lundi 30 avril 2018

Bradbury/Matheson - Conversation avec deux légendes - Retour de Bifrost 86


Dans ce petit ouvrage strictement numérique, deux interviews réalisées par l'écrivain Denis Etchison. On y trouve un peu de Bradbury et beaucoup de Matheson. Concentrons-nous sur Matheson et sa brève « récapitulation » de son « moi » d'auteur.

Richard Matheson (1926 - 2013) se définit comme un passionné de l'écriture. Il explique n'avoir toujours voulu faire que ça, affirme ne pas pouvoir faire autre chose, et parle des boulots qu'il a occupés avant de vivre de l'écriture en les décrivant comme des boulots d'attente. Son ton, sur ce sujet, évoque Rilke. Il ne faut pas se lancer, dit-il, on ne se lance pas, et même si, débutant, il a écrit à Bradbury, ce n'était pas pour lui demander une validation, juste des encouragements. Pour lui, il faut vouloir écrire, puis écrire, écrire, écrire, jusqu'à ce qu'on perce, ou pas.

Il se définit aussi presque comme un artisan, de ces ouvriers de métier qui faisaient une chose avec application et la faisaient bien – en cela, il rappelle beaucoup des auteurs de cette époque, Bob Silverberg par exemple. Il explique écrire au crayon, sans ordinateur, et travailler avec une secrétaire. Seule concession au modernisme : un enregistreur. La construction, elle, se fait à l'aide de cartes Bristol, collées et déplacées sur des tableaux muraux. Pour cet auteur qui dit ne pas connaître la page blanche, la recette est simple : écriture rapide puis retravail (jusqu'à plusieurs dizaines de versions).

Travaillant avec sérieux, Matheson dit rendre toujours ses histoires dans les temps sans avoir besoin de la pression d'une deadline, et considère que l'expérience est ce qui fait progresser l'auteur. Il cite Bradbury : « Ecrivez 52 histoires par an ! ». Donc, dès qu'un texte est proposé à un éditeur, il faut commencer le suivant sans attendre la réponse, écrire six jours sur sept, plusieurs heures par jour. Et s'il enjoint de n'écrire que ce qu'on aime – pour ce qu'on connaît mal, il y a toujours les recherches (pour Je suis une légende ou La maison des damnés) – il n'oublie pas qu'écrire est un métier dont il faut pouvoir vivre (il a eu 4 enfants). D'où, avoir un agent efficace, écrire pour Playboy (qui paie mieux), ne pas hésiter à aller vers la télévision ou le cinéma, d'autant que l'écriture de scripts est formatrice car elle apprend à maintenir l'intérêt et à savoir couper ce qui est trop long. Pour celui qui dit penser en histoire et être un conteur quel que soit le support, l'important est d'avoir une bonne histoire – contexte et personnages suivent – puis de la mettre en forme. Cela implique deux impératifs : trouver la « Voix », le ton spécifique à chaque histoire, et aller jusqu'où l'histoire doit aller, même à des scènes de sexe ou de violence dont l'auteur n'est guère friand. Mieux vaut laisser tomber une histoire que de la gâcher par tiédeur.

Auteur SFFF qui ne croit pas au surnaturel mais au « surnormal », qui a étudié la parapsychologie mais trouve le spiritisme ridicule, Matheson dit trouver ses histoires dans la vie (pour Duel ou le début des Seins de glace par ex.) ce qui est pour lui la spécificité des écrivains ; il doit trier parmi les idées qui lui viennent, pas en chercher. Modeste artisan, Matheson affirme que ses textes refusés l'ont été car ils étaient mauvais, mais qu'il faut du temps pour le reconnaître. Créateur versatile, Matheson a changé plusieurs fois de genre ou de support, et aime le contrôle total que lui donne la possibilité d'adapter ses textes.

Se retournant sur son œuvre, Matheson a un regret : n'avoir pas publié à 23 ans le polar Hunger and Thirst, en raison du jugement très négatif de son agent d'alors (il aurait écrit plus de romans et plus de mainstream sinon). Il s'interroge aussi sur les conséquences possibles de ses écrits sur d'autres et donc sur sa responsabilité d'écrivain (pour Le distributeur ou La maison des damnés). Il exprime surtout la joie d'avoir fait la seule chose qu'il aimait, d'avoir produit même quand ce n'était ni lu ni vu, d'avoir inspiré, voire plus, des œuvres que le grand public ne lui attribue pas (Duel ou Poltergeist), et revendique Le jeune homme, la Mort et le Temps comme son meilleur roman (il a raison), sans oublier le sentiment d’accomplissement qu'il a ressenti en recevant les nombreuses lettres de lecteurs affirmant qu'Au-delà de nos rêves les avait réconfortés dans des moments de deuil personnel.

Extrayons trois phrases de la bouche de cet artisan passionné :

Sur l'artisanat :
« La façon dont je composais mes scripts était semblable à la façon dont un charpentier va assembler un coffre ou quelque chose du genre »

Sur la passion (après la vente de sa première nouvelle) : « Je suis allé le dire à ma mère qui était en haut des escaliers, mais j'étais tellement content que je ne me rappelle pas avoir touché une seule marche »

Et celle-ci où Rilke semble s'adresser à Matheson : « Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde  réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. »

Bradbury/Matheson Conversation avec deux légendes, Denis Etchison

dimanche 29 avril 2018

Uter Pandragon - Thomas Spok


"Uter Pandragon", le premier roman de Thomas Spok, publié aux Forges de Vulcain, est une réécriture de la légende arthurienne, ou, pour être plus précis, des temps qui précèdent la conception d'Arthur. Tant ont écrit sur la geste arthurienne, tant l'ont racontée depuis le Moyen-Âge, qu'il faudrait bien du courage pour en dresser une liste exhaustive, un courage que j'avoue ne pas posséder. Ils étaient n, depuis Spok ils sont n+1.

Dans "Uter Pandragon", il y a quelque chose du Macbeth de Shakespeare.

