vendredi 17 août 2018

Ball Lightning - Liu Cixin


"Ball Lightning" est le dernier roman traduit en anglais de Liu 'Three-Body Problem' Cixin. Mais, daté de 2004, il est en fait un peu antérieur à la trilogie qui l'a rendu célèbre. C'est un roman passionnant, un vrai page turner, pour peu qu'on parvienne à passer par dessus le bullshit scientifique (semble-t-il, en tout cas) utilisé. J'y suis parvenu, car le roman a de nombreuses qualités propres.

Ball Lightning ou Foudre en boule en français. Un phénomène inhabituel mais pas si rare (en 1960 une étude affirmait que 5% de la population terrestre en avait été témoin – même Nicolas II dit en avoir vu, de même qu'Alester Crowley), popularisé chez nous par Tintin dans Les sept boules de cristal. Sphère lumineuse pouvant apparaître lors d'un orage (mais pas seulement), elle est réputée exploser ou se dissiper sans faire aucun dégât, se déplacer ou rester immobile en l'air. Elle serait même, parait-il, capable de traverser des objets matériels. D'apparition aléatoire, largement inexpliqué encore aujourd’hui en dépit de nombreuses théories concurrentes, le phénomène intrigue. Liu le prend à son compte, lui donne une explication, et en profite pour livrer un beau roman sur l'obsession scientifique et la responsabilité des chercheurs.

Chine contemporaine. Le jeune Cheng (dont on ne connaîtra jamais le prénom) vit ses parents vaporisés sous ses yeux au contact d’une boule de foudre. C'était pour son quatorzième anniversaire, dans sa maison, devant le gâteau historié de bougies. Effroi, chagrin, solitude, la catastrophe donna un but à Cheng : étudier et comprendre la foudre en boule.
"Ball Lightning" raconte une bonne partie de la vie de Cheng, hanté par la quête obsessionnelle d'une explication au malheur qui l'a frappé, et suivant par là-même et à son corps défendant le dernier conseil de son père : « trouver un but, une passion dévorante, puis les poursuivre sa vie durant, c'est le secret d'une existence pleine et signifiante ».

"Ball Lightning" est un beau livre sur la passion et la recherche scientifique.
Au fil des 400 pages, Liu documente le fonctionnement de la recherche.
Il illustre la caractère collaboratif et collectif de la recherche, loin de l'image du savant fou dans son labo.
Il montre l'accumulation intertemporelle du savoir (même lorsqu'il s'agit juste de fermer des portes infécondes), illustrant l'adage de Bernard de Chartres selon lequel les chercheurs sont tous « des nains juchés sur des épaules de géants ».
Il pointe les besoins contradictoires de créativité et de rigueur (qu'on trouve en proportions différentes chez les divers personnages du roman), comme la nécessité de sortir du cadre traditionnel pour accomplir de vraies ruptures épistémologiques.
Il montre que l'argent est le nerf de la guerre (en physique encore plus qu'ailleurs), et qu'une partie de la compétence et de l'activité des chercheurs se dissipe dans la recherche de financement.
Il pointe les aller-retours constants entre recherche fondamentale et appliquée, et entre recherche civile et militaire. Les deux paires d'aspect s'entremêlent et se croisent (au prix parfois d'un pincement de nez chez certains chercheurs), s'entrefinancent et s'entrefécondent dans un dialogue jamais vraiment rompu.

Liu montre aussi très justement que la recherche est une poupée gigogne, chaque réponse amenant la possibilité de nouvelles questions, chaque réalisation concrète l'opportunité d'une nouvelle exploration théorique. Théorisation, expérimentation, nouvelle théorisation, nouvelle expérimentation, etc. Chaque nouvelle marche gravie n'amène le chercheur qu'au point qui lui permet d'entrevoir la marche suivante. Sans fin. C'est aussi passionnant que captivant, et fait de la quête de l’explication et des applications de la foudre en boule un page turner absolu.

D'autant que "Ball Lightning" est porté par des personnages habités, des monomaniaques qui n’abandonnent jamais, jusqu'à mettre parfois leur vie privée entre parenthèses (ça m'a rappelé un essai dont j'ai oublié le titre – hélas – qui racontait que les initiateurs de grandes découvertes avaient pour la plupart été obsédés par une question centrale à laquelle ils cherchèrent à répondre durant toute leur vie).
Des personnages un peu hors du monde et hors d'eux-mêmes, enfermés sur leurs rails respectifs, reliés seulement par leurs objectifs communs. Cheng, qui veut comprendre la foudre en boule pour donner sens au désastre qui l'a frappé. Lin Yun, obsédée par la volonté amorale d'inventer des armes décisives pour la guerre qui s'annonce afin de rendre un bizarre hommage à sa mère morte au combat durant la guerre sino-vietnamienne. Ding Yi, le théoricien pur qui ne veut rien tant que savoir, convaincu que la connaissance vaut tous les risques qu'on prend pour elle, et qui est prêt à les prendre tous pour explorer un phénomène inexpliqué et le mettre en équation. Et les autres, du père aimant et dépassé au rouage impuissant du complexe militaro-scientifique chinois en passant par les déçus qui auront passé une vie entière à chercher sans jamais avancer significativement.

Et puis, à la tension de la dialectique entre progression significative, changement de paradigme, impasses théoriques, et échecs d'ingénierie cuisants, s'ajoute celle de la guerre qui vient. Il est clair (tellement, pour un lectorat chinois, que ça n'a pas à être verbalisé) qu'elle viendra, et qu'elle opposera USA et Chine dans une réalisation inéluctable du piège de Thucydide, comme une réitération de la confrontation Pacifique américano-japonaise de la première moitié du XXème siècle (avec la même course aux armes ultimes). D'où la pression aux résultats pour une militarisation de la foudre en boule qui justifie les financements et entretient la manie de Lin Yun – au grand désarroi du pacifique Cheng. Quand la foudre en boule sera maîtrisée, le seul à en mesurer le potentiel apocalyptique sera Ding Yi, dans une réflexion et une inquiétude qui évoquent celle des pères de l'atome – même si Ding admet qu'il veut savoir et qu'il est prêt à risquer le pire pour y parvenir. Quand la guerre éclatera et que les folies individuelles seront allées à leur terme, la terreur Foudre en boule sera facteur de pacification, dans une actualisation déformée du Si vis pacem para bellum. D'autant qu'une preuve de Contact se fait jour à la fin du roman.

Ce roman vraiment passionnant est-il alors sans défaut. Non. D'ici j'en vois trois.

D'abord, je l'ai déjà dit, la science invoquée ici est – jusqu'à plus ample informé – un peu surréaliste. Je ne spoilerai pas mais on est dans le même genre d'extrapolation que celle qui donna naissance aux sophons de Three-Body Problem. Disons qu'on passe. Après tout on a parfois aimé des histoires parlant d'éther, par exemple.

Ensuite, toujours sur le plan des rapports science/récit, Liu ajoute en parallèle à son récit principal une sorte d'histoire de fantômes chinois quantique qu'on peut trouver charmante (et qui, de fait, gêne peu) mais qui nécessite une grande suspension d'incrédulité.

Enfin, la dernière partie est surprenante, racontée par Ding à Cheng qui n'est plus témoin d’aucun événement., comme si en sortant de sa quête il sortait aussi de l’histoire (avec ou sans H).

Donc, personnages attachants, recherche passionnante, effroi géopolitique et humain, emballés dans une science et des fantômes bullshit. J'y ai vraiment pris plaisir. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse.

Ball Lightning, Liu Cixin

PS : Une boule de foudre a été observée et filmée par une équipe chinoise en 2012. Les mesures réalisées semblent valider l'hypothèse silicium.

mardi 14 août 2018

The Devil in America - Kai Ashante Wilson


1877, Sud des USA. Easter Mack est une jeune fille noire âgée de douze ans. Elle vit avec sa mère 'Ma'am' et son père 'Pa' – plus quelques animaux domestiques dont le chien Brother – dans la petite ville de Rosetree (ici certains sentent déjà tourner le vent).

Easter et ses parents forment une famille aimante, pleine de douceur et d'affection, bien intégrée dans une petite communauté rurale du Sud semblable à tellement d'autres. On y a des amis, on s'y marie, on y élève une famille, on y travaille, on y va à l'église, on s'y réunit pour des pique-niques après l'office. Une particularité quand même : Rosetree n'est habitée que par des Noirs. Et lorsqu'une rumeur naît dans la ville voisine sur un viol supposé, une tempête de violence monte, pointée sur Rosetree, une tempête dont personne dans la petite ville ne soupçonnera même l'existence jusqu'à ce qu'il soit trop tard, qu'elle se soit abattue sur la petite ville avec une violence cataclysmique.

Kai Ashante Wilson propose, avec "The Devil in America", un texte aussi puissant que les événements qui en sont le point d'orgue.
Il y revient de manière tangentielle – et dans un espace/temps transformé – sur le terrifiant et scandaleux massacre de Rosewood.
Il le fait à travers un récit original, mêlant passé et présent, narration et métanarration, qui met en scène des personnages aimants, paisibles, simples, véritablement attachants, sur lesquels va s'abattre l'injustice la plus noire.

Si le massacre est assez largement montré, pourquoi écrire « tangentielle » ?
Car Wilson aborde aussi des thèmes structurels, et que le massacre semble presque incident.

C'est d'abord d'une perte d'identité que parle l'auteur. De l'oubli forcé de la culture ancestrale par les descendants d'esclaves. De l’ignorance fautive de ses mythes fondateurs. D'une forme de syncrétisme contraint aussi quand Easter nomme 'Anges' les esprits qu'elle sait appeler.

