mercredi 30 mai 2018

Sur les méchants qui nous critiquent


Voici que refleurissent, ici et là, comme les cerisiers impériaux, les lamento récurrents sur le thème : « les critiques sérieux – ceux notamment qui se commettent dans la presse écrite – ne nous aiment pas, ils nous prennent pour des nuls, ils nous méprisent ». Là, comme dirait un ami, « on se calme et on boit frais à Saint-Tropez ».

Partons de là : les critiques sérieux nous méprisent, certains littérateurs ou universitaires aussi.

Et alors ?

Relisez Bourdieu. Par « sérieux », on veut dire légitime. Car oui, il y a en France aujourd’hui des critiques légitimes. La littérature est un champ (constitué au XIXème siècle, cf. Les règles de l’art). Comme tout champ, il est un champ de forces, un espace hiérarchisé peuplé de dominants et de dominés, selon des critères de légitimité qui s’imposent au champ après avoir été définis et imposés par les dominants (qui ensuite, de leur position dominante, socialisent sans cesse les nouveaux entrants afin de perpétuer les critères de légitimité et donc leur propre position de dominants).

Dans le champ de la littérature, aujourd’hui, les littératures de genre sont symboliquement dominées. Leurs acteurs le sont donc aussi. Ailleurs, dans l’Olympe littéraire, les dominants, ad nauseam, édictent, transmettent, et protègent les critères de la production légitime, créant les goûts et les dégoûts de bon goût dans le champ. C’est ce que font les dominants dans tous les champs, c’est en édictant et en imposant les critères de la légitimité qu’ils se produisent et se reproduisent comme légitimes – on oublie souvent que l’habitus, trop souvent galvaudé, est un système de classement bien avant d’être un système d’action.
Il n’y a aucune raison logique pour que le fonctionnement du champ littéraire soit différent.

Les littératures de genre sont donc dominées, c’est un fait d’expérience. On ne fera pas ici la généalogie de la chose, on ne cherchera pas ici pourquoi, comment, et quand les tenants d’une littérature aussi prosaïque que psychologisante ont remporté la partie ; ça n’a guère d’importance.

Ceci posé, deux options s’offrent aux acteurs dominés :
– devenir dominants dans le champ, autrement dit, par une révolution victorieuse, devenir ceux qui définissent les critères de la littérature légitime (et deviennent par là même les nouveaux arbitres des élégances).
– faire sécession ou schisme, c’est à dire quitter le champ original pour créer un champ autonome dans lequel les dominés définiront eux-mêmes les critères de la légitimité.

Chaque fois que je me trouve dans une convention (moi qui, en tant que blogueur de genre, appartiens à la fraction dominée de la littérature dominée), j’ai l’impression que l’option 2 a été choisie. J’ai l’impression que nous sommes entre nous – comme en non-mixité ;-) J’ai l’impression que nous savons, entre nous, quels sont nos critères de légitimité, et comment chacun se positionne eu égard à ces critères. J’ai l’impression que les jugements issus du champ original, et validés peu ou prou par ce champ des champs qu’est la société, ne nous importent plus.

Et puis après, régulièrement, j’entends de nouveau certains d’entre nous regretter les jugements que les dominants du champ littéraire portent sur le nôtre. Il faudrait que ceux-ci nous aiment, ou au moins nous respectent.

Ce désir m’inspire trois remarques :

– D’abord, ce n’est pas possible. Les critères de légitimité sont « incorporés », ils sont donc largement inaliénables. Qui plus est, d’un point de vue stratégique, il serait suicidaire pour les dominants du champ littéraire d’accepter une réévaluation des critères de la légitimité littéraire ; et de toute façon ils ne sont pas, si on m’a suivi, en capacité de le faire.

– Ensuite, sur le plan bassement numérique du volume et de la consommation courante, je crois que le genre a gagné. Si presque tout le monde connaît le nom d’un ou deux Prix Nobel, combien les lisent vraiment ? Et parmi ces Nobel, combien sont adaptés à l'écran et donc largement accessibles ?

– Enfin, et surtout, que nous importent les jugements dépréciatifs ? Vouloir être adoubé par ceux qui dominent, c’est accepter leur légitimité, la validité objective de leurs critères, la sûreté indiscutable de leurs goûts. C’est se comporter comme ces ouvriers qui parlaient de « gens biens » pour désigner les bourgeois. C’est s’extraire symboliquement du champ schismatique constitué et en minorer la légitimité propre à exister en tant que champ autonome pour aller quémander une reconnaissance externe qui revient à revalider la légitimité du champ d’origine et de ses critères. C’est absurde et un peu triste.

lundi 28 mai 2018

Before Mars - Emma Newman - Faux-semblants


"Before Mars" est le troisième roman du cycle Planetfall, de la britannique Emma Newman. Comme son prédécesseur, il peut se lire en one-shot, même s'il est préférable, pour des raisons de contexte, d'avoir lu l'ensemble.

Futur proche. Après des mois de voyage en solitaire, la géologue – et peintre – Anna Kubrin arrive enfin sur Mars. Elle est accueillie sur la base Principia par les quatre personnes qui y résident : la psychiatre, Arnolfi, le médecin, Elvan, le juriste et star de téléréalité spatiale, Banks, l'ingénieur, Petranek ; sans oublier l'omni·présente·potente IA qui gouverne la base. Le premier contact entre Kubrin et Arnolfi n'est que moyennement sympathique, mais Anna met ça sur le compte conjoint de la fin – toujours délicate – de six mois de voyage solitaire largement passés sous réalité virtuelle et de son aversion personnelle pour les psychiatres de tous poils.

Qu'importe. La jeune femme a réalisé le rêve de sa vie : elle est sur Mars.

Même si, pour cela, elle a dû laisser derrière elle, pour deux années complètes, Charlie, son mari, et Mia, sa très jeune fille, même si son intégration à l'équipe martienne est due bien plus à sa célébrité de peintre online qu'à ses compétences scientifiques, même si sa présence sur Mars est sans doute possible le fait d'un caprice du richissime Stefan Gabor, le tychoon qui possède et finance le projet Principia.

Qu'importe. Anna est sur Mars. Et elle va en peindre le paysage désertique.

