lundi 14 octobre 2019

Lumières noires - NK Jemisin


"Lumières vives" est un recueil de nouvelles de NK 'Trois Hugo + 1 PSF' Jemisin, traduction du récent « How Long 'Til Black Future Month ? ». C'est une excellente collection, qui confirme en format court le talent de la dame.

Les nouvelles présentées ici, de longueurs variées, touchent à tous les genres de la SFFF. Fantastique, fantasy (urban), SF, cyberpunk, tout y est et tout est réussi. Il est habituel (y compris sur ce blog), lorsqu'on parle de recueil de nouvelles, de dire qu'à l'intérieur certaines sont meilleures que d'autres, que certaines plaisent plus que d'autres, que certaines même ne plaisent pas du tout.
Je n'arrive tenir ce discours concernant ce recueil. Tout y est réussi. Par goût, par résonance personnelle, on aimera plus ou moins telle ou telle histoire, mais toutes sont réussies, toutes méritent la lecture, aucune ne laisse le lecteur avec le désagréable sentiment d'avoir perdu son temps à la lire.

Il est surprenant de voir à quel point – et pour quelqu'un qui dit en introduction n'avoir pas été sûre d'être capable d'adopter la forme courte – Jemisin parvient à créer en quelques pages seulement un background et une ambiance, un vrai univers dans lequel elle installe de vrais personnages. En impressionniste de l'écriture, Jemisin, brièveté oblige, procède par touches, par détails signifiants, qui, accolés les uns aux autres, forment un tableau d'ensemble dont le sens est évident et parfaitement explicite. Tout est là, dans les quelques pages du récit, et le lecteur en sait largement assez pour imaginer la partie du tableau qui serait hors cadre. C'est brillant et assez bluffant.

Il y a aussi toujours une vraie émotion, d'abord car Jemisin donne vie et profondeur à ses personnages, ensuite parce qu'elle aborde souvent des situations d'injustice qui lui tiennent à cœur et pour lesquelles elle parvient à transmettre la tristesse et la colère qu'elles lui inspirent. Les engagements de Jemisin sont connus, ils forment l'âme des récits présentés ici.

Enfin, à l'actif des histoires, il y a l'élégance de l'écriture et son adaptation toujours réussie au genre présenté, un vrai talent descriptif (qui s'exprime de fort belle manière en ce qui concerne cuisine et nourriture), une diversité d'acteurs appréciable, un militantisme intelligent qui dit les choses sans les asséner, une spiritualité parfois proche de l'animisme qui réenchante le monde – y compris quand c'est synonyme de danger.

On lira – tout – avec plaisir.

Ceux qui restent et qui luttent, un pastiche du Ceux qui partent d'Omelas de Le Guin. On y voit, dans une ambiance entre SF et fantasy chatoyante, une utopie réalisée. L'utopie de Jemisin n'est pas fondée sur le sacrifice d'un innocent mais elle doit être protégée sans cesse pour continuer d'exister. Il faut donc bien que certains se salissent les mains pour la faire perdurer. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ?

Grandeur naissante avec sa (ses) ville (s) aussi vivante (s) que celles de China Miéville.

La sorcière de la terre rouge où l'amour maternel et le sens des responsabilités se confrontent à une menace esclavagiste dans un univers de réalisme magique.

L'alchimista qui dit avec grande beauté la magie qu'est la cuisine quand elle devient art. Le pouvoir aussi qu'elle a de renouveler la vie.

Le moteur à effluent est un superbe récit d'aventure, de passion, et de liberté, dans un contexte historique un peu décalé du réel, entre Haïti et Nouvelle-Orléans, alors qu'une guerre couve.

Nuages Dragons est la première nouvelle publiée de Jemisin. A la fois post-ap, transhuman, et animiste, elle dit beaucoup en peu de pages, la terre endommagée et surtout la nécessité d'avancer.

La fille de Troie (de Trojan) est un texte cyberpunk très réussi, qui parvient à donner même à des bouts d'IA une vraie personnalité et une grande soif de liberté.

Major de promotion dit encore les transformations de l'humanité, la différence, et la domination. Elle pose encore la nécessité d'avancer, d'exceller pour se battre. Un texte SF d'empowerment.

Le remplaçant du conteur est un conte de fée cruel, entre coucous et changeling.

Les épouses du ciel est un élégant récit de colonie spatiale au bord de la disparition qui trouve un moyen de perdurer en allant sans barrière aucune à la rencontre de l'Autre.

