mardi 23 octobre 2018

Brève revue BD : Les Montagnes Hallucinées


"Les montagnes hallucinées", écrit en 1931 et publié en 1936, est l'un des plus longs textes de Lovecraft, l'un des plus connus, et l'un des plus importants imho.

Je ne résumerai pas ici un texte très connu, ni n'analyserai un récit qui l'a déjà été maintes fois (et fort bien) par d'autres. Je ferai simplement deux ou trois remarques qui, je l'espère, donneront envie à ceux qui ne le connaîtraient pas de s'y plonger, dans les deux versions si possible - car c'est ici l'adaptation manga par Gou Tanabe qui m'incite à tapoter le clavier.

A ma première lecture (il y a des décennies), j'avais été frappé par l'inconnaissance radicale de l'Antarctique qui était celle de l'époque. Ces héros de Lovecraft qui partaient explorer le continent blanc ne savaient pas ce qu'ils allaient y trouver. Tout était possible. Terra Incognita. Il n'y a plus d'équivalent aujourd'hui, il faut aller dans l'espace pour espérer ce sentiment.
Excitation, mystère, espoir. On (les personnages comme le lecteur avec eux) plonge dans l'inconnu pour trouver du nouveau, on repousse les limites de l'expérience humaine, de la connaissance, de la science. Quelle plus belle aventure ?

La deuxième remarque concerne la gestion du temps long par Lovecraft. C'est une durée qu'il met magnifiquement en scène dans ce texte, comme dans le prodigieux Dans l’abîme du temps par exemple. De la durée des générations à celle des ages géologiques, c'est là que Lovecraft est à son aise, mettant par là-même en exergue l'absurde prétention d'humains à vie brève incapables d'appréhender complètement de telles envergures de temps.

Enfin, la citation bien connue de Lovecraft, tirée de L'appel de Cthulhu, s’applique parfaitement, comme une illustration ad hoc aux "Montagnes Hallucinées". C'est exactement le point de la citation, même dans son déroulé :
Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l'infini, et nous n'avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu'à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons ; alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres.
Voila pour l'original. Qu'en est-il de l’adaptation manga ?

Elle est très satisfaisante et particulièrement agréable à lire.
Fidèle au texte et très joliment dessinée (même si, comme souvent dans ce genre, les cases sont trop statiques).
Le dessin illustre à merveille le caractère 'bord du champ de vision' des créatures lovecraftiennes, évitant ainsi de se tromper en étant trop explicite.
Il montre aussi, dans une approche presque vernienne, l'aspect profondément scientifique de l'exploration imaginée par Lovecraft (ce sont les nouveaux avions qui permettent d'aller plus loin que jamais, etc).
Il montre enfin de manière magistrale l'immensité des paysages antarctiques, la solitude non humaine qui en irradie physiquement, l'altérité absolue de lieux aussi éloignés de la civilisation qu'il est possible de l'être. Les planches dans lesquelles les avions des explorateurs survolent des sols gelés sans fin sont explicites de ce point de vue. Et que dire de cette immense montagne noire posée comme une incongruité sur la blanche banquise ?

C'était donc bel et bon. D'autant que l'objet lui-même, sorte de carnet avec sa couverture simili-cuir est vraiment beau. Plus qu'à attendre le tome 2 maintenant.

Les Montagnes Hallucinées, Gou Tanabe d'après Lovecraft

Brève revue BD : Ira Dei tome 2


Suite et fin du premier diptyque de la série Ira Dei du couple Brugeas/Toulhoat.
Dans "La part du diable", le lecteur verra la conclusion des guerres siciliennes advenir.
Il verra la rivalité mortelle qui oppose Harald le Varègue au monumental Maniakès le Byzantin.
Il verra la trahison si prévisible de Guillaume le Normand.
Il verra les manigances de la papauté, qui n'ont rien à envier à celles que les frères du diptyque imposent à leurs sœurs.
Il comprendra que les protagonistes de ce récit (sans doute trop inutilement) tortueux se retrouveront dans des albums à venir.
Il s'émerveillera surtout devant la mise en images. Des paysages grandioses aux escarmouches, des batailles rangées aux prises d'assaut, l'échelle de l'action et la dynamique qui s'y expriment sont proprement stupéfiantes. C'est beau, c'est grand, c'est énorme. Même moi qui ne suis pas, d'habitude, très fan de BD guerrière, je suis ici époustouflé. C'est dire.

Ira Dei t2, La part du diable, Brugeas, Toulhoat

lundi 22 octobre 2018

Underground Airlines - Ben H. Winters


"Underground Airlines" est un un thriller uchronique de Ben H. Winters, qui se passe dans une Amérique dont la partie Sud pratique toujours l'esclavage.
Sur une bonne idée de départ, "Underground Airlines" est un roman qu'on aurait aimé aimer plus qu'on ne l'a fait.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 93, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Amérique. De nos jours. Ou presque. Ils sont quatre. Quatre Etats du Sud des Etats-Unis à ne pas avoir aboli l'esclavage et à vivre sur l'exploitation abjecte de la détresse humaine. Mais au Nord, l'Underground Airlines permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Du moins s'ils parviennent à échapper aux chasseurs d'âmes, comme Victor. Ancien esclave contraint de travailler pour les U.S. Marshals, il va de ville en ville, pour traquer ses frères et sœurs en fuite. Le cas de Jackdaw n'était qu'une affaire de plus... mais elle va mettre au jour un terrible secret que le gouvernement tente à tout prix de protéger.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


Invasion - Luke Rhinehart


"Invasion" est un roman de SF politique pastiche de Luke Rhinehart.
Il dit beaucoup, et sans doute trop pour ses forces, des troubles du monde d'aujourd'hui.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 93, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Des boules de poils intelligentes débarquent sur Terre. Venues d'un autre univers, elles n'ont d'autre but que de s'amuser. L'une d'entre elles, Louie, est adoptée par Billy Morton, un Américain moyen plein de bon sens. Quand les autorités décident de se saisir de ces bestioles, Billy et sa famille, échaudés par l'Amérique contemporaine où ils se sentent de moins en moins à l'aise, prennent la tangente : peut-être que, finalement, la sagesse n'est pas du côté du pouvoir politique, mais du côté de cette anarchie sympathique, de cette libération improbable que cette invasion apporte.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


samedi 20 octobre 2018

Never complain, Never explain

Ou pas.


Ami lecteur. "Never complain, never explain", c'est la règle depuis toujours ici. Mais aujourd'hui, je dois y faire une entorse, car ce blog ressemble de plus en plus au pauvre Mr Valdemar, tragique personnage alité d'Edgar Poe qui était déjà mort mais ne le savait pas encore.

De fait, si tu es un habitué des lieux, lecteur, tu auras sûrement remarqué le petit nombre de chroniques des deux derniers mois, à fortiori de chroniques originales.
Et tu penses peut-être que je n'ai plus envie de te conseiller de bonnes lectures.

- Erreur -

Le faible nombre de chroniques résulte d'un déplaisant Effet Papillon.

Lancinantes douleurs cervicales - > longs moments récurrents de position allongée à plat
Longs moments récurrents de position allongée à plat - > faible temps de lecture
Faible temps de lecture + longs moments récurrents de position allongée à plat - > très faible temps de chronique

Rythme lent donc, et qui risque de le rester un moment (je commence à désespérer d'une solution rapide). Je fais mon possible, mais présentement je peux peu.

jeudi 18 octobre 2018

Les étoiles sont légion - Kameron Hurley VF


Sortie chez AMI de la version française du women-only "The stars are legion" de Kameron Hurley. C'est badass, organique, clairement pas vegan.


Les étoiles sont légion, Kameron Hurley

vendredi 12 octobre 2018

La mort immortelle - Liu Cixin


Sortie de "La mort immortelle", troisième et dernier tome de la trilogie du Problème à trois corps de Liu Cixin. Cette indispensable conclusion était chroniquée en VO, là, à portée de clic.

La mort immortelle, Liu Cixin

mercredi 10 octobre 2018

The Quantum Magician - Derek Künsken - Bang Boum


"The Quantum Magician" est le premier roman du Canadien Derek Künsken. C'est une histoire de grande escroquerie située dans un univers qui est le futur du notre, kind of.

Nous sommes à quelques centaines d'années dans l'avenir. L'espace humain est étendu sur des centaines d'années-lumières. Les déplacements sur de telles distances utilisent un réseau de trous de ver permanents, crée, il y a au moins un milliard d'années, par des « Précurseurs » depuis disparus. Ces points d'accès permanents sont des ressources stratégiques (au même titre que le sont des ponts ou des détroits), et les grandes puissances en gardent donc jalousement les environs pour en réguler l'utilisation en fonction de leurs objectifs politiques (pensez aux canaux de Panama ou de Suez !). Hors de ce réseau, les humains utilisent des points d'accès transitoires, créés à partir de vaisseaux spatiaux et de portée bien moindre.

Belisarius Arjona est un immense arnaqueur. Un escroc d'un talent si grand qu'on le qualifie parfois de « magicien ». L'avantage compétitif d'Arjona, dans cette activité, est congénital. Arjona est un homo quantus, plus ou moins un ordinateur humain, résultat de générations de manipulations génétiques et doté de la capacité d'accéder à la réalité quantique de l'univers pour en tirer l'information totale en terme probabiliste qui lui permettra de prendre les meilleures décisions en situation d'incertitude. Si vous voulez comprendre, imaginez un homme capable d’accéder au Big Data de l'univers, et doté de la puissance de calcul suffisante pour le traiter afin d'en tirer des données exploitables dans le cadre d'un processus de décision. Pour escroquer, ça aide.
Il est contacté par l'Union Sub-Saharienne, une entité politique qui veut prendre son indépendance de la Congrégation vénusienne et pour cela a besoin de faire traverser une flotte de vaisseaux révolutionnaires à travers le trou de ver Axis Mundi, un trou contrôlé par la Théocratie de Poupées. A la demande de l'Union, Arjona doit organiser une arnaque permettant la traversée de la flotte à travers la trou de ver des Poupées sans payer à celle-ci le prix exorbitant qu'elle demande. Il lui faut pour cela détourner l'attention de la Théocratie, lui faire regarder la main gauche pendant que c'est la droite qui fait le tour. Classique en magie. Classique en arnaque.

