samedi 15 décembre 2018

The Tea Master and the Detective - Aliette de Bodard


Que de mots... Que de mots...

Pour des avis plus détaillés et positifs :

Le culte d'Apophis
L'épaule d'Orion
Albédo
Blog-O-Livre

The Tea Master and the Detective, Aliette de Bodard

mercredi 12 décembre 2018

Vita nostra - Marina et Sergey Dyachenko


Gaudeamus igitur est un chant en latin du XVIIIème siècle. Il est encore considéré aujourd'hui (mais pas en France, qui cela étonnera-t-il ?) comme le chant international des étudiants.

« Vita nostra brevis est » ouvre l'une des strophes centrales  :
« Vita nostra brevis est, brevi finietur, venit mors velociter, rapit nos atrociter, nemini parcetur. »
Ce qui signifie :
« Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

"Vita nostra" est aussi le titre d'un roman bluffant de Marina et Sergey Dyachenko, un roman universitaire aussi weird que terrifiant, enfin traduit en anglais après avoir gagné quantité de prix littéraires en Russie.

Russie post-communiste. Maintenant dira-t-on. Sasha, 16 ans, vit seule avec sa mère. Elles forment un noyau familial uni. Sasha est une étudiante brillante promise à un grand avenir universitaire, sa mère aimerait bien retrouver l'amour. Et voilà que, lors d'une semaine de vacances au bord de la mer, Sasha est « contactée » par un homme effrayant, Farit Kozhennikov, qui l'oblige à réaliser des épreuves étranges et la force par chantage et menace à intégrer, dès la rentrée suivante, le mystérieux et presque inconnu Institut des Technologies Spéciales, situé dans la petite ville de Torpa.
Pour préserver sa famille, qui serait la cible de la « punition » infligée par Farit, Sasha accepte de garder le secret sur l'affaire et convainc sa mère qu'elle a décidé d'aller étudier à Torpa et que sa décision est irrévocable.
Commence pour elle (et les autres 1ère année, tous arrivés à l'Institut à l'issue d'un chantage similaire) cinq semestres d'étude aussi éprouvants intellectuellement et physiquement que stressant psychologiquement car la menace sur les proches ne cesse pas avec l'arrivée à l'Institut. Rébellion ou mauvais résultats auraient des conséquences terribles pour leur famille, les étudiants n'ont aucun doute là dessus. Et ils ont raison.

Commençons comme tout le monde et disons qu'on est presque à l'opposé d'Harry Potter. Là où le roman Jeunesse (même si la série prend un peu d'ampleur par la suite) était une adaptation paresseuse des romans d'internat, "Vita nostra" est un roman noir et terriblement stressant qui ne sacrifie pas aux conventions de ce genre en dépit d'un contexte proche.
On lit aussi que le roman serait une histoire de coming of age – vrai mais ce n'est pas l'essentiel imho. Ou que ça décrit les duretés des études universitaires – là je crois qu'on rate la marque.

Alors qu'est "Vita nostra" ? Un roman weird et terrifiant disais-je.

Weird car tout y est profondément étrange.
Qui est Farit  Farit Kozhennikov ? D'où tire-t-il ses pouvoirs ? Pourquoi et comment a-t-il choisi Sasha et les autres ? Et qu'est donc cet Institut ? Comment se fait-il que personne ne le connaisse ? Qui sont ces professeurs, dont les pouvoirs aussi semblent immenses ? Que veulent-ils enseigner aux étudiants ? Pourquoi une telle dureté de leur part ? Et les étudiants de 2ème année, pourquoi ont-ils tous l'air handicapés ou demi-fous, un vrai carnaval de freaks. Pourquoi les 3ème année, qui semblent avoir récupéré forme plus humaine, ont-ils l'air aussi loin de toute civilité humaine ? Pourquoi aucun d'entre eux ne donne-t-il la moindre information aux 1ère année, seulement l'injonction de travailler dur et de survivre à l'année ? Qu'advient-il de ceux qui échouent ? On pourrait continuer.

Terrifiant car la pression ne retombe jamais, dans une ambiance de complet mystère. Il faudra vraiment longtemps pour que lecteur et protagonistes du récit comprennent de quoi il retourne. La seule certitude, même quand Sasha est en 2ème ou 3ème année, et même alors qu'elle est la plus brillante de tous les étudiants de l'Institut depuis des années, est que tout dérapage sera puni très sévèrement et que les proches en feront les frais. Cette certitude, tous les étudiants la partagent. Et ils ont raison.

Sans rien dévoiler, car sinon que deviendrait le stress, disons que les étudiants soigneusement sélectionnés par Farit ont un pouvoir latent qui leur permet d'être plus au clair sur la vraie fabrique (aux deux sens du terme) de la réalité que le commun des mortels. Un pouvoir qu'il faut éveiller si on veut qu'il se manifeste. Un pouvoir qui transformera l'étudiant d'une façon aussi radicale que définitive. Eveiller ce pouvoir impliquera un engagement absolu et un travail colossal à accomplir sans même savoir quel en est l'objectif. Rien ne peut être expliqué, il faut comprendre par soi-même, c'est le credo des professeurs. Et obéir, surtout obéir.

Roman littéralement captivant par le mystère qu'il entretient et le stress qu'il génère, Vita Nostra est aussi l'occasion d'une réflexion philosophique sur la nature de la réalité, du temps, de l'humanité, et du pouvoir. Entre réalisme et nominalisme, donc prenant d'une certaine façon partie dans la querelle centrale d'Anatem, "Vita nostra" semble pencher vers un nominalisme qui rappelle autant le cycle de Terremer (Le Guin) que le bon et récent Amatka (Tidbeck). La toute fin le confirme imho, avec un acte de Création et une double citation des Ecritures.
Aussi noir que du Ligotti et aussi éprouvant que le Mount Char de Hawkins, "Vita nostra" est un roman qui impose un effort à son lecteur. Que ce dernier, néanmoins, n'ait pas l’outrecuidance de se plaindre, ce qui lui est demandé est si inférieur à ce qui est exigé de Sasha qu'il ne saurait y avoir de comparaison. Et puis, le lecteur peut toujours arrêter ; Sasha et ses condisciples n'ont pas ce luxe.

Il faut lire "Vita nostra", en attendant ses suites – parait-il – à venir (car la seule frustration du roman tient au fait que certaines questions sont toujours ouvertes à la fin de ce volume). Et il faut le lire sans attendre car « Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

Vita nostra, Marina et Sergey Dyachenko

mardi 11 décembre 2018

The Word of Flesh and Soul - Ruthanna Emrys


"The Word of Flesh and Soul" est une nouvelle de Rythanna Emrys, offerte sur le site Tor.com. Et, décidément, il faut que j'arrête de lire Ruthanna Emrys ou ma SAN finira par me lâcher complètement.

Dans une université qui peut évoquer Miskatonic, Polymede Anagnos et Erishti Musaru, deux femmes en couple, dont l'une est autiste, travaillent à l'interprétation de fragments de textes écrits en Lloala, le très ancien langage des Originators. Atrocement complexe, presque impossible à comprendre vraiment par manque de contexte culturel, ce langage de pouvoir martyrise, déforme, et métamorphose les corps de ceux qui l'étudient. Polymede et Erishti, bridées dans leur recherche par la tradition académique et le mandarinat des professeurs de l'université, proposent un article innovant à soumission. Seul problème : Polymede le fait dans le dos de Rallis, son directeur de recherche, et Erishti n'est qu'une free-lance passionnée, même pas universitaire. Ce coup sera-t-il couronné de succès ?

Texte aussi inutilement complexe et tortueux que le langage  Lloala qu'il met au centre - et qui rappelle, autre emprunt, l'Aklo -, "The Word of Flesh and Soul" est peut-être un tract déguisé pour affirmer les qualités de chacun, par delà les différences, et l'abjection intrinsèque des vieux barbons universitaires (j'hésite à ajouter mâle blanc mais je devrais sans doute) qui ne songent qu'à protéger leur pouvoir et se battent entre eux, par écuries interposées, comme des singes en lutte pour la dominance. Chacun ses lubies. Celles d'Emrys ne tangentent pas les miennes.
Et si la nouvelle ne m'a pas coûté d'argent, elle m'a fait gaspiller trente minutes de ma vie.

Mais ce qui tue ici, c'est la comparaison avec un autre texte, un roman certes, qui parle aussi d'université totalitaire et que je viens de terminer : Vita nostra.
"The Word of Flesh and Soul" est à Vita nostra ce qu'un William Lawson est à un Single Malt âgé. Et donc, ce n'est pas parce qu'il est gratuit qu'on est forcé de se l'infliger.

Note : Pour l'énorme Vita nostra, chronique dans deux/trois jours.

The Word of Flesh and Soul, Ruthanna Emrys

lundi 10 décembre 2018

Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows - Lemire - Fiumara


"Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows" est le dernier spin-off en date de la série Black Hammer de Jeff Lemire. Et c'est encore une fois brillant.

"Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows" est l'histoire tragique de James Robinson, un héros du Golden Age. Chercheur obsessionnel, Jim Robinson obtient, en plein guerre, un financement du Pentagone pour avancer ses recherches sur la Para-Zone, une dimension énergétique hors espace qu'il pense pouvoir atteindre. Travail, travail, travail, puis succès. Robinson « touche » la Para-Zone et en tire un pouvoir cosmique qu'il contient dans un artefact, une sorte de torche, qu'il brandit fièrement pour faire régner la justice.
Robinson devient Doctor Star, un héros qui va s'impliquer dans la guerre au sein d'une équipe qui rappelle vaguement la Société de Justice d'Amérique (avec même un Hawkman local).
La guerre finie, Robinson continue son œuvre héroïque jusqu'à un tournant fatal. Parti aidé une race extra-terrestre, il se trouve plongé dans une situation qui va changer sa vie pour toujours et, peu ou prou détruire sa famille. Aujourd'hui, bien des années après, Robinson tente de retisser le lien brisé avec son fils unique. Reprendre langue, s'expliquer, s'excuser ; il y a urgence, son fils est mourant.

