mardi 29 octobre 2019

Les Utopiales de Schrödinger


Pour l'instant, les Utopiales, pour moi, c'est ça.

Mais ça pourrait devenir ça :


SNCF, c'est possible.

lundi 28 octobre 2019

American Elsewhere - Robert Jackson Bennett - Retour de Bifrost 92


Publié en 2013, lauréat du Shirley Jackson Award la même année, "American Elsewhere" arrive en France au sein de la trinité inaugurale de la nouvelle collection Albin Michel Imaginaire.

Ici et maintenant. Mona Bright est une vraie badass, une femme à la dérive aussi. Ex-flic, ex-épouse, ex-future mère, Mona traîne de lieu en lieu, et de coup d'un soir en coït vespéral, sans attache ni foyer. Il faut dire que sa vie n'a jamais été facile, entre un père aussi dur que peu amène et une mère schizophrène qui a fini par se suicider. Alors quand Mona reçoit un message lui annonçant le décès du vieux, elle se rend aux obsèques avec comme seul projet de toucher un maigre héritage avant de reprendre la route.

Quelle n'est donc pas sa surprise lorsqu'elle apprend que sa mère, Laura, avait une maison dans la petite ville de Wink – au Nouveau-Mexique –, qu'elle en est héritière, et qu'une photo trouvée lui laisse entrevoir un autre moment de la vie de celle-ci, un moment de joie et de vie normale qui prouve à Mona que sa mère n'a pas toujours été la frêle loque triste qu'elle a connue. La jeune femme part alors pour le Nouveau-Mexique, en quête de son héritage et de l'histoire perdue de Laura. Elle y arrive au beau milieu d'un enterrement et va y trouver bien plus que dans ses rêves les plus fous.
Aucun spoiler jusque là donc stop !

"American Elsewhere" est un roman envoûtant.

Le lecteur sera intrigué, inquiété, et rapidement captivé par les mystères qui entourent la petite ville et la biographie de Laura. Il voudra savoir. Il tournera les pages compulsivement, emmené par l'étrangeté des situations et des personnages, la quête existentielle de l'aimable Mona, la volonté de découvrir qui ose ajouter du trouble à un lieu déjà visiblement troublé – un lieu hors du temps (entre architecture Googie et design Mid-century Modern) où règne la peur et la pratique surprenante des « arrangements ».

Il sera séduit aussi par l'écriture caustique de l'auteur (ses descriptions d'obsèques, de grossesse, ou de libido adolescente sont succulentes). Le lecteur averti aura en plus le plaisir de reconnaître quantité d'influences et de les voir converger vers Wink, sans avoir jamais la certitude de tenir la bonne interprétation. Il y a dans ce roman du King et du Gaiman, voire du Scott Hawkins. On se croit parfois dans Stepford Wives ou dans un épisode de Twilight Zone. On lorgne du côté de Lovecraft.

Mais surtout c'est Twin Peaks qui vient à l'esprit, ou Lynch plus généralement. La petite ville proprette, parfaite, amicale et policée (qu'on dirait sortie d'une illustration de Rockwell) cache une arrière-boutique bien différente ; on y perçoit vite le malaise qui l’imprègne et les secrets larger than life qu'elle dissimule derrière une façade de perfection formelle, comme à Twin Peaks (dont l'héroïne perdue s'appelle Laura comme ici), comme à 'Blue Velvet' Lumberton (où un fragment d'identité trouvé par hasard est le fil qui permet de dénouer, avec grande violence, l'écheveau des secrets), comme dans ces histoires à temps bouleversé que sont Mulholland Drive ou Lost Highway. On croise même les lapins d'Inland Empire !

"American Elsewhere" est donc un roman weird déjanté qui intrique quantité de genres et d’influences pour (presque) le meilleur et raconte une histoire tourmentée d’héritage, de révolte filiale, et d’abîme qui finit toujours par rendre le regard qu’on lui adresse.
Pour être exhaustif, on peut regretter une longueur peut-être excessive, des révélations trop explicites pour le genre, ou une fin qui paraît un peu facile (et c’est écrit au présent, on aime ou pas). Défauts véritables mais défauts mineurs au vu du mix de mystère, d'horreur cosmique, et d'aventure pure que contient l'ouvrage.

American Elsewhere, Robert Jackson Bennett

dimanche 27 octobre 2019

Impossible Dreams - Tim Pratt in Bifrost 96


Dans le Bifrost 96, outre le volumineux dossier Wiliam Gibson, les rubriques habituelles, les nouvelles, un extrait de la nouvelle traduction de Neuromancien par Laurent Queyssi, sans oublier un édito à la hache autant que bien senti d'Olivier 'The Boss' Girard, on trouve aussi une petite merveille qu'il aurait fallu conserver peut-être pour le numéro qui enjambe la Saint-Valentin.

"Impossible Dreams" est une courte nouvelle de Tim Pratt, publiée d'abord dans Asimov's Science-fiction en 2006, qui obtint le Hugo de la meilleure nouvelle en 2007.

Dans un ambiance assumée à la Twilight Zone, Pratt raconte l'histoire de Pete, cinéphile passionné qui découvre par hasard un vidéoclub venu d'une autre dimension. Une dimension dans laquelle l'histoire du cinéma est différente, dans laquelle les films qui ont seulement failli se faire ici l'ont là-bas été, ou dans laquelle les montages studio foireux n'ont pas défiguré l’œuvre des grands réalisateurs. Pour Pete, une caverne d'Ali Baba, tenue par la charmante Ally.
Alors qu'il croit pouvoir réaliser son rêve de voir ces fameux films – tous – les problèmes s’enchaînent, comme si toutes les lois de Murphy de l'univers se liguaient contre lui. Cerise sur le gâteau, le vidéoclub n'est pas là pour longtemps. Les films, et Ally, vont finir par partir.

Très joli texte, ambiance Twilight Zone, optimisme fifties, "Impossible Dreams" est une perle à lire. Dans la dimension d'Ally, Billy Wilder aurait pu la tourner. C'est, ici et chez nous, l’Israélien Shir Comay qui en a fait un court métrage primé au Icon Festival en 2011. On clique ici pour le trailer et le court en entier est ci-dessous.


Impossible Dreams, Tim Pratt

Chasseurs et collectionneurs - Matt Suddain


J'avais énormément apprécié le premier roman de Matt Suddain sobrement intitulé Théâtre des dieux. Mon plaisir fut le même à la lecture du second, "Chasseurs et collectionneurs", toujours au Diable Vauvert et toujours traduit par Sara Doke. C'est à la fois très différent et néanmoins tout aussi délirant.

