lundi 29 avril 2019

Tension extrême - Sylvain Forge - Retour de Bifrost 90


"Tension extrême" est le dernier thriller de Sylvain Forge.
Il a obtenu le Prix du Quai des orfèvres 2018, prix décerné annuellement à un roman policier par un jury présidé par le Préfet de Police de Paris et composé d'un aréopage de professionnels du droit pénal et de la procédure pénale.
Ceci explique peut-être cela. Car "Tension extrême" n'est pas un bon roman mais il est écrit pour ce jury-là.

Nantes, aujourd’hui. Deux hommes, jumeaux et porteurs du même modèle de pacemaker, succombent simultanément à une défaillance destructrice de leur implant cardiaque. Il est vite évident que les défaillances ont été provoquées de l'extérieur. On découvre bientôt que c'est le téléchargement d'un virus, lors d'une mise à jour sans fil de l'implant, qui a rendu le sabotage possible. Car le pacemaker était « connecté », comme le sont aujourd'hui nombre d'objets, du réfrigérateur à la montre en passant par les boxes, les téléphones ou les voitures. Un « Internet des Objets » dont les spécialistes savent qu'il est peu sécurisé et donc vulnérable à des attaques aux objectifs variés.

Jusque là, ça va. Pourquoi ne pas aborder ce thème d'actualité dans un roman policier ? Et pourquoi ne pas en faire un thriller dans lequel un génie diabolique de l'informatique menacerait de répandre dans la nature un virus très dangereux à une date symbolique pour lui ?

390 pages, 74 chapitres, dans mon expérience, ce n'est jamais très bon signe. Ca se vérifie ici. Le rythme trépidant que trouve l'auteur l'est au détriment de toute écriture ou caractérisation. Le style est au mieux nonchalant. L'auteur abuse d'un argot censé « faire flic » mais qui fait juste vieux. Beaucoup d'idées ou de situations sont évacuées en quelques lignes, dans un saupoudrage qui donne parfois l’impression qu'on lit le plan détaillé d'un roman à écrire. Les personnages (le vieux flic qui en a vu ou la jeunette surdiplômée ; sans oublier, hors personnage, les toppings qui font « vrai et émouvant » comme le désir d'enfant, la mort de la mère, ou les secrets de famille, le tout totalement hors du sujet principal et vite expédié aussi) reprennent les clichés faciles des romans policiers.

Les développements informatiques, pas toujours exempts d'erreurs techniques, sont souvent confus quand ils ne sont pas amusants de naïveté. En revanche, les noms complets des services policiers (jusqu'à leur localisation sur la carte de France), ou des procédures utilisées, a dû ravir le jury du Prix, même si l'auteur confond allègrement meurtre et assassinat par exemple.

Pour qui a été écrit ce roman ?
Je vois deux publics cibles.
D'abord, le jury du Prix du Quai des Orfèvres. Le passage en revue des services et des techniques de police (jusqu'aux fichiers spécialisés) a sûrement plu à un jury de professionnels qui a pu entrer dans ce roman comme dans ses pantoufles. Choix narratif gagnant pour l'auteur.
Ensuite, des lecteurs très peu regardants sur l'écriture (ou même la construction interne de l'histoire) à la recherche d'un divertissement qui leur donnera le sentiment d'avoir découvert quelque chose sur une menace qui nous environnerait et sur laquelle nous saurions trop peu. Grâce au roman, ils pourront briller en informant leurs amis sur le dessous des cartes. Carton plein pour eux ! Rien en revanche pour les lecteurs de Bifrost.

Tension extrême, Sylvain Forge

dimanche 28 avril 2019

Au-delà de Sherlock Holmes - Retour de Bifrost 90


Les quatre textes qui composent "Au-delà de Sherlock Holmes" sont extraits du Big Book of Sherlock Holmes Stories d'Otto Penzler.
Tous ont en commun de placer le plus grand détective du monde face à l'Imaginaire au sens large.
Chaque texte est précédé d'une courte notice bio présentant son auteur.

L'ouvrage s'ouvre, hélas, sur la plus faible des quatre nouvelles.

L'aventure du loup fantôme, d'Anthony Boucher, ne présente guère d'intérêt. On voit Holmes y trouver par inadvertance le sens caché derrière le conte du Petit Chaperon Rouge et en tirer une vérité première sur la préférence humaine pour les croyances admises contre les vérités nouvelles. Même le ton n'est pas vraiment le bon.

L'affaire des patriarches disparus, de Logan Clendening, est très courte (2 pages). Amusant exercice de style, elle donne l'occasion à Holmes d'éprouver ses talents hors pair d'observation déductive pour retrouver au Paradis les parents disparus de l'humanité en mobilisant le paradoxe de l'omnipotence.

Vient ensuite Les joyaux de la couronne martienne de Poul Anderson. L'auteur SF s'y amuse à faire d'Holmes un martien, aussi aviaire qu'étonnamment proche de l'original. Il joue aussi à réutiliser le nom de John Carter, à transcrire Baker Street à la mode martienne, ou à mettre en scène un probable descendant de l'Inspecteur Gregson ; mais il néglige d'inclure un Watson martien. Mystère en chambre close dans l'espace interplanétaire, la nouvelle, fort sympathique par l'Holmes qu'elle donne à voir, lorgne du côté du Diadème de Béryls, de Doyle.

L'anthologie se clôt sur Le diable et Sherlock Holmes, de Loren D. Estleman. Texte plutôt fin et parfaitement dans le ton des nouvelles originales, la nouvelle confronte Holmes et Watson à un aliéné qui dit être le diable. L'assurance et la patience de Holmes sont bien présentes, sa faiblesse face à l'ennui aussi, ainsi que quelques autres références. Mais ce qui brille ici c'est l'amitié indéfectible que Holmes éprouve pour son partenaire, au point que sa légendaire rationalité est ébranlée quand s’y soumettre risquerait de mettre Watson en danger. Un texte riche de compréhension de l’œuvre originale.

Inégal mais rapide à lire, le recueil vaut un coup d’œil, au moins pour les deux derniers textes. Et si on apprécie la confrontation de Holmes au surnaturel, on lira avec grand profit Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, chroniqué ci-dessous.

Au-delà de Sherlock Holmes, Anthologie

Sherlock et les Ombres de Shadwell - James Lovegrove - Retour de Bifrost 90


Imaginez ! Sherlock Holmes et le Dr Watson ont vraiment existé ; et tout le monde le sait.
Cthulhu et les autres Grands Anciens existent vraiment ; mais ça, personne ne le sait.
Imaginez ! James Lovegrove, l'auteur britannique bien connu, reçoit, par un heureux hasard testamentaire, trois manuscrits inédits du Dr Watson. Après quelques vérifications quant à leur authenticité, Lovegrove les juge assez crédibles pour être offerts à la sagacité de lecteurs qui pourront ainsi se faire leur propre opinion. Ces trois manuscrits constitueront trois romans relatant des événements, jusqu'ici inconnus, survenus en 1880, 1895, et 1910.

"Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell" est le premier des trois. On y apprend la vérité longtemps dissimulée sur les aventures afghanes de Watson et la cause véritable de son rapatriement d'urgence en Angleterre. On y voit la première rencontre entre le jeune retraité et celui qui allait devenir son mentor et ami. On y apprend comment ce dernier, pas encore l’immense détective qu'il est supposé devenir, découvre une réalité incroyable et terrifiante que même son esprit rationaliste est obligé d'admettre. On y découvre un Moriarty bien plus néfaste que dans l'histoire officielle, en quête d'une domination sur le monde plutôt que sur le crime.

Lovegrove livre avec ce premier ouvrage un pastiche/mashup de plutôt bonne tenue. L'habitué des deux cycles y retrouvera ses petits. Holmes et Watson ressemblent à Holmes et Watson : arrogance intellectuelle, brillance, et manque de tact pour l'un, loyauté, courage, et fortitude (y compris face à la brusquerie récurrente de Holmes) pour l'autre, sans oublier la certitude commune et presque naïve de la supériorité britannique. Racontée, comme de juste, par Watson, dans un anglais victorien tout à fait convaincant, l'histoire (puis la trilogie) est présentée comme l'histoire secrète de Sherlock Holmes.