Avec "Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows", Lemire raconte encore une histoire de paternité brisée. Dans Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil, l'auteur disait la souffrance de la fille de Black Hammer après la disparition de son père, ici, dans une histoire à la Rip van Winkle, il redit le malheur de l'absence. L'indifférence aveugle de Robinson s'exprime partout dans les pages du comic – deux scènes très caractéristiques : deux héros de la SJA ne veulent pas aller faire la guerre en Allemagne car ils ont deux enfants, Robinson pousse pour y aller en dépit de son enfant ; Robinson oppose une cassante fin de non-recevoir à la demande de son fils de participer à ses aventures spatiales.

Ce que dit l'auteur, c'est qu'il est pire de perdre l'amour que de ne l'avoir jamais connu, ce qu'il évoque, c'est le prix payé par les familles aux obsessions professionnelles ou (dans ce cas) héroïques. C'est beau, poignant, jusqu'aux dernières pages vraiment déchirantes.
Le royaume des lendemains perdus est celui où on peut, comme dans le Christmas Carol de Dickens, sans réussir à  redresser tous les torts peut-être, au moins faire pénitence et espérer l'absolution, celui aussi où, comme dans les Vestiges du Jour, on réalise qu'on est passé à côté de sa vie.

Cette superbe histoire humaine est aussi, comme dans toute cette série, un hommage amoureux aux comics, avec un Doctor Star qui est un Starman revisité (Jim Robinson est d'ailleurs le nom du scénariste qui relança la série dans les 90's) et qui se trouve, à son corps défendant, à la tête d'un genre de Green Lantern Corps.
Très joliment dessinée, cette histoire est à lire absolument si on aime le genre comics, et, suis-je tenté de dire, même si on ne l'aime pas.

Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows, Lemire, Fiumara

vendredi 7 décembre 2018

Thin Air - Richard Morgan - Life is hard then you die


"Thin Air" est le nouveau roman SF-cyber de Richard ‘Altered Carbon’ Morgan.

Mars, dans deux ou trois siècles au moins.
La planète a été colonisée. Une terraformation s’étant avérée impossible, les Martiens vivent désormais sous une sorte d’immense dôme énergétique qui permet de maintenir une atmosphère et des températures respirables à défaut d’être très confortables. Le « dôme » se situe dans Valles Marineris, et un autre « dôme », chinois celui-là, est installé dans Hellas Planitia, à des milliers de kilomètres du premier. Entre les deux, une ambiance de guerre froide, sans oublier des tentatives ponctuelles d’infiltration des triades à Valles Marineris.

Sur Mars, côte Marineris (on n’ira jamais de l’autre côté), vivent des millions de personnes sous l’autorité d’un gouverneur, le très corrompu Boyd Mulholland. Le maintien de l’ordre (ou ce qui en tient lieu) est assuré par une police corrompue de la base au sommet. Crimes et trafics pullulent. Les morts sont violentes et rapides.

Les citoyens ordinaires vivent comme ils peuvent dans un monde hostile et des conditions politico-économiques qu’on qualifiera de complexes. De ces citoyens ordinaires on peut dire plusieurs choses.
D’abord ils sont constitués d’un mix improbable de natifs de Mars, de qualpros – peu ou prou des expatriés qualifiés qui font leur temps –, d’indenturés qui sont arrivés sur Mars pour y poursuivre l’espoir d’un nouveau départ et remboursent leur voyage dans un état de semi-servage sans la moindre chance de retour.
Ensuite, la population se divise aussi entre les urbains de la capitale, Bradbury, et les bien plus rustiques habitants des Uplands : la grande ville et la frontière (comme on disait au Far West). La frontière est le lieu d’une violence plus brutale et moins codifiée que celle de la ville. Elle est patrouillée par les Marshals, la seule force qui jouisse d’une réputation de probité.

Les revenus importants (et bien mal répartis) de Mars proviennent de l’exportation de Marstech, technologies martiennes qui ont sur Terre un peu le statut magique de l’homéopathie hic et nunc et s’y vendent donc bien et cher.

Même si le gouverneur martien détient de grands pouvoirs locaux (et s’assure indûment un train de vie de nabab), il a néanmoins des comptes à rendre à la COLIN (l’administration qui gère la colonisation et s’assure surtout que le retour sur investissement attendu par les fonds privés qui l’ont rendue possible soit à la hauteur des attentes des investisseurs).
Contrairement à l’Ouest américain, Mars – par la masse considérables des investissements qu’elle a nécessité – est une capitalist venture dans laquelle on ne plaisante pas avec les comptes (rien d’étonnant à ce qu’Hayek ou Gingrich y soient des toponymes). Et voilà que, catastrophe, une énorme équipe d’audit arrive sur Mars pour mettre son nez dans des comptes et des pratiques qu’on imagine sans peine nauséabonds.

Cette fois, contrairement à la tentative avortée, antérieure d’une quinzaine d’années, qui avait conduit à l’élimination physique des lanceurs d’alerte et de leurs alliés, rien ne semble pouvoir arrêter l’énorme machine administrative et comptable envoyée par les conglomérats terriens. D’autant que la terrifiante flotte spatiale semble peu ou prou soutenir la procédure civile.

C’est dans ce merdier sans nom, entre institutions locales faillies, inspecteurs extraplanétaires, mafieux, et indépendantistes martiens, que se trouve plongé Hakan Veil, celui qui raconte l’histoire à la première personne. En plein milieu du merdier car, rapidement, on lui confie la mission de protéger l’une des auditrices de la délégation COLIN, Madison Madekwe. Mission doublement étrange car : pourquoi faire appel à un contractant extérieur de piètre réputation locale ? et surtout, pourquoi Madekwe focalise-t-elle son travail sur la recherche d'un nobody disparu après avoir gagné à cette Loterie martienne qui offre un billet vers la Terre par an à l’heureux gagnant. Il y a clairement embrouille, mais laquelle ? Au début, mystère.

Hakan Veil est un personnage très intéressant, d’autant que son histoire (proprement tragique) se dévoile progressivement au lecteur par le biais de nombreux flashbacks. Fœtus modifié par une technologie de type Crispr avec l’aval d’une mère très pauvre dont le seul choix était la vente préemptive de son fils à naitre ou la prostitution, Veil fut longtemps la propriété de la société Blond Vasuitis, une firme spécialisée dans la mise à disposition de super-soldats, des hommes biologiquement et cybernétiquement augmentés réservés aux situations extrêmes et traités entre deux comme moins que du bétail car placés en hibernation, parfois très longue, avant d’être réveillés pour des missions aussi dangereuses que définitives.
Veil a combattu sans haine et sans pitié dans quantité d’opérations pour le compte de ses maîtres avant d’être mis « à la réforme » et encalminé sur Mars sans espoir de retour sur Terre (précisons que le trajet Terre/Mars est long et très coûteux). Depuis, il survit comme il peut en assurant des missions de protection qui suffisent tout juste à payer les quatre mois d’hibernation annuelle que son métabolisme accéléré lui impose. Il ne reste pas grand chose du super mercenaire si ce n’est une éthique inébranlable.

On retrouve donc ici une autre déclinaison de l’approche Variant 13 que Morgan déploya dans Black Man. Mais si Veil a gardé l’essentiel de ses capacités physiques et cybernétiques (avec notamment une IA tactique interne d'une grande efficacité), son statut d’outil abandonné et la suppression de quelques-unes de ses potentialités le rapprochent du sort tragique du héros du Dernier de son espèce de Eschbach. On peut penser aussi au rôle de Sean Connery dans Outland.

Autour de Veil gravitent Ariana, une danseuse exotique, martienne jusqu’au bout des ongles (on le verra), le capitaine Nikki Chakana, aussi corrompue que le reste et qui, de surcroît, ne l’aime guère, The Goat, un hacker cyborg brillant qui l’aidera à plusieurs reprises, quelques autres encore, plus des « employeurs » ponctuels parmi lesquels des membres des triades. Toutes ces vies, plus celles des millions de Martiens de toutes obédiences, seront bouleversées par les événement mis en branle par et autour de l’audit.

Avec "Thin Air", Morgan signe un retour gagnant dans le thriller cyberpunk qu’il avait abandonné un temps pour se consacrer à la fantasy. Intrigue complexe, personnages secondaires utiles et construits, ambiance aussi « noir » en ville que western dans les Uplands, héros rendu attachant par une éthique de loyauté absolue qui excuse même le caractère impitoyable de ses pratiques et le body count impressionnant qu’il laisse dans son sillage.
Et que de punchlines brillantes, pleines d'une tragique ironie imagée !

Même le fond politique, s’il n’est pas le cœur du roman, ne laisse pas à désirer et dépeint avec justesse le fonctionnement d’une ploutocratie inégalitaire jusqu’à l’esclavage légal et les développements sans doute inévitables qu’entraîneront les manipulations génétiques à venir et la concentration extrême du capital qu’impliqueraient les investissements massifs nécessaires à une colonisation planétaire.

Les combats, nombreux et très graphiques, et l’armement mis en œuvre, rappellent Black Man ou Altered Carbon. Ils peuvent sembler excessifs mais c’est la loi du genre, et le tout est justifié scénaristiquement par l’énormité de l’opposition à laquelle Veil se trouve confronté. On regrettera simplement les scènes de sexe clairement superflues qui sont une concession gratuite à la tradition du héros macho (même si le sexe en question est consenti et/ou demandé par des femmes qui sont largement aussi badass que lui).

"Thin Air" est donc une lecture aussi captivante qu’excitante qui ne pourra que ravir les lecteurs fans de Richard Morgan ou de cyber/noir en général.

Thin Air, Richard Morgan

 L'avis d'Apophis

lundi 3 décembre 2018

An absolutely remarkable thing - Hank Green


"An absolutely remarkable thing" est le premier roman de Hank Green. C'est une histoire SF, située ici et maintenant, qui démarre à NY sur la célèbre 23rd et y passe un temps non négligeable.

April May est une étudiante en art de 20 ans. Elle vit avec Maya qui est d'abord sa colocataire et accessoirement quelque chose entre une sex friend et une vraie relation. Une nuit, alors qu'elle rentre à son appartement, elle tombe sur une vision incroyable : sur le trottoir devant le Chipotle (chaine de restos mex. NdG) de la 23rd se dresse une sculpture inédite représentant un robot humanoïde de 3 mètres de haut, immobile, silencieux, cryptique. Installation ? Teaser marketing ? Va savoir.

