Sandman Batman et autres comics : Gaiman scénariste - Retour de Bifrost 82


Vers l’âge de quinze ans, Neil Gaiman fait ce qu’il ne faut jamais faire : il va voir la conseillère d’orientation. A son vœu d’écrire des « comics américains » la professionnelle répond par un regard vide avant de lui conseiller de se renseigner sur les métiers de la comptabilité. On peut supposer qu’il se renseigne mal car il entame par la suite des études de journalisme et commence une carrière dans ce domaine.

Parallèlement, il contacte l’auteur de SF américain R.A. Lafferty, qu’il admire, et lui envoie un pastiche de son style en lui demandant conseil sur la meilleure manière d’écrire de la SF. Lafferty répond au jeune Gaiman, l’encourageant et lui donnant quelques conseils. Ils resteront amis jusqu’à la mort de Rafferty. Nous savons que Gaiman fit bon usage des conseils littéraires de son ami. Mais pour ce qui est des comics, c’est l’immense Alan Watchmen Moore qui donne les premiers conseils du pro au jeune would-be writer Gaiman.

Pourtant, et bien qu’il fraye avec un auteur de SF, Gaiman arrête la lecture de comics vers l’âge de seize ans, convaincu d’être devenu trop vieux pour ça. Il s’autorise juste un peu du Spirit d’Eisner.
En 84, le démon le reprend et il achète un numéro de Swamp Thing, en plein run d’Alan Moore ; ferré à nouveau. La passion revient, Gaiman devient l’ami de Moore, et, un an plus tard, Gaiman lui demande comment on écrit un comic. Moore s’exécute. Dans un calepin qu’il donne à Gaiman, il lui montre à quoi ressemble le début d’un script : « Page 1, case 1, contenu de la case », etc.
Se considérant formé et adoubé, Gaiman se lance alors. Il écrit une histoire de John Constantine, un personnage créé dans Swamp Thing par Moore, puis une version 17ème siècle de Swamp Thing intitulée Jack in the Green (il est à noter qu’en dépit d’une bon accueil, cette histoire ne sera publiée qu’en 99 dans Gaiman’s Midnight Days). C’est le temps de l’apprentissage. Gaiman écrit, Moore conseille et conforte, Gaiman progresse.

Fréquentant de plus en plus d’acteurs du monde des comics, notamment le dessinateur Dave McKean qui sera un partenaire et ami au long cours ainsi que l’éditrice Karen Berger de DC Comics, Gaiman écrit, propose, écrit, et finit enfin par publier.

D’abord quatre histoires courtes de la série Future Shocks chez le britannique 2000 A.D. ou un épisode de Judge Dredd.
A côté de ces œuvres courtes, Gaiman travaille avec McKean sur Violent Cases. A l’origine, le projet, proposé par Paul Gravett – critique et fondateur de Escape Magazine - est de réaliser une histoire de cinq pages. Gaiman et McKean en font un comic de 48 pages que Gravett publie en 87. Violent Cases, en partie autobiographique, est la première longue histoire personnelle publiée de Gaiman ; elle aura une « suite » en 94 avec The Tragical Comedy or Comical Tragedy of Mr. Punch.

De là, la bibliographie comics de Gaiman devient très fournie.
La première vraie collaboration de Gaiman avec DC (et donc Karen Berger) donnera Black Orchid, série en trois parties réalisée avec McKean et publiée entre 88 et 89.
Mais la grande affaire entre l’encore jeune auteur et l’éditeur de comics est le lancement de Sandman en 89, série culte sur laquelle Gaiman travaillera pendant sept ans et 75 numéros, avant d’y revenir pour des one-shots ou la très récente préquelle Overture.
Pour DC il écrira d’autres histoires, notamment Batman: Whatever Happened to the Caped Crusader ?

Mais Gaiman ne travaille pas qu’avec DC.
Pour Eclipse, il reprend la série Miracleman en 90, à partir du #17 et à la suite de – devinez qui ? – Alan Moore. Après les six épisodes du Golden Age puis les trois d’Apocrypha (HS), il est interrompu au #24 après deux numéros du Silver Age par la faillite d’Eclipse. Le #25, pourtant terminé, ne sera pas publié. Il est question aujourd’hui de reprendre la série pour Marvel qui en a récemment commencé la réédition.
Pour Marvel, Gaiman écrira aussi, entre autres, les miniséries 1602 (il y crée, en 2003, une histoire parallèle – la Terre-311 – dans laquelle les super-héros Marvel vivent à l’époque élisabéthaine) et Eternals (où il réinvente en 2006 les personnages créés trente ans auparavant par Jack Kirby).
Impossible ou du moins peu réaliste de vouloir tout traiter, d’autant que tout n’est pas disponible en français. Ci-dessous donc ce qui est indispensable ou au minimum vivement conseillé dans le cadre d’un panorama de l’œuvre comic de Gaiman.