"Chasseurs et collectionneurs" est constitué d'une succession de lettres et de notes (surtout) écrites par Jonathan Tamberlain, l'un des critiques gastronomiques les plus craints (et haïs) de l'univers ; sur la forme exacte que prend la partie connue de celui-ci, mieux vaut ne pas s'attarder à vouloir comprendre (qu'on sache seulement qu'il contient un Orient (eux, autoritaires, totalitaires) et un Occident (nous, libéral, foireux, inégalitaire)).

Dans ces fragments nous croisons Jonathan Tamberlain et ne le lâcherons plus.

Blogueur gastronomique issu d'une famille compliquée, Jonathan gagne peu à peu en notoriété jusqu'à devenir le Tomahawk, un gourou médiatique aussi brutal et rapide que son pseudo le laisse entendre ; la moindre de ses paroles est relayée et surinterprétée, même quand ce n'est pas nécessaire tant il est lui-même assez explicite sur ses dégoûts.  Le début du roman, immense collage et seule partie à contenir des mots écrits par d'autres que lui, décrit son histoire – depuis le Big Bang –, son ascension, sa haine des Touristes, les risques mortels que son métier lui fait courir (le Tomahawk a la dent très dure et les Chefs sont susceptibles), les blessures qu'on lui inflige. Au début est introduit aussi le personnage de Colette, une journaliste trash que nous ne verrons jamais, qu'il méprise profondément et de manière tout à fait explicite, mais pour qui il écrira le carnet qui doit rendre compte de se dernière et plus spectaculaire aventure.
C'est drôle, c'est enlevé, ça n'arrête jamais d'aller toujours plus loin dans l'excès, et pour ce qui est du rythme, on se croirait dans un Tex Avery. L'ensemble file comme un zéphyr.

Puis Tamberlain se trouve pris de manière controversée dans une attaque terroriste de masse. Victime, protagoniste, instigateur, les faits ne sont pas clairs. Tamberlain non plus. En tout cas, sa réputation est salie, or dans le monde médiatique tout n'est que réputation. Privé de contrat, en manque d'argent, Tamberlain connaît une vraie descente aux enfers, se remet lentement de ses blessures, se voit attribué un bien étrange psy, part pour un long périple « au vert » loin des hommes et du bruit.

Dure chute pour le snob hautain et méprisant – et tellement drôle dans son expression de ces traits – que le jeune homme était devenu. Mais, espoir, porte de sortie, retour au premier plan, sommet d'une carrière, Tamberlain est invité dans un restaurant mythique, dont l'existence même est discutée, le phénoménal Undersea, table incomparable du non moins stupéfiant Hôtel Grand Skyes : The Empyrean.

Tamberlain s'y rend par des voies secrètes et détournées, accompagné de David – son agent, un goinfre très compétent et peureux qu'il surnomme la Bête – et de Gladys, la seule garde du corps, au lourd passé, qui accepte encore de travailler pour lui. Les deux ne le savent pas mais Tamberlain n'a plus d'argent du tout, même pas de quoi les payer, et il faut que le livre qu'il tirera de ce repas soit un grand succès sous peine de faillite définitive.

Commence alors une seconde partie qui verse dans l'horreur comique (pas cosmique). Lorsqu'ils y arrivent, le Grand Skyes : The Empyrean est vide de client, seul un étrange personnel d'accueil s'y trouve, ainsi que le cadavre d'une comtesse. L'explication viendra vite, toute la clientèle a été exterminée, de manière particulièrement graphique. Par qui ? Pourquoi ? Qui bono ?

Pour Tamberlain et ses alliés, la question n'est plus vraiment de dîner ni d'écrire mais de comprendre, de survivre, et de partir. Cela sera particulièrement difficile, dans un lieu hermétiquement clos où rien n'est ce qu'il semble être, où le personnel est de statut indéterminé, et dont le très bizarre directeur a des buts qui deviennent progressivement hélas trop clairs. Il faudra mentir, trahir, courir, combattre, ruser, se cacher, se déguiser, tenter de garder un semblant de raison dans un lieu devenu complètement fou et de conserver son Moi à l'intérieur de son crane.

A la lecture du pitch, on peut bien sûr penser au Dernier restaurant avant la Fin du Monde. D'autant que la narration est tout aussi délirante. Différence : là où le Voyageur Galactique emportait une serviette et un guide, Tamberlain part en voyage avec un impressionnant bagage destiné à faire face à toutes les situations – on vit sur un grand pied ou pas.

Mais on pense aussi à Tex Avery (déjà dit), au cauchemar légaliste bureaucratique de Brazil, au classique Abbott and Costello meets Frankenstein, aux comiques muets, ou à un Tim Burton sous beaucoup, beaucoup, de dope.
A tout cela s'ajoute, et c'est unique, le talent assumé de Suddain pour digresser, aller toujours plus loin dans le trop loin (la Grande Bouchère qui extermina des milliards de civils, le garçon qui survécut en mangeant ses orteils, la secrétaire qui tape en s'aidant de doigts coupés, etc.), faire preuve d'ironie piquante au rythme d'une mitraillette, décrire l’absurde, se foutre de la gueule du politiquement correct, créer des situations obscures – car le narrateur est non fiable – puis les éclaircir très progressivement, etc.

C'est enjoué (!), c'est léger (!!), c'est drôle et terrifiant comme un train fantôme. Et c'est néanmoins profondément SF dans le traitement comme dans les thèmes.

Un vrai plaisir de lecture qu'on referme épuisé et content.

Chasseurs et collectionneurs, Matt Suddain

Utopiales 2019 : Coder/Décoder



Du 31 octobre au 4 novembre, c'est le retour des Utopiales à Nantes, après celle de l'heure d'hiver.

Le thème de l'année est Coder/Décoder, alors que dire ? Codons/Décodons, Décodons surtout (quand nous arriverons là-bas, le Codage aura déjà été accompli).

Nous allons Décoder en compagnie d'une pléthore de créateurs, auteurs, illustrateurs, scénaristes, scientifiques.

Nous allons Décoder avec les amis blogueurs, éditeurs, traducteurs, et, plus l'heure avancera, plus les bières seront bues, plus il faudra décoder ce que disent des uns et des autres dont les énoncés paraîtront de plus en plus codés.