Pour ce faire, Arjona réunit une équipe haute en couleurs, aux talents complémentaires. Une femme homo quantus (Cassandra, ex-petite amie et plus puissante que lui, qui assurera l'essentiel de la navigation dans le trou de ver), un arnaqueur humain standard (William Gander, qui jouera le sacrifié permettant de détourner l'attention), un exilé Poupée (Manfred Gates-15, qui doit introduire les virus informatiques de l'arnaque dans le réseau des Poupées), un généticien humain (Antonio Dal Casal, qui doit faire de William Gander un semblant de Numen, ces humains génétiquement modifiés dont les phéromones rendent les Poupées – qu'ils avaient créés dans ce but par manipulation génétique – fous de ferveur religieuse et de désir de servir sans limite), une IA (Saint Matthieu, l'IA la plus avancée de l'univers, qui croit vraiment être Saint Mathieu, et qui jouera le rôle de netrunner), une spécialiste de démolition (Marie Phocas, une humaine, givrée et droguée au danger), et enfin un plongeur en eau très profonde (Stills, un homo eridanus, race d'humains aux traits de cétacé conçus pour vivre sous très grandes pressions et dotés de qualités surhumaines pour le pilotage des vaisseaux de guerre).

Voilà. Moi, à la fin de tout ça, j'étais déjà fatigué. De fait, que dire ?

Il y a quelques qualités dans le livre.

De mon point de vue, le meilleur est le peuple des Poupées. Créés pour adorer les Numen qui les ont conçus, les Poupées se sont trouvés dans un dilemme religieux tout à fait intéressant qui les a conduit à mettre leurs dieux en esclavage pour les protéger. Leurs tourments existentiels – longuement documentés – sont imho le meilleur du roman. On peut y voir des clins d’œil à Peter Watts ou se rappeler de l'hilarante nouvelle sur les hamsters juifs de Shalom Auslander.

De même, le déchirement d'Arjona entre sa volonté câblée-ADN d'étudier sans fin l'univers et le drive vital à se protéger contre les excès de sa quête est intéressant (sans être renversant).

Un discours aussi, sur la responsabilité de ceux qui font des modifications génétiques avec lesquelles leurs successeurs auront à vivre (mais là non plus, ça n'est pas renversant).

Et si on aime l'action pure (on comprendra que ce n'est pas vraiment mon cas), alors on sera servi ici. Ca n'arrête pas.

Mais il y a imho plus de défauts.

World building très faible.
Deux ou trois grandes puissances sur lesquelles on ne sait pas grand chose (si ce n'est qu'elles sont bien méchantes, par nature), une Union Sub-Saharienne (qui rappelle de fait les Treize Colonies dans son rapport à sa puissance créatrice, mais Sub-Saharienne c'est plus class, ça fait malheureux, ça donne envie de compatir). Sur la géopolitique ou l’économie de cet univers, pas grand chose, hélas.
Une technologie difficile à situer précisément.
Un opportun réseau de trous de ver opportunément abandonné par ses constructeurs (là, pour le legs technologique, on se rappellera KH Scheer si on est méchant).

Equipe trop cookie-cutter. Le groupe de fortes têtes pittoresques, ça a tellement été fait dans ce genre d'histoire que ce n'est plus à faire. Entre équipe de jeu de rôle et Inglorious Basterds. Ajoutons-y les engueulades, la testostérone, les traîtres, les renversements de situation, et on se croirait dans Reservoir Dogs.

Sous-utilisation de tout l'aspect quantique (qui se résume à faire du Big Data). De ce point de vue, Isolation de Greg Egan était bien plus convaincant.
Et je ne parle même pas des trois modes de fonctionnement des homo quantus, de plus en plus autistes et rapides en calcul, qui m'ont rappelé ce mode Fast qui équipait les ZX81 et permettait de les faire tourner quatre fois plus vite en supprimant tout affichage.

Et puis, bien sûr, les retournements de situation sans fin, les trahisons, les dissimulations, ad nauseam, typiques du style.

Tout l'arsenal science-fictif est d'abord au service d'un récit d'action pur et dur qui, par moments, se permet quelques secondes de réflexion. C'est un style, ce n'est pas le mien.

"The Quantum Magician" n'est pas un mauvais roman. Il fait ce qu'il veut faire, plutôt pas mal. Mais il est clairement écrit pour amateurs de Ocean's Eleven ou de Mission Impossible. Tout y est, à un point effrayant si on n'est guère fan. Sinon, on adorera tant on sera en terrain connu.

The Quantum Magician, Derek  Künsken

L'avis d'Apophis

samedi 6 octobre 2018

Salvation - Peter F. Hamilton - Stilnox


"Salvation" est le premier tome de la nouvelle trilogie de Peter F. Hamilton.

Début du 23ème siècle. L'espace humain comprend la Terre, un certain nombre d'exoplanètes plus ou moins terraformées, ainsi que des habitats spatiaux astéroïdaires de formes diverses. Une telle expansion accélérée a été rendue possible par la technologie des portails quantiques qui, utilisant une technique d'intrication (mouarf!), permettent de téléporter instantanément de la matière (vivante ou non), quelle que soit la distance entre portail de départ et portail d'arrivée.

De là, tout change dans ce que signifie « être humain ». Et c'est plutôt intelligemment imaginé par PFH (quoi qu'on pense du postulat de départ concernant le transport par intrication qui est largement fumeux – mais après tout pas plus que l’hyperespace).
Énergie illimité venant du soleil, déchets toxiques ou nucléaires expédiés dans le hard vacuum, ensemencement liquide du désert australien, colonisation de planètes et d'astéroïdes (cet aspect est très malin), etc. C'est une abolition complète de la notion d'espace. Tout est au contact de tout. On peut se déplacer de planète en planète, vivre à Berlin et travailler à Moscou, passer d'une réunion au service com' à NY à une autre au service RH à Djakarta, etc. Plus de routes, d'avions, de voitures. Un espace illimité pour créer des logements sans contrainte d'urbanisation. Les super riches ont même des appartements dont les pièces, reliées par des portails, sont toutes dans des villes ou sur des planètes différentes. Vu du côté sombre de la chose, ce qui tient lieu de gouvernement mondial expédie ses récalcitrants sur une planète éloignée dans une forme de bannissement sans retour (type Les déportés du Cambrien de Silverberg) qui assure un contrôle social extrême sans générer de culpabilité, la surveillance est constante par le biais des logs de transport (squeezant de fait la partie Enquête qui faisait la force de La grande route du Nord, de PFH), les paradis fiscaux ou numériques sont maintenant installés sur des astéroïdes.

Dans cet espace humain qui, s'il n'est guère conforme à une vision libérale de la démocratie, semble néanmoins plus avancé que le notre sur le plan du niveau de vie et de la restauration de l’environnement, est découvert, sur une planète lointaine, un vaisseau alien écrasé. Dans le vaisseau abandonné ne restent que quelques humains prisonniers de caissons d'hibernation, visiblement victimes d'abduction. Une équipe part pour le vaisseau afin d'évaluer la situation. Elle comprend une dizaine de membres, tous des gens puissants et importants.

Le roman se développe sur trois fils. Le Présent avec la progression de l'équipe d’évaluation vers le site du crash. Les Passés formés par les récits des évaluateurs qui, se racontant, racontent des événements dont on se rend compte à la fin qu'ils convergent vers cette découverte. Le Futur, longtemps après, dans lequel nous voyons une humanité luttant pour sa survie face à un ennemi implacable qui veut son anéantissement, et entraîne pour ce faire des cohortes de jeunes combattants.

J'ai toujours bien aimé ce qu'écrit PFH. Je garde un regard énamouré pour le premier Greg Mandel acheté à Londres il y a tant d'années que je me demande si le bon président Pompidou n'était pas encore vivant. Puis le choc Reality Dysfunction, and so on...
Mais là, j'ai du mal à être indulgent.

Ca commençait bien pourtant. Les quelques premières pages sont originales et engageantes. Les chapitres qui suivent immédiatement, aussi. Puis, on comprend que le gros du livre va consister en ces narrations à rebours que fait chaque évaluateur, l'un à la suite de l'autre. Le rythme est brisé trop vite, les parties Passé mangent le récit Présent, et je vous épargne les récits Futur, presque YA. On se trouve à lire d'autres histoires que celle qu'on croyait être venu lire, des histoires longues dont on met longtemps à comprendre en quoi elles sont liées aux événements en cours. Ce n'est pas rédhibitoire dans Hypérion ou les Contes de Conterbury mais ici l'équilibrage n'est pas le bon.

Ensuite, il y a un colossal problème de recyclage. Je veux bien croire à l'inspiration ou à l'hommage involontaire, et j'aime en général les références, mais ici l'ampleur de la chose parasite complètement la lecture. J'ai déjà parlé des Contes ou d'Hypérion, voire d'une Stratégie Ender qui sonnerait bien plus YA que son inspiratrice. Mais on trouve aussi dans "Salvation" une société qui rappelle fortement celle de son Commonwealth (certes elle n'en est pas la copie conforme, le monde du chemin de fer instantané de L'Etoile de Pandore est remplacé ici par un monde de la voiture instantanée) tant dans l'effet radical du transport par téléportation que dans l'existence d'une menace alien sur l'espace humain ; même la présence d'un espion alien infiltré rappelle le Starflyer du premier cycle Commonwealth. L'action est ici aussi conduite par les tycoons  qui ont inventé les technologies ; l'intrication grands capitalistes/gouvernements ploutocratiques est aussi la même. Et certains couples de noms résonnent étrangement à l'oreille : Paula Myo là-bas/Jessika Mye ici ; qui par ailleurs sont toutes les deux, dans les deux cycles, des sortes d'outcast.