Qu'il est navrant alors de voir que, sitôt Anna arrivée, la catastrophe pointe le bout de son vilain nez. Car à la désagréable première impression succède une découverte aussi bouleversante qu'incompréhensible : en s'installant dans sa cabine, Anna y trouve un message caché écrit de sa main « Ne fais pas confiance à Arnolfi ! ». De là, de cette incongruité fondatrice, tout va devenir de plus en plus étrange et inquiétant.

"Before Mars" est un roman à la première personne, centré sur un personnage principal comme l'étaient Planetfall et After Atlas. Ici c'est d'Anna qu'il s'agit. Et c'est encore une fois à une personnalité complexe que Newman confronte le lecteur.

Anna est une femme fragile. Fille d'un père lourdement paranoïaque, victime, de ce fait, de graves traumatismes dans l'enfance, elle a dû grandir plus vite que de raison, prendre en charge des situations pour lesquelles elle n’était pas armée, régler des questions qui n'étaient pas du tout de son âge. Le tout couronné d'années de psy sans fin, à apprendre qu'il est sage et efficace de dire ce que le praticien veut entendre.

Anna est une femme que les difficultés de sa vie ont en partie mithridatisée. Une femme qui éprouve peu de sentiments heureux, une femme dont les seules émotions véritables sont pour son travail, l'art, et Mars. Pour ce qui est des humains, Anna ne ressent pas grand chose. Un vide qu'elle a, toute sa vie, réussi à dissimuler au monde en se construisant, de manière consciente, une façade sociale conforme. Mariage, maternité, liens familiaux, Anna a coché toutes les cases, toujours fait ce qu'il fallait pour ne pas paraître déviante, mais le bilan est consternant. Une sœur et un père qu'elle ne voit plus, une mère qui ne la comprend guère, un mari qu'elle n'aime pas vraiment, une fille qui ne lui inspire ni joie ni intérêt véritable. Anna n'est pas heureuse, d'autant plus qu'elle est parfaitement au clair sur ses faiblesses et ses dissimulations, et que, socialisée quand même, elle est habitée par la culpabilité lancinante d'être qui elle est, d'être si peu « normale » ; Anna ment sans cesse à toutes et tous, mais jamais à elle-même.
Qu'importe. Vu de l'extérieur, Anna est conforme. C'est tout ce qui compte pour elle.

C'est donc cette femme, aussi fragile que secrète, qui se trouve confrontée à un grand mystère et, peut-être, à un grand danger. Car, passé le choc de la découverte de la lettre manuscrite, les bizarreries s'accumulent. Pourquoi Anna est-elle si à l'aise avec Elvan ? Pourquoi se méfie-t-elle autant d'Arnolfi ? Pourquoi ses affaires semblent-elles avoir été « visitées » ? Pourquoi ses messages vers la Terre paraissent-ils censurés ? Pourquoi est-elle destinataire d'un message secret venu de la Terre ? Pourquoi, surtout, y a-t-il des empreintes sur le sol martien à un endroit prétendument non exploré ? A qui faire confiance ? L'IA elle-même, qui sert d'interface unique entre le monde clos de la base et l'extérieur, est-elle digne de foi ? Que croire ? Que faire ?

Complot ? Paranoïa ? Psychose induite par abus de virtualité ? Anna ne sait pas trancher, le lecteur non plus. On se contente d'accumuler les informations, on change sans cesse d'avis sur la situation, on tente d'intégrer chaque nouveau développement aux hypothèses qu'on avait construites, au risque de les ébranler et de devoir tout recommencer. Le complot semble trop vaste pour être crédible, mais, d'un autre côté, même les paranoïaques peuvent avoir des ennemis. C'est donc à une ambiance entre Soupçons et Temps désarticulé que Newman convie le lecteur. Elle pousse Anna, terrorisée par l'héritage de son père, à tenter de briser l'enfermement, à chercher en tout sens la lumière, comme un rat dans un labyrinthe. Elle pousse le lecteur à lire vite, à ne pas attendre, à tourner les pages pour savoir.

A la fin, tout s'éclaire et le lien avec les romans précédents est fait. Un dérangeant mystère trouve son explication, c'est ce qu'espéraient tant Anna que son spectateur/lecteur.
"Before Mars" est d'une lecture très agréable. Comme souvent dans ce type de récit, on peut trouver, si on est chafouin, que l’explication tient un peu trop bien. Mais qu'importe, ne soyons pas chafouin.

Before Mars, Emma Newman

samedi 26 mai 2018

Hao Jingfang - L'insondable profondeur de la solitude


Les habitués de ce blog savent que j'arrête très rarement une lecture. Même quand tout suggère d'abandonner, je vais au bout, comme saisi par ce « sale espoir » qui consternait Antigone. Ce n’est qu’après que je fais payer au livre ma frustration, que je me lâche et « gueule ce que j'ai à dire ».

Voilà donc que j'ai lu "L'insondable profondeur de la solitude", le premier recueil traduit de Hao Jingfang, et que, maintenant, je vais gueuler ce que j'ai à dire.

Hao Jingfang fait partie de cette vague d'auteurs SF chinois qui arrivent sur les marchés occidentaux et dont Liu Cixin est le porte-drapeau. D'elle, j'avais lu Folding Beijing – étonnamment traduit Pekin Origami en français – que j'avais jugé très intéressant. Comme chez Liu auparavant, j'y avais croisé le mélange de naïveté narrative Âge d'or et de préoccupations très contemporaines que je trouve caractéristique de la SF chinoise. J'espérais donc le meilleur de ce recueil inaugural. La déception fut à la hauteur.

Dans le recueil sont rassemblés onze textes. Il s'ouvre sur Pekin Origami (!).
Très vite, la faiblesse du style apparait évidente, au point de devenir progressivement rédhibitoire. Dommage, car Hao Jingfang aborde des questions qui peuvent intéresser.

D'abord, une crainte récurrente de l'invasion. Extra-terrestre ici, mystérieuse, impitoyable, relayée par une classe d’humains traitres à leur espèce.
La vision très classique de l'envahisseur alien peut se lire comme une métaphore de la colonisation, ou de ces invasions culturelles et idéologiques qui font des nations des terrains de conflit entre compradores et résistants. Trois récits au moins filent, dans le recueil, cette métaphore.