Quoi qu'il en soit, saisie tant par la beauté que par l'étrangeté de la chose, elle appelle son ami et condisciple Andy, un Youtuber, pour qu'il en fasse, peut-être, sa première vidéo virale. Peu à l'aise devant l'objectif, Andy demande à April May d'être le visage et la voix qui présentent le robot ; les quinze minutes de célébrité promises à chacun par Andy Warhol sont peut-être à portée de la jeune femme. Mais, quand il s'avère que le même robot – qu'April May avait prénommé Carl dans sa première vidéo – est apparu, la même nuit, dans plus de cinquante grandes villes du monde, le mystère autour de l'engin s’épaissit et l'intérêt pour celui-ci s’accroît en même temps que la notoriété d'April May, qui devient une star du Net puis des médias. Quand l'hypothèse d'une création humaine ne pourra plus tenir, l'humanité entière devra tenter de s'accorder pour répondre aux questions que posent la présence des Carl et/ou répondre à la menace qu'ils pourraient représenter.

"An absolutely remarkable thing" est une histoire de Premier contact, originale en ceci qu'elle met au centre du récit une très jeune femme qui n'a rien de spécial, aucune relation dans les cercles du pouvoir, qui n'est même pas une scientifique, une nobody. L’extraordinaire événement bouleversera sa vie et la planète entière, mais le focus restera toujours sur April May.

Racontée à la première personne, l'histoire est l'autobiographie d'April May. Le ton est casual, conversationnel, au bon sens du terme. April May est cash et plutôt drôle. Elle écrit comme elle parle, et s'adresse même régulièrement à son lecteur comme s'il était un ami à qui elle ferait des confidences. Elle établit des listes aussi, pour organiser sa pensée et la rendre accessible à son audience. Et, de fait, on peut vite s'enticher d'April May.
D'abord, parce qu'elle est fondamentalement une personne bonne. Ensuite, et c'est là que le roman livre un personnage intéressant, parce qu'elle est aussi affublée d'autant de faiblesses et de mesquineries humaines que quiconque (instabilité relationnelle, impulsivité, ou narcissisme modéré, entre autres) ; mais, à la différence de beaucoup, elle n'hésite pas à les énoncer de manière explicite par souci d'honnêteté. Et ses efforts pour les surmonter, pas toujours couronnés de succès, ainsi que son autodérision constante, la rendent profondément sympathique.

La célébrité et la richesse associée tombent sur une April May qui n'y était pas préparée. Elle en goûte les privilèges et en découvre les travers. Dans De la visibilité, la sociologue Nathalie Heinich montrait que la célébrité moderne consistait à être vu et reconnu. C'est ce qu'expérimente April May. Outre les contrats, l'argent, les agents, le changement important pour elle c'est qu'on la reconnaît dans la rue, qu'on lui demande des selfies, qu'on la laisse accéder librement aux robots, qu'elle passe sur toutes les télés comme « spécialiste », que la Présidente des USA même juge qu'elle doit être vue avec elle.
April May monte consciemment les marches de la célébrité – y compris en travestissant certaines parties de son identité quand nécessaire – et s’enivre de la drogue qu’elle constitue. Une drogue exaltante ; dangereuse aussi. Dangereuse car la descente est si dure qu'on serait prêt à tout pour qu'elle n'arrive pas, dangereuse encore car elle finit par découvrir que si, maintenant, tous la connaissent et la reconnaissent, tous ne l'aiment pas, loin s'en faut. Certains la haïssent, en font une traîtresse à son espèce, une idiote utile de l'invasion alien, une personne à éliminer. Ils le clament, le hurlent, l'écrivent, partout où ils le peuvent.

Et là, le roman bascule sur la description d'une société divisée entre Pour et Contre, Eux et Nous. Cette société, c'est celle des réseaux sociaux et de leur absence total de filtre ou de procédure de validation des « informations » qui engendrent et amplifient fake news et bulles cognitives. Celle de la multiplicité des médias aussi, organisateurs de débats-combats de boxe, et dont la conception de l'objectivité est, comme le dénonçait Godard, « Cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs ». Méfiance et hostilité ou confiance et collaboration, c'est le dilemme auquel les Carl confrontent l'humanité. Emportée – sans avoir eu besoin d'être poussée bien fort – par le mouvement, April May sera actrice et victime de cette confrontation (et aucun rapport avec Trump, roman commencé avant, même si un éditeur roué ne manquera pas d'imprimer le bandeau qui va bien).

Ce n'est ni les Chronolithes ni Spin. Ce n'est pas non plus un The Day the Earth Stood Still. Le focus, intimiste, ne quitte jamais la narratrice et son entourage dont on ne sait que ce qu'elle-même raconte. Porté par un grand mystère et un personnage charmant, "An absolutely remarkable thing" est un roman attachant qui surfe plutôt bien sur l'air du temps. A la lecture on pourrait penser, mutatis mutandis, au Journal de Bridget Jones, mais la volonté, l’opiniâtreté, la fragilité, et l'humour, d'April May m'ont surtout rappelé la très émouvante Zhuang Xiao Qiao du Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants de Xiaolu Guo.

"An absolutely remarkable thing" est un page turner SF intimiste doublé d'un roman charmant. Est-il YA ? Je l'ignore. Si oui, c'est alors le bon côté du YA (il y en aurait donc un !) qui s'y manifeste.

An absolutely remarkable thing, Hank Green

dimanche 2 décembre 2018

The Consuming Fire - John Scalzi


"The Consuming Fire" est la suite du très plaisant Collapsing Empire de John Scalzi.
L'auteur y poursuit la palpitante histoire de l'Interdépendance, un empire stellaire entre Asimov et Herbert. Hélas les jours de l’Interdépendance sont peut-être comptés.

Sans trop spoiler, on peut dire que les craintes du scientifique Marce Claremont sont en train de s'avérer fondées. Le Flux, ce trouble spatio-temporel qui rend possible les voyages à vitesse supraluminique et donc l'Empire, commence à s'effondrer. Les systèmes qui le constituent, et dont aucun sauf un (le bien nommé End) n'est autosuffisant, vont se retrouver coupés les uns des autres. La survie de l'espèce deviendra alors à court terme très problématique pour ne pas dire impossible.

Comme face au réchauffement climatique chez nous, la réaction des puissants oscille entre déni et saisie amorale d'opportunités. En dépit de l'évidence, les grandes maisons continuent donc d'intriguer comme jamais. Elles montent même en puissance dans la trahison, car elles voient dans les mesures exceptionnelles que veut prendre l'emperox Cardenia, pour tenter de sauver ce qui peut l'être, une menace pesant sur leur pouvoir, leurs manœuvres, leur prospérité ploutocratique.

La jeune femme, devenue emperox presque par hasard, doit en effet tout mettre en œuvre pour essayer de sauver les humains d'une mort lente et pénible dans des habitats spatiaux qui – faute de ressources – se changeront rapidement en tombeau. Il lui faut donc – dans un cadre proche d'une loi martiale – réorganiser l'empire de manière accélérée, explorer des voies de survie – ou au moins de fortitude –   permettant de résister du mieux possible aux premiers temps de la catastrophe, découvrir si existent des moyens de remplacer les canaux de Flux, préparer – au pire – une migration de masse vers End, etc.
Le temps n'est plus à l'attente ou à la pusillanimité, l'empire interdépendant doit muer radicalement s'il veut offrir à l'humanité une chance, même faible, de survivre.

Problème, pour prendre très vite des mesures aussi drastiques, il lui faut devenir vraiment une puissance – loin donc de la pratique de beaucoup de ses prédécesseurs qui se comportaient plutôt en syndics de copropriétés. Les grandes maisons voient la chose d'un très mauvais œil, l'église officielle, dont elle est pourtant le chef, aussi, sans parler d'une partie de l'état-major militaire.

Pour les contourner et/ou les vaincre, Cardenia doit faire appel à la ferveur populaire en réactivant la pratique désuète de la vision prophétique, celle-là même qui avait rendu possible – il y a un millénaire – la constitution de l'empire. Il lui faut maintenant – pour la première fois depuis des siècles – dégainer et manier tant le glaive temporel que le glaive spirituel. En temps de grand péril, et alors que vraiment rien ne l'y prédispose, Cardenia démontre que le secret, la manipulation, et la raison d'Etat, moralement regrettable peut-être, sont sans doute les seules voies de survie.

Cardenia prenant le taureau par les cornes, l’oligarchie ne peut plus se voiler la face et compter sur sa faiblesse supposée ; elle se met alors à envisager sérieusement son remplacement.
La jeune femme aura-t-elle les ressources pour résister ? Elle peut compter, en tout cas, sur des alliés fidèles et compétents, sur l'expérience accumulée de tous les emperox qui l'ont précédée, et sur d'immenses qualité d'humanité et de détermination.

Dans "The Consuming Fire", Scalzi continue d'être aussi drôle que captivant. En dépit d'un récit bien plus grave que celui du premier tome en raison de l'imminence de la catastrophe, les nombreux rebondissements (présentés avec humour même lorsqu'ils sont tragiques) et la manière dont l'auteur décrit les manigances des uns et des autres font de "The Consuming Fire" un thriller palpitant aux enjeux colossaux et à la lecture aussi rapide qu'agréable.

Dans son histoire d'apocalypse probable et de survie incertaine, Scalzi, non content de promener son lecteur dans les allées peu ragoutantes du pouvoir ou les arcanes navrants de la myopie humaine, insère aussi un récit fort bien conçu de système fantôme, et, surtout, dévoile une partie inconnue de l'histoire des premiers temps de l'empire. De ce secret redécouvert par un tout petit nombre émergera peut-être une solution à long terme. Il faudra attendre le prochain tome pour s'en assurer.

The Consuming Fire, John Scalzi

L'avis d'Anudar

lundi 26 novembre 2018

TERRIFICS - LEMIRE - BEURK !


L'event DC Dark Nights Metal a révélé l'existence d'un Dark Multiverse qui côtoie le Multivers DC. A la suite de l'event, un certain nombre de séries nouvelles intégrant l'existence de ce terrain de jeu étendu furent créées par l'éditeur. Terrifics est de celles-là. Lecture récente du premier TPB "Meet the Terrifics".

Entre vraiment pas fameux et à pleurer.

Pour aller vite (car je n'ai guère envie d'écrire beaucoup si ce n'est pour prévenir des lecteurs potentiels, attirés comme moi dans ce traquenard par leur foi, injustifiée ici, dans la capacité de Jeff Lemire à créer des histoires profondément humaines), Terrifics c'est le Fantastic Four de DC.
Une telle 'inspiration', qui ne se présente pas comme telle, est aussi dérangeante qu'un peu écœurante.