La prédiction d'abord, qui sait ce qui sera et ne peut le changer, médiatisée par les sinistres sorcières chez Shakespeare, par un Merlin discret et versatile (fils haï d'un démon) chez Spok.
Le surnaturel ensuite, chasse royale et faerie, présent juste à côté ou en-dessous du monde ; Mab et Aubéron intriguent et se querellent de si humaine façon, Viviane est bien plus étrange que dans le film de Boorman, Morgause observe et témoigne, sans oublier les cerfs porteurs d'insignes royaux, etc.
Le roi fou de peur enfin, Vortigern ici, incapable de dormir, incapable de régner, saisi tout entier par l'horreur sacrilège du crime qui le plaça sur le trône. Et une reine qui, si elle n'est pas ici son inspiratrice, lui est loyale jusqu'à la mort.

C'est aussi un récit de meurtre, de vengeance, de guerre, et de fureur.

Dans un monde de couronnes conquises, de serments à tenir, de suzeraineté qui (plus encore que noblesse) oblige, terre et roi sont un. Quand Vortigern défaille, quand son règne inopiné, fut-il pacifique, devient insupportable de spoliation, d'ivrognerie, et de démence, les barons bretons vont chercher les fils exilés de l'ancien roi, pour qu'au mauvais roi succède un roi thaumaturge qui soignera la terre. Deux fils donc, deux frères d'un aîné assassiné : Pandragon le sage, le réfléchi, plein de toutes ces qualités qui font les bons souverains, et Uter, fougueux, rongé par une rage inextinguible, si bouillant qu'il en devient berserker au cœur de la bataille.
Grâce à la conversion de Pandragon au christianisme, les princes obtiennent le soutien de la puissante Byzance. Ils rentrent en Bretagne à la tête d'une armée qui, progressivement, se christianise, pour y affronter les troupes mercenaires de Vortigern et s'y heurter sans le vouloir aux manigances d'une faerie qui ne cesse jamais d'interférer dans les vies humaines. A leur côté, Merlin, voyant et guide, plus trickster que vieux sage, qui les a suivi en exil et cache, depuis leur enfance commune, sa sinistre ascendance. Les frères et leurs alliés mettront un terme au règne illégitime de Vortigern et prépareront la geste d'Arthur à venir, entre ancien et nouveau monde.

"Uter Pandragon" revient sur la geste d'Arthur dans un style, quelque part entre conte et chanson médiévale, qui rappelle un peu celui de La Source au bout du monde, du même éditeur. Ce n'est pas vraiment du roman, mais ce n'est pas non plus de la chronique ; c'est entre les deux.

On y voit l'intrication entre terre humaine et monde surnaturel. On passe de l'une à l'autre. On s'y déplace par accident dans le temps ou l'espace. On peut s'y découvrir dans le vieillard qu'on deviendra, ou n'être encore qu'incomplet, écho d'un être à venir.

On y voit les vestiges de l’occupation romaine, sur une île au peuplement sans cesse renouvelé par invasions successives. Et on (re)découvre la mainmise rapide du christianisme sur des îles celtes qui auraient pu rêver une renaissance de leur culture ancestrale après la chute de l'Empire romain d'Occident.

On y voit les nécessités politiques des alliances et du gouvernement s'opposer à la brutalité indispensable pour conquérir ou conserver le pouvoir. Il faut bien deux frères pour occuper le rôle, ou un frère en deux.

On y voit la part du devoir royal qui est de se donner à voir pour exalter et entraîner – jusqu'au sacrifice si nécessaire. On y voit aussi le prix à payer pour la puissance ; l'épée qui tue blesse aussi son porteur, Excalibur rejoint en cela la Stormbringer d'Elric.

Premier roman très (peut-être un poil trop) écrit, "Uter Pandragon" est un beau texte qui prend le parti de s'arrêter avant la conception même d'Arthur. On y trouve de beaux passages, des personnages complexes pleins de fureur et de contradiction, une attention à replacer nature et faerie (tout ce qui est non-humain, car l'humain n'est qu'une partie de la création, et pas la plus pérenne) au cœur palpitant du récit, une tension qui ne se dément pas vers une conclusion qui est aussi une ouverture.
Après ce coup d'essai, on ne peut que souhaiter « Longue vie et prospérité » au Spok de Vulcain.

Uter Pandragon, Thomas Spok

La source au bout du monde - William Morris - Retour de Bifrost 86


Avant de parler de "La Source au bout du monde", il faut dire quelques mots de William Morris, l'auteur injustement méconnu de ce roman présenté comme la grande œuvre picaresque de l'époque victorienne.

William Morris (1834-1896) est un artiste britannique polyvalent, membre du groupe Arts and Crafts, poète, écrivain, dessinateur, architecte, imprimeur... C'est aussi un militant socialiste et un écologiste radical infatigable qui pourfendait avant l'heure la société de la marchandise, et ajouta à ses discours et pamphlets une touche romanesque avec Un rêve de John Ball, une fable morale qui parle de voyage dans le temps et d'émancipation. C'est dans cette même veine que s'inscrit la bien plus ambitieuse "Source au bout du monde".

Moyen-Âge rêvé. Rodolphe, fils cadet du roi des Hauts-Prés, s'enfuit du château de ses parents – de bons et sages seigneurs – pour partir à l'aventure et à la découverte du monde. Il apprend vite la légende d'une mystérieuse source, loin, si loin, qui donnerait puissance et longévité à ceux qui y boiraient. En chemin, il connaît moultes aventures et périls sans nombre, aime deux femmes qui l'aiment et l'aident toutes deux, est le témoin aussi du malheur que subissent les peuples gouvernés par de mauvais souverains. À l'issue d'une quête aussi longue que périlleuse, Rodolphe boit à la source magique puis revient dans le royaume de son père. L'enfant est devenu un homme, il a vu des merveilles, vaincu des ennemis redoutables, retrouvé puis épousé la dame de ses pensées, il est maintenant prêt à régner dans la justice et pour le bien du peuple.

Ecrit dans un style à mi-chemin entre conte et roman de chevalerie, "La Source au bout du monde" est un roman d'une lecture agréable et facile qui ramènera le lecteur aux souvenirs les plus doux des épopées de son enfance. Il y croisera des chevaliers justes ou félons, des brigands, une sorcière, un ours, des traîtres, des lascars, et devra, à la fin, chasser les brigands qui menacent son pays avec l'aide d'une armée de tous les amis qu'il s'est fait. Présenté comme un des premiers textes de fantasy, le voyage aller/retour de La Source évoque bien sûr Le Hobbit, et l'opposition entre bon et mauvais souverains, esclavagistes et artisans, dans un monde que l'industrie n'a pas encore flétri, Le seigneur des anneaux. On pense aussi à la quête du Graal.