Mais c'est aussi de l’abdication de toute rationalité dans les relations Noirs/Blancs que parle Wilson. D'un système sudiste ancestral dans lequel la parole des Noirs ne vaut rien, dans lequel on pend d'abord et on rien ensuite, dans lequel le système esclavagiste a créé un sentiment de supériorité absolue dans une partie de la population blanche et une résignation contrainte – une manière de faire le gros dos en espérant que l'orage passera au large – chez beaucoup de Noirs.
Et la dite abdication de la rationalité n'est pas réglée aujourd'hui. Le système judiciaire continue de s'appliquer, la plupart du temps, de manière très différente suivant que le suspect et/ou la victime sont Blancs ou Noirs. Quant au système carcéral, il est comme un apanage de la jeunesse noire.
Wilson dit d'ailleurs dans une interview que c'est le cas Trayvon Martin qui a été le déclencheur de son écriture (connexe : on peut lire aussi sa nouvelle de colère The Lamentation of their Women).

Cette abdication de la rationalité, cette perte d'identité, cette inégalité construite dans l'airain, Wilson les attribue au crime fondateur de l’esclavage qui a forgé les âmes et transformé les dieux ancestraux, et singulièrement le diable. Déraciné, transplanté en terre étrangère, le diable a muté. De taquin qu'il était, attisant le trouble seulement pour vaincre l'ennui, il est devenu, en terre américaine, maléfique, assoiffé du sang de ceux qui croient en lui et de leurs descendants, comme l'est le terrifiant Anansi de l'épisode 2 d'American Gods.

Pour les Noirs aux USA comme pour la jeune Easter, il n'y a pas de bonne solution, que des plus ou moins mauvaises, à plus ou moins long terme. Et même la magie – le retour à l'origine tenté par la jeune fille – ne peut suffire à sauver des êtres que leur histoire a déjà condamné à l'enfer. La fin le montre assez, le calvaire des pères retombe sur les fils.

Un texte beau et puissant nominé Nebula et World Fantasy 2014, catégorie novelette, écrit dans la langue du Sud donc plus accessible que celle de The Lamentation of their Women.

The Devil in America, Kai Ashante Wilson

The Lamentation of their Women - Kai Ashante Wilson - Headshot !


Je n'avais jamais rien lu de Kai Ashante Wilson. Il est surtout connu pour sa fantasy, et la fantasy, moi...(sauf en ce qui concerne Syffe).

Et voilà que je tombe, chez Tor, sur cette pépite d'urban fantasy intitulée "The Lamentation of their Women".

Là, ami lecteur, je dois te hurler très fort un Urban Fantasy Warning.
L'urban de Wilson, ce n'est pas celle de Gaiman ou de Shadowrun. Ce n'est pas non plus celle des elfes, de l'absinthe, des trolls barmen, des mages de tripot, des becs de gaz, et de toute une imagerie absurde recyclée jusqu'à l’écœurement dans une production aussi pléthorique que de piètre qualité.
Ce qu'écrit Wilson est de l'urban fantasy car ça se passe en ville (à NY singulièrement) et que s'y produisent des événements qui sont clairement de nature fantastique. Mais les héros de Wilson sont deux niggas new-yorkais, une femme et un homme du sous-prolétariat noir de la ville ; et c'est dans un rampage meurtrier qu'ils se lancent après avoir trouvé chez une tante décédée deux armes maléfiques habitées par le diable lui-même.

"The Lamentation of their Women", c'est Do the Right Thing, Tueurs-Nés (j'ai une préférence personnelle pour Kalifornia), La dernière maison sur la gauche, rassemblés en quelques pages. Il m'a fait aussi penser à Elric (j'y reviendrai), et ai-je oublié de dire que le titre est tiré de Conan ?

Do the Right Thing : les personnages, deux noirs new-yorkais pauvres (Afro-américaine et Dominicain, une vrai distinction à NY), des niggas in the hood ; les situations, débrouille omniprésente, intrusion des travailleurs sociaux, conversations de filles, sexualité exacerbée (et explicite), mépris social à bas bruit, séparatisme social ; le langage, ici Wilson (qui a écrit un article sur la façon d'écrire en dialecte et sur « l'African American Vernacular English—one of the dialects of lowest, if not the lowest prestige, in the US ») fait un travail superbe qui est sans doute l'intérêt majeur du texte (et peut le rendre difficile à lire si on n'est pas familier du style) : Wilson utilise tout du long l'argot nigga, une langue faite d'anglais non syntaxé, rarement conjugué, et à la prononciation qu'on dirait machouillée. Et il le fait à merveille.

Exemple :
“Well, lemme get dressed and we’ll head out.” He let her go and sat up.
“Wait,” she said. “Hol’ up.” She hooked her thumbs under her panties and leggings. “Eat me out a little fowego?” She rolled em to her knees.

Ou encore :
“Eight outta them sixty-three we kilt weren’t even white,” Anhell complained. “How come they ain’t let nunna them widows on TV?”
...
“But look at her makeup,” Anhell said. “How she tryna mess that up? Nope. Watch, not one tear.”
“Bet you some bomb head we getting some tears from her.” And you know she had to be damn sure, because she hated giving head! “Now, shush, so I can hear.”

Tueurs-Nés et La dernière maison sur la gauche : pour l'aspect bain de sang et revenge story. Ici c'est de vengeance raciale qu'il s'agit, les deux tueurs se lançant dans une frénésie d’assassinats de flics blancs pour « voir des veuves et des mères blanches pleurer à la télé » et ainsi égaliser le score avec les veuves et les mères noires pleurant leur fils tués par la police. Ici le diable est en Amérique par l'intermédiaire des armes magiques des tueurs mais c'est aussi le diable de la violence raciste d'une partie de la police US qui est pointée ici (innovation dans le texte, le angry black man qui inquiète tant les policiers US est, ici de fait, une angry black woman, et on se souviendra que le terme Pig qu'utilise Wilson fut écrit en lettres de sang près du corps de Sharon Tate par les tueurs de ce Charles Manson qui espérait déclencher une guerre raciale ouverte).
Note : on voit dans le discours d'une des veuves blanches la tension monter vers ce qui pourrait devenir, justement, une guerre raciale ouverte.

Elric : pour les armes magiques, l'absorption des victimes, la soif de sang des armes qui s'animent quand elles trouvent que la moisson d'âmes n'est pas suffisante (sur les armes maléfiques on peut lire aussi The Sixth Gun).

Conan : quand un esclave (explicite/implicite) affirme que le meilleur dans la vie est « d'écraser ses ennemis, les voir mourir sous ses yeux, et entendre les lamentation de leurs femmes ».

Le tout est violent, rapide, sexuel, captivant. C'est sur un roller-coaster lancé à 1000 à l'heure que Wilson propulse le lecteur. Il en sort pantelant.
Si on a le malheur d'être affligé du privilège blanc, on peut être gêné par le systématisme aveugle et revendiqué de la vengeance des deux jeunes, mais on doit alors se souvenir que c'est le diable qui, ici, est aux commandes, et que le Malin n'aime rien tant que la souffrance et le chaos.

The Lamentation of their Women, Kai Ashante Wilson

samedi 11 août 2018

2001 an Odyssey in Words - Anthologie


Arthur C. Clarke, une des figures tutélaires de la SF contemporaine. Né en 1917 et mort en 2008, le Britannique a laissé à la SF une œuvre aussi riche qu’abondante. Outre des voyages sur Mars, Vénus, la Lune, ou dans un temps alternatif, on lui doit notamment le diabolique ordinateur HAL, le (les) monolithe(s) noir(s), le développement du concept de Big Dumb Object, ou encore Les Trois Lois de Clarke.

Voilà qu’en 2017 Ian Whites et Tom Hunter décident de célébrer le centenaire de la naissance du grand ancien en éditant une anthologie de nouvelles de 2001 mots chacune, ni plus ni moins.
Appel à texte, kickstarter, sélection. Enfin, en 2018, sort "2001 an Odyssey in Words". Une introduction, 27 nouvelles, trois très courts essais.

Le moins qu’on puisse dire est que, comme trop souvent lorsqu’il s’agit d’AT avec thème et contrainte imposés, le résultant n’est guère brillant. Quelques auteurs surnagent (voire un peu plus), et c’est tout.

Certaines nouvelles ne reprennent qu’une ambiance à la Clarke, d’autres font plus directement référence à des œuvres de l’auteur. Mais globalement, les textes sont trop courts pour produire un effet intéressant. Très rarement exaltants, certains sont fades, d’autres pompeux ou bordéliques, à la limite (ou au-delà) de l’exercice de style.

Revue partielle,  ce qui mérite lecture même si ce n’est pas toujours parfait :

Golgotha, de Dave Hutchinson, est une histoire de contact qui tourne au désavantage d’une humanité qui va devoir payer ses crimes écologiques. Un texte qui rappelle le Donald d’Adrian Tchaikovsky.

Murmuration, de Jane Rogers, montre un petits groupes d’humains ethnocentriques détruire, sans même y penser, tout un écosystème étranger.

The Escape Hatch, de Matthew de Abaitua, offre une porte de sortie vers un autre monde à une humanité condamnée aux tribulations du désastre environnemental, et singulièrement à une femme que rien ne retient plus. Un texte d’une ironie glacée.

Your Death, Your Way, 100% Satisfaction Guaranteed!, de Emma Newman, est une très jolie histoire de fin de vie, ce moment où on dit adieu et où on voit son existence défiler, littéralement. Dommage que le twist final, qui aurait pu être un vrai Festen-like, tourne à une convenue affirmation transgender-friendly.

Dancers, de Allen Stroud, montre comment deux astronautes parvinrent à rouler un « bébé HAL » avant qu’il ne devienne néfaste pour l’équipage.

The Collectors, d’Adrian Tchaikovsky, est une surprenante histoire de contact alien dans l’équivalent d’un musée spatial. Une déception pour l’humanité et deux narrateurs étonnants.

