.

Dans le tome 2, un fantôme est témoin de tout ça.

ON PEUT RECOMMENCER A LIRE ;)

Maintenant, il faut sans doute revenir sur le mot sorcière. Il a une connotation très négative : verrue, poisons, bûcher, etc. Si j'utilise le mot chamane, tout de suite l'imagerie est différente. Si je dis « femme puissante » plus personne ne comprend de quoi je parle. Pourtant tout ça, à mon sens c'est un peu la même chose. Au Moyen Âge, on brûlait des femmes parce qu'elles ne voulaient pas coucher ou au contraire avait un pouvoir sexuel trop fort sur certains hommes. Le chamanisme, les intoxications volontaires pour avoir des visions, les rythmes, les percussions qui induisent des états seconds, tout ces sujet me passionnent, et depuis longtemps.

Je crois aux lieux de pouvoir et aux femmes puissantes.


QDNSMP : Votre éditeur écrit dans sa présentation : « mettent également en avant la très machiavélique Lady Macbeth, dont le rôle réel chez Shakespeare est finalement plus secondaire que ce que la postérité en a retenu ». Or il me semble que tout est déjà dans le texte - vous en citiez d’ailleurs un extrait capital sur un forum BD bien connu. Qu’en pensez-vous ?

Mon éditeur connaît tout le projet et donc présente à la fois le tome 1, très shakespearien, et le T2 qui explore les tourments, triviaux et historiques, de la vie d'un couple hors du commun. Après je me suis fort nourri de la pièce, donc oui on peut dire que tout était déjà dans la pièce. Mais j'ai changé la trajectoire personnelle de Dame Macbeth. C'est quelque chose qui vient plutôt de Duchein, de mes recherches historiques, et non de Shakespeare. Il faut aussi préciser que ça reste de la fantasy, je ne respecte pas l'Histoire à la lettre. D'ailleurs elle est très mal connue. Les faits avérés sont relativement peu nombreux.

C'est ludique. On peut lire ce Macbeth comme une histoire de meurtres, de pouvoir, de sexe (ô oui !). On peut aussi s'amuser à voir ce que j'ai déplacé, trahi, inverti.
Je me suis beaucoup amusé, je ne vais pas dire le contraire.


QDNSMP : On entend souvent dire que Shakespeare est intemporel. Qu’est ce que Macbeth peut nous dire aujourd’hui ?

C'est une pièce sur l'ambition, tout le monde la comprend comme ça. Pour moi LE sujet de la littérature c'est la « nature du mal ». Ce qui m'intéressait dans cette histoire écossaise, pleine de bruit et de fureur, c'était de montrer des gens qui, à force de se tromper (ou ne pas comprendre leur nature profonde), créent le mal, en voulant paradoxalement plutôt faire le bien. Dame Macbeth ne se pose jamais la bonne question : « qui suis-je ? » Et Macbeth se laisse porter par son amour, car c'est la chose la plus puissante dans sa vie, plus puissante que son amitié pour Cuilèn, plus puissante que ses victoire militaires. C'est un orage qui balaie un barrage, celui de la raison.
Si je dois être roi pour avoir le droit de l'aimer, soyons roi !


QDNSMP : Une question naïve mais passionnée. Pourquoi ne pas avoir intégré, sous une forme ou l’autre, du texte en VO ?

Quelle horreur !
Plus sérieusement, je n'y ai jamais pensé. Jamais. Je voulais faire « mon » Macbeth. Et c'est ce que j'ai fait. C'était déjà assez compliqué comme ça. Alors jouer sur deux langues... Non, je ne vois pas comment ça aurait été possible.


QDNSMP : Et pour finir, à quoi s’attendre, en deux mots, dans le tome 2 ?

Des batailles et des fantômes.
La fantasy c'est la littérature de l'enchantement du monde.
Le fantastique c'est la littérature de la vie après la mort. C'est une littérature occidentale aux racines judéo-chrétiennes.
La tragédie de Macbeth va passer de la fantasy au fantastique. Les puissances de la terre vont laisser place à celles du ciel.

