vendredi 7 décembre 2018

Thin Air - Richard Morgan - Life is hard then you die


"Thin Air" est le nouveau roman SF-cyber de Richard ‘Altered Carbon’ Morgan.

Mars, dans deux ou trois siècles au moins.
La planète a été colonisée. Une terraformation s’étant avérée impossible, les Martiens vivent désormais sous une sorte d’immense dôme énergétique qui permet de maintenir une atmosphère et des températures respirables à défaut d’être très confortables. Le « dôme » se situe dans Valles Marineris, et un autre « dôme », chinois celui-là, est installé dans Hellas Planitia, à des milliers de kilomètres du premier. Entre les deux, une ambiance de guerre froide, sans oublier des tentatives ponctuelles d’infiltration des triades à Valles Marineris.

Sur Mars, côte Marineris (on n’ira jamais de l’autre côté), vivent des millions de personnes sous l’autorité d’un gouverneur, le très corrompu Boyd Mulholland. Le maintien de l’ordre (ou ce qui en tient lieu) est assuré par une police corrompue de la base au sommet. Crimes et trafics pullulent. Les morts sont violentes et rapides.

Les citoyens ordinaires vivent comme ils peuvent dans un monde hostile et des conditions politico-économiques qu’on qualifiera de complexes. De ces citoyens ordinaires on peut dire plusieurs choses.
D’abord ils sont constitués d’un mix improbable de natifs de Mars, de qualpros – peu ou prou des expatriés qualifiés qui font leur temps –, d’indenturés qui sont arrivés sur Mars pour y poursuivre l’espoir d’un nouveau départ et remboursent leur voyage dans un état de semi-servage sans la moindre chance de retour.
Ensuite, la population se divise aussi entre les urbains de la capitale, Bradbury, et les bien plus rustiques habitants des Uplands : la grande ville et la frontière (comme on disait au Far West). La frontière est le lieu d’une violence plus brutale et moins codifiée que celle de la ville. Elle est patrouillée par les Marshals, la seule force qui jouisse d’une réputation de probité.

Les revenus importants (et bien mal répartis) de Mars proviennent de l’exportation de Marstech, technologies martiennes qui ont sur Terre un peu le statut magique de l’homéopathie hic et nunc et s’y vendent donc bien et cher.

Même si le gouverneur martien détient de grands pouvoirs locaux (et s’assure indûment un train de vie de nabab), il a néanmoins des comptes à rendre à la COLIN (l’administration qui gère la colonisation et s’assure surtout que le retour sur investissement attendu par les fonds privés qui l’ont rendue possible soit à la hauteur des attentes des investisseurs).
Contrairement à l’Ouest américain, Mars – par la masse considérables des investissements qu’elle a nécessité – est une capitalist venture dans laquelle on ne plaisante pas avec les comptes (rien d’étonnant à ce qu’Hayek ou Gingrich y soient des toponymes). Et voilà que, catastrophe, une énorme équipe d’audit arrive sur Mars pour mettre son nez dans des comptes et des pratiques qu’on imagine sans peine nauséabonds.

Cette fois, contrairement à la tentative avortée, antérieure d’une quinzaine d’années, qui avait conduit à l’élimination physique des lanceurs d’alerte et de leurs alliés, rien ne semble pouvoir arrêter l’énorme machine administrative et comptable envoyée par les conglomérats terriens. D’autant que la terrifiante flotte spatiale semble peu ou prou soutenir la procédure civile.

C’est dans ce merdier sans nom, entre institutions locales faillies, inspecteurs extraplanétaires, mafieux, et indépendantistes martiens, que se trouve plongé Hakan Veil, celui qui raconte l’histoire à la première personne. En plein milieu du merdier car, rapidement, on lui confie la mission de protéger l’une des auditrices de la délégation COLIN, Madison Madekwe. Mission doublement étrange car : pourquoi faire appel à un contractant extérieur de piètre réputation locale ? et surtout, pourquoi Madekwe focalise-t-elle son travail sur la recherche d'un nobody disparu après avoir gagné à cette Loterie martienne qui offre un billet vers la Terre par an à l’heureux gagnant. Il y a clairement embrouille, mais laquelle ? Au début, mystère.

Hakan Veil est un personnage très intéressant, d’autant que son histoire (proprement tragique) se dévoile progressivement au lecteur par le biais de nombreux flashbacks. Fœtus modifié par une technologie de type Crispr avec l’aval d’une mère très pauvre dont le seul choix était la vente préemptive de son fils à naitre ou la prostitution, Veil fut longtemps la propriété de la société Blond Vasuitis, une firme spécialisée dans la mise à disposition de super-soldats, des hommes biologiquement et cybernétiquement augmentés réservés aux situations extrêmes et traités entre deux comme moins que du bétail car placés en hibernation, parfois très longue, avant d’être réveillés pour des missions aussi dangereuses que définitives.
Veil a combattu sans haine et sans pitié dans quantité d’opérations pour le compte de ses maîtres avant d’être mis « à la réforme » et encalminé sur Mars sans espoir de retour sur Terre (précisons que le trajet Terre/Mars est long et très coûteux). Depuis, il survit comme il peut en assurant des missions de protection qui suffisent tout juste à payer les quatre mois d’hibernation annuelle que son métabolisme accéléré lui impose. Il ne reste pas grand chose du super mercenaire si ce n’est une éthique inébranlable.

On retrouve donc ici une autre déclinaison de l’approche Variant 13 que Morgan déploya dans Black Man. Mais si Veil a gardé l’essentiel de ses capacités physiques et cybernétiques (avec notamment une IA tactique interne d'une grande efficacité), son statut d’outil abandonné et la suppression de quelques-unes de ses potentialités le rapprochent du sort tragique du héros du Dernier de son espèce de Eschbach. On peut penser aussi au rôle de Sean Connery dans Outland.