Nous allons tenter de Décoder ce que nous disent les nombreuses expositions, les nombreux films de genre, les créateurs enthousiastes de jeux pas encore finalisés, les démonstrateurs scientifiques essayant de vulgariser des savoirs complexes.

Nous chercherons à Décoder les lignes telluriques secrètes qui conduisent au Bar de Madame Spock ou à la mythique dernière place assise libre en table ronde.

Décoder aussi, autant que faire se peut, le système de classement des livres dans la plus grande librairie SFFF éphémère de France.

Décoder si possible l'heure mystérieuse à la quelle il faut commencer à se diriger vers les salles de cinéma pour espérer avoir une place sans trop attendre debout.

Décoder les signes microscopiques qui indiquent quels seront les lauréats des divers Prix attribués pendant le Festival. (Parce que celui du PSF 2019 est, lui, déjà connu, c'est Neal Stephenson pour Anatèm).

Décoder les réponses en anglais des auteurs en interviews ou lors des dédicaces.

On pourra, pour tous ces décodages qui font de chaque festivalier un chercheur du SETI en puissance ou le fils spirituel de Fox Mulder, s'aider du programme ou de la liste des invités, entre autres.
Et Alain Damasio, décodeur maximus, nous offrira la réponse à La grande question sur la vie, l'univers et le reste.

Mais pourquoi Eux, Ils, codent-ils donc tout ? Sûrement pour nous empêcher de sachoir.
La vérité est ailleurs, le complot existe, je le sache.

vendredi 25 octobre 2019

Une année sans Cthulhu - Smolderen Clérisse


Ceci est trop court et peu argumenté imho pour être vraiment une chronique.
Appelons ceci Trigger Warning alors.

Un Trigger Warning adressé à mes semblables. A ceux qui pourraient être convaincus de dépenser 21 € par l'annonce d'une histoire faisant revivre les années 80. A ceux que le nom Cthulhu attireraient. A ceux que le blurb de Romain Brethes du Point Pop, « Un petit bijou entre pop art et gothique flamboyant », achèveraient de décider.

J'ai été adolescent dans les années 80. J'ai été un geek gavé de jeux vidéos et d’ordinateurs personnels. J'ai été rôliste. J'ai maîtrisé à L'appel de Cthulhu et à ADD (les deux jeux cités). J'ai été goth.

Et bien, je n'ai pas reconnu grand chose.

Sur le plan des easter eggs, ADD, CoC, Iron Maiden, Qix, Tron, la peur (circonscrite quand même) des jeux de rôle et de leur influence satanique, deux ou trois autres choses. C'est peu.
De plus, les joueurs paraissent tout juste en être, les goths sont bien braves, les rockers agricoles, les ordinateurs traités de la manière magique (à tous les sens du terme) qui n'est jamais la bonne.

Sur le plan de l'histoire – car, nonobstant le contexte, une histoire captivante aurait pu emporter l'adhésion –, on va d'une première moitié lente et décalée, au point que je me suis demandé à un moment si le titre n'était pas purement un leurre, à une seconde partie qui soulage car elle démarre enfin vraiment – et n'est pas désagréable à lire – mais offre une histoire à plusieurs niveaux si emberlificotée qu'elle fait ce qu'elle est : artificielle.

Entre chronique rurale, divorce, suicide, vieux et jeunes secrets, embrouilles de lycée, meurtres et magie, police et pots de fleurs, l'album ne choisit jamais son propos et c'est dommage.
Quant aux références à Lynch ou Cronenberg... Cronenberg admettons, Lynch, ma foi...

Romain Brethes n'était pas adolescent dans les 80's. Ceci explique sans doute cela.
Smolderen, qui lui n'était plus adolescent, écrit dans l'article en question : « C'est sûr que cet album peut apparaître comme un contre-pied à la manière dont les années 1980 sont aujourd'hui récupérées par la pop culture ». Je n'entrerai pas dans un débat sur « la manière dont les années 1980 sont aujourd'hui récupérées par la pop culture », je me bornerai à dire que, si les années 80 de la culture de masse sont une piètre recréation de la réalité, celles de Smolderen et Clérisse ne sont guère plus convaincantes.

Alors si ta bio ressemble un peu à la mienne, ami inconnu, passe ton chemin, garde ton argent pour Mishima. Moi, je vais réécouter Les nuits sans Kim Wilde.

Une année sans Cthulhu, Smolderen, Clerisse

Mishima ma mort est mon chef d'oeuvre - Weber Li-An


« J'ai découvert que la voie du Samouraï réside dans la mort. »
C'est par cette phrase que s'ouvre le Hagakure, texte japonais mythique censé synthétiser le bushido, texte privé devenu public seulement au début de l'ère Méiji, texte controversé aussi, que Mishima vénérait et dont il écrivit un commentaire, Le Japon moderne et l'éthique samouraï. Sans cette phrase, sans le Hagakure dans son entièreté, il est difficile de comprendre Mishima. Le réduire à un écrivain brillant est infiniment trop réducteur.

Je ne vais pas ici (quelle prétention ce serait) me lancer dans une longue biographie de l'homme ni dans une histoire raisonnée du Japon de l'industrialisation. Je vais simplement tenter de dire ici ce qu'on peut tirer de cet album en terme de connaissance de l'auteur.

Yukio Mishima, nom de plume de Kimitake Hiraoka, naît en 1925. Il meurt par seppuku en 1970, après avoir tenté de rallier à sa cause nationaliste des soldats de la force japonaise d'autodéfense. Entre ces deux dates, il écrit une œuvre majeure tant par sa beauté que par son honnêteté intrinsèque alors que lui-même arbore une succession de masques.

Qui est Mishima, c'est la question de l'album ?

Mishima est un homme fracturé.
Mishima naît dans une famille tiraillée entre le haut et la bas de l'échelle, le résultat d'un mariage « du haut vers le bas ».
Mishima est le fils d'une mère aimante et douce mais surtout le petit-fils d'une grand-mère ogresse, un tyran domestique qui rêve de son passé familial samouraï et prend le garçon manu militari sous sa coupe dès sa naissance ; sa vie durant, il sera déchiré entre ces deux amours et ces deux loyautés. De père, Mishima en a un, qui le force à devenir haut fonctionnaire alors qu'il ne veut qu'écrire, qui a honte de son art mais reçoit une part de fierté quand la célébrité arrive, qui veut un fils fort et viril quand Kimitake est un garçon sensible que sa grand-mère, de surcroît, a tenu à l'écart de tout désagrément ou effort physique.
Mishima est un homosexuel qui doit jouer le jeu de l'hétérosexualité, jusqu'au mariage et à l'engendrement.
Mishima est un membre de la bourgeoisie qui aime les corps virils, musclés, transpirants, prolétariens.
Mishima est un homme fasciné par la mort, qui l'appelle et qu'il appelle. Il voue un culte au Martyr de Saint-Sébastien de Guido Reni (auquel il donnera même une version miroir, voir ci-dessous).