Un grand merci à Thomas Day et une bonne chance à ce nouveau Macbeth.

lundi 9 septembre 2019

La fille dans la tour - Katherine Arden


"La fille dans la tour" est la suite de L'ours et le rossignol (et le tome 2 de la trilogie). J'avais beaucoup aimé le premier tome, et suis assez déçu par cette suite convenue, as idle as a painted ship upon a painted ocean, comme dirait l'autre. Syndrome du volume central, sans doute en partie.

Après les événements de L'ours et le rossignol, Vassia a fui son village. Partant à la découverte du monde sur son fabuleux cheval Soloveï, Vassia confirme ce que toute sa vie lui avait déjà appris (et donc au lecteur aussi), à savoir que la 'Rus de l'époque est un monde d'hommes – on dira patriarcal pour parler avec la voix du temps.

De dangers en tribulations, sans négliger les moments ambigus qu'elle passe avec Morozko le démon de l'hiver, elle finit, après aventures et actes héroïques, par retrouver, au hasard de la route, son frère Sacha, devenu un moine influent et le meilleur ami du grand-prince de Moscou, Dimitri.
Les deux hommes et leurs suites volaient au secours de villages attaqués par des bandits tatars, et, de son côté, Vassia y prenait plus que sa part. Quand tous se rencontrent, Vassia, qui voyageait jusque là habillée en homme par sécurité, est forcée de poursuivre le mensonge car, si on venait à apprendre que le jeune héros est une fille, on lui ferait subir l'un de ces trois sorts outrageants : mariage forcé, claustration dans un monastère, immolation sur le bûcher.
Une femme forte est alors par définition une sorcière, une abomination, qui fait un peu horreur même à Olga, la propre sœur de Vassia, mariée et devenue ce que la société exigeait d'elle : la femme soumise et convenue d'un prince moscovite.

Alors que tout semble tourner autour de la dissimulation de Vassia et des risques que le mensonge fait courir tant à elle qu'à sa famille, un réel danger rode sous les traits d'un aventurier maléfique aux ambitions politiques démesurées. Il faudra encore tout le courage et le talent de Vassia pour sauver la situation.

Pourquoi pas ? Problème : le tout manque d'originalité et de dynamisme.

Du point de vue dans la fantasy, il n'y a rien de bien innovant dans ce récit. La découverte de la culture folklorique russe et le remplacement progressif de la tradition par la religion ont déjà été vus dans le tome 1 ; l'effet de surprise ne joue donc plus.

En ce qui concerne la description, que je disais féministe et judicieuse dans la chronique précédente, du monde russe médiéval, c'est le même constat. Redite donc, et là où le discours présentait un intérêt dans le récit d'apprentissage qu'était L'ours et le rossignol, ici la messe a déjà été dite. Alors oui la 'Rus est patriarcale, les femmes (de la haute aristocratie uniquement) sont cloîtrées dans le terem ; si on ne le savait pas, au moins on pouvait s'en douter. Tant de sociétés ont fonctionné de la sorte, à commencer par la Grèce antique, celle des philosophes et de la « démocratie », qui leur imposait le gynécée. Le patriarcat découle, dans les sociétés traditionnelles, de la volonté de contrôler le pouvoir unique des femmes d'assurer la pérennité du groupe et la filiation légitime. Dire en 2019 que le patriarcat est au fondement de nombre de sociétés c'est un peu comme dire « Gross malheur la guerre ». Une évidence inutile.

Quant à traiter les femmes fortes de sorcières et à les brimer comme telles dans des mondes où dogme et superstition règnent, Michelet l'avait déjà brillamment dénoncé il y a 150 ans.

De plus, l'héroïne aussi valeureuse qu'un homme qui doit arborer une façade sociale masculine est déjà une figure qui traverse l'Histoire, de Jeanne d'Arc à George Sand en passant par Dorothy Lawrence ou Anne Bonny, entre autres. Nihil novi sub sole, encore.