Drawn from the Eye, de Jeff Noon, est un récit weird très réussi sur un collectionneur de larmes. On est captivé par son ambiance intrigante.

The Fugue, de Stephanie Holman, est une histoire d’infiltration alien ici et maintenant, et de vie vécue/non vécue, qui fleure comme un épisode de Twilight Zone.

Child of Ours, de Claire North, est une bien jolie histoire d’enfantement robotique, entre hérédité et libre détermination. Elle peut évoquer, en bien plus court, The Lifecycle of Software Objects de Chiang, ou le début du Diaspora de Egan.

Last Contact, de Becky Chambers, montre comme il est difficile de se séparer d’une espèce présentiente à l’étude de laquelle on avait voué sa vie. Un texte émouvant, DianeFossey-like.

Ten Landscapes of Nili Fossae, de Ian McDonald, fait monter la tension dans une base martienne qui risque l’annihilation alors qu’un astronaute y peint des vues de Nili Fossae à la manière de peintres connus, de Boticelli à Hokusai. On peut penser à Before Mars de Newman.

La meilleure est sans doute Providence, de Alastair Reynolds, où se combinent, pour un équipage d'explorateurs spatiaux, grandes espérances, échec cuisant, et sens du sacrifice.

Le reste est peu excitant, certains textes étant franchement superflus tels celui de Yoon Ha Lee ou (ça devient une habitude) celui de Bruce Sterling, voire tirés par les cheveux comme le conte de Noël spatial I Saw Three Ships de Phillip Mann.
Et je ne sais que penser du The Ontologist, de Liz Williams.
Quant aux essais, ils sont dispensables.

2001 an Odyssey in Words, anthologie par Ian Whites et Tom Hunter 




mercredi 8 août 2018

The Expert System's Brother - Adrian Tchaikovsky


Monde et date inconnus. Handry est un jeune garçon qui vit à Aro, une petite communauté rurale. Sa mère est morte, et il a une sœur jumelle, Melory.

Matrilinéaire, presque dépourvue de division sociale du travail, la communauté d'Aro compte 317 habitants au sein desquels se distinguent seulement un Lawgiver, un Architect, un Doctor. Tous vivent dans de petites huttes groupées autour d'un arbre géant et du nid de guêpe qu'il porte ; entre l'arbre, ses guêpes, et les humains qui vivent à ses pieds existe une relation symbiotique évidente.
Economiquement, à Aro, tous doivent faire leur part, rendre à la communauté l'équivalent ce qu'elle leur donne, on appelle ça « porter son poids » ; ici on dirait « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La communauté prend soin des siens mais la productivité y est trop faible pour qu'elle puisse se permettre d'entretenir des poids morts.

Deux particularités notables : D'abord, les trois porteurs de fonctions sociales spécialisées sont chacun « habités » par un esprit – installé dans le crane ad hoc par la ruche – qui conseille sur le ton de celui qui ordonne et qui est obéi. D'autre part, ressemblance et conscience collective rendent la conformité obligatoire. Toute déviance est punie de bannissement (Severance) après une cérémonie de marquage physique qui pose un stigmate indélébile et rend, de surcroît, le déviant largement incapable de survivre dans la nature sauvage qui va devenir son nouveau quotidien.

Par accident, Handry se retrouve quasi-severed. Après trois ans d'exil intérieur au sein d'une communauté qui ne sait pas quoi faire de lui si ce n'est un bouc émissaire possible et un Intouchable certain, Handry doit fuir quand le nouveau Doctor (sa sœur jumelle) doit terminer la cérémonie, le condamnant à une mort prochaine. En cavale, Handry va voyager de village hostile en village hostile, découvrant le (pas si vaste) monde et la vérité sur la société dans laquelle il vit.

"The Expert System's Brother" est une novella d'Adrian Tchaikovsky.

On y comprend vite que le voyage d'Handry va lui faire découvrir la vérité sur un monde dont il ignorait la vérité et les racines historiques. Ce thème du monde faux-nez a déjà été traité très souvent de La planète des singes à Zardoz, en passant par Les nefs de Pangée ou La cinquième saison, entre nombreux autres. Mais il l'est ici d'une manière qui ne laisse rapidement guère de doute sur ce que seront les révélations finales. Dommage.

On peut aussi faire une lecture religieuse ou marxiste de la novella, au choix (cf. Tchaikovsky Cthulhu).
Sharskin, le colossal banni qui révèle la vérité du monde à Handry a rassemblé une communauté quasi fanatique autour de lui et de son projet de renversement à venir. Il est un leader révolutionnaire charismatique, assoiffé de pouvoir, sûr de la rectitude de son projet, convaincu de la nécessité de couper les branches mortes et d'éliminer par la violence un monde corrompu pour faire advenir un monde juste.
Il peut donc évoquer un prophète ou un inquisiteur, un fanatique sacrifiant l'humain au transcendant, la référence explicite à La marque de Caïn peut le suggérer, la fascination pour les étoiles aussi.
On peut aussi penser au Leur morale et la nôtre de Trotsky. C'est alors de la faillite morale de la révolution violente et des mécanismes de terreur que parlerait le texte de Tchaikovsky, la conclusion semblant choisir, comme dans son excellent Dans la toile du temps, la voie de l'alliance et de l'adaptation, une voie que d'aucuns qualifieraient de réformiste.

On peut y voir enfin – chapitre final encore – l’affirmation forte selon laquelle le « peuple » ne doit pas laisser le pouvoir à la technostructure ni aux experts, ceux-ci devant être confinés dans le rôle de conseillers du prince sans jamais en devenir les souverains.

Quoi qu'il en soit, même si les lectures politiques excitent un peu l'intellect, le texte est à la fois trop prévisible, trop court, et trop linéaire.
Dès les premières pages, on comprend, à quelques détails près, ce qu'il en est du monde – ce qui n'était pas le cas dans les œuvres sus-citées.
La résolution finale est à la fois Deus ex machina, téléphonée, et bien trop simple dans sa manière de surmonter les obstacles, presque vaudevilienne.
Personnages (l'architecte Iblis notamment) et lieux sont largement sous-exploités.
La narration ex-post assure au lecteur dès l'abord qu'Handry vivra et aura compris.
Rien à dire sur le style, pas plus que sur ce texte dont il est légitime de se demander s'il mérite une heure de peine.

The Expert System's Brother, Adrian Tchaikovsky

L'avis d'Apophis
L'avis de Feyd Rautha


mardi 7 août 2018

In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns - Elizabeth Bear


"In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns", est une novella d'Elizabeth Bear, le premier de la série intitulée Sub-Inspector Ferron Mysteries, autrement dit une série policière.

Dernier quart du XXIème siècle, Bangalore, Inde. Un homme, Dexter Coffin (misère !), est retrouvé mort dans son appartement fermé. Mais est-ce bien lui ? Et est-ce seulement un homme d'ailleurs ?
Car, de fait, on n'a retrouvé sur le sol qu'un tas de chair sanguinolent, ce qui resterait d'un homme qu'on aurait retourné de l'intérieur pour lui mettre le dedans dehors. Pour la sous-inspecteur Ferron et son assistant Indrapramit, une enquête difficile commence avec ce meurtre en chambre close. D'autant que le chat-perroquet du mort, seul témoin potentiel du meurtre, semble avoir eu la mémoire effacée.

Avec "In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns", Bear inaugure une série police procedural dans un univers entre cyberpunk et solarpunk, et s'essaie à l'indofuturisme. Rien n'y manque. Qu'on en juge !

Lieu :

Une Inde après les mystérieuses Naughties, dont on ne sait rien mais dont on peut imaginer qu'elles furent terribles – et sûrement peu ou prou guerrières climatiques.
Une Inde dans laquelle la plupart des gens sont sans emploi et vivent de l'aide sociale ; live « on basic » ou « on dole », comme sur la Terre surpeuplée de The Expanse, un rêve pour certains parait-il.
Une Inde qui a accompli le grand virage écologique, avec appartements familiaux ou individuels adaptées, plantes GM récupératrices d'énergie solaire et d'eau de rosée, production électrique individuelle par la marche ou le pédalage, etc.
Une Inde dans laquelle les biotechnologies règnent en maîtresses, entre plantes éco-responsables, modification de l'ADN pré et/ou post naissance, animaux de compagnie chimères tels que les chat-perroquets ou les renards GM (ceux-ci passés de mode).
Un monde sans lequel on ne se déplace quasiment plus entre pays, pour des raisons énergétiques évidentes, comme à la fin du magistral En panne sèche de Eschbach.

Personnes :

Des ajustements neurochimiques de l'humeur, permettant d'adapter au mieux son état d'esprit à la situation conjoncturelle ou au bruit de fond de son existence.
Des améliorations cyber. offrant connexion et infos dans le champ de vision, filtrage des sensations entrantes, etc.
Une IA algorithmique d'enquête policière.
Des univers de réalité virtuelle immersive, dans lesquels certains se perdent, notamment la mère de Ferron (d'où problème domestique, problèmes d'argent, névrose familiale, and so on).
Le choix pour chacun de redéfinir à tout moment son identité et son nom (qu'on appelle d'ailleurs Handle, le terme informatique signifiant Pseudo).

Et puis, il y a un « signal posthume » venu de la galaxie d'Andromède, qu'on resitue dans la cosmogonie indienne dans un souci d'exotisme de bon ton.

Last but not least, Bear n'oublie pas de checker – sans zèle excessif – la case Appropriation culturelle « “Cute,” said Indrapramit dryly, following her gaze. “The Yank is going native.” » ou la LGBT-friendly « It was in a kinship block teaming with her uncles and cousins, her grandparents, great-grandparents, her sisters and their husbands (and in one case, wife). »

Mais, imho, qui trop embrasse mal étreint.