Mais il y a plus. Contrairement aux très chastes héros de Tolkien, ceux de Morris ont un sexe et un cœur ; le roman, tant par son contexte que par ses élans outranciers des sentiments lorgne vers le romantisme, voire le gothique, style que Morris appréciait beaucoup en architecture.
Et il y a encore plus. Morris dépeint un héros qui apprend de ses observations, porte attention à la misère sociale – de l'esclavage jusqu'à l'infortune des hommes libres gouvernés par des tyrans –, n'hésite pas à accorder la place prééminente dans son aventure à une femme, trouve amitié et amour au-dessous de sa condition. A la fin, Rodolphe vainc grâce à tout un peuple qui lui fait confiance car il le sait juste. Il régnera pour le bien de tous, illustrant – dans ce roman intemporel mais imprégné de culture chrétienne – la doctrine thomiste : « omni potestas a Deo sed per populum ».

La source au bout du monde, William Morris

jeudi 26 avril 2018

Gnomon - Nick Harkaway - Apocatastatique


Commençons par dire – qui aime bien châtie bien – que "Gnomon" est sans doute un peu trop long. Allez, disons de cent pages. Mais poursuivons en disant qu'il est aussi fascinant et que je regretterais beaucoup d'être passé à côté.

Londres. Bientôt. Neith Mielikki vit dans la dystopie qu'est devenu la Grande-Bretagne, et elle s'y trouve fort bien.

Deux piliers à ce cauchemar démocratique.
D'abord, le System : un mode de gouvernement dans lequel les citoyens sont invités, fortement et régulièrement, à participer à des mécanismes de démocratie directe. Donner son avis, participer, voter, décider, le System est un mécanisme de gestion algorithmique de la société pour le plus grand bien commun, avec l'appui de citoyens qu'on oblige virtuellement à, comme le disait Rousseau dans un de ses moments de délire, voler aux assemblées. Une fois la décision législative prise, la mise en œuvre est du ressort de systèmes informatiques experts – qui détiennent donc le pouvoir exécutif.
Ensuite, le Witness : un système de surveillance omniprésent qui utilise les millions de caméras de sécurité déjà présentes en UK auxquelles s'ajoutent les suivis numériques permis par les smartphones, les objets connectés, etc. Jamais éteint, jamais assoupi, le Witness surveille sans cesse les lieux et les gens, prévenant les délits ou les réprimant, mais aussi micromanageant la vie physique ou émotionnelle des citoyens (pour leur plus grand bien évidemment). Le Télécran d'Orwell ne surveillait que les intérieurs ; le Witness, lui, sait tout.

L'ensemble forme un complexe de transparence quasi totale (tant vis à vis de l'Etat – jamais incarné – que des autres citoyens – presque toute l'information sur chacun est publique et accessible en AR), un gouvernement technocratique sans chef identifiable, un mécanisme de démocratie directe multi-niveaux comme l'UE n'oserait pas en rêver, un despotisme démocratique tocquevillien.
Des citoyens heureux, productifs, écoutés, en sécurité, que demande le peuple ? Ah oui, il y a bien quelques récalcitrants qui n'aiment pas qu'on les observe et protestent plus ou moins violemment, des refuzniks que le Witness détecte puis convoque pour une lecture mentale, voire une légère reprogrammation dont ils sortiront soulagés et heureux. Tout se passe sans violence, pour le plus grand bien commun.

Mais voilà que Diana Hunter, une refuznik lambda, meurt pendant sa « lecture mentale ». Neith Mielikki, brillante et loyale inspectrice humaine du Witness, doit enquêter sur ce désastre, trouver les raisons de la mort de Diana Hunter, les responsable éventuels ou les procédures fautives. Pour cela, la méthode est standard, on commence par injecter dans le cerveau de l’enquêteur la mémoire lue pendant l'interrogatoire, afin de voir de l'intérieur ce qui s'est passé. C'est ce que fait Neith Mielikki, elle en a l'habitude et l'expérience, mais cette fois, rien ne se passe normalement. Car, après l'injection, ce n'est pas Diana Hunter que Neith a dans la tête mais au moins trois personnages distincts : un financier grec, survivant miraculé d'une confrontation avec un requin géant, une alchimiste qui fut la maîtresse du « punk repenti en père la pudeur » Saint Augustin, un peintre et opposant éthiopien vivant à Londres. Et presque pas de Diana Hunter.

« Revivant » les souvenirs de ces trois artefacts évidemment construits pour déjouer la lecture de mémoire, Neith voit le financier devenir l'un des hommes les plus riches du monde entre fascisme politique et anomie ploutocratique, l'alchimiste se lancer dans une quête désespérée jusqu'aux enfers pour ressusciter son fils, le peintre créer tout l'art d'un jeu vidéo qui veut dénoncer la société de surveillance.
Et en arrivent d'autres, dont le beaucoup moins humain Gnomon, qui prend place aussi dans la tête de Neith.
De ligne en ligne, de page en page, et surtout de métaphore en métaphore, l'enquête progresse et Neith avance vers une incroyable vérité qui, comme il est écrit dès les premières pages, va remettre en cause tout ce à quoi elle croyait. Hunter – ou ses avatars – l’entraîne à son corps défendant dans une catabase censé l'amener à une indispensable apocatastase.

Difficile d'en dire plus sans spoiler, ce que je ne veux vraiment pas. Qu'on sache donc que "Gnomon" est un roman aussi diaboliquement construit que brillant et référencé.

Les thèmes abordés y sont innombrables. Démocratie, risque populiste, pouvoir, choix, liberté, réalité, simulation, illusion, magie des mots, force du discours, mythe et poésie. Il y est question des livres et des transformations qu'ils induisent dans le cerveau des lecteurs, des livres (mais aussi des mythes) comme structures structurantes, comme vecteurs de la psyché de l'auteur vers celle du lecteur, comme passeurs imparfaits mais indispensables. On s'y interroge aussi sur le prix qu'on est prêt – ou qu'il est juste – de payer pour ce qu'on juge être bon. Sur la démocratie comme mauvais système certes mais finalement moins mauvais de tous. Sur la tyrannie, cet enfer pavé de bonnes intentions. Sur bien d'autres choses encore.

