mercredi 30 janvier 2019

Le filtre à air - JM Agrati dans Angle Mort 13

Dessin Philippe Caza (sous réserve qu'il accepte que je l'utilise)

Dans l'ambitieuse revue Angle Mort dont le numéro 13 est maintenant disponible online, on trouvera un édito/appel qui interroge le futur de notre société technologique confrontée au mur de la limite environnementale, avant d'appeler tous ceux qui veulent participer de quelque manière que ce soit à cette réflexion.
L'édito est complété par un excellent article du physicien José Halloy, "La durabilité des machines vivantes" qui invite à quitter un monde du silicium, insoutenable, pour aller vers les systèmes bio-hybrides.

On lira encore l'aussi bonne qu'angoissante nouvelle dystopique de Jean-Marc Agrati sobrement intitulée "Le filtre à air". Ou comment un samedi ordinaire de courses au centre commercial tourne au cauchemar pour un couple et son bébé lorsque contraintes environnementales, réglementaires, et sécuritaires se mettent de la partie, jusqu'à l'horreur.
Une interview de l'auteur suit, on notera en riant que les questions y sont parfois plus longues que les réponses.

Vous devriez vraiment acheter Angle Mort 13, sinon il faudra attendre jusqu'au 28 avril pour lire "Le filtre à air". Et, honnêtement, ça serait un peu con.

mardi 29 janvier 2019

Bifrost 93 - Life is hard then you die


Dans le Bifrost 93, on pourra lire La longue patience de la forêt, une nouvelle aussi optimiste qu'humaniste de Christian Léourier.

On pourra lire aussi ZeroS de Peter Watts, une nouvelle imprégnée de Bowie, située dans le monde d'Echopraxie, et qui est une très bonne porte d'entrée dans l'univers de l'auteur canadien.
Violence, guerres, post-humanisme, effondrement environnemental, conscience et libre arbitre, tout y est, condensé en une quarantaine de pages.
« The evil that men do lives after them... », l'écosystème en sait quelque chose.

On lira aussi une interview fleuve passionnante de Peter Watts par Erwann Perchoc himself et un essai de Watts intitulé En route vers la dystopie avec l'optimisme de la colère.
« You doubt your strength or courage
Don't come to join with me
For Deth surely wants you
With sharp and pointy teeth »

Insécurisant mais froidement réaliste. Bifrost 93, c'est la revue avec estomac.

Enfin, toutes les rubriques habituelles sont bien sûr présentes, de l'édito du boss Olivier Girard au dossier thématique, en passant par les critiques de nouveautés, sans oublier le coin des revues ou la scientifiction avec Roland Lehoucq.

lundi 28 janvier 2019

La cité de l'orque - Sam J. Miller


Vous-ai je dit que sortait "La cité de l'orque" chez AMI, que je l'avais lu, et que c'est excellent ?
Non ?
Alors voilà, c'est fait.
A vous de jouer.

La cité de l'orque, Sam J. Miller

dimanche 27 janvier 2019

La mort vivante - Vatine - Varanda


"La mort vivante" est d’abord un roman de Stefan Wul publié en 1958. C’est maintenant aussi un one-shot de BD de très grande qualité.

Des siècles après les guerres et les catastrophes (sûrement nucléaires) qui ont rendu la Terre très dangereuse à habiter, le gros de l’humanité vit sur les planètes proches, notamment sur une Mars terraformée, totalitaire et anti-scientiste.
Sur la planète mère restent des aventuriers et des marginaux, scavengers qui récupèrent, au milieu des ruines, livres oubliés et matériels abandonnés pour les revendre au plus offrant. Un trafic lucratif mais une activité dangereuse en terrain non sécurisé. Cette vérité éclate à la face du lecteur dès le tout début de l’album quand la jeune fille de la patronne de l’opération, Martha, glisse du haut d’un immeuble vers une mort certaine.
Bien plus tard, toujours inconsolable, Martha « engage » le scientifique martien Joachim pour cloner sa fille morte et lui rendre sa vie perdue - un projet dérangeant rendu carrément malsain par les modalités qu'impose Martha.

Evoquant autant la folie de Frankenstein que suggérant les risques d’une science génétique sans contrôle, l’histoire porte aussi les inquiétudes d’apocalypse nucléaire qui étaient celles de l’époque du roman, ainsi que l’espoir un peu vain d’une échappatoire pour l’humanité sur des planètes qu’ils n’auraient pas encore ruinées.
Mais, plus que de la folie des humains, c’est de la folie d’une mère qu’il est question ici. Dans le château pyrénéen qu’elle habite, entourée de serviteurs et d’un cyborg domestique qui rappelle le monstre de Victor Frankenstein, Martha force, tente, et séduit Joachim, jusqu’à lui faire accomplir des actes qu’il désapprouvait.
Vouloir vaincre la mort de son enfant, vouloir revivre sa maternité même, passer toutes les barrières morales et personnelles pour ce faire, Martha, en dépit de sa dignité glacée de patricienne, est une femme que la perte a rendu assez folle pour ne plus percevoir ni le risque pris ni l’opprobre encourue. Une folie qu’elle impose à Joachim et à laquelle le lecteur assiste, impuissant.

L’ambiance lourde (et presque scandaleuse) du récit est servie et potentialisée par le dessin parfait de Varanda. Des personnages évoquant un gothique Hammer peuplent un monde en ruine au milieu duquel la forteresse néo-gothique de Martha semble un repaire sécurisé. Nuit et tempête ajoutent aux références, sans oublier des araignées inquiétantes en dépit de leur docilité. Proche de l’illustration, souvent presque monochrome, le relief et les ombres du château ainsi que de l’histoire elle-même sont rendus par des jeux de contraste et un tramage hachuré omniprésent qui texture la création graphique jusqu’à lui donner une profondeur et une réalité angoissantes (Varanda dit en itw que « sur deux de mes pages il peut y avoir autant de traits que sur un seul album de certains auteurs…c’était épuisant »).

Histoire et dessin prennent progressivement à la gorge, installant un malaise que la fin de l’album ne dissipe pas, au contraire. Un must-read d’une très grande beauté graphique et d’une grande intelligence narrative.

La mort vivante, Vatine, Varanda

Mickey et l'océan perdu - Donald's Happiest Adventures


Allez, encore deux Mickeys de la collection Glénat/Disney. On peut trouver ça (à juste titre peut-être) régressif mais j’enjoins à feuilleter ces albums pour qu’on voit comme ils sont beaux et bien réalisés.


Commençons par "Donald’s Happiest Adventures".

Présenté par ses créateurs, Trondheim et Keramidas, comme la reproduction d’une série de comics retrouvés par hasard, "Donald’s Happiest Adventures" met en scène le neveu de Picsou, envoyé une fois encore en mission à l’autre bout du monde par son richissime et tyrannique oncle. C’est d’aller chercher le secret du bonheur (rien de moins) qu’il s’agit ici. Dans sa quête désespérée (où trouver un tel secret ?), Donald reçoit l’aide plus ou moins utile de ses proches. On y verra donc ses neveux, grand-mère Donald, Gus, cousin Gontran Bonheur (pas si heureux que ça), Donald Dingue, etc. Mickey et Pat Hibulaire font même des passages obligés. De lieu en lieu (y compris dans la Brutopie totalitaire) et de rencontre en rencontre, sur le secret du bonheur Donald reçoit autant de réponses qu’il a d’interlocuteurs.

Sympathique revue de personnages sans guère plus niveau scénario, l’album vaut par son style visuel. Pages jaunies et tachées (ce sont des « vieux comics retrouvés »), planches successives d’une page, dessin au style antique très vintage, et colorisation à trame noire visible (les seules parties pures étant les parties blanches).
Pour voir plus que pour lire.


"Mickey et l’océan perdu" est bien plus intéressant.

Mickey, Minnie, Dingo y survivent tant bien que mal dans un monde entre steampunk, et post-apo. Après des années de guerre, la paix est revenue mais le monde n’a pas pansé toutes ses blessures (on le voit clairement). Le trio y gagne péniblement sa vie en récupérant des artefacts technologiques sur des épaves, comme de vulgaires scavengers, ainsi que de la coralite, un matériau sous-marin très rare qui est la principale source d’énergie dont dépend le système technique de ce monde de survivants. Alors, quand un énorme gisement de coralite est découvert au fond de l’océan, il attire toute les convoitises, jusqu’au désastre écologique.
Il revient à Mickey et à ses amis de sauver la planète et l’espèce murine ; le péril cette fois est tel que même Pat Hibulaire, habituel voleur des trouvailles du trio, prendra sa part de l’effort et aidera honnêtement le trio de héros.