Les textes parlent aussi de transition. D'un pays qui a changé peut-être plus vite qu'aucun autre, Hoa raconte des histoires d'humains confrontés à des changements rapides. De l'astéroïde-étape Cérès à une Chine dans laquelle à la mort des parents succède celle d'un ancien empereur (joli enchaînement), le monde change, les anciens repères disparaissent, et il faut – de gré ou de force – aller de l'avant, faire avec la marche du monde, quoi qu'il puisse en coûter, habité d'un mélange de crainte et d'espoir.

Le thème de la solitude traverse enfin les nouvelles. Confrontés aux nouvelles technologies, aux changement sociétaux rapides, au Léviathan étatique comme au poids de la tradition, les personnages de Hao sont seuls, parfois désorientés. Oppressés par la réalité, anonymes dans un monde qui change, certains résistent, pas tous. Les autres iront, à l’extrême, jusqu'à se réfugier dans des virtualités rassurantes qui, à défaut de les confronter au monde, leur permettront d'y survivre, fut-ce au prix de l'autonomie.

Thématiquement significatif donc. Mais le style, toujours plat et régulièrement maladroit, fait barrage à la lecture. Problème de texte original ou problème de traduction, je l'ignore, même si une comparaison rapide entre Folding Beijing et Pekin Origami laisse penser que les torts sont au moins partagés.

Dommage, dommage, dommage. On peut éviter.

L'insondable profondeur de la solitude, Hao Jingfang

dimanche 20 mai 2018

La route de Tibilissi - Chauvel - Dispensable


Si on a gardé une âme d'enfant.
Si on aime bien les manga en général et Miyazaki en particulier.
Si on aimes les sujets importants même lorsqu'ils sont traités de manière décevante.
Alors, oui.
Sinon, mieux vaut économiser son temps.
176 pages pour dire, si je résume, que la guerre est un groß malheur, que les civils (en dépit de multiples conventions dont les premières remontent à la Guerre de Trente Ans) en sont des victimes aussi abasourdies qu'innocentes, que les enfants civils le sont encore plus, que la perte est triste, que la peur est lancinante en situation d'incertitude, que l'exil est le prix à payer pour la survie, que l'imagination (l'illusion ?) peut être le refuge de la conscience traumatisée. Pourquoi pas ? Mais il faut une vraie histoire et de vrais personnages, développés l'une et les autres. Ici, tout est trop générique, trop linéaire, trop simpliste. Dans "La route de Tibilissi", Chauvel file une idée très contemporaine ; il oublie juste de la traiter vraiment.

La route de Tibilissi, Chauvel, Kosakowski

samedi 19 mai 2018

X-Men Grand Design - Ed Piskor - Brillant


Les X-Men, les mutants les plus célèbres du monde. Créés en 1963 par Stan Lee et Jack Kirby, les X-Men seront développés sur plus de 50 ans. Des dizaines de milliers de pages et quantité de spin-offs plus ou moins heureux.

Voilà qu'Ed Piskor, cartoonist, comme il se définit lui-même, et surtout énorme fanboy de la saga, a décidé de raconter en les condensant les 280 premiers épisodes de la série, soit plus de 8000 pages d'aventure et de réflexion. Il a commencé à le faire, le travail est en cours, et un premier bilan d'étape est réalisable dès à présent.

Ce premier TPB raconte l'histoire d'une « école pour jeunes surdoués » dirigée par le Professeur Charles Xavier, un mutant télépathe qui a fait le rêve d'aider les jeunes mutants du monde à maitriser leurs pouvoirs et aspire à une cohabitation fraternelle entre homo sapiens et homo superior.
Mais la tâche est rude, presque impossible. Alors qu'ils grandissent dans un monde hostile, apprennent, s'entrainent, combattent, et tentent de vivre des vies aussi normales que possible, les mutants de Charles Xavier sont sans cesse confrontés aux mauvais mutants mené par Magnéto (la partie agressive de leur espèce, qui pense que seule la domination sur homo sapiens assurera la survie d'homo superior), à l'inimitié humaine qui se matérialise dans les projets Sentinelle, à des menaces cosmiques nombreuses présentes et à venir. Une vie de lutte et d'espoir qui se déroule sous les yeux conjoints du Gardien et du lecteur.

Les cinq + 1 X-Men originaux, Magnéto, Kazar, Havoc, Polaris, Mastermind, Trask, et tant d'autres, sont donc rassemblés dans la centaine de pages du volume. Suivant globalement la trame du début de la série, Piskor résume, et en même temps il rassemble les ennemis successifs des premiers X-Men dans un métarécit qui fait un pont avec des développements encore à venir. De plus, reprenant dès le départ des éléments qui n'apparaissent que plus tard dans la chronologie initiale originale, Piskor introduit aussi - ne serait-ce que furtivement - la future Tornade, Moira McTaggart et son fils, certains Shi'ar, ou Banshee par exemple. Il donne par là-même le sentiment d'une cohérence narrative qui n'existait pas à l'origine, d'un grand plan qui se serait déroulé sous les yeux des lecteurs durant trois décennies et dont chaque rebondissement aurait été prévu de longue date et annoncé par des indices.
De ce point de vue, l’intervention du Gardien - qui raconte l'histoire -  est parfaitement justifiée ; après les faits, alors que tout est écrit et accompli, il revient au Gardien de dire ce qui est advenu, de manière construite, par-delà les détails qui auraient pu échapper à l'observateur négligent.
Le volume s'achève avant l'équipe des nouveaux X-Men, et alors que l'entité Phoenix est toujours en route pour la Terre en vue de sa rencontre cataclysmique et tragique avec Jean Grey.

D'une histoire qui s'est développée au fil de l'eau, des changements d'équipes créatives, des basculements d'époque, Piskor a voulu faire un tout cohérent. "X-Men Grand design" - dont on ne connait encore que le premier de plusieurs TPB - est donc bien plus qu'un résumé de la saga X-Men. Alors qu'un tel résumé aurait déjà nécessité un travail de titan grandement méritoire, c'est à une complète réécriture, dans une approche Intelligent Design, que s'est attelé le créateur. Il livre au lecteur un récit épuré et diaboliquement ouvragé qui tient de la chronique, voire de la saga (et qui, de ce fait, conviendra sans doute plus aux habitués qu'aux nouveaux-venus), un évangile des X-Men dans lequel tout se tient.

Le dessin - signé Piskor comme tout le reste - est agréablement rétro, dans un style Age d'or des comics, avec quadrichromie à point apparents et Kirby dots. L'ouvrage est, de plus, grand format.