Autour de Veil gravitent Ariana, une danseuse exotique, martienne jusqu’au bout des ongles (on le verra), le capitaine Nikki Chakana, aussi corrompue que le reste et qui, de surcroît, ne l’aime guère, The Goat, un hacker cyborg brillant qui l’aidera à plusieurs reprises, quelques autres encore, plus des « employeurs » ponctuels parmi lesquels des membres des triades. Toutes ces vies, plus celles des millions de Martiens de toutes obédiences, seront bouleversées par les événement mis en branle par et autour de l’audit.

Avec "Thin Air", Morgan signe un retour gagnant dans le thriller cyberpunk qu’il avait abandonné un temps pour se consacrer à la fantasy. Intrigue complexe, personnages secondaires utiles et construits, ambiance aussi « noir » en ville que western dans les Uplands, héros rendu attachant par une éthique de loyauté absolue qui excuse même le caractère impitoyable de ses pratiques et le body count impressionnant qu’il laisse dans son sillage.
Et que de punchlines brillantes, pleines d'une tragique ironie imagée !

Même le fond politique, s’il n’est pas le cœur du roman, ne laisse pas à désirer et dépeint avec justesse le fonctionnement d’une ploutocratie inégalitaire jusqu’à l’esclavage légal et les développements sans doute inévitables qu’entraîneront les manipulations génétiques à venir et la concentration extrême du capital qu’impliqueraient les investissements massifs nécessaires à une colonisation planétaire.

Les combats, nombreux et très graphiques, et l’armement mis en œuvre, rappellent Black Man ou Altered Carbon. Ils peuvent sembler excessifs mais c’est la loi du genre, et le tout est justifié scénaristiquement par l’énormité de l’opposition à laquelle Veil se trouve confronté. On regrettera simplement les scènes de sexe clairement superflues qui sont une concession gratuite à la tradition du héros macho (même si le sexe en question est consenti et/ou demandé par des femmes qui sont largement aussi badass que lui).

"Thin Air" est donc une lecture aussi captivante qu’excitante qui ne pourra que ravir les lecteurs fans de Richard Morgan ou de cyber/noir en général.

Thin Air, Richard Morgan

 L'avis d'Apophis

lundi 3 décembre 2018

An absolutely remarkable thing - Hank Green


"An absolutely remarkable thing" est le premier roman de Hank Green. C'est une histoire SF, située ici et maintenant, qui démarre à NY sur la célèbre 23rd et y passe un temps non négligeable.

April May est une étudiante en art de 20 ans. Elle vit avec Maya qui est d'abord sa colocataire et accessoirement quelque chose entre une sex friend et une vraie relation. Une nuit, alors qu'elle rentre à son appartement, elle tombe sur une vision incroyable : sur le trottoir devant le Chipotle (chaine de restos mex. NdG) de la 23rd se dresse une sculpture inédite représentant un robot humanoïde de 3 mètres de haut, immobile, silencieux, cryptique. Installation ? Teaser marketing ? Va savoir.

Quoi qu'il en soit, saisie tant par la beauté que par l'étrangeté de la chose, elle appelle son ami et condisciple Andy, un Youtuber, pour qu'il en fasse, peut-être, sa première vidéo virale. Peu à l'aise devant l'objectif, Andy demande à April May d'être le visage et la voix qui présentent le robot ; les quinze minutes de célébrité promises à chacun par Andy Warhol sont peut-être à portée de la jeune femme. Mais, quand il s'avère que le même robot – qu'April May avait prénommé Carl dans sa première vidéo – est apparu, la même nuit, dans plus de cinquante grandes villes du monde, le mystère autour de l'engin s’épaissit et l'intérêt pour celui-ci s’accroît en même temps que la notoriété d'April May, qui devient une star du Net puis des médias. Quand l'hypothèse d'une création humaine ne pourra plus tenir, l'humanité entière devra tenter de s'accorder pour répondre aux questions que posent la présence des Carl et/ou répondre à la menace qu'ils pourraient représenter.

"An absolutely remarkable thing" est une histoire de Premier contact, originale en ceci qu'elle met au centre du récit une très jeune femme qui n'a rien de spécial, aucune relation dans les cercles du pouvoir, qui n'est même pas une scientifique, une nobody. L’extraordinaire événement bouleversera sa vie et la planète entière, mais le focus restera toujours sur April May.

Racontée à la première personne, l'histoire est l'autobiographie d'April May. Le ton est casual, conversationnel, au bon sens du terme. April May est cash et plutôt drôle. Elle écrit comme elle parle, et s'adresse même régulièrement à son lecteur comme s'il était un ami à qui elle ferait des confidences. Elle établit des listes aussi, pour organiser sa pensée et la rendre accessible à son audience. Et, de fait, on peut vite s'enticher d'April May.
D'abord, parce qu'elle est fondamentalement une personne bonne. Ensuite, et c'est là que le roman livre un personnage intéressant, parce qu'elle est aussi affublée d'autant de faiblesses et de mesquineries humaines que quiconque (instabilité relationnelle, impulsivité, ou narcissisme modéré, entre autres) ; mais, à la différence de beaucoup, elle n'hésite pas à les énoncer de manière explicite par souci d'honnêteté. Et ses efforts pour les surmonter, pas toujours couronnés de succès, ainsi que son autodérision constante, la rendent profondément sympathique.

La célébrité et la richesse associée tombent sur une April May qui n'y était pas préparée. Elle en goûte les privilèges et en découