mercredi 11 décembre 2019

Ormeshadow - Priya Sharma


"Ormeshadow" est une belle novella de Priya Sharma qui reprend et développe les thématiques fortes de son recueil All the Fabulous Beasts.

Passé pré-industriel de l'Angleterre. Gideon Belman est un paisible petit garçon de sept ans. En compagnie de ses parents, John et Clare, il s'installe dans la ferme familiale des Belman. Une ferme qu'il ne connaît pas, une ferme que son père avait quittée pour étudier à l'université puis s'installer dans la ville de Bath que la petite famille quitte aujourd'hui comme en fuite.
A Ormesleep Farm, dans la vallée d'Ormeshadow, John retrouve son frère Thomas, qui était resté sur l'élevage de moutons familial, sa belle-sœur Maud, et ses neveux et nièces Samuel, Peter, et Charity. Commence alors, pour Gideon le déraciné et ses parents, une vie nouvelle, loin de la ville et de son confort, dans une ruralité rude, fruste, et souvent cruelle.
Pour résister à l'exil, Gideon peut compter sur l'amour constant de son père ainsi que sur sa foi en la légende du dragon – Orme – qui dormirait sous la colline et cacherait en son sein un trésor de roi. Sera-ce suffisant ?

"Ormeshadow" est un beau roman d'apprentissage mâtiné de fantasy. Dans le huis-clos oppressant de la ferme familiale, Gideon apprendra à la dure ce qu'est la famille traditionnelle rurale.
Y prospèrent les névroses familiales que pointaient Mustapha Menier dans Brave New World ainsi que les mécanismes de domination qu'Engels avaient identifiés dans  la famille patriarcale monogame centrée autour de la propriété des terres. Aucun de ces traits ne sera épargné à Gideon ; s'y ajouteront l'anti-intellectualisme de la population locale, la pression constante d'une communauté fermée, la violence pas toujours contenue d'une ruralité pas encore entrée dans le processus de civilisation décrit par Norbert Elias.

Gideon, à qui on a généreusement attribué une chambre qui n'est qu'un cagibi, se trouve au milieu de relations méphitiques. Thomas est une brute, tout de violence contenue, qui méprise ouvertement  Maud et témoigne plus d'affection à sa chienne qu'à quiconque dans la maisonnée. Samuel et Peter sont odieux et méprisants. John et Clare ne s'aiment plus guère. De vieux contentieux opposent Thomas et John. L'argent et le travail sont plus sources de tension que d'apaisement.
Les années passent. Les événements, certains tragiques, adviennent. Gideon grandit comme une plante malingre dépourvue de nourriture spirituelle, vers un âge adulte dont nul ne sait encore ce que son entourage le laissera être.

Très joliment écrit, finement descriptif, "Ormeshadow" est un texte aussi dur que poignant. Mêlant Shepard à Dickens, Pryia Sharma livre ici une nouvelle itération de la tragédie familiale, exacerbée par l'impossibilité de fuir vers un ailleurs dont le souvenir même finit par s'estomper.
C'est un texte subtil, tout de tension contenue et de rage libérée, qui a la délicatesse de ne pas proposer d'explication définitive sur la véracité du mythe. A lire (et à traduire).

Ormeshadow, Priya Sharma

La Liste de Noël 2019 de Gromovar


Fin d'année. Noël. Bilan. Liste. Je fais bref pour ne pas vous donner l'impression d'être un blogueur qui en a quelque chose à foutre.

L'année 2019 en est à 345 jours. Ce qui suit est donc sous réserve de bouleversements durant les vingt prochains jours – on ne sait jamais, le meilleur livre de l'année est peut-être à venir.

Je ne sais pas combien j'ai lu de livres – je m'en fous.
Je ne sais pas combien ça fait de pages – je m'en fous.
Je ne sais pas combien j'y consacre de temps – je m'en fous.
Je ne sais pas combien de vues sur mon blog – je m'en fous (mais venez quand même, pitié).
Je ne sais pas quel pourcentage de femmes, d'hommes, de blancs, de non-blancs, de neurotypiques ou pas, de cis, de trans, ou autre – je m'en fous aussi.
Je ne voudrais pas qu'on croit que je suis un blogueur qui en a quelque chose à foutre.