Même si les pouvoirs ne sont pas les exactement les mêmes, les archétypes et les relations interpersonnelles sont transparents. Qu'on en juge.

Mr Terrific est Mr Fantastic. Inventeur génial, riche, membre du club très fermé des hommes les plus intelligents du monde, il constitue avec son coéquipier Plastic Man (super-héros élastique) le Mr Fantastic original.

Metamorpho, qu'une expérience malheureuse a changé en monstre très fort au corps constitué des quatre éléments, est la version locale de Ben 'La Chose' Grimm. Déprimé aussi, amoureux aussi, doutant de sa légitimité à être aimé aussi, demandant aussi à Terrific de trouver un moyen de lui rendre sa forme humaine. Tout correspond.

Plastic Man est Johnny 'La Torche' Storm. Puéril, farceur, en bisbille constante avec un Metamorpho qu'il n'arrête pas de chambrer, provoquant chez ce dernier un flot constant de menaces jamais mises à exécution.

Enfin, Phantom Girl qui, si elle n'est pas mariée à Terrific, rappelle beaucoup par ses pouvoirs la Sue Storm des Fantastiques.

Ajoutons à ça le fait qu'ils ont été victimes d'un accident dans la Dark Zone qui leur interdit de s'éloigner les uns des autres (ce qui permet de créer une famille cohabitante de fait), des costumes blancs à la FF Future Foundation, des relations humaines clichés à crever, et une histoire guère complexe et jamais palpitante.

Ils ont même un arch-ennemi à capuche nommé Dr Dread. Là, désolé, MUHAHAHAHAHAHA !

Fais-moi plaisir, lecteur, économise 17 $.

Terrifics t1, Meet the Terrifics, Lemire et al.

mercredi 21 novembre 2018

Signal d'alerte - Neil Gaiman - Alarm !!!


"Signal d'alerte", maintenant disponible en français grâce au Diable Vauvert et à Patrick 'GoT' Marcel, est un recueil de nouvelles, poésies, fragments de Neil Gaiman, publié en VO en 2015.

Sous une couverture sobre et élégante, on trouvera une longue préface de l'auteur dans laquelle il dit notamment son amour pour la forme courte avant de décrire le contexte d'écriture pour chacun des textes qui composent le recueil. Intéressant d'apprendre comment naissent les textes, à partir de quelle inspiration, de quel projet, de quelle contrainte ; leur lecture s'en trouve significativement enrichie.

Comme toujours dans ce genre d'ouvrage, tout ne plaît pas au lecteur, et, concernant des textes qui n'ont souvent que peu de pages pour convaincre, la réussite de ce qui n'est qu'une brève rencontre dépend largement de la concordance intime entre les goûts et intérêts du lecteur, le thème développé par l'auteur, et le talent qu'il y met.

Je ne parlerai donc ici que des textes qui m'ont touchés. Les autres plairont sans doute à d'autres.

Un labyrinthe lunaire est une bien belle nouvelle nocturne autant qu'étrange qui rend un hommage explicite à Gene Wolfe.

Le problème avec Cassandra est un texte résolument weird qui ne donne aucune solution évidente à la question de la relation entre la créature et son créateur.

Au fond de la mer sans soleil est une réécriture aussi courte que déchirante d'une comptine bien connue.

La vérité est une caverne dans les Montagnes noires est un beau (assez long) récit d'aventure et de vengeance à la conclusion glaçante.

Ma dernière logeuse est une courte histoire d'horreur à Brighton (dans un B and B du front de mer, les habitué sauront de quoi il s'agit) sympathique mais trop prévisible.

Orange est un récit fantastique/SF dans lequel une famille subit un premier contact déplaisant. Il est intéressant car rédigé comme une succession de réponses à un questionnaire.

L'affaire de la mort et du miel est un pastiche holmesien très émouvant par ce qu'il dit de la vieillesse, et du regret de la mort quand continuité et transmission sont impossibles.

Clic-clac, le sac qui claque est une courte nouvelle d'horreur domestique sympa mais prévisible.

J'ai un petit faible coupable, bien sûr, pour le pastiche vancien Une invocation d'incuriosité même si j'en ai lu de plus excitants.

Et pleurer, à l'instar d'Alexandre est une très courte nouvelle aussi folle que brillante, qu'on trouvait déjà dans le recueil Utopiales 2012.

Nulle heure pile, nouvelle avec Tardis, si on aime Docteur Who.

Le retour du mince duc blanc est un hommage superbe à David 'Station to Station' Bowie. On y ressent des émotions qui appellent à l'esprit des images de Contes des Mille et une nuits, de Sandman, de Moorcock (champion éternel et quête de Tanelorn compris).

La dormeuse et le rouet est une amusante histoire de fantasy dans laquelle une Blanche Neige couronnée, armurée, et flanquée de trois nains combattants se rend au château de la Belle au Bois dormant pour la sauver du sort de sommeil qui l'affecte. Elle se conclut de façon doublement surprenante.

Le dogue noir, enfin, fut déjà longuement chroniqué sur ce blog. Je vous y renvoie.

En conclusion, un recueil largement estimable qui est à Neil Gaiman ce qu'un menu dégustation serait à la gastronomie.

Signal d'alerte, Neil Gaiman

lundi 19 novembre 2018

Twin Peaks le dossier final - Mark Frost


"Twin Peaks le dossier final" est un roman (mais pas vraiment) pour fans hardcore de Twin Peaks. Pour d'autres aussi ? Pas sûr.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 93, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Cher directeur Cole, 
Conformément aux directives que vous m'avez adressées l'année dernière suite à mon enquête sur le " Dossier de l'Archiviste ", je vous remets mon rapport de suivi par le présent document. 
Ce dossier – qui se termine brutalement à la date du 28 mars 1989, avec la disparition soudaine et la mort présumée du Major – nous a laissés face à de multiples orientations possibles pour notre enquête. Comme vous me l'avez suggéré à l'époque, j'ai depuis mené mes propres investigations " dans tous les terriers de lapins et à la cime de tous les pommiers ", en quête de réponses. Pour l'exprimer de façon plus simple, je suis devenue " l'Archiviste ". 
Contrairement au dossier précédent, dans lequel les documents sont pour la plupart présentés dans leur intégralité, comme l'exige la procédure au sein du Bureau, j'ai cette fois pris le temps de regrouper les éléments pertinents que j'ai découverts, de façon à former un récit continu. 
Comme vous me l'avez également demandé, j'ai entamé ce projet dans la ville de Twin Peaks, afin de découvrir l'historique de nombreux habitants – que vous avez personnellement connus, pour beaucoup d'entre eux – sur les dernières décennies. J'ai ainsi appris quantité d'éléments surprenants – votre expression : " Ces bois sont remplis de secrets " fait figure d'euphémisme – et d'autres choses reflétant la vitesse stupéfiante à laquelle toute communauté, quelle que soit sa taille, évolue en un quart de siècle. 
Si ce phénomène est extrêmement difficile à percevoir sans recul – il est quasiment invisible au jour le jour –, il est aussi vif que la foudre dès lors qu'on l'observe de loin. J'en conclus que les épreuves et futilités quotidiennes ont un effet anesthésique sur l'esprit, qu'elles engourdissent et empêchent de saisir le passage et les ravages continuels du temps. J'ai également appris à voir dans cet effet une forme de miséricorde, ce qui incite à n'en pas douter à l'humilité.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


dimanche 18 novembre 2018

Frankenstein 1918 - Johan Heliot


En 2018 coïncident le 200ème anniversaire du Frankenstein de Mary Shelley et le 100ème anniversaire de la fin de la Grande Guerre. C'est l'année qu'a choisi Johan Heliot pour proposer aux lecteurs un "Frankenstein 1918" délicieusement uchronique qui réactive simultanément les deux mémoires.

Le Frankenstein original était un roman épistolaire. "Frankenstein 1918" ne l'est pas mais il est aussi construit en enchâssement. Il est présenté comme la mise à disposition du public – par celle qui les détient, à savoir Astrid Laroche-Voisin, la fille unique de l'auteur historien Edmond Laroche-Voisin – d'un récit constitué d'une série de documents compilés et/ou rédigés par son père. Et quelle incroyable histoire est racontée dans ces pages, si extraordinaire qu'Astrid elle-même ne sait pas quel accueil le public lui réservera.

Nous lirons donc ici trois récits enchâssés pointant sur trois périodes différentes. Celui d'Edmond, le dernier, décrivant la succession de hasards heureux, de recherches patientes, et d'énormes prises de risque qui le conduisirent jusque dans les ruines de Londres pour savoir la vérité sur l'un  des secrets les mieux gardés de la Grande Guerre (ici, Guerre Terminale). Celui de Winston Churchill, expliquant au fil de l'eau les raisons qui le conduisirent à tenter, sur les traces et grâce aux notes de Victor von Frankenstein, une expérience de réanimation artificielle des morts, ainsi que les oppositions politiques que son projet suscita et qui finirent par condamner l'opération à l'arrêt et son instigateur à l'oubli. Celui, enfin, écrit après, du premier des réanimés viables – Victor – qui combattit secrètement pour l’Angleterre avant de prendre sa liberté quand celle-ci les trahit, lui et les siens.

Avec "Frankenstein 1918", Heliot s'est offert un vrai plaisir uchronique qui ne manque pas d'un sens symbolique.

Uchronie d'abord. La Grande Guerre ne s'est pas terminée en 1918. Elle ne se termine, sur une victoire de l’Allemagne (ici la Prusse) avec occupation de la France entre autres, qu'en 1933. Et ce n'est qu'en 1958, après le « Printemps sanglant », une insurrection épaulée par les troupes libres du colonel De Gaulle, que la France recouvrera enfin sa liberté. Pendant ce temps, les USA, lointains, ne sont jamais intervenus, la Russie a connu les bouleversements qu'on sait, et l'Angleterre, hélas, pauvre Angleterre !