Mais "Gnomon" est aussi une collection de références, de préoccupations, d'Easter Eggs propres à Nick Harkaway. De Casablanca (dont il cite même la réplique la plus connue) à l'Ethiopie du Négus en passant par Das Boot, l'auteur promène le lecteur dans un monde personnel qui contient aussi l'Ecole de Francort, Wilhelm Reich, ou Jean Baudrillard, entre autres. On y trouve encore l'inquiétude sur les dérives britanniques, sur le pouvoir de ces super-riches qui ont objectivement fait sécession, ou sur les réactions identitaires populistes contemporaines, par exemple. C'est donc autant un journal d'Harkaway à la Comment voyager avec un saumon ? qu'un texte d’anticipation captivant.

Enfin, "Gnomon" est un roman diaboliquement construit. Complexe mais jamais abscons, il livre une information après l'autre à un lecteur qui suit, de facto, le même chemin initiatique que Neith dans leur quête commune de la vérité sur Hunter et son destin tragique. Fait de thèmes et de schèmes qui se répondent d'un bout à l'autre des 700 pages, Gnomon est une anamorphose qui se dévoile seulement – au lecteur comme à l'inspectrice – lorsque tous les points à relier ont été passés en revue, lorsqu'a été trouvé le bon angle de vision, celui qui permet de voir par-delà les ombres de la caverne.

Alors "Gnomon" est énorme, surprenant, brillant, à lire absolument. Certains – ici et là – parlent de Dick ou de Gibson, on pourrait y ajouter Eco ou bien d'autres encore, tels le Iain Pears du Cercle de la Croix ou le Somoza de La caverne des idées.

"Gnomon" est de ces romans foisonnants qui donnent à penser longtemps et impressionnent par la manière dont ils y parviennent, un de ces romans qu'on aurait beaucoup perdu à ne pas avoir lu.

Gnomon, Nick Harkaway

Unchained : Rajaniemi breaks the Blockchain


Dans le MIT Technology Review, on peut lire une petite nouvelle gratuite de l'incroyable Hannu 'Quantum Thief' Rajaniemi, " Unchained: A story of love, loss, and blockchain".
Honnêtement, ce n'est pas le texte du siècle, mais c'est néanmoins une première illustration littéraire de la technologie Blockchain, des Smart Contracts, et des possibilités de gestion algorithmique du monde qu'ils offriront sous peu.
A lire (en attendant son très proche Summerland).

Unchained: A story of love, loss, and blockchain, Hannu Rajaniemi

mercredi 25 avril 2018

La Terre demeure - Georges Stewart - Must-read


Alors, Fage, qu'est ce que j'apprends ?
On ressort le chef d'oeuvre post-apo "La Terre demeure", de Georges R. Stewart, et on ne me dit rien.
Il était chroniqué là et je conseille vivement à tous d'aller le lire.

La Terre demeure, Georges R. Stewart

Black Hammer 2 - Lemire - Toujours brillant


Le temps passe dans la petite ville endormie (l'univers de poche?) de Rockwood. Les ex-super-héros – à l'exception d'Abraham Slam qui tente de se refaire une vie avec Tammy, la proprio du diner local – ont toujours autant de mal à vivre leur exil forcé. Mais après dix ans de stase, l'arrivée inopinée de Lucy Weber (la fille du défunt Black Hammer) est susceptible de perturber les rares équilibres péniblement atteints par les exilés.

Lucy, qui ne sait pas comment elle est arrivée là, enquête frénétiquement pour trouver le moyen de rentrer chez elle, et d'emmener les autres aussi par le même chemin. Des pistes existent, mais rien de concluant encore en dépit de ses efforts. La jeune femme parvient juste à confirmer le caractère factice (trumanesque) de Rockwood.

En parallèle, la vie continue, avec ses banalités et ses secrets. Nous assistons aux déchirements dans la vie et les espoirs de Barbalien, au désespoir toujours plus grand – confinant au suicidaire – de Gail, à la mauvaise tournure que prend la relation d'Abraham et Tammy. Nous comprenons que le rôle de Madame Dragonfly dans toute l'affaire – depuis Spiral City – est bien trouble, qu'il y a un vrai mystère sur l'issue du dernier combat des super-héros, ou encore que le Captain Weird semble avoir un agenda caché suffisamment important pour lui faire commettre un acte atroce.
Nul n'est heureux. Tous souffrent. Mais les raisons des uns ne sont pas celles des autres ; cela finira peut-être par déboucher sur un conflit ouvert entre les exilés de Rockwood.

Dans ce tome, l'histoire avance. Le mystère demeure, certes, mais les éléments s'accumulent dans l'attente du dernier tome où les fils seront dénoués. Et l'intérêt pour les personnages grandit encore chez un lecteur qui était déjà séduit à juste titre.
Car par-delà la quête de Lucy et les tourments de ses co-prisonniers, ce tome 2 est l'occasion pour Lemire d'en dire plus sur le passé des héros et sur le combat final qui les a condamnés à l'isolation. Et, parce qu'il est Lemire, il développe aussi finement ses personnages, tant dans ce passé qui les fonde que dans ce présent qui leur pèse. Il livre une histoire aussi rythmée et mystérieuse qu’émouvante et un peu triste. Comme dans ses autres comics, Lemire croque des personnages riches et profondément touchants. Comme dans cette série seulement, il continue son hommage au monde des comics, introduisant ici entre autres un genre de Thanos, une cour d'Asgard matinée d'Inhumains, ou une X-Force au sort tragique sans oublier un hilarant comic de SF typique d'un âge d'or rempli de fusées atomiques, de robots tueurs, et de dialogues grandiloquents.

Alors, il faut lire, absolument lire, et attendre avec impatience le tome 3.

Black Hammer t2, L'incident, Lemire, Ormston, Stewart

lundi 23 avril 2018

Injection 3 - Ellis - Dans le Tardis et au-delà


"Injection tome 3". Cette fois-ci, c'est la hackeuse Brigid Roth qui s'expose aux feux de la rampe.

Cornouailles. Un cercle de pierres dressées est découvert accidentellement par les agents de Cursus. Deux particularités : structurelle, il semble doté de pouvoirs latents, conjoncturelle, un squelette humain y est enchainé. Une seule de ces bizarreries aurait suffit pour justifier l'envoi de Brigid sur place.