Les évaluateurs est un texte SF intrigant qui devient glaçant lorsqu'on finit par comprendre.

Vigilambule est un terrifiant texte SF d'invasion et de domination. Il pose la question de la responsabilité humaine et de la nécessité du sacrifice pour une grande cause.

La danseuse de l'ascenseur est un récit dystopique qui dit la liberté de rêver que nul ne peut enlever.

Cuisine des mémoires raconte l'association cuisine/mémoire, et encore une fois la nécessité de ne pas rester scotché dans le passé mais au contraire d'avancer pour progresser.

Avide de pierre parle de minorité, de discrimination ; et de pierres. Elle préfigure le monde de La cinquième saison.

Les berges de la Lex est un superbe récit triste qui rappelle un peu Gaiman. On y voit ce qu'il advient de nos dieux après nous, et comment ils peuvent et doivent lutter eux aussi.

Le narcomancien est le texte, excellent, qui ressemble le plus à de l'afrofantasy. C'est une histoire dure de pouvoir, de conflit pour le pouvoir, d'usage de son corps et de sa fécondité comme d'armes. Elle dit aussi, incidemment, la corruption qu'amène à terme le pouvoir.

Henôsis (Unité) est un court récit surprenant qui montre comment postérité et transmission prennent forme concrète pour les écrivains. A lire après les Nobel de littérature.

Trop d'hiers, manque de demains, une histoire de basculement, d'inconnu, de peur, intrigante, quantique, joliment faite.

MétrO, sur ces réalités tapies sous les réalités urbaines, qui n'attendent qu'un appel pour advenir.

Probabilités non nulles est un récit délirant de catastrophe qui pourrait être un scénario de Twilight Zone à la mode quantique.

Pêcheurs, saint, spectres, et dragons, la cité engloutie sous les eaux immobiles raconte Katrina et la méchanceté des hommes avant, pendant, et après le passage de l'ouragan et la rupture des digues – une méchanceté telle qu'elle ne peut s'expliquer que par une intervention surnaturelle, une méchanceté qu'on peut et qu'on doit combattre pour rester vraiment humain.

Voilà, choisissez celles que vous voulez, ou lisez-les toutes. Dans ce recueil tout est bon (c'est un peu comme dans le cochon).

Lumières noires, NK Jemisin

mardi 8 octobre 2019

Cadavre exquis - Agustina Bazterrica


Les antispécistes (sur la base du mot antiracistes) sont des militants convaincus, pour le dire très vite, que les animaux sont des gens comme nous (c'est à dire avec des droits égaux ou quasi-égaux) que l'évolution n'a, hélas, pas dotés de la parole. Ils raisonnent sur le mode du « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît », en l’appliquant aux animaux alors qu'à l'origine il est destiné aux relations interhumaines. Mais les animaux étant des « gens » aussi...

Garder tout du long à l'esprit ce qui précède permet d'analyser le roman d'Agustina Bazterrica, "Cadavre exquis" et d'en tirer la substantifique moelle (on appréciera l'ironie).

Futur proche. Une maladie mortelle a fait disparaître la plupart des animaux et menacé d'emporter aussi la race humaine. A la Grande Guerre Bactériologique succéda donc la Transition. La consommation de viande étant devenu aussi risquée que presque impossible par manque d'animaux vivants, l’humanité a développé, pour servir de substitut, la « viande spéciale », à savoir de la chair d'humains élevés dans ce but.

On élève donc des humains comme on le faisait jadis des animaux afin de fournir de la viande de boucherie à une population qui ne veut pas renoncer à son alimentation carnée.
C'est le point du roman. Il veut démontrer par l'absurde que la consommation de viande animale est répugnante, d'abord intrinsèquement (les animaux sont des gens, la preuve dans le livre où si on mange des humains c'est qu'il n'y a pas de différence de nature), ensuite parce qu'elle donne lieu à des pratiques aussi cruelles qu'excessives.

Le héros du roman, à la troisième personne, est Marcos. Il a connu l'avant et l'après. Il est un peu dégoûté mais fait avec. Pour le moment.
Aujourd'hui, il travaille pour l'un des meilleurs abattoirs du pays. De ce fait, il est au cœur du processus ; ainsi, il peut montrer, par ses yeux, au lecteur, l'horreur de la chose. C'est son rôle : être une caméra que manie Agustina Bazterrica au bénéfice du lecteur. Il montre tous les traitements infâmes auxquels sont soumis les humains – c'est à dire ceux que l'humanité d'aujourd'hui fait subir aux animaux.