Après la perte d'Anvers, face à la supériorité militaire allemande des débuts de la guerre et dans l'optique humaniste de préserver la vie des soldats, Churchill obtint, dès 1914 et en échange d'une quasi disparition de la scène publique, le droit de mener une série d'expériences visant à créer une armée de super soldats réanimés destinés à faire basculer l'équilibre des forces. Après des mois d'échec, le projet secret aboutit enfin et les super soldats existèrent. Mais en dépit d'un succès certain au feu, et alors que les non-nés – toujours inconnus du grand public – terrifiaient les troupes allemandes, les considérations morales et politiques en Angleterre obligèrent Churchill à dissoudre le projet auquel il avait sacrifié son avenir politique. La vision mécaniste de HG Wells l'emportaient sur les rêves d'immortalité de Victor Frankenstein, et l'arme mécanisée, nonobstant ses limites et sa piètre efficacité initiales, reçut la pleine bénédiction des autorités politiques britanniques.

Pour ce qui est du décor, dans un mix étonnant et pas si mal pensé de WWI et de WWII, on voit dans le roman une France occupée après un siège de la capitale digne de la guerre de 1870 (avec même une zone occupée au nord et une libre au sud, puis un envahissement de la zone libre), des collaborateurs organisés qui travaillent avec la Gestapo dont le siège est rue Lauriston, une Résistance active avec passeurs et courriers en contact constant avec un De Gaulle exilé en Afrique du Nord.

Et au-delà des grandes dates historiques, Heliot s'amuse à modifier des destins individuels. On croise un Hemingway qui ressemble à son original sans être vraiment lui ou un Göring qui prend la tête du Reich et développe une technique de bombardement de haute altitude à l'aide de ballons dirigeables (ironique pour l'homme qui dirigea la tactique des bombardements en piqué réalisés par les Stuka – dont c'est précisément le sens du nom). D'autres encore, jusqu'à un Jean-Paul Sartre préfaçant les mémoires de De Gaulle ou un insignifiant caporal de l'armée allemande, peintre amateur et moustachu, massacré par les non-nés au cours d'une attaque.

Et surtout il y a la famille Curie. C'est lors d'une tournée de petites Curie que Victor rencontre Irène Joliot-Curie. C'est une radiographie du crane qui rend à Victor l'intelligence que la mort lui avait ôtée. Ce sont les Curie encore qui gardent les derniers vestiges de l'expérience – la Folie – de Winston. C'est pour tenir sa parole, donnée à Marie Curie, de ne jamais tuer que Victor choisit de s'exiler loin du regard des hommes.

Symboliquement aussi, le roman n'est pas dépourvu d'intérêt.

Ces non-nés qu'on crée pour les envoyer tuer au front sont une image miroir de ces civils par millions qu'on changeait en soldats corvéables et sacrifiables à merci.
L'endoctrinement scientifique infligé aux non-nés pour en faire des tueurs sans pitié ni raison rappelle celui que subirent troupes et nations entières sous l'effet de la propagande nationaliste.
Le Victor moderne, comme son illustre prédécesseur, recherche son créateur – son père abandonnique – pour se venger de lui.
La volonté de savoir de Victor, son aspiration au bien – encouragée par Marie Curie – font écho à celles de la créature de Mary Shelley. Son exil et sa dissimulation sont aussi très semblables.
Même l'exaltation que ressentent (un peu) Churchill et (beaucoup) Edmond face à la possibilité d'un monde d'où la mort serait bannie évoque celle qui habite, jusqu'à la folie sacrilège, Victor von Frankenstein.
Et si l'histoire originale mettait en garde contre les méfaits d'une science hors de contrôle, que dire alors de ce que la WWI nous a appris en ce domaine, entre mitrailleuses, gaz de combats, et bombardements d'écrasement.
Enfin, et ça je ne sais pas si c'est volontaire de la part de l'auteur, le Churchill chef de guerre secret du roman n'est pas sans lien avec celui qu'il fut vraiment pendant la WWII, comme le raconte Giles Milton dans le très récent Les saboteurs de l'ombre.

Seuls regrets à la lecture : quelques facilités scénaristiques (l'apprentissage éclair de la conduite ou l'effet miraculeux d'une radio du crane) et un final sur les cotes anglaises un peu rushé.
Ceci mis à part, c'est un grand plaisir de lecture, avec un monstre émouvant, un Churchill cabotinant comme au théâtre, des pointes d'humour, une vraie dynamique, une replongée salutaire dans l’œuvre maîtresse de Mary Shelley, et deux/trois transpositions bien vues.

Frankenstein 1918, Mary Shelley

Complainte pour ceux qui sont tombés - Gavin Chait


"Complainte pour ceux qui sont tombés" est un un roman SF afrofuturiste de Gavin Chait. On y voit Samara, un transhumain, traverser un Nigéria du futur, entre barbarie et quête d'un avenir meilleur, pour regagner la station spatiale dont il est originaire avant qu'elle ne quitte l'orbite terrestre.
C'est un roman, estimable dans l'intention, qui a autant de qualités que de défauts. Suivant ce qu'on en attend, on sera donc plus ou moins satisfait de la balade. A chacun de se faire son idée.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 93, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Samara est tombé du ciel dans un fracas de tonnerre. Non loin du village d’Ewuru, dans ce Nigeria déchiré, pollué, aux mains de bandes armées terrifiantes. On dit Samara doté d’immenses pouvoirs, et les légendes courent sur l’horizon. Certains le pensent immortel, ou peu s’en faut, investi d’une puissance telle qu’à lui seul, il pourrait asservir ce qu’il reste du monde. D’autres le disent enfant d’Achenia, cette station spatiale de tous les possibles, dont il serait l’un des Neuf. D’aucuns, encore, affirment qu’il se serait échappé de Tartarus, l’épouvantable prison orbitale d’une Amérique déliquescente...
Si on dit vrai, alors avec Samara pourrait bien renaître l’espoir.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


X-Men Grand Design Second Genesis - Ed Piskor


A la suite des 100 pages de "Second Genesis", le second tome de la dilogie X-Men Grand Design, est reproduit le mythique Giant Size X-Men #1, l'album qui ressuscitait les X-Men après 5 ans d'interruption éditoriale. On y voyait Charles Xavier recruter une nouvelle équipe, plus mature et internationale que la précédente, dans le but d'aller sauver les X-Men originaux, prisonniers de l’île mutante de Krakoa, sous la direction du seul rescapé du désastre, Scott – Cyclope – Summers.

Cet album, qui inaugurait l'ère moderne des X-Men, fait 36 pages. L'histoire qu'il raconte ouvre "Second Genesis" ; elle y est résumée en 2 pages et demi. Tout le projet Grand Design est exprimé dans ce ratio.

Ce second TPB poursuit l'approche originale de l'auteur qui consiste à faire comme si tous les développements avaient été planifiés depuis le début, ce qui lui permet de lier les arcs narratifs successifs et d'écrire des backstages qui n'ont jamais existé dans la version initiale. Il donne ainsi un sens nouveau aux rebondissements que les lecteurs ont découverts au fil des années et crée une cohérence d'ensemble qui est la force de ce récit, au-delà même de l'effet madeleine de Proust d'une relecture en Fast Forward de toute la saga X-Men.

Ici, nous verrons les X-Men, passées les premières années insouciantes décrites dans le tome 1, devenir tragiques et muter dans la douleur. Nous verrons mourir Thunderbird. Nous serons aux premières loges des manigances du Hellfire Club et de l'ignoble autant que fake Jason Wyngarde. Nous découvrirons Emma Frost. Nous retrouverons Black Tom et le Fléau, les Sentinelles de Steven Lang, le sacrifice de Jean Grey et la saga tragique du Phoenix (Piskor reproduit même la planche légendaire du dernier Noël heureux des X-Men avant l'attaque des Sentinelles). Après la dévastation émotionnelle (qui n'a d'égale que celle causée par la mort de Gwen Stacy), nous verrons les X-Men – Xavier en tête – lutter contre le traumatisme, puis Scott Summers chercher un bonheur inquiet auprès de Madelyne Pryor. Nous verrons apparaître la menace des Shi'ars, difficilement surmontée, puis le développement des relations amoureuses entre Xavier et l'impératrice Lilandra.

Jamais de calme pour les héros, voici qu'arrive l'attaque du Brood sur l'équipe, qui provoque la « mort » de Xavier et les retrouvailles de Scott Summers avec un père perdu depuis l'enfance. Alors que Xavier recrute encore une fois de nouveaux mutants (plus jeunes cette fois), Magneto et quelques autres mauvais mutants reviennent au premier plan et enclenchent une série d'événements qui conduiront à terme à l'arc House of M (non traité ici) et à la perte de tous les pouvoirs mutants.

En parallèle, et au fil de l'eau, les X-Men recrutent de nouveaux membres (Sprite, Rogue, une Dazzler qui ne reste pas), Wolverine manque épouser Mariko. Caliban veut aussi se marier, Ilyana – la soeur de Colossus – devient à son corps défendant la super-héroïne Magik, la nouvelle Captain Marvel (Carol Danvers) devient très proche de l'équipe. Last but not least, Forge fait une première apparition dans une série d'événements impliquant gouvernement US et SHIELD qui – à terme – conduiront à la Civil War ; et qui, pour le TPB dont nous parlons, se conclut sur la dramatique perte de ses pouvoirs par Ororo ; la déesse des tempêtes est clouée au sol et plonge dans la dépression.

"Grand Design" est aussi finement pensé que parfaitement réalisé (par un Ed Piskor comme possédé par l'essence des X-Men et qui, rappelons-le, a tout fait seul). Il est un must-have sans ambiguïté pour tout vieux fan conséquent des X-Men et pour tout fan plus récent qui souhaite une récapitulation rapide de tous les moments manqués.

X-Men Grand Design t2 Second Genesis, Ed Piskor

mardi 13 novembre 2018

Trilogie Orthogonal - Greg Egan - Retour de Bifrost 88


La trilogie Orthogonal est constituée des romans The Clockwork Rocket, The Eternal Flame, et The Arrows of Time. C'est une œuvre ambitieuse et exigeante, sûrement l'apex de tout ce qu'a écrit cet auteur (le stupéfiant Diaspora compris). Mais ici, à l'instar d'Isolation, et au contraire de Dichronauts, les hauteurs conceptuelles d'Egan ne sont pas inaccessibles et elles sont au cœur de la possibilité même du récit.