Présentant un monde très (trop?) foisonnant, se créant la possibilité d'ajouter du vrai drama familial aux enquêtes policières, instillant du mystérieux SF par le biais de l'étoile pulsante, s'essayant sans vrai succès à l'humour, Bear bombarde le lecteur de background et se retrouve à bâcler son enquête en chambre close (elle avait pourtant joué la sécurité en choisissant le classique des classiques) dont la solution arrive si vite que c'en est absurde, après un de ces twists qui utilisent la science comme parfois la magie

Finissant la lecture, on a l'impression d'avoir, au mieux, vu un pilote, au pire, visité l'appartement témoin d'une résidence en time-sharing. Perso, guère envie de poursuivre, les ficelles sont trop grosses et trop nombreuses.

In the House of Aryaman, a Lonely Signal Burns, Elizabeth Bear

dimanche 5 août 2018

Loss of Signal - S.B. Divya


Futur proche. Toby Benson, 19 ans, est à quelques instants de reproduire la fondatrice mission Apollo 8 (c'est à dire première sortie habitée de l'orbite terrestre, première mise en orbite d'un vaisseau habité autour d'un autre corps céleste - la Lune - et première observation directe de la face cachée par des hommes). Ca c'est pour le point commun, la différence, elle, est de taille : Toby Benson (sauvé in extremis d'une maladie dégénérative mortelle) n'a plus de corps, il n'est plus qu'une conscience uploadée dans un vaisseau spatial. Et au moment de la satellisation, quand le contact radio va être perdu, Toby a peur, il a froid, il est assailli de sensations fantômes.

"Loss of Signal" est une nouvelle très courte de S.B. Divya, téléchargeable là. C'est un texte émouvant qui montre comment le courage d'une femme du lumpenprolétariat US, qui fait d'exténuants services de douze heures pour élever seule son fils, infuse et se transmet à celui-ci au moment où la peur de plonger dans l'inconnu le saisit.

Poussé par le souvenir du courage stoïque de sa mère, par sa présence constante à ses côtés même quand ce n'est plus possible que par radio, par la puissance de cet amour maternel sans limite qui a irradié, toute sa vie durant, d'elle vers lui, Toby y trouve la force de laisser derrière lui le regret d'un meatware perdu pour toujours et d'accepter enfin d’admettre que la fusée qui abrite sa conscience est aussi le corps qui la porte.

Dans Accelerando, Charles Stross envoyait des consciences de homards dans l'espace. Toby est bien plus proche de nous, et nous est bien plus sympathique lorsqu'il convoque son humanité pour parvenir à vaincre les monstres de la peur et de la solitude.

Loss of Signal, S.B. Divya

L'avis d'Apophis

vendredi 3 août 2018

The Nearest - Greg Egan


Futur proche. Une détective de la police australienne enquête sur les meurtres à domicile d'un père et de ses deux filles. La mère de famille, manquante, est le suspect numéro un d'une affaire qui semble aussi banale que facile à résoudre. Jusqu'à ce que les choses se compliquent un peu...

Save your time warning (comme un trigger warning mais sans trigger) :

Connais-tu, lecteur, le syndrôme de Capgras ? (Ne cherche pas sur Internet sinon tu te spoiles toi-même).

Si, comme ton serviteur Gromovar, tu peux répondre oui à la question, alors tu comprendras sur quoi repose l'histoire à un tiers de ta lecture (et, autant que je te le dise, tes espoirs de twist final seront vains). Economise ton temps. Va plutôt ouvrir des bouches d'incendie.

Si tu réponds non et que tu n'as pas triché en allant sur Wikipedia, alors tu peux lire cette nouvelle de Greg Egan qui n'est pas de ses meilleures.

The Nearest, Greg Egan

La peste et la vigne - Patrick K. Dewdney - Toujours excellent


On sait (ou pas) que je n'aime pas chroniquer les tomes n. Beaucoup a déjà été présenté et, de plus, il ne faut pas trop spoiler ceux qui n'auraient pas lu les tomes précédents. Qu'écrire alors ? C'est un exercice que je ne goûte guère.
"La peste et la vigne", tome second du monumental L'enfant de poussière, mérite néanmoins que je consacre un peu de temps à en discourir.

A la fin du tome 1, Syffe est prisonnier et Brindille, en piteuse situation, a disparu, emmenée sans doute par le mystérieux pérégrin.
Le tome 2 s'ouvre juste après ces événements. On y voit Syffe fuir l'esclavage et partir à la recherche de Brindille, son amour d'enfance qu'il avait promis de rejoindre. Il survivra à la peste et voudra aller prendre la vigne. Voilà, j'en ai assez dit, et peut-être déjà trop.

Qu'on sache donc que le roman (600 pages) est constitué de quatre livres, correspondant à quatre moments consécutifs du cheminement, tant géographique qu'émotionnel, de Syffe, cheminement que je ne décrirai pas ici pour ne pas spoiler.

Qu'on sache qu'on y voit que le monde de Syffe a perdu son équilibre précaire et sombré dans le chaos de la guerre, qui ravage et redistribue les cartes et les puissances, et – parait-il – a même tourneboulé le système anarchiste libertaire des Vars.

Qu'on sache qu'on y voit Syffe s'endurcir, atteindre la résistance de celui que l'horreur a mithridatisé : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». C'est vrai pour Syffe, tant physiquement qu'émotionnellement.
On y voit le jeune homme faire, une couche après l'autre, le deuil de son enfance, du Syffe de son enfance, du monde de son enfance, et comprendre, progressivement mais non sans douleur, que l’homme qu'il est devenu doit avancer comme homme en sachant qu'il ne retrouvera jamais un monde qui a définitivement disparu. Le temps passe et Syffe n'y peut rien, ni l'arrêter ni le faire revenir en arrière.

Qu'on sache qu'on y voit Syffe, porté par la force irrésistible de son serment à Brindille, être capable de résister au découragement comme personne n'aurait pu le faire, mais être aussi rendu incapable de créer de nouvelles alliances, autres que de circonstance, tant qu'il n'aura pas retrouvé la jeune femme. Trahi plusieurs fois déjà, c'est lui qui trahit ici, chaque fois que la trahison peut le rapprocher de Brindille. Le respect qu'il éprouve pour tel et tel ne peut le détourner de son objectif.

Qu'on sache aussi que Syffe accepte l'idée selon laquelle il est parfois nécessaire et utile de donner la mort, même s'il se souvient de l'enseignement des Vars : éviter de la donner en vain et le faire toujours sans plaisir ni haine.

Qu'on sache qu'après avoir été formé au matérialisme des Vars, Syffe chemine vers l'acceptation d'un niveau métaphysique du monde et d'une destinée personnelle qui ferait du jeune homme le protégé des mânes. Mais les dieux, si aimants soient-ils, sont aussi égocentriques que des souverains humains ; ils prennent aux hommes sans considération aucune pour leur intégrité. Syffe en fera la déplaisante expérience.
Il n'en sait pas plus, en revanche, sur son ascendance ; nous sommes de plus en plus sûr qu'elle explique ses tribulations présentes et son destin à venir, celui d'un homme qui ébranlera le monde.
D'ailleurs, un mot de Syffe fait comprendre au lecteur que le jeune homme aura, un jour, des chroniqueurs, preuve d'un destin qui sera grandiose. Il se fait déjà ici quelques alliés qui réapparaîtront sans doute par la suite. Quant à ses ennemis, eux, ils sont toujours dans l'ombre. A guetter.

Qu'on sache qu'on y voit de nouveau les misères qu’entraîne la guerre, qui se surajoutent à celles qu'implique un système politique inégalitariste. Qu'on y voit aussi que les femmes sont les survictimes des conflits, négociées et utilisées comme simples objets sexuels.

Qu'on sache aussi qu'on y voit la déshumanisation des esclaves par leurs maîtres, ou des ennemis par les soldats. La déshumanisation qui, seule, permet de réduire en servitude ou d'anéantir sans remords.

Qu'on sache que l'écriture de Dewdney permet de faire passer sans problème une centaine de pages sans presque aucun dialogue, ce qui est un tour de force. Variant sans cesse vocabulaire, rythme, points d'intérêt, il rend passionnante la fuite solitaire de Syffe.
Cette écriture ciselée exprime aussi à merveille la peur, la lassitude, la résignation, l'excitation, le doute, l'amour, la rage, la bestialité, l'horreur que les hommes imposent aux autres hommes ou à la Nature. Mais aussi le courage, la loyauté, la bonté, la solidarité. Elle est l'âme palpitante dont est fait le récit.

Qu'on sache qu'en lisant on pense parfois à Conan fuyant l'esclavage et trouvant refuge dans la tombe antédiluvienne, à une version de La Compagnie Noire qui serait agréable à lire, au capitaine Willard s'enfonçant vers le Coeur des ténèbres pour s'y métamorphoser, à Conan et Subotaï discutant de leurs dieux respectifs sans y attacher vraiment importance, à Varus perdant ses légions dans la forêt germanique, à Spartacus aussi bien sûr, un Spartacus solitaire, sans armée ni but politique pour le moment.

Qu'on sache que, de ci de là, les préoccupations écologistes ou sociales de Dewdney transparaissent, dans telle ligne de dialogue ainsi que dans les descriptions détaillées et amoureuses qu'il fait de la Nature et de la souffrance qu’entraîne sa destruction ou dans la façon dont la communauté rurale des Feuillus défend sa terre et son mode de vie contre l’agression des puissances du monde.

Evidemment à la fin, ce n'est pas fini. Il serait question de sept tomes ; s'ils sont tous du niveau des deux premiers, je suis preneur.