Ne pas passer à côté !

X-Men Grand Design, Ed Piskor

La fantastique famille Telemachus - Daryl Gregory


"La fantastique famille Telemachus" est un roman de Daryl Gregory. Il offre à son lecteur autant de qualités que de défauts.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 92, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Teddy Telemachus, escroc charismatique, participe à une étude sur les perceptions extra-sensorielles secrètement dirigée par la CIA. C'est là qu'il rencontre Maureen McKinnon, une authentique médium. Après une idylle mouvementée, Teddy et Maureen se marient et ont trois enfants surdoués, avec lesquels ils forment la Fantastique Famille Telemachus, qui sillonne le pays pour présenter au public les pouvoirs de chacun. 
Irene est un véritable détecteur de mensonges, Frankie peut déplacer des objets par la force de sa pensée et Buddy, le benjamin, sait prédire l'avenir. Hélas, un soir, la tragédie va les diviser. Des décennies plus tard, les Telemachus n'ont plus rien de fantastique. Irene est mère célibataire, sans emploi. Frankie doit une somme importante aux anciens associés mafieux de son père. Buddy vit complètement replié sur lui-même. 
Et, compliquant les choses, la CIA réapparaît, pour voir s'il reste un peu de magie au sein du clan Telemachus. Quant à Matty, le fils d'Irene, il vient de vivre sa première sortie de corps. Il n'en a parlé à personne, mais ce pouvoir sera peut-être nécessaire au salut des siens - à moins qu'il n'achève de déchirer sa famille... Mobilisant toute l'imagination qui a fait de lui un conteur reconnu, Daryl Gregory nous livre un roman surprenant et hilarant qui met en scène une famille de rêveurs surdoués et les forces invisibles qui les lient.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mercredi 16 mai 2018

Tous les oiseaux du ciel - Charlie Jane Anders


Sortie aujourd'hui de "Tous les oiseaux du ciel", le charmant premier roman de Charlie Jane Anders, qui a obtenu le Nebula 2017 et le Locus 2017.
Et, répétons-le : Si When Harry met Sally avait été écrit par Neil Gaiman, il se serait intitulé "Tous les oiseaux du ciel".

Tous les oiseaux du ciel, Charlie Jane Anders

jeudi 10 mai 2018

The Poppy War - R. F. Kuang


"The Poppy War" est le premier roman de Rebecca F. Kuang, une jeune Chinoise émigrée vivant aux USA depuis 2000 avec ses parents. Auteur débutante très prometteuse, elle est diplômée d'Histoire.
"The Poppy War" est aussi l'histoire de Rin, une orpheline de guerre que les vents mauvais de l'Histoire plongent au cœur d'un nouveau conflit qui surpasse en sauvagerie tout ceux qui l'ont précédé.

Empire de Nikara. 20 ans environ après la Seconde Guerre du Pavot. Rin est une orpheline. Elle vit chez les Fangs, qui ne l'aiment pas et l'utilisent dans le cadre de leur trafic d'opium. Ils s'apprêtent maintenant à la marier à un responsable des douanes qui pourrait faciliter leur trafic. Il est donc temps pour la pré-adolescente de fuir. Seule porte de sortie : le Keju, l'examen impérial qui donne accès aux plus prestigieuses académies, notamment militaires. Le Keju est incroyablement difficile, et les enfants de la classe dominante y sont préparés dès la petite enfance. Qu'importe, brillante et motivée jusqu'à la souffrance, Rin s'y prépare deux années durant, le réussit (sous le regard suspicieux d'autorités qui ne peuvent pas croire aux résultats d'une rien du tout comme elle), et part donc un beau jour pour la cité capitale de Sinegard où se trouve la plus réputée des académies militaires, celle qui forme les futurs généraux et stratèges de l'armée impériale.

Pauvre et suderone, elle y vivra une vie de misère sous le mépris des autres enfants, y trouvera un mentor qui l'ouvrira à la réalité surnaturelle du monde, puis la quittera, comme tous ses condisciples, quand la guerre s'invitera dans l'Empire sous la forme d'une invasion par la Fédération de Mugen, l'ennemi séculaire de Nikara, venu juste de l'autre côté de la mer. Elle entrera alors vraiment dans ce que les marines de Full Metal Jacket appelaient un monde merdique, une guerre « foupouda » qui la conduira à être témoin et partie d'horreurs qui dépassent son imagination.

"The Poppy War" est un début très intéressant, mais, si on connaît l'Histoire, un peu déroutant. Kuang y raconte une version fantasy de la Chine entre la fin du XIXè et la première moitié du XXème siècle ; c'est explicite, c'est volontaire. C'est donc de la Chine qu'il s'agit. Clairement. Et du coup, le lecteur est souvent dans la position étrange que provoquent (pour votre serviteur en tout cas) les romans à clefs, une position à mi-chemin entre l'immersion dans l'histoire racontée et la chasse sagace aux pépites dissimulées par l'auteur dans son texte. De ce fait, l'immersion n'est jamais totale, et c'est dommage. Mais tout dépend du niveau de connaissance qu'on a des faits travestis et de la concentration qu'on met dans sa lecture ; le ressenti est donc forcément différent pour chacun.

Le voyage de Rin dans le monde adulte commence par des examens impériaux qui dupliquent ce qui se pratiquait en Chine pour le recrutement des fonctionnaires d'Etat. Très sélectifs, inégalitaires, ils demandaient notamment une connaissance parfaite des textes classiques, dans une approche éminemment confucéenne.

Arrivée à l'académie de Sinegard, la plus sélective mais aussi la plus dure de toute, Rin vit une vie entre Harry Potter et le monde d'Ender (on pense aussi à Star Wars parfois avec ce maître qui doute, rendu inquiet par l'impétuosité de son disciple). Avec un début dans un internat, certains passages sont obligés (les inimitiés, l'ami, les profs alliés ou adversaires, le mentor), mais Kuang parvient néanmoins à rendre son texte original en y introduisant un étrange et facétieux professeur, Jiang, qui devient le mentor de Rin et l'initie à un shamanisme auquel l'empire ne croit pas. Dans l’enseignement de Jiang on reconnaîtra les principes de base du kung-fu (techniques à mains nues, pacifiques d'abord militarisées ensuite, style animaux, etc., Kuang est explicite ici au point de citer Bodhidharma, le fondateur mythique de l'art martial) ; on croisera aussi un panthéon de 64 divinités, clairement d'inspiration chinoise.