Se confiant au lecteur, Watson présente comme un écran de fumée les récits que nous tenions jusqu'ici pour vrais, et nous invite à découvrir enfin le vrai combat du duo, un combat de toute une vie non pour la justice et contre le crime mais pour la survie de l’espèce humaine face aux menées de cultistes dégénérés œuvrant à ramener à l'existence des entités aussi incroyables que mortelles.

"Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell" est un bon divertissement. Le style de Watson est bien présent (tout en retenue britannique même lorsqu'il décrit des horreurs, donc sans l'avalanche lovecraftienne d'adjectifs), les personnages collent à ce qu'on connaît d'eux. Il y a un plaisir certain à revisiter l'histoire des deux détectives, à corriger la chronologie, à imaginer qu'ils auraient pu mener un combat occulte durant toutes ces années sans que nous l’ayons jamais su.
Lovegrove, tout à son plaisir d'écrivain, se permet même  des références qui sont autant de clins d’œil aux lecteurs de Lovecraft ou de Doyle. Les pisse-vinaigres reprocheront peut-être un name-dropping lovecraftien un peu appuyé (qu'on mettra sur le compte de la volonté holmesienne de TOUT savoir sur ces entités qu'il découvre, comme il essaie toujours de tout savoir sur tout), ou la construction en deux parties assez distinctes : l'enquête holmesienne puis la partie pulp quand, faits rassemblés, il faut se dresser face à l'inconnu au péril de sa vie (les rôlistes adoreront).

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, James Lovegrove

samedi 27 avril 2019

Wartburg 1210 - Jean d'Aillon


"Wartburg 1210", Jean d'Aillon revient une nouvelle fois au Moyen-Âge de Philippe-Auguste.

Après l'ignoble massacre de Béziers, Guilhem d'Ussel décide de quitter une terre d'Occitanie dont il prévoit qu'elle fera face à des décennies de troubles et d'exactions. Car, même lorsque seigneurs et chevaliers croisés – fortune faite – seront rentrés chez eux, resteront sur le terrain des hordes de soldats sans solde et d'estropiats divers qui pilleront, violeront, navreront, autant par nécessité que par ce plaisir pervers qu'on éprouve à voir qu'une situation inédite rend possible ce qui ne l'était pas jusque là.

Il lui faut donc partir, emmener ses gens loin du péril. C'est vers Rouen – où l'attend sa bien aimée Rebecca – que le chevalier troubadour dirige ses pas et ceux de la petite caravane qu'il conduit. Il espère se reposer enfin loin de la fureur des batailles et vivre paisiblement avec sa mie. Il espère aussi rendre visite ensuite à son ami Wolfram d'Eschenbach et y reprendre, en sa compagnie, une vie de ménestrel dans la Germanie lointaine.

Hélas, l’expédition se révèle plus périlleuse que prévue. En chemin, Guilhem s'approche trop près d'un repaire de malandrins, puis croise la route d'un vieil ennemi auquel il avait ravi l'otage Richard Cœur de Lion et qui, depuis, rêve de prendre une revanche définitive.
Enfin, un malheur n'arrivant jamais seul, une terrible nouvelle attend Ussel à Rouen.

Laissant Rouen derrière lui, Guilhem part donc plus tôt que prévu, et avec seulement quelques compagnons, pour la Germanie et le Château de la Wartburg.

Parti rejoindre un vieil ami, il servira encore une fois les intérêts du Roi de France dans la lutte qui l'oppose à Otton IV, le nouveau maître du Saint Empire, et à son allié funeste allié Jean sans Terre.
Il tombera aussi au cœur d'un nid de frelon, en plein milieu de la lutte qui oppose Hermann Ier de Thuringe à l'Empereur.
Cerise sur le gâteau, il mettra un terme aux agissements criminels d'une sorcière dévorée d'ambition et détruira le sabbat auquel elle participe activement, sauvant par là-même la belle et innocente Blancheflor.

Avec "Wartburg 1210", Jean d'Aillon envoie Guilhem et ses proches dans la froideur neigeuse de la Thuringe médiévale, dans la riche Harz truffée de mines d'argent.

Il introduit le lecteur aux arcanes d'un Saint Empire à la hiérarchie sociale très stricte et aux manigances politiques incessantes, l'Empereur étant élu par une théorie de princes et d’évêques ce qui crée la possibilité de jeux d'alliance et d’influence incessants, sans oublier l'utilisation, pertinente en l'espèce, de l’assassinat politique.

On y voit un Guilhem détourné de Dieu, fatigué par les malheurs qui se sont abattus sur lui toute sa vie durant. Un Guilhem moins invulnérable, capable d'erreurs et de défaites tactiques, jusqu'à se trouver devoir sa vie à de bien étranges mineurs. Un Guilhem en quête d'une paix qu'il a bien du mal à trouver.

On y voit ses proches s'établir, souvent avec son aide, dans ces vies sédentaires et confortables qui semblent lui être toujours refusées.

On y voit enfin l'auteur s'amuser à réécrire la légende médiévale de Blancheflor et de sa marâtre, popularisée par les frères Grimm dans l'histoire de Blanche-Neige, inspirée elle-même par le conte Richilde de Musäus.

Après un début sans doute trop lent, le roman gagne un momentum important. Captivant l’attention, il se révèle alors d'une lecture agréable et ramène son lecteur dans un Moyen-Âge dur comme de l'acier, dans une société d'ordres où la vie humaine ne vaut guère et où la justice n'est souvent qu'un mot creux. Les aspirations profondes de Guilhem ne peuvent vraisemblablement pas y trouver un cadre à leur mesure ; lorsqu'on sait qu'à la fin il se dirige – sans encore le savoir – vers Bouvines et sa bataille, tout semble indiquer que ses tribulations sont loin d'être terminées.

Wartburg 1210, Jean d'Aillon

mardi 23 avril 2019

The Crying Machine - Greg Chivers


"The Crying Machine" est un roman de Greg Chivers, qu’on rattachera au courant Cyberpunk même si c’est réducteur. C’est un thriller dynamique qui entraine son lecteur dans un monde troublé sur les traces de personnages aussi intéressants (pour tous) que profondément attachants (pour certains).

Jérusalem, dans un bon nombre de décennies. Le monde que nous connaissons a bien changé.
Effondrement magnétique, hausse des niveaux de radiations, terres inhabitables et tensions géopolitiques subséquentes. Face à l’adversité, les USA ont réagi par la brutalité technologique. Ils ont transformé leur population en Machines, mix de consciences numérisées et de corps robotiques, puis, de fil en aiguille, ont fini par conquérir une partie de l’Europe. L’ouest de notre continent est sous occupation ; il abrite des mouvements de résistance humaine aussi sporadiques que désespérés. A l’est, au-delà de la ligne de front de l’Oural, on entre dans l’Empire humain sino-soviétique. Des soldats synthétiques US y combattent les troupes humaines ; créés par les Machines pour servir de chair à canon, leur conscience est artificielle et limitée tout comme leur espérance de vie au combat.
Nucléaire, le conflit global a rendu maints lieux inhabitables, notamment au Proche et Moyen Orient, et provoqué la disparition de certains des Etats que nous connaissons. Même l’antique Jérusalem - à peu près tout ce qui subsiste de l’Etat d’Israël - n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut.

Fuyant l’Europe sous une fausse identité, Clémentine arrive à Jérusalem. On lui a donné un nom, “Levi”, un contact possible qui pourrait l’aider et l’employer, à des tâches sûrement aussi discrètes qu’illégales car Clémentine est câblée, apte aux missions d’infiltration et de hacking. Problème : Levi ne la connaît pas, n’a rien à lui dire, ni à lui proposer. La jeune femme se retrouve seule et sans ressources dans une ville où ses postures d’Européenne la signalent autant comme une étrangère que comme une femme qui ne mérite aucun respect. Isolée et désespérée, elle trouvera refuge dans une « mission chrétienne » qui tient plus de la secte que d’autre chose.

Alors qu’il a repoussé Clémentine, Levi, un petit escroc et trafiquant, un petit poisson dans le marigot, se voit proposer un gros contrat : voler dans le musée de la ville le Mécanisme d’Anticythère, un étrange artefact grec retrouvé au fond de la mer, et déposé, puis oublié, dans le musée des antiquités de Jérusalem.
Bizarrerie : le commanditaire du vol n’est autre que Silas, ministre de la Culture et responsable du musée, un homme aussi corrompu que malfaisant.