La peste et la vigne, Patrick K. Dewdney

Recoveries - Susan Palwick


New-York, aujourd'hui. C'est un triple anniversaire pour Vanessa : 28 ans qu'elle est née, 10 ans que ses parents (récupérés par des aliens ?) ont disparu, 1 an qu'elle est sobre pour obéir à une injonction judiciaire de traitement (séances d'Alcooliques Anonymes compris).
Un beau jour donc, qu'elle fête au restaurant avec Minta, sa marraine d'abstinence, et Kat, son ami d'enfance.

Ce jour de célébration est aussi celui où l'injonction de Vanessa se termine, à minuit. Et ça terrorise Kat. Car la jeune femme, qui raconte, est sûre que, sitôt l'injonction levée, Vanessa va replonger tête la première dans ses errements alcoolisés. Elle doit intervenir, l'empêcher, et pour ce faire lui révéler un incroyable secret.

"Recoveries" est une nouvelle intrigante, et drôle, et émouvante.
Intrigante car on se demande ce que peuvent cacher les non-dits qu'on sent.
Drôle et émouvante car, racontant la soirée d'anniversaire et le passé en flashbacks, Susan Palwick y montre deux jeunes femmes touchantes, abandonnées ou c'est tout comme, un peu perdues, qui font avec leurs troubles de manière clairement insatisfaisante. Deux jeunes femmes qui sont chacune le point de stabilité de l'autre. Deux jeunes femmes que leur histoire personnelle a placées en marge en même temps qu'elle a alimenté leur amitié aussi indéfectible qu'un peu improbable.
Kat, qui parle, le fait de la manière ironique de celle à qui on ne la fait pas et qui fait mouche à chaque fois dans ses analyses de situation. Une honnêteté aidée par le ton à la deuxième personne qui permet de parler de soi comme témoin de soi, car s'il y a à dire sur Vanessa, la barque de Kat est chargée aussi.
Honnêteté, intelligence, ironie, c'est ce qui fait qu'une vraie histoire d'amitié peut ne pas être mièvre.

Finalement, l'amitié qui les a soutenu depuis si longtemps leur permettra aujourd'hui d'aller encore plus loin. Vers quoi ? Pour le savoir, il faudra lire "Recoveries", une très jolie nouvelle, racontée à la deuxième personne du singulier, par Susan Palwick. Elle est téléchargeable sur le site Tor.

Recoveries, Susan Palwick

jeudi 2 août 2018

11 septembre - Brunschwig - Hirn - Sauvetre


"11 septembre". Tome cinquième et conclusif de la série de Brunschwig Car l'enfer est ici, elle même suite directe de la série Le pouvoir des Innocents commencée en 1992 – putain, 26 ans !

Les 79 pages de l'album sont centrées sur le procès de Joshua Logan. Un album de procès comme il y a des films de procès. Un duel, dans une arène régulée, dont l'objectif est moins la manifestation de la vérité que la construction d'une certitude dans l’esprit des jurés ou la sape de celle-ci. On y voit le travail du procureur pour démontrer la culpabilité de Logan, et celui de son avocat pour instiller le minimum de « doute raisonnable » qui empêcherait – comme dans on le voit dans Douze hommes en colère, et comme le prévoit le droit pénal américain – de voter la culpabilité. On y voit les discours introductifs, les interrogatoires et contre-interrogatoires, les experts, les objections, les rappels à l'ordre du juge, les plaidoiries. On s'y croirait. Si on aime ce genre, c'est succulent.

Les faits que raconte ce procès sont parfaitement connus des lecteurs qui auraient lu les dix tomes constitutifs de ce récit. Mais ce n'est jamais redondant ni ennuyeux. Au contraire. Car ce qu'on voit ici c'est la bataille judiciaire autour de la culpabilité de Logan, autrement dit une autre histoire avec d'autres enjeux – très élevés car il s'agit de la vie et de la liberté de l'ex-marine.

Parallèlement, les sous-intrigues en cours cheminent aussi vers leurs conclusions. Les mafieux Domenico et Angelo sont donc de la partie (Angelo la quitte sur un dernier et terrifiant coup d'éclat), Xu renonce à la vie qu’elle s'était faite pour tenter de sauver son mari en disant publiquement la vérité, les Whitaker père et fils continuent d'intriguer pour dominer, du Bureau Ovale, un système politique oligarchique et corrompu, au prix si nécessaire de la vie de leurs concitoyens et de la paix du monde, et Jessica apprend enfin la vérité sur les circonstances de son élection à la mairie de NY avec les conséquences qu'on peut imaginer pour cette femme d'une intégrité à toute épreuve.

Conclusion en apo·théose·calypse pour ce double cycle. Brunschwig y termine en beauté et terreur son histoire, un récit complexe et riche plein de personnages finement développés et de préoccupations sociales et politiques. C'est à un thriller politique d'une qualité rarement (jamais ?) égalée que le scénariste a convié le lecteur, un de ces récits urbains de bruit et de fureur profondément américains comme savent en offrir Martin Scorcese ou Michael Cimino.
Complexe politico-mafieux, définition de la réalité par les média, tentation autoritaire, engagement militant, sens du sacrifice, dans Car l'enfer est ici comme dans le vrai monde le combat politique est de tous le pire. Et pour ceux qui s'y trouvent mêlés, l'amour, la peur, l'indignation, la honte, la mort, naissent et grandissent sur les dessous peu ragoutants de la compétition électorale en régime libéralo-médiatique.

Si je dis que le verdict du procès est rendu le 11 septembre en fin de matinée, on comprend sans difficulté qu'en dépit des efforts méritoires de son avocat Logan aura beaucoup de mal à sauver sa tête, et on voit aussi comment le troisième cycle (en cours) prend ses racines dans la fin de ce second mouvement.

Les dessins de Hirn sont réalistes et réussis, collant parfaitement à une histoire qu'ils racontent en montrant les visages des personnages et leur non-verbal. Autour des personnages, les décors new-yorkais d'Annelise Sauvêtre recréent pour le lecteur un New-York connu, par les films ou les voyages, plus vrai que nature.

Si on aime la BD, on doit lire ces cycles, c'est impératif.

Car l'enfer est ici t5, 11 septembre, Brunschwig, Hirn, Sauvêtre

The Guile - Ian McDonald


"The Guile" est une courte nouvelle de Ian McDonald téléchargeable chez les bonnes gens de Tor.

McDonald y raconte une histoire amusante de magicien sur le retour qui réussit à embrouiller une IA de surveillance de casino jusqu'à l'arnaquer dans les grandes largeurs.

On y voit comment les IA remplacent ou managent les humains dans des domaines de plus en plus nombreux. On y voit comment le système s'en accommode plus que bien si ça augmente les profits. Mais on y voit aussi comment le dernier coup reste à l'humain s'il parvient à opposer sa ruse à la force brute de l'IA. C'est ce qui permet à la petite bande de losers formée par Jack, le magicien en perte de vitesse, et ses potes du trailer park de rouler REMI, l'IA, dans la farine. Un exploit peut-être accessible seulement à un magicien de close-up comme celui du récit, un maître de la diversion d'attention à l'instar de McDonald qui envoie le lecteur dans une fausse direction avant de révéler le pot aux roses à la fin seulement.

Guile and panache :
“In my theory,” Jack said without losing a beat—he knows how to work an audience—“every effect has two elements, the guile and the panache. The panache is all the showmanship, the patter, the props, the dressing. The panache is how you sell the effect. But the trick, the magic: That’s the guile. The panache is there to hide the guile. People see the panache and miss the guile. Remi doesn’t see the panache and nails the guile. Every time. I do the purest magic there is, and he sees the guile. Every time. He’s probably lip-reading this right now. Read this, then, Remi. There has to be an effect, somewhere, that an artificial intelligence can’t see.”

Un texte amusant et original dans l'oeuvre de McDonald. Et pour moi qui connais, bien et de près, la magie, un texte bien vu par quelqu'un qui s'intéresse visiblement à cet art.

The Guile, Ian McDonald

Black Friday - Alex Irvine


"Black Friday" est, aux USA, le nom d'un jour de soldes qu'Amazon, entre autres, essaie de nous vendre en France depuis peu – et y parviendra sans doute.
C'est aussi le titre d'une nouvelle glaçante, d'Alex Irvine, téléchargeable sur le site Tor.

USA, futur proche (assez proche pour que l'arrière grand-père du personnage principal – Caleb Anderson, un bon père de famille américain – ait fait le Vietnam).
C'est Black Friday. Caleb et ses enfants s'apprêtent à pénétrer par une entrée discrète dans la Greenleaf Crossing Galleria pour participe à la Célébration, un événement annuel qui surpasse le Superbowl en terme de popularité. Une fois par an, des familles surarmées s'y combattent (parfois à mort) dans des malls, pour capturer et ramener à la maison des biens de consommation gratuits ou des bonus monétaires, le tout sous les yeux de millions d’Américains qui suivent le déroulement du match à la télévision, jusqu'à la victoire ou la mort.
Les Anderson en sortiront-ils gagnants ? Vivants ? On le saura à la fin de la nouvelle.

Avec ce texte aussi grotesque et pertinent que les parodies de MAD Magazine, Irvine pousse au bout les tares et dérives de la société américaine contemporaine.
Glorification de la famille, certitudes morales inébranlables, culte des armes à feu et du open carry, omniprésence de média qui orientent plus qu'ils ne racontent, primat de l'émotion sur la raison, consumérisme délirant, etc. Tout ceci est visible dans la nouvelle.
Mais surtout, la nouvelle – qui commence par rappeler à la mémoire les scènes hallucinantes de gens se battant pour des objets à l'ouverture du jour des soldes – pointe explicitement la dérive schizophrénique d'une société US qui, pour se défendre du terrorisme et protéger ses « valeurs », s'arme et se tue elle-même sans plus avoir besoin de terroriste. On retrouve ici les éructations de Trump sur le Bataclan, ou le « Craignez la colère du consommateur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! » de Philippe Muray.