En un lieu où le voile entre les mondes est aussi mince que fragile, Brigid - arrivée magiquement grâce à l'espèce de Tardis qu'elle détient - enquête sur une nouvelle manigance d'Injection. L'IA rebelle, qui se sent à l'étroit sur Terre, veut cette fois ouvrir la porte de l'Outremonde afin d'aller y baguenauder. Elle trouve pour ce faire une alliée en la personne d'une historienne locale qui ne s'est jamais remise de la christianisation de la région et espère rebattre les cartes d'une très ancienne colonisation culturelle.

Morts violentes, magie, technologie, les ingrédients de la recette Injection sont présents dans ce volume. Mais l'ensemble est un peu décevant. En effet, après un premier tome foisonnant qui introduisait au problème Injection et un second qui mettait en vedette le passionnant Vivek Headland, ce troisième volume reprend l'approche narrative du précédent sans guère innover.
Injection est backstage, tirant les ficelles comme un Fu-Manchu ou un Moriarty informatiques justifiant ex-post toutes les intrigues par de prétendues manigances réalisées ex-ante. Il y a ici un peu de facilité et une banalisation de l'histoire.
L'impression de facilité banale est confirmée par la manière dont Ellis développe la “personnalité” de Brigid ; il ne suffit pas de créer un personnage à cran et mal embouché pour qu'il soit profond (trop de piètres joueurs de JdR le croient, hélas).

Alors ça se lit bien, car Ellis sait écrire, mais ce n'est pas à la hauteur de ce qu'annonçaient les deux premiers ouvrages. Espérons que le niveau remontera dans le tome 4, qu'un conflit, par exemple, entre le druide Rob et ses anciens alliés redynamisera le tout, sinon il faudra se résigner, avec regret, à lâcher l'affaire.

PS : On notera que la série sera prochainement adaptée à la télévision.

Injection t3, Ellis, Shalvey, Bellaire

jeudi 19 avril 2018

La ballade de Black Tom - Victor LaValle


De 1924 à 1926, durant le temps de son bref mariage avec Sonia Greene, Lovecraft vécut à New-York. Le lieu est ironique car le dandy wasp raciste de Providence s'y trouva alors à l'épicentre des migrations du début du XXème siècle, dans la Grosse Pomme, au milieu du Melting Pot. Revers de fortune, mariage malheureux, et obsessions xénophobes firent de ce séjour une douloureuse épreuve pour lui jusqu'à son retour dans son Rhode Island natal.

En 1925, encore à NY, il écrivit Horreur à Red Hook, un texte peu lié au mythe de Cthulhu, plutôt fondé sur des légendes occultes assez convenues, et d'assez faible qualité globale. Ce qui le rend notoire est qu'il est des textes d'HPL celui où son racisme viscéral s'exprime peut-être de la manière la plus explicite. On y trouve, dans ses descriptions du quartier de Red Hook et de la population cosmopolite qui l'habite, un rendu assez fidèle – et franchement consternant – de la manière dont il envisageait les populations étrangères fraîchement arrivées à New-York. Il suffit de lire le texte et de savoir qu'il est corroboré par le ton des lettres que Lovecraft écrivit à ses amis sur le sujet – sous l'entrée Red Hook dans Lettres d'Arkham par exemple (je tiens les scans à dispo pour qui les voudrait).

Et voilà donc que, presque cent ans après, Victor LaValle, un auteur Américain d'origine ougandaise, écrit sa version de Horreur à Red Hook, vue par les yeux d'un jeune Afro-américain, Tommy Tester, qui deviendra le terrifiant Black Tom.

S'il reprend lieux et personnages en y ajoutant celui de Black Tom, LaValle ne garde pas la structure de Horreur à Red Hook et il en change en partie l'histoire.

Dans "La ballade de Black Tom", le lecteur commence par faire la connaissance de Tommy Tester, un jeune afro-américain de Harlem qui tente sans grand succès d'être musicien et subvient à ses besoins, et à ceux de son père gravement malade, grâce à de petites combines. Elles le mettront en contact avec un Mal ancien, et lui feront connaître, pour le pire, Robert Suydam, un riche excentrique qui veut réveiller un Grand Ancien et dont il deviendra le « disciple ». Jusqu'à Red Hook, jusqu'à un assaut policier sur un antre du mal.

"La ballade de Black Tom" reprend les deux personnages principaux de la nouvelle originale (qui est plus courte). Elle reprend en partie la trame de l'histoire. Mais c'est à peu près tout. Et c'est pourquoi elle est lisible sans problème par quelqu'un qui n'a pas lu l'original ou n'est pas lecteur de Lovecraft. Au fil du texte, le lecteur est le témoin du préjudice constant que subissent les Noirs américains dans ce Nord qui, pourtant, avait prétendu se battre pour eux. Il y voit la misère de ces populations. Il y entend le mépris qu'elles subissent de la part de presque tous les Blancs, mépris qui peut aussi s'activer en agression physique ou s'exprime au quotidien dans le harcèlement exercé par tous les porteurs d'autorité, des policiers aux contrôleurs du métro. Dans ce monde de ségrégation spatiale et morale, il faut lutter au jour le jour pour survivre, apprendre à supporter son sort pour ne pas devenir fou, ne jamais répondre et toujours baisser la tête si on a l’intention de la garder sur ses épaules.

Ce monde, c'est celui de Tommy. Et lui, son truc c'est la débrouillardise. Mais une embrouille de trop et une rencontre impromptue le mettent en contact avec une réalité inconnue, celle d'êtres si anciens et si puissants que les humains ne sont rien pour eux, rien de plus que la pierre que Tommy ramasse à un moment pour se protéger d'une agression. L'indifférence, c'est ce que nous leur inspirons. Et Suydam, fou présomptueux qu'il est, veut réveiller l'une de ces entités. Il veut le faire pour le pouvoir, et il « vend » son projet aux marginaux discriminés de Red Hook comme la voie d'une revanche à venir, comme un moyen de renverser la table et de rééquilibrer les comptes entre Noirs et Blancs. C'est là qu'il ne comprend ni l'entité qu'il veut réveiller, ni son jeune disciple Black Tom.