Sandman
(Sandman Absolute Edition 1à 4, 2006 à 2008, DC Comics Vertigo, traduction : Patrick Marcel)

Sandman fut d’abord publié en épisodes mensuels de 32 pages, à quelques rares exceptions. Les épisodes furent ensuite réédités en hardcover et TPB, organisés de manière logique. Divers éditeurs publièrent des bouts de la série en français puis, à partir de 2012, c’est Urban Comics qui réédite l’Intégrale, traduite par Patrick Marcel, en 7 Hardcover (le 7ème est paru en février 2016). C’est cette édition qui est chroniquée ici.

Sandman est sans conteste le grand œuvre de Gaiman en BD. On cherche vainement ce qui pourrait l’équivaloir dans sa production littéraire. Gaiman est Sandman et Sandman est Gaiman. Forever and ever.

A l’origine pourtant, le personnage de Sandman, un Sandman si différent qu’il n’a rien à voir avec celui dont nous allons parler, fut créé dans les 70’s par Joe Simon et Michael Fleischer avec Jack Kirby et Ernie Chua au dessin – et il y eut même un premier Sandman, imaginé par Fox Gardner en 1939, qui disparut vite du monde éditorial.

Revenons à la fin des années 80. Gaiman travaille sur Black Orchid et il envisage d’y inclure notamment le Sandman de Kirby. La chose ne se fera pas, ni Black Orchid d’ailleurs dans un premier temps.
Mais Gaiman continue à développer un personnage de Sandman qui progressivement se détache de son modèle pour devenir le sien propre. Contactée, Karen Berger lui donne carte blanche pour un nouveau Sandman. Ce nouveau personnage naîtra en un an de travail environ, d’abord sous les plumes de Dave McKean et Leigh Baulch qui l’esquissent, puis, après l’accord définitif de Berger, avec Sam Keith au graphisme.
Gaiman le dit lui-même, son Sandman est d’abord « un homme, jeune, pâle et nu, emprisonné dans une cellule étriquée, attendant la mort de ses geôliers, disposé à patienter jusqu’à ce que la salle qu’il occupe tombe en poussière ; d’une maigreur mortelle, avec de longs cheveux sombres et des yeux étranges : Le Rêve. Voilà ce qu’il était. Voilà qui il était. ».
De ce point de départ, Sandman prendra son envol pour 75 épisodes qui réinventent les comics. De la renaissance de Dream à sa mort car comme le dit Gaiman : « On nait, on meurt. C’est inéluctable…C’est ce qui se passe entre les deux qui est intéressant. ».

Le héros de Sandman est Dream, l’un des Endless, une famille d’êtres surnaturels qui comprend, outre Dream, Death, Delirium (inspirée par Tori Amos), Desire, Despair, Destiny, sans oublier Destruction qui a quitté la famille et ses fonctions depuis longtemps. Initiale D pour tous, volontaire. Chacun des Endless remplit une fonction symbolique dans l’univers entier. Ils sont présents et actifs partout, à toutes les époques, et sous toutes les formes que prend la vie. Ils disposent chacun d’un domaine, duquel ils remplissent leur tâche, intervenant plus ou moins dans les vies humaines suivant leur personnalité. Leurs parents, Nuit et Temps, séparés et lointains, n’apparaissent que dans le récent prequel Overture.

Austère et guère engageant, Dream est le maître des rêves heureux comme des cauchemars. Il agit depuis le Rêve, où se trouve son palais et où vivent ses serviteurs, parmi lesquels les amusants Cain et Abel popularisés par House of Mystery. Mais quand la série commence, rappelez-vous, il est dans une petite cellule étriquée, attendant que ses geôliers meurent. 70 ans qu’il a été capturé par un occultiste alors qu’il était « fatigué au-delà de l’imaginable ». Pourquoi ? On ne le saura qu’en lisant Overture. En 1989, Tome 1, il retrouve la liberté. C’est le début de la saga Sandman.

Sandman c’est dix arcs, certains dans lesquels tout est lié, d’autres qui agrègent des histoires indépendantes. Quoi qu’il en soit, tout résonne, tout se répond, les personnages vont et viennent d’une histoire à l’autre au fil des 75 épisodes, comme s’il n’y avait qu’un arc géant imprégné par l’existence de Dream.

J’utiliserai pour ce guide Sandman l’ordre de publication Urban :

Préludes et Nocturnes : Dans ce premier arc, le lecteur découvre Dream. Il le voit s’échapper de sa prison mystique et partir en quête des instruments de sa charge pour recouvrer ses pouvoirs. Il visite l’Enfer même, fraie avec Lucifer, et croise maints personnages DC dont John Constantine ou Batman. Gaiman est encore révérant envers l’univers DC. C’est dans l’épisode 8 que Dream est mis en scène pour la première fois avec sa sœur Death et que la série trouve son ton.