Institutionnalisant et rationalisant les mass shooting par la grâce de la résistance américaine au terrorisme, Irvine s'en sert pour montrer à quel point le société US a perdu toute boussole idéologique. Dans La nuit des morts-vivants de Romero, les humains se protégeaient des zombies dans le mall (c'était déjà une critique du consumérisme), ici plus besoin d'intrusion étrangère. L'ennemi est intérieur, l'ennemi est le semblable, et c'est pour protéger le mall et ce qu'il représente que les Américains combattent, tuent, et meurent. Black Friday, Bloody Friday.

Black Friday, Alex Irvine

dimanche 29 juillet 2018

One of Us - Craig DiLouie - Eviter !


1984. Le monde gère comme il peut les enfants extraordinaires – le consensus descriptif se porte plutôt sur « monstrueux » – qui y sont nés, depuis 1968, à cause d'une inédite bactérie sexuellement transmissible (une syph. mutée) qui bouleverse l'ADN de ses porteurs. Certains de ces enfants ne ressemblent que d'assez loin à des humains et, arrivés à l'adolescence, ils semblent développer des pouvoirs surhumains.

1984. Aux USA, les enfants, enlevés, dès la naissance, à leurs parents – qui, la plupart du temps, furent trop contents de les abandonner sous X – grandissent depuis dans des institutions d'Etat – les Maisons – qui tiennent plus de la maison de correction que de l'orphelinat. Sans aucune perspective future.

Huntsville. Georgie. 1984. Craig DiLouie emmène le lecteur dans la réalité sordide d'une Maison et dans la vie de la petite ville qui en est proche pour qu'il puisse assister – comme aux premières loges – au mélange de préjudice, de mépris, et de haine, qui est la norme pour ces enfants discriminés et qui débouchera, à la fin du roman, sur une révolte massive, prélude peut-être à une vraie guerre civile.

Dans une interview, Craig DiLouie affirme que son roman n'est pas du YA. Si c'est vrai, alors ce n'est pas fameux. Qu'on en juge !

DiLouis veut, dans ce roman militant, montrer ce qu'est le préjudice, comment il peut faire souffrir, combien il est fondamentalement injuste, et comment il se perpétue à cause des facilités humaines, de la méfiance, de la peur, de la haine, de l'intérêt bien compris, etc.
Avec tout ça on peut être d'accord (et donc commander puis lire le livre, suivez mon regard). Mais, rapidement, on comprend que le livre souffre de plus de défauts que ses jeunes héros n'ont de difformités physiques.

Florilège non exhaustif :

La bactérie se transmet sexuellement « par la peau » !?!, donc préservatif inefficace (d'où test obligatoire et mise au ban des porteurs sains) mais s'embrasser ou se caresser ne pose pas problème.

Le préjudice débouche sur la révolte à partir d'un élément déclencheur invraisemblable : deux employés différents de la Maison (sans se consulter) agressent à peu près simultanément deux filles normales distinctes (mais qui se connaissent) dont l'une est une mutante cachée par sa mère dans la population normale qui, à cette occasion, découvre son pouvoir caché (évidemment létal). L'une meurt par accident – d'abord –, l'autre tue involontairement son agresseur. Tout se mêle et s’enchaîne à partir de cette énorme improbabilité statistique.

Toute la dernière partie (la révolte) est larger than acceptable (et réussit en plus l'exploit d'être néanmoins surtout en off).

La Maison de Huntsville est installée dans une ancienne plantation, lieu totalitaire de l'esclavage des Noirs. Elle est dirigée par un ancien du Vietnam (appelé Willard !?!, et guère travaillé non plus à part d'être présenté comme bourrin en chef) qui attend la guerre civile et s'y prépare.

Les employés de la Maison sont des bourrins peu aimables, des déclassés, mais ça ne suffit pas. Bien sûr ce sont aussi, et en plus du reste, des pervers sexuels et des pédophiles en puissance (et bientôt en actes).

Les enfants sont employés à ramasser du coton (misère !) dans les exploitations agricoles de la région.

Le méchant gouvernement américain utilise ceux des mutants qui ont des pouvoirs utiles pour ses black ops (mais en fond d'histoire, sans grand intérêt narratif).

Le KKK fait une apparition (deux pages). Il y a même un lynchage.

La plupart des méchants sont très méchants, la plupart des gentils très gentils. Quasiment tous les personnages sont trop peu développés. De plus, le roman passant sans cesse et rapidement d'un à un autre, la continuité psychologique est nulle pour le lecteur.

On torche en une page le fonctionnement injuste et discriminatoire du système judiciaire, puis on passe à autre chose (on passe beaucoup de temps à passer à autre chose).

On trouve une caricature de Brainiac parmi les enfants spéciaux, tellement intelligent qu'il a mémorisé ce qu'a crié sa mère à sa naissance avant de le rejeter, pour le comprendre seulement quand il connaissait l'anglais. Et c'était très méchant.

On joue un remake de Charles Xavier contre Magnéto vers la fin du roman, et on fait allusion (sans plus) à l’opposition Malcolm X/Luther King (avec une redite bien mal utilisée du rejet des noms d'esclave).

On accumule les phrases vérités-premières du genre de celles qui semblent profondes sur les agendas des ados.

J'arrête là, je pourrais continuer. Je vous épargne la scène de sexe romantique, limite hilarante, entre la monstrueuse et le normal qui décident, ni une ni deux dans le feu de l'action, qu'ils vont devenir semblables et échanger leurs germes.

Lorgnant autant sur l'épidémie de SIDA que sur les préjudices subis par les Noirs américains (jusqu'à la peur irraisonnée du « angry black man ») – on dit même un tout petit mot des Natives pour n'oublier personne –, l'auteur livre un texte qui rappelle un peu To kill a mockingbird – un personnage s'appelle même Atticus –, Celle qui a tous les dons, ou L'éducation de Stony Mayhall.

En moins bien dans tous les cas, et énormément moins bien en ce qui concerne To kill a mockingbird.
Manichéen à l'excès, l'auteur y veut trop en faire. Il accumule références et détails survolés, aborde sans développer, crée des personnages cookie-cutter, et n'évite aucun cliché. On comprend vite qu'il voulait désespérément démontrer, et qu'il a fait entrer son histoire au chausse-pied dans la boite qu'il voulait pour elle. Il aurait mieux fait d'écrire un essai. Mais ça marchera, on y lit qu'être méchant, c'est pas gentil ; ça plaira.

One of Us, Craig DiLouie

jeudi 26 juillet 2018

Bifrost 91 - Nouvelles


Le Bifrost 91 est un spécial Fictions, avec un conséquent cahier Nouvelles, ce qui est parfait pour les vacances (sont malins chez Bifrost ; et en plus ils sont beaux).

Sous une couverture où Manchu nous gratifie d'un vaisseau de profil;) j'ai trouvé certains textes dont j'ai envie de dire un petit mot ici.

Souvenirs de ma mère, de Ken Liu, montre l'auteur sino-américain inverser chronologie biographique et chronologie universelle pour une nouvelle très émouvante en seulement trois pages. Toujours impressionné par les gens qui font du très bon en très court (Matheson, je t'aime), toujours impressionné par le talent de Ken Liu (qui parle souvent de mère, « faudra venir s'allonger sur le divan un jour, mister »).

Trademark, de Jean Baret, est clairement trop prévisible pour être qualifiée de vraiment réussie (en JdR, elle serait ces pages d'intro qui donnent à voir une première fois le background).
Mais quel univers on y sent ! Un univers qui sera développé sous peu.
Dans la nouvelle, Baret installe un monde cohérent et dur qui exhale jusqu'à l’écœurement l'hyperconsommation, la misère sentimentale médiatisée par le sexe robotisé, et la surveillance généralisée. Un monde à la Transmetropolitan (ou à Urban, lisez Urban je le veux), un monde dans lequel on pourra se ruer sous peu car l'auteur sort TrademarkTM au Bélial le 13 septembre.
J'y plongerai avec passion et espoir, vous devriez aussi. En attendant, lisez l'appetizer que constitue Trademark, et pour patienter encore un peu, vous pouvez lire la passionnante interview de Jean Baret sur le site du Bélial (un homme qui cite Mandeville ne peut être foncièrement mauvais).

Carolyn Yves Gilman propose une nouvelle intitulée Voyage avec l'extraterrestre. On y voit une « invasion » alien pacifique et paisible qui croise par hasard la trajectoire de vie d'une femme un peu à la dérive. Emouvante, originale, la nouvelle inquiète aussi quand on comprend, à l'instar de l'héroïne, qu'il aurait fallu, pour le lecteur, regarder la Lune au lieu de se concentrer sur le doigt.

Enfin, La mort de John Smith, de Michel Pagel, est une merveilleuse histoire de détective en plein milieu de la fin du (d'un) monde. Immortels, vampires, vaisseaux spatiaux, cataclysme planétaire et néanmoins limité, suicidaires de tous poils, Pagel ne s'interdit rien dans ce récit jubilatoire qui évoque, tant dans le fond que dans la forme, la meilleure Pulp SF. A lire au bord de la piscine en sirotant un margarita.

C'est l'été. Mieux vaut lire Bifrost 91 que Télé 7 Jeux.


mercredi 25 juillet 2018

Owning the Future - Neal Asher


Le blogging étant pour moi un loisir et pas un boulot, je ne vais pas me lancer ici, à partir de notes que je n'ai pas prises, dans des chroniques de livres lus durant la dernière quinzaine dans les trains ou les BandB.
Juste, donc, quelques conseils rapides. Vite fait, bien fait. Si ça donne des envies de lecture à quelqu'un, tant mieux.