Pure transposition donc. Sauf que, il faut une énorme suspension d'incrédulité pour arriver à accrocher à ce postulat. Car nous sommes ici dans un futur proche et entre humains (donc pas comme dans le très acceptable au contraire, du fait de son contexte d'invasion alien, Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message, ni dans le Soleil Vert de Harry Harrison qui sut aller dans l'ignoble sans passer pour autant le mur du ridicule).

Une société mondiale proche donc, dans laquelle : on élève des humains, on les abat pour leur viande, on récupère leur peau pour les tanneries. Comme Bazterrica veut que nous n'ignorions rien, les humains de son monde servent aussi de gibier dans des chasses privées pour gens fortunés, de cobayes pour des expériences médicales, voire, la maison ne reculant devant aucun sacrifice, sont élevés à domicile pour être consommés par petits morceaux par les propriétaires ou servir à la reproduction. Le tout dans une neutralité bonhomme qui doit écœurer et correspond à celle que nous affichons à l’endroit des animaux. Un seul tabou : le sexe, qui s'apparenterait donc à de la zoophilie.

Mais Bazterrica a un truc pour expliquer la dite neutralité, son roman est deleuzien ou lacanien (« c'est le monde des mots qui crée le monde des choses ») au choix ; elle pose qu'actes et victimes sont métaphorisés par le langage, ce qui permet aux mots de cacher la réalité. Elle prétend donc faire œuvre de dévoilement comme aurait dit Bourdieu. Elle rappelle que les luttes politiques sont d'abord toujours des luttes lexicales. Tout ceci est common knowledge aujourd'hui. Ça aurait été original il y a cinquante ans.

Qu'importe, elle transpose donc, en espérant que nous comprendrons enfin que les animaux sont des gens et que nous nous mentons quand nous prétendons le contraire – d'ailleurs, pour parfaire l'illusion, ses humains d'élevage sont opérés pour ne pas pouvoir parler.

Pour nous montrer tout cela, Bazterrica fait faire une tournée pro à Marcos, qui sert presque de background central au livre, faute d'intrigue véritable. Il visite donc un élevage (détails), une tannerie (détails), fait visiter l'abattoir (tout le processus, méga détails) à de potentielles recrues, entre dans une boucherie de quartier (détails), participe au repas qui suit une chasse (détails), et a un rendez-vous dans un laboratoire scientifique (détails). Il a aussi une sœur qui élève un humain à domicile pour le manger par morceaux. Ce grand tour de Marcos, qui est l'essentiel de l'action du roman, est presque surréaliste par son caractère exclusivement monstratif.

Il y a néanmoins une espèce d'intrigue. Le père de Marcos, que la Transition a rendu fou, meurt à petit feu dans un hospice, et Marcos lui-même a perdu un bébé de mort subite. Les deux servent à montrer qu'on ressent des sentiments quand on intègre que les gens sont nos semblables. C'est le cas aussi pour ceux qui travaillent à l'abattoir et le font parce qu'il faut bien nourrir les enfants ; la souffrance de l'un servant la survie et le confort de l'autre. Aveuglement volontaire sur la nature des gens qu'on mange qui permet de les manger – dans le monde du roman comme dans le nôtre.
Marcos, parce qu'il voit et n'est pas stupide, est de plus en plus écœuré, mais est-il moins lâche que les autres, qui ne veulent pas voir ? La fin répondra à la question.
Les animaux étant des gens, on devrait pourtant...

Le tout est raconté dans une langue qui ne quitte jamais les champs de l'ignoble et du dégoût, histoire que le lecteur comprenne sans le moindre doute où se situe le camp du bien, une langue épicée de quelques phrases définitives, telles que celles adressées à sa sœur qui mange de la viande – mais elle est stupide et suit toutes les normes donc ça s'explique. Quand aux acteurs du récit, ils sont tous soit répugnants, soit aveugles, soit lâches, soit stupides, ou tout à la fois.

Pour ne rien oublier, la maladie des animaux n'est peut-être qu'une invention des gouvernements et du capitalisme (j'imagine) visant à lutter contre la pauvreté et la surpopulation, on a donc même une dose de complotisme pour la route. Et, ironie du sort, ça n'a même pas réussi puisque les Charognards, démunis de tout, vivent en marge et tentent de manger les miettes qui tombent de la table des privilégiés – quitte même à déterrer des cadavres.