Du cycle L'Aube de la nuit - le précédent de PFH -, on retrouve l'inimitié entre deux branches divergentes d'humanité : les Universels (nous, en gros), et les Utopiens (qui modifient leurs gènes et cherchent à aller vers une post-scarcity très Banks/Culture). Dans L'Aube c'était Adamistes contre Edenistes.

Les plus retors des lecteurs iront jusqu'à se souvenir, en visitant les maisons quantiques, de l'anniversaire de Louis Wu qui ouvrait le roman L'anneau-Monde, cet anniversaire qu'il célèbrait 24 fois sur les 24 fuseaux horaires en se téléportant d'une fête à la suivante tout autour de la Terre.

Enfin, PFH, qui a toujours écrit long, tire ici à la ligne d'une façon insupportable. En passe de devenir le Stephen King de la SF, PFH noie le lecteur sous une myriade de détails qui, certes, font vrai, mais qui alourdissent le récit au point que j'ai fini par lire beaucoup de passages en diagonale pour gagner du temps et soutenir mon intérêt. Alors, comme chez King parfois, on continue de lire parce qu'on est dans le noir et qu'on a envie de savoir, mais c'est long, c'est long, c'est long.

Tout artiste devrait savoir quand est venu le moment de se réinventer ; je crois qu'ici PFH fait le contraire. Il se récapitule, hélas sans se synthétiser. Honnêtement, je ne sais pas si je lirai la suite.

Salvation, Peter F. Hamilton

L'avis de Feyd Rautha

dimanche 23 septembre 2018

Bonheur™ - Jean Baret - Veux-tu du sexe oral ?


Pas loin d'ici, dans un futur pas trop éloigné.
Toshiba – du nom de son sponsor de vie – est une sorte de flic. Lui et son partenaire Walmart traquent les fraudeurs à la consommation. Malfaiteurs sans foi ni loi aux motivations variées, ces criminels violent la seule règle qui s'impose à l'ensemble de l'humanité : il est obligatoire de consommer. Consommer amène le bonheur – c'est un fait avéré. Et consommer est utile socialement car consommer fait tourner la machine économique globale et rend donc nécessaire les emplois qui permettent la production. Donc c'est bon et civique. De plus, c'est cette production qui, je le rappelle, est le préalable indispensable à la consommation et donc au bonheur. CQFD.
Toshiba est un homme aussi. Un homme marié avec une femme robot qui ne manque jamais de commencer la journée en lui proposant du « sexe oral ».
Toshiba est un U-Man enfin. Un de ces hommes étranges qui n'ont ni adhéré à une philosophie de changement corporel (le transhumanisme par exemple), ni rejeté celles-ci en se déclarant « pur » c'est à dire exempt de toute transformation. Des tièdes.

Lors d'une enquête de routine chez un « vampire » (qui ne vit que la nuit), Toshiba et Walmart croisent un Netrunner (qui ne vit réellement qu'en virtuel) qui inspire des soupçons à Walmart. La petite affaire vampirique bouclée, Walmart commence à chercher, à temps perdu, ce qui pourrait confirmer son intuition. De fil en aiguille, et parce que Walmart avait raison, les deux flics se retrouvent peu à peu à démêler l'écheveau complexe d'une possible révolution.

Bonheur™, le premier roman d'anticipation de Jean Baret, est passionnant par ce qu'il nous dit de notre monde.

Poussant à leurs limites notre réalité et ses tendances, il en tire un roman délirant – un genre de Transmetropolitan littéraire en mieux – qui est une démonstration par l'absurde de l'inanité suicidaire du capitalisme consumériste individualiste contemporain. Qu'on en juge.

Une seule loi pour toute l'humanité : consommer est une obligation. Tout le reste est déclaratif ou contractuel.
Nations, Etats, groupes sociaux, on se regroupe comme on veut pour faire ce qu'on veut, jusqu'à des choses qui contreviennent à tout ce que nous considérons aujourd’hui comme des droits fondamentaux, du moment que tout le monde est content. Le principe de dignité humaine n'est plus indisponible.
Corporellement, on fait ce qu'on veut. On modifie son corps chimiquement, biologiquement, chirurgicalement, mécaniquement, plus si affinités. On vit à deux, à trois, à dix, à vingt, avec un homme, une femme, un robot, etc. On a des enfants ou pas d'enfant, on en fabrique ou on en achète. On détruit son corps si on veut, l’essentiel c'est de vouloir.
Socialement, on fait ce qu'on veut. On est vampire nocturne, netrunner à qui une aide sociale permet de vivre intégralement dans des mondes virtuels, nain tribal, ou tant d'autres choses. La limite c'est l'imagination. Et si on est plusieurs, tant mieux, sinon, qu'importe ? On est soi-même le seul membre de son propre groupe. Qui oserait faire obstacle à ce droit ? Et de quel droit ?

Mais il faut consommer, là pas de décision possible, it's mandatory. Ce qu'on veut (ma consommation c'est mon choix, c'est moi, qui je suis ou qui je veux devenir), mais il faut consommer, tous les jours, un montant acceptable socialement. Alors on est baigné matin midi et soir dans l'injonction de consommer. On est environné partout et tout le temps de pubs holos qui poussent à l'achat. On consomme n'importe quoi, par routine et devoir, comme la femme de Winston Smith faisait son « devoir envers le parti » en écartant les cuisses une fois par semaine sans jamais déroger. On consomme trop, des choses inutiles, il le faut bien car il n'y a pas de guerre perpétuelle pour entretenir la pénurie comme dans 1984. Il faut donc bien consommer tout ce qui a été produit, car c'est produire qui compte ; qu'importe l'utilité, qu'importent la planète et les ressources. Et en plus, consommer rend heureux (ça rime presque avec Arbeit macht frei). Et on doit être heureux, sous peine de sanctions, la police de la consommation y veille.

Et puis on est stupide, car le « temps de cerveau disponible » est accaparé par la pub et l'achat. Mais comme on n'est en fait pas stupide (ça non, les stupides c'est les autres), on regarde jour après jour une racoleuse émission de « débat » visible partout jusque dans les ascenseurs qui, à coup d'experts et de spectaculaire, traite les questions de fond sur le mode de l'émotion irraisonnable, du conflit manichéen, et de l'outrance improductive (jusqu'aux battle de rap du genre des pathétiques Keynes contre Hayek, qu'à ma grande honte certains profs utilisent et trouvent cool). On se croirait sur BFM ou Fox, sur quantité de médias aussi qui se croient de meilleure tenue. On ressasse pareil, on buzze pareil, on simplifie pareil, on idiotise pareil.

Comme on s'y connaît, on peut aussi parier tous les jours sur les conflits à venir, les victimes qu'ils feront, le nombre de morts de la prochaine tuerie de masse, ou le lieu du prochain acte terroriste. Si c'est incertain, c'est probabilisable, si c'est probabilisable, ça peut donner lieu à pari. Et quoi de mieux que le pari ? Un moyen facile de dépenser, une possibilité de gagner de l'argent, une chance non nulle de se prouver à soi-même qu'on est malin et au fait des choses.
On peut aussi commenter en ligne tout et son contraire. Personne n'écoute, chacun est trop occupé à commenter ou à consommer. Mais qu'importe, c'est un droit et ça fait plaisir.

On peut se piquer de religion aussi. Il y en a pour tous les goûts pourvu que ce soit ludique et distractif. On ne va quand même pas se prendre la tête à se demander si une transcendance est imaginable. Le bonheur, c'est ici et maintenant (d'ailleurs le roman est au présent, pas de passé ni d'avenir pour les grands enfants du hic et nunc), il suffit de consommer les bons produits, qui permettent à chacun d'exercer le seul droit fondamental qui vaille : le droit d'être qui on veut être sans limite d'aucune sorte. « Je » n'est pas un autre, « Je » n'est pas grand chose de solide mais « Je » dispose d'une souveraineté personnelle.

Ce monde (bien plus riche et varié que je n'en dis), Baret le décrit entourant et pénétrant les vies de Toshiba et Walmart. Mais sont-ce bien des vies ? Répétition sans fin d'une même journée qui commence par des céréales, une offre de sexe oral, et les premiers achats de la journée. Puis, aller au bureau, voir des pubs et des débats, travailler (un job qui n'est pas bien loin du bullshit si on en regarde le rendement – mis à part le gros coup de Walmart), aller boire un verre dans un bar à thème extrême, retour maison, sexe (avec sa femme robot ou qui que ce soit d'autre ou des prostitués). Autour de cette permanence, l’approfondissement de son égotrip (être plus transhumain, plus cyber, plus vampire, etc.), ou alors, possible aussi, un complet changement de soi (qu'est ce qui pourrait bien m'obliger à être vampire toute ma vie ? qui décide sinon moi ?). La vie de Walmart est organisée un peu différemment mais le même cycle s'y observe (on passe d'ailleurs de l'un à l'autre à un moment et on voit bien à quel point ils sont, eux et tous les autres, génériques et interchangeables).

Cet éternel retour du même qui croit qu'il est différent fait du roman une immense anaphore dont l'effet est de souligner la permanence du vide existentiel par-delà l'illusion de l'utilité et de l'originalité. Prophétisé par Marcuse dans L’homme unidimensionnel, annoncé par Lipovetsky dans L'ère du vide (essai sur l'individualisme contemporain – je souligne), l'individualisme consumériste, que De Singly dit de seconde modernité, et qui, dans le roman, est bien arrivé à la troisième, détruit toute possibilité de cohésion sociale en faisant de chacun sa propre nation dans une régression a minima qui n'a aucune fin (aux deux sens du terme). Si ne reste rien de commun, rien de consensuel, rien d’obligatoire, rien de tabou, seule reste la consommation comme acte pratiqué par tous les humains. Le lien marchand tient lieu de lien social. La consommation devient le seul fait social total.