Dans cette histoire originale et bien barrée par moments, Filippi installe, sans doute à raison, ses personnages là où on les attend. Mickey fait preuve de son habituel courage, Minnie de sa grande sagacité, et Dingo de sa loyauté ; dans cette série, on rend hommage, on ne refait pas Watchmen.

Le dessin est superbe. Un bien beau gâteau sur lequel Cambioni pose régulièrement les cerises de planches immenses qui offrent au lecteur le spectacle de paysages grandioses, de vaisseaux et de villes clairement steampunk, sans oublier des personnages joliment dessinés. L’album (dessins et couleurs) est un plaisir pour les yeux auquel s’ajoute l’excitation de voir les petits héros plongés dans un univers qui parle à l’adulte qu’on est devenu.

Donald’s Happiest Adventures, Trondheim, Keramidas
Mickey et l’océan perdu, Filippi, Cambioni

vendredi 25 janvier 2019

La sélection du GPI 2019



Comme chaque année reviennent le GPI et sa sélection.

Extraits

Roman francophone

Bonheur™ de Jean BARET (Le Bélial’)
Dernières fleurs avant la fin du monde de Nicolas CARTELET (Mü Éditions)
Le Cycle de Syffe de Patrick K. DEWDNEY (Au Diable Vauvert)
Chroniques de l’étrange de Romain D’HUISSIER (Critic)
Entends la nuit de Catherine DUFOUR (L’Atalante)
Frankenstein 1918 de Johan HELIOT (L’Atalante)
Susto de luvan (La Volte)
Rouille de Floriane SOULAS (Scrineo)
Les Pierres et les roses d’Elisabeth VONARBURG (Alire)

Roman traduit

American Elsewhere de Robert Jackson BENNETT (Albin Michel)
Mémoires, par Lady Trent de Marie BRENNAN (L’Atalante)
Normal de Warren ELLIS (Au Diable Vauvert)
Le Chant du coucou de Frances HARDINGE (L’Atalante)
Luna de Ian McDONALD (Denoël)
Anatèm de Neal STEPHENSON (Albin Michel)
Les Chroniques de St Mary de Jodi TAYLOR (Hervé Chopin)
Dans la toile du temps d’Adrian TCHAIKOVSKY (Denoël)
Amatka de Karin TIDBECK (La Volte)
Underground Airlines de Ben H. WINTERS (ActuSF)

J'y ajoute un vrai coup de cœur pour

En finir d’Isabelle DAUPHIN (in Bifrost n°89)
Qui était interviewée ici.

The Monstrous Collection - Niles - Wrightson


"The Monstrous Collection" est un recueil de BD d'horreur scénarisé par Steve Niles et mis en image par l'énormissime Bernie Wrightson. On avait récemment apprécie (c'est peu dire) le travail du duo sur le magnifique Frankenstein, le monstre est vivant.

Dans le recueil, trois récits, indépendants mais liés par le fait que certains personnages se retrouvent d'une histoire à l'autre.

D'abord Dead, she said. Excellente histoire. Joe Coogan, détective privé, est tué lors d'une de ses enquêtes. Il en faut plus pour l'arrêter ; l'homme est toujours mobile, mort-vivant dirons-nous. Il se lance alors éperdument à la recherche de son assassin, un savant fou qui rêve de conquérir le monde.
Drôle, tendue, l'histoire vaut pas son personnage principal, enquêtant alors même que son corps est en pleine décomposition, se faisant embaumer pour moins puer et éviter la désintégration complète, et décrivant toute l'affaire pour le lecteur de ce ton désabusé qu'on associe aux détective de romans noirs.

The Ghoul met en scène une énorme goule travaillant pour la version surnaturelle du FBI. Ici, c'est de femme immortelle qu'il s'agit. Plus décousue, dilatoire presque, elle fait le boulot, sans donner beaucoup plus.

Doc Macabre, enfin, a pour héros un adolescent surdoué qui lutte grâce aux gadgets technologiques qu'il a inventé contre des esprits impliqués à leur corps défendant dans une arnaque immobilière. Mêmes qualités et même défauts que la précédente.

Alors, on dira que le dessin de Wrightson est vraiment beau, que la première histoire possède toutes les qualités d'humour noir qu'on trouvait avec plaisir dans les House of Mystery et autres House of Secrets, mais que les deux autres histoires sont finalement assez quelconques.
Une déception globale donc, nonobstant le premier tiers.

The Monstrous Collection, Niles, Wrightson

jeudi 24 janvier 2019

Faire des sciences avec Star Wars - Où sont-ils ? - Retour de Bifrost 89


La science s'intéresse à l'espace. Ce n'est pas nouveau. Les lecteurs de l'Imaginaire aussi, beaucoup. Bifrost ne peut donc pas être indifférent à ces questions. Récemment, cet intérêt s'est manifesté dans deux petits livres, aussi intéressants que distrayants, auxquels a collaboré, avec quelques corédacteurs, notre collègue chroniqueur Roland Lehoucq. Astrophysicien féru d'Imaginaire au point d'être devenu le Président des Utopiales, l'énorme Roland réfléchit à la plausibilité scientifique de Star Wars dans "Faire des sciences avec Star Wars", et aux mystères du Paradoxe de Fermi, en compagnie de Mathieu Agelou, Gabriel Charon, Jean Duprat et Alexandre Delaigue, dans "Où sont-ils ?"

First thing first, "Où sont-ils ?"

Les extraterrestres et le Paradoxe de Fermi s'attaque au célèbre paradoxe énoncé par le grand physicien Enrico Fermi en 1950 (et popularisé depuis auprès du grand public par Alexandre Astier). En quelques mots : étant donné le nombre purement colossal d'étoiles dans l'univers, le nombre de civilisations spatiopérégrines devrait être très élevé aussi. Alors, comment se fait-il qu'aucune ne nous ait jamais contactés ? Sur cette question lancinante, le petit ouvrage de CNRS Editions apporte cinq éclairages.

Agelou commence par poser le problème en y ajoutant les termes de l'équation de Drake avant de balayer les trois hypothèses (car toute réponse ne peut être que fortement hypothétique) crédibles : nous sommes seuls dans l'univers, nous ne sommes pas seuls mais personne n'a encore réussi à nous contacter, nous avons déjà été contactés.

Duprat explique ensuite à quel point il est difficile de passer du milieu interstellaire à une planète habitée. Comment se forment les étoiles ? Comment se développent les systèmes planétaires dans leur diversité ? Que dire des particularités de notre propre système solaire ? Quels rôles ont joué les astéroïdes et comètes dans l'apparition de la vie ? Autant de questions qu'aborde un auteur qui nous montre que rien n'est écrit de manière déterministe.

Vient ensuite un article de Lehoucq sur l'écoute radio de la galaxie. Des balbutiements de la radioastronomie au programme SETI en passant par le mystère du signal WoW ! Lehoucq dépeint la complexité d'un projet qui implique de savoir où écouter, comment, et quoi, sans parler de savoir si même on pourrait identifier un signal comme signal. Il aborde ensuite les tentatives bien timides de l'humanité de se signaler auprès d'éventuels extraterrestres, de Voyager aux émissions ciblées plus récentes. Il termine en proposant l’hypothèse de la bulle informationnelle (les signaux vagabonds sont lents et transitoires, des flashes trop éphémères pour être repérés) comme solution au paradoxe du silence des espaces infinis.

Delaigue aborde la question sous un autre angle, celui de l'économie. Si une croissance économique infinie est impossible dans un monde fini, alors peut-être que les civilisations qui nous ont précédés, ailleurs, ont toutes fini par s'éteindre, s'effondrer (cf. Tainter ou Diamond), par excès de complexité, épuisement des ressources – notamment énergétiques –, ou destruction environnementale. Terreur malthusienne ou réalité d'expérience, le débat n'est pas tranché. Il est sous-tendu par les questions de la substituabilité des capitaux et de la gouvernance mondiale, dans un monde en croissance insoutenable. Les extraterrestres sont-ils parvenus à le résoudre ? Si c'est le cas, ils ne nous ont toujours pas dit comment.