"Owning the Future" est un recueil de nouvelles et novellas de Neal 'L'écorcheur' Asher.
Agréable à lire dans le cadre d'un voyage car les textes trouvés y sont assez courts pour pouvoir supporter une lecture hachée, "Owning the Future" présente au lecteur des textes écrits entre 2004 et 2013 (si j'ai tout compris). On s'y (re)plonge dans les mondes de la Polity ou dans celui du Owner Space, voire dans l'univers Jain.

Pour aller vite, le recueil plonge le lecteur dans les mondes imaginés par Asher. Des mondes SF qu'on qualifiera de violemment baroque au vu de tout le chatoiement créatif qu'on y croise et de la violence qui s'y exprime à chaque page.
Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas Asher, la Polity est un espace humain énorme issu de la lointaine Terre et gouverné par des IA (à noter : un espace bien moins aimable que celui de la Culture). Démocratique seulement de loin, adepte des services spéciaux, le régime de la Polity est en guerre plus ou moins larvée avec les Pradors, une race de crustacés spatiopérégrins. Près de lui se trouvent aussi les Jains (à surveiller) et le strictly off limit Owner Space.

Guerres de frontières, colonies spatiales plus ou moins indépendantistes, génocides planétaires, voyages dans l'U-Space (une sorte d'hyperespace), dangereuses zones pirate plus proches de Stevenson que de 2001, IA gone-rogue, Asher ne s'interdit rien dans l'univers absolument immense qu'il invente pour ses lecteurs. On oscille entre space opera, récit de mercenaires, de guerre, histoires de pirates ou d'Ouest sauvage. C'est toujours très violent, on y meurt beaucoup, et de manière le plus souvent très déplaisante.

Pour ce qui est des personnages et de la technologie, on croise tough bastards, chasseurs de primes, pirates, mercenaires, IA non fiables, aliens aux motivations étranges, clones, sans oublier des humains aux cerveaux lavés par des implants neurologiques, ou décérébrés et réduits en esclavage par les Pradors. Tout ce monde utilise extensivement des améliorations cyborgs, des liaisons informatiques neurales, des modifications génétiques parfois extrêmes, de mortelles armes biologiques customisées, des champignons parasites ou commensaux, ou encore des engins énergétiques à la puissance terrifiante (jusqu'aux planet busters). Et puis il y a des plantes incroyables, des animaux qui ne le sont pas moins, une géographie planétaire souvent originale. Asher dépayse sans limite.

Sur les nouvelles elles-mêmes, distrayantes, elle ne sont pas désagréables à lire même si elles semblent parfois imparfaites et en tout cas inférieures aux romans de l'auteur.
A noter qu'elles ont souvent une structure du type : plongée dans l'action sans explication puis flashbacks successifs qui posent le contexte et la généalogie de la situation.

Se détachent du lot Owner Space, avec son rire jaune sur une révolution prolétarienne qui vire à la dictature, vue du point de vue des inquisiteurs comme de ceux qui les fuient (et quelle fin pour ce récit !), la très étonnante Strood où des Aliens sans Frontières tentent de soulager les maux de l'humanité, Bioship où un vaisseau sentient parvient à se débarrasser d'un capitaine sadique et violeur, The Rhine's World Incident dans laquelle on voit à quel point s'opposer à la Polity est une mauvaise idée, et Shell Game où une manipulation biotech de long terme doit provoquer un changement de régime dans une théocratie religieuse extra-terrestre.

Souvent amusant, mais si pas complétiste préférez les romans.

Owning the Future, Neal Asher


mardi 24 juillet 2018

The Private Life of Elder Things - Anthologie


Le blogging étant pour moi un loisir et pas un boulot, je ne vais pas me lancer ici, à partir de notes que je n'ai pas prises, dans des chroniques de livres lus durant la dernière quinzaine dans les trains ou les BandB.
Juste, donc, quelques conseils rapides. Vite fait, bien fait. Si ça donne des envies de lecture à quelqu'un, tant mieux.

"The private life of elder things" est une anthologie de nouvelles inspirées par le Mythe de Cthulhu, transposé en Angleterre.
Onze nouvelles, dont cinq d'Adrian Tchaikovsky, qui dépaysent le mythe. Comme l'écrit sur son blog le collègue Feyd Rautha, "The private life of elder things" est un recueil à clefs qu'on appréciera plus si on appréhende à quelle histoire originale ou à quelle créature spécifique l'auteur de la nouvelle lue fait allusion. Néanmoins, ça peut se lire avec plaisir même sans cette connaissance.
Les lovecraftiens apprécieront, outre le jeu de références, la localisation britannique qui amène de nouveaux lieux et un langage argotique typiquement british (j'ai personnellement adoré).

Parmi les nouvelles, les deux plus fortes imho sont :

Special Needs Child, de Keris McDonald. Une histoire « révoltante » d'enfant particulier et d’aveuglement maternel extrême. Balzac écrivait déjà, il y a bien longtemps : « Le coeur d'une mère est un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon. »

Donald, de Adrain Tchaikovsky, est une courte nouvelle éco-militante, amusante et très finement pensé.

Dans les (très) agréables à lire :

New Build, d’Adam Gauntlett, est une succulente histoire de restauration de pub et de pièces sans angles qui ne devrait pas en acquérir.

The Branch Line Repairman, d’Adrian Tchaikovsky, est une recréation marxisante et amusante d'un récit polaire dans les souterrains du métro de Londres. Tchaikovsky fait ici encore preuve d'une amusante manière de vouloir fournir de vraies histoires lovecraftiennes épicées d'un vrai sens.

Devo Nodenti, de Keris McDonald, raconte comment une vieille archéologue a sacrifié le sommeil de toute sa vie à une vengeance. Une femme à chat nantie d'un chat pour le moins original.

Prospero and Caliban, d’Adam Gauntlett, est un texte picaresque, inspiré de La Tempête de Shakespeare et mettant en scène deux personnages haut en couleur tentant de survivre à des bêtes sélénites et de fuir ce qui semble être le point d'arrivée du Triangle des Bermudes. Délicieuse à lire.

Moving Targets, d’Adrian Tchaikovsky, transporte un récit lovecraftien de dimension parallèle rendu visible aux humains (Hélas, « si tu plonges longtemps ton regard dans l'abîme, l'abîme te regarde aussi ») dans le monde de la misère, de la drogue, et des fêtes underground londoniennes. Tchaikovsky développe ici aussi une « approche sociale » de Lovecraft qui réussit à ne jamais paraître lourde ou plaquée sur le récit ; c'est ce mix que Tchaikovsky réussit fort bien dans ses nouvelles.

The Play’s the Thing, de Keris McDonald, est une histoire folle de maison transdimensionnelle, qui captive le lecteur et le promène de référence en référence dans un récit au twist final réussi. Un bel exercice, sans doute le moins directement lovecraftien.

Les trois dernières sont plus quelconques.
Pitter Patter, d'Adam Gauntlett, est prévisible (même si le parler londonien est amusant).
Irrational Numbers, d’Adrian Tchaikovsky, est soit trop proche, soit trop éloignée de son original (et puis une héroïne qui s'appelle Anne Rigolo, j'ai pas pu).
Season of Sacrifice and Resurrection, d’Adrian Tchaikovsky, est convenue et prévisible (même s'il y a dedans des créatures à tête étoilée que j'aime bien).

En résumé, rien n'est vraiment mauvais et quelques textes sont sérieusement bons. Tchaikovsky fait du « Lovecraft social », McDonald du rude, et Gauntlett offre une belle transcription d'un texte célèbre.

A noter que les textes et références sont expliqué en notes à la fin de l'ouvrage. Mais comme on dit, si on doit t'expliquer la blague...

The private life of elder things, anthologie

lundi 23 juillet 2018

jeudi 12 juillet 2018

HASTINGS AND BACK


Pris de folie après l'élimination anglaise d'hier soir,
j'ai décidé de retourner à Hastings pour parachever la chose.

Rien de neuf sur ma pile pour au moins douze jours donc.

Cya soon. Stay tuned !

mardi 10 juillet 2018

Invisible Planets - Anthologie par Ken Liu


Dans l'anthologie "Invisible Planets" (à ne pas confondre avec le recueil rassemblant des textes de Hannu Rajaniemi), Ken Liu a réuni treize nouvelles caractéristiques de l’Imaginaire chinois contemporain. Que des textes primés, certains œuvres d'auteurs maintenant connus en France, et d'autres d'auteurs qui mériteraient de l'être. A la fin, après les textes de fiction, trois courts essais (de Liu Cixin, Chen Qiufan, et Xia Jia) tentent d'approcher et de relier l'évolution historique de l'Imaginaire chinois et la réalité de son incarnation contemporaine.

Dans les essais, on voit comment, après des décennies de SF « éducative » à destination de la jeunesse, le genre a acquis ses lettres de noblesse littéraire en se détachant de manière volontariste d'une approche purement « scientifique » pour aller vers une appréhension « littéraire » du travail d'auteur SF.

On voit aussi qu'il est difficile de définir ce qui est chinois dans la SF chinoise, tant « être Chinois » recouvre une multitude de réalités profondément différentes les unes des autres.
Néanmoins, quelques points communs existent visiblement entre les œuvres des auteurs de SF chinoise contemporains. Passons-les en revue.

D'abord, une écriture et des thématiques qui semblent mêler, sans doute involontairement, une simplicité Âge d'Or et un traitement scientifique souvent (mais pas toujours) typé Hard-SF. Beaucoup des auteurs sont aussi des scientifiques, et ça se sent à la lecture.