Entrer dans Orthogonal, c'est entrer dans un univers à physique riemannienne et non pythagoricienne. Cette différence dans la géométrie de l'espace-temps a quantité de conséquences parmi lesquelles : un univers dans lequel la vitesse de la lumière n'est pas constante mais dépend de la longueur d'onde, la bleue étant la plus rapide ; des voyages subjectivement plus longs pour les voyageurs que pour l'univers dans lequel ils se meuvent (à condition de les envoyer sur une trajectoire orthogonale à l'axe du temps à une vitesse proche de celle de la lumière bleue), alors que c'est précisément le contraire dans le nôtre (cf. Paradoxe des jumeaux ou nécessaire calibrage relativiste des GPS, et en SF c'est le cœur de Tau Zero ou le déficit-temps d'Hyperion) ; une création de lumière génératrice d'énergie entraînant donc des lois chimiques différentes des nôtres, et parfois, hélas, des conséquences explosives, y compris pour les êtres sentients qui peuplent le monde du roman.
Stoppons là, le reste est à découvrir dans le roman, au même rythme que les héros du récit, au fil de leurs hypothèses et de leurs expériences, c'est l'une des grandes forces du texte.

Lire Orthogonal, c'est aussi explorer une planète singulière, ploutocratie agraire décentralisée et conservatrice peuplée par une communauté d'individus non humains aux connaissances scientifiques globalement plus limitées que les nôtres (l’électricité par exemple leur est inconnue ce qui contrarie nombre d'innovations techniques). Ces natifs sont physiquement aussi éloignés de nous qu'on puisse l'imaginer. Métamorphes, ils adaptent leur corps – sous contrainte de conservation de la masse – aux nécessités de leurs actes ; poussée à l'extrême, cette faculté leur permet même d'écrire sur les propres corps en y générant des ciselures de texte. Enfin, leur mode de reproduction – que je ne développerai pas ici pour ne pas spolier – nous est foncièrement étranger même s'il n'est pas inédit dans la nature. L'héroïne du roman – car il en faut bien une, si inhumaine soit-elle – se nomme Yalda. Dans un monde où chacun se voir attribuer à la naissance un alter ego de l'autre sexe – partenaire de vie et garant de la descendance à venir –, Yalda est, par accident, une « solo ». Elle y a gagné une indépendance d'esprit née de sa singularité, une plus grande liberté quant à ses choix de vie futurs, mais doit payer chaque jour ces avantages d'une forme évidente de discrimination.

Délaissant la ferme paternelle, Yalda part étudier à l'université. Elle y fait de brillantes études d'optique, jusqu'à remettre en cause certaines théories bien établies. Elle est la première à comprendre aussi que les « météorites » de plus en plus nombreux qui traversent le ciel sont les annonciateurs d'une catastrophe future susceptible de détruire la planète entière. Que faire pour convaincre de l'imminence du désastre ? Et, ceci fait, comment répondre à une telle crise quand le niveau technico-scientifique est insuffisant et le temps désespérément court ?

Yalda et l'un de ses proches, fortuné, vont mettre au point un plan fou, délirant même. Envoyer dans l'espace, sur une trajectoire orthogonale à l'axe du temps, un engin spatial habité, une arche générationnelle dont la seule mission sera de décrire un long aller-retour du sol vers le sol. Profitant des particularités physiques de l'univers, un groupe de scientifiques devra quitter son monde, se préparer à vivre et mourir dans l'espace, à mettre son temps à profit pour faire progresser les connaissances scientifiques puis à former la génération suivante, qui aura la même mission.
Entropie aidant, le voyage ne pourra pas durer éternellement – d'ailleurs qui le voudrait – mais il devra être assez long pour qu'une solution soit trouvée à la menace qui pèse sur la planète d'origine, solution que les descendants des pionniers doivent ramener in extremis avec eux afin de sauver le monde de la destruction annoncée.

La trilogie Orthogonal, c'est l'histoire de Yalda et de tous ceux et celles qui la suivront. C'est la découverte des lois physiques permettant de caractériser la menace, c'est la mise au point d'un plan fou consistant à faire décoller une montagne entière à l'aide d'un moteur improbable (sauf dans cet univers), puis c'est des générations de voyage en milieu clos avec tout ce que cela implique.

Comment organiser la vie sociale d'individus nés dans l’espace et destinés à y mourir, porteurs d'une mission qu'ils n'ont pas choisie et dont ils ne verront pas la fin ? Comment assurer une gouvernance soutenable ? Comment lutter contre les inévitables déviances dans un monde aux ressources humaines limitées ? Même une communauté de savants connaissant l'égalité matérielle et dédiés, leur vie durant, à faire progresser le stock de connaissances peut avoir des coups de mou, surtout à force de parcourir, sans jamais l'avoir choisi, les couloirs aveugles d'un tombeau volant sur les murs desquels on peut lire : « Que vos ancêtres soient fiers de vous » et « Que vos descendants soient fiers de vous ».
Hormis les derniers – ceux qui reviendront – tous sont sacrifiés au bien d'autrui, mais de tous ces damnés, seuls les premiers ont choisi de l'être.

D'autant que deux problèmes concrets pèsent chaque jour plus lourdement sur les voyageurs: un stock de carburant trop limité pour la totalité du voyage et une production de nourriture insuffisante qui oblige les femelles à s'affamer pour induire des stérilités de sous-alimentation. Des choses devront changer si l'arche doit survivre, mais changer l’ordonnancement immémorial des sexes c'est se heurter aux conservateurs, jusqu'à la violence physique. Et les générations continuent de se succéder, jusqu’au moment du retournement annonciateur de la phase de retour.

Obstacles, changements, entropie, ont conduit à une double scission qui ne fait que d'approfondir : d'une part entre un gouvernement et des gouvernés de plus en plus éloignés, d'autre part entre deux factions violemment concurrentes, celle qui veut accomplir la mission et celle qui estime ne rien devoir aux ancêtres. La mise au point d'une technologie prédictive de l’avenir et/ou autoréalisatrice ne fera qu’aggraver la confusion, inciter à plus de contrôle et de paranoïa, et plonger dans le chaos une société devenue bien fragile.

Orthogonal est un cycle magnifique. Un hymne à la liberté, au progressisme, au devoir, à la méthode scientifique surtout dont les heurts et malheurs sont longuement exposés et servent toujours à l'avancée du récit. On y croise des personnages riches et profonds, nobles ou lâches, des amoureux du savoir forcés de vivre dans un monde dangereux et invivable qui luttent sans cesse pour concilier l'inconciliable : survivre, repousser toujours plus loin la frontière technologique, remplir leur devoir de secours envers leurs lointains et inconnus ancêtres. Un monument de la SF et un cri d’amour à la science et à ses méthodes.

Orthogonal (trilogie), Greg Egan

lundi 12 novembre 2018

Dichronauts - Greg Egan - Retour de Bifrost 88


Dans l'univers de "Dichronauts", contrairement au nôtre, il n'y a pas trois dimensions de l'espace et une du temps mais deux de l'espace et deux du temps. Le monde qu'y installe Egan est, du fait des spécificités de la gravité locale, un hyperboloïde infini. La partie centrale et resserrée de l'hyperboloïde en forme la zone habitable, autour de laquelle orbite le soleil. Une zone habitable qui peut paraître étroite mais qui s'explique, de nouveau, par les particularités d'un univers dont les caractéristiques physiques impliquent l'existence de deux cônes obscurs pour la lumière. De ce fait, le soleil n'éclaire que la partie qui lui fait directement face ; au « nord » ou au « sud » sa lumière disparaît, et le lieu géométrique limite de la disparition (sur Terre on dirait le terminateur) forme une bande de radiation solaire extrême nommée Eté absolu où toute vie est impossible en raison de la distance soleil/hyperboloïde qui y est minimale. Impossible donc de passer de la zone éclairée à la zone obscure, l'Eté absolu est une barrière infranchissable car mortelle.

Qu'importe, dira-t-on, il suffit de vivre dans la zone habitable et d'envoyer paître la géométrie. Hélas, ce n'est pas si simple, car l'hyperboloïde subit une rotation lente qui déplace le cône de lumière solaire – et donc la zone habitable – vers le sud. Les habitants de ce monde migrent donc, de générations en générations, emportant avec eux leurs villes, toujours plus loin vers le sud, pour fuir l'Eté absolu qui approche et échapper à l'anéantissement en restant dans la zone habitable. Jusque là, on pourrait se croire un peu dans Le monde inverti de Priest. Mais Egan pousse le bouchon plus (et sans doute trop) loin.

Sur son monde vivent des Walkers qui naissent orientés Est ou Ouest. Un Est, comme l'est Seth – le premier personnage du roman – peut voir et avancer vers l'est, il peut voir vers l'ouest en retournant sa tête et y aller à reculons, mais il ne peut voir ni le sud ni le nord, et ne peut jamais se tourner dans ces directions sous peine de s'allonger indéfiniment en raison de la géométrie particulière de l'univers – c'est vrai aussi pour tout autre objet matériel, la direction et le sens des gens et des choses sont des donnés non négociables sous peine de destruction. Pour aller vers le nord ou le sud, Seth et les autres Walkers progressent donc en crabe, et ils se fient pour cela à la « vision » sonar de leur Sider. En effet, chaque Walker abrite dans son crâne un Sider, parasite hématophage sentient – celui de Seth se nomme Théo et, des deux commensaux, il est le plus pertinent – avec lequel il entretient une relation faite de visions échangées (au sens propre) et de communication interne. Un Sider, néanmoins, n'est pas que l'autre partie du couple qu'il forme avec son Walker, les Siders font partie intégrante du monde et ils sont des personnages à part entière du roman.

Seth et Théo viennent d'embrasser la profession d'arpenteur. Leur première mission, au sein d'une équipe plus expérimentée, les conduit loin vers le sud, à la recherche d'une rivière près de laquelle déplacer leur ville d'origine. Vers le sud car l'Eté absolu Nord est chaque jour plus proche, et près d'une rivière car sinon aucune agriculture ne sera possible. Mais voilà que l'équipe tombe sur un immense gouffre qui barre l'axe O/E. Est-ce le bout du monde ? La migration – et donc la vie – s'arrêtera-t-elle au bord de l'abîme ? Ou y a-t-il une solution à découvrir en plongeant dans l'inconnu ?

Avec "Dichronauts", son tout dernier roman hard-SF, Egan poursuit l'exploration – entamée avec la trilogie Orthogonal – des univers à physique différente. Mais, si Orthogonal était étrange (physique riemanienne), la trilogie portait une vraie histoire, avec de vrais développements. Et même si la physique y était parfois complexe, le lecteur comprenait toujours en quoi elle posait problème aux héros ou au contraire leur offrait une solution. Enfin, les personnages d'Orthogonal étaient très développés, incroyables et attachants à la fois.