Mishima est un grand écrivain qui faillit recevoir le Nobel de littérature (qui alla à Kawabata, l'ami de toute une vie, joie et déception mêlées).
Mishima est la personne publique qui occulta Kimitake Hiraoka, et alla jusqu'à se mettre en scène dans une série de photos - de Eiko Hosoe - impressionnantes de certitudes.
Mishima est un intellectuel qui se rêve en guerrier. Un gringalet qui va travailler dur pour développer sa musculature. Un samouraï dans un Japon qui n'en veut plus. Un conservateur dans un pays qui change à grandes enjambées. Un nationaliste militant, fondateur d'une sorte de coterie paramilitaire, la société du Bouclier 'Tatenokai'.
Mishima est d'abord et surtout un esthète fasciné par la Beauté, qui se trouva en écrivant Le Pavillon d'or, et un très grand écrivain.

Et Mishima vécut dans un Japon fracturé aussi. Les querelles féodales dépassées, le pays connut l'empire divin et l'industrialisation à marche forcée, la nationalisme, l’impérialisme, la course à la guerre et à ses crimes. Puis la défaite, abjecte, sous les bombes atomiques. La renonciation de l’empereur à son statut divin, l'occupation US, le développement rapide, l’enrichissement, la société de consommation. Et Mishima profita, comme homme et comme écrivain, de l'ouverture qu'offraient les changements radicaux de la société japonaise. Le golden boy riche et célèbre profita de tout le luxe et la liberté qu'offrait la modernité sans jamais parvenir à se débarrasser des névroses familiales ni à dépasser les névroses collectives.

Il porta, dans une société en transformation rapide, tous les masques qu'imposaient des entourages forcément très (trop ?) divers (il l'exprime de manière aussi vraie que magnifique dans le très poignant Confessions d'un masque, son roman majeur non par l'écriture mais par ce qu'il dit de l'homme). Il endossa tous les rôles (on se rappellera qu'en grec ancien le même mot désigne le masque et le rôle). Haï tant par l’extrême droite que par l’extrême gauche, il finit par être, sans doute, dépassé par celui de gardien d'une identité japonaise traditionnelle qui avait définitivement disparu.

Mishima, là où Oscar Wilde fit de sa vie son œuvre, fit de sa mort son chef d’œuvre. Longuement préparée, annoncée dans le cycle de La mer de la fertilité, il en fit une apothéose et un appel, un appel que nul n'entendit tant il était décalé avec la réalité japonaise de 1970, mais pour lui sans doute une manière de mettre en pratique les lignes du Hagakure qui suivent la première citée :
« Lors d'une crise, quand il existe autant de chances de vie que de mort, il faut choisir immédiatement la mort. Il n'y a là rien de difficile ; il faut simplement s'armer de courage et agir. Certains disent que mourir sans avoir achevé sa mission, c'est mourir en vain. Ce raisonnement que tiennent les marchands gonflés d'orgueil qui sévissent à Osaka n'est qu'un calcul fallacieux, qu'une imitation caricaturale, de l'éthique des Samouraïs.
Faire un choix judicieux dans une situation où les chances de vivre ou de mourir s'équilibrent est quasiment impossible. Nous préférons tous vivre et il est tout à fait naturel que l'être humain se trouve toujours de bonnes raisons pour continuer à vivre.
Celui qui choisit de vivre tout en ayant failli à sa mission encourra le mépris et sera à la fois un lâche et un raté.
Celui qui meurt après avoir échoué, meurt d’une mort fanatique, qui peut sembler inutile.
Mais il ne sera, par contre, pas déshonoré. Telle est en fait la voie du Samouraï. »

Tout ceci, l'album le montre, qu'on connaisse déjà, ou pas, Mishima. Plutôt bien imho. Bravo.

Mishima ma mort est mon chef d’œuvre, Weber, Li-An

Vita Nostra - Marina et Sergueï Dyatchenko VF


"Vita Nostra" (tome 1 seulement, hélas) sort aujourd'hui chez l'Atalante.

C'est glaçant, c'est innovant, c'est stressant, ça rappelle plein d'autre bons romans et c'est simultanément parfaitement original.

C'est un Harry Potter (non, j'déconne) pour adulte avec de l'estomac (là, je déconne pas).

Oseras-tu entrer, lecteur, dans l'Institut des Technologies Spéciales, comme ton serviteur le fit il y a un an, y laissant sa santé et sa raison ?
Crois-moi, tu devrais.

Vita Nostra, Marina et Sergueï Dyatchenko

jeudi 24 octobre 2019

Trop semblable à l'éclair - Ada Palmer VF


"Trop semblable à l'éclair" sort aujourd'hui au Bélial.

Premier roman d'Ada Palmer (qui lui a valu le Crompton Crook Award), "Trop semblable à l'éclair" est aussi le premier tome de la quadrilogie Terra Ignota (dont Palmer vient juste de terminer l'écriture du dernier tome).

Chef d'oeuvre et début d'un cycle chef d'oeuvre (Jo Walton qui a lu le dernier tome annonce qu'il conclut le tout en beauté), "Trop semblable à l'éclair" ne ressemble à rien de déjà vu me semble-t-il.
Il faut donc, logiquement, s'y plonger.

Les premier pas sont - ne le cachons pas - difficiles, mais quel plaisir après de voir autant d'intelligence mise au service d'une grande aventure qui doit autant aux métamorphoses convulsives  de notre monde qu'à celles des Lumières.

Ceux qui sont intéressés peuvent trouver mes chroniques des deux autres tomes , et .

Trop semblable à l'éclair, Ada Palmer

mercredi 23 octobre 2019

Vorrh - Brian Catling


"Vorrh" est le premier roman d'une trilogie du sculpteur et poète (entre autres) Brian Catling. C'est un texte long, entre fantasy historique, histoire alternative, et fantasy mythologique.

Années post WW1 (sauf pour l'un des fils qui est fin 19ème), Afrique (mais pas que), "Vorrh" est d'abord le nom d'une forêt africaine imaginaire située près d'une ville « allemande », imaginaire aussi, Essenwald ; un nom tiré du New Impressions of Africa de Raymond Roussel. Relativement à toi, lecteur, tu es donc avec "Vorrh" à la fois ici et ailleurs.