Quoi acheter pour Noël ? Quoi lire ? Quoi offrir ?
La question qui tue tant un livre doit être adapté à un lecteur, comme un gant à une main, et à un moment comme un râga à un état d'esprit.
Néanmoins, deux ou trois titres (voire seize, chacun bluffant à sa manière propre) s'imposent. C'est subjectif et conjoncturel, ben oui. Une vraie liste de connard élitiste, ben oui – d'ailleurs, merci d'éviter élitiste dorénavant, préférez épistocrate.

La voilà donc cette liste, avec mes chauds remerciements à Jean Baret qui m'a tout appris sur l'importance capitale de ne pas donner le sentiment d'en avoir quelque chose à foutre.
A Thomas Day pour son majestueux Macbeth.
A Shaun Hamill pour sa lovecrafterie à visage humain.
A Lloyd Chery pour son dévouement à la cause de la SFFF.
Et à la merveilleuse Ada Palmer, juste car : Ada Palmer.



lundi 9 décembre 2019

Claude Ecken dans l'Utopiales 2019


Comme chaque année, ActuSF a publié un recueil de nouvelles spécialement pour les Utopiales, regroupant des textes d'auteurs qui y étaient présents.
On en parlera ici au fil de l'eau, autant pour le plaisir de découvrir certaines des œuvres incluses que pour le bonheur de se souvenir des quelques jours passés en un lieu parfois aussi surpeuplé que la ligne 13 dans ses grands moments (c'est à dire tout le temps).

On commence par une mise en bouche du pétillant Ugo Bellagamba, qui offre, sur un ton amusant, quelques pincées d'érudition sur le thème du festival « Coder/Décoder ».

Edward Tangless est mathématicien bio-informaticien.
Employé par la société Vegental, il travaille sur la mise au point de plantes capables de résister à des conditions adverses, celles par exemple qu'amènera le changement climatique. Mais là, Tangless est prévenu dans une procédure pour destruction volontaire après avoir « reconfiguré », manu militari et contre tous les protocoles, l'expérience en cours. Pour cela, Vegental demande des dommages et intérêts qui se chiffrent en millions, alors que Tangless continue d'affirmer que sa démarche est la bonne.
Dans le cadre de la procédure judiciaire Tangless rencontre Fleur Devène, la psychologue expert qui doit établir son profil psychologique.

Entre science, droit (un peu, et bizarre – les jurés !), et philosophie, Edward et Fleur se découvrent et s’apprivoisent alors que tout les sépare et que seul le hasard les a réunis.
Edward, l'autiste matheux anempathique – Spock-like – qui décode l'univers, et Fleur, la psy « quasi-presciente » surempathique qui décode les gens, deux mutants dotés chacun d'un don qui les place à côté – et hélas à l'écart – du commun, entrent lentement dans une forme de résonance qui crée autour d'eux un espace d'intercompréhension devenant peu à peu un lieu d'apaisement et de découverte mutuelle.
Pour ce qui est de l'issue du procès, il faudra lire la nouvelle.

Avec La promesse du monstre, Claude Ecken fait du Claude Ecken ; c'est à dire qu'il livre un texte dense, construit, documenté, écrit. En un mot : de qualité. On lira avec plaisir cette rencontre du Yin et du Yang doublée d'une lutte du pot de terre contre le pot de fer.

La promesse du monstre, Claude Ecken

Cya soon, buddies.

Nicolas Martin dans l'Utopiales 2019


Comme chaque année, ActuSF a publié un recueil de nouvelles spécialement pour les Utopiales, regroupant des textes d'auteurs qui y étaient présents.
On en parlera ici au fil de l'eau, autant pour le plaisir de découvrir certaines des œuvres incluses que pour le bonheur de se souvenir des quelques jours passés en un lieu parfois aussi surpeuplé que la ligne 13 dans ses grands moments (c'est à dire tout le temps).

On commence par une mise en bouche du pétillant Ugo Bellagamba, qui offre, sur un ton amusant, quelques pincées d'érudition sur le thème du festival « Coder/Décoder ».

Nicolas 'Méthode scientifique' Martin propose avec Le cruciverbiste une petite pépite lovecraftienne.
Pas de Nouvelle-Angleterre ici, pas de vieil érudit myskatonien, non. Le personnage principal est un verbicruciste – en dépit du titre fallacieux – licencié de son journal et recueilli par un frère guère plus nanti que lui. Le littéraire désœuvré commence à entendre des sons, des mots, une mélopée qui devient absolument obsédante. Interpréter – décoder donc – le message transdimensionnel, le mettre en actes, jusqu'à l'horreur, voilà ce qui s'impose au has-been en déshérence.
Avec une montée en tension maîtrisée dans une ambiance étouffante qui rappellent autant le Whisperer in Darkness de Lovecraft que les éprouvants Bug de Friedkin ou Seul contre tous de Noé, un climax habile sans ponctuation, et une conclusion ligottiesque, Martin réussit son pari et livre une nouvelle interprétation d'HPL qui ajoute une petite pierre originale à un édifice connu. Bravo !

Le cruciverbiste, Nicolas Martin

Cya soon, buddies.

dimanche 8 décembre 2019

The Old Drift - Namwali Serpell


Les courageux liront cette chronique jusqu'au bout et ils découvriront une merveille injustement méconnue.

"The Old Drift" est un roman de Namwali Serpell, une écrivaine zambienne qui a étudié à Harvard et Yale et enseigne à Berkeley. Un roman-fleuve lové autour d'un monstre-fleuve : le Zambèze – qui, serpentant entre plusieurs pays, coule de la Zambie à l'Océan Indien et sert d'écrin tant aux superbes Chutes Victoria qu'au plus contestable Barrage Kariba.

"The Old Drift" est un de ces romans générationnels qui raconte, à travers quelques destins familiaux entrecroisés, l'histoire d'un pays ou, plus encore, d'un monde au sens sociologique. Un Cent ans de solitude zambien loué par Salman Rushdie himself.

Sache, lecteur, que tu commenceras par entendre parler de ce Livingstone dont tu connais au moins, faute de mieux, le nom. Un des explorateurs mythiques du XIXe siècle, Livingstone passa sa vie à chercher les sources du Nil et fut le découvreur et cartographe de la vallée du Zambèze – y compris les Chutes Victoria auxquelles il donna le nom de sa souveraine. Amoureux de l'Afrique, anti-esclavagiste mais simultanément vrai colonisateur, Livingstone vécut et mourut sur les terres qu'il arpenta une vie durant – terres qui devinrent plus tard la Zambie et dans lesquelles sa légende est toujours très vivace.

Tu croiseras, lecteur, ces premiers colons, aventuriers, explorateurs, spoliateurs ; choisis le terme que tu préfères, tous les types sont représentés dans la proto-Zambie des Chutes Victoria, et nombre des Blancs venus en ces lieux sont un peu tout à la fois. Tu les verras se débattre près de ce Old Drift qui est le courant fluvial lent du lieu et qui donne aussi son nom à un cimetière dans lequel ils sont enterrés. Tu les verras traiter les autochtones noirs toujours comme inférieurs, peu importe qu'ils le fassent avec cruauté ou avec une affection paternaliste infantilisante. Tu les verras bien sûr sélectionner des caciques et en faire leurs affidés, instruments dociles et motivés de la domination étrangère. Car quel que soit le sentiment qu'il ait à la conscience, l'impensé est que le Blanc vit et gouverne en Afrique car il est supérieur au Noir ; ça ne fait de doute pour personne dans cette première génération – et ça n'en fera que peu dans la génération suivante.

Tu verras vite, en ces lieux, advenir un incident qui liera trois lignées pour le siècle à venir. Au Old Drift, un Anglais, un Italien, un (futur) Zambien ne se croisent qu'un court instant, un instant qui n'a de grandes et néfastes conséquences que pour le Zambien (évidemment) alors que les deux autres poursuivent leur route. Mais leurs descendances, elles, se croiseront, parfois sans même le savoir, jusqu'après 2023.

"The Old Drift" est donc un roman qui te racontera l'histoire de trois familles étendues. L'histoire des grands-mères : Sibilla, Agnes, Matha, celle des mères : Sylvia, Isabella, Thandiwe, celle des enfants : Joseph, Jacob, Naila. Le tout raconté dans un style réaliste si on admet l'hypertrichose impressionnante de Sibilla ou les larmes littéralement sans fin de Matha.

C'est aussi, et consubstantiellement, un roman qui te racontera l'histoire de cette terre et de son peuple. Découverte (qu'il faut entendre : par les Blancs ; les Noirs qui y vivaient étaient – semble-t-il – déjà au fait de son existence) par Livingstone, « organisée » par Cecil Rhodes, aventurier, capitaliste, homme politique, qui donna son nom à deux pays (la Rhodésie du Nord qui devint, après l'épisode Fédération, la Zambie, et la Rhodésie du Sud qui devient Rhodésie puis Zimbabwe), la terre du fleuve Zambèze fut aussi en partie noyée sous les eaux du fleuve quand le Barrage Kariba (conçu par un Français et construit part des Italiens) créa le lac du même nom en noyant les arpents ancestraux des autochtones et en forçant 57000 Tonga à une réinstallation contestable.

Tu y verras, lecteur, comment la population, au fil des générations, est de plus en plus mixée, et comment simultanément les préjugés raciaux (entre Blancs, Noirs, Métis, voire Indiens) demeurent, même s'ils s’amoindrissent. Tu verras comment l'importation d'un système étatique étranger et d'un système économique sans contrôle entraîne mauvaise  – c'est un euphémisme – gouvernance et corruption généralisée. Comment Blancs anticolonialistes et Noirs idem rêvent d’égalitarisme dans une société  d'inspiration marxiste, une société qui n'advient jamais tant en raison de la répression étatique que de l'étrangeté fondamentale de la chose dans une société encore largement traditionnelle et lignagère. Comment, dans ce contexte, d'abyssales inégalités se développent qui séparent la bourgeoisie comprador (pour reprendre un terme marxiste) du reste de la population qui survit comme il peut, et le plus souvent mal entre maisons sous-alimentées en électricité et bidonvilles.

Tu verras aussi le pouvoir paradoxal des femmes africaines. Dominées souvent ou en tout cas peu écoutées alors même qu'elles font plus souvent bouillir la marmite que leurs congénères masculins, dominant parfois, et consciemment, par le sexe sans jamais quitter le statut très précaire de favorites, elle sont fortes et inamovibles quand elles deviennent des matriarches, à la tête d'une famille étendue dont elles règlent les contradictions et adressent les difficultés. Tu verras la solidarité familiale obligatoire qui donne aussi le droit de contraindre – communauté durkheimienne-style. Tu verras les arrangements, les trafics, les magasins de perruques, les écoles de garçon ou les cours de secrétariat, les hôtels à escort, les marchés de légumes, les riches, les pauvres, les inventeurs brillants obligés de se fournir en pièces détachées dans les décharges électroniques ou de passer sous la coupe d'un caïd local pour pouvoir survivre. Tu verras les diplômés africains des universités occidentales chercher une solution à l'épidémie de SIDA en traitant les malades comme des cobayes et en décidant que si le virus mute trop c'est l'homme alors qu'il faut changer pour le protéger – cf. Liu Cixin.

Tu verras enfin le récit dépasser 2019 de quelques années pour aller vers une utopie de renaissance ou de table rase. Advient en catastrophe la fin probable d'un fléau, et un métissage général accéléré, et la fin du – très fragile aujourd’hui, barrage Kariba dans une forme de déluge qui rend les terres immergées à l'air libre et remet en quelque sorte les compteurs à zéro et le territoire zambien à sa situation d'avant l'invasion blanche – même si la population, elle, est changée pour toujours.