Quant à la fille qui ne s'en laisse pas compter, la littérature, jeunesse notamment en est pleine, et je ne parle même pas ici de la « belle et farouche » Zora la rousse qui fit les grandes heures de la télévision giscardienne.

Si on enlève donc tout ce qui avait déjà été dit ou qui n'avait pas vraiment besoin de l'être, que reste-t-il ?

Une aventure un peu mollassonne, une romance trop peu développée pour être marquante, et un ton qui tangente le Jeunesse.

On rappellera néanmoins que la plume d'Arden est toujours aussi belle et poétique.
Et si on veut vraiment se faire un petit plaisir féministe, on le trouvera dans l'inversion du sacrifice. Dans "La fille dans la tour", c'est l'immortel homme qui s'atrophie, alors que, traditionnellement, c'est la créature magique femme qui souffre par amour (la petite sirène ou la fille de neige du début du roman par exemple).

La fille dans la tour, Katherine Arden

L'avis, bien plus positif, de Lune

dimanche 8 septembre 2019

Faut pas prendre les cons pour des gens - Reuze - Rouhaud


Après Moins qu'hier et plus que demain, nouveau petit blurb sur une BD humoristicaustique en récits d'une planche.
"Faut pas prendre les cons pour des gens" est l’œuvre de Reuzé et Rouhaud.
Les planches ont été publiées (certaines ou toutes) dans Fluide Glacial.

Ici on rira de la bêtise ambiante, des développements absurdes et tragiques des lignes de fuite d'un monde post-moderne qui est tellement post qu'il ne parvient même plus à se souvenir de ce que la modernité apporta à l'humanité.

D'une caissière au chômage qui aide des clients à utiliser les caisses automatiques à la vente de diplômes à des élèves ahuris même pas satisfaits de cette bonne fortune, des livres caviardés pour complaire aux différentialistes de tous poils aux profs devenus gendarmes, en passant par les migrants, la santé, ou la science acquise sur Internet, Reuzé brosse les travers du monde et il le fait de fort drôle manière.
Les planches, sobres, disent l'ineptie comme seul le nonsense sait le faire. L'ensemble est très agréable à lire.

Comme toujours, chacun appréciera plus telle ou telle planche, mais il y a vraiment de quoi rire (à défaut de hurler de rage).
A moins d'apprécier le monde de 2019 et de n'y voir rien à redire. Mais ce n'est pas ton cas, lecteur, hein ? Sinon, j'ai plein de blogs Santé/Bien-Etre à te conseiller.

Faut pas prendre les cons pour des gens, Reuzé, Rouhaud

samedi 7 septembre 2019

Macbeth roi d'Ecosse - Day - Sorel


« Une histoire, Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, Et qui ne signifie rien. »
C'est la vie, telle que Lord Macbeth la comprend à la fin de la pièce alors qu'il vient de voir le cadavre de Lady Macbeth, sa muse, sa flamme, sa perte.

Adapter Shakespeare (en français de surcroît) est une opération audacieuse. Tant de thèmes, une telle poésie en VO (si difficile – impossible ? – à rendre dans une autre langue ; on utilise judicieusement ici, pour les extraits, une traduction classique, celle de François-Victor Hugo, qui évite le risque d'une trop grande contemporanéité), et surtout tant d'adaptations déjà sur tant de supports différents. Qu'y ajouter ?

Voilà que Thomas Day et Guillaume Sorel se lancent à l'assaut de la montagne, et le challenge est réussi, au point qu'on termine ce tome 1 en regrettant amèrement qu'il ne contienne pas déjà l'intégralité de la chose.