Ce monde, c'est le notre en pire ; ou le notre en est le bourgeon. Sur un ton qui rappelle souvent l'ironie désespérée de Houellebecq, utilisant pubs et débats TV afin de présenter le monde comme le faisait Brunner dans Tous à Zanzibar (récupérant même un genre de paris delphiques comme dans Sur l'onde de choc), Baret décrit un monde d'ultra individualistes, un monde de tout à l'égo pour reprendre l'expression heureuse de Régis Debray, un monde de droits illimités et de devoirs minimaux (en l’occurrence, seulement consommer, un devoir qui est bien plutôt un plaisir, Walmart le sait bien, lui), un monde dans lequel la quête, sans fin et vouée à l'échec, d'un particularisme toujours plus affirmé et la recherche d'un improbable soi ne débouchent que sur l'excès et la violence (de Toshiba sur sa femme robot, des riches sur les pauvres lors de soirées à thème, de l'Etat sur les marginaux, des voisins entre eux lors des guerres de quartier qui rappellent les guerres inter blocs de Judge Dredd, etc.), jusqu'à une autodestruction dont la dépression est la version la plus soft. Un monde d’hommes creux que leur hubris égotiste gonfle et rend visibles un moment mais que le système remplace aussi vite qu'ils disparaissent.

Y a-t-il un espoir pour ce monde ? Oui, un petit, à la fin, mais rien n'est sûr, la révolte inspirées des œuvres du philosophe contemporain Dany Robert Dufour peut échouer, ne pas prendre, ne pas intéresser. Affaire à suivre.

J'ai adoré ce roman. Je l'ai pris dans la gueule. Il tourne depuis dans ma tête comme une pub holo lancée dans une boucle sans fin.
L'aimeras-tu aussi, lecteur ? Faut-il considérer que Jean Baret, à l'instar de Nietzsche, est inactuel ou intempestif ? Je le crois. C'est ce qui fait le risque de sa démarche. Car, soyons clair, il prend un risque en faisant entrer le rire de Dionysos dans la SF française.

Certains aimeront sa critique du capitalisme consumériste. D'autres sa critique de l’individualisme sociocide (pardon, je voulais écrire 'de l’extension des droits'). Or, ce seront rarement les mêmes.

Beaucoup auront donc un sentiment mitigé à la lecture du roman, car s'il critique leurs adversaires, il critique aussi leurs amis.
Auras-tu le courage, lecteur, d'admettre que l'ultra individualisme que tu aimes tant car il donne à chacun (et donc à toi aussi) le droit d'être tout ce qu'il veut est une transposition sociétale du « client est roi » cher aux commerçants ?
Encaisseras-tu, lecteur, l'absence de toute règle autre que celle du plaisir dans ce monde capitaliste consumériste qui t'agrée et qui s'est développé en préférant les vices privés aux vertus publiques comme le préconisait Mandeville ?
Comprendrez-vous que les deux ne peuvent avancer qu'ensemble ?
Que lorsque n'existe plus de règle ni de culture commune qui tienne, chacun replié sur sa petite société comme le prévoyait Tocqueville ou drapé dans sa fierté solitaire comme le regrettait Lautréamont, la seule chose qui nous réunisse encore est d'avoir tous la même carte FNAC ?
Qu'il faut au capitalisme consumériste la destruction des structures et normes sociales traditionnelles pour pouvoir avancer en terrain dégagé ?
Que le consumérisme outrancier est un acte enfantin qui ne peut se développer dans le type de monde d'adultes que créent les normes et qu'il lui faut donc les détruire pour prospérer ?
Que les libéraux économiques sont les idiots utiles des libéraux culturels et réciproquement ?
Que les deux libéralismes, chacun face de la même pièce, détruisent normes et régulations pour servir leurs propres intérêts, et que chaque coup de boutoir asséné par l'un est tout aussi utile à l'autre ?

Si tu comprends ça lecteur, ou si tu veux y réfléchir, alors achète et lis Jean Baret. Son roman est choquant, son roman est important, son roman est drôle. Même si tu n'aimes pas, au moins tu auras consommé. C'est toujours ça de pris.

Bonheur™, Jean Baret

samedi 22 septembre 2018

Brève revue de BD - Conan et Planet of the Apes Visionaries


"Au-delà de la rivière noire" est la première des trois adaptations de Conan proposées par Glénat que je trouve vraiment réussie. Il faut dire que la nouvelle originale est aussi considérée comme la meilleure, peut-être, de toutes celles que le volcanique auteur Texan, grand ami de Lovecraft, écrivit.

On y voit Conan tenter de protéger une colonie aquilonienne contre sa destruction par les guerriers pictes qui vivent au-delà de la rivière noire. On l'y voit échouer, non sans être parvenu à tuer un démon, alors même que le courageux et noble Balthus, de son côté, sacrifie sa vie pour sauver les colons civils d'une mort certaine.

Superbement adapté, le texte est résolument noir.
La rivière noire est la frontière, aussi physique que symbolique, entre monde civilisé et terres barbares. Seul Conan, parce qu'il est barbare, peut la franchir et en revenir vivant ; même les soldats ensauvagés qui l'accompagnent n'ont pas ce qu'il faut. Quant à l'emprise de la civilisation sur la barbarie, elle est toujours précaire et transitoire, vouée à céder, en dépit de sa supériorité technique, sous les assauts de la barbarie.
Un bien beau texte et un bien bel album, parfaitement illustré, qui se conclut ainsi : « La barbarie est l'état naturel de l'humanité...La civilisation n'est qu'un accident...La barbarie finira toujours par triompher. »


La planète des singes est un roman publié en 1963 par Pierre Boulle. Il devint un film de cinéma très connu qui mettait Charlton Heston en vedette. Tout le monde ici l'a vu, je pense.

Le premier scénario adapté du roman le fut, dès 1965, par Rod 'Twilight Zone' Serling. Mais aucun film n'en fut jamais tiré, pour des raisons de coût ; le métrage célèbre utilise un scénario de Michael Wilson. Pourquoi ?
Roman et scénario original se situent à une époque contemporaine. La civilisation des singes est une civilisation technique semblable à la nôtre. Filmer le scénario original aurait, à l'époque, coûté trop cher au studio qui possédait les droits. Décision fut donc prise de transposer l'histoire dans un monde pré-contemporain, afin de ne pas avoir à représenter des villes modernes. D'où le film qu'on connait, avec ses singes arboricoles et cavaliers qui ne connaissent ni l'électricité ni le moteur à explosion.

"Planet of the Apes Visionaries" est une adaptation en BD du scénario original. Si les lignes de force de l'histoire sont globalement celles que le cinéphile connait, sa survenue dans un monde qui est le nôtre en mode alter change la vision qu'on peut en avoir. Les braconniers motorisés fumeurs de cigarettes, les zoos humains, les humains de cirque ou dressés comme des ours danseurs, augmentent le prégnance du message antispéciste. Le lyssenkisme du Docteur Zaïus en est renforcé. La condamnation explicite de la pulsion de mort humaine aussi. Et les tribulations stupéfiées de l’astronaute humain, en Candide malchanceux qui finit par devenir, un temps, à la mode, rappellent autant Elephant Man que les classiques Un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur ou Les Voyages de Gulliver, dans une ambiance résolument Twilight Zone assez différente de celle du film.

Conan, Au-delà de la rivière noire, Gabella, Jean
Planet of the Apes Visionaries, Gould, Lewis

Sheriff of Babylon - KIng - Gerads


Février 2004. Bagdad, Irak.
La seconde guerre du Golfe voulu par George Bush Jr est finie. La doctrine Shock and Awe mise en œuvre par l'armée US a permis une victoire rapide sur l'Irak, la chute du régime, et l'occupation subséquente du pays. A la dictature de Saddam Hussein et d'un parti Baas qu'il avait mis à sa botte par la terreur et l'épuration succède une situation qui deviendra de plus en plus chaotique avec le temps, en raison des choix politiques désastreux effectués tout au long de l'occupation par les forces américaines – la queue de la traîne étant la formation de Daesh et son expansion régionale (mais en 2004 il n'en est pas encore question, l'ennemi principal est encore Al Qaïda).

Ali al Fahar, une recrue de la nouvelle police irakienne en cours de formation par les Américains, est retrouvé assassiné dans une rue de Bagdad, juste à côté de l'ensemble architectural délirant des Mains de la Victoire. Ce meurtre est le point de départ d'un maelstrom qui va bouleverser de nombreuses vies et illustrer les ambiguïtés et atrocités des années post-Saddam.

Les vies touchées, à la fois singulières et génériques dans ce qu'elles disent de l'occupation, sont celles de Chris, un formateur de la police venu en Irak chercher une impossible rédemption, de Nasser, un ex-policier chiite de Saddam qui fut à la fois un vrai flic respecté et un exécuteur occasionnel des basses œuvres, et de Sofia, une sunnite de la haute société élevée aux USA après l’assassinat de sa famille par les séides de Saddam et revenue en Irak pour participer à l'Autorité provisoire de la coalition.

Alors que cette mort n'intéresse pas grand monde – le début de l'album le montre clairement – Chris décide d'enquêter pour rendre justice à Ali en dévoilant les tenants et aboutissants de son meurtre. Ce faisant, il va découvrir les dessous peu ragoutants de l'occupation américaine, pénétrer plus profondément que depuis son arrivée dans le chaos politique irakien, et provoquer (ou plutôt aggraver) involontairement la malheur d'une famille irakienne, malheur symptomatique de la situation de ces années noires – l'enfer est, hélas, pavé de bonnes intentions.

