vendredi 27 décembre 2019

Le vagabond des étoiles - Riff Reb's - London


"Le vagabond des étoiles" est un roman de Jack London – publié en Grande Bretagne sous le titre The Jacket (La camisole) que je trouve plus adapté.
Il est aujourd'hui adapté en BD par Riff Reb's – qui avait déjà reçu le Prix de la BD FNAC 2004 pour son adaptation du Loup des mers du même Jack London.

"Le vagabond des étoiles", c'est Darrell Standing, un prisonnier qui croupit dans le couloir de la mort de la prison de San Quentin en Californie. L'ex-ingénieur agronome, surdoué de sa discipline, a tué un collègue de Berkeley lors d'une de ses crises récurrentes de colère rouge. Mais ce n'est pas pour ça qu'il doit être exécuté, le meurtre ne lui ayant valu « qu'une » condamnation à la prison à vie. Pour savoir ce qui vaudra à Standing d'être pendu, il faudra lire le second volume, quand il sera sorti.

Ce premier opus, à la première personne, livre au lecteur, depuis la cellule – puis le cachot – de Standing, l'horreur de la condition carcérale en Californie au début du XXe siècle. Corruption, brimades, violences, sont le lot des prisonniers  – un univers que London connaissait pour avoir été lui-même emprisonné dans l'Etat de New York pour vagabondage.

De toutes les pratiques ignobles qui ont cours dans les prisons californiennes – et même s'il ne faut pas oublier l'iron claw, une suspension de plusieurs heures par les pouces – l'isolement au cachot pour de très longues périodes (voire pour toujours) et l'enfermement dans la camisole (une bâche lacée serrée autour du corps allongé du prisonnier) sont sans conteste les pires.

C'est de risque de mort assumé et de torture tant physique que psychologique volontaire qu'il est question dans ces derniers cas. C'est à dire un gros cran au-dessus de la violence brute de gardiens ivres de la puissance sans contrôle que leur donne l'institution totalitaire dans son essence qu'est une prison, comme Goffman le montra quinze ans avant Foucault. Ici, la torture est infligée sous les yeux et avec l'aval de la direction, et même sous un pseudo « contrôle médical » qui rappelle l'action de certains médecins dans les dictatures qui s'assuraient que les torturés ne mourraient pas trop vite. On est proche ici des exactions d'Abou Ghraib – alors qu'on n'est pourtant pas dans une zone de non-droit ; la pratique ici correspond à la norme.

Forte tête et colérique, dénoncé à tort par un codétenu, Standing parcourt toutes les stations du calvaire de l'enfermé, jusqu'à la camisole de longue durée. Confronté à l'enfermement dans son propre corps, Standing – sur les conseils d'Ed Morrell, un codétenu basé sur un vrai prisonnier que London interviewa et qui milita après sa libération pour la réforme pénitentiaire et l'abolition des châtiments corporels – parvient à sortir de son corps et à intégrer des vies antérieures dont il avait l'intuition depuis sa petite enfance.
Standing sera donc successivement, loin si loin du trou dans lequel les hommes l'ont enfermé et de la camisole dans laquelle ils le contraignent, noble français duelliste, ermite fou, colon affamé par des mormons, entre autres.

Ces échappées belles lui permettent de résister à la torture de la camisole en même temps qu'elles enragent les gardiens qui désespèrent de ne pouvoir briser Standing comme ils le firent de tant d'autres prisonniers passés entre leurs mains.

London et Riff Reb's disent ici magnifiquement la violence carcérale. Ils disent la folie qui guette et que Standing n'arrive à tenir à distance qu'en anthropomorphisant les mouches de son cachot ou en s'évadant dans ses souvenirs ou de virtuelles parties d'échec – comme certains dissidents « arpentaient » les grandes artères des capitales mondiales ou « jouaient » sur un piano imaginaire – avant la fuite ultime hors de son propre corps.

L'adaptation est grandiose. La narration est fluide. Le personnage principal implique. Les seconds rôles impactent (pensons notamment à la galerie des prisonniers que les brimades rendent fous ou handicapés). On souffre avec eux, on est révolté par le traitement qui leur est fait. Le récit est militant sans oublier d'être littéraire.

Sur le plan graphique, c'est superbe. Cases bichromes. Dessins d'une grande finesse. Représentation réaliste de l'univers carcéral, de sa vétusté et de son inconfort volontaires. Séquences fantastiques fort justes. Et puis il y a les gueules. De vraies gueules, impressionnantes d'expression. Et des corps, martyrisés et déformés d'un coté, maltraitants de l'autre (avec des gardiens effrayants de puissance non contenue).

Qu'il sera long d'attendre la suite.

Le vagabond des étoiles, t1, Riff Reb's, London

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