L'histoire est, crois-je, connue. Lord Macbeth et son ami Banquo reviennent de la guerre. Ils ont vaincu un traître. Ils croisent trois sorcières sur la lande. Les sorcières annoncent à Macbeth qu'il deviendra thane (mormaer dans la BD, celte contre saxon) puis roi. Bouleversé par cette annonce, Macbeth s'engage sur un chemin, tout de bruit et de fureur, qui le conduira au meurtre, à la trahison, à la guerre, à la mort.

Macbeth est une tragédie médiévale qui développe jusqu'à l'hypertrophie les thèmes de l'ambition, de la peur, du remords, du mal – matérialisé par les sorcières et leurs actes –, un mal qui s'insinue dans l'esprit de Macbeth par le biais de la prophétie. C'est aussi l'histoire d'un homme tenté, hésitant, poussé toujours plus loin par le « courage de passer au meurtre » que lui instille sa femme, Lady Macbeth.
Lady Macbeth c'est la femme tentatrice, une Eve non pas curieuse ou pusillanime mais aussi dure et déterminée qu'une Thatcher médiévale. Qu'on en juge :

« LADY MACBETH. Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu’on t’a prédit.—Cependant je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais être grand, tu n’es pas sans ambition ; mais tu ne la voudrais pas accompagnée du crime : ce que tu veux de grand, tu le voudrais saintement ; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement, et cependant tu voudrais gagner déloyalement. Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui te crie : « Voilà ce qu’il te faut faire si tu prétends obtenir ; ce que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela ne soit pas fait. » Hâte-toi d’arriver, que je verse dans tes oreilles l’esprit qui m’anime, et dompte par l’énergie de ma langue tout ce qui pourrait arrêter ta route vers ce cercle d’or dont les destins et cette assistance surnaturelle semblent vouloir te couronner. »

Puis, alors que Macbeth, tiraillé par la gratitude et la loyauté, hésite encore :

« LADY MACBETH.  Était-elle dans l’ivresse cette espérance dont vous vous étiez fait honneur ? a-t-elle dormi depuis ? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître si pâle et si livide à l’aspect de ce qu’elle faisait de si bon cœur ? Dès ce moment je commence à juger par là de ton amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions et ton courage ce que tu es par tes désirs ? aspireras-tu à ce que tu regardes comme l’ornement de la vie, pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le pauvre chat du proverbe, le je n’ose pas se placer sans cesse auprès du je voudrais bien[16] ?

MACBETH.  Tais-toi, je t’en prie ; j’ose tout ce qui convient à un homme : celui qui ose davantage n’en est pas un.

LADY MACBETH.  A quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise ? Quand vous avez osé la former, c’est alors que vous étiez un homme ; et en osant devenir plus grand que vous n’étiez, vous n’en seriez que plus homme. Ni l’occasion ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître l’une et l’autre : elles se sont faites d’elles-mêmes ; et vous, par l’à-propos qu’elles vous offrent, vous voilà défait ! J’ai allaité, et je sais combien il est doux d’aimer le petit enfant qui me tette ; eh bien ! au moment où il me souriait, j’aurais arraché ma mamelle de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l’avais juré comme vous avez juré ceci. »

Dans la pièce, Lady Macbeth intervient peu mais à forte intensité. Elle est le catalyseur qui entretient et accélère le destin de son mari. En coulisses presque.

Day, dans la BD, la rend plus visible, plus impérieuse encore par sa simple présence physique. Il change le début du récit en faisant de Lady Macbeth un « trophée de guerre », veuve d'un seigneur injustement assassiné par Macbeth lui-même et qui, redevenue une femme seule dans un monde qui ne fait pas de place à son sexe s'il n'est apparié, accepte d'épouser Macbeth – le responsable même de son veuvage – à la condition qu'il la fasse reine. Un « trophée de guerre » qui s'avèrera plus forte que le guerrier qui croit l'avoir conquise. Ses mains sont rouges de sang dans l'album, un sang, dans la pièce, dont elle ne peut enlever les tâches.