De la Vorrh on dit qu'elle est la forêt primordiale, qu'en son cœur serait le Jardin d'Eden, qu'Adam et des anges y séjourneraient (y moisiraient ?) de toute éternité. Mythes ou vérités, l'histoire le dira en partie.
Ce qui est avéré pour tous, en revanche, est le fait que la Vorrh vole la mémoire de ceux qui y passent trop de temps, provoque un manque chez ceux qui la quittent, est exploitée intensivement pour son bois qui fait la richesse de l'aristocratie importée d'Essenwald, est peu explorée car crainte et dangereuse. Outre le risque pour sa mémoire, le voyageur peut aussi y croiser des fantômes, des cannibales, des monstres en tous genres ou des bébés morts-nés.

Dans la Vorrh pénètre pourtant Peter Williams, un soldat anglais de l'administration coloniale en rupture de ban – et de raison peut-être aussi. Il porte un arc vivant fait de l'essence de son âme sœur, Este, une puissante chamane.
Il y est pourchassé par des assassins, parmi lesquels Tsungali, qui assista l'administration locale avant de déclencher les Guerres de Possession, une révolte anticolonialiste ; de fait, Tsungali et Uculipsa, son fusil Lee-Enfield qui paraît aussi vivant que l'arc de Williams.
Il y est protégé par le mystérieux et implacable Sidrus.
Chacun est porteur de magie et de charmes, d'agression ou de protection. Chacun accomplit sa quête propre qui l'amène dans ou aux abords immédiats de la Vorrh.

Juste au bord de la Vorrh, à Essenwald, on rencontrera aussi Ismaël, un très surprenant garçon élevé depuis sa naissance dans une cave par des nounous mécaniques qui lui apprirent tout, jusqu'au sexe. Un jeune garçon « appartenant » à de mystérieux « protecteurs ». Un jeune garçon que découvrira par hasard une jeune femme de la bourgeoisie locale qui le prendra en amitié. Un jeune garçon qui provoquera involontairement un miracle (qui finira par virer à la malédiction), faisant entrer dans le jeu une jeune aristocrate et aussi de sinistres personnages du cru. Un jeune garçon qui ira se chercher – et trouvera, paradoxalement, une identité sociale – dans la Vorrh.

Mais dans Vorrh (le livre) tu croiseras aussi, lecteur, le véritable Raymond Roussel, appelé ici Le Français, un personnage aussi trouble que troublé, le docteur Gull, proche de la reine Victoria et soupçonné un temps d'être Jack l'Eventreur, le photographe Eadweard Muybridge qui inventa les photos décomposant le mouvement et fut un des précurseurs de l'image animée, la veuve Winchester (folle et spirite, ou l'inverse, à moins que ce ne soit la même chose).

D'entrée de jeu, Vorrh évoque évidemment Au cœur des ténèbres de Conrad (qui est d'ailleurs cité en exergue). Plongée profonde dans un monde de moins en moins humain et de plus en plus primordial, perte et quête d'identité comme conséquence de la chose (selon qu'on est Roussel, Williams, ou Ismaël), étrangeté radicale, danger mortel du lieu.

Mais il n'y pas que ça, loin de là. Si l'étrange est là, le merveilleux (terrifiant parfois) n'est pas non plus en reste. Le léger décalage entre ici et là-bas utilise la familiarité pour mettre en évidence l'étrangeté. Le surnaturel pénètre toute la vie. Il est assez différent de la magie de fantasy pour être dépaysant tout en paraissant ancré dans une réalité historique à laquelle nous pourrions nous raccrocher.
L'Histoire aussi est presque la notre sans l'être tout à fait. Pas d'achronie ici, il y a des noms et des dates connus, mais le moment exact et l'entourage historique de ce moment est incertain. D'autant qu'existent des technologies (les nounous robots) qui sont impossibles à situer.

Là où le décalage est le plus stupéfiant et réussi, c'est sur la façon dont le récit métaphorise le fond.
Vorrh est fondamentalement un roman sur l'Europe de la bascule 19ème/20ème.
Une Europe blanche qui colonise et exploite l'Afrique (mais extermine aussi, par procuration, Indiens et bisons), sûre de sa supériorité et du droit qui va avec (voir aussi la Destinée manifeste aux USA), y exporte son architecture et sa technologie, mais ne fusionne jamais avec ce qui s'y trouve.
Une Europe scientifique, voire scientiste, poussée par le mythe du progrès à pratiquer une science sans conscience et à considérer son avance dans ce domaine comme le signe d'un droit à prendre et à exploiter.
Une Europe coloniale en quête insatiable de ressources naturelles, dans laquelle le manque de scrupule est gage de réussite, dans laquelle aussi des fortunes se font aussi vite qu'elles se défont.
Une Europe en voie de sécularisation qui s'est détournée des mythes et des sources primordiales après avoir quitté la forêt des origines (cette « sauvagerie » que craignait déjà la chrétienté médiévale).
Une Europe fracturée en classes très inégalitaires.
Une Europe qui redécouvre le pouvoir d'une sexualité corsetée jusque là – à tous les sens du terme – par l'alliance entre morales chrétienne et bourgeoise.
Une Europe scientiste qui crée autant des Frankenstein (Ismaël d'une certaine façon) que des robots ou des anorexiques, et n'hésite pas à expérimenter sans respect sur les humains au nom de l'avancée de la science triomphante (on y constituait des collections de cranes ou on soumettait Augustine à des expériences contestables, comme le font Gull et  Muybridge).
Une Europe puérile confrontée à des mondes plus anciens et qui ne peut/sait/veut faire autre chose que de les annihiler au moins culturellement ou de les muséifier.

"Vorrh" est un roman contemporain écrit comme l'aurait été un roman critique de l'époque. Un roman qui aurait été écrit à un moment où il n'aurait pas été absurde de considérer que le cœur d'une forêt africaine était inconnu (car certaines l'étaient), où il n'aurait pas été invraisemblable d'imaginer que pourraient s'y trouver des monstres fabuleux tels que les hommes sans tête de la Vorrh (dont Catling fait des cyclopes pour faire bonne mesure). Même dans le style, de nombreuses tournures de phrases font d'époque.