En dépit d’un faux départ, les destins de Clémentine et de Levi vont se retrouver mêlés alors que le vol du Mécanisme d’Anticythère met en branle une menace pour l’humanité entière. Dans la ville de nouveau en proie aux tensions religieuses, entre cultes anciens et mouvements inédits, les gros bonnets de la pègre et de la politique utilisent les deux jeunes gens pour faire avancer leurs agendas délétères.

"The Crying Machine" est un roman écrit au présent, sur plusieurs fils entremêlés.

Chaque fil est à la première personne ; le lecteur suit donc les gestes et les pensées de Clémentine, Levi, Silas, ainsi que du Ministre de la Justice, Amos, un des rares hommes honnêtes de la cité et par ailleurs ennemi politique mortel de ce Silas qui convoite son poste.
Le lecteur est aux premières loges pour apprécier le désarroi et la bonté fondamentale de Clémentine, l’utilitarisme amoral de Levi, le machiavélisme sordide de Silas, et le sens du devoir d’Amos. Autour d’eux quelques seconds rôles – certains importants – donnent profondeur et mouvement aux personnages principaux.

Cheminant en leur compagnie, le lecteur explorera les arcanes du monde et de la ville, et retrouvera avec plaisir chacun des protagonistes à chaque changement de point de vue. Il y a au moins un personnage qu’il aimera aimer, deux qu’il appréciera, et un qu’il aimera détester. Il éprouvera aussi l’excitation d’entrer dans leur intimité et leurs (parfois grands) secrets, ainsi que de voir évoluer tant leur personnalité que leurs rapports.

Le roman se lit avec plaisir. Cyberpunk assumé ayant intégré certaines innovations technologiques, il reprend aussi l’ambiance caractéristique du genre, entre missions illégales, double jeu, trahisons, rapports de force brutaux et écologie de l’inframonde. Cité corrompue, manipulations politiques à grande échelle, slums et résidences de luxe, tout ce que le Cyberpunk a pris au Noir se retrouve dans le roman, et, comme dans tout bon Cyberpunk, les enjeux locaux s’avèrent rapidement être en fait globaux.
Mais "The Crying Machine" est aussi plus que cela. Il intègre une dimension qu’on pourrait qualifier de fantastique quand la « Mission » dévoile ses secrets et que le Mécanisme d’Anticythère révèle sa véritable nature.

Porté par ses personnages autant que par son histoire tortueuse sans jamais être cryptique, "The Crying Machine" entraine son lecteur en lui décrivant très progressivement un monde tourmenté.
Chivers y place une aventure et un mystère qui bouleverseront tant les acteurs que l’équilibre des forces.
Il n’hésite pas à mélanger les genres quand nécessaire, et écrit au présent sans ces accumulations de phrases courtes qui nuisent parfois à ce style particulier de narration.
Il trouve un ton casual, entre cynisme, espoir, et parfois même humour, qui crée une proximité véritable entre les narrateurs et le lecteur. L’ensemble est très plaisant. Les références à Morgan, Miéville, et Bacigalupi se tiennent.

Deux bémols néanmoins, même si le bilan est largement positif. D’abord une fin un peu rapide qui peut sembler précipitée. Ensuite un mashup SF/Fantastique qu’un esprit chagrin pourrait trouver trop peu expliqué pour engendrer l’adhésion (ce genre de réaction touchera sans doute plus le fandom SF qu’un public plus généraliste).

The Crying Machine, Greg Chivers

lundi 22 avril 2019

Braises de guerre - Gareth L. Powell


"Braises de guerre" est le premier roman d'une trilogie à venir écrite par Gareth L. Powell.
Premier tome, il peut aussi se lire en one-shot car il propose une fin véritable. Je ne saurais trop conseiller de ne pas s'imposer plus.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 95, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Après la guerre, la bataille pour la paix commence...
Le Chien à Problèmes est un croiseur lourd, construit pour semer la violence. Doué de conscience, c'est aussi une adolescente dégoûtée par le rôle qu'elle a joué dans le génocide d'une planète entière. Le Chien, reconverti dans le sauvetage des naufragés spatiaux, et sa capitaine, Sal Konstanz, reçoivent l'ordre de venir en aide aux éventuels survivants d'un paquebot en perdition au coeur d'un système contesté. De l'épave émerge une poétesse dissimulée sous une fausse identité pour échapper à l'horreur de la guerre, Ona Sudak. A quelques années-lumière de là, Ashton Childe, un agent des services secrets mis au placard, fait équipe avec un membre d'une faction adverse pour partir à la recherche de la rescapée. Tous risquent de se retrouver, bien malgré eux, au coeur d'un conflit qui menace d'embraser à nouveau toute la galaxie.
Space opera débridé, Braises de guerre offre une galerie de personnages hauts en couleur, dans la plus pure tradition du genre.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 21 avril 2019

Rosewater - Tade Thompson VF


"Rosewater", premier roman de Tade 'Molly Southbourne' Thompson, sort en VF.

On peut aller voir ce qu'en j'en disais il y a peu.

Rosewater, Tade Thompson

vendredi 19 avril 2019

Wounds - Nathan Ballingrund



Nathan Ballingrud est un auteur américain de fantastique et d'horreur. "Wounds" est son dernier recueil de nouvelles ; il contient, entre autres, The Visible Filth, le texte qui sera adapté prochainement au cinéma – ce qui justifie qu'une sorte d'escroc en vende une version papier 566$ sur Amazon. Enjoy !

"Wounds", donc, est un recueil fantastique d'une grande originalité. C'est son classicisme affecté – et j'irai jusqu'à dire outré – qui en fait le charme.
Pas d'explication matérialiste ; c'est l'Enfer et le Diable qui sont à la manœuvre. Pas de fantastique aux marges qui ferait irruption impromptu dans le réel ; le surnaturel vit avec et dans le monde, au minimum contenu dans une zone particulière (Maw), au maximum côtoyant les humains au vu et au su de tous.
L'ambiance est donc quelque part entre la Famille Addams, Planescape : Torment, Bernie Wrightson, Lucifer, ou les House of Mystery. On est donc ici dans l'anti-Lovecraft. Du point de vue de l'horreur, c'est l'autre face de la pièce.

"Wounds" introduit son lecteur à un monde dans lequel le diable existe et agit depuis l'enfer auquel l'a condamné sa rébellion divine. Prises de contacts d'initiés humains à destination de l'enfer, ouverture volontaire ou accidentelle du rideau entre les plans, "Wounds" est l'histoire des rapports entre notre monde et celui d'en-dessous par l'entremise de cultistes aux motivations variés.
Ce qu'ils cherchent en enfer ? Le pouvoir, la connaissance, une réalité « supérieure ». Ce que l'enfer veut du monde ? Y propager son amour, un amour étrange et terrifiant qui attire préférentiellement les solitaires, les désespérés, les déprimés – tous ceux que l'amour de Dieu et des hommes n'a que trop peu atteint –, sans oublier des religieux au sens strict, prêtres et prosélytes d'une contre-religion qui n'est qu'en partie occulte.

Ballingrud raconte ses histoires tragiques et terrifiantes en usant d'une jolie écriture qui accumule des images qu'on pourrait qualifier de gothique ou de néo-gothique – dans la version la plus traditionnelle du terme, avec manoirs, cranes, os, sorciers, etc. – s'il n'y avait quelques moments résolument weird qui expliquent sans doute l'amitié que Vandermeer porte au livre.

Six nouvelles donc :

The Atlas of Hell est une histoire de détective occulte impliqué dans une histoire de vengeance au cœur du bayou. On y voit se côtoyer le monde normal des libraires et des gangsters avec celui des sorciers et des damnés sans la moindre solution de continuité. On y découvre sous quelle forme incongrue existent les « Atlas de l'enfer ». C'est une entrée en matière surprenante et très graphique qui donne bien le ton général du recueil.

The Diabolist est l'histoire d'un sorcier qui meurt, des années après avoir raté une invocation pour ramener sa femme d'entre les morts. Dans la grande maison silencieuse restent la fille du mort et l'imp qui avait été appelé par l'invocation et vivait emprisonné depuis dans le laboratoire du sorcier. Narrateur innovant de l'histoire, le « démon » prendra une liberté dont son invocateur le privait depuis des années.