La maison de poupée : Revenu dans son royaume, Sandman doit régler les dernières conséquences de sa longue absence. On y voit l’injustice qu’il fit à la reine Nada (vue dans l’arc 1, prisonnière en Enfer), la mise au pas de trois rêves en fuite, et la neutralisation d’un vortex de rêve qui menaçait de détruire le monde. On y rencontre Rose Walker.

Le pays des rêves : Récits indépendants. On y découvre le fils de Dream et de la muse Calliope, Orphée, et on est témoin du sort tragique de celle-ci. Vient ensuite une histoire de chat et de rêve. Puis Gaiman réinterprète la première du Songe d’une nuit d’été devant un parterre de faëries et termine par un Façade qui met Death en vedette.

La saison des brumes : Lucifer, lassé par une éternité à régner en Enfer, en expulse démons et damnés avant d’abdiquer. Il revient à Dream, à qui il a remis les clefs des lieux, de choisir son successeur. Visité par les innombrables divinités qui veulent devenir Maitre de l’Enfer, Dream finit par choisir les anges Remiel et Duma avant d’aller risquer sa vie pour libérer Nada à qui il avait fait grande injustice. Dream commence ici à réparer ses torts passés.

Fables et réflexions 1 : Récits indépendants. Sur le pouvoir et ses illusions. Thermidor, pendant la Terreur, avec Lady Constantine, la tête d’Orphée, St-Just et Robespierre. Auguste, sur les choix de l’empereur éponyme dans la Rome antique. Trois septembre et un janvier, l’émouvante histoire de Joshua Norton, unique empereur autoproclamé des USA. Puis, La chasse, belle mise en images d’un conte russe, avec loups-garous, princesse, Baba Yaga. Zones floues, où Marco Polo est perdu dans le désert.

Hors chronologie : Le théâtre de minuit, qui raconte, dans un ton noir/espionnage, un épisode de l’emprisonnement de Dream et invite le Sandman original en guest star.

Jouons à être toi : Dans la maison où vivait Rose Walker, on retrouve de nombreux personnages déjà vus. Questions d’identité, notamment sexuelle, délicat passage à l’âge adulte, mise en scène de personnages finement décrits, voyage au Pays d’Oz et sorcière antique. Chacun peut choisir son identité, mais le prix à payer est parfois élevé.

Fables et réflexions 2 : Récits indépendants. La peur de choir, où Gaiman se raconte un peu. Le parlement des freux, dans lequel Cain et Abel racontent, et livrent des secrets. Le chant d’Orphée, qui permet d’assister au mariage d’Orphée, il y a si longtemps, en présence de tous les Endless. Ce mariage n’amène que malheur. Dream et Calliope s’y séparent et Dream, impitoyable, abandonne son fils aux conséquences de ses choix.

Vies brèves : Délire, en pleine crise, se met en tête de retrouver le frère prodigue, Destruction. Elle entraine Dream à sa suite dans une quête sur les terres de l’éveil, lui offrant l’occasion de régler quelques vieilles affaires et de retrouver de vieux souvenirs. Des Endless se retrouvent et Dream se comporte enfin, face à son fils, avec humanité. Il évolue.

Fables et réflexions 3 : Ramadan est une excellente histoire dans la Bagdad des 1001 nuits. On y voit l’amour qu’on peut mettre dans un lieu, le destin qui peut l’attendre néanmoins, et la survie d’une ville devenue légendaire.

La fin des mondes : Sur le modèle des Contes de Canterbury, Gaiman met en scène les voyageurs égarés de plusieurs dimensions réfugiés dans l’Auberge de la Fin du Monde. Chacun raconte son histoire pour égayer l’assemblée ; même les non dits sont parlants. Les tons sont variés entre Lovecraft, exo anthropologie, et histoire alternative.

Les chasseurs de rêve (hors chronologie) : Superbe récit japonisant. Malédiction, vengeance, renarde, moine, tout y est, jusqu’au graphisme parfaitement adapté.

Les Bienveillantes : L’arc le plus long, un chef-d’œuvre. Dream y est accusé par une mère folle de douleur du meurtre atroce de son fils, Daniel. Ignorant l’identité des vrais responsables, elle convainc les Erinyes de venger la mort de son fils et de faire payer Dream. Après maintes tribulations dans toutes les directions arrive l’acceptation et le passage de témoin lors d’une ultime rencontre entre Dream et Death. Un aspect peut mourir, la fonction demeure.