Et sur l'écriture que dire, sinon que c'est très beau. Longues descriptions fines, omniprésence de la nature, présence évidente du surnaturel, irréalité des faits qui n'est jamais obscurcissement ou hermétisme, "Vorrh" est un très long poème en prose dans lequel l'entrée est un peu ardue avant que le récit gagne sa vitesse propre qui entraîne le lecteur à la suite de personnages dont l'étrangeté même devint familière.

C'est donc beau, intelligent, documenté.

Si on devait faire un reproche à "Vorrh", ce serait d'être un vrai tome 1 ce qui, en dépit d'une « fin », provoque la frustration de n'avoir pas toutes les réponses aux questions posées ni même de voir comment un certain fil s'intègre aux autres. Time will tell.

Vorrh, Brian Catling

mardi 22 octobre 2019

Nécropolitains - Rodolphe Casso


"Nécropolitains" est le second roman de Rodolphe Casso. Il prend place dans un Paris qui a été ravagé par l'apocalypse zombie. Qu'y reste-t-il à sauver ? Veux-tu vraiment le savoir, lecteur ?

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 97, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« On ne sait absolument pas à qui vous aurez affaire. Vous pouvez aussi bien tomber sur des Prix Nobel de la paix que sur une bande de réducteurs de têtes. »
Paris, un an après l’apocalypse zombie. Depuis la base souterraine de Taverny, où vit reclus et impuissant ce qui reste de l’armée régulière, le capitaine Franck Masson est envoyé en mission diplomatique au cœur de la capitale pour établir le contact avec plusieurs poches de survivants.
Dans une Ville lumière en lambeaux, investie par les morts-vivants et les bêtes sauvages, le soldat part en quête des derniers sursauts de l'humanité, de Dieu et de la France.
De buttes en îles, de parcs en souterrains, de chemins de fer en canaux, sa traversée lui apprendra par dessus tout que l’Homme, même après la fin du monde, demeure un spécimen bien difficile à cerner.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 14 octobre 2019

Lumières noires - NK Jemisin


"Lumières vives" est un recueil de nouvelles de NK 'Trois Hugo + 1 PSF' Jemisin, traduction du récent « How Long 'Til Black Future Month ? ». C'est une excellente collection, qui confirme en format court le talent de la dame.

Les nouvelles présentées ici, de longueurs variées, touchent à tous les genres de la SFFF. Fantastique, fantasy (urban), SF, cyberpunk, tout y est et tout est réussi. Il est habituel (y compris sur ce blog), lorsqu'on parle de recueil de nouvelles, de dire qu'à l'intérieur certaines sont meilleures que d'autres, que certaines plaisent plus que d'autres, que certaines même ne plaisent pas du tout.
Je n'arrive tenir ce discours concernant ce recueil. Tout y est réussi. Par goût, par résonance personnelle, on aimera plus ou moins telle ou telle histoire, mais toutes sont réussies, toutes méritent la lecture, aucune ne laisse le lecteur avec le désagréable sentiment d'avoir perdu son temps à la lire.

Il est surprenant de voir à quel point – et pour quelqu'un qui dit en introduction n'avoir pas été sûre d'être capable d'adopter la forme courte – Jemisin parvient à créer en quelques pages seulement un background et une ambiance, un vrai univers dans lequel elle installe de vrais personnages. En impressionniste de l'écriture, Jemisin, brièveté oblige, procède par touches, par détails signifiants, qui, accolés les uns aux autres, forment un tableau d'ensemble dont le sens est évident et parfaitement explicite. Tout est là, dans les quelques pages du récit, et le lecteur en sait largement assez pour imaginer la partie du tableau qui serait hors cadre. C'est brillant et assez bluffant.

Il y a aussi toujours une vraie émotion, d'abord car Jemisin donne vie et profondeur à ses personnages, ensuite parce qu'elle aborde souvent des situations d'injustice qui lui tiennent à cœur et pour lesquelles elle parvient à transmettre la tristesse et la colère qu'elles lui inspirent. Les engagements de Jemisin sont connus, ils forment l'âme des récits présentés ici.

Enfin, à l'actif des histoires, il y a l'élégance de l'écriture et son adaptation toujours réussie au genre présenté, un vrai talent descriptif (qui s'exprime de fort belle manière en ce qui concerne cuisine et nourriture), une diversité d'acteurs appréciable, un militantisme intelligent qui dit les choses sans les asséner, une spiritualité parfois proche de l'animisme qui réenchante le monde – y compris quand c'est synonyme de danger.

On lira – tout – avec plaisir.

Ceux qui restent et qui luttent, un pastiche du Ceux qui partent d'Omelas de Le Guin. On y voit, dans une ambiance entre SF et fantasy chatoyante, une utopie réalisée. L'utopie de Jemisin n'est pas fondée sur le sacrifice d'un innocent mais elle doit être protégée sans cesse pour continuer d'exister. Il faut donc bien que certains se salissent les mains pour la faire perdurer. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ?

Grandeur naissante avec sa (ses) ville (s) aussi vivante (s) que celles de China Miéville.

La sorcière de la terre rouge où l'amour maternel et le sens des responsabilités se confrontent à une menace esclavagiste dans un univers de réalisme magique.

L'alchimista qui dit avec grande beauté la magie qu'est la cuisine quand elle devient art. Le pouvoir aussi qu'elle a de renouveler la vie.

Le moteur à effluent est un superbe récit d'aventure, de passion, et de liberté, dans un contexte historique un peu décalé du réel, entre Haïti et Nouvelle-Orléans, alors qu'une guerre couve.

Nuages Dragons est la première nouvelle publiée de Jemisin. A la fois post-ap, transhuman, et animiste, elle dit beaucoup en peu de pages, la terre endommagée et surtout la nécessité d'avancer.

La fille de Troie (de Trojan) est un texte cyberpunk très réussi, qui parvient à donner même à des bouts d'IA une vraie personnalité et une grande soif de liberté.

Major de promotion dit encore les transformations de l'humanité, la différence, et la domination. Elle pose encore la nécessité d'avancer, d'exceller pour se battre. Un texte SF d'empowerment.

Le remplaçant du conteur est un conte de fée cruel, entre coucous et changeling.

Les épouses du ciel est un élégant récit de colonie spatiale au bord de la disparition qui trouve un moyen de perdurer en allant sans barrière aucune à la rencontre de l'Autre.

Les évaluateurs est un texte SF intrigant qui devient glaçant lorsqu'on finit par comprendre.

Vigilambule est un terrifiant texte SF d'invasion et de domination. Il pose la question de la responsabilité humaine et de la nécessité du sacrifice pour une grande cause.