Par-delà la mise en meilleure lumière d'un personnage dont tout était dans la pièce (Day explicitant ici ce qu'il fallait savoir lire : « Venez, venez, esprits — qui assistez les pensées meurtrières ! Désexez-moi ici, — et, du crâne au talon, remplissez-moi toute — de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang, — fermez en moi tout accès, tout passage au remords ; — qu’aucun retour compatissant de la nature — n’ébranle ma volonté farouche et ne s’interpose — entre elle et l’exécution ! Venez à mes mamelles de femme, — et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, — quel que soit le lieu où, invisibles substances, — vous aidiez à la violation de la nature. »), l'adaptation bénéficie efficacement du changement de médium.
Day livre un scénario en ascension qui montre la progression inexorable vers le trahison, le meurtre, la folie, la pure destruction qui résulte d'une succession de mouvements dont chacun résulte logiquement du précédent. Un scénario plus intense que la pièce car plus ramassé en nombre d'éléments et de mots.
A la fin de ce premier tome, les personnages et le lecteur sont arrivés au sommet du roller-coaster, la vertigineuse descente peut commencer.

A ce scénario, aussi glaçant que captivant, qui saisit le lecteur et le traîne de page en page au rythme de l’accélération de son rythme cardiaque, Sorel apporte une mise en image spectaculaire qui montre la furie et l'horreur sans oublier de faire affleurer de manière visible les innombrables scories de la civilisation celtique pré-romaine et pré-chrétienne qui imprègnent encore toute la culture britannique, ni de donner des corps sexués et désirants aux protagonistes du récit.

A lire pour s'imposer le supplice d'attendre la suite.

Macbeth, roi d'Ecosse, Day, Sorel

vendredi 6 septembre 2019

Semiosis - Sue Burke - Coup de bambou VF


"Semiosis" est le premier roman SF de Sue Burke. Il sort en français chez AMI et était chroniqué là en VO.

Sympa mais pas parfait, toujours en-deçà de son potentiel. Alors, à toi de voir, lecteur.

Semiosis, Sue Burke


lundi 2 septembre 2019

Les Indes fourbes - Ayrolles - Guarnido



En 1626, Franciscode Quevedo publiait El Buscon, L’histoire de la vie de l’aventurier nommé don Pablos de Ségovie, vagabond exemplaire et miroir des filous.
A la fin de ce roman picaresque, don Pablos fuyait l’Espagne et partait chercher fortune aux Indes, c'est à dire en Amérique – du Sud pour être précis. L'auteur annonça un second tome à venir, qui ne vint jamais.

Ayrolles, l'énorme scénariste du non moins énorme De Cape et de Crocs, et Guarnido, l'énorme dessinateur de l'énorme Blacksad, s'associent aujourd'hui pour écrire cette suite et l'offrir à des lecteurs qui sont, au mieux, les lointains descendants de ceux de la première partie. Et c'est magistral.
Picaresque, "Les Indes fourbes" l'est (même s'il ne respecte pas tous les canons du genre, le déterminisme notamment).
Enorme aussi : un grand format de 160 pages.
Exotique et spectaculaire enfin comme ces Indes galantes dont elles empruntent une partie du titre.

"Les Indes fourbes" est l'autobiographie de don Pablos.
Gueux issu d'une famille aussi misérable que malhonnête, don Pablos reçut de ses parents des techniques de vol, de mendicité, d’escroquerie, ainsi que trois principes cardinaux : « Ne pas crever ! » ; « Ne jamais travailler ! » ; « Faire de ses mésaventures passées de plaisantes anecdotes ! ».
C'est muni de ce bagage que le jeune aventurier embarque pour l'Amérique. Bien sûr, rien ne tournera comme prévu ; même sa traversée est violemment interrompue quand ses compagnons décident de le jeter à l'eau et qu'il ne doit sa survie qu'à un groupe de Neg Marrons qui, le jugeant inoffensif, lui proposent de rester auprès d'eux pour vivre une vie libre et simple loin du fracas du monde.