Chardin, enfin, revient sur l'équation de Drake à la lumière des nouvelles découvertes d'exoplanètes. Et si la première partie de l'équation est plutôt confortée par les observations récentes, il s'interroge néanmoins sur les probabilités d'apparition de la vie, de la civilisation, ou la visibilité d’éventuelles civilisations contemporaines ou disparues. Invoquant ensuite la classification de Kardachev, il pose les hypothèses d'une quarantaine galactique pour nous ou celle de civilisations si lointaines qu'elles n'auraient pu avoir encore aucun contact avec nous, avant de résumer l'ensemble des hypothèses explicatives, des robots à l'effondrement en passant par la sublimation vers d'autres états de conscience. Sont-ils là, se sont-ils éteints, ont-ils quitté le monde physique, ou n'y a-t-il jamais eu personne ?
Chardin laisse toutes les hypothèses ouvertes, et si le lecteur n'a pas de réponse il a au moins les termes du débat.


Sujet plus léger maintenant avec "Faire des sciences avec Star Wars" de Roland Lehoucq.

Le physicien y revient sur un sujet qu'il avait déjà abordé en 2005 : la plausibilité scientifique de Star Wars et les connaissances scientifiques qu'on peut transmettre en discutant des films.

Chapitre après chapitre, Lehoucq balaie les éléments marquants de l'univers SW pour les soumettre à l'examen scientifique.

La Force, la mystérieuse source du pouvoir des Jedi, est la première passée au crible. L’occasion de discuter gravitation, champs, éther, et vide quantique. Quant aux midichloriens qui la véhiculent, ils permettent de parler mitochondries, superorganismes, et LUCA (Last Universal Common Ancestor, dont il était déjà question dans Où sont-ils ?).

Quid du sabre-laser ? Presque impossible en version laser tant en raison de la chose en soi que de son alimentation en énergie, il pourrait être en fait un sabre-plasma, ce qui ne règle pas la question de la source d'énergie.

Les blasters de Star Wars, ces fameux pistolets dont le rayon lumineux se traîne et que Kylo Ren parvient même à arrêter, amènent Lehoucq sur la nature de la lumière et le prodige de son ralentissement dans un condensat de Bose-Einstein. Mais comment les Jedi font-ils sans condensat ? Mystère.

Et puis il y a les stations. L'Etoile de la mort : taille, masse, énergie. Lehoucq évalue tout. Le problème ici est encore l'énergie, plus de 10^38 joules pour faire exploser Alderande. Mis à part un trou noir captif, Lehoucq ne voit pas ce qui pourrait la fournir. On étudiera donc l'énergie des trous noirs et sa récolte. En théorie ok mais compliqué en pratique.
Le problème est le même en pire pour la station Starkiller. Plus grosse, plus puissante, elle doit « tapper » une étoile pour fonctionner. C'est cela, oui. Et comment dissiper l'énergie thermique ?

Les vaisseaux spatiaux et leur hyperespace. Si une telle chose devait exister, ce serait sous forme de bulle d'univers déformé. Problème : de telles bulles sont impossibles à contrôler. Ennuyeux pour ce qui se veut un moteur. Déformer l'espace alors, en creusant un « tunnel » dans l’espace-temps ? Difficile sans matière exotique.

Le Landspeeder de Luke, un véhicule à anti-gravité ? Mais comment l'alimenter ? Et ne parlons même pas de la crédibilité des quadripodes impériaux ou de l'utilité pratique de robots sphériques.

Les planètes enfin sont passées en revue par Lehoucq. De Tatooine à Naboo en passant par Hoth entre autres, Lehoucq tente de comprendre et d'expliquer les caractéristiques et la genèse des mondes merveilleux imaginés par George Lucas, « crédibles » en dépit de leurs défauts mineurs de plausibilité.

On conclut sur la difficulté centrale qui est l’énergie mobilisable par l'Empire, ce qui nous ramène à Kardashev.

Bilan : Deux livres intéressants, enrichissants, et distrayants qui montrent que science et plaisir font bon ménage. A lire.

mercredi 23 janvier 2019

La bibliothèque de Mount Char - Scott Hawkins - Retour de Bifrost 89


La maison ne reculant devant aucun sacrifice, après une chronique VO pour le blog, voici une seconde chronique, VF celle-ci et écrite pour Bifrost.
Dire deux choses différentes sur le même roman, un exercice intéressant.
Et je ne dis rien de la phrase de dix lignes.

"La bibliothèque de Mount Char" est le premier roman de Scott Hawkins. Et, pour un coup d'essai, c'est un sacré coup de maître. Entre fantastique et horreur, LBDMC est un roman qui n'aurait pas dû fonctionner. Trop barré, trop violent, trop graphique, trop cruel, trop tortueux. Trop tout, en fait. Qu'on en juge !

Carolyn est une jeune femme qui vit dans la petite ville américaine de Garrisson Oaks. Elle y partage une maison avec onze autres jeunes adultes, adoptés comme elle il y a bien longtemps par « le Père ». Il les sauva d'une mort certaine, les conduisit dans la Bibliothèque, puis s'occupa d'eux, à sa manière. Par des années d'un entraînement impitoyable, il fit des douze orphelins des armes mortelles à son service. Mais aujourd'hui, le Père a disparu. Est-il mort ou vivant ? S'il est mort, qui l'a tué ? Et que vont faire ses ennemis de la place qu'il laisse vacante ? Ses « enfants » – chacun maître d'un domaine, du meurtre à la prédiction en passant par la résurrection ou l'interrogation des morts –  vont devoir le découvrir.

Ca pourrait être un simple polar fantastique, bonifié par le rôle trouble d'une Carolyn qui est la seule des douze à sembler avoir un agenda propre. Ca fonctionnerait peut-être, et ça serait oubliable. Mais Hawkins, qui n'a ni limite ni surmoi, rend son histoire inoubliable en tissant un récit proprement incroyable, aux dimensions mythiques et aux développements résolument pyrotechniques. Qui, ici, peut citer un autre roman dans lequel l'auteur a fait tenir entre deux couvertures : une échelle de temps se comptant en dizaine de milliers d'années, un ennemi antédiluvien, une apocalypse qui surviendra peut-être sous peu, un (ou deux) complot(s) s'étalant sur la longueur d'une vie, un garçon qui parle aux animaux, un tigre et un calmar ancestraux, deux lions père et fille aidant un humain contre molosses et morts-vivants, une vieille femme ressuscitée qui fait des pâtisseries, des punitions d'une telle cruauté qu'on doit parfois relire pour être sûr d'avoir bien lu, une légende vivante des forces spéciales US, un tueur quasi-invincible, une fille qui ne ressuscite que pour mourir encore et encore, un Président des USA sous influence, des héros si déconnectés du réel qu'ils se sapent comme des clowns, des opérations de police à la bombe atomique, une pyramide clairement non-euclidienne, sans oublier, bien sûr, du guacamole ?

Ca ne devrait pas tenir. Ca devrait sombrer dans le grand guignol ou le ridicule. Et pourtant, ça n'est jamais le cas, bien au contraire. Hawkins réussit le tour de force de lier tous ces éléments dans la trame d'une histoire aussi vive que captivante, d'en faire les facettes incontestables d'un récit cohérent, mystérieux, dur, et caustique à la fois. Il capture son lecteur dès les premières lignes, et ne le lâche plus avant de l'avoir conduit à une conclusion aussi rassurante qu'inattendue. Épuisé, pantelant, le lecteur sort de LBDMC aussi époustouflé que ravi. De tels romans, on n'en lit pas tous les jours, on n'en lit même pas tous les ans.

La bibliothèque de Mount Char, Scott Hawkins

mardi 22 janvier 2019

Le cinquième principe - Vittorio Catani - Retour de Bifrost 89


"Le cinquième principe", le maître ouvrage de Vittorio Catani, conduit son lecteur, en 565 pages et à travers les yeux d'une dizaine de personnages principaux, au cœur des bouleversements d'un monde depuis trop longtemps au bord du désastre.