Tom King, le scénariste, a travaillé pour la CIA – depuis Langley et sur le terrain. Sa connaissance intime de la réalité irakienne visible de l'époque et aussi des dessous plus discrets de celle-ci lui a permis d'écrire un scénario de très grande qualité. Essayant de ne pas juger ce qu'il décrit, King laisse le lecteur tirer lui-même les conclusions évidentes de ce qu'il voit ; ça n'est guère difficile.

King montre la dualité d'une situation dans laquelle la chute d'un dictateur honni est suivie par une occupation très vite devenue amorale et un chaos politique au sein duquel chiites, sunnites, et kurdes tentent à la fois de tirer de solder d'anciens torts et de capter la plus grande part possible de pouvoir – un chaos politique, donc, résolument communautaire et confessionnel, conséquence directe de la structure institutionnelle irakienne héritée de la Grande Guerre et des manœuvres politiques de Saddam, un chaos entretenu par la gouvernance désastreuse de l'occupant US. A se demander si le remède ne fut pas pire que le mal.

Il montre l’ambiguïté de personnages qui ont tous des peurs, des désirs, des dettes à solder, et des agendas cachés. Qui ont tous de bonnes raisons dissimulant de mauvaises raisons dissimulant de bonnes raisons. Qui cherchent tous à survivre en un lieu où la vie ne vaut plus rien (peut-être moins encore que du temps de la dictature).

Il montre la cruauté des sanctions économiques précédant la guerre et de leurs effets délétères sur la population.

Il montre l'amoralité de troupes qui préfèrent toujours la sécurité à la raison, habitées par une tension et une peur qui conduisent toujours à préférer la mort de dix Irakiens – fussent-ils innocents – au risque de perdre un seul homme. Qui conduisent aussi aux interrogatoires illégaux, aux tortures, aux opérations tordues pratiquées à grande échelle à la fois par les rationnelles agences de renseignements et par certains soldats devenus hors de contrôle sur un terrain où plus grand chose n'est contrôlé et où le sentiment de supériorité morale domine. Abou Ghraib n'était pas loin.

King, et son dessinateur Mitch Gerads qui met superbement en image, font pénétrer le lecteur dans la réalité impitoyable et sordide d'un Irak occupé et déliquescent dans lequel, sur les ruines de baasisme, commencent à frétiller les groupes jihadistes. Ils livrent un récit fort, dur, émouvant, nerveux. Car ils l'ancrent dans des vies, détruites, soufflées, broyées, par des événements qui les dépassent et sur lesquels elles n'ont que peu de prise. Car chaque moment de grâce ou de paix y est immédiatement suivi d'un surgissement d'horreur. En 2004, la tempête du désert n'avait pas fini de souffler sur l'Irak ; elle n'a toujours pas fini aujourd'hui.

Sheriff of Babylon, King, Gerads

Note : Dans L'âme des horloges, David Mitchell décrivait ainsi l'intrication irakienne.


mardi 18 septembre 2018

Anthologie - Marseille An 3013


"Marseille, An 3013" est une anthologie d'anticipation dont le thème est : Marseille en 3013.

D'une idée lancée presque en l'air par le collectif Marseille 3013 est née une anthologie publiée aux Editions Gaussen dans la Melmac Collection.
Soit 13 nouvelles écrites par 13 auteurs (dont Clémentine Bailly, lauréate d'un concours lycéen sur le thème) qui tentent tous de répondre à la question lancinante : Que sera Marseille en 3013 ?

Dans les textes présentés, il est beaucoup question de bouleversement climatique et de ville submergée, ainsi que des effondrements politique et sociaux qu'engendrent les folies géopolitiques et les errances dues à la catastrophe environnementale.

Globalement noires (à l'exception notable du texte de Clémentine Bailly qui se termine sur une apothéose solidaire), ces nouvelles montrent une ville dans laquelle ils ne fait guère bon vivre (et vivre - disons survivre plutôt), noyée et/ou détruite et/ou fragmentée en tribus rivales, voire qui a été complètement abandonnée et n'est plus visitée que par des archéologues futurs qui cherchent à comprendre l'avant sans en posséder les codes.
Reste la Bonne Mère, totem et icône, protectrice ou castratrice suivant les cas.

Comme toujours dans une antho, se côtoient bon et moins bon.

J'ai bien aimé la courte et touchante L'échange de Samantha Bailly, La tombe Gaussen et sa "xénoarchéologie" marseillaise ironique, Un vestige parmi les autres de Cécile Duquenne et MarsAigues sur cuivre de Georges Foveau qui nous promènent tous deux dans une ville submergée, et, pour d'évidentes raisons, la drôle et lovecraftienne Glissements de temps sur Mars de Jacques Barberi (dans laquelle nage le veau marin Georges) qui doit autant à HPL qu'à Douglas Adams.

Et puis, j'ai été littéralement époustouflé par Cagole d'Azur de Sabrina Calvo.
Pourtant le titre m'a fait penser ohlala ! Les premières lignes, encore ohlala !
Mais ensuite, quel texte !
Un voyage incertain entre futur et présent, aux marges du fantastique et de la SF, une odyssée hallucinée, entre espoir et désespoir, qu'on dirait sous acide et dit sur Marseille des choses capitales qui parleront à tous les Marseillais et auxquelles ne seront pas insensibles, tant les sentiments qu'elles expriment sont universels, ceux qui n'ont pas la chance de l'être.

Marseille, An 3013, Anthologie

samedi 15 septembre 2018

Le roman de Jeanne - Lidia Yuknavitch


Alors "Le roman de Jeanne" est sorti il y a presque un mois et on ne me dit rien (chez Denoël) ?
Achetez ! Lisez ! Vous n'en reviendrez pas. C'était chroniqué là par votre serviteur.

Le roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch

Les cieux pétrifiés - Jemisin encore et encore


Sortie en VF des "Cieux pétrifiés", de N. K. Jemisin, troisième et dernier tome de la trilogie de La Terre fracturée. La version originale était chroniquée là.

On notera que ce cycle est tellement primé (ce tome-ci, après les deux précédents, vient tout juste de remporter le Hugo 2018) que J'ai Lu Nouveaux Millénaires s'en trouve dans l’impossibilité d'avoir un bandeau à jour. On a connu pire malheur.

Les cieux pétrifiés, N. K. Jemisin

jeudi 13 septembre 2018

La cinquième saison, de N. K. Jemisin, Prix Planète-SF 2018


Le 8ème Prix Planète-SF des Blogueurs vient d'être attribué à La cinquième saison, premier tome de la trilogie de la Terre fracturée de N. K. Jemisin.
Un grand bravo à N. K. Jemisin pour une récompense amplement méritée.


La maison en reculant devant aucun sacrifice, ci-dessous le communiqué officiel du Planète-SF.


Le jury PSF a délibéré le lundi 10 septembre. Il a décidé d’attribuer le Prix Planète-SF 2018 à La cinquième saison, de NK Jemisin.

Choisir est de tous les actes l’un des plus douloureux, car choisir c’est renoncer. Renoncer à cette autre chose qu’on voulait pourtant aussi, chasser cette autre chose hors de la lumière de l’intérêt manifesté et la renvoyer dans l’obscurité des potentialités non réalisées.
De ce point de vue, la délibération 2018 a sans doute été la plus douloureuse de toute l’histoire du Prix Planète-SF.

Quatre livres étaient en lice ; quatre livres qui tous, chacun pour une raison différente, méritaient de gagner. Méritaient de gagner, ce qui signifie, d’abord « méritaient de ne pas être éliminés lors de la délibération ».

Mais il ne peut en rester qu’un, et, phase de vote après phase de vote, la shortlist fut réduite par le jury jusqu’à son essence primordiale. A la fin ne restait plus que La cinquième saison, premier tome de la trilogie de La Terre fracturée de N.K. Jemisin.

La cinquième saison, de N. K. Jemisin. Un livre mémorable. Prix Hugo 2016, Prix Sputnik 2016, nominé Nebula et World Fantasy. Un palmarès impressionnant, confirmé par les Hugo 2017 et 2018 obtenus par les tomes 2 et 3 de la trilogie. Trois Hugo consécutifs pour les trois tomes d’une trilogie, c’est une première historique.

Les jurés du Prix Planète-SF auraient pu vouloir se démarquer de la clameur générale. Ils auraient pu considérer que Mme Jemisin avait une notoriété à laquelle ils ne pouvaient plus rien ajouter. Ils auraient pu vouloir se distinguer d’un Hugo que son caractère grand public rend parfois sensible aux emportements du moment.

Mais, Rousseau l’écrivait lui-même il y a deux siècles : « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique…Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les Citoyens « n’avaient » aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences « résulterait » toujours la volonté générale, et la délibération « serait » toujours bonne. »

Elle le fut pour le Hugo 2016. Elle l’a été aussi pour le PSF 2018. La cinquième saison gagne le prix PSF 2018 car c’est un excellent roman. Worldbuilding, construction, personnages, traitement thématique, écriture, rien ne peut être reproché à ce texte, bien au contraire, tout peut y être loué. Cette histoire de cataclysme, de préjudice, de désespoir et de vengeance est un sans faute intégral. Elle mérite à ce titre d’être une fois encore mise à l’honneur, maintenant en France et dans la version traduite par Michelle Charrier.

Bravo à N. K. Jemisin pour ce livre, bravo à Michelle Charrier pour la traduction, et bravo à Nouveaux Millénaires et singulièrement à Thibault Eliroff pour le choix de publier en France ce roman majeur qui entre dans l’Histoire du genre et y restera comme un tournant.

lundi 10 septembre 2018

Kaboul - Moorcock et Hyman - Elégie


"Kaboul". Pas la ville d'Afghanistan. Le recueil de nouvelles de Michael Moorcock, illustré par Miles Hyman et publié dans la collection Denoël Graphic – une collection dirigée par Jean-Luc Fromental, pour un texte traduit par Jean-Luc Fromental, illustré par le dessinateur de l'album Le coup de Prague dont Jean-Luc Fromental fut le scénariste. « Avoir un bon copain, Voilà c'qui y a d'meilleur au monde, Oui, car, un bon copain, C'est plus fidèle qu'une blonde ».