Skullpocket montre comment une goule devint un personnage important de la petite ville de Hob's Landing. Comment, il y a un siècle environ, un trio d'enfants goules causèrent le chaos dans la fête annuelle de la ville. Comment l'une des goules s'installa dans un manoir local puis aplanit au fil des décennies ses relations tendues avec la ville meurtrie. Comment, enfin, elle institua une fête annuelle de remplacement – la fête de SkullPocket – qui lie les deux mondes sans nier l'atrocité de celui d'en-dessous.

The Maw est la seule histoire où l'enfer entre en force dans une ville moderne jusqu'à en prendre le contrôle. Incapable de résister à l'assaut infernal, l'humanité ne peut que mettre la zone en quarantaine, comme un Fukushima diabolique. Dans le récit, on voit un vieil homme, guidée par une jeune fille, partir à la recherche de sa chienne au cœur d'une géographie urbaine que les démons redécorent à l'aide de matériaux humains.

Les quatre premiers textes sont plutôt bons sans être exceptionnels. Ils installent l'ambiance et le contexte, et sont donc utiles.

Puis viennent les deux gros morceaux.

The Visible Filth (soon to be a major motion picture !!!), est une longue histoire proprement terrifiante. Quand un barman de nuit à la vie sentimentale incertaine trouve un téléphone mobile oublié dans son établissement, quand il commence à recevoir des messages et des images gores sur un téléphone qu'il n'arrive pas à se résoudre à apporter à la police, il entre sans le savoir dans l'enfer des cultistes de Morningstar et fait basculer sa vie et celle de ses proches. La malveillance des enfers répond à ses faiblesses, la séduction de l'enfer trouve ici un terreau dans lequel s'épanouir. Très noire, très progressive, très stressante, la nouvelle est une vraie réussite.

The Butcher's Table enfin se passe aux Caraïbes, dans le milieu des pirates. Texte le plus long, c'est une grande aventure qui mêle deux cultes adversaires mais néanmoins alliés, des pirates sans foi ni loi, une voire deux histoires d'amour, des cannibales en route pour festoyer sur les côtes de l'enfer, un ange déchu, des monstres, etc. Très spectaculaire, le texte met en lumière la rouerie des hommes qu'aucune morale ne retient. Chacun des protagonistes a un agenda secret en plus de son agenda public, chacun ment aux autres sur ce qu'il veut ou fera vraiment, chacun trahira à un moment ou l'autre, aucun ne peut se fier aux autres pour réussir ni même pour survivre. A la fin, c'est le Diable qui gagne et, joli twist métatextuel, on comprend par un adjectif d'où provenait l'« Atlas de l'enfer » qui mettait en branle le premier récit.

Un bon recueil, original dans son classicisme à la Bosch même, et joliment construit en crescendo.

Wounds, Nathan Ballingrund

jeudi 18 avril 2019

Terminus - Tom Sweterlitsch VF


Savez-vous que dans moins d'une semaine sort "Terminus", la VF de l'excellent The Gone World de Tom Sweterlitsch ?

Maintenant vous le savez, plus d'excuse donc pour passer à côté.

Terminus, Tom Sweterlitsch

mercredi 17 avril 2019

Perihelion Summer - Greg Egan - Tiède


On peut reconnaître à Greg Egan un sens aigu du timing. Six jours seulement après la publication de la première photo jamais réalisée d'un trou noir supermassif, sort "Perihelion Summer", sa dernière novella, qui raconte l'effet sur la planète, et donc par ricochet sur nous, pauvres humains, d'une traversée du système solaire par Taraxippos, un micro trou noir.

Un trou noir, non, en fait deux, un trou noir binaire. Ce détail de l'histoire ne sert à rien, si ce n'est à ajouter une artificielle et brève incertitude sur la trajectoire exacte de l'objet et donc sur un possible cataclysme.

Ce malheur dont l'avenir est gros, nous le vivons en compagnie de Matt, un jeune ingénieur australien. Dans la première partie de la novella, Matt et quelques amis, convaincus de l’imminence des tsunamis colossaux à venir qu'amèneraient les effets de marée gigantesques causés par un passage proche, a embarqué – sous les rires de la plupart – sur un étrange esquif de sa conception, le Mandjet (du nom de la barque solaire de Ré), un engin autonome presque jusqu'à l'autarcie qui tire son énergie  du soleil et du mouvement des vagues, désalinise son eau, et produit lui-même les poissons d'élevage qui feront le gros de l'alimentation de l'équipage. Temps, angoisse, puis le verdict.

Taraxippos passe en fait un peu plus loin que prévu – 72 millions de kilomètres, plus de deux fois la distance qui sépara en 2017 la Terre de l'astéroïde 'Oumuamua. Pas d'effet de marée à craindre, la Terre est sauvée. Ou pas.
Car, fidèle à son nom, l'importun génère une attraction suffisante pour modifier légèrement la trajectoire orbitale elliptique de la Terre, la décentrant, avec donc un périhélie qui s'éloigne du soleil et un aphélie qui s'en approche. La Terre verra sa température moyenne augmenter de 15 degrés en été et baisser de 10 degrés en hiver pour ce qui est de l'hémisphère Sud – l'effet sera un peu moindre dans le Nord du fait de l'obliquité de notre planète. Mais, en raison de sa cause même, ce ne sera pas une hausse de 2,5 sur l'année, ce sera vraiment des étés 15 degrés plus chauds et des hivers 10 degrés plus froids. Un changement climatique inimaginable et soudain qui tuera à moyen terme – par ses effets sur le corps humain, les cultures, etc. – des centaines de millions de personnes, entraînera des flux de réfugiés sans précédent, et initiera les conflits internes et internationaux qui accompagnent inévitablement tout bouleversement malthusien.

Dans les parties 2 et 3, alors que le monde s’enfonce dans le chaos, Matt et son groupe conduiront un nombre de plus en plus grand de bateaux de réfugiés, agglutinés autour du Mandjet, dans un aller-retour circulaire Australie/Antarctique dont le but est de suivre le niveau des températures supportables. Ils vivront quelques tribulations et mettront progressivement en place un système de production et de troc fondé sur la confiance, l'embryon d'une culture marine nomade, peut-être la seule réaction adapté aux temps.

Depuis quelques années, Egan a tourné le dos a son approche initiale qui consistait à ne pas écrire pour/sur notre temps – Cf. Cérès et Vesta. Inquiet à juste titre du changement climatique, énervé sans doute (des passages le suggèrent ainsi que la novella susnommée) par la politique très anti-migrants de son pays, il descend dans l'arène militante. Hélas, il y perd ce qui faisait sa singularité (le trou noir n'est qu'un gimmick, et il ne suffit pas de parler lentille gravitationnelle pour que ça fasse de la Hard-SF) et devient l'un parmi d'autres à dire la même chose avec des métaphores différentes.

Si on veut être gentil avec l'auteur, on dira que "Perihelion Summer" est un cri d'alarme nécessaire sur l'imminence d'un danger auquel certains ne veulent pas croire et contre lequel beaucoup n'ont pas le courage d'agir. Si on veut s’adonner à l'intertextualité cuistre, on dira que "Perihelion Summer" est un prequel à La cité de l'orque, ou que la mort annoncée pour la plupart – et singulièrement dans une Australie qui fait avec jusqu'aux derniers instants – rappellent le très fade On the Beach.
Si on pense que « qui aime bien châtie bien », on est forcé d'admettre que le texte ne présente qu'un intérêt mineur et qu'il n'apporte rien de vraiment spectaculaire ou innovant.

Perihelion Summer, Greg Egan

L'avis de Feyd Rautha
L'avis d'Apophis

mardi 16 avril 2019

Luna Moon Rising - Ian McDonald


Suite et fin de la trilogie lunaire de Ian McDonald avec "Luna Moon Rising".
Ici, le titre dit tout. Car c'est au coming of age de la société lunaire que va assister le lecteur.