Voilà.
Si on veut lire un tract guère subtil, on peut le faire.
On peut écrire une littérature militante intelligente, nombre d'auteurs le prouvent régulièrement, sur ce blog notamment, mais ici, ce tantrum brut de fonderie ne convaincra que les convaincus et ne pourra au mieux que servir de base à des conversations de fin de soirée sans conséquence véritable. Tout ce qui est excessif est dérisoire.
Et, pour ce qui est des faits, nihil novi sub sole.
Mais l'air du temps étant ce qu'il est, ça aura bonne presse, et ça se vendre sans doute, ne serait-ce qu'un peu.

Cadavre exquis, Agustina Bazterrica

lundi 7 octobre 2019

La fracture - Nina Allan


"La fracture" est un roman de Nina Allen qui tente d'allier « literary fiction » et « science fiction » - prouvant d'ailleurs que ceux qui catégorisent ainsi le livre ignorent que c'est ce que font avec brio quantité d'auteurs SF.

Julie, 17 ans, disparaît un samedi. Elle avait dit à ses parents vouloir aller chez une amie, chez qui elle n'arriva jamais. Malgré des recherches intensives, des fausses pistes, des rumeurs, des victimes collatérales du soupçon, Julie ne reparut jamais, ne fut jamais retrouvée, ni morte ni vive.

Vingt ans plus tard, la famille a survécu, autant que faire se peut. Selena, la petite sœur de Julie, travaille dans une bijouterie. Margery, leur mère, vit toujours mais ne parle plus jamais de Julie. Leur père est mort d'un infarctus après avoir dérivé, divorcé, passé une vie entière à chercher les traces improbables de sa fille perdue, jusqu'aux explications les plus incroyables – sans succès.

Et voilà que Selena reçoit un appel d'une femme qui prétend être Julie. Et que, cerise sur le gâteau, Julie finit par lui expliquer que son absence est due à son « passage » à travers une « fracture » qui la conduisit sur la planète Tristane, où elle vécut des années durant en compagnie de « gens », un couple, qui la connaissait « d'avant ».
Julie dit-elle la vérité, ment-elle, est-elle folle, ou dans le déni fantasmatique d'un traumatisme oublié ?
Selena croit, veut croire, que Julie est sa sœur retrouvée ; le lecteur peut penser ce qu'il veut.

"La fracture" est un roman ambitieux dans sa construction et le mélange des genres auquel il s'essaie. Narrations, témoignages, dialogues, extraits de romans terriens ou aliens, rapports de police, notes de journaux intimes, etc., tout y passe. Julie est-elle un changeling alien, un chat de Schrödinger, une personne atteinte de PTSD, ou un coucou imposteur ? Allan livre au lecteur un patchwork qui traduit l'imprécision fondamentale de l'affaire.
A lui, comme aux protagonistes du récit, de se faire une idée ; la fin, qui met en scène Selena, Julie, et leur mère, ouvre une piste d'interprétation – je n'en dis pas plus ici pour ne pas spoiler.

Cette forme permet aussi de rendre le trouble qui saisit les personnages, entre doute inextinguible, certitude presque toujours hors d'atteinte, espoir vivace, espoir déçu, rejet, ou acceptation. Elle permet aussi, dans son développement, de poser l'impossibilité de la preuve formelle – l'affaire du pendant de Julie et celle des tests ADN en sont des expressions claires – et de questionner dans ce cas précis l'approche popperrienne de la réfutabilité.

La construction des personnages – Selena notamment – est fine, et on trouve dans le roman quelques jolies phrases.

Le tout est donc globalement positif, mais, honnêtement, j'ai trouvé que l'ensemble manquait de liant.

Les lecteurs de L'histoire secrète de Twin Peaks faisaient face au même type de construction en patchwork, mais ils étaient tirés en avant par une dynamique forte, absente de ce roman assez lent – par délicatesse peut-être – et dans lequel il ne se passe pas grand chose. Un roman anglais qui pourrait être un film d'auteur français – Télérama a d'ailleurs adoré.
"La fracture" est un roman qui pourra sans doute plaire à des lecteurs plus habitués à la blanche qu'à la SF.
Pour les lecteurs de SF, jouant sur les doubles, les échos, les résonances, il fait profondément penser à un roman de Christopher Priest. C'est un roman pour amateurs de Priest. Je n'en suis pas, à la différence de beaucoup des membres de notre petite coterie.

La fracture, Nina Allan