Ensuite, des récits qui sont des reflets de la psyché de cette « génération déchirée » dont parle Chen Qiufan, entre tradition et modernité, singularité culturelle et mondialisation, communisme et capitalisme, liberté effleurée et oppression étatique, prospérité insolente et véritables îlots de misère et d’exploitation. Si on y ajoute les troubles existentiels d'une génération passée directement des bienfaits du développement accéléré à ses externalités négatives concrètes, angoissantes pour tout un chacun et d'autant plus quand la vitesse du balancier produit l'effet d'une douche écossaise, ça fait beaucoup de contrastes pour une même culture.

Enfin, la description globale d'un monde en balance entre des avenirs aussi éloignés que possible – entre utopie et dystopie – un monde qui doit (peut) encore choisir celui vers lequel se diriger.
NB : A la lecture, on note aussi chez ces auteurs une connaissance étendue de la culture mondiale. Ils sont tout sauf provinciaux.

Les textes choisis par Liu reflètent cette réalité diverse de la SF chinoise. Ils sont, dans l'ensemble, de très bonne facture. Rentrons un peu dans le détail.

Trois auteurs impressionnent par la qualité de leurs créations.

Xia Jia offre trois textes superbes, émouvants et fins.

A Hundred Ghosts Parade Tonight, inspiré d'un conte classique – merci Gwennaël Gaffric, rappelle autant le Gaiman de Graveyard Book que le Lovecraft de Je suis d’ailleurs. C'est surtout un texte beau, triste, délicat, un grand plaisir de lecture, et un développement réussi sur la jonction entre tradition séculaire et développement technologique et l'amour profond qui peut unir deux êtres très différents.
Tongtong's Summer possède les mêmes qualités de finesse et d'émotion. On y voit la technologie proposer une solution au vieillissement de la population chinoise, une solution qui respecte le devoir filial sans négliger de faire une place et d'offrir une vie vraie à la partie vieillissante de la Chine moderne.
Night Journey of the Dragon-Horse est un texte beau et poétique, post-humanité, qui rappelle par son début la fin des Fables de l'Humpur de Bordage, propose peut-être une théorie de textes à écrire, et met en vedette le seul et unique Dragon-Cheval de Nantes. Yeah !

Ma Boyong offre, avec The City of Silence, un hommage explicite à 1984. C'est un texte oppressant qui parle autant de la surveillance étatique dans la société chinoise que de celle que permet, ici et aujourd'hui, Internet aux agences de renseignements, ou même à la surveillance de tous par tous sur les réseaux sociaux. Quand la Nolangue est l'aboutissement logique de la Novlangue.
Un texte qui se conclut sur un filet d’espoir néanmoins.

Enfin, la star Liu Cixin propose deux textes fort rusés. The Circle raconte une histoire médiévale de guerre et de trahison, qui exprime aussi le regret d'un avenir qui aurait pu être si l'invention stupéfiante imaginée dans la nouvelle avait été développée au-delà de sa fonction machiavélique initiale. Un texte qui parlera de registres, d'UAL, et de bus humains, aux informaticiens.
Puis, dans Taking Care of Gods, Liu, toujours aussi rusé, décrit une pacifique « invasion » extra-terrestre par des aliens qui disent avoir créé l’Humanité et demandent maintenant à leurs « enfants » de prendre soin d'eux jusqu'à leurs derniers jours. Le poids des Anciens est ici exacerbé par les espoirs déçus de la rencontre et le gap culturel infranchissable qui sépare les « Dieux » de leurs « enfants » humains.

Pour les autres :

Chen Qiufan parle commerce international, statut ambiguë de la jeune génération éduquée, et OGM-Crisprlike dans The Year of the Rat. Il développe les troubles causés par l’accélération du temps économique et social dans la Chine contemporaine plus encore que dans le monde entier, dans The Fish of Lijiang. Et raconte une histoire, presque cyberpunk, d'exploitation et d'inégalité caractéristiques de la génération déchirée, avec The Flower of Shazui – une nouvelle située dans l'univers de son roman Waste Tide à venir.

D'Hao Jingfang, on lit (encore) Folding Beijing. Et Invisible Planets, un pastiche de Calvino dans laquelle elle décrit une douzaine de planètes exotiques (et je n'aime décidément toujours pas ce style de listes).

Le Grave of the Fireflies de Cheng Jingbo est un conte SF très émouvant, une histoire étrange, entre SF et fantasy, d'amour fou profondément triste qui évoque Le magicien d'Oz ou La belle au bois dormant, et donne tout son sens à l'expression Décrocher les étoiles.

Enfin, Tang Fei, et son surréaliste Call Girl, m'ont moins convaincu.

"Invisible Planets" est une anthologie éminemment recommandable. D'abord parce qu'elle ouvre encore plus au monde foisonnant de la SF chinoise, ensuite et surtout car les textes qu'elle regroupe sont passionnants et souvent très beaux. A lire (et à traduire).

Invisible Planets, anthologie réalisée et traduite par Ken Liu


vendredi 6 juillet 2018

Techno Freaks - Morgane Caussarieu - Clubbed to Death


Berlin. Longtemps la capitale de l'Underground, peut-être encore aujourd'hui. Sur le sol de Berlin coexistent deux villes, presque comme dans The City and the City. D'un côté la capitale fédérale, chargée d'Histoire, de l'autre la Mecque de l'Underground, avec ses clubs mythiques, ses squats, ses lieux artistiques alternatifs.


Et si Manchester abrite la légendaire Haçienda, Berlin a, parmi tant d'autres, le sulfureux et élitiste Berghain, réputé meilleur club du monde.


"Techno Freaks", dernier (et court) roman de la berlinoise d'adoption Morgane Caussarieu, raconte un week-end typique dans le Berlin alternatif, vécu par des membres « typiques » du milieu. Telle un Howard Becker de la techno en pleine observation participante, Caussarieu livre un texte nerveux et incisif qui peut se lire autant comme un roman que comme une monographie.

"Techno Freaks", c'est la fusion incandescente entre un mouvement et un grinding halt.

Le mouvement, c'est celui de Berlin. Qui change. Qui devient à la mode – précisément pour son côté alternatif qui de ce fait l'est de moins en moins avec touristes venant aux clubs comme au spectacle, gentrification des zones, hausse des loyers. Qui, du point de vue des alternatifs historiques, se dégrade en se banalisant.

Le grinding halt est celui qui affecte la vie des « héros » du roman, des alters historiques, piliers de fandom faute d'être des acteurs véritables de la scène. Berlin, les clubs, c'est fondamentalement la techno, les performances, les sets des DJ réputés, les looks travaillés au millimètre. C'est ce que sont venus y chercher Goldie, Dorian, Jojo, Momo, Queen Bee, Beverly Gore, Nichts, Opale, etc., accourus de toute l'Europe pour être à l'épicentre alter de l'Europe. Trouver la fête alter, et en même temps la gloire, dans le cinéma, ou les sets, ou le body art. Problème, si la fête était facile à dénicher, pour la gloire on attend toujours.

Car pour ces personnages essentiellement narcissiques, le bon moment viendra toujours plus tard.
En attendant, et pour certains depuis un bon moment, Berlin c'est bosser en call center pour Ipsos, ou toucher – en grugeant un peu – le RSA, voire faire du porno amateur pour financer la protection des renards.
Puis il y a le week-end. En moins de 200 pages, Caussarieu raconte un week-end normal dans le milieu. Trois jours de fête ininterrompue de vendredi soir à lundi matin. Trois jours sans dormir. Trois jours embedded dans les clubs les plus en vue alors qu'on les trouve pourtant de moins en moins légitimes. Trois jours de beaucoup de sexe, beaucoup de drogue (kétamine et GBL notamment), beaucoup de musique, beaucoup de danse, mais surtout beaucoup de paraître. Car, dans le milieu, le paraître est une ressource, le capital de visibilité une monnaie. Être connu, avoir le bon look, la bonne attitude, c'est avoir accès aux meilleurs plans, être sur toutes les guest lists, accéder aux meilleurs dealers. Okette. Mais pour l’action et la gloire, ça sera toujours plus tard.
La fête berlinoise est une sorte de tunnel dans lequel on va toujours plus loin vers l'avant et dont il est difficile de sortir. On est chaque semaine un peu plus loin d'être en état de faire quelque chose de significatif, si ce n'est changer de sexe (juste pour voir) ou se trépaner soi-même pour apaiser son tourment intérieur. D'objectivable, on ne ramène souvent que le VIH ou des narines défoncées.

Avec "Techno Freaks", Caussarieu raconte avec talent et une écriture sans fausse pudeur une ville qu'elle aime et des personnages dont elle connaît les archétypes avec tendresse, compassion, et tristesse.
Tendresse pour le lieu, compassion pour l'humanité blessée de ceux qui le vivent, tristesse pour tous ces destins en stase qui n'auraient d'avenir possible que dans une fuite loin de la ville.

Après un début clairement guilleret, le ton change progressivement, jusqu'au monologue intérieur de Nichts à qui je laisse le mot de la fin : « Ceux qui produisent sont trop occupés pour faire les beaux. La scène se retrouve seulement peuplés de consommateurs, drogue, musique, et fringues, qui n'apportent rien en retour de ce qu'ils reçoivent et mettent tout en œuvre pour qu'on croie le contraire. Ils dépensent tant d'énergie à vendre une image flatteuse d'eux-mêmes qu'ils n'ont le temps pour rien d'autre. La plupart ont [comme Nichts] lâché des jobs et des familles au bercail pour se concentrer sur leur art dans une ville où tout paraît propice à la création ; à la place, ils se sont retrouvés en léthargie, intoxiqués jusqu'à la moelle. A survivre sur les allocs en dealant, ou en bossant en call center. Tout ça pour danser trois jours d'affilée et partouzer dans des toilettes. C'est ça, le rêve berlinois ? ». Nichts repartira en France. Les autres restent.

Sven Marquardt, the Berghain's iconic bouncer

Techno Freaks, Morgane Caussarieu