La veillée : Veillée et obsèques de Dream. De nombreux invités disent ce qu’il était pour eux alors que, dans le palais du Rêve, Daniel prend ses fonctions et noue ses premiers contacts. Fin et recommencement. « Parfois, peut-être, on doit changer ou périr. Et, au final, il y avait sans doute des limites aux changements qu’il pouvait accepter », Lucien bibliothécaire et plus proche serviteur de Dream.

Suivent trois histoires dans le vol. 7 VF : Epilogue où on revoit Hob, l’immortel, Exilés, fable chinoise hors chronologie, et le magistral La tempête, où Shakespeare livre la seconde pièce promise à Dream (sa dernière en solo) ainsi que maintes réflexions sur la création, les personnages et les fins. « Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes », tout est dit. Rideau.

Le volume 7 VF contient encore la version "nouvelle illustrée" de Chasseurs de rêve et la mini-série Nuits d’Infinis qui met en scène un Endless par épisode, les trois meilleurs étant Le Rêve, Le Délire et Le Destin. Des bonus suivent.

Enfin Overture, prequel expliquant pourquoi Dream était si fatigué avant le tome 1. Un volume dispensable.

Sandman est un des monuments du comic contemporain, brassant quantité de thèmes dont le changement, la responsabilité, l’identité, l’impérieuse nécessite du rêve et son effet sur les vies ou la réalité même.
Gaiman y invoque toutes les mythologies (issues de toute la Terre + celles, contemporaines, des comics) et y ajoute celle qu’il a bâtie au fil des numéros.
Il raconte une longue histoire complexe, dans laquelle Dream n’est parfois même pas physiquement présent, et tisse des fils innombrables qui, comme par magie, finissent toujours par se relier les uns aux autres.
Il narre d’une manière inédite, à la limite de la déraison sans jamais y tomber, et donne à penser autant qu’à s’émouvoir en usant très peu des gimmicks habituels du comic : violence ou grandiloquence. Tout donne l’impression de pouvoir s’écrouler à tout instant, mais à la fin, tout fait sens, comme si en s’éloignant du tableau on voyait enfin l’image complète. Et elle est impressionnante. Soutenu, servi par des graphismes (de nombreux dessinateurs tels que Jill Thompson ou Bryan Talbot) qui poussent l’innovation aussi loin que l’histoire le fait, et par un lettrage brillant, reconnaissable entre tous, né de la plume de Todd Klein (seul graphiste qui ait fait toute la série, y compris Overture 25 ans plus tard), Sandman est une cathédrale narrative et conceptuelle qui remporta de nombreux Prix. A visiter absolument.

Note finale : Si on aime Sandman, il est presque indispensable de lire aussi Lucifer, spin-off créé par Mike Carey, dont Gaiman dit qu’il est le successeur le plus fidèle de Sandman.


L’Orchidée Noire
(Black Orchid, 1988, DC Comics, traduction : Laurence Belingard)

Black Orchid est une super-héroïne DC apparue en 73 dans le magazine Adventure Comics. Un peu tombée dans l’oubli, Black Orchid est reprise en 88 par Gaiman qui la ressuscite sous le pinceau de Dave McKean. Pour l’auteur, c’est la première collaboration avec DC et Karen Berger. La série fut initialement publiée en 3 épisodes avant des reliures TPB.

Black Orchid, c’est l’histoire d’un amour d’enfance contrarié qui renaîtra passion tragique entre un savant et une femme battue.
Black Orchid, c’est l’histoire d’une super-héroïne hybride femme/plante qui est tuée dès les premières pages du comic par le criminel qu’elle essayait de confondre. L’exécutant, un simple homme de paille, agit sous les ordres d’un chef maléfique, Lex Luthor, qui a vu tous les films, a lu tous les comics, et n’est donc pas si bête. Il ne laisse à sa captive aucune chance de s’enfuir pendant une tirade grandiloquente : une balle dans la tête, un peu d’essence et Blam ! Il ne laisse au lecteur aucune raison d’espérer en l’humanité.
Black Orchid, c’est l’histoire d’une famille de « boutures », d’une lignée de femmes/fleurs qui partagent mémoire et sentiments et se protègent les unes les autres.
Black Orchid, c’est l’histoire d’une innocente qui refuse la violence, celle qui l’a fait naître comme celle qu’il lui faudrait exercer pour se protéger du Mal, qui part en quête de sa mémoire et de son identité après avoir trop vu la mort autour d’elle. Une fille/fleur qui cherche, visite, rencontre, mais ne trouve pas de réponse définitive sur elle-même. Qui veut juste vivre paisiblement et transmettre la vie qu’elle a reçue. Qui est poursuivie sans trêve par la rapacité et la brutalité d’un monde humain, trop humain.