Décroissantiste avant l'heure, tu aurais peut-être saisi l’occasion, lecteur, mais don Pablos, lui, ne mange pas de ce pain. Ce qu'il veut c'est s'élever, s'enrichir, s'extraire de la glaise qui la vu naître pour pénétrer le monde clinquant, confortable, et sûr, de la noblesse du temps. Inutile de dire que ce n'est pas gagné !
Seul dans un nouveau monde où tout parait possible mais où les hiérarchies sociales ont été importées avec le reste du Barnum, la tâche de don Pablos est colossale et il faudrait au moins l'Eldorado, le pays d'or mythique des Incas, pour espérer y réussir.
Quand l'album commence, don Pablos, à l'article de la mort, raconte sa vie au seigneur alguazil après lui avoir offert un étrange présent. Mais l'alguazil est-il bien le destinataire du récit ?
C'est très futé mais il faudra lire pour le voir.

Dans "Les Indes fourbes", Ayrolles raconte une histoire mouvementée, dynamique, toujours surprenante, pleine jusqu'à la gueule de dangers et de rebondissements. Il crée un personnage truculent, débrouillard, sûr de sa bonne étoile en dépit des obstacles et des tribulations. Totalement dépourvu de morale, don Pablos ment, triche, vole, arnaque, et j'en passe, dans sa quête éperdue d’ascension dont la première étape est inévitablement « Ne pas crever ! ».
Un personnage pourtant qui mal agit avec tant de naturel et de bonhomie qu'il est difficile de lui en vouloir vraiment.

Par-delà l'aventure, Ayrolles raconte aussi l'ignominie du temps.
Comment les nobles regardent et traitent les gueux, comment les conquistadores (toutes classes sociales confondues) regardent et traitent les autochtones et les Noirs, comment les religieux – confits dans leur certitude – gyrovaguent et oppriment, faisant sans vergogne table rase de la culture et de la religion indigènes.
Il montre aussi comment les énormes stocks d'or et d'argent ramenées des Indes étaient indispensables à l'Espagne dont elles financèrent la grande prospérité du Siècle d'Or (en plus de nourrir l'inflation européenne). Face à une telle manne, aucune considération morale ne tenait, à fortiori si l'Eglise validait.

Graphiquement, c'est superbe.
Guarnido excelle, quel que soit le cadre. Bateaux à voile, chevaux et costumes, villes, architecture coloniale, mines d'argent (impressionnantes), grands paysages sauvages, palais et bouges, cités incas (dont une double page époustouflante), tout est beau. Dans ce décor, ses personnages, par leurs expressions et leurs mouvements jouent sur un grand registre de sentiments où prédominent l'ironie et la satire.
Et à la fin, il s'offre le luxe de faire son Vélasquez.

Un grand album qui prit – dit-on – dix ans à réaliser. Un des grands de l'année, à lire absolument.

Les Indes fourbes, Ayrolles, Guarnido

Ci-dessous, la BA, ça peut donner envie.

dimanche 1 septembre 2019

House of Whispers - Moins qu'hier plus que demain - Brève revue de BD


Pour commencer, quelques mots sur l'album "Moins qu'hier, plus que demain" de Fabcaro (paru il y a un an).
Au titre tu comprends, lecteur, qu'il va s'agir d'amour et de couples. Mais contrairement à l'habitude, c'est de décrépitude du sentiment et de déliquescence du couple dont il va être question.

61 planches, presque autant de couples saisis comme en courtes vidéos, de très tôt le matin à tard le soir. Un seul couple fil rouge ouvre et ferme le bal : Géraldine et Fabien, ou plus précisément Fabien seul dans son lit – et dans le déni – appelant sans relâche une Géraldine qui ne répondra jamais et feignant de croire que son silence est normal. On pense beaucoup au Jean-Claude Tergal de Tronchet s'organisant pour penser à ne plus penser à son ex.