C'est à connaître ce panthéon, plein de dieux qui sont autant de forces primordiales qu'on ne contacte qu'à ses risques et périls, que Jiang forme Rin. Mais quand la guerre arrive, quand les étudiants de Sinegard, versés dans les troupes combattantes, doivent lutter pour leur vie et la protection des civils face à un ennemi supérieur en nombre et en équipement, l'approche pacifiste de Jiang ne satisfait plus sa jeune disciple.
Affectée à une unité de freaks dotés du même genre de pouvoirs qu'elle (car si l'Empire ne croit officiellement plus aux shamans, si le mythique Empereur Rouge les a fait disparaître, le Nikara actuel, gouverné par une impératrice bien peu claire, entretient un groupe de shamans qu'il utilise à des missions secrètes et des assassinats), Rin découvrira la vérité sur son pouvoir et ses origines, en même temps qu'elle comprendra de mieux en mieux les sacrifices et les horreurs (souvent dissimulés) qui constituent l'Histoire de son pays. De batailles en rencontres et de massacres en trahisons, elle assistera à des abominations sans nom qui la changeront au point de la conduire sur un chemin bien sombre.

Dans "The Poppy War", Kuang a voulu raconter l'Histoire récente de la Chine. Et c'est ce qu'elle a fait. Empire divisé, plusieurs fois envahi, sous le contrôle de chefs de guerre provinciaux qui se détestent au point de ne même pas parvenir à défendre leur pays d’une agression étrangère, académie impériale, examens classiques, arts martiaux traditionnels ou militarisés, « art de la guerre » d'après Sunzi. Il y a même un immense barrage en Nikara. Mais c'est surtout la « relation » sino-japonaise que Kuang a voulu dire. Invasion de la Chine par le Japon, sentiment de supériorité absolu des Japonais qui déshumanisent des adversaires même pas assez humains pour mériter le nom d'ennemis, « femmes de réconfort », massacre de Nankin, Unité 731, etc. Tout y est, sous le masque d'un récit de fantasy. Jusqu'à une vengeance chinoise qui, elle, n'advint pas dans la réalité.

"The Poppy War" est aussi une histoire de raison d'Etat, de mensonge d'Etat, de trahison d'Etat. Le pouvoir impérial et ses détenteurs ne sortent pas grandis du romans. Aussi indifférent au sort des peuples qu'à celui des individus, fussent-ils ses serviteurs les plus zélés, l'Etat prouve ici qu'il est bien ce « plus froid des monstres froids » que décrivait Nietzsche.

"The Poppy War" est enfin l'histoire d'une jeune fille confrontée aux horreurs de la guerre auxquelles s'ajoutent les affres des pertes et des trahisons. L'histoire d'une fille/femme à la volonté de fer qui n'hésite jamais à souffrir ou faire souffrir pour atteindre son but. L'histoire d'une femme qui s'engage sur un chemin aussi risqué que contestable. L'histoire d'une personnalité d'exception que des circonstances exceptionnelles conduisent à des actes exceptionnels.

A suivre, avec espoir, dans le prochain tome à venir.

The Poppy War, Rebeccas F. Kuang

vendredi 4 mai 2018

Les nominés Locus 2018 (some)


Oulala, beaucoup de beau monde et de bons livres. Ca, c'est de la sélection. Pas de pronostic mais de grandes espérances (Ada Palmer ? et en Horreur j'aimerais vraiment que le très beau red Snow gagne).
Le tropisme SF de mon blog se remarque-t-il ?

SCIENCE FICTION NOVEL

Persepolis Rising, James S.A. Corey
Walkaway, Cory Doctorow
The Stars Are Legion, Kameron Hurley
Provenance, Ann Leckie
Raven Stratagem, Yoon Ha Lee
Luna: Wolf Moon, Ian McDonald
Seven Surrenders, Ada Palmer
New York 2140, Kim Stanley Robinson
The Collapsing Empire, John Scalzi
Borne, Jeff VanderMeer

FANTASY NOVEL

The Stone in the Skull, Elizabeth Bear
City of Miracles, Robert Jackson Bennett
Ka: Dar Oakley in the Ruin of Ymr, John Crowley
The House of Binding Thorns, Aliette de Bodard
The Ruin of Angels, Max Gladstone
Spoonbenders, Daryl Gregory 
The Stone Sky, N.K. Jemisin
Jade City, Fonda Lee
The Delirium Brief, Charles Stross
Horizon, Fran Wilde

HORROR NOVEL

Ill Will, Dan Chaon
Universal Harvester, John Darnielle
After the End of the World, Jonathan L. Howard
Food of the Gods, Cassandra Khaw
The Night Ocean, Paul La Farge
The Changeling, Victor LaValle
Red Snow, Ian R. MacLeod
Behind Her Eyes, Sarah Pinborough
Mormama, Kit Reed
Ubo, Steve Rasnic Tem

jeudi 3 mai 2018

Phoresis - Greg Egan - Orthogonal digest


Imaginez un monde de villages lotek installés sur la glace. Placez-y des héroïnes aux noms scandinaves et des « arbres » appelés Yggdrasils. On se croirait chez des Vikings. Mais on en est très loin.

"Phoresis" est une novella de Greg Egan, récemment publiée. Elle s'ouvre sur Tvibura, une planète glacée nantie d'une sœur jumelle, Tviburi, avec laquelle elle forme un système binaire. Sur Tvibura, la vie intelligente existe. Tviburi, en revanche, est inhabitée, pour autant qu'on puisse en juger depuis sa jumelle. Mais si la vie existe sur Tvibura, elle est chaque jour plus précaire. En effet, Tvibura est une petite planète gelée, incapable par sa seule gravité de retenir son atmosphère ou de fournir l'humus nécessaire aux plantations vivrières. Ces éléments indispensables existent seulement dans l'océan souterrain qui constitue le cœur de la planète, et ils n'arrivent à la surface que grâce aux geysers intermittents qui fracturent la glace ou par le biais des « racines » d'Yggdrasils qui les remontent du cœur liquide vers la surface.