Après le coup de force de Lucas Corta aidé par les intérêts terriens, les familles de Dragons sont toujours en guerre. Mais, du fait des nombreux meurtres des deux premiers tomes, les rangs des tycoons se sont éclaircis. Des dynasties lunaires ne restent que les survivants, tirés autant par leur soif de vengeance que par la nécessité de jouer au mieux leurs pions sur un échiquier du pouvoir très largement bouleversé.

Lucas Corta, devenu Aigle de la Lune, n'a pas abandonné l'idée de ressusciter sa famille et de lui rendre le siège de son influence, perdu lors de l'assaut meurtrier des McKenzie ; ces derniers ont, eux, connu une guerre interne qui a scindé la famille en deux branches ennemies – l'une des branches caressant un grand projet de minage spatial. Les Sun jouent toujours leur jeu de long terme et sont adversaires de tous les autres. Les Vorontsov rêvent toujours de contrôler l'intégralité du transport spatial. Quant aux Asamoah, va savoir ce qu'ils veulent – ah, si, terraformer la Lune.

Alors que les cartes ont été largement redistribuées par les événements précédents et que les Terriens ont pour objectif de mettre la Lune sous tutelle, plusieurs voies s'ouvrent devant la société lunaire : rester le paradis libertaire contractuel et a-légal qu'il est depuis l'origine, muter en société « communiste » post-rareté, se vider de tous ses habitants à échéance de cinquante ans pour se transformer en bourse géante uniquement dédiée aux transactions financières. Aucune de ces options ne satisfait tout le monde, la dernière – voulue par les Terriens – le moins de toutes.

On assiste donc, dans "Luna Moon Rising", aux jeux de vengeance et de pouvoir auxquels continuent de s'adonner des familles lunaires qui ne réalisent que progressivement la menace que le projet terrien fait peser sur l'existence même de leur société.

C'est autour des comptes à régler et du sauvetage puis de la garde de Lucasinho Corta – laissé comme mort à la fin du deuxième tome – que tourne toute l'intrigue.
On y voit Wagner Corta revenir dans le jeu des familles – une forme de rédemption.
On y voit les jeunes Luna et Robson Corta jouer enfin des rôles importants.
On y voit Alexia Corta, nouvellement sélénite, tenter de faire les choses justes tout en étant loyale à sa famille.
On y voit Ariel Corta, l'avocate, prendre enfin une vraie épaisseur en s'opposant à son frère et chef de famille pour lui prendre un pouvoir politique qu'il n'utilise pas à bon escient – pas dans le sens, en tout cas, des intérêts de la Lune, incapable qu'il est de dépasser ceux, pré-étatiques, de la famille.
On y revoit Marina, qui était revenue sur Terre et qui, confrontée à l'hostilité croissante des Terriens vis à vis de tout ce qui touche à la Lune, choisit d'y retourner.
On y découvre l'Université de Farside – sur la face cachée – avec ses chercheurs de haut vol, ses guerriers d'élite, et son indépendance totale envers toutes les familles. Presque une Garde de Nuit intellectuelle.

L'histoire consiste encore en une succession de complots, d'alliances tactiques qui se font et se défont, de coups de force violents et spectaculaires.
Beaucoup de complots, beaucoup de haines, et quelques grands moments de narration, le meilleur étant sans doute le duel judiciaire final – oui, une ordalie – qui amène une bascule du pouvoir de Lucas à Ariel et... (je n'en dirai rien si ce n'est qu'après, rien ne sera plus comme avant, coming of age je vous disais).

Néanmoins, gros bémol, la lecture de "Luna Moon Rising" a été assez ennuyeuse.

Le world building de McDonald est toujours le grand point fort du cycle mais, maintenant, le lecteur le connaît. Le récit semble alors délayé par la profusion des détails que donne l'auteur et qui ne changent rien à ce qu'on savait déjà de la société lunaire.

Entre deux discussions et combats (avec, comme dans le tome 2, des transitions qu'on pourra trouver trop abruptes ou peu claires), on doit donc aussi lire des pages et des pages de robes, chaussures, désir sexuel, bossa nova, course à pied, vol en faible gravité, cocktails, plats cuisinés, réceptions, etc. Tout ce background servait le récit au début du cycle, il fait redondant maintenant et allonge artificiellement le chemin vers la résolution de la guerre civile lunaire. On a l'impression d'être face à la foultitude de détails sur les US dont Stephen King agrémente hélas souvent ses romans, et qui impose parfois une lecture en diagonale, pratiquée ici aussi. Et ne parlons pas des états d'âme de Marina sur Terre qui auraient pu faire l'objet d'une voix off étant donné qu'ils ne servent pas l'intrigue.  Ou de quelques « heureuses » coïncidences. Ou de fils dont l'auteur ne fait pas grand chose – avec autant de personnages nommés, il aurait fallu le volume du Trône de Fer pour développer vraiment tout sans que ça fasse rushé.

Le passage de deux à trois tomes, imposé par le projet d'adaptation télé, a donc conduit à un délayage excessif, d'autant que les retournements d'alliances successifs et la révélation, seulement à la toute fin, de la direction dans laquelle le tout allait – à savoir un changement radical qui implique une dépatrimonialisation de l'Etat, n'aident pas à prendre parti pour quiconque dans des luttes qui semblent toutes strictement tribales.

Luna Moon Rising, Ian McDonald

dimanche 14 avril 2019

Les enfants de Jessica t3 - Brunschwig - Hirn


Sept ans après (!) le tome 2, voici enfin le troisième volet des Enfants de Jessica, sobrement intitulé "Sur la route".

Jours de deuil s'achevait sur le début d'une marche vers Washington. A l'issue des obsèques des réfugiés assassinés par les paramilitaires qui se font appeler les Logan's, la fille de l'une des victimes y initiait une marche des partisans de Jessica Ruppert vers le Congrès, afin de montrer aux élus « putschistes » le soutien populaire à la Secrétaire aux Affaires Sociales mise en difficulté par des accusations touchant au caractère potentiellement anticonstitutionnel de sa politique d'aide aux déshérités.

Ce tome 3 montre le déroulement de la marche, ou plutôt des marches car de nombreuses villes suivent le mouvement et, en moins de 24 heures, ce sont des dizaines voire des centaines de milliers de personnes qui convergent vers la capitale fédérale. Manifestation difficile car, au sein du peuple, elle compte autant de soutiens qui la rejoignent que d'adversaires qui vont tenter d'entraver la progression des marcheurs.

De plus, dans les coulisses, les ennemis politiques ne désarment pas. Dans les médias comme dans l'ombre des arrières-salles discrètes, les bénéficiaires de l'ancien ordre du monde continuent leurs manœuvres pour contrôler les actions du Président Mac Arthur et évincer Jessica de son poste, une Jessica qui ne sait plus elle-même si sa cause vaut les troubles qu'elle suscite.

Parallèlement, l'enquête en révision sur la culpabilité de Logan dans le massacre de masse qui avait contribué à la première élection de Jessica Ruppert connaît un tournant décisif quand la fille adoptive de Ruppert finit par se souvenir de certains détails qui peuvent prouver l'innocence du condamné.
Cette révélation peut être le dernier clou du cercueil politique de Jessica et, si l'avocat de Logan n'y voit qu'un moyen de sortir son client d'une condamnation injuste, nul doute que les ennemis politiques de la Secrétaire aux Affaires Sociales y trouveront matière à parachever la destruction de la femme et de son œuvre.
Pour cela, politiques et mafieux reconstituent même leur union sacrée. A l'attaque juridique s'ajouteront sans doute des actions plus musclées et violentes dans le but d'ajouter du chaos au chaos.


L'album illustre une fois encore la division d'un pays déchiré entre une minorité politique consciente de la nécessité de réorienter radicalement la société américaine vers une nouvelle forme de way of life qui prenne en compte les déshérités en tournant le dos à la doxa ultralibérale et une classe politique traditionnelle qui vit du système et est prête à tout pour le maintenir en l'état, avec l'approbation d'une partie de la population, qui appelle Jessica « la rouge » ou « la communiste », et l'intervention active de groupes paramilitaires ad hoc.