La danseuse de l'ascenseur est un récit dystopique qui dit la liberté de rêver que nul ne peut enlever.

Cuisine des mémoires raconte l'association cuisine/mémoire, et encore une fois la nécessité de ne pas rester scotché dans le passé mais au contraire d'avancer pour progresser.

Avide de pierre parle de minorité, de discrimination ; et de pierres. Elle préfigure le monde de La cinquième saison.

Les berges de la Lex est un superbe récit triste qui rappelle un peu Gaiman. On y voit ce qu'il advient de nos dieux après nous, et comment ils peuvent et doivent lutter eux aussi.

Le narcomancien est le texte, excellent, qui ressemble le plus à de l'afrofantasy. C'est une histoire dure de pouvoir, de conflit pour le pouvoir, d'usage de son corps et de sa fécondité comme d'armes. Elle dit aussi, incidemment, la corruption qu'amène à terme le pouvoir.

Henôsis (Unité) est un court récit surprenant qui montre comment postérité et transmission prennent forme concrète pour les écrivains. A lire après les Nobel de littérature.

Trop d'hiers, manque de demains, une histoire de basculement, d'inconnu, de peur, intrigante, quantique, joliment faite.

MétrO, sur ces réalités tapies sous les réalités urbaines, qui n'attendent qu'un appel pour advenir.

Probabilités non nulles est un récit délirant de catastrophe qui pourrait être un scénario de Twilight Zone à la mode quantique.

Pêcheurs, saint, spectres, et dragons, la cité engloutie sous les eaux immobiles raconte Katrina et la méchanceté des hommes avant, pendant, et après le passage de l'ouragan et la rupture des digues – une méchanceté telle qu'elle ne peut s'expliquer que par une intervention surnaturelle, une méchanceté qu'on peut et qu'on doit combattre pour rester vraiment humain.

Voilà, choisissez celles que vous voulez, ou lisez-les toutes. Dans ce recueil tout est bon (c'est un peu comme dans le cochon).

Lumières noires, NK Jemisin

mardi 8 octobre 2019

Cadavre exquis - Agustina Bazterrica


Les antispécistes (sur la base du mot antiracistes) sont des militants convaincus, pour le dire très vite, que les animaux sont des gens comme nous (c'est à dire avec des droits égaux ou quasi-égaux) que l'évolution n'a, hélas, pas dotés de la parole. Ils raisonnent sur le mode du « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît », en l’appliquant aux animaux alors qu'à l'origine il est destiné aux relations interhumaines. Mais les animaux étant des « gens » aussi...

Garder tout du long à l'esprit ce qui précède permet d'analyser le roman d'Agustina Bazterrica, "Cadavre exquis" et d'en tirer la substantifique moelle (on appréciera l'ironie).

Futur proche. Une maladie mortelle a fait disparaître la plupart des animaux et menacé d'emporter aussi la race humaine. A la Grande Guerre Bactériologique succéda donc la Transition. La consommation de viande étant devenu aussi risquée que presque impossible par manque d'animaux vivants, l’humanité a développé, pour servir de substitut, la « viande spéciale », à savoir de la chair d'humains élevés dans ce but.

On élève donc des humains comme on le faisait jadis des animaux afin de fournir de la viande de boucherie à une population qui ne veut pas renoncer à son alimentation carnée.
C'est le point du roman. Il veut démontrer par l'absurde que la consommation de viande animale est répugnante, d'abord intrinsèquement (les animaux sont des gens, la preuve dans le livre où si on mange des humains c'est qu'il n'y a pas de différence de nature), ensuite parce qu'elle donne lieu à des pratiques aussi cruelles qu'excessives.

Le héros du roman, à la troisième personne, est Marcos. Il a connu l'avant et l'après. Il est un peu dégoûté mais fait avec. Pour le moment.
Aujourd'hui, il travaille pour l'un des meilleurs abattoirs du pays. De ce fait, il est au cœur du processus ; ainsi, il peut montrer, par ses yeux, au lecteur, l'horreur de la chose. C'est son rôle : être une caméra que manie Agustina Bazterrica au bénéfice du lecteur. Il montre tous les traitements infâmes auxquels sont soumis les humains – c'est à dire ceux que l'humanité d'aujourd'hui fait subir aux animaux.

Pure transposition donc. Sauf que, il faut une énorme suspension d'incrédulité pour arriver à accrocher à ce postulat. Car nous sommes ici dans un futur proche et entre humains (donc pas comme dans le très acceptable au contraire, du fait de son contexte d'invasion alien, Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message, ni dans le Soleil Vert de Harry Harrison qui sut aller dans l'ignoble sans passer pour autant le mur du ridicule).

Une société mondiale proche donc, dans laquelle : on élève des humains, on les abat pour leur viande, on récupère leur peau pour les tanneries. Comme Bazterrica veut que nous n'ignorions rien, les humains de son monde servent aussi de gibier dans des chasses privées pour gens fortunés, de cobayes pour des expériences médicales, voire, la maison ne reculant devant aucun sacrifice, sont élevés à domicile pour être consommés par petits morceaux par les propriétaires ou servir à la reproduction. Le tout dans une neutralité bonhomme qui doit écœurer et correspond à celle que nous affichons à l’endroit des animaux. Un seul tabou : le sexe, qui s'apparenterait donc à de la zoophilie.

Mais Bazterrica a un truc pour expliquer la dite neutralité, son roman est deleuzien ou lacanien (« c'est le monde des mots qui crée le monde des choses ») au choix ; elle pose qu'actes et victimes sont métaphorisés par le langage, ce qui permet aux mots de cacher la réalité. Elle prétend donc faire œuvre de dévoilement comme aurait dit Bourdieu. Elle rappelle que les luttes politiques sont d'abord toujours des luttes lexicales. Tout ceci est common knowledge aujourd'hui. Ça aurait été original il y a cinquante ans.

Qu'importe, elle transpose donc, en espérant que nous comprendrons enfin que les animaux sont des gens et que nous nous mentons quand nous prétendons le contraire – d'ailleurs, pour parfaire l'illusion, ses humains d'élevage sont opérés pour ne pas pouvoir parler.

Pour nous montrer tout cela, Bazterrica fait faire une tournée pro à Marcos, qui sert presque de background central au livre, faute d'intrigue véritable. Il visite donc un élevage (détails), une tannerie (détails), fait visiter l'abattoir (tout le processus, méga détails) à de potentielles recrues, entre dans une boucherie de quartier (détails), participe au repas qui suit une chasse (détails), et a un rendez-vous dans un laboratoire scientifique (détails). Il a aussi une sœur qui élève un humain à domicile pour le manger par morceaux. Ce grand tour de Marcos, qui est l'essentiel de l'action du roman, est presque surréaliste par son caractère exclusivement monstratif.