Mais les geysers se font de plus en plus rares, et les habitants de Tvibura sont donc forcés de gratter sans relâche la glace pour mettre à jour les « racines » afin qu'elles libèrent les composés chimiques dont elles sont chargées. Indispensable mais insuffisant à terme, car les « racines » aussi se raréfient. C'est la disette, et, si rien ne change, la famine guette et, à terme, l'extinction. C'est alors que Freya, l'une des innombrables gratteuses, fait, par accident, une découverte qui la conduit à imaginer un plan démentiel pour sauver son peuple en lui donnant une chance de migrer (phorèse) vers Tviburi.

"Phoresis" est un texte caractéristique de Greg Egan. Il ressemble beaucoup, dans ses thématiques, aux romans de la trilogie Orthogonal, dont il pourrait constituer une version raccourcie et simplifiée. Voyons cela.

D'abord, Egan crée un mix d'étrangeté radicale et de simplicité pastorale qui rend le texte accessible.
Freya et ses congénères ne sont pas humains. On le comprend vite à de petits détails, même si aucune description ne sera jamais offerte ; Egan considère sans doute que leur problème est celui, universel, de la survie, et qu'il s'impose à l'identique à toutes les créatures vivantes indépendamment de leur forme.
Leur planète est une boule glacée sur un océan d'alcanes, et la biologie de ses habitants n'est pas basée sur l'oxygène.
Leur biologie reproductive est très singulière (ici je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler).
Et pourtant, en dépit de la distance qui nous sépare d'eux, leur mode de vie, leur technologie, et l'organisation sociale qui semble être la leur, évoquent plus la Scandinavie viking qu'une lointaine planète désolée. Leur activité de production d'humus, par exemple, rappelle celle qu'imposèrent les îles d'Aran à leurs habitants, et la reproduction tardive qu'ils appliquent en période de disette est celle qui était pratiquée, dans notre passé, par le biais du mariage tardif.

Ensuite, Egan met en scène une femme (suivie d'autres, au fil des années) qui va s'aider de la science pour sauver son peuple. Il lui faut tirer l'idée initiale de l'observation, l'appuyer sur les connaissances disponibles, mesurer, expérimenter, puis parvenir à convaincre le reste de la population de la viabilité du projet salvateur. Car projet il y a, et, comme dans Orthogonal, il est à la fois délirant et grandiose. Délirant car il s'agir de faire ce qui n'a jamais été fait, qui paraît même difficile à imaginer sans rire, grandiose car il nécessitera l'effort de toute une population sur plusieurs générations. Comme dans Orthogonal, les initiateurs du projet n'en verront jamais l'aboutissement ; ce sont des bâtisseurs de cathédrales.
Science raisonnée et détermination sans faille sont indispensables au succès, il faut calculer et planifier ce qui ne pourra être tenté qu'une fois, à fortiori car la masse des ressources investies dans le projet contraint la consommation courante encore plus qu'elle ne l'était déjà (l'éternel dilemme consommation/investissement).

Enfin, Egan, par le biais de plusieurs narrations consécutives dans le temps, décrit les phases critiques de l'aventure, comme il le faisait aussi dans les trois tomes d'Orthogonal. On y voit les doutes face aux chances de réussite et aux dangers à affronter, mais aussi le courage, le sens du sacrifice, la volonté de vivre en surmontant l'adversité naturelle. Le monde n'est pas fait pour nous mais nous pouvons nous faire au monde : c'est le message mis en actes d'une des protagonistes du texte.

Et puis, nonobstant son fondement scientifique solide, le texte à quelque chose de profondément poétique. A sa lecture, on visualise les chats d'Ulthar ou Cyrano s'envolant pour la Lune, on se rappelle les fous volants sautant de la Tour Eiffel en costume-parachute, ou les constructeurs de la Tour de Babel à l'assaut du ciel une pierre après l'autre. Il est aussi profondément humain. Vouloir la survie de l'espèce même au risque de sa vie propre, repousser par ses actes la possibilité même d'une apocalypse future, voilà qui donne du sens à la vie présente si on en croit, par exemple, le Samuel Scheffler de Death and the Afterlife. En ceci, Freya et ses « sœurs » nous ressemblent alors profondément.

C'est donc un joli texte, conceptuellement original et porté par des personnages qui ne peuvent qu'attirer la sympathie. A lire en attendant qu'un jour, qui sait, soit traduit Orthogonal.

Phoresis, Greg Egan

The Discrete Charm of the Turing Machine - Greg Egan

© R. Kikuo Johnson pour The New-Yorker

Futur proche. Dan vend des rachats de crédit à des ménages surendettés. Il fait ce métier depuis des années, et il le fait très bien. Et pourtant, voilà qu'un jour il est licencié, éjecté, viré, comme un malpropre, sans préavis ni considération.
Si Dan ne se retrouve pas tout de suite à la rue, c'est grâce au salaire de Janice, sa femme, qui accumule les heures supplémentaires à l'hôpital où elle travaille. Pour quelques temps encore, le couple pourra continuer de rembourser le crédit de la maison et de payer l'école de leur fille, Carlie. Mais pour combien de temps ? La question est d’importance car si Dan se définit comme « entre deux jobs », il connaît un autre parent d'élève, Graham, qui lui aussi est « entre deux jobs », depuis deux ans maintenant.

Avec "The Discrete Charm of the Turing Machine", Greg Egan adresse la question, politiquement épineuse, de l'attrition de la classe moyenne. Impressionnant aux USA, le phénomène touche à des degrés divers toutes les économies développées (et, bien sûr, il a fait débat en France) ; il est rendu visible par le double diamant de Perucci (ci-dessous).


Baisse du revenu réel, hausse du taux de chômage, limitation des opportunités de mobilité sociale ascendante, perte des parachutes sociaux, le déclassement (réel ou fantasmé) se manifeste dans de nombreuses variables depuis les années 70 et, partout, il fait le lit des populismes.

Après la prospérité et l'ascenseur social (souvent surévalué) des Trente Glorieuses, la mondialisation, le ralentissement économique occidental, et un partage de la valeur ajoutée plus favorable aux actionnaires (les trois étant très liés) avaient mis un terme à ce qu'on pouvait considérer comme une répartition « équitable » des fruits de la croissance. Dans un premier temps, les effets délétères du phénomène furent circonscris à la classe populaire. De ce fait, la classe moyenne, fille et gagnante des Trente Glorieuses, pensa longtemps qu'elle ne serait pas affectée. Elle était diplômée – elle avait joué elle-même le jeu de l'école avant d'investir massivement dans la scolarité de ses enfants – ; elle était convaincue que ses compétences, complexes, la destinait à des tâches intellectuelles, non répétitives voire créatives, des tâches impossibles à automatiser, à contrario de celles des ouvriers ou employés. Même si le seuil de vulnérabilité aux changements techniques s'élevait sans cesse, ingénieurs, libéraux, managers se pensaient à l'abri. C'était sans compter avec la numérisation et l'algorithmique.