"Kaboul" donc. Six nouvelles de longueurs variées qui racontent la Troisième Guerre Mondiale à travers les yeux d'un espion russe du FSB, Tom Dubrowski. Espion dissimulé sous une couverture d'antiquaire, juif discret dans un monde non dépourvu d'antisémitisme, Dubrowski vit les années noires à venir en spectateur désabusé et plutôt impuissant d'un chaos que plus personne ne contrôle.

"Kaboul", c'est trois parties narratives.

Le début, c'est l'avant conflagration générale. Quand les incidents de frontière commencent à se transformer en frappes tactiques limitées. Quand Tom peut encore vivre une vie d'esthète de haut vol en quête d'infos qui se dérobent à lui, au sein de l'upper/upper class de Londres ou de Rome. Un monde léger et arty, tout en champagne et élégance, comme on en voit dans La mort aux trousses. Un monde aussi, revers de la médaille, qui se paie au prix d'une paranoïa et d'une solitude constantes, qui rappelle fortement l'ambiance étouffante de Raisons d'Etat.

Le gros morceau central, c'est la guerre déclarée. Une guerre mondiale dans laquelle tout se délite. Les alliances, improbables, se font et se défont (jusqu'à une surprenante Russie/USA contre Chine), les blocs – changeant – s'affrontent à coups de drones, de frappes tactiques (encore – qui amènent à se demander si quelque chose survivra, cf. On the Beach), d'armes bactériologiques ou chimiques (plus de traités qui tiennent), de bombardements d'oblitération, de massacres au sol sur les prisonniers comme sur les civils. Sans oublier les viols, pratiqués comme des rites nécessaires. C'est l'horreur de la guerre telle que dite par le colonel Kurtz, portée par des hommes si déshumanisés par le conflit qu'ils ne s'y adonnent presque plus que par habitude (ce qui est peut-être pire que s'ils y mettaient un peu de haine), a fortiori quand les ordres et les communications manquent et que les unités militaires deviennent aussi férales et dépourvues de cap que la bande de mercenaire de Rutger Hauer dans La chair et le sang. On y voit l'horreur, et des scènes de folie incroyables, comme cette dernière charge de cavalerie cosaque droit sur un champignon nucléaire.

La fin, c'est le retour (quoique...) chez lui d'un Tom que les radiations ont rendu gravement malade. Fin de son odyssée. Mais là où Ulysse rentrait victorieux dans une Ithaque préservée, Tom est un anti-héros en bout de course qui vient mettre ses affaires en ordre dans un monde aussi agonisant que lui-même. Cette partie crépusculaire est profondément émouvante, voire déprimante.

Kaboul, c'est aussi trois parties logiques.

D'abord, Moorcock y joue avec les codes des romans d'espionnage de gare. Les hommes y sont durs, machos, insensibles. Ils savent ce que sont et ce que veulent les « femmes ».
Le sexe structure l'ensemble du récit. Sexe donné ou pris. Sexe moyen de pression ou sexe rapport de force. Mais si Tom est un espion, un dur de dur, s'il parle la langue de son stéréotype, il est néanmoins humain, donc affecté par ses relations. Femmes aimées ou « possédées », femmes aimées ou amantes, femmes manipulées ou manipulatrices gravitent sans cesse dans l'orbite de Tom l'espion (qui aimait trop pour son bien) et l'impactent plus qu'il ne veut l'admettre.
PS : Si on ne sait pas dépasser le premier degré, s'abstenir de lire Kaboul.

Ensuite, Moorcock semble livrer avec Tom Dubrowski une nouvelle itération du Champion éternel. Tom, errant de ville en ville et de pays en pays, toujours là où la mort rode, donnant la mort et la voyant donner, rappelle ses illustres prédécesseurs dans l’œuvre de Moorcock. Mais c'est peut-être le plus impuissant de tous ses Champions que présente Moorcok ici. Espion qui ne trouve pas, tueur qui ne tue guère, violeur qui refuse de violer pour tuer ensuite comme par accident, Tom est un fétu de paille au cœur du maelstrom incontrôlable de la guerre de tous contre tous à venir. Comme si le Chaos que servait Elric avait enfin réussi à prendre l'avantage sur le domaine de la Loi. Kaboul, convoitée par tous, au centre des routes de conflits depuis tant de siècles, est alors une Tanelorn tragique dans laquelle, comme Elric, Tom trouve quelques moment de paix auprès d'un femme amie.

Enfin, et sans faire trop de psychocritique à deux balles, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a une forme de testament dans ces textes. Moorcock (né ne 1939) y revient sur des genres un peu passés, y récapitule d'une certaine manière son œuvre, y exprime des craintes que la situation géopolitique actuelle rendent hélas crédibles. Il met dans la bouche de Tom, à la fin, des phrases qui résonnent étrangement : « Le monde regorgeait de mythes destructeurs, de légendes biaisées. Nos mécanismes de survie les plus anciens se désagrégeaient en même temps que nos histoires. Nous n'avions plus de liens fiables avec notre passé. Notre présent se bâtissait à partir d’expériences extrêmes, de fictions et de propagande. J'étais heureux de ne pas avoir à affronter un futur auquel rien ne m'avait préparé. Mes petits-fils apprendraient à négocier avec ce monde nouveau, à condition qu'ils survivent. »
J'étais triste pour Tom, triste pour Moorcok, triste pour moi.

Un bon livre pour tous, un grand livre pour les fans.

Kaboul, Michael Moorcok illutré par Miles Hyman

dimanche 9 septembre 2018

Anatem - Neal Stephenson - Della Rosa


Erasmas est un jeune homme de moins de vingt ans qui vit sur une planète appelée Arbre. Un détail, Erasmas est un 'fraa', une sorte de moine, qui vit dans le très ancien et prestigieux monastère de Saint Edhar depuis qu'enfant il a été 'recouvré' par la confrérie. Sa vie, réglée par la Discipline, le travail intellectuel, et une forme de routine aussi, subit un bouleversement complet lorsque se produit un événement inimaginable qui remet en cause les certitudes acquises, l'équilibre des pouvoirs temporels, et la survie même de l'espèce humaine peut-être.

Là, tu te dis, lecteur – car je connais ta propension à tirer des conclusions hâtives –, que tu es en terrain de fantasy connu et que manque juste une prophétie. Erreur grave. Tu prends l'écume pour la vague.

Pour lever tout doute, plongeons-nous dans le monde d'Erasmas. Arbre est une planète dont la chronologie remonte environ à 7000 ans avec la révélation de Cnoüs. Elle connaît aujourd'hui un calme relatif après quantité de misères et de tribulations dont la principale, il y a presque 4000 ans, porte le nom d'Evénements Horrifiques. Ce cataclysme, jamais vraiment détaillé, fut suivi peu après d'une Reconstruction qui permit la préservation – peu ou prou – du monde et la survie de l'espèce jusqu'à maintenant, en dépit de convulsions explosives récurrentes visant surtout les confréries.

Pour comprendre le monde d'Erasmas, imagine, lecteur, un monde dans lequel vivraient côte à côte et à grande échelle société séculière et société régulière (le Moyen-Age européeen pouvait ressembler à ça). D'un côté, les confréries (j'y reviendrai), de l'autre, le monde (pour parler comme alors).

Dans le monde vivent les séculiers : bourgeois, artisans, et pécos (populace ahurie par les médias et l'entertainment). Le monde est dans l'Histoire. Les nations naissent, s'affrontent, changent, meurent. Les régimes et les gouvernants passent et trépassent. Les idéologies prospèrent et inspirent vies et conflits. Des religions concurrentes structurent une partie de la vie sociale et offrent des Weltanschauung clé en main aux séculiers. Le niveau technique et le capital disponible sont à la fois avancés (on a connu, même si c'est largement interdit maintenant, les manipulations génétiques et les nanomatières, on a des armes sophistiquées, des réseaux informatiques, du matériau nucléaire, et des fusées) et dans un état de délabrement général qui évoque autant le post-apo que les conséquences des guerres ou des exodes environnementaux. On dirait un monde lotek qui vit sur la dépouille d'un monde hitek et qui en fait usage, entre Mad Max et la Compagnie des Glaces.

Au milieu du monde séculier, mais aussi visibles et distinctes que les pépites de chocolat dans les cookies, se trouvent les abbayes.
Ici, imagine, un rêve de Pythagoricien. Imagine un lieu, à l'écart du tumulte extérieur, dans lequel les plus brillants des hommes (et des femmes. Comme l'école de Crotone, les confréries sont mixtes et égalitaires) passent leur vie à chercher la vérité du monde, dans les mathématiques notamment.
Imagine des confréries composées de quatre groupes séparés physiquement, entre eux et du monde : les unétariens entrent en contact (lors de l'aperte) avec les autres groupes et aussi le monde extérieur (pour s'informer, se distraire, « recouvrer » des membres, ou y partir sans retour) une fois par an seulement, les décénariens tous les dix ans, les centénariens tous les cent ans, et les millénariens tous les mille ans. Plus la claustration est longue, plus les spéculations sont profondes ; les millénariens forment l'aristocratie symbolique des confréries.
Imagine que le tout est réglé par une Discipline très stricte qui régit chaque aspect de la vie monastique, et punit les crimes les plus graves d'anathème, une expulsion définitive vers un monde mal connu et en partie hostile.