Ecrit alors que Trump est Président des Etats-Unis, "Sur la route" fait écho aux déchirures de la société américaine (et pas que) contemporaine.
Retour agréable dans l'univers, si proche du nôtre, créé par Brunschwig, "Sur la route" est néanmoins un album d'attente dans lequel rien ne décisif n'advient. Des éléments se mettent en place, nous verrons dans le prochain tome ce qu'ils amèneront.
La série, elle, est antérieure à l'élection du président orange, mais elle semble avoir anticipé les nécessités d'un rééquilibrage économique et la violence de la réaction des élites à toute tentative de changement de cap. Qu'adviendra-t-il de Jessica et de son projet ? Il faudra lire le tome 4 pour le savoir. Espérons que sept ans d'attente ne seront pas encore une fois nécessaires et que l'album sera à la hauteur des espoirs qu'il suscite.

Les enfants de Jessica, t.3 Sur la route, Brunschwig, Hirn

samedi 13 avril 2019

Mémoires d'Outre-Mort - Buehlman VF


Vous ai-je dit que le très bon The Lesser Dead sort dans moins d'une semaine sous le titre "Mémoires d'Outre-Mort" dans la jeune collection Hugo Nouveaux Mondes ?


Vous devriez y jeter un gros coup d’œil.

Mémoires d'Outre-Mort, Christopher Buehlman

vendredi 12 avril 2019

The Manhattan Projects vol II - Hickman Pitarra Bellaire


"Manhattan Projects, vol II : Leur Règne"

Personnages, contexte et décors sont connus, le comic out of bounds continue sur sa lancée du premier tome.

On voit donc ici :

Le délirant Oppenheimer terminer enfin sa guerre civile intérieure (avec un résultat surprenant).
Einstein (ou pour être plus précis, les Eisntein) faire des siennes à travers les dimensions du multivers de façon bien plus barbare que scientifique en compagnie d’un Feynman pusillanime et soumis.
Daghlian s’isoler dans le désert en version locale du Dr Manhattan.
Von Braun et le peu fin Gagarine partir dans l’espace en quête de Laïka, pour une aventure Space-Op, cocasse et haute en couleurs, truffée de petites références décalées à Star Wars.
Groves et l’encore plus barjo Gen. Westmoreland, amoks et lancés dans une série d’opérations d’une très grande brutalité.
J’en passe et des meilleures.

Mais surtout, on apprend encore une fois à la lecture de ce volume ces vérités qu’on nous cache depuis toujours. Sur la fabrication de la Guerre Froide, sur la prise de contrôle de l’URSS par des entités extra-terrestres, sur l’arrivée au pouvoir de Castro, sur la Crise des Missiles, sur la mort de Kennedy et la fameuse Balle magique - et sur le rôle qu’y ont joué les personnages les moins recommandables du comic.

Comme pour le tome 1, il faut quelques dizaines de pages pour adhérer (de nouveau) au concept. Mais, ensuite, c’est vraiment amusant, du fait même de l’excès - avec une mention spéciale au Brejnev alien.
L’ensemble n’est pas terminé aujourd’hui en VO, même si l’édition Urban reprend tout l’existant.

The Manhattan Projects, Vol II Leur Règne, Hickman, Pitarra, Bellaire

jeudi 11 avril 2019

Sélection roman du Grand Prix de l'Imaginaire 2019


Voici qu'arrivent les short-lists du Grand Prix de l'Imaginaire 2019.
On se bornera ici aux romans, les autres listes sont disponibles ici.


Roman francophone

BonheurTM de Jean Baret (Le Bélial’)
Dernières fleurs avant la fin du monde de Nicolas Cartelet (Mü Éditions)
Le Cycle de Syffe, tomes 1 et 2 de Patrick K. Dewdney (Au diable vauvert)
Rouille de Floriane Soulas (Scrineo)
Les Pierres et les Roses, tomes 1 à 3 d’Elisabeth Vonarburg (Alire)

Roman étranger

Mémoires, par Lady Trent, tomes 1 à 5 de Marie Brennan (L’Atalante)
Luna, tomes 1 et de Ian McDonald (Denoël)
Anatèm, tomes 1 et 2 de Neal Stephenson (Albin Michel)
Les Chroniques de St Mary, tomes 1 et 2 de Jodi Taylor (Hervé Chopin)
Dans la toile du temps d’Adrian Tchaikovsky (Denoël)
Underground Airlines de Ben H. Winters (ActuSF)

Plop - Rafael Pinedo


"Plop" est un court roman de l'Argentin Rafael Pinedo. On y assiste à toute la vie de Plop, né et mort dans la boue, au cœur d'un terrifiant monde post-apocalyptique.

« – Ici, on survit. »
« – Ici, on survit. »
C'est le premier dialogue qu'on entend dans le livre. Il le résume parfaitement.

De la boue, de la boue, partout. Quelques ruines, aucune production de nourriture organisée. Des outils rouillés, des bricolages sommaires, des chiffons.
Une pluie récurrente est le seule eau qu'on puisse boire sans risque ; dès qu'elle touche le sol elle devient polluée. Et comme nourriture, chats et chiens sauvages (et dangereux), rats, cochons parfois (ces éternels compagnons d’infortune de l'homme), humains aussi.
On est mis bas. On est « utilisé » – comme objet sexuel. On remplit ses tâches assignés. On fournit – plus ou moins librement – à la communauté sa chair, sa peau, ou ses os.
Et on a faim, si souvent faim.

Dans le monde de Plop, issu d'une apocalypse, survivre est si difficile que c'est à la fois la seule action possible et la justification de toutes les actions concrètes.

Dans le Groupe de Plop (une centaine d'âmes), tout est tourné vers la survie.
L'organisation d'abord, avec sa hiérarchie fruste et ses Brigades spécialisées (dont Volontaires 2 qui rassemblent les faibles et inutiles, voués aux missions suicides).
La migration, les chasses, les échanges dans les Lieux dédiés, ensuite. Tout s'échange, tout s'utilise, tout se recycle. La rareté est telle que rien ne peut se perdre.

Dans le Groupe (comme dans tous les Groupes du monde), l'individu ne vaut rien en soi. Il n'est qu'une force de travail ou une ressource. Quand il ne peut plus être la première, il devient la seconde. Il peut aussi n'être qu'une ressource utilisable dans le cadre d'un échange.

Le Groupe de Plop, isolé au milieu d'une nature si hostile qu'elle n'en mérite plus le nom et d'autres Groupes aussi acculés et prédateurs, n'a plus comme but que la survie, au point d'en devenir une parfaite communauté conséquentialiste qui n'accorde aucun droit à ses membres. Chacun doit servir la communauté ou mourir pour elle, les ressources sont trop rares pour être gaspillées et même le plus inutiles des inutiles peut au moins être recyclé (clin d’œil au Meilleur des Mondes) pour la servir enfin.

Il n'y a donc aucune morale dans le monde de Plop, aucune impératif surpassant celui de la survie du Groupe. Il n'y a qu'un tabou – passible de mort –, dont on ignore l'origine : nul ne doit montrer l'intérieur de sa bouche ni sa langue à autrui, nul ne doit toucher autrui avec sa langue. Cet unique interdit – dans un monde où l'inceste n'en est pas un car la notion même de parentalité en est absente et que, de plus, « faire le sexe » est une des rares distractions – signe néanmoins le fragile caractère humain de cette bande si peu morale qu'elle se résume presque à sa bestialité fondamentale ; les animaux non plus ne sont pas moraux mais ils ne sacralisent ni ne s'interdisent aucun acte.

Après une longue description – tout en micro chapitres – de la vie quotidienne et du coming of age de Plop, on comprend progressivement que le jeune homme est un Rastignac en puissance qui use de la ruse comme d'un outil vers la fonction suprême de Commissaire Général. Manigances et trahisons le porteront au sommet – du tas de merde dans lequel il vit.
Mais il n'y restera pas. Tabou et coutume sont plus forts même que Plop, et ce Groupe qui va sans sourciller jusqu'au bout de l'inhumain n'acceptera pas qu'on viole impunément son seul tabou.

Description non euphémisée d'un mode de vie ignoble, "Plop" est écrit dans un style aussi clinique que minimal. C'est pourquoi j'ai eu du mal à y entrer vraiment. J'avais eu le même problème avec l'écriture de La Route de McCarthy. Alors si toi, lecteur, tu as aimé La Route, viens lire "Plop", tu aimeras aussi.