Tout ceci est en cours et à peu près connu. Dans "The Discrete Charm of the Turing Machine", Egan part d'ici et se projette – très peu – dans l'avenir. Pour augmenter toujours plus la rentabilité du capital, des logiciels de skill-cloning y observent les salariés afin d'apprendre à les remplacer, ce qu'ils finissent toujours par faire entraînant par là-même un basculement rapide dans un monde où presque tout travail est superflu. Problème : un système de production de masse a besoin, en regard, d'une consommation de masse, sinon la descente aux enfers que connaissent Dan et ses innombrables semblables finirait par nuire au capitalisme lui-même. C'est alors que le système trouve une solution innovante pour surmonter ses contradictions, une solution aussi viable qu'absurde que Dan finit par découvrir et que le lecteur trouvera dans les pages de la nouvelle.
Pour Dan, d'abord ébranlé, il est alors temps de se mettre en état de survivre au nouvel ordre du monde.

The Discrete Charm of the Turing Machine, Greg Egan

mercredi 2 mai 2018

The Black Monday Murders TPB 2 - Hickman - Coker


Sortie du tome 2 du très bon The Black Monday Murders, toujours par Hickman et sa bande. Il est intitulé sobrement "The Scales", comme la balance qui dit l'équilibre du marché ou ses déséquilibres récurrents, la balance aussi qui sera l'indicateur fiable de son rétablissement après que les sacrifices nécessaires aient été accomplis.

L'histoire entamée dans le TPB 1 se poursuit au mieux. Le volume précédent ouvrait les fils, posait les questions, et, intrigant, livrait seulement quelques réponses ; ce tome-ci répond à bien des interrogations légitimes du lecteur et fait avancer de manière résolue les intrigues en cours, il fait clairement le job.

On pénètre dans les secrets enfouis de la Fed (ce lieu où le voile entre deux mondes est fin), on en apprend plus sur la guerre froide en cours entre les maisons et à l'intérieur de Caina-Kankrin même, on comprend mieux les dessous de la mise à l'écart de Grigoria Rotschild et de la prise de contrôle par Daniel au milieu des années 80.

On découvre au fil des pages que les personnages principaux – Grigoria et son défunt frère Daniel, leur chef de la sécurité Thomas Dane, le détective Dumas – sont bien plus complexes qu'il n'y paraissait, et que certains sont engagés dans un changement radical de paradigme.

Sur le fond, au gré des dialogues, on est ramené à la réalité du pouvoir – dont la monnaie n'est qu'une forme matérielle, comme cristallisée.
On se rappelle le lien – dans une approche quasi marxienne encore – entre changement technologique (l'infrastructure), changement social, et changement idéologique (la superstructure). Dans cet ordre.
On comprend, je le disais déjà précédemment, que le surplus des uns ne peut venir que du rationnement des autres, et que, de ce fait, la lutte des lasses est inextinguible – There's no such thing as a free lunch, Fourastié ne disait pas autre chose dans son classique Pourquoi nous travaillons.
On mesure enfin avec effroi l'envergure planétaire de la coterie occulte qui gouverne en sous-main le monde, car le pouvoir n'a ni nation, ni idéologie, ni religion. Le pouvoir se suffit à lui-même comme but à atteindre et patrimoine à protéger, quel qu'en soit le prix.

A la fin de l'album, sous l'impulsion de Grigoria, la guerre froide est devenue très chaude. La lutte pour la suprématie et le contrôle de l'historicité mondiale fait rage ; elle a sans doute commencé avant le krach de 1987, le seul qui n'ait pas été causé par un réveil de Mammon mais bien par les actions – encore à découvrir – de ses adorateurs. C'est toujours aussi bon. Vivement le tome 3.

Black Monday Murders t2, The Scales, Hickmann et al.

Time Was - Ian McDonald


"Time Was", une novella de Ian McDonald, un auteur dont j'apprécie beaucoup la vision. Mais, peut-être pour la première fois, mon avis sur son travail sera ici mitigé.

Vendu ici et là par Tor comme une romance queer à travers le temps, "Time Was" est bien autre chose me semble-t-il.

Ici et maintenant. Emmett est bouquiniste, spécialisé dans les livres sur la guerre. Au déstockage avant liquidation de la boutique d'un confrère il achète un petit recueil de poésie intitulé Time Was. A l'intérieur de l'ouvrage, Emmett trouve la lettre d'un Tom à un Ben, deux soldats britanniques visiblement amants et séparés par la fureur du conflit mondial. Il y est question de parvenir à se retrouver au milieu des vents tumultueux de la Seconde Guerre Mondiale, en dépit des déplacements contraints de l'un et de l'autre.
Emu et touché par ce message qui l'atteint en enjambant les décennies, Emmett se lance dans une enquête sur les traces de Tom et Ben. Qui étaient-ils ? Qu'est-il advenu d'eux ?

A contrario de ce qui est croyable et que suggère l'évidence, Emmett finit par comprendre au fil de ses investigations que, s'il est bien question de déplacements et de séparation dans la correspondance entre les deux hommes, c'est à travers le temps bien plus qu'à travers l'espace que tout ceci a lieu. Tom et Ben sont des voyageurs temporels, clairement involontaires, passant de conflit en conflit – passé et futur – dans une ronde sans fin qui les laisse désemparés et qu'ils tentent de maîtriser par le biais de lettres laissées dans les exemplaires d'un livre, toujours le même, Time Was.

"Time Was" est l'histoire d'une enquête à distance et à travers temps. Elle décrit la passion, alimentée par le mystère, qui saisit un bibliophile contemporain jusqu'à l'obsession. Elle nous parle des livres comme liens matériels intertemporels entre les hommes. Des livres comme supports de communication ou vecteurs de transformation. Elle nous dit aussi sûrement quelque chose d'un amour vraisemblable de l'auteur pour les vieux livres et les bouquinistes qui les conservent et les font circuler. Du regret aussi qu'inspire leur crépuscule.