Si tu as lu jusqu'ici, tu es un brave. Je vais donc maintenant te dire le meilleur. Alors que le commun se pique aujourd'hui d'afrofuturisme nigérian, "The Old Drift" te fera découvrir l'histoire aussi incroyable que véridique des Afronautes zambiens. A travers le personnage larger than life du professeur et militant Edward Makuka Nkoloso tu pénétreras dans un rêve de conquête spatiale entre cri d'existence politique, canular assumé, et bouffonnerie involontaire. Tu verras comment s’entraînèrent notamment Matha (oui, l'une des grands-mères) sur un terrain vague à l'aide de bidons d'huile vides. Tu verras comment « too much lovemaking » tua le rêve.

Tout ceci, et d'autres choses encore, tu les verras dans le long roman de  Namwali Serpell. Un – premier – roman fort joliment écrit, plein de sensations, d'odeurs, de saveurs, de paysages naturels ou urbains (ces derniers plus sauvages encore). Un roman plein de personnages développés dont les vies sont autant le fruit de la volonté que ceux du déterminisme. Un roman parfois à la limite du surréalisme dans sa partie italienne. Un roman qui dit l'égalité des humains sous les différences de couleurs ou de traits (l'idylle anglaise d'Agnes l'illustre, comme la phrase « The conquest of Africa, which meant stealing it from those with a darker complexion and flatter noses » qui dit bien la superficialité des différences et la nature intrinsèque du vol colonial).
Un roman dont un essaim de moustiques forme le chœur, rythmant les phases du récit, disant la permanence de la terre, le parasitisme de l'invasion, l'hybridation comme réconciliation possible ; un roman qui dit donc les injustices et les stigmates du colonialisme sans omettre d'offrir une fenêtre vers un avenir peut-être plus heureux.

Alors, dois-tu lire ce livre, toi ami lecteur ? Ma réponse ne sera faite que d'éléments de décision – tu ne voudrais pas que je reproduise le paternalisme oppressif qui mit la Zambie cul par dessus tête...

Réalisme magique oui, mais surtout réalisme. SF, d'après certains critiques presse, mais seulement 50 pages sur 600 et encore sans excès. Un roman long et dense, parfois difficile à saisir car Serpell n'hésite pas à laisser le lecteur dans l’ignorance de l'identité exacte d'un protagoniste jusqu'au fil suivant où celle-ci devient claire, éclairant alors ce qui précédait. Un roman que, honnêtement, j'ai plusieurs fois été tenté d'abandonner tant son goût du détail le rendait long.
Mais un roman que je n'ai jamais pu me résoudre à arrêter de lire tant je savais que j'y perdrais le plaisir de m'engloutir dans un monde aussi riche et dense que terriblement impliquant et d'apprendre beaucoup sur un pays qui n'est pas souvent sous le feu des projecteurs.
Un roman difficile donc, mais surtout un très bon roman, un roman aussi puissant que le flot du Zambèze, un roman à lire, il vaut l'effort.

The Old Drift, Namwali Serpell

samedi 7 décembre 2019

Utopiales 2019 Léourier et Barbéri (sont dans un recueil)


Comme chaque année, ActuSF a publié un recueil de nouvelles spécialement pour les Utopiales, regroupant des textes d'auteurs qui y étaient présents.
On en parlera ici au fil de l'eau, autant pour le plaisir de découvrir certaines des œuvres incluses que pour le bonheur de se souvenir des quelques jours passés en un lieu parfois aussi surpeuplé que la ligne 13 dans ses grands moments (c'est à dire tout le temps).

On commence par une mise en bouche du pétillant Ugo Bellagamba, qui offre, sur un ton amusant, quelques pincées d'érudition sur le thème du festival « Coder/Décoder ».

Puis vient Une faute de goût de Christian Léourier. Vrai beau texte SF, écrit avec la délicatesse qui caractérise toujours l'auteur, Une faute de goût raconte les difficultés d'un premier contact diplomatique entre humains et aliens, dans un truculent récit gastronomique qui met saveurs et odeurs en vedette. Il montre comment se construisent connaissance et respect mutuels, en dépit des différences qui séparent deux espèces différentes, tant dans les mécanismes perceptuels que dans les types d'individuation. Il montre enfin comment, si tout n'est que représentations, les malentendus surviennent, avec leurs conséquences parfois lourdes.
Un bien beau texte.