Avec Black Orchid, Gaiman livre une œuvre qui, comme dans Sandman peu après, rejette les récurrences névrotiques des comics (la violence, montrée et condamnée ici de manière évidente, et l’action, qui n’apparaît que lors des scènes violentes) pour chercher une autre voie narrative.
Il réinvente un personnage oublié, le distancie par rapport aux narrations réflexes des comics tout en l’immergeant dans l’univers DC (BO rencontre Batman, Joker, Swamp Thing, Poison Ivy, visite l’Arkham Asylum, etc.), le plonge dans ses questionnements récurrents (mémoire, identité, famille…), et réalise ainsi une œuvre simultanément personnelle et respectueuse.

Bien mieux que dans ses collaborations avec Marvel, mais comme dans le Batman qu’il réalisera 20 ans plus tard pour DC, Gaiman récupère un personnage existant et le transfigure en se l’appropriant. Dave McKean fait ici un travail admirable, très innovant sur le plan graphique, soutenant le récit, l’exaltant même, sans jamais lui nuire en devenant envahissant. On notera que l’éternel lettreur de Gaiman, Todd Klein, est déjà ici à l’œuvre, et qu’il fait le même superbe travail de caractérisation du dialogue que dans Sandman.


Violent cases
(Violent cases, 1987, Escape Books, traduction : Michel Pagel)
ou
(Violent Cases, 2016, Urban Comics, traduction : Patrick Marcel)

Violent Cases est la première graphic novel publiée de Gaiman, illustrée avec brio par son compère Dave McKean.
Nanti d’une commande pour une BD de cinq pages, Gaiman en proposa quarante-huit qui furent acceptées.

Dans cette œuvre largement autobiographique, un narrateur adulte se souvient de sa petite enfance. A l’âge de 4 ans, le jeune Gaiman eut le bras démis par son père. Accident ou acte délibéré, l’histoire ne le dit pas. Le narrateur ne le sait pas. Il commence néanmoins son récit par ces mots : « Je ne voudrais pas que vous pensiez que j’étais un enfant battu ».

Quelle que soit la vérité, le père du jeune blessé l’emmène chez un vieil ostéopathe qui dit avoir été le praticien personnel d’Al Capone. Commence alors pour l’enfant un voyage entre rêve et réalité dans un monde, inédit pour lui, de vieillards américains et de gangsters siciliens, un monde dont il ne peut parler ni avec ses trop protecteurs grands-parents ni avec ses trop adultes parents. Durant les séances, le vieil homme et l’enfant conversent et se livrent, chacun expliquant à l’autre ce qui fait l’essence de sa vie ; le narrateur adulte n’intervient que de temps à autre, essentiellement pour dire au lecteur qu’il ne se souvient pas bien, qu’il n’est pas sûr des descriptions physiques, que l’histoire est confuse dans sa tête.

Le vieil homme et l’enfant se racontent, chacun parlant autant pour lui-même que pour l’autre, puis à l’occasion d’une dernière rencontre en marge d’un goûter d’anniversaire, échangent et entrelacent deux impressionnants récits de violence. Celle de la prohibition, d’un chef mafieux qui cachait sa Thompson dans un  étui à violon (violin cases/ violent cases : imprécision imagée de la mémoire enfantine) et n’hésitait pas à fracasser le crâne de ses ennemis à coups de batte de base-ball contre celle des goûters d’anniversaire avec leur magicien terrifiant, leurs enfants agressifs, leur mise au lit précoce.
La cruauté d’Al Capone répond à celles des jeux d’enfants. Si les enfants sont inoffensifs, ce n’est pas faute d’envie mais de possibilité.

Dans Violent Cases, Gaiman aborde pour le première fois des thèmes qui reviendront dans toute son œuvre.
La mémoire n’est pas fiable, tout n’est que reconstruction.
L’enfance est un monde à part. L’enfant comprend peu ; ce qu’il ne comprend pas il le pare de merveilleux.
Adulte et enfant, deux espèces distinctes entre lesquelles une communication fiable est impossible, même si un lien véritable se crée quand l’adulte écoute l’enfant comme un égal.
L’enfant est impuissant face à l’adulte, il n’a pas de prise sur le monde des « géants », ce n’est qu’en grandissant qu’il acquerra ce pouvoir de les influencer qui lui manque.
Mais alors, la mémoire de l’enfance, ce concentré d’impuissance, s’estompera et deviendra incertaine. C’est L’Océan au bout du chemin avant l’heure.

Le style de McKean est bluffant. Variations graphiques, collages, photos, cadrages horizontaux, rien n’est tabou pour donner une image d’irréalité au récit. C’est réussi.


1602
(1602, 2003, Marvel Comics, traduction : ?)