Rien de tout cela dans "Dichronauts". Hélas ! Les bonnes idées foisonnent pourtant. Géométrie si particulière du monde, enjeu vital, relations parfois tendues entre Walkers et Siders, cité étonnante (pas celle de Seth) où les Walkers font de leurs Siders des esclaves volontairement abrutis, monde sous le monde, mécanismes d'évolution, difficultés de communication, etc. Mais le soubassement physique, souvent trop ardu, éloigne le lecteur du récit, et les points politiques ou sociaux d'une telle société ne sont qu'effleurés. Ainsi, une grosse partie du roman (la descente dans le gouffre) qui pourrait être terrifiante, tourne essentiellement autour de questions de gravité, de positionnement des pieds et des membres, afin d'éviter autant la rotation axiale N/S que la chute vers le haut que risque tout corps positionné sur une rampe d'angle inférieur à 45 degrés. Le tout devient rapidement aussi peu visuel que très ennuyeux.
Puis, une fois en bas, alors que la gravité a changé, il faut régulièrement se demander dans quelle position se trouvent les personnages ; là aussi ça constitue une partie des questions problématiques de l'histoire.

Et alors qu’Egan avait réussi à faire des personnages de ses héros d'Orthogonal, il échoue assez largement ici. Trop peu de background, trop peu de biographie ou de désir propre, Seth et Théo sont un couple de buddies aussi conventionnels que presque transparents, les personnages annexes intéressants – dont la sœur de Seth – n'ont que trop peu à dire, et les autres membres de l'expédition n'ont chacun qu'un court temps de parole ce qui empêche de les développer de manière utile (Note : l'expédition ne compte pas cinq personnages mais cinq couples Walker/Sider soit dix locuteurs potentiels).

Dans le dernier tiers du roman, un personnage inattendu ranime un peu l'intérêt, mais c'est encore trop peu, trop tard, ou trop facile. Il y aurait vraiment eu à faire avec les couples de nécessité que forment les Walkers et leurs Siders mais cette relation précisément n'est jamais poussée jusqu'au bout de son étrangeté ; dans l'immense majorité des cas, le Sider est un pote dans la tête – point.

Avec "Dichronauts", Egan a peut-être écrit le roman hard-physique de trop, ou alors il y aurait fallu de nouveau une trilogie afin d'approfondir tous les points que le récit ne fait qu'effleurer, et de diluer dans le même mouvement ces pages illisibles dans lesquelles le souci principal de Seth est de bien orienter son axe par rapport à la gravité ou au terrain.

Dichronauts, Greg Egan

dimanche 11 novembre 2018

Les griffes et les crocs - Jo Walton - Retour de Bifrost 88


Quel étrange roman que "Les griffes et les crocs" ! Quelle étrange idée de l’avoir écrit ! Et quelle merveille encore qu’il ait obtenu le World Fantasy Award en 2004.

Qu’on en juge. Le Digne Bon Agornin se meurt, le Digne Bon Agornin est mort. Ce petit self-made aristocrate rural laisse derrière lui deux fils – Penn, un pasteur, et Avan, un citadin ambitieux en ascension sociale – et trois filles – Selendra et Haner, encore célibataires, et Berend, mariée « vers le haut » à l’Illustre Daverak. J’ai oublié le principal : tous ces gens sont des dragons.

En postface, Walton dit avoir grandi en lisant des romans victoriens. Elle dit s’être demandé s’il était possible de biologiser les comportements incongrus que ces romans attribuent à leurs personnages, notamment féminins, et s’est donc lancée dans cette adaptation libre de La cure de Framley d’Anthony Trollope. Dans "Les griffes et les crocs" donc, les dragonnes virent au rose quand un homme les touche ou les approche de trop. La nouvelle nuance qu’elles arborent à compter de ce moment les signale au monde comme potentiellement sexualisées. Acceptable pour les fiancées et les femmes mariées, le rose marque d’un signe d’infamie les dragonnes sans dragon et en fait des « dragonnes perdues ». Cette contrainte de pureté virginale qui ne pèse que sur les femelles est la preuve de leur infériorité sociale, justifiée ici par leur absence de serre.
A l’inégalité des sexes s’ajoute une inégalité sociale forte, avec des serviteurs aux ailes entravées et le droit pour les dragons puissants de dévorer les plus faibles afin d’en tirer force et pouvoir.

Notons qu’on dévore aussi, pour la même raison, ses enfants débiles ou ses ancêtres morts, et c’est sur un coup pendable à ce propos que s’ouvrira l’intrigue du roman. Car si le vieux Bon avait laissé par testament le plus gros de sa fortune à ses trois enfants non installés, ses instructions concernant son cadavre étaient moins claires ce qui permit à Daverak et à sa femme de s’attribuer, à l’esbroufe, la part du lion. A partir de cette spoliation, le roman est victorien, ou, pour franciser la chose, balzacien. Inégalités sociales et sexuelles, stratification du prestige, religieux omniprésent, testaments, héritages, morts en couche, projets de mariage, recherche d’homogamie, importance de la dot, développement urbain, aventuriers et prévaricateurs, premiers chemins de fer, procès et avocats, jusqu’à une conclusion où tout finit par s’arranger au mieux, avec même l’une de ces épiphanies généalogiques au terme desquelles on réalise que le dernier était en fait un premier caché.

Si on aime, on pourra aimer. Mais, outre le caractère un peu surréaliste – jusqu’aux avocats dragons portant perruque ce qui est le pompon – d’une société victorienne draconique que Walton décrit toujours un peu à distance sur le plan technique tant elle est, de ce point de vue, difficile à justifier, je me suis demandé durant toute la lecture à quoi servait cette transposition. Et je n’ai pas trouvé de réponse. Les deux ou trois métaphores faciles (changement de couleur, draconophagie, entrave des ailes) n’apportent rien à un récit qui est strictement classique. Pour ces thèmes et ces histoires, on peut lire Austen ou Balzac. Pourquoi lire Walton ? Je l’ignore.

Les griffes et les crocs, Jo Walton

samedi 10 novembre 2018

Dans le sillage de Poséidon - Alastair Reynolds - Retour de Bifrost 88


"Dans le sillage de Poséidon" est le troisième et dernier tome de la trilogie des Enfants de Poséidon. Il est si clair qu'il peut peut presque se lire seul, même s'il est évidemment plus judicieux d'en faire la lecture conclusive du cycle pour avoir l'effet de temps long et de dynastie que voulait Reynolds.

Oubliez Terre et système solaire, le passage y sera bref. L'action démarre sur Creuset – point focal de la panspermie humaine –, longtemps après que trois ambassadrices – l'IA incorporée Eunice, la clone Chiku, et l'éléphante augmentée (une Tantor) Dakota – aient accompagné les mystérieux Gardiens pour ne jamais revenir puis que Ndege Akinya ait réveillé le Mandala de Creuset, provoquant involontairement la mort de centaines de milliers d'Humains et de Tantors. Alors que la lignée des Tantors s’éteint sur Creuset, un message texte inattendu et non signé arrive de Gliese 163 – étoile située à 70 AL environ de Creuset –, « Envoyez Ndege ». Discussions, négociations, préparatifs, une expédition partira finalement pour G163 à la recherche de la Trinité perdue, d'éventuels Tantors survivants, ou de toute information qui pourrait éclairer une humanité encore dans l'enfance sur les Bâtisseurs de Mandala, sur les Gardiens, ou sur toute autre de ces sentiences si évoluées qu'elles relèguent l'humanité au rang de Préhistoriques.

Hasard ? Chance ? Un autre Akinya, sur Mars, a connaissance du signal et, affublé d'une IA de l'Evolvarium bien plus à la manœuvre qu'il n'y parait, se met aussi en route pour G163 et le contact avec les non-humains. Les deux expéditions constituent deux fils parallèles, inconnus l'un de l'autre, qui finissent par rejoindre deux factions concurrentes à l'arrivée. Faux-semblants, manipulation, aventures épiques, leur confrontation permettra enfin à tous – et donc au lecteur – de savoir quel fut le sort de la Trinité et celui du vaisseau perdu Zanzibar, de comprendre ce que sont les Gardiens et ce qu'ils veulent, et, last but not least, d'en savoir plus sur les Bâtisseurs de Mandala et l'avenir de l'univers.

On ne peut traiter ce roman qu'en actif/passif. A l'actif du livre, un sense of wonder important avec lunes artificielles, vitesse-lumière, élévation, civilisation post-physique ; Reynolds ne s'interdit rien. De plus, dans un univers infiniment divers, les mystères abondent, et le lecteur sait que les réponses seront au bout du pageturning. Le roman se lit donc vite car, une fois pris, on veut savoir, ne pas mourir plus bête que les protagonistes du récit. Mais il y a aussi beaucoup de passif. D'abord, même si c'est bien fait, rien n'est original, des BDO à la civilisation de machines en passant par l’Élévation (c'est Brin qui vient le plus à l'esprit : augmentation, civilisation mécanique, société galactique normative – même si on a du mal à imaginer les Tantors siffler des trilles en ternaire). Ensuite, l'écriture est très basique, entre analogies malvenues et surexplication de tout (ce qui allonge le texte et énerve le lecteur). Enfin, il faut supporter la nunucherie de personnages affublés de dialogues consternants de mièvrerie. Et puis, Tout ça pour ça ! Trois siècles de voyage pour aller découvrir une vérité morale qu'Arendt avait peu ou prou énoncée et la reformuler dans la langue de Paolo Coelho.

Dans le sillage de Poséidon, Alastair Reynolds

vendredi 9 novembre 2018

Playground - Lars Kepler - Retour de Bifrost 88


Disons que je viens de mourir. Mon corps s'arrête, mes bactéries intestinales s'apprêtent à en entamer la décomposition. Mais que devient mon âme ? Elle part, invisible, pour le grand centre de tri de l'après-vie. Là, deux possibilités : soit je suis vraiment mort et mon âme entame son dernier voyage (en bateau) vers un au-delà inconnu, soit je suis promis  au réveil (après un massage cardiaque réussi par exemple) et elle doit alors attendre le moment de réintégrer mon corps physique.