D'abord, le monde. Milieu du XXIème siècle, le stade ultime du capitalisme (ajoutons-y Globalisé). Le climat ne va pas fort ; les pôles fondent, y déambulent des animaux holographiques pour les yeux de touristes inconscients. Les inégalités sont abyssales. L'esclavage est redevenu légal dans certains pays. Recherche publique et éducation connaissent un crépuscule planifié. Les Etats – fragmentés – ne sont plus que de vagues syndics de faillite alors que des entités capitalistiques globales mettent, à leur profit, le monde et sa production en coupe réglée. Parce qu'il faut bien vendre, le consumérisme – financé par l'émission d'obligations personnelles – atteint des sommets aujourd'hui inimaginables.

Les 11 milliards d'humains qui peuplent la planète sont largement équipés de PEM (prothèses électroniques mentales), les équivalents futurs des actuels smartphones, qui accèdent directement au cerveau. Elles leur offrent le meilleur : communication instantanée, traduction, accès à l'information, et, surtout, le pire : publicité ciblée, manipulation douce, surveillance constante, virus en tous genres ; servitude volontaire offerte à un maître sans visage et sans nom. Loin des regards et de la connaissance de cette classe moyenne mondiale, déjà paupérisée ou en voie de l'être, vivent 90 millions de super-riches qui exploitent une plus-value de moins en moins produite par le travail humain. De fait, le gros des humains – qualifiés par l'überclasse de Bhumans (humains de série B) – est devenu superflu, à l'exception du nombre minimal indispensable à la production des biens matériels qu'il faudra regrouper et réduire en servitude ; le projet est en cours. L'überclasse a déjà fait physiquement et mentalement sécession (voir les travaux récents de Bruno Latour), elle n'a plus qu'à se débarrasser des « surnuméraires ».

Ca pourrait être désespérément gris. Ca l'est sur le fond, pas sur la forme. S'inspirant explicitement de Brave New World, Catani crée un monde atroce mais chatoyant, comme une plante carnivore. Comment mieux contrôler la masse que par la consommation et le divertissement ? Entre Galbraith et Marcuse, l'auteur crée un monde de consommateurs béats, s'endettant jusqu'à la moelle pour s'offrir les derniers produits inutiles vantés par la publicité intrusive et rendus indispensables par des virus comportementaux. Un monde tout entier accessible par PEM et voiture volante sans qu'aucun sentiment de communauté n'émerge jamais. Un monde où le sexe est l'opium du peuple quand il est gratuit et le privilège sans limite des dominants quand il est payant. Un monde dont les malheurs n'inspirent à ceux qui ne les subissent pas que l'attrait de la distraction.

Mais ce monde est au bout. Lois de l'Histoire (de Marx à Tilly) ou Cinquième Principe de la thermodynamique pointent dans le même sens. Le monde est au bord de bouleversements, de révolutions, de changements drastiques jamais vus auparavant. Une théorie mathématique l'affirme, des Evénements Exceptionnels, incompréhensibles et de plus en plus nombreux, semblent l'indiquer. De ces changements, qui mettraient fin à ses privilèges, l'überclasse ne veut à aucun prix.

C'est de cette contradiction, de cette tension entre ceux qui veulent faire accoucher les changements inévitables et ceux qui veulent les empêcher, que naît la jonction entre sens de l'Histoire et personnages du roman. Catani engage le lecteur sur les traces d'Auro, qui cherche la vérité sur un EE et la dissimulation qui l'entoure, d'Alex/Ehrlic, physicien entré en clandestinité qui a découvert le Cinquième Principe et sera un moteur des changements à venir, de Waldemar, physicien ploutocrate qui ouvre pourtant aux hommes les portes d'un autre monde bien plus satisfaisant que celui d'Amatka, de Manu et Lauri, en quête d’explications satisfaisantes sur un EE et qui découvriront qu'un autre monde est vraiment possible à la condition que l'Humain change et se reconnecte à son être, de Janko, fêtard un peu vain confronté aux réalités du monde et transformé par elles, de Mait, activiste révolutionnaire qui découvre le pouvoir et la violence potentielle du collectif dans la Gestalt réalisée et les canalise pour le changement. Sans oublier Yarin, un des maîtres du monde, aussi rationnel qu'inhumain.

Leurs interactions, leurs luttes, leurs épreuves, dynamiques, flamboyantes, virevoltantes, du NY souterrain à la Chine en passant par l'Afrique ou l'Antarctique, entraînent le lecteur dans un tourbillon aussi exaltant que révoltant, aussi prenant qu'enrichissant. Catani rend explicite, allégorise, explore des alternatives. Quand tout aura été dit et accompli, quand le changement sera advenu, il sera devenu clair qu'on ne peut changer la société sans changer l'Homme.

Nombre de romans d'anticipation politique sont chiants, quelques-uns sont pétillants. "Le cinquième principe" appartient sans conteste à la seconde catégorie.

Le cinquième principe, Vittorio Catani

lundi 21 janvier 2019

Etat de nature - Jean-Baptiste de Froment


"Etat de nature", le premier roman de Jean-Baptiste de Froment, est, disons-le, la sensation de ce début d'année 2019. En temps de GiletJaunerie, il apparaît comme prémonitoire, ou au moins largement symptomatique de ce qu'on peut dire aujourd'hui de la France, de son appareil politique, et de la relation entre les deux.
Pour ce qui est de la biographie de l'auteur – haut-fonctionnaire et élu notamment – qui fait tant frétiller la presse écrite, on se reportera à Wikipédia ; je n'écris pas le Quid.

Parlons du roman alors.
France contemporaine, ou presque. Un hic et nunc légèrement décalé par rapport à celui que nous connaissons.
La France est présidée par La Vieille, qui, à son troisième septennat, ne gouverne plus guère. Le vrai pouvoir est entre les mains du Commandeur – Claude –, peu ou prou un Secrétaire Général de l'Elysée. Un homme de l'ombre, un administratif pur, qui a réussi à capter à son profit, sous prétexte d'expertise et de coordination entre les ministères, le réalité de l'exercice du pouvoir. Pour complaire à Farejeaux, boss politique du département de la Douvre, il lui offre la tête de la jeune préfète Barbara Vauvert qui s'était piquée d'aimer le département et les gens qui l’habitent, et en était aimée en retour.
Il n'imagine pas alors que cet acte, anodin pour lui et accompli dans le seul but d'entretenir le lien de suzeraineté qui le lie à son féal d'outre-périphérique, engendrera une réaction en chaîne qui mettra la Douvre en révolte, le pays au bord de la guerre civile, et poussera Barbara vers la magistrature suprême.

Disons-le tout net, si je n'aime guère l'expression – usée jusqu'à la corde – de roman jubilatoire, ici elle est de mise.
"Etat de nature" est drôle, aussi drôle qu'il est pertinent, voire plus encore.

"Etat de nature", c'est d'abord une galerie de personnages, de trognes, inoubliables.

Claude, le Commandeur, est un patricien romain. Tout le dit dans le texte, du cursus honorum qui fut le sien au passage du Rubicon, en passant par ses visions de triomphe. Entretenant des obligés qui sont autant de clients antiques, Claude dispose autour de lui d'une garde rapprochée qu'il nomme Gens Claudia – et qu'il réunit parfois au spa, substitut parisien des bains romains.
Misanthrope et obsédé par le pouvoir, Claude n'aime guère les autres, ne supporte pas longtemps la médiocrité, et vit passionnément dans le luxe – ce vrai luxe qui n'est pas le prix élevé mais la perfection des choses et des services.

Face à l'ogre qui finit par se découvrir la volonté de prendre le premier rôle, Barbara est brillante, jeune, charismatique. Préfète en rupture de ban, femme qui fut du peuple et se veut pour le peuple, elle est compatissante comme ne le sont pas Claude et ses proches, elle aime les gens autant que ses antagonistes aiment l'ordre et les structures. Les gens le lui rendent bien, ils la suivront.

La Vieille, elle, est de ces présidents dont toute la vie s'est passée à la tête de l'Etat, et dont d'aucuns dirent qu'ils étaient des « rois fainéants ». Inutile et inoffensive mais toujours capable de coups tordus.