Avec ce texte, LaValle offre une vision intéressante de ce que peut être une histoire du mythe débarrassée de ses oripeaux racistes – et même plus en l’occurrence. Il donne un visage, un nom, et une voix à l'un de ces non-blancs qui inspiraient un si vif dégoût à Lovecraft. Il tisse une histoire mieux construite que celle d'HPL – même si elle aurait mérité quelques développements supplémentaires, sur le personnage de Ma Att par exemple – et résolument inscrite dans le mythe, elle, alors que l'originale relevait plus de la psychanalyse qu'autre chose.
Il décrit finement une New-York à la Ragtime, et un Tommy Tester qui se change en Black Tom comme Malcolm Little devint Malcom X. En lieu et place de l'alphabet Aklo de Lovecraft, LaValle introduit l'authentique Alphabet Suprème de Clarence13X et Elijah Muhammad, alphabet militant censé donner un pouvoir sur la réalité par la réinterprétation des mots, et qui, ici, est source de pouvoir magique. Correspondance des sens : mots de pouvoir, mots de révolte, mots magiques qui façonnent la réalité ; c'est malin et bien vu, d'autant que Malcolm X et Black Tom partagent un même destin inachevé.

Ainsi, tout du long, La Valle mêle sans rupture ce qu'il veut dire sur le sort des Noirs et ce qu'il garde d'une histoire créée par un autre. Fait d'ingrédients qu'on aurait dit incompatibles, le gâteau est fort bon à l'arrivée.

Cerise sur icelui, LaValle se permet aussi quelques clins d'oeil pour les fans, avec un Mr Howard venu du Texas, ou un homme originaire du Rhode Island à qui la police conseilla de retourner à Providence si la ville lui convenait si peu. Le déménagement de Suydam de Flatbush à Red Hook – conforme à la trajectoire new-yorkaise de Lovecraft – se trouvait en revanche déjà dans le texte orignal.

Au final, un texte très sympathique qui prouve qu'on peut faire du « Lovecraft » militant et réussir, ce qui n'est pas toujours le cas. Il a obtenu le Shirley Jackson Award 2017 et le British Fantasy Award 2017, et il ne les a pas volés ; c'est à ses qualités propres que la novella les doit, pas au Lovecraft-cleaning en cours dans le petit monde toujours si moutonnier de l'Imaginaire.

La ballade de Black Tom, Victor LaValle

mardi 17 avril 2018

La porte de cristal : le second Hugo de Jemisin


Sortie, toujours chez Nouveaux Millénaires, du tome 2 de La Terre Fracturée. Comme son devancier, La cinquième saison, La porte de cristal (chroniqué là en VO) a obtenu le Hugo. Et ce n'est pas volé.
Plus qu'à attendre le tome 3 maintenant pour la conclusion d'une trilogie qui s'impose comme une référence définitive.

La porte de cristal, N. K. Jemisin

samedi 14 avril 2018

La part du monstre - M.R. Carey


"La part du monstre" est un prequel de Celles qui a tous les dons, toujours par M.R.  Carey.
Très semblable à son devancier, il plaira sans doute à ceux qui voudront se replonger dans une ambiance et des thèmes déjà développés par l'auteur.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 91, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Sur une Terre en proie à la terreur. Stephen, 14 ans, autiste et surdoué, a pris place dans un laboratoire mobile avec six militaires et six scientifiques. Sauveront-ils l’humanité ?

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


jeudi 12 avril 2018

Dans la toile du temps : un grand Tchaikovsky en VF


Sortie de l'excellent et très arthropodique "Dans la toile du temps", version française du Children of Time d'Adrian Tchaikovsky. Il était chroniqué en VO en 2016.

Dans la toile du temps, Adrian Tchaikovsky

samedi 7 avril 2018

Les nominés GPI 2018 (enfin, quelques, y en a trop)




Roman francophone

La Désolation de Pierre Bordage (Bragelonne)
Toxoplasma de Calvo (La Volte)
Le Temps de Palanquine de Thierry Di Rollo (Le Bélial’)
Pornarina de Raphaël Eymery (Denoël, Lunes d’encre)
Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye (Critic)
Spire, tomes 1 et 2 de Laurent Genefort (Critic)
La Société des faux visages de Xavier Mauméjean (Alma)
Paris-Capitale de Feldrik Rivat (L’Homme sans nom)
Moi, Peter Pan de Michael Roch (mü éditions)
Pierre-Fendre de Brice Tarvel (Les moutons électriques)


Roman étranger

La Bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins (Denoël, Lunes d’encre)
Bagdad, la grande évasion ! de Saad Z. Hossain (Agullo)
La Cinquième Saison de N.K. Jemisin (Nouveaux Millénaires)
Une histoire des abeilles de Maja Lunde (Presses de la Cité)
L’Arche de Darwin de James Morrow (Au diable vauvert)
Version officielle de James Renner (Super 8)
2312 de Kim Stanley Robinson (Actes Sud, Exofictions)
L’Alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia (Le Bélial’)


Prix Jacques Chambon de la traduction

Jean-Daniel Brèque pour Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joel Lane (Dreampress), La Bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins (Denoël, Lunes d’encre) et Apex de Ramez Naam (Presses de la Cité)
Michelle Charrier pour La Cinquième Saison de N.K. Jemisin (Nouveaux Millénaires)
Anne Coldefy-Faucard pour Telluria de Vladimir Sorokine (Actes Sud)
Mathias De Breyne pour Kalpa Impérial de Angélica Gorodischer (La Volte)
Pierre-Paul Durastanti pour les inédits de Danses aériennes de Nancy Kress (Le Bélial’ et Quarante-Deux)
Gilles Goullet pour Autorité de Jeff VanderMeer (Au diable vauvert)
Jean-François Le Ruyet pour Bagdad, la grande évasion ! de Saad Z. Hossain (Agullo)
Valérie Malfoy pour Des vampires dans la citronneraie de Karen Russell (Albin Michel)
Théophile Sersiron pour The Only Ones de Carola Dibbell (Le Nouvel Attila)

vendredi 6 avril 2018

Ils savent tout de vous - Iain Levison - Bof


Jared Snowe est un flic de base dans la petite ville américaine de Kearns. Depuis quelques jours, sans qu'il sache pourquoi, il entend les pensées de tous ceux qu'il approche. Sa vie en est (un peu) changée.