Les autres couples disent l'indifférence, les non-dits, les tromperies, les incompréhensions, et surtout l'ennui, celui qui s'installe entre deux personnes qui n'ont plus rien à partager si ce n'est des frais et des corvées. Sans oublier ces « Agacements » dont parlait JC Kaufmann qui conduisent au compromis ou à la rupture.

Comme dans toute BD humoristique, chacun aimera et s'amusera plus ou moins de telle ou telle planche – telle ou telle tranche de vie donc. Globalement, tout le monde peut se retrouver dans l'une ou l'autre, ou, disons, y retrouver ses proches. Ca permet de passer un bon petit moment.
Et je suggère de le laisser aux toilettes (le format narratif s'y prête) pour que chacun – invités compris – puisse profiter d'une ou deux situations à chaque passage.

Moins qu'hier, plus que demain, Fabcaro


Gros morceau maintenant avec le TPB "The Power Divided", première partie de la série House of Whispers.

Scénarisé par Nalo Hopkinson, House of Whispers est l'un des quatre spin-offs Sandman Universe.
Dans le contexte, connu des lecteurs de Sandman, de l'absence de Dream, Hopkinson introduit les divinités vaudou dans une aventure folle.

Quand quatre filles de la Nouvelle-Orléans lisent par jeu un livre mystique qui leur est tombé entre les mains par accident – un de ces livres non écrits mais rêvés que stocke la bibliothèque de Dream – , elles provoquent sans le vouloir une crise mondiale de dépressions et de suicides, liés à un pseudo syndrome de Cotard induit et transmissible. Par leur faute, Shakpanaorisha des maladies – est libéré, plus fou et puissant que jamais, alors que monde vaudou et monde du rêve sont entrés en collision.

Il faudra toute l'énergie de la déesse Erzulie Freda, la « tante » de Shakpana, pour le contrer. Une énergie dont elle manque cruellement car les manigances de son « neveu » l'ont projetée – elle et le Dahomey Ship sur lequel elle vit avec sa cour – dans le monde de Dream. Hors de la dimension terrestre, elle est coupée de ses adorateurs, privée donc de l'énergie de leur amour, très affaiblie par une inanition qui, à terme, la tuerait ; les dieux ne vivent que de l'adoration des fidèles.

Avec House of Whispers, Hopkinson emmène ses lecteurs dans une plongée profonde en mythe vaudou.

A coté de tous les occupants habituels du château de Dream (Abel et Caïn en tête), bien embêtés de l'intrusion involontaire du panthéon vaudou, il y rencontre Erzulie Freda, mais aussi son autre aspect, plus guerrier, Erzulie Dantor, ainsi que le cruel homme alligator à l'histoire tragique Uncle Monday, et bien sûr les très puissants loas que sont Damballa, Agwe, et Ogun, tous époux d'Erzulie.

Il y voit comment les loas « chevauchent » – c'est à dire possèdent avec leur accord – des cavales – des adorateurs qui se sont mis en état de transe – pour agir dans le monde physique.
Il y comprend que sans adorateur les loas ne sont rien. Incapable d'agir et même de survivre.

Il y découvre des divinités truculentes, pleines de passions humaines hypertrophiées, des plus nobles aux plus mesquines. Il les croise le long d'une aventure pleine de rebondissements, joliment illustrée par Dominike 'DOMO' Stanton.

Entre les deux univers la greffe prend. C'est bien sûr le vaudou qui est à la manœuvre, les habitants du monde des rêves font juste un peu plus que de la figuration, mais c'est dans ce monde que sont coincés Erzulie et Monday, entre autres, et c'est de ce monde qu'il doivent trouver comment agir pour régler leurs affaires afin de pouvoir le quitter définitivement.

Une lecture plaisante à terminer dans le tome 2 à venir. Si on ne connaît pas le vaudou c'est une belle introduction, et si on connaît c'est une bonne aventure qui met cette mythologie en vedette.

House of Whispers, t1 The Power Divided, Gaiman, Hopkinson, Stanton