Et puis, il y a les autres. Farejeaux, un de ces barons locaux indéracinables qui finissent par ressembler aux charcuteries de leur terroir, Arthur, le philosophe écolo-techno qui écrit des pamphlets et ne sait trop que faire vraiment, Mélusine, la pasionaria marxiste révolutionnaire qui se lève chaque matin en espérant que le prochain soir sera enfin le Grand. S'y ajoutent quelques seconds et troisièmes couteaux corvéables à merci qui gravitent autour de ces étoiles noires, plus l'omniprésent JP Barte, le spin doctor qui n'a d’allégeance qu'envers lui-même et qui, comme tous ceux de sa profession, est le vendeur de pioches de la ruée vers l'or – autrement dit le seul qui gagne à la fin.

Et c'est dans la Douvre, où fut écrit le pamphlet d'un Arthur retourné à la terre, que commence l'insurrection dont d'aucuns disaient qu'elle venait. Contre la fusion d'avec le département voisin, vécue comme un oukase parisien de plus pris sans concertation, caractéristique du mépris de l'Etat central pour les sensibilités locales ; contre l'éviction de la préfète que le département avait adopté ; contre des siècles de mise à l'écart depuis que la révolte d'Adamont le Borgne s'était achevée dans le sang. C'est cette histoire de révolte ancienne et en sommeil qui se réveille aujourd'hui, à cause d'un excès d'indifférence et de quelques démonstrations de morgue de trop. Car ici, dans ce trou du cul du monde plus proche même du Zambèze que de la Corrèze, dans ce trou du cul du monde qui est comme un distillat de la diagonale du vide, on n'a pas la mémoire nationale de la Révolution Française, ni celle plus senestre de la Commune, ici c'est d'Adamont le Borgne et de la Guerre de Cent Ans qu'on se souvient.

"Etat de nature", c'est aussi une description fine d'un milieu et de pratiques par un auteur qui les connaît bien.

De coups bas en manipulations, de Froment décrit un monde politique fait de faux-semblants, de manipulations, de trahisons. Ivres de pouvoir et jamais rassasiés par lui, les crocodiles qui infestent le marigot sont des animaux à sang froid auxquels il ne faut jamais tourner le dos sous peine de mort. Sûrs de leur fait et de leur droit, adoubés par leur réussite au concours de la plus prestigieuse école d'administration qui les fit entrer dans la Noblesse d'Etat que décrivait Bourdieu, ils ont quitté le monde de la roture, n'y retourneront jamais, ne sont plus capables de le voir, de l'entendre, de le comprendre. Rien d'étonnant si la colère gronde alors. Mais qu'en sortira-t-il ? Qui, sinon un autre cavalier pour remplacer un cavalier désarçonné ? L'important c'est de croire au changement. Le changement, c'est dans la tête.

Roman pertinent, "Etat de nature" est aussi un roman vraiment drôle, rythmé de surcroit par une construction en chapitres courts et alternés qui en fait un page turner.
Caustique, pince sans rire, l'auteur y croque ses personnages comme un caricaturiste impitoyable. C'est exquis à lire. Même les salauds le sont tellement que ça prête à rire (à tort sûrement).
Jamais complètement réalistes, les situations se développent parfois dans un excès comique proche du non-sens qui rappelle les bons moments de Boris Vian.
C'est d'une fantaisie qu'il s'agit, presque d'une fable morale et édifiante. Mettez des têtes d'animaux aux personnages et on pourrait être chez La Fontaine.

Etat de nature, Jean-Baptiste de Froment

dimanche 20 janvier 2019

A la droite du diable - Chavassieux - Mazoyer


On a lu (ou on aurait dû) Mausolées, roman dystopique étouffant de Christian Chavassieux (par ailleurs Prix Planète-SF des Blogueurs 2016 pour Les Nefs de Pangée). On y voyait ce qu'était la vie dans l'entourage délétère du dictateur Pavel Khan.
Amoureux du roman, le dessinateur de BD Thibaut Mazoyer eut l'envie de réaliser une histoire se déroulant dans une ambiance similaire, et demanda, pour ce faire, à Christian Chavassieux d'écrire un scénario original ad hoc.
Un financement participatif réussi plus tard, voici enfin l'album, 48 pages de huis-clos crépusculaire derrière les murailles du palais présidentiel d'un pays imaginaire qui en rappelle fortement de véritables de notre souvenir.

"A la droite du diable", c'est la place qu'occupe le jeune Renzo, placé comme laquais auprès du dictateur Spathül. Envoyé pour espionner le vieux tyran, il devient son confident et entrevoit la part sombre de la vie de l'autocrate.

Colérique, brutal, sûr de sa force et de son intelligence, Spathül règne en maître absolu sur son pays comme sur sa cour. Les forces d'opposition sont anéanties ou aux ordres. Les employés palatiaux sont soumis à son bon vouloir – jusqu'à la mort parfois . Les courtisans ne vivent que jusqu'à la prochaine purge. Quant aux femmes, du haut en bas de l'échelle sociale, elles sont à la disposition de Spathül qui en use et abuse.

La vieillesse venant, le pouvoir lassant (car tout finit par lasser), Spathül dicte des mémoires fantômes au jeune Renzo. De la version officielle aussi délirante que celle de Kim Il Sung à la réalité d'une biographie quelque part entre celles d'Hitler et de Staline (les deux monstres totalitaires d'Hannah Arendt), les vies alternatives de Spathül défilent sous la plume d'un Renzo atterré, alors qu'en coulisses la transition se prépare.

« Porté » au pouvoir suprême par le mensonge et la manipulation populiste d'un peuple qui ne demande rarement mieux que de se laisser manipuler pour confier son destin à une brute providentielle (aujourd'hui aussi des enquêtes montrent que des peuples s’accommoderaient de régimes illibéraux), théoricien de la « démocratie relative », Spathül sera chassé par une révolution de palais qu'on vendra au peuple – une fois encore en liesse – comme une table rase et l'avènement d'une ère nouvelle de liberté. En gros comme en détail, on pense ici à Ceausescu et à la « révolution » roumaine. Comme l'affirmait justement Tancredi Falconeri : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Glaçant.

« Je crois que les peuples se fatiguent, qu'à un moment de leur histoire, ils en ont assez qu'on les sollicite pour concevoir leur propre futur...alors ils délèguent cette peine à ceux qui en feront quelque chose de compréhensible, d'évident...et puis la tyrannie donne la sensation d'une certaine égalité pour les plus humbles. Ils se disent que, à partir de là, tout le monde est dans la merde, comme eux. Voilà : les dictatures naissent de prurits insupportables quand on préfère se gratter au sang plutôt que de subir une démangeaison dont on ne sait plus définir l'origine. Qu'importe les dégâts, ça soulage. », Spathül

A la droite du diable, Chavassieux, Mazoyer

L'ours et le rossignol - Katherine Arden


"L'ours et le rossignol" est le premier roman de fantasy historique de Katherine Arden. Il plonge son lecteur dans la Russie du XIVème siècle, au temps d'Ivan II Ivanovitch, un lieu politique bien différent de celui que nous nous représentons quand nous pensons Russie. A l'époque, le pays des Rus' n'était pas encore un empire, il n'avait pas encore de tsar (il faudra attendre la chute de Constantinople), il était constitué de principautés plus ou moins riches et indépendantes gouvernées par des hauts-princes, il était largement sous la coupe des envahisseurs tatars de la Horde d'Or à qui on doit payer tribut. Un point commun néanmoins avec notre Russie, l’influence déjà grande du christianisme orthodoxe, d'autant plus puissant que Constantinople était encore debout.

"L'ours et le rossignol" se passe dans le Nord, là où l'hiver est long et rude, la forêt profonde, la vie encore pleine d'une magie ancestrale à laquelle on croit sans trop savoir mais sans doute non plus. C'est l'histoire d'une famille, et surtout celle d'une jeune fille, Vasilisa Petrovna.

Vasilisa est la dernière fille d'un riche boyard, Piotr Vladimirovitch, et de sa femme Marina, dont la mère qu'on disait sorcière avait épousé Ivan Ier.
Autour d'elle vivent son père, ses frères et sœurs aînés, ainsi qu'une vieille nourrisse qui lui tient lieu de grand-mère aimante. De mère, point. Marina mourut en couches, une mort qu'elle savait venir mais qu'elle accepta tant elle voulait que le « don » de sa mère ne s'éteigne pas. Car, de toute la famille, Vasilisa est la seule à posséder le pouvoir de sa grand-mère, et Marina le savait dès le début de sa grossesse. Comme son aïeule, Vasilisa est donc capable de voir les innombrables esprits du panthéon russe traditionnel. Le domovoï, dans la maison, la roussalka des rivières, le vazila des écuries, l'esprit des bains, et tant d'autres qu'on ne saurait les nommer tous. Les voir mais aussi leur parler, les convaincre, s'en faire aimer parfois. Ce en quoi tous croient, Vasilisa le connaît.