1602 est une série de comics en huit numéros créée pour Marvel par Neil Gaiman et dessinée par Andy Kubert (belle qualité graphique dans le style cartoony réaliste de Kubert) ; elle est née de la volonté de Joe Quesada (boss de Marvel) de travailler avec les plus grands auteurs de comics du monde. Gaiman donne un accord de principe en août 2001 puis arrive le 11 septembre. Très touché, il ne veut ni avions, ni gratte-ciel dans sa série. Un voyage à Venise achève de le convaincre de la situer dans le passé de l’Europe, en 1602 donc.

Terre-311, 1602. Elisabeth Ière règne sur l’Angleterre depuis 60 ans. Elle est vieille et fatiguée, Jacques d’Ecosse attend impatiemment sa mort pour devenir roi d’Angleterre. Il sera un roi détesté et fera l’objet de cette Conspiration des poudres qu’Alain Moore popularisera dans V for Vendetta. Le première colonie britannique au Nouveau Monde existe depuis 1580 (Roanoke au destin mystérieux). Elle vit naître Virginia Dare, premier bébé anglo-américain.

Une Terre-616 bis, sauf que les super-héros y sont déjà apparus, quatre siècles trop tôt, et que la fin des temps approche, on le croit, de mystérieux événements météo semblent l’annoncer.
De Londres, Sir Nicholas Fury, espion de la reine, cherche à récupérer un trésor templier dont on croit qu’il pourrait sauver le monde. Autour de lui, dans des relations parfois compliquées, son apprenti, Peter Parquagh, le médecin de la reine, Stephen Strange, ainsi qu’un Espagnol exilé qui cache les Prodiges (à gène X) dans son Ecole pour Jeunes Gentilshommes, Carlos Javier. 

Le monde est en danger, la reine est épuisée, l’Inquisition espagnole brûle les Prodiges, Jacques d’Ecosse tuerait bien la reine, le pape intrigue et doute de ses inquisiteurs, l’impérialiste Otto Von Fatalis règne en Latvérie, les héros appelés Fantastick sont morts, les espions ne sont pas fiables, et voilà qu’arrive du Nouveau Monde la jeune Virginia Dare et son garde du corps indien, Rojhaz. Fury a les mains pleines. La masse critique approche. Il faut dénouer la crise sous peine de voir la Création disparaître.

1602 est une histoire Marvel plaisante et dépaysante. Elle n’est néanmoins pas indispensable sauf pour un fan Marvel qui s’amusera à croiser ses héros dans une guise nouvelle et à voir réinterprétés des évènements « historiques » de la continuité. Il assistera ainsi aux versions 311/1602 des confrontations Xavier/Lenchner et Fatalis/Fantastiques, aux tribulations du couple Murdoch/Romanov, au vol tragique du Phénix,etc. Ne citons pas tous les personnages mais n’oublions pas Cléa Strange, admirable, et Virginia Dare, personnage historique réel sous-utilisé.

Le dessin de Kubert est très agréable à regarder et parfaitement adapté à dépeindre le passé. En revanche, Gaiman, comme auteur, est presque absent de la série. Il n’apporte rien de lui que j’ai pu identifier. Il semble même avoir été empêché d’aller au bout de toutes ses idées par la pagination imposée.

La série eut trois suites, réalisées par d’autres, et gagna quand même un ou deux Prix. Magie de Gaiman…


Les Eternels (Dessein intelligent)
(Eternals (Intelligent Design), 2008, Marvel TPB, traduction : Matthieu Auverdin)

En juillet 76, le dessinateur star Jack Kirby publiait chez Marvel le numéro 1 d’une série qu’il venait de créer : « The Eternals ». Passionné de mythologie, convaincu qu’il nous revenait d’inventer les dieux et les mythes de notre temps (comme un certain Neil Gaiman avec American Gods), Kirby broda sur la théorie des Anciens Astronautes qui fit tant fantasmer dans les années 60 en s’appuyant sur des preuves aussi « irréfutables » que les géoglyphes de Nazca. Cette théorie postulait que des extra-terrestres incroyablement avancés avaient visité la Terre, il y a des éons, et y avaient frayé avec les premiers humains, voire les avaient crées.

La version de Kirby est plus fantastique encore. Il y a au moins 1 million d’années, la Terre fut visitée par une race de créatures aux pouvoirs incommensurables nommés Célestes (qui visitèrent aussi les mondes originels Kree et Skrull). Par manipulation génétique, ils créèrent trois races à partir des proto-humains qu’ils trouvèrent sur place : les Humains, les Déviants (agressifs, prolifiques, génétiquement instables, dont aucun membre n’est semblable à l’autre), et les Eternels, immortels et surpuissants, beaux comme des dieux et, de fait, à l’origine des mythes humains (Makkari/Mercure, Sersi/Circé, Thena/Athena).