La deuxième option, c'est ce qui arrive à Jasmine. Gravement blessée en opération au Kosovo, la jeune lieutenant « arrive » dans une ville crépusculaire qui évoque fortement un port chinois. Elle y est pesée, on lui donne un visa, puis Ting, un local, l'escorte jusqu'au Terminal de Cabotage. De là, un dazibao l'appelle à revenir vers notre monde, son corps, et sa vie. D'autres ont moins de chance et attendent longtemps, assez pour qu'une vraie société des morts en stand-by se soit constituée, fondant une ville purgatoire. A son réveil, nul ne croit Jasmine. Choc post-traumatique dit-on. Hôpital psychiatrique, traitements lourds, Jasmine finit par se reconstruire jusqu'à devenir la mère d'un petit garçon, Dante.
Puis voici qu'un jour la jeune femme est prise dans un terrible accident de voiture. Sa mère, qui conduisait, meurt ; elle et son fils sont gravement blessés. Après un nouvel aller-retour express dans la ville des morts, et alors qu'elle croit s'en être tirée, Jasmine doit y retourner volontairement – en provoquant un coma – pour escorter son fils durant son chemin de retour vers la vie. Car, dans la ville des morts, des gangs volent les visas qui permettent de revenir parmi les vivants et les revendent à ceux qui veulent s'assurer une forme d'immortalité. Pour sauver Dante, Jasmine devra lutter contre l'administration corrompue de la ville au péril de sa vie et de celle de ses alliés.

Le pitch était attirant. Bien des choses pouvaient être faites avec. D'autant que les descriptions de la ville, port franc et lieu de perdition entre la Los Angeles de Blade Runner et une Macao priapique, installent une véritable ambiance, et que de nombreux éléments laissent penser qu'on va entrer dans les secrets du lieu et de sa mythologie. Hélas, après un début alléchant, la qualité du roman ne cesse de se dégrader.
Coïncidence incroyable dans les relations entre ville des morts et monde réel. Transferts peu crédibles de matériel d'un côté à l'autre. Décalages temporels à géométrie variable entre temps des morts et temps des vivants. Coma induit réalisé grâce à l'aide de la sœur de Jasmine qui n'y croit pas mais réalise néanmoins la délirante opération. Ce sont quelques-unes des facilités de l'histoire. Ajoutons-y les deux problèmes principaux : pauvreté du récit et style. Pour le récit, dès l'affaire principale enclenchée, plus rien ne dépasse le niveau de la course poursuite même pas palpitante tant elle est linéaire. Plus de politique, plus de mythe (un peu de folklore et de Hell Money), plus rien qui nécessite deux neurones fonctionnels. Juste des personnages fantomatiques, de la violence quelconque, un « voyeurisme » cosmétique, un peu de sexe pour émoustiller la ménagère. Le style, lui, oscille entre plat et involontairement drôle, à coup de phrases creuses qui se veulent définitive ou profondes.

Playground, Lars Kepler

jeudi 8 novembre 2018

Le cycle de Linn - A.E. Van Vogt - Retour de Bifrost 88


A. E. Van Vogt est l'un des maîtres incontestés de la SF américaine classique, connu en France pour ce Monde du A que traduisit Boris Vian, comme Baudelaire Poe en son temps. "Le cycle de Linn" (L'empire de l'atome et sa suite directe Le sorcier de Linn) est moins notoire. A juste titre imho.

Fix-up rassemblant cinq histoires publiées dans Astounding, le premier roman se passe en 12000 environ, sur Terre. Relevée d'une apocalypse nucléaire passée qu'on devine, l'humanité a fondé une société impériale qui vénère les dieux de l'atome (uranium, etc.). Politiquement c'est un empire calqué sur l'empire romain d'avant les empereurs fous. Patriciens, chevaliers, plébéiens, esclaves, intrigues de cour, assassinats politiques, rebelles aux marches (Mars et Vénus), armée organisée en légions commandées par des généraux plénipotentiaires, c'est transparent au point d'en être gênant. A fortiori quand on réalise que, techniquement, cette race spatiopérégrine ignore l'électricité, communique par pigeons, combat avec épées, lances, et flèches, après être descendue de vaisseaux spatiaux qui ne sont que de grosses barges de débarquement. La transcription que fait Van Vogt du I, Claudius de Robert Graves (de l'assassinat de César à celui de Caligula) sautera aux yeux de qui connaît un peu l'histoire romaine même s'il n'a jamais ouvert le Graves.

Le cycle raconte les luttes pour le pouvoir à la cour impériale de Linn, sur Terre d'abord, puis dans l'espace (Le sorcier de Linn) quand l'empire doit survivre à une brutale invasion étrangère. Son héros est Clane, petit-fils de l'empereur régnant et, hélas pour lui, mutant difforme. Protégé par un savant débonnaire du sort funeste réservé aux mutants, Clane devient un jeune puis un adulte d'une intelligence stupéfiante qui conseille les princes, dirige des armées, redécouvre la science ancienne, et se fait nombre d'ennemis qui rêvent de l'éliminer. Il trouvera son meilleur allié en la personne d'un général barbare vaincu et finira par diriger l'empire après l'avoir sauvé. Honnête et honorable, Clane, s'il se méfie des mouvements de la foule autant que Tarde et Le Bon réunis et doit parfois sacrifier à contrecœur aux intrigues politiques, veut néanmoins abolir l'esclavage et changer la forme autocratique du régime. Lors de la guerre contre les Riss ('Russes'), il cherche à éviter l’extermination mutuelle en prônant une coexistence pacifique garantie par une forme locale de dissuasion. Empire romain mâtiné de Guerre froide et de course aux armements.

Ces deux romans expriment donc l'inquiétude atomique de l'époque plus quelques valeurs et idées politiques. Hélas, elles sont bien mal servies par un texte discutable : invraisemblances scientifiques et techniques, développements sociopolitiques basiques, personnages fantomatiques mis à part les deux ou trois principaux, motivations des acteurs pas toujours compréhensibles, comportements parfois petit-bourgeois, et ne parlons pas de la bulle contenant l'univers en réduction ou des paysans téléporteurs, entre autres. On n'excusera que l'approche assez machiste, caractéristique de l'époque plutôt que de l'auteur. Et puis aussi il y a cette écriture, scolaire, où distance, effectifs, termes des alternatives ou motivation des choix sont listés et décrits comme par un élève consciencieux. Rapide à lire mais impossible à prendre vraiment au sérieux.

PS : Les points communs entre Clane et le Mulet d'Asimov sont troublantes, d'autant que les dates coïncident.

Le cycle de Linn, A.E. Van Vogt

mercredi 7 novembre 2018

Swastika Night - Katharine Burdekin - Retour de Bifrost 87


Les Editions Piranha ressortent aujourd'hui un roman publié en 1937 par la Britannique Katharine Burdekin. C'est une œuvre d'anticipation qui essayait d'imaginer ce que serait un monde dans lequel le nazisme aurait vaincu, et donc atteint ses objectifs. Un peu tombé dans l'oubli, il reparaît aujourd'hui dans le contexte de la montée des populismes. Si l'intention est louable, il faut néanmoins au lecteur une bonne dose d'abnégation pour arriver au bout de ce texte.

Sept siècles après la victoire d'Hitler, le Reich nazi et son pendant nippon – composés chacun d'un Heartland et d’immenses territoires soumis – se partagent la Terre. Dans le Reich nazi, le totalitarisme racial a utilisé le temps long pour modeler une société délirante, sorte d'Allemagne médiévale fantasmagorique.

Revue de détail.

Race : plus de Juifs (tous éliminés, même si Burdekin ne prévoit pas l'Holocauste mais une accumulation de pogroms plus ou moins épidémiques), des peuples étrangers soumis et méprisés, des chrétiens exclus et déclassés.

Culture : plus de livres (seulement la Bible d'Hitler et des ouvrages techniques), plus d'Histoire, une population majoritairement analphabète.

Politique : un totalitarisme – plus sous-entendu que décrit – d'essence religieuse ; quatre cercles : les nazis (Allemands de base), les chevaliers (noblesse militaire et civile nazie), le Cercle des Dix (une sorte de gouvernement formé des plus éminents chevaliers), Der Führer (successeur d'Hitler comme le pape l'est de Saint-Pierre).

Religion : un culte d'Hitler et de ses Saints, une Bible ad hoc, une germanisation d'Hitler en colosse blond aux yeux bleus qui n'est pas sans rappeler l'occidentalisation de Jésus.

Sexe : une domestication des femmes, parquées, soumises, disponibles à merci, destinées à porter des garçons (futurs nazis) que leurs pères récupèreront à dix-huit mois. Le nazi est homme ; les femmes (et leurs filles qui formeront la génération suivante de reproductrices) ne sont que les matrices qui le fabrique.

Dans cette Allemagne rieuse arrive Alfred, Anglais en pèlerinage et doux ami d'Hermann, le paysan nazi. A la suite de l’agression par Hermann d’un jeune éphèbe, Alfred rencontre von Hess, le chevalier d'Hermann. Celui-ci lui confie un livre, écrit par l'un de ses ancêtres, qui dit la vérité sur les origines du Reich et déconstruit les mensonges sur l'Histoire, les femmes, Hitler lui-même. Depuis des siècles, les von Hess se transmettent ce livre qui doit préparer une restauration. C'est maintenant à Alfred, anglais autant que rétif à la croyance officielle, de l'emporter car le vieux von Hess n'a plus de fils.

On reconnaîtra à Burdekin des fulgurances. Elle dit la nature totalitaire du régime, la stase mortelle qui suit la dictature réalisée, le culte de la personnalité, la reconstruction de l'Histoire. Elle montre la violence banalisée qu'induit le régime et l'insensibilité qu'il génère, ainsi que le caractère profondément homoérotique de la praxis nazie et le virilisme qui est en l'essence (elle a peut-être même eu connaissance du programme Lebensborn). Elle développe une philosophie anti-holiste de l'accomplissement et enjoint à une pratique raisonnée de la critique.

Tout ceci est bel et bon. Mais quelle purge quand même ! Plus essai que roman, il ne se passe pas grand chose dans "Swastika Night", et le lecteur lira, avec ennui, des dizaines de pages consécutives de dialogues entre deux ou trois personnages ; car le texte n'est plus un avertissement (date oblige), et son anticipation est, disons-le, trop excessive pour être vraiment prise au sérieux. Si le thème intéresse, mieux vaut relire Arendt.

Swastika Night, Katharine Burdekin