Plop, Rafael Pinedo

Les meurtres de Molly Southbourne - Tade Thompson VF


On peut maintenant précommander "Les meurtres de Molly Southbourne", la version française - thx to JD Brèque - de l’impressionnante novella de Tade Thompson qui était chroniquée là.
N'attendez pas ! Ruez-vous ! C'est un texte qu'il faut avoir lu.

Les meurtres de Molly Southbourne, Tade Thompson

mercredi 10 avril 2019

Tiamat's Wrath - James S.A. Corey - A new hope


"Tiamat's Wrath" est le huitième et avant-dernier volume de la série-fleuve The Expanse.

L'empire laconien règne d'une main de fer sur l'espace humain. Canonnières spatiales et commissaires politiques assurent que la volonté de Winston Duarte aura force de loi dans tous les systèmes où vivent – parfois difficilement – des humains. Médias et experts aux ordres portent une bonne parole hégémonique. Chacun s'est plus ou moins accommodé de la nouvelle situation, d'autant que l'écrasement militaire infligé au système solaire par les vaisseaux Magnetar hybrides de Laconia a porté un coup de massue au moral des réfractaires.

Mais tous n'ont pas abdiqué. Si Holden est un prisonnier « libre » dans la capitale laconienne – de fait « l'ours dansant » de Duarte – et qu'on est sans nouvelles d'Amos, disparu au cours d'une mission d’infiltration au cœur de l'empire, il n'en est pas de même des autres personnages de la saga et de leurs alliés.

Après l'épisode Médina du tome précédent (et avant le bien plus tragique à suivre), Naomi est devenue l'une des têtes pensantes de la Résistance. Coordinatrice et stratège, elle vit cachée et sans cesse mobile dans des cales de vaisseaux qui la déplacent de système en système avec la complicité de partisans, parfois à l'insu des capitaines même.

Alex et Bobby, à bord du vaisseau capturé Gathering Storm, constituent la special force de l'Underground, puissante certes mais bien trop faible pour espérer desserrer l'étau dans lequel le terrifiant Magnetar Heart of the Tempest tient le système solaire.

La Résistance elle-même agit et coordonne à travers tous les systèmes accessibles, mais ses moyens militaires sont bien trop limités face aux technologies laconiennes pour espérer une victoire. C'est pour cela aussi que Naomi poursuit une stratégie d'infiltration à long terme dans le but de noyauter progressivement l'appareil de l'empire, stratégie que l'impétueuse Bobby n’apprécie que modérément.

Le moral est là mais les perspectives sont obscures, d'autant que ne se dessine pas encore la génération qui prendra la relève des vieux du Rocinante ou de l'ex-OPA – autrement dit de ces gens qui avaient la clandestinité comme mode de vie. Le roman s'ouvre sur la mort naturelle et les obsèques d'Avasarala, comme le signe d'un passage de témoin nécessaire mais encore incertain.

A la réalité d'une tyrannie qui, dans un premier temps, essaie de se faire aimable, s'ajoute la menace des entités inconnues qui ont anéanti les Bâtisseurs de Portes et commencé à intervenir dans les affaires humaines.

Les temps sont dangereux pour tous, même pour Duarte qui, s'il doit gérer une rébellion qu'il ne ressent pas comme une vraie menace, a, en revanche, une conscience parfaitement claire du risque mortel que font peser sur toute l'humanité les mystérieuses consciences qui, depuis un ailleurs inconnu, modifient les lois physiques d'une manière qui ne peut être interprétée autrement que comme une agression. Voilà pourquoi il envoie l'exobiologiste Elvi Okoye en mission scientifique à la recherche des artefacts perdus des Bâtisseurs – pourquoi aussi cette mission a un second volet bien plus militaire et infiniment plus risqué pour toute l'humanité.

"Tiamat's Wrath" est un roman très excitant après l'un peu décevant Persepolis Rising.

Le problème « alien » de Duarte l'engage dans un dilemme du prisonnier aux enjeux colossaux contre des intelligences inconnues dont il ne comprend encore ni la logique ni les moyens. Un jeu qui risque fort de délivrer une solution sous-optimale.
A un blocage stratégique déprimant pour la Résistance, un heureux (!) événement fait succéder une possibilité réelle de retourner la table au prix d'énormes risques.
Une nouvelle génération émerge progressivement, qui prendra le relais de sa devancière dont beaucoup des représentants sont maintenant considérés comme des icônes par les plus jeunes.
Et, au bout du bout du bout, se reconstituera la famille du Rocinante, presque dans son état original.

Mais surtout, dans "Tiamat's Wrath", c'est à la fascinante transformation de personnages importants qu'assiste le lecteur.

Noami Nagata, après avoir choisi une pénible réclusion dans les sous-sols spatiaux de la Résistance, finit par en sortir comme une chrysalide de son cocon pour devenir, après de tragiques péripéties, le leader naturel de l'Underground. Elle s'y confronte au pouvoir d'orienter la lutte dans le sens qui lui paraît efficace mais aussi à la responsabilité d'envoyer des hommes – voire des proches – à la mort. Un nouveau Fred Johnson ?

Bobby Draper, après être devenue un vrai capitaine et une vraie meneuse, connaît un de ces moments de gloire dont on fait des chansons et qui redonne l'espoir à un peuple soumis.

Elvi Okoye, brillante et droite, devient – avec un petit coup de pouce il est vrai – la chef de toute la recherche scientifique laconienne, dans laquelle elle imposera la dimension éthique qui faisait cruellement défaut à son prédécesseur.

Teresa Duarte, enfin, fille du dictateur et destinée à la succession et à l'immortalité, prend sa vie en main et fait basculer le jeu quand elle réalise que la politique n'est souvent faite que de mensonges, si nécessaires soient-ils. Une nouvelle Clarissa Mao ?

Avec James Holden en retrait – même si les lecteurs pourront nuancer cette affirmation – et un Amos Burton backstage, c'est à une prise de pouvoir par les femmes que nous assistons, au « remplacement » d'Avasarala par un petit groupe de femmes brillantes et décidées qui tiennent entre leurs mains les institutions qui compteront dans la lutte à mort que l'humanité doit maintenant engager contre ses ennemis invisibles. Car, la fin ne laisse aucun doute là-dessus, le pire est à venir.

De bout en bout, le roman est passionnant.
Le passage du désespoir à un nouvel espoir 'wink' est bien conduite.
L'équilibre entre planification et action est satisfaisant sans que la narration néglige ses personnages, que les événements soumettent à rude épreuve.
La situation politico-stratégique évolue vraiment au fil des pages.
Certaines scènes sont captivantes ou poignantes ou les deux à la fois.
Au retour des anciens s'ajoute la montée en puissance des nouveaux. Nouveaux personnages, nouveaux rôles.
Et reconstitution – pour le final ? – de l'équipe initiale.

Un seul regret pour moi ici, un personnage tué qui revient – 200 pages plus tard – soit bien plus vite que ne l'aurait osé une série Marvel.

Tiamat's Wrath, James S.A. Corey

Elévation - Stephen King


Castle Rock, aujourd'hui (là, la moitié des lecteurs bavent déjà d'aise).
Scott Carey est un cinquantenaire divorcé, un web designer venant de signer un gros contrat, une grande et costaude force de la nature (du genre qui meurt à 55 ans d'un infarctus) qui colle assez bien à l'image qu'on se fait d'un insider US d'origine nord-européenne. Cet homme décent est installé dans la paisible – et, disons-le, plutôt upper class – petite ville du Maine entre amis et voisins.

Tout irait pour le mieux si, depuis quelques temps, une étrange perte de poids ne l'affectait. Où est le problème, direz-vous ? Il tient un une phrase : « perte de poids régulière sans régime ni modification de la silhouette ». Jusqu'où cela ira-t-il ?

Et si Carey est malade – faute d'un meilleur terme – la petite ville l'est aussi. D'une intolérance et d'une bigoterie qui se manifestent dans l'ostracisme qu'elle fait subir à un couple de « lesbines » mariées. « Lesbines », c'est déjà pas fameux, mais « lesbines » ostentatoires, là, c'est trop pour la petite ville bourgeoise nichée au cœur d'un Etat qui vote à 75% Républicain.

Carey peut-il soigner son corps ? Carey peut-il soigner la ville ? Il faudra lire pour le savoir.