C'est donc à un érémétisme extra-mondain d'un niveau presque inconnu dans notre propre monde (les Météores peut-être) que se donnent les fraas et soors des communautés. Mais un érémitisme qui, s'il est absolument régulier et professe un dénuement matériel qui rappelle la pratique franciscaine, a ceci de particulier d'être athée ou au moins très largement agnostique. La question de Dieu a été reléguée il y a des siècles dans la métaphysique, et ce sont les vérités mathématiques qu'on cherche, entre création intellectuelle pure et accès au monde platonicien des formes universelles, loin du bruit, de la fureur, des passions, et de la vulgarité court-termiste du monde.

Les confréries ne sont néanmoins pas complètement coupées de l'extérieur. En plus des apertes, elles commercent un peu avec lui, et, de plus, en dépit d'une sorte d'immunité de clergie, elles peuvent être, en cas de besoin, mises à contribution par les pouvoirs séculiers par le biais d'une procédure obligatoire nommée Voco qui consiste à convoquer dans le monde un membre dont on pense qu'il serait utile à la résolution d'une crise mondiale. On ne revient pas d'un Voco, une occurrence triste donc.

C'est ce qui arrive à Erasmas et à ses proches, alors que dans le ciel est apparue une chose largement incompréhensible. Et ceci peu après qu'Orolo – le mentor d'Erasmas – ait subi l'anathème pour avoir observé la dite chose en dépit d'une interdiction claire des tenants de la Discipline. Le petit groupe autour d'Erasmas va devoir sortir, se confronter au monde extérieur, en affronter les risques banaux alors que le ciel apporte peut-être un risque bien plus définitif, et découvrir peu à peu que l'intelligence se trouve aussi au dehors, même si elle a accepté de se laisser distraire de la réflexion pure et de négliger la théorétique pour se contenter de la pratique.

Avec "Anatem", Stephenson offre un vrai roman de Stephenson. A la fois érudit et drôle sur un mode pince-sans-rire. La première centaine de pages (sur presque 1000 quand les deux tomes seront dispos) décrit la règle, le monastère, l'architecture du lieu et sa raison d'être, la fameuse horloge mécanique (car pas d'électronique dans le monastère) qui dit même les millénaire et dont la version nôtre inspira parait-il Stephenson. On peut trouver ça long, mais on ne s'ennuie jamais. On entre dans ce qui constitue toute la vie d'Erasmas et c'est fascinant. Et puis qui suis-je, moi, pour reprocher cent pages à des hommes qui réfléchissent à une question pendant mille ans ? Passé cette longue mise en bouche, vient une aperte, avec son lot d'incidents, puis un premier Voco, suivi de l'anathème d'Orolo, jusqu'au Voco collectif qui sort Erasmas de Saint Edhar pour un long voyage qui met en danger son corps et ses certitudes.

Au fil des plus de 500 pages du tome 1, Stephenson présente son monde au lecteur tout en faisant progresser, en corps et en esprit, Erasmas. Il balaie une sorte de récapitulation de l'histoire de la pensée philosophique. Je ne vais pas donner ici les correspondances que j'ai vues – tu dois faire l'effort, lecteur – et a fortiori celle que je n'ai pas vues, mais on croise le rasoir d'Occam, la controverse des universaux, l'interrogation métaphysique, les poussées schismatiques, le sectarisme, la question de l'agnosticisme, l'opposition fidéistes/théistes, le paradoxe de Fermi, j'en passe et des meilleures. Stephenson fait par là même de ces questions, qui se sont posées sur Arbre comme sur Terre, des invariants de la nature humaine.

Le tout arrive par le biais de dialogues, au fil de l'eau, et il faut accepter de ne pas tout comprendre au début (voire à la fin) et de se laisser porter par la beauté paisible du récit puis par le tumulte qui lui succède lorsque le trouble entre dans la vie d'Erasmas.

On y sera séduit par les descriptions que donne Erasmas de sa vie et de ses interrogations, par sa naïveté de jeune homme cloîtré qui ne comprend pas grand chose à la « vraie vie » (mais qui s'efforce d'apprendre), par la grande aventure sans retour dans laquelle il est projeté quand l'existence même du monde est menacée, par l'inventivité lexicale qui donne à lire une langue qui n'est pas la nôtre mais l'est quand même beaucoup, ainsi que par certaines scènes typiques de l'ironie de Stephenson (l'homme qui se fit connaître avec un livreur de pizzas cyberpunk, sous-titra un roman nanotek « A Young Lady's Illustrated Primer », et propose ici un avatar de Spock parmi les figures archétypiques de la pensée humaine, ou une sorte d’immense combat de kung-fu très Bruce Lee-style).

Avec "Anatem", Neal Stephenson manie l'aisance de celui qui maîtrise assez son sujet pour ne pas devoir le traiter avec révérence. Il livre alors un roman philosophique qui est aussi un page turner. Il n'y en a pas tant que ça, profitez-en !

Anatem, Neal Stephenson

jeudi 6 septembre 2018

Sept anniversaires - Ken Liu in Une Heure-Lumière HS


L'instant pub (mais pas que) :
Pour l'achat de deux volumes de la collection Une Heure-Lumière - du Bélial - vous sera offert un hors-série contenant entre autres la nouvelle inédite en français "Sept anniversaires", de Ken Liu.

A travers sept moments (sept anniversaires) successifs mais non consécutifs, le lecteur suit la vie incroyablement longue de Mia, en parallèle à celle de l'humanité à la conquête d'une sentience autre ainsi que des étoiles.

Il n'y a pas tant de textes courts qui proposent d'assister - même de manière discrète - au passage de l'humain au post-humain, à la prise d'assaut de la galaxie par une sentience artificielle, à la bascule de la géo-ingénierie à l'ingénierie stellaire dans laquelle des systèmes entiers sont transformés pour servir la volonté consciente d'un cerveau aux dimensions proprement colossales.

On est ici - en version courte - dans le pur sense of wonder, quelque part entre le Greg Egan de La cité des permutants ou de Crystal Nights et le Charles Stross (itw ici) d'Accelerando.
On y voit, en stroboscopie, la civilisation humaine intégrer le club très fermé des civilisations post-physiques pour lesquelles l'écosystème n'est plus planétaire mais galactique.

Sept anniversaires, Ken Liu

Void Star en VF - Zachary Mason


Sortie aujourd'hui de l'excellent cyberpunk contemporain "Void Star", de Zachary Mason, chez Hugo et Cie.
Un éditeur nouveau venu dans l'Imaginaire qui, non content de faire un joli coup en achetant ce très bon roman, en a confié la traduction à l’éminent Laurent Queyssi.


Void Star, Zachary Mason

lundi 27 août 2018

Les Attracteurs de Rose Street - Lucius Shepard


Londres, fin XIXème. Samuel Prothero est un jeune aliéniste ambitieux. Sa position est encore mal assurée, mais il espère vivement que les relations qu'il se fait au sein du prestigieux Club des Inventeurs lui assureront carrière, fortune, et ascension sociale.
Quand le controversé Jeffrey Richmond lui propose de réaliser une double analyse très bien payée, Prothero accepte d'aller s'installer dans la maison de l'inventeur, au cœur du quartier déliquescent de Saint Nichol. Là, dans la demeure – un ancien bordel – qui appartint à Christine, la sœur défunte de Richmond, il découvre que la machine à purifier l'air londonien inventée par l'homme attire en fait les fantômes présents dans l'atmosphère et, singulièrement, la malheureuse Christine.

Trouver la vérité sur la mort de Christine, libérer son âme, régler la question des fantômes, autant de tâches imprévues qui tombent sur un Prothero qui ne peut guère compter sur un Richmond de plus en plus lointain, et qui s'amourache par ailleurs de Jane, l'une des deux bonnes de la maison.

Avec "Les Attracteurs de Rose Street", Lucius Shepard plonge dans le Londres brumeux et sordide du XIXème siècle. Quartier mal famé, ancien lupanar, puissants qui vont au bordel pour s'encanailler, stratification sociale forte, poids des conventions, on est un peu ici chez Dorian Gray.

Mais l'essentiel est ailleurs. C'est un texte gothique, ou néogothique pour les puristes, que propose Shepard (Fuck steampunk !). Certes, ici, pas de transport dans un Moyen-Âge fantasmé ni de monastère hanté, mais on trouve dans "Les Attracteurs de Rose Street" de longues phrases descriptives très évocatrices, une centration sur le surnaturel et l'effroi, une tension sexuelle constante cohabitant avec un romantisme plein d'emportements. Et puis, l'ambiance amène à l'esprit quantité de références plus ou moins volontaires. Prothero, invité dans une demeure dans laquelle il s'installe à long terme, rappelle Jonathan Harker dans le château de Dracula. Richmond et sa machine évoquent plus le docteur Frankenstein que les protagonistes du cataclysmique La fin de Londres de Robert Barr, en dépit du rôle que joue le fog londonien dans les deux récits. Les faux-semblants et les sautes d'humeur de Richmond rappellent ceux du Docteur Jekyll. Et surtout, il est impossible de ne pas penser à La chute de la maison Usher en lisant cette histoire de passion et de fureur entre un frère et sa sœur.

Science expérimentale, fantômes, sexe, passion, mort violente et remords, "Les Attracteurs de Rose Street" – traduit par un J.D. Brèque qui fait ici d'une pierre deux coups entre savanturiers et Shepard – est donc un pastiche très réussi de la littérature néogothique qui rend hommage à un genre d'une rare élégance et en fait une sorte de résumé conclusif.

Les Attracteurs de Rose Street, Lucius Shepard

Retour sur Titan - Stephen Baxter


Système solaire. Quatrième millénaire. L'occupation massive du système est devenue possible grâce aux trous de vers géants inventés par le génial Michael Poole avec l'argent de son père Harry. Problème, les deux magnats de l’industrie spatiale ont besoin de rentabiliser le trou de ver de Saturne. Pour cela il faut exploiter Titan, mais la loi est claire, ça ne sera possible que si aucune vie sentiente ne s'y trouve. Il faut donc « prouver », autant que faire se peut, l'absence de sentience sur la satellite de Saturne. Pour ce faire, les Poole père et fils organisent une expédition scientifique clandestine qui embarque entre autres un contrôleur de sentience corrompu et lâche, Jovik Emry, d'autant moins disposé à coopérer de bon cœur qu'il a été enlevé par la petite bande pour leur assurer l'accès à la quasi-réserve que constitue Titan.