Le tout – enquête contemporaine et récit à la première personne de la vie de Tom – est émouvant. Les références sont intéressantes – notamment celle aux terrifiants Pals battalions ou aux soldats perdus de Suvla sans oublier la mer en feu de Shingle Street.
Néanmoins, à tête reposé, quelques bémols surgissent.
Les histoires de voyage dans le temps sont toujours délicate à écrire, et celle-ci n'est pas complètement satisfaisante. Le doute laissé à la fin sur l'implication d'Emmett (me) dérange (de ce point de vue, Le jeune homme, la mort, et le temps de Richard Matheson est plus acceptable en n'offrant pas d'explication scientifique). L'explication du tout par le principe d'incertitude ne paraît guère valide au niveau macrophysique.
L'amourette d'Emett n'est guère utile.
Et, pour finir, le jeune homosexuel poète dans la campagne anglaise fait un peu cliché.

Bilan mitigé donc. Peut-être que s'agissant de McDonald les attentes sont trop hautes.

Time Was, Ian McDonald

Zen and the Art of Starship Maintenance - Tobias S. Buckell


"Zen and the Art of Starship Maintenance" est une nouvelle SF de Tobias S. Buckell, nominée pour le Theodore Sturgeon Award 2018.

Très librement inspirée du Zen and the Art of Motorcycle Maintenance: An Inquiry into Values, de Robert M. Pirsig, la nouvelle raconte un immédiat après-guerre par la bouche d'un robot de maintenance qui découvre un humain important, ex-ennemi vaincu, sur la coque de son vaisseau, le With all Sincerity. Tenu par les lois locales de la robotique, il ne peut le dénoncer, ce qui ne l'empêchera pas de trouver une solution élégante pour punir le chef de guerre sans violer la règle qui s'impose à lui.

Scénaristiquement c'est à peu près tout (le texte est court). Mais que de sense of wonder dans ces quelques pages ! Des flottes spatiales en conflit plus massives que des planètes, des milliards d’habitants dans un colossal vaisseau qui est leur unique biotope, des consciences numérisées dans des robots (c'est le cas du narrateur), des IA géantes – pérennes pour le pilotage de la flotte ou ad hoc pour le conseil philosophique –, des nanos-combattants en grand nombre, des communications par flux étroit à n'en plus finir, des trous noirs imposant leurs effets spatio-temporels.

Ce monde, juste entrevu, dans lequel la galaxie est le terrain de jeu et où toute une vie numérique consciente et désirante côtoie les formes biologiques, est fascinant. On se prend à souhaiter qu'une histoire plus grande dans cet univers même soit offerte à ce robot sans nom qui ne répond qu'à une adresse IP.

Zen and the Art of Starship Maintenance, Tobias S. Buckell

mardi 1 mai 2018

Cérès et Vesta - Greg Egan - Retour de Bifrost 86


Cérès et Vesta, les deux plus gros astéroïdes de la Ceinture, entre Mars et Jupiter. Vesta est un gros rocher, Cérès une boule de glace. Chacun est riche de ce dont l'autre manque ; chacun doit donc échanger pour pouvoir exister. Différentes géologiquement, les deux entités le sont aussi sur le plan politique. Alors que Cérès abrite une société libérale et tolérante, Vesta, qui l'a aussi longtemps été, a cédé depuis à un populisme revanchard et anti-intellectuel qui martèle comme une évidence l'existence d'une dette fondatrice qu'aurait une partie de la population envers les autres parties. Le trouble agite Vesta, entre tensions « racistes », « terrorisme » à bas bruit, contestation de la discrimination, ou soumission à celle-ci dans l'espoir d'un solde de tout compte. Rien d'étonnant alors si des milliers de réfugiés fuient Vesta pour Cérès, un voyage de plusieurs années, long et dangereux, qui emprunte les mêmes voies de communication que le commerce interastéroïde. Sur Cérès, on accueille bien volontiers ces réfugiés même si on les connaît peu. Le temps et la bonne volonté permettent de donner nom et visage à ceux qui n'avaient qu'un statut.

Mais voilà qu'un jour, Vesta, pour récupérer des ennemis politiques embarqués sur un vaisseau à destination de Cérès, menace de provoquer la mort de tous les réfugiés en transit, bien plus nombreux. Bluff ou pas ? Et si c'est vrai, que faire ? Comment choisir entre les 4000 et les 800 ?

Avec ce texte, finaliste Sturgeon et Hugo 2015, Egan ne peut pas être davantage dans l'actualité. La ressemblance entre la situation décrite au-dessus et celle de notre monde est criante. C'est donc un texte politique que livre Egan, auteur originaire d'un pays qui gère par l'éloignement son problème de réfugiés. Il pourra peut-être ainsi toucher des lecteurs qui ne liraient pas de textes contemporains sur la question et montrer que la SF prend position dans le débat public (même si Egan s'est toujours explicitement démarqué de cette approche).

Egan remet aussi au goût du jour un classique de l'éthique : le dilemme du tramway. Il se formule ainsi : si un tramway n'a que deux choix, continuer sur sa voie et écraser dix hommes, ou dévier pour aller sur une autre voie où ne se trouve qu'un seul homme qui sera donc sacrifié, que doit faire le conducteur ? Expérience de pensée qui est motif à discussions sans fin (et qui revient en force avec les choix en temps réel que devront faire les voitures autonomes), le dilemme a une solution utilitariste simple : mieux vaut tuer un que dix. Il se raffine à l'infini si on suppose des individus de valeurs différentes, la première des questions étant celle de la possibilité d'une évaluation éthique de la valeur individuelle, et met en évidence les apories d'une pensée utilitariste pure. C'est à ce dilemme qu'est confrontée Anna, la directrice du port de Cérès, en raison du chantage exercé par les Vestans. S'y mêle l'incertitude sur la réalité de la menace et les propres sentiments positifs d'Anna à l'endroit des réfugiés vestans. Nul n’aimerait être à sa place ; il faudra pourtant bien décider.

Ce texte riche est, comme toujours chez le brillant Greg Egan, une vraie nourriture pour l'esprit. On pourra néanmoins regretter que les personnages n'aient pas plus de temps pour prendre chair, en dépit de tentatives méritoires de l'auteur pour aller dans ce sens. Il y manque quelques pages.

Cérès et Vesta, Greg Egan