Brooks Denny est un dealer condamné attendant son exécution dans le couloir de la mort en Oklahoma. Lui aussi entend les pensées des autres. Depuis bien plus longtemps que Snowe. Et lui, sa vie est proche de sa fin.

Terry Dyer travaille pour un service secret américain. Elle a subi une opération du cerveau qui rend ses pensées inaudibles pour les télépathes. Elle veut extraire Denny de sa prison. Elle veut l'utiliser pour entendre les pensées d'un chef d'Etat africain afin de faciliter une négociation difficile.
Avec Denny, elle a passé un accord qu'elle n'a pas l'intention de respecter. Mais, à cause d'une regrettable faille de sécurité, il s'en rend compte et s'enfuit ; facile quand on entend les pensées de tout son environnement.
Commence alors une traque pour laquelle Dyer enrôle Snowe, une traque sanglante qui ne tournera pas du tout comme elle l'espérait.

"Ils savent tout de vous", de Iain Levison, est un roman entre policier et espionnage qui met en scène deux télépathes gone rogue. Et, honnêtement, ce n'est pas fameux.

Fond : deux, trois idées, pas plus. Un peu de parano anti-étatique (les méchants espions, les services secrets, l'Afghanistan, etc.), la dénonciation de l'usage de la provocation à l'infraction par la police américaine, l'impossibilité qu'il y aurait à aimer les autres (tous les autres) si, sachant tout ce qu'ils pensent, on savait donc vraiment qui ils sont (là m'est revenue cette phrase hilarante de Cioran : « Il est des performances qu'on ne pardonne qu'à soi : si on se représentait les autres au plus fort d'un certain grognement, il serait impossible de leur tendre encore la main. »).

Forme : Un style quelconque. Un roman court qui ne développe pas ses thèmes. Une intrigue vraiment trop simplette dans son déroulement.

Peu développé et encore moins fin, "Ils savent tout de vous" est aussi loin que possible de L’oreille interne, de Silverberg. Mais Télérama a bien aimé;-)

Ils savent tout de vous, Iain Levison

jeudi 5 avril 2018

Quietus - Tristan Palmgren - Bof


14ème siècle. La peste noire traverse l’Europe dont elle tue en peu d’années entre un tiers et la moitié de la population. Au milieu de la catastrophe, précisément en Italie du Nord, se trouve le monastère chartreux du Sacré Cœur dans lequel s’est réfugié, il y a des années et pour échapper à un scandale de mœurs, celui qui est depuis devenu le frère Niccolucio. Un monastère qui, à l'épicentre de l'épidémie, ne restera pas longtemps un havre.

Non loin de là, à Florence, Habidah est en mission. Venue d’un autre plan de la réalité avec une équipe de scientifiques, Habidah est une exoanthropologue. La mission de son groupe est l’étude des moyens qu’utilise(ra) l’Europe pour survivre au quasi-effondrement. Une connaissance peut-être vitale pour le monde d'origine d’Habidah, un multivers en proie à une forme de peste tout aussi dévastatrice que celle qui touche l’Europe médiévale.
Important. Capital. En immersion secrète, ces universitaires doivent observer, rapporter, et ne surtout JAMAIS intervenir.

Au Sacré Cœur, de malades en décès, Niccolucio voit tous ses frères mourir les uns après les autres dans l’enclave perdue qu’est devenue le monastère. A la fin, quand ne reste plus que lui, Niccolucio, à bout de désespoir, quitte à pied le Sacré Cœur pour chercher, sans vraiment l’espérer, du secours à l’extérieur. Mais le chemin est trop rude et, alors qu’il va mourir dans le froid, il est sauvé in extremis par une Habidah qui ne supporte plus de voir les cadavres s’amonceler sous ses yeux.

Commence entre les deux une étrange relation, entre volonté de non-ingérence et impératif de faire le bien. Compliqué, sans nul doute.
Comme si ça ne suffisait pas, on comprend vite (Habidah un peu moins) qu’un des membres de l'équipe est un agent sous couverture, envoyé pour faire avancer un agenda caché ; les Amalgamates (des IA surpuissantes) qui gouvernent la partie du multivers d’où sont originaires les scientifiques veulent en effet bien plus de la Terre que de simples informations. Et tout se compliquera encore quand un nouvel acteur entrera dans le jeu, une entité – aussi incroyable que ça paraisse – plus puissante que les Amalgamates. De mensonge en trahison et de coup bas en manipulation, de Florence à Avignon, les enjeux montent de plus en plus dans une confrontation qui décidera non seulement de l’avenir de la Terre mais aussi de celui de centaines de milliers de plans (rien que ça !).

Il y avait du potentiel dans le pitch de "Quietus". De fait, de secrets en secrets, on tourne les pages pour savoir le fin mot de l’histoire, et on lit relativement vite ce premier roman. On y trouve même un certain nombre de passages que leur mode de narration rend captivant (tous des passages dans lesquels Niccolucio est confronté à la mort de masse et tente comme il peut d’y réagir avec dignité et courage).

Néanmoins, le bilan est globalement négatif.

D’abord, un style trop souvent trop plat nuit à l’intérêt (à moins d’être une brute insensible de lecteur au kilomètre). Les phrases courtes et simples s’enchaînent comme dans une rédaction de collège, grammaticalement correcte mais sans génie véritable. Ca décrit ; ce n’est pas écrit.
De plus, au fil des nombreuses pages, on finit par trouver que bien des fils sont trop longs ou semblent superflus s’ils sont rapportés aux colossaux enjeux interplanaires en cours.

Ensuite, "Quietus" souffre, hélas, de la comparaison avec tous les autres romans dont il s’inspire peu ou prou.
En vrac, on peut citer Le Grand Livre de Connie Willis pour sa description inoubliable de la peste, Eiffelheim de Flynn pour la rencontre entre extra-terrestres et médiévaux, le cycle de la Culture de Banks pour les IA géantes aux noms amusants, le cycle d’Hyperion de Simmons pour son « Espace qui lie », le Il est difficile d'être un dieu des frères Strougatski pour la question de l'interventionnisme, etc. Et vers la fin, entre résurrection et omnipotence, on se demande même s’il n’y a pas une tentative de métaphore biblique.
Palmgren a le droit, comme auteur, de rendre hommage à d’autres, mais il importe alors d’être différent ou à la hauteur. Ca ne me paraît pas être le cas ici.