Neurostar, de Jacques Barbéri, prend place dans l'univers de son roman Narcose ; nul besoin d'avoir lu le roman pour comprendre où on se trouve (mais, si on ne l'avait pas déjà fait, ça donne vraiment envie de corriger cet oubli et de se plonger dans l'univers SF psychédélique foisonnant de Barbéri, entre cyberpunk, biopunk, et tant d'autres choses).
Jack Slyder est un psy. Son travail, dans la Sphérocratie souterraine où vivent les nantis, est de prélever les souvenirs « intéressants » des stars pour les vendre à un public aussi amateur de voyeurisme que de sensations de seconde main. Demandé par une très célèbre mannequin qui veut qu'il exerce son art sur elle, Jack doit, en contrepartie, lui fournir la mémoire d'un animal – celle d'un « tigre » au combat. Il fait appel, pour se procurer cette bulle mémorielle illégale, à une vieille connaissance, et ne découvre que trop tard qu'il n'aura pas le beau rôle dans cette affaire.
Neurostar est un vrai plaisir de lecture pour amateur de cyberpunk, de biopunk, de Dick, de Varley, de Jeter, en un mot d'univers barré et sans limite. La nouvelle est une vraie réussite en ceci qu'elle livre de vraies personnages acteurs d'une histoire complète et palpitante, tout en suggérant un univers complexe qu'elle parvient à rendre aussi compréhensible qu'attirant en dépit du faible nombre de pages dont elle dispose pour ce faire.
A lire goulûment.

Une faute de goût, Christian Léourier
Neurostar, Jacques Barbéri

Cya soon, buddies.

The Angel Era - Liu Cixin


"The Angel Era" est une nouvelle SF de Liu Cixin, téléchargeable en version anglaise sur Internet (récupérable ici). J'ai lu presque par hasard les douze pages A4 serrées qui la constituent. Elles ont résonné étrangement en moi.

En effet, je sortais juste de l'imposant The Old Drift – de Namwalli Serpel – qui se passe en Zambie, et voilà que la nouvelle de Liu annonçait dans sa première phrase que l'attaque contre la Saambia était imminente ; impression de tomber sur un harmonique. Puis je lus le reste. Et l'impression augmenta.

Futur proche. Le Conseil de biosécurité de l'ONU – l'organe international qui autorise ou interdit les expériences et manipulations du génome – doit examiner une proposition de la Saambia (le pays le plus pauvre d'Afrique, une dictature victime de surcroît d'une terrible sécheresse source de famine). Elle est portée par le docteur Ita, célèbre pour avoir inventé le langage de programmation qui rapprocha le codage génétique du codage informatique, le rendant presque aussi simple à réaliser pour peu qu'on dispose du temps de « programmeur » nécessaire. Cette percée valut au docteur Ita, natif du pays et lui-même victime de la famine dans sa famille, son Prix Nobel. Voilà pourquoi on l'écoute, voilà pourquoi il est crédible.

Mais aujourd'hui, Ita ne vient ni demander ni quémander. Il a amené avec lui, devant le CSONU réuni, un enfant saambien de douze ans, Cardo, visiblement bien nourri et en pleine forme physique. Commence alors la démonstration d'Ita : Cardo se nourrit avec grand appétit, devant l'assemblée d'abord médusée puis hostile et enfin furieuse, d'herbe, de feuilles, et d'aiguilles de pin ramassées sur la pelouse à l'entrée du bâtiment. Pour assurer, dit-il, le premier des droits de l'homme qui est celui de survivre, Ita a modifié le génome de l'embryon qui deviendra Cardo pour en faire un humain d'un nouveau genre, capable de tirer sa subsistance d'un grand nombre de nourritures.

Indignation, scandale, fuite d'Ita vers la Sammbia, refus du pays de remettre matériel et cobayes, tout culmine vers une opération militaire internationale, au nom d'un principe de dignité humaine qui implique l'inaltérabilité du génome humain. Mais le génie est sorti de la lampe, il sera difficile de l'y faire retourner.