Avec "Retour sur Titan", Baxter revient sur un satellite qu'il avait déjà atteint avec son très crédible et très (trop ?) long Titan. Il y joue sur le cycle du méthane local et s’attaque à la question encore non résolue du renouvellement du méthane atmosphérique. Il utilise, dans une optique Hard-SF, les connaissances que nous – misérables terriens – avons accumulé sur l'astre – grâce à la sonde Huygens notamment. Pluies et lacs de méthane, transformation de l'alcane en composés organiques complexes, en y ajoutant le temps long de l'évolution et un peu d’organisation, Baxter postule l'existence d'une vie organisée sur Titan, une vie dont il faut déterminer le degré de sentience.

Pour cela, l'auteur envoie une petite équipe sur place, dans le cadre d'un récit profondément vernien. Qu'on en juge. Quatre personnes – l'une à son corps défendant – descendent vers Titan dans une petite capsule exiguë. Le projet initial est de flotter en ballon autour de la planète pendant deux semaines afin de rassembler des preuves ?!? de l’inexistence de vie sentiente. L'objectif est clair, la réponse doit être négative, ce n'est pas de science qu'il s'agit ici mais de business. Hélas, dès le début de l'aventure, le ballon est touché par des créatures volantes, la capsule s'écrase sur le sol gelé de l'astre, et il faut, pour espérer survivre, se lancer à la poursuite d’étranges « araignées » mécaniques voleuses de métaux en espérant que les secours arrivent avant la fin des réserves.

Voyage en ballon, accident, risque vital, écologie étrangère, descente dans les profondeurs de la Terre (Titan ici) pour une plongée contrainte dont on peut seulement espérer qu’elle sera réversible, tous ces éléments rappellent divers romans du visionnaire nantais. Il en est de même pour les personnages. Le tycoon avide et malhonnête, l'ingénieur génial, le scientifique pur, le « comptable », sont proches d'archétypes verniens, et dans "Retour sur Titan" il y a même un filou débrouillard en la personne de Emry.

Baxter revient donc encore une fois, dans un récit ici clairement contemporain, à ses amours pour la merveilleux scientifique du début du XXème siècle.

"Retour sur Titan", plus réussi qu'Anti-Glace imho, car bien plus tiré par l'exploration et le risque vital, trouve un dynamisme que n'avait pas le pastiche précédent. Et puis, parlant de merveilleux, déambuler sur Titan, y voir les lacs de méthane noirs, les nuages d'hydrocarbures aromatiques, les cryovolcans cracheurs d'eau, d'ammoniac, de méthane, y côtoyer des formes de vie symbiotiques non basées sur la chimie du carbone, quel dépaysement ! Quel plaisir ! De ceux pour lesquels on commence à lire de la SF après s'être envoyé, enfant, tous les livres de vulgarisation sur le système solaire. Baxter n'est certes pas un grand styliste, mais il sait emmener son lecteur par l'imagination en des lieux où, hélas, il ne pourra jamais se rendre en personne.

Retour sur Titan, Stephen Baxter

jeudi 23 août 2018

Destin boiteux - Arkadi et Boris Strougatski


Que faire ? se demandait Lénine dans son traité de 1901. On sait la réponse qu'il apporta à cette question.
C'est un peu la même question que posent, presque un siècle plus tard, les frères Strougatski dans le roman-chimère "Destin boiteux".

Roman-chimère, pourquoi ? "Destin boiteux" est constitué de deux fils narratifs entrecroisés. Le premier est centré sur l'écrivain soviétique Félix Sorokine, le second sur l'écrivain imaginaire Viktor Banev. Lien entre les deux : Banev est la création de Sorokine, son histoire n'existe que dans un manuscrit sur lequel Sorokine s'est remis à travailler. Jusque là, ça s'est déjà vu. Mais roman-chimère car le fil Banev fut d'abord un roman indépendant écrit en 1968 et publié à l'Ouest sous le titre Les vilains cygnes. Et ce n'est qu'en 1991 que parut "Destin boiteux", la version « complétée » ou « annotée » de l'histoire de Banev, augmentée qu'elle est par celle de son créateur Sorokine.
"Destin boiteux" est donc un double récit qui donne à voir deux figures d'écrivains confrontés à deux mondes à bout.

D'un côté, Sorokine. Ecrivain soviétique vieillissant, divorcée, père d'une fille, reconnu par ses pairs, membre de l'Union des écrivains, Sorokine ne travaille plus guère. Celui qui, jeune, fut l'auteur du recueil SF des Contes modernes, s'est depuis reconverti en écrivain réaliste et patriotique, et c'est avec Camarades officiers qu'il a connu la notoriété. Devenu un maître de la procrastination, Felix doit aujourd'hui terminer un scénario et également apporter, comme tous ses collègues de l'Union, des textes écrits par lui à un mystérieux Institut de recherches linguistiques qui veut les utiliser pour calibrer une machine à évaluer la littérature. Mais voilà qu'il revient sur un manuscrit inachevé. Voilà que de son monde à l'agonie il décrit un monde qui meurt pour renaître.

De l'autre, Banev. Ecrivain alcoolique, inconstant, et luxurieux, disgracié en exil intérieur au sein d'une république qu'on dira au minimum autoritaire, Banev découvre un mouvement de « malades génétiques », les « lépreux », qui séduit la jeunesse avec un projet de dépassement radical de « l'ancien monde ». Il assistera à la destruction du monde ancien, remplacé par un avenir qu'on promet radieux mais qu'il reste à faire advenir.

Publié en 1989, peu avant la fin de l'URSS, "Destin boiteux" est un roman crépusculaire. Mais loin d'être un texte sinistre, il est paradoxalement souvent hilarant. Utilisant les tons de la farce et du grotesque comme l'ont fait tant de leurs illustres prédécesseurs, les Strougatski livrent un roman de la fin et du chaos, un roman de l’acceptation résignée et de la peur de la suite – on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne.
On y boit beaucoup, on y mange autant, on essaie d'y baiser, on s'y insulte, on s'y bat. Tout est excessif dans la manière dont est vécue cette fin d'empire, une fin aussi outrée que l'était son commencement raconté par Boulgakov dans La fuite.

Mais sur le fond, c'est tragique.

Chez Sorokine, la neige n'est plus balayée, les citoyens sont indifférents les uns aux autres, l'ambiance est aux coteries, aux privilèges, aux complots réels ou inventés, à la paranoïa, aux règles tatillonnes qui paralysent le système ; y compris parmi ces écrivains censés être l'élite intellectuelle de la nation. Et Sorokine, qui n'a plus goût à grand chose, ne peut que se réfugier dans son vieux manuscrit, dans les charmes vénéneux d'un changement et d'une révolution imaginaires. D'autant que la machine linguistique peut maintenant calculer le NCLT, ou « Nombre Crédible de Lecteurs du Texte » pour chaque texte écrit, installant ainsi l'épée de Damoclès du doute au-dessus de la tête de chaque écrivain.

Chez Banev, un système corrompu et autoritaire (cryptofasciste sans doute, troublé et conflictuel en tout cas), meurt sous les coups de boutoir d'une révolution portée par des idéologues entraînant de jeunes idéalistes. Une fois encore il est question d'améliorer la marche du monde, une fois encore c'est au nom du bien qu'on se met en marche ; mais Banev, revenu de tout et dégoûté de toutes les idéologies, n'arrive pas à croire que cette fois enfin on pourra faire l'omelette sans casser des œufs. Car si l'ancien monde est néfaste, pluvieux, noyé dans un brouillard perpétuel, rien n'est assuré concernant le prochain. Surtout si ceux qui le créent font preuve de l'assurance et de la morgue dont il fut, à leur contact, la victime involontaire.

Avec "Destin boiteux", c'est, sous l'angle de la satire, la transition qui vient que décrivaient les Strougatski. D'un monde soviétique qui s'écroule sous le propre poids de ses contradictions à une suite encore à imaginer (nous, aujourd’hui, savons ce qu'il advint). D'un monde sclérosé, comme figé pour toujours dans le culte de la Grande Guerre patriotique, à un monde tourné vers l'avenir. Un avenir à construire (ce qui est positif), mais à quel prix ? Ce n'est qu'à la fin du bal qu'on paie les musiciens.

Et quel rôle pour la littérature dans ces mondes et dans ces transitions ?
Saisir l'humeur du temps et la restituer comme tente de le faire Banev ?
Exalter, et forger, sans conviction, la légende patriotique comme l'a fait Sorokine ?
Et puis, pour qui écrit-on ?
Pour soi (comme ce jeune poète à qui écrivait Rilke) ?
Pour plaire au pouvoir et y gagner avantages et prébendes ?
Pour le public, entité inconstante et fugace ?
Pour ses lecteurs ? Mais qui sont-ils au juste ? Et a-on-envie de leur parler sous prétexte qu'ils nous ont lu ?
Faut-il seulement écrire ? En a-t-on seulement envie ? Ou n'est-ce qu'une activité, guère plus qu'une habitude qui assure le gîte, le couvert, et une certaine reconnaissance ?

Caustique et truculent, "Destin boiteux" met en scène une galerie de personnages hauts en couleurs et pose justement la question des métamorphoses politiques. Il supposait aussi un rôle à la littérature qu'on a du mal à lui envisager aujourd’hui. Autres temps, autres mœurs.

Destin boiteux, Arkadi et Boris Strougatski
Traduit et complété par Viktoriya et Patrice Lajoie