Famille aimante, caractère aimable, terre prospère, tout irait pour le mieux si le physique disgracieux, les errances sylvestres, et le caractère sauvage de Vasi ne posaient pas problème dans une communauté rurale marquée par un contrôle social fort et une énorme pression à la conformité. Des années après la mort de Marina, son père se résout alors à reprendre femme, car il faut donner une mère à cette fille pour tenter de la domestiquer.

Il part donc pour Moscou en quête d'une épouse ; l'accompagnent ses enfants les plus vieux, à qui il doit aussi trouver des conjoints. Manipulé par Ivan Ivanovitch, Piotr se retrouve affublé d'une épouse que tous disent folle car elle affirme vivre entourée de démons, et d'un prêtre aussi beau qu'égocentrique qu'on éloigne de Moscou car il gène le patriarche.

Vasi hérite donc d'une marâtre qui ne l'aime guère, et le village de Piotr d'un religieux expatrié et fort dépité. La première consolide sa position en donnant une nouvelle fille à Piotr, le second se fixe pour mission de délivrer les bouseux de leurs croyances païennes en leur inculquant la peur de Dieu. Plus d’offrandes pour les petits dieux domestiques, plus d’attention, plus d'affection. Encouragé et soutenu par la nouvelle épouse de Piotr qui a confusément compris que les « démons » qu'elle voit sont ces lares russes de la maison et de la nature, troublé par la vitalité de Vasi qui lui inspire des sentiments coupables, il se lance dans une guerre de tranchée victorieuse contre les divinités traditionnelles. Hélas, trois fois hélas, ce sont ces mêmes divinités qui protégeaient lieu et gens des assauts meurtriers du terrifiant Medved (Ours), le frère maléfique de Morozko. Morozko, le démon de l'hiver qui sait être aussi doux que cruel et offre aux filles bonnes une rançon de roi.

"L'ours et le rossignol" est un roman de fantasy historique mais son ton est clairement celui d'un conte. Il s'ouvre d'ailleurs par le récit d'un conte que Dounia, la nourrisse, fait aux enfants de Piotr, une histoire du démon de l'hiver dont Vasi ignore encore qu'elle aura à le côtoyer. De là, tout sonne dans le même ton. Narrée à la troisième personne, l'histoire se déploie sous les yeux du lecteur. On y trouve de bien belles descriptions (de la forêt, des intérieurs, des chevaux ou de ces poêles traditionnels autour desquels vit toute la famille), des sentiments puissants, des antagonismes forts entre personnalités qui ne peuvent cohabiter, des trahisons et des manigances dont les victimes ne réalisent que toujours trop tard l’existence, des drames qu'on voit venir sans pouvoir les éviter, des monstres et des héros. Et puis, le froid, la disette, le gel, l'hiver qui se fait de plus en plus rude au fur de l'affaiblissement des esprits bienveillants. Et encore, la folie d'une marâtre, le courage et la noblesse d'un père, l'abnégation d'une mère, l'amour inconditionnel d'une nourrisse dont le destin sera d'autant plus cruel par contraste, l'aveuglement égocentrique d'un orgueilleux, la rouerie des forces du mal, la bienveillance simple des esprits domestiques, etc...

Le conte est tiré par le personnage de Vasi, au centre du récit comme des préoccupations du lecteur. Bonne, juste, rebelle, sauvage, Vasi, que son don met à l'écart du monde, ne le méprise pourtant jamais. Au contraire, elle l'aide autant que faire se peut. L'injustice est donc grande qui fait d'elle le bouc émissaire de malheurs auxquels elle n'a aucune part. La différence entraîne la suspicion qui entraîne la méfiance qui entraîne la haine. Les X-Men en savent quelque chose.

Le discours féministe aussi, parce qu'il n'a pas le caractère outré de certain texte « historique » lu récemment, passe sans difficulté et fait donc son office.
On voit les femmes n'être que des monnaies d’échange politique, on voit la division du monde entre le dedans qui est aux femmes et le dehors qui est aux hommes, on voit l'obligation faite aux femmes de ne maîtriser aucune compétence masculine sous peine de sanction.
On voit Vasi refuser obstinément « d'amender ses manières », dédaigner des rançons de roi, et rejeter sans ambiguïté la seule alternative offerte aux femmes : « servir d'esclave et de jument à un homme ou s'enfermer derrière les murs d'un couvent ».
On voit néanmoins aussi que, à la fin, quand tout sera écrit et accompli, l'exil sera la seule solution pour elle car, dans un monde où le bon Piotr bat parfois ses enfants car c'est ce que font les hommes honnêtes, le relativisme culturel et l'individualisme sont des idées encore trop étrangères pour être admises.

Reprenant et réécrivant des contes russes traditionnels, Katherine Arden fait ici le travail d'un Perrault ou d'un Grimm. Elle le fait de bien belle manière, avec un amour pour son matériau qu'on sent à chaque page.
Ce livre peut (doit?) être lu par les lecteurs d'Imaginaire, par les autres, par les jeunes, par toute personne qui se souvient du plaisir qu'il éprouvait à entendre les contes de fées racontés par sa grand-mère ou qui veut simplement assister au déroulement d'une belle histoire qui met en scène de belles personnes confrontées à des forces terrifiantes qui ne veulent que leur destruction.

L'ours et le rossignol, Katherine Arden

L'avis très précoce de Cédric

samedi 19 janvier 2019

Black Hammer Age of Doom - Lemire - Ormston


Avec ce tome 3, sobrement intitulé "Age of Doom", les événements se précipitent dans la petite ville de Rockwood où sont exilés depuis des années les héros de Black Hammer.

Lucy, la fille du Black Hammer historique, a récupéré les pouvoirs de son père, et, au début du TPB, sa propre mémoire. Elle s'apprête à révéler la vérité sur leur situation aux exilés. Hélas, à l'espoir d'un retour à la maison succède le plus profond des désespoirs quand la jeune femme disparaît avant même d'avoir pu parler.
Commence alors pour elle un voyage intertextuel éprouvant, et pour les autres une période étrange entre rage, révolte, et résignation – étonnamment suivie par la réalisation inopinée de leurs désirs inassouvis. Tous se retrouveront pour un final qui répondra à toutes les questions, montrera une échappatoire, mais lancera un mouvement dont l'enjeu est rien moins que la survie de  la réalité (dans le style superlatif de ces sagas cosmiques dont les comics sont régulièrement gros).

Lemire offre ici encore une histoire de très bonne qualité.
Il offre un répit, si fictif soit-il, à ses héros en leur donnant enfin un peu de ce bonheur qu'ils n'osaient plus espérer. Tentative de calmer leur ardeur à rentrer chez eux, sans doute. Mais que ce baume est doux, et qu'il sera peut-être difficile d'y renoncer. Un crève-cœur.
Il suit la déterminée et brillante Lucy dans la fin de sa quête mémorielle en la projetant contre son gré dans un remake de L'auberge de la fin des mondes de Sandman. De là, accompagnée par un Jack Sabbath hilarant, elle visite l'enfer du Lucifer de Gaiman (et surtout de Carey), participe à un dîner avec un pseudo Dream et sa pseudo famille au complet (où on lui conseille de retourner dans sa propre histoire), traverse même un bout du Sweet Tooth de Lemire lui-même. Puis, at last, finit par retrouver les héros exilés pour une explication finale qui n'est en fait que la première partie d'une conclusion qu'on pressent cataclysmique.