"Elévation" est une novella inédite de Stephen King. Avec ce court texte très feelgood, King revient une fois encore à Castle Rock. Il raconte une histoire simple, à la conclusion joliment émouvante, qui pourrait être un épisode de Twilight Zone. Il dépose un ou deux petits Easter Eggs pour ses lecteurs à l'intérieur de l'énorme qu'est en soi Castle Rock. Il livre un message politique de tolérance dans une Amérique trumpienne plutôt consternante – d'une façon que je trouve trop explicite, mais justifiée ici par la brièveté et la volonté feelgood du texte – et montre que l'important est de faire plutôt que de juste regretter, de faire là où on est, d'agir sur sa communauté, de faire changer les mentalités par l'exemple (j'invoque ici les paroles du New Dress de Depeche Mode). Le temps qu'on a importe donc moins que l'usage qu'on en fait.
Enfin, il offre à ses lecteurs, le pendant lumineux du très sombre La peau sur les os, publié il y a 35 ans sous le nom de Richard Bachman.

Pas son meilleur texte, mais un petit truc bien sympa à lire un soir de blues. What else ?

Elévation, Stephen King

samedi 6 avril 2019

Ceux des profondeurs - Fritz Leiber


Ressortie chez Helios de "Ceux des profondeurs", un pastiche lovecraftien de Fritz Leiber écrit en 1976.

Georg Reuter Fischer, un poète mineur, vivote au milieu des collines de Californie dans la maison construite par son père. Il y est seul : son père a disparu lors de la formation d'une doline, plus tard sa mère a succombé à une morsure de serpent.
Fischer est un énorme dormeur dont l'énergie semble être siphonnée par quelque agent mystérieux, ce qui fait de lui un homme à la si faible constitution qu'il dut même abandonner ses études à Miskatonic dès la fin de la première année.
Dans la maison familiale, Fischer ne fait rien de bien utile, écrivant un peu et se promenant beaucoup. Il finit par publier à compte d'auteur un recueil intitulé « Le Tunnelier d'en bas », dont il envoie des exemplaires notamment à la bibliothèque de Miskatonic. Il reçoit en réponse une lettre d'Albert Wilmarth, un chercheur de Miskatonic qui lui propose de participer à une étude en cours sur le folklore et l'inconscient collectif. La demande est flatteuse, et d'autant plus attirante que les graphies alternatives que Wilmarth propose à Fischer pour certains des noms trouvés dans le recueil de poèmes correspondent à des idées que le poète eut lui-même avant de les écarter lors de la rédaction.
A quel inconscient collectif a-t-il accédé ? Pour le déterminer, les deux hommes se lancent dans une conversation épistolaire que conclut (tragiquement) une visite de l'universitaire au poète.

"Ceux des profondeurs" est un pastiche réussi de l’œuvre de Lovecraft.
Leiber y trouve le ton de son mentor, dès les tous premiers mots.
Son introduction – et la forme de récit qu'elle induit – est de celles que Lovecraft aurait pu écrire, ses mots, ses adjectifs en avalanche, sont de ceux qu'il aurait pu utiliser.
N’hésitant pas à mettre en scène Lovecraft lui-même – comme un auteur dont Fischer lit les œuvres « inspirées », et à une date dramatique (1937) qui participe à l'avancée du récit – il crée aussi un Wilmarth qui fait penser au maître de Providence alors que Fischer peut évoquer Leiber lui-même.
L'histoire que raconte Fischer à son hypothétique lecteur – faut-il brûler le manuscrit ? – fait du mythe une réalité objective que le poète californien découvre pan par pan.
Les personnages (et les monstres) du mythe sont si nombreux dans la novella que je ne les citerai pas ici, qu'on se souvienne seulement que Wilmarth est le héros distant de Celui qui chuchotait dans les ténèbres, et qu'on sache que Leiber va jusqu'à lier la biographie de Fischer à celle des personnages d'HPL (par exemple, le père du poète connaissait le Harley Warren du Témoignage de Randolph Carter et les deux partagent le même type de fin).
Le thème spenglerien du déclin cyclique des civilisation – cher à HPL – est aussi au cœur des réflexions de Fischer.
La menace et le mystère sont ici – comme chez HPL – à la fois externes (les Tunneliers) et internes (les secrets liés à l’ascendance du poète) ; le sous-sol de la maison, par son existence, évoque d'ailleurs la forte nouvelle Les rats dans les murs.
Le tout est lié par une approche qu'on dirait jungienne de l'accès par les rêveurs et les poètes à un inconscient collectif où serait présente une image plus claire et plus complète de la réalité que celle que nos seuls sens nous offrent.

J'arrête là. Le projet de Leiber est clairement réussi et l'objectif atteint. Avec "Ceux des profondeurs", Leiber – qui entretint une vraie relation épistolaire avec HPL – s'est fait plaisir. Le bel hommage qu'il rend à l'homme et à son œuvre ne pourra que ravir les lecteurs aficionados – même s'il risque de laisser les autres un peu sur le bord du chemin.

Ceux des profondeurs, Fritz Leiber

vendredi 5 avril 2019

Simili Love - Antoine Jacquier


"Simili Love" est un roman d'anticipation d'Antoine Jacquier.

Il imagine un futur sombre livré aux géants des commodities auquel répond une révolte presque solitaire vers un ailleurs de relégation plus humain.
Bon, peut-être avec un bon joint en écoutant les Eagles ; sinon...
Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 95, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

2040. Dans un monde socialement fracturé, Foogle décrète la Grande lumière, rendant publiques les données personnelles de chacun. Dépourvus d’intimité, les gens s’isolent et vivent avec des androïdes facilitateurs de vie. De plus en plus nombreux, les pauvres sont chassés des centres, et perdent tous leurs droits. Après des années de dépression et de solitude, un écrivain quinquagénaire tombe fou amoureux de son androïde et rompt avec son statut protégé…
Cette magnifique anticipation littéraire qui résonne avec la puissance des réseaux et notre actualité sociale, est aussi un très beau roman universel sur le choix de qui nous décidons d’être et comment aimer l’autre.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mercredi 3 avril 2019

Rituel de chair - Graham Masterton


Ressortie en poche du "Rituel de chair", du maître de l'horreur Graham Masterton.

Années 80, Connecticut. Charlie McLean est un critique gastronomique cinquantenaire que sa vie sur les routes a fini par conduire au divorce. Il entame aujourd'hui une tournée d'inspection avec son fils adolescent Martin, dans l'espoir de créer avec lui le lien qu'il n'a jamais pris le temps de tisser.

Lors d'une étape, ils entendent parler du Reposoir, un restaurant français très exclusif que Charlie ne connait pas. Un lieu aussi qui a visiblement mauvaise réputation.
Piqué par cette découverte, Charlie se met en tête d'y manger en dépit de la fin de non recevoir qui lui est opposé. C'est alors que Martin commence à se comporter d'étrange manière, jusqu'à disparaître de leur chambre d’hôtel alors même que son père passe la nuit avec une femme rencontrée la veille. Fugue ou enlèvement, aucun doute dans l'esprit de Charlie. Confronté à l'inertie des autorités, il doit alors se mettre en marche pour retrouver son fils et le tirer des griffes du groupe qui le destine à une fin atroce.

Encore une fois, Masterton déçoit progressivement, de plus en plus, au fil des pages. Après un début aussi intrigant qu'inquiétant, presque weird, le récit et les rebondissements  - par leur ampleur sans cesse en croissance - deviennent de plus en plus invraisemblables, jusqu'à un final qui est une apothéose de l'invraisemblabilité - car à mobiliser une adversité colossale pour faire mousser le suspense on se retrouve obligé, après, à recourir à des résolutions proprement incroyables.

Si on veut voir un peu de positif, on notera une réflexion sur les dérives sectaires et l'emprise exercée par celles-ci sur des adolescents - la question était plus vive à l'époque, après le Guyana et avec la montée de Moon et de la Scientologie. On remarquera aussi la tentative de donner chair - sans jeu de mot - à un personnage de voyageur de commerce usé qui rappelle le Jean Rochefort de Tandem. Ca ne compense pas le reste du Barnum.
On fera mieux de lire La confrérie des mutilés, de Brian Evenson.

Etonnant de voir comme ses romans me font toujours la même impression.

Rituel de chair, Graham Masterton