Enfin, à vouloir traiter des situations trop énormes, trop extraordinaires, on finit par les rendre aussi banales que décevantes dans la simplicité même de leur résolution finale (un problème récurrent dans ce genre de configuration). De plus, à quoi sert de parler de centaines de milliers de plans si chacun n’est utilisé, comme c’est le cas dans tant de médiocres planet-opera, que comme simple lieu planétaire uniforme réduit à un seul point d’intérêt, que comme simple lieu ponctuel sur une carte du monde (ici du multivers) ?

On peut éviter.

Quietus, Tristan Palmgren

mercredi 4 avril 2018

Démonologie - Rick Moody - Casual weird


"Démonologie" est un recueil de nouvelles contemporaines de l'américain Rick Moody. Il s'ouvre sur une sœur morte, il se ferme sur la mort d'une autre. Entre les deux, une collection de récits de longueurs variées qui disent le malaise américain (et occidental aussi sans doute).

Parlons de quelques-uns des textes qui composent l'ouvrage.

Moody commence par décrire les petits boulots ridicules qui font tourner comme une horloge une usine à mariages américaine, toute de toc et d'ersatz, jusqu'au jour du désastre quand s'y marie – avec une autre – le fiancé veuf virtuel de la sœur morte du héros de l’histoire, un jeune homme en échec pour qui ce moment sera la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

Il nous place ensuite dans la tête d'une actrice de seconde zone de Los Angeles, engoncée d'enfants, qui s'interroge sur son avenir et se retrouve par malchance au beau milieu d'une fusillade.

Ou dans la vie d’une famille à qui rien ne réussit de ses tentatives récurrentes – et avouons-le un peu grotesques – de création d'entreprise, dans le pays des self made men pourtant. De déception en déception, jusqu'à la crise de folie...

Puis, c'est d'une « nuit hawaïenne » qu'il s'agit. Une nuit festive que n'entame pas le souvenir d'une mère morte dans un accident nautique décrit avec une froideur toute clinique.

Un conte de fée nous montre que les contes de fée meurent avec l'âge adulte et la modernité, qu'il n'y a plus de place pour les géants et leur cohorte féerique. Qui qu'on soit, il faut bien grandir, entrer dans le monde gris de la responsabilité.

Grandir, passer à la suite, c'est ce qu'essaie de faire un couple d'Hoboken qui tente de lancer une galerie d'art. Mais le couple dysfonctionne, et la galerie, faute d'artiste, tente de se vendre comme lieu conceptuel où l'art serait dans le contenant et pas dans le contenu. Passé, présent, futur se mêlent. S'y ajoute le hasard qui complique encore des relations et des situations déjà aussi décevantes qu’hélas prévisibles. On se côtoie sans jamais se toucher vraiment.

Il y a aussi deux garçons, deux frères, dont Moody nous décrit, dans une très longue rafale de phrases courtes, la jeunesse, de l'enfance à l'adolescence, avec leurs problèmes et leurs joies d'enfants, leurs problèmes et leurs joies de garçons, jusqu'à la mort du père qui les fait basculer dans l'âge adulte.

Un couple encore, insatisfaisant, où un verbe incessant remplace toute tentative de contact véritable. Jusqu'au moment où la femme oblige son compagnon à la regarder jusqu'au plus profond d'elle-même pour lui faire comprendre qu'il ne peut savoir, quoi qu'il en pense, ce qu'est être une femme.

Enfin, nous assistons aux derniers jours de la vie d'une sœur, entre petites passions, petites joies, corvées récurrentes, et lassitude. L'amour ne peut rien, la mort est plus forte. On tombe alors que rien ne l'annonçait.

Les autres nouvelles m'ont moins convaincu.

D'un texte à l'autre le style et la narration de Moody se renouvellent sans cesse. Les narrateurs se parlent à eux-mêmes, parlent à leur moi passé, parlent au lecteur, chacun dans sa langue propre, de l'argot au verbiage philosophique post-moderne. De ton en ton, Moody fait même semblant à la fin de la dernière nouvelle d'être un auteur autobiographique qui se reproche de ne pas avoir mieux fictionnalisé la perte de sa sœur.

On y voit le malaise et le désarroi de la société US, entre une jeunesse chaotique où on fait n'importe quoi mais où tout est encore possible, et un âge adulte décevant car les possibilités se sont fermées les unes après les autres et que les relations meurent ou s'embourbent dans la lassitude et l'habitude. On y voit le rôle du hasard qui fait basculer les existences hors de tout contrôle, que ce soit dans le drame ou dans le grotesque, les deux n'étant jamais éloignés. On y entend la vérité des pensées et des sentiments, ainsi que l'effroi silencieux des regrets ou des aspirations jamais réalisées. On y cherche l'amour mais on ne le trouve pas, ou mal, et in fine, il n'est que de peu d'utilité, il ne tient pas la mort à distance.

On est quelque part entre Larry Clark, Todd Solondz (le sexe compulsif en moins), et Iain Levison.
C'est toujours hypnotique, toujours très juste, toujours décrit d'une manière qui rend incontournable le tragique ou l'ennui de ces vies moyennes en plaçant au centre du récit celui ou celle qui en est le héros ordinaire et qui cherche, sans jamais les trouver vraiment, l'amour ou la tendresse qui apaiserait le trouble existentiel.
Une lecture recommandable entre humour noir et déprime.

Démonologie, Rick Moody

mardi 3 avril 2018

Les nominés HUGO 2018 (enfin, quelques)


Meilleur roman


The Collapsing Empire, John Scalzi (Tor)
New York 2140, Kim Stanley Robinson (Orbit)
Provenance, Ann Leckie (Orbit)
Raven Stratagem, Yoon Ha Lee (Solaris)
Six Wakes, Mur Lafferty (Orbit)
The Stone Sky, N.K. Jemisin (Orbit)


On notera aussi la nomination du Bitch Planet vol.2 'President Bitch' de DeConnick et al., du Martian Obelisk de Linda Nagata, ou du Extracurricular Activities de Yoon Ha Lee (dont je n'ai tellement pas compris l'intérêt - sauf d'un strict point de vue militant - que je n'ai pas trouvé d'angle pour le chroniquer).