Dans une ambiance paranoïaque où il devient raisonnable de se méfier de tout et de tous, car le mensonge a fondé la situation de Rockwood, le récit fonctionne sur quatre niveaux d'informations : ce que sait le lecteur, ce que savent les héros, ce que savent Captain Weird et Dragonfly (qui intriguent), ce que sait Captain Weird seul (qui, lui, voit le futur). Les quatre niveaux de connaissance convergent au fil des pages jusqu'à se retrouver à la fin pour une vérité profondément dickienne (ne pas trop en dire ici).
Lemire est ici toujours aussi subtil, attentif à joindre hommage aux comics et attention fine aux personnages - pour ce qui est de l'hommage, le sens du détail est poussé jusqu'à l'utilisation de phylactères différenciés par membre de la famille de Dream, comme dans le comic original de Gaiman.
C'est passionnant, émouvant, construit, écrit, franchement bluffant. Vivement que ça sorte en VF pour les lecteurs francophones.

Black Hammer 3, Age of Doom part 1, Lemire, Ormston, Stewart

Horrifikland - Trondheim - Nesme


Glénat fait revivre dans quelques albums récents des aventures de Mickey créées par des auteurs contemporains. "Horrifikland" est le dernier sorti de la série.
Littéralement hypnotisé par sa couverture d'une beauté à couper le souffle, je me suis jeté dessus, d'autant plus vite que le nom de Trondheim s'y affichait.

Mickey, Dingo, et Donald sont détectives. Et c'est la lose. Pas de client. La déprime.
Jusqu'à ce qu'une vieille dame leur demande de retrouver son chat, perdu dans le parc d'attractions horrifique abandonné Horrifikland, que d'aucuns disent hanté.
Les détectives partent à la recherche du félin. Quelques dizaines de pages après, de tombes terrifiantes en Hôpital du Mad Doktor, ils auront retrouvé le fugueur, empêché le malfaisant Pat Hibulaire de dépouiller une vieille dame digne, trouvé une solution élégante à une infestation d'un genre bien prosaïque.

Que dire sinon que cet album est magnifique ? Lumières, couleurs, architecture, accessoires, personnages, paysages, tout est superbe. On se trouve plongé dans un univers littéralement magique. De Mickeyville à Horrifikland tout est parfait. La ville est délicieusement rétro, le parc offre une vision délibérément cartoony Hammer d'un lieu terrifiant. Tout est très beau – là, je vais arrêter.

Les personnages, eux, sont où on les attend : Mickey est noble et courageux, Donald peureux et geignard, Dingo blagueur et trop stupide pour avoir peur. Pas de surprise de ce côté mais un hommage réussi.

Sans rire à gorge déployée, on sourit souvent aux petites blagues des uns ou des autres ; la dynamique du trio est efficace. L'action progresse sur un rythme soutenu, de rebondissement en rebondissement. Côté scénario, c'est du Mickey, c'est à dire pas bien compliqué, mais la lecture de "Horrifikland" est un tel plaisir (pas seulement) régressif que je la conseille avec enthousiasme.

Horrifikland, Trondheim, Nesme

lundi 14 janvier 2019

Ma lettre aux Français


Mes chers compatriotes,

On me demande mon avis, paraît-il.

Etant d'un naturel serviable, j'ai failli le donner.

Heureusement, éclairé par une Une de l'Humanité qui sentait bon le voyage dans le temps vers ces heures sombres de la Guerre froide où on lisait avec profit la prose de la Pravda, j'ai compris que tout n'était qu'enfumage et que les vrais sujets étaient ailleurs, là où on ne voulait surtout pas que je regarde.

Aussi, il m'a paru utile - que dis-je, urgent - de poser ma propre question, la seule vraie, la seule qui vaille. Je m'engage à mettre en oeuvre, par l'action violente si nécessaire, ce qui émergera du consensus.

Alors,

Auteure ou autrice ?

samedi 12 janvier 2019

Sherlock Holmes and the Sussex Sea Devils - James Lovegrove


Well, well, well.
J'avais beaucoup aimé jusque là le pastiche holmesien de James Lovegrove. Il ne réussit pas la passe de trois avec ce "Sherlock Holmes and the Sussex Sea Devils" qui clôt la trilogie.

En dépit de quelques références explicites, cette histoire sent bien plus le pulp que le récit lovecraftien ou holmesien. Pas de mystère, pas ou peu d'enquête, l'histoire est linéaire à faire peur, les questions trouvent leurs réponses sans délai ni difficulté, les éléments mythologiques sont utilisés comme des objets magiques de jeux de rôles – et passons sur un certain Grand Ancien bien mal utilisé.

Donc, pour la faire courte, Holmes, très peu vieillissant, s'est retiré dans le Sussex. Il sauve une pauvre fille enlevée par un culte d'idiots et promise à l'anéantissement. Ceci fait, il découvre avec effroi l'annihilation du Club Dagon, l'inner circle occulte du Club Diogène. Mycroft down ! Holmes et son archennemi Moriarty/R'luhlloig se dirigent vers l'acmé de leur confrontation.

Puis, après une interminable poursuite dans le sous-sol de Londres, on croit que des Profonds locaux passent à l'acte dans le Sussex, mais, en fait, non. Ce sont des espions allemands déguisés dans un sous-marin !!!

Et tout ce monde part pour R'lyeh ! Car le dieu extérieur, qui a pris possession de l’ambassadeur allemand (alors que nous sommes en 1911 et que les tensions sont vives), orchestre deux guerres simultanées. Une, qu'il essaie de fomenter afin de déchirer l'Europe pour le plaisir de la destruction, et l'autre, qu'il mène contre les Grands Anciens et qu'il a presque gagnée. Ne reste que Cthulhu – qui rêve et attend.

Et donc, Moriarty/R'luhlloig entraîne le couple Holmes/Watson en sous-marin vers R'lyeh pour le combat final (comme dans les films de maffres).  R'luhlloig et Cthulhu s'interpelleront et se battront comme des catcheurs mexicains (authentique, hélas, avec cette fin authentique, hélas : Cthulhu raised his arms aloft in triumph while what was left of R’luhlloig dissipated like dust blown away by a strong breeze.). Force reste à Cthulhu, avec l'aide consciente et volontaire de Holmes.

Du pulp, et pas du meilleur. Triste fin, pour la trilogie et pour le détective.

Sherlock Holmes and the Sussex Sea Devils, James Lovegrove

dimanche 6 janvier 2019

Sérotonine - Michel Houellebecq


Il est rare que je ne sache pas vraiment quoi penser d'un livre. C'est pourtant ce qui m'est arrivé sitôt fini "Sérotonine", le dernier roman de Michel Houellebecq.

Je ne parlerai pas ici du buzz ou du pour/contre. Houellebecq, l'homme, je m'en fous. Houellebecq, l’icône, aussi. Un livre est juste bon ou mauvais ; comme l'écrivait Wilde :  « Il n'existe pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. ». Qu'en est-il alors de "Sérotonine" ?

D'abord, réglons la question du Houellebecq visionnaire annonçant les « gilets jaunes ». Nawak. Le point social central de Sérotonine est la chute inexorable du monde paysan, pas la révolte d'une petite classe moyenne taylorisée et de retraités vindicatifs.

Soumission était un roman récapitulatif, et, quelque part, conclusif. Toute l’œuvre de Houellebecq y trouvait sa fin nécessaire. Pourquoi alors remettre l'ouvrage sur le métier ? Lui le sait, moi non.

Ici, c'est encore d'un homme (de même pas 50 ans) détruit, au bout du rouleau, et n'attendant plus que la mort, dont il est question. Florent-Claude Labrouste, ingénieur diplômé de l'Agro et présentement haut fonctionnaire au Ministère de l'Agriculture, plaque tout, son travail, sa jeune copine japonaise nymphomane, son appartement parisien. Débute alors pour lui une errance entre hôtels Mercure et gîtes normands qui s'achève dans un studio sans charme qui sera le dernier de sa vie.
Revenant sur sa vie, cherchant (ou pas) à revoir les femmes qui ont compté pour lui, il s'achemine sous antidépresseur, et de façon de plus en plus somnambulique, vers une issue ultime qu'il appelle de ses vœux.
Chemin faisant, éteignant peu à peu les lumières, il livre ses considérations désabusées sur le sexe, aussi indispensable que foncièrement répétitif et crétin (Cioran disait : « Il est des performances qu’on ne pardonne qu’à soi : si on se représentait les autres au plus fort d’un certain grognement, il serait impossible de leur tendre encore la main. »), le monde, hostile, la vie, décevante.