Rapports Nord/Sud déséquilibrés, morgue des puissances militaires occidentales, posture moralisatrice des mêmes, primauté de la survie, amoralisme de la nécessité, modification de l'homme considérée comme plus efficace que celle de l’environnement, passation de pouvoir géopolitique, le court texte de Liu est aussi brutal que direct.

Il offre une vision relativiste du monde, s'extrayant pour le pire ou le meilleur de la volonté universaliste de l'Occident et proposant une redéfinition contextuelle du droit naturel. On appréciera ou pas selon ses options propres. Le texte de Liu est en tout cas un objet brut – à tous les sens du terme – de SF politique, qui vaut d'être lu comme porte d'entrée dans l'esprit sans fard de l'auteur.

Et, étonnamment, The Old Drift, développe – d'une façon infiniment plus littéraire – certains des thèmes abordés ici. Si ça c'est pas du teaser pour une chronique à venir, je ne sais pas ce que c'est.

The Angel Era, Liu Cixin

dimanche 1 décembre 2019

Jardins de poussière - Ken Liu


"Jardins de poussière" est un recueil inédit de Ken Liu, publié en VF au Bélial grâce aux efforts conjugués de Pierre-Paul Durastanti et des Quarante-Deux.

On y retrouve le talent et les thèmes caractéristiques de l'auteur, qu'on avait déjà pu apprécier en français avec La ménagerie de papier ou L'homme qui mit fin à l'histoire, entre autres.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 97, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« Les yeux fermés, j'imagine les photons rebondissant entre les particules de poussière. J'imagine leurs chemins sinueux le long du dédale de surfaces vives, les pièges, les impasses, les culs-de-sac, les chausse-trappes. J'imagine Cigale qui accomplit sa rotation sous les étoiles, modifiant l'angle des rayons du soleil sur les panneaux. J'imagine les couleurs, changeantes, chatoyantes. Une nouvelle façon de voir… »
Né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d'émigrer aux États-Unis à l'âge de onze ans, Ken Liu est titulaire d'un doctorat en droit (Harvard). On doit à ses activités de traducteur l'éclosion de la science-fiction chinoise aux yeux du monde. En tant qu'auteur, il dynamite la littérature de genres américaines — science-fiction comme fantasy – depuis une quinzaine d'années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy pour la seule « La Ménagerie de papier », ce qui demeure unique à ce jour. Le recueil éponyme, paru aux éditions du Bélial', est par ailleurs lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire, tandis que le court roman L'Homme qui mit fin à l'histoire a achevé de le révéler au grand public. Jardins de poussière est son deuxième recueil à voir le jour en français. Sans équivalent en langue anglaise, réunissant vingt-cinq récits pour l'essentiel inédits, il célèbre un talent majeur et singulier à son sommet — un phénomène.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mardi 19 novembre 2019

Starship Troopers - Robert A. Heinlein


"Starship Troopers" est un classique de la SF de Robert A. Heinlein. Il a été adapté au cinéma par Paul Verhoeven, ce qui ne dispense personne de le lire tant il est resté actuel.

Dans ce cas, il faudra lire le Bifrost n° 97.

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Pour impressionner une fille et contrarier son père, le jeune Juan Rico s’engage dans l’Infanterie mobile, le corps d’armée réputé le plus dangereux. Après tout, il n’en a que pour deux ans, et la guerre est loin, aux confins de la galaxie. Mais tandis qu’il effectue ses classes et découvre la discipline sévère d’un bataillon d’élite, le conflit prend une nouvelle dimension, et le voilà embarqué dans une série de batailles mortelles qui le transformeront à jamais.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 18 novembre 2019

Un truc de fou - Hank Green VF


Il y a quelques temps sortait aux USA An absolutely remarkable thing, un premier roman tout charmant  dont la chronique est au bout de ce clic.

Il paraît chez Denoël en VF sous le titre "Un truc de fou", et on peut y jeter un vrai coup d’œil car, non content d'être charmant, il est aussi plutôt futé.

Un truc de fou, Hank Green