La mission des Eternels était de protéger Humains et Célestes, et de contrer les Déviants ; leurs guerres furent innombrables. N’allons pas plus loin dans l’histoire des Eternels antédiluviens car c’est bien plus tard que se situe le run de Gaiman. En effet, trop détachée sans doute de la continuité Marvel, la série fut arrêtée au n° 19 alors que beaucoup de fils restaient ouverts. Premier reboot en 85 sous la plume de P. Gillis, puis, en 2006, c’est à Gaiman qu’est confiée la tâche de redésigner la série afin de l’intégrer pleinement à la dite continuité.

Pour cela Gaiman décide d’amener les Eternels de leur lointain passé vers notre monde contemporain, précisément durant la Civil War, l’event Marvel du moment.
Alors que les super-héros de la Terre-616 se déchirent entre ceux qui acceptent d’être recensés par l’Etat et ceux qui le refusent, un jeune interne en médecine nommé Mark Curry est tourmenté par des rêves incompréhensibles de cité cyclopéenne et d’êtres surhumains. Cerise sur le gâteau, il reçoit, à la fin d’une garde, la visite d’un homme étrange qui prétend lui révéler qu’il n’est pas un simple humain mais un immortel amnésique. Curry réagit en le menaçant d’appeler la police, avant de rentrer chez lui.

L’inconnu (Ikaris) ne lâche pas, Curry non plus. Il faudra l’explosion d’une bombe qui, miraculeusement, ne tue pas Ikaris, pour que Curry accepte d’écouter les « divagations » du blessé. Hélas, peu après, deux hommes étranges emmènent Ikaris en se faisant passer pour des médecins. Les indices s’accumulant, Curry ne peut plus guère se voiler la face. Ce qu’il ignore encore, c’est que lui et les siens sont au centre d’un grand complot, fomenté de longue date par un Eternel renégat. Les Déviants, prisonniers depuis des lustres dans la cité engloutie de Lémuria, montrent de nouveau leurs ignobles faces, et les Eternels doivent reprendre possession de leur héritage pour éviter le réveil du Céleste Rêvant, emprisonné il y a 500 000 ans par ses compagnons et qui pourrait détruire toute vie sur Terre.

Gaiman crée ici une histoire engageante, dynamique et tortueuse, qui fait le job, sans oublier d’être personnelle. Elle rappelle nettement, avec son matérialisme absolu et son dieu endormi que des fanatiques réveillent, l’œuvre de Lovecraft dont on sait que Gaiman est un admirateur. La mort y est une condition de la renaissance, passage qu’on retrouve dans Sandman ou Batman.
Les Humains, des fourmis habiles, y sont laissés par Gaiman sous la surveillance d’un Céleste qui les jugera un jour ; ils peuvent et doivent changer, autre préoccupation de Gaiman. En attendant, ils doivent progresser sous la protection des Eternels qu’il faut maintenant tous réveiller. Car ils font dorénavant partie de la continuité – même si  jusqu'à présent Marvel n’en a pas fait grand chose.

Les graphismes de John Romita Jr, inspiré de ceux de Kirby, sont efficaces et rendent autant l’étrangeté que l’immensité des êtres et des lieux.

On regrettera, en revanche, les références régulières et lourdes à la Civil War qui tombent à chaque fois comme un cheveu dans la soupe.


Batman : Qu'est-il arrivé au chevalier noir ?
(Batman : Whatever happened to the Caped Crusader ? 2009, DC, traduction : Alex Nikolavitch, Khaled Tadil)

Avec BWHCC Gaiman entrait dans son rêve en même temps qu’il concluait un cycle de la vie de l’homme chauve-souris. Il le dit : « J’adore Batman. Certains autres personnages, je les aime. Il y en a même d’autres que j’aime mieux. Il y en a même que j’ai créés, et je les aime tous comme des enfants. Mais j’aime Batman depuis toujours, irrémédiablement, inconditionnellement, comme on peut aimer un parent. Il fut le premier. Il a toujours été là depuis. ».
Aussi, quand Dan Didio (DC comics) lui proposa d’écrire les épisodes finaux des séries Batman et Detective Comics (# 686 et 853), de conclure donc avant un nouvel envol, Gaiman répondit par l’affirmative. Il s’agissait d’écrire une histoire sur le modèle de Whatever happened to the Man of Tomorrow ?, sur Superman, scénarisée par Alan Moore. Gaiman s’attelle à la tâche avec Andy Kubert au dessin, les comics sortent en 2009, et sont rassemblés dans un volume unique (avec quatre récits courts, A black and white World, Pavane, Original Sins, When is a Door).