Il y a néanmoins une espèce d'intrigue. Le père de Marcos, que la Transition a rendu fou, meurt à petit feu dans un hospice, et Marcos lui-même a perdu un bébé de mort subite. Les deux servent à montrer qu'on ressent des sentiments quand on intègre que les gens sont nos semblables. C'est le cas aussi pour ceux qui travaillent à l'abattoir et le font parce qu'il faut bien nourrir les enfants ; la souffrance de l'un servant la survie et le confort de l'autre. Aveuglement volontaire sur la nature des gens qu'on mange qui permet de les manger – dans le monde du roman comme dans le nôtre.
Marcos, parce qu'il voit et n'est pas stupide, est de plus en plus écœuré, mais est-il moins lâche que les autres, qui ne veulent pas voir ? La fin répondra à la question.
Les animaux étant des gens, on devrait pourtant...

Le tout est raconté dans une langue qui ne quitte jamais les champs de l'ignoble et du dégoût, histoire que le lecteur comprenne sans le moindre doute où se situe le camp du bien, une langue épicée de quelques phrases définitives, telles que celles adressées à sa sœur qui mange de la viande – mais elle est stupide et suit toutes les normes donc ça s'explique. Quand aux acteurs du récit, ils sont tous soit répugnants, soit aveugles, soit lâches, soit stupides, ou tout à la fois.

Pour ne rien oublier, la maladie des animaux n'est peut-être qu'une invention des gouvernements et du capitalisme (j'imagine) visant à lutter contre la pauvreté et la surpopulation, on a donc même une dose de complotisme pour la route. Et, ironie du sort, ça n'a même pas réussi puisque les Charognards, démunis de tout, vivent en marge et tentent de manger les miettes qui tombent de la table des privilégiés – quitte même à déterrer des cadavres.

Voilà.
Si on veut lire un tract guère subtil, on peut le faire.
On peut écrire une littérature militante intelligente, nombre d'auteurs le prouvent régulièrement, sur ce blog notamment, mais ici, ce tantrum brut de fonderie ne convaincra que les convaincus et ne pourra au mieux que servir de base à des conversations de fin de soirée sans conséquence véritable. Tout ce qui est excessif est dérisoire.
Et, pour ce qui est des faits, nihil novi sub sole.
Mais l'air du temps étant ce qu'il est, ça aura bonne presse, et ça se vendre sans doute, ne serait-ce qu'un peu.

Cadavre exquis, Agustina Bazterrica

lundi 7 octobre 2019

La fracture - Nina Allan


"La fracture" est un roman de Nina Allen qui tente d'allier « literary fiction » et « science fiction » - prouvant d'ailleurs que ceux qui catégorisent ainsi le livre ignorent que c'est ce que font avec brio quantité d'auteurs SF.

Julie, 17 ans, disparaît un samedi. Elle avait dit à ses parents vouloir aller chez une amie, chez qui elle n'arriva jamais. Malgré des recherches intensives, des fausses pistes, des rumeurs, des victimes collatérales du soupçon, Julie ne reparut jamais, ne fut jamais retrouvée, ni morte ni vive.

Vingt ans plus tard, la famille a survécu, autant que faire se peut. Selena, la petite sœur de Julie, travaille dans une bijouterie. Margery, leur mère, vit toujours mais ne parle plus jamais de Julie. Leur père est mort d'un infarctus après avoir dérivé, divorcé, passé une vie entière à chercher les traces improbables de sa fille perdue, jusqu'aux explications les plus incroyables – sans succès.

Et voilà que Selena reçoit un appel d'une femme qui prétend être Julie. Et que, cerise sur le gâteau, Julie finit par lui expliquer que son absence est due à son « passage » à travers une « fracture » qui la conduisit sur la planète Tristane, où elle vécut des années durant en compagnie de « gens », un couple, qui la connaissait « d'avant ».
Julie dit-elle la vérité, ment-elle, est-elle folle, ou dans le déni fantasmatique d'un traumatisme oublié ?
Selena croit, veut croire, que Julie est sa sœur retrouvée ; le lecteur peut penser ce qu'il veut.

"La fracture" est un roman ambitieux dans sa construction et le mélange des genres auquel il s'essaie. Narrations, témoignages, dialogues, extraits de romans terriens ou aliens, rapports de police, notes de journaux intimes, etc., tout y passe. Julie est-elle un changeling alien, un chat de Schrödinger, une personne atteinte de PTSD, ou un coucou imposteur ? Allan livre au lecteur un patchwork qui traduit l'imprécision fondamentale de l'affaire.
A lui, comme aux protagonistes du récit, de se faire une idée ; la fin, qui met en scène Selena, Julie, et leur mère, ouvre une piste d'interprétation – je n'en dis pas plus ici pour ne pas spoiler.

Cette forme permet aussi de rendre le trouble qui saisit les personnages, entre doute inextinguible, certitude presque toujours hors d'atteinte, espoir vivace, espoir déçu, rejet, ou acceptation. Elle permet aussi, dans son développement, de poser l'impossibilité de la preuve formelle – l'affaire du pendant de Julie et celle des tests ADN en sont des expressions claires – et de questionner dans ce cas précis l'approche popperrienne de la réfutabilité.

La construction des personnages – Selena notamment – est fine, et on trouve dans le roman quelques jolies phrases.

Le tout est donc globalement positif, mais, honnêtement, j'ai trouvé que l'ensemble manquait de liant.

Les lecteurs de L'histoire secrète de Twin Peaks faisaient face au même type de construction en patchwork, mais ils étaient tirés en avant par une dynamique forte, absente de ce roman assez lent – par délicatesse peut-être – et dans lequel il ne se passe pas grand chose. Un roman anglais qui pourrait être un film d'auteur français – Télérama a d'ailleurs adoré.
"La fracture" est un roman qui pourra sans doute plaire à des lecteurs plus habitués à la blanche qu'à la SF.
Pour les lecteurs de SF, jouant sur les doubles, les échos, les résonances, il fait profondément penser à un roman de Christopher Priest. C'est un roman pour amateurs de Priest. Je n'en suis pas, à la différence de beaucoup des membres de notre petite coterie.

La fracture, Nina Allan