Passé de Monsanto à la DRAF Normandie puis au Ministère, ayant donc cessé d'être néfaste pour devenir seulement inutile et impuissant (faisant de ses jobs de préservation de l’agriculture française les archétypes de ces bullshit jobs racontés par Graeber), le narrateur n'a jamais pu enrayer le déclin inexorable de l'agriculture dans un monde européen et mondialisé qui ne jure que par la concurrence et l'augmentation de la productivité.
Lui, l'agronome technocrate, l'a vécu de l'extérieur. Au fil de sa dernière pérégrination, il le touchera du doigt en renouant avec un vieux camarade de promotion, qui « aurait pu rester chez Danone après son stage » mais qui décida de céder à son destin d'aristocrate en revenant sur les terres familiales pour y développer un élevage bio et responsable. Travail, investissement, épuisement, appauvrissement. Rien ne marche. Il y a trop d'agriculteurs en France, au moins trois fois trop. Leur lot est la misère, le divorce, le célibat, une solitude agricole que Bourdieu décrivait déjà dans Le bal des célibataires. Avec, pour conclusion, la colère revendicative stérile et/ou le suicide. La sortie du monde de toute façon. Une sortie entamée en 1846 lorsque les Corn Laws anglaises furent abolies et que la concurrence internationale devint la règle dans l'agriculture au bénéfice de la classe montante des capitaines d'industrie.
Et, de même qu'il ne put rien faire, ni pour les fromages normands, ni pour les abricots du Roussillon, le narrateur ne put rien faire pour sauver Amaury, son seul ami, broyé par un ordre du monde dans lequel il n'avait plus de place.

De toute façon, fini, il ne peut plus rien faire et n'en a plus rien à faire, même le pédophile qu'il surprend à un moment ne lui inspire presque aucune réaction.

Le regret qui transperce Florent-Claude est la perte de l'amour. L'amour aurait pu lui donner un guide, s'il ne l'avait pas gâché en se comportant en queutard absurde. Il fait de son retour un espoir fugace. Il rêve un temps de le retrouver mais comprend bien vite que les trains partis ne reviennent jamais. Pas de pardon in extremis, pas de rédemption. Les actes engagent et le calice des mauvais choix se boit jusqu'à la lie.

Sans amour, plus la peine de vivre, plus de désir de vivre, plus de lendemain à attendre ; toutes les fellations du monde n'y changent rien. Et l'ataraxie chimique permet juste de ralentir l'urgence suicidaire, pas de la supprimer.

Le problème de "Sérotonine", c'est que Houellebecq fait du Houellebecq. Reprenant des thèmes déjà largement développés, les traitant sur un ton déjà utilisé, il semble radoter pendant au moins un tiers du livre. Puis ça s'améliore un peu sans que disparaisse jamais cette impression insistante de déjà-lu. D'autant qu'il est plutôt moins drôlement caustique qu'il ne le fut. "Sérotonine" c'est peut-être le Houellebecq de trop.

Alors oui, il y a quelques fulgurances, quelques aphorismes amusants, quelques hommages décalés au romantisme du XIXème (quand L'invitation au voyage se produit dans l'hypermarché du coin où tous les produits du monde viennent à la rencontre du local enraciné).
Il y a des allusions innombrables aux innombrables désordres du monde.
Il y a aussi la description d'un homme traversé par le bullshit verbal de la société de consommation et les slogans journalistiques qui lui servent d'univers mental, d'un homme qui admet que le monde lui est devenu trop complexe, qu'il a trop changé pour qu'il puisse encore le saisir (rappelant autant les thématiques de l'Accélération de Rosa que les claquages psychiques de Tous à Zanzibar). Il y a cette intuition, aussi réactionnaire que bien sentie, de la férocité d'un monde ouvert dans lequel chacun doit se construire, de gré ou de force, identité et statut, dans lequel la liberté inquiète et fragilise donc quand les institutions traditionnelles organisaient et rassuraient.
Il y a surtout – et si ce roman a une force c'est là qu'elle est – une infinie tristesse qui progresse au fil de la lecture, tant est triste à voir cet homme qui clôture sa vie à 46 ans et qui a définitivement tordu le cou au « sale espoir » que rejetait Antigone.

Il y aurait fallu l'amour, mais il est difficile, trop difficile en tout cas pour Florent-Claude. Le macho n'aura compris que trop tard qu'il fallait y mettre un peu de soi aussi, savoir donner autant que recevoir.

"Sérotonine", publié alors que son auteur s'est marié, paraît être la confession d'un Christian reborn, la première lettre aux Corinthiens de Saint Houellebecq :

« J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. »


Comme toute sincère contrition tardive, c'est quelque part aussi émouvant qu'un peu ridicule.

Sérotonine, Michel Houellebecq

jeudi 3 janvier 2019

La solution à sept pour cent - Nicholas Meyer


"La solution à sept pour cent" est un amusant pastiche de Sherlock Holmes, écrit par Nicholas Meyer.

Enfin, pour être exact, le texte auquel accède le lecteur est la mise en forme lisible d'un témoignage retrouvé par hasard dans un grenier. Un texte dicté, en 1939, par un docteur Watson vieillissant à une sténo/dactylo qui proposait ses services d’écriture aux résidents de la maison de retraite dans laquelle il finissait paisiblement ses jours. Une confession qui, depuis, dormait, inconnue de tous. Un témoignage qu'après de longues années la chance et Nicholas Meyer auront rendu accessible au grand public.

Et quel témoignage !!!

Le lecteur découvrira ici plusieurs vérités si bouleversantes qu'on pourrait qualifier cette Solution à sept pour cent de Manuscrits de la mer morte du holmesisme.

Le texte ayant été largement authentifié, tout holmesien conséquent devrait le lire, pour passer derrière l'écran de fumée et découvrir le vrai que dissimulait le mythe.

Brace yourself ! lecteur holmesien, c'est à une révolution copernicienne que tu vas être confronté.
Tu apprendras que certains des récits rapportés par John Watson étaient des faux, écrits dans l'unique but de protéger un secret d'Etat et des vies privées.
Tu sauras pourquoi Holmes est vraiment allé en Autriche, et pourquoi il n'en revint pas.
Tu loueras le grand détective pour avoir repoussé de plusieurs années une guerre atroce.
Tu découvriras qui est vraiment le Professeur Moriarty et quel rôle il joua dans la vie de Sherlock (et accessoirement de Mycroft) Holmes.
Tu assisteras à une rencontre entre deux des plus grands esprits de l'époque, un détective du monde et un détective des âmes.
Tu verras Holmes vaincre son plus grand ennemi.
Tant d’incroyables merveilles !
Si tu es toujours là, et pas encore à lire, ne te prétends plus holmesien !

Documenté, le récit de Meyer rend un bel hommage au corpus holmesien. Notes de bas de pages, références, allusions, ton, rien ne détonne dans cette Solution à sept pour cent. Et néanmoins, plein de rouerie, Meyer prend la peine de prévenir son lecteur, par l'entremise d'un avant-propos écrit par John Watson, qu'il trouvera peut-être des différences de style entre ce témoignage et les écrits habituels du docteur – différences dues aux années écoulées, à l'absence de notes, à une dictée orale.

On appréciera le souci du détail de l'auteur. On aimera aussi, des rues embrumées de Londres aux fastes chatoyants de la Vienne des Habsbourg, suivre à nouveau les traces du plus brillant esprit du siècle, ici singulièrement handicapé. Et quelle joie d'assister à la rencontre improbable entre deux géants du siècle finissant : l'illustre Londonien et le controversé Viennois.

Si l'histoire n'est guère complexe, elle fait la part belle à l'aventure et aux rebondissements, dans un genre qu'on ira jusqu'à qualifier de mélodramatique. Comploteurs, assassins, victimes en grande détresse, Holmes, une fois encore, prend tous les risques pour rendre justice à l'innocence meurtrie tout en s'impliquant dans la marche du monde ; sans oublier de régler avec courage et brio le problème majeur qui empoisonna toute son existence. De la belle ouvrage.

On regrettera juste une haletante poursuite en train qui, si elle est spectaculaire, paraîtra peut-être un peu longue au fanatique d'enquête et de déductions. Et on signalera que le roman a été adapté au cinéma par Herbert Ross en 1976.

La solution à sept pour cent, Nicholas Meyer (lu en VO)