BWHCC commence à Crime Alley, la ruelle où furent tués sous ses yeux les parents du jeune Bruce Wayne, et où naquit sa vocation de justicier. Mais là, au début du récit, dans un décor suranné, c’est Catwoman qui arrive au volant d’une imposante voiture avant de pénétrer dans le Dew Drop Inn, un rade tenu par Joe Chill, l’homme qui tua les Wayne.
C’est à la veillée funèbre du héros que vient la très séduisante Selina Kyle, car oui, Batman est mort, il attend, couché dans son cercueil, l’hommage de toutes ses connaissances, amis comme ennemis.
C’est à la vigile des morts qu’ils sont tous conviés, comme le lecteur.

On y croise, outre Catwoman, le Joker, Two-Faces, le Penguin, le Riddler, Robin, Superman, le Commissaire Gordon, et bien d’autres. Et, dans ce moment hors du temps où nul ne s’affronte, ils racontent Batman. Ils disent leur relation avec le sombre héros ; l’avoir aimé, élevé, trahi. Ils revendiquent souvent l’avoir tué, en font le centre de leur vie.
Mais ce n’est pas tout. Batman, lui-même, désincarné, parle. Conversant en silence avec un mystérieux autre esprit, il commence par ne pas comprendre ce qui lui arrive. Puis les récits l’éclairent ; ils le définissent. Batman ne fait qu’un avec Gotham City, il ne lâche jamais prise, il combat sans cesse, flirtant toujours avec la mort. Il ne peut jamais s’arrêter. Il se relève toujours. Mais cette fois il doit laisser filer. Cette fois, la mort est vraiment là. C’est ce que lui explique en silence sa mère, car c’est elle qui le guide vers son dernier voyage (comme Death guida Dream).

Dans cette allée où tout commença, tout doit se terminer. Bruce Wayne doit éteindre sa rage pour pouvoir se reposer enfin. Il doit redevenir le petit Bruce qui aimait tant sa mère que son meurtre le changea définitivement. Il doit faire ses adieux au monde et à sa responsabilité comme il disait au revoir, enfant, aux personnages du livre d’images qu’il lisait avec sa mère avant d’aller dormir. Il peut alors partir, apaisé, même si, Gaiman l’implique, le Chevalier Noir reviendra bien encore, un jour, car le mythe ne peut pas mourir.

Gaiman adore Batman, moi non. L’émotion que j’ai éprouvée à la lecture de cette histoire ne doit donc rien à une nostalgie personnelle. Elle fut pourtant grande. Gaiman a écrit une superbe élégie très joliment mise en image par Kubert, envoyé une lettre d’amour à son héros, offert à Batman le plus beau des départs, sur les lieux même où il était vraiment né et avec ceux-là même qui l’avaient fait naître. Elle lui valut plusieurs Prix.


En conclusion, on peut dire que Neil Gaiman a eu un impact capital sur le sens même du mot comics.

Comme ses inspirateurs Spiegelman et Moore, il a fait sortir le comic de la case Jeunesse pour en faire un objet littéraire riche et novateur, capable d’aborder tous les thèmes, au même titre que la littérature, et de les traiter avec les moyens propres de la mise en images. Découpage, cadrage, lettrage, effets graphiques participent alors autant à l’émergence d’une sensation esthétique et d’une réflexion que ne le fait la narration textuelle.

Qu’il crée une œuvre inédite (et pourtant si conclusive de la mythologie humaine) comme Sandman, des œuvres autobiographiques telles que Violent Cases ou sa suite La Comédie tragique ou la Tragique comédie de Mr. Punch (une histoire de folie, de meurtre, d’enfants trahis, et de mémoire défaillante), qu’il se glisse dans la plume de ses prédécesseurs pour tuer Batman, ressusciter des personnages oubliés comme avec Black Orchid (dessinée par son compère McKean, un récit de mort, de renaissance, d’identité multiples, de mémoire imparfaite - tous thèmes gaimaniens - qui illustre la distance gaimanienne envers la violence habituelle des comics ) ou les Eternals, voire leur donner une nouvelle jeunesse en les plongeant dans un passé imaginé avec 1602, Gaiman explore, innove, invente.

Vieux compagnon de route de DC, c’est avec cet éditeur qu’il produit ses comics les plus personnels. Sa collaboration avec Marvel donne des œuvres plus neutres, comme si la force de l’univers ou celle de l’organisation s’imposait peu ou prou à l’auteur. Enfin il y a l’indépendant : des autobiographiques au bouleversant Signal to Noise en passant par tout ce qui n’est pas traité ici.

This is the end, beautiful friend.

Commentaires

Ewen a dit…
Pas de commentaires pour cette belle recension ?
En tout cas, ça m'a donné de découvrir le volet bd de l'auteur
Gromovar a dit…
Et ben non.
Ca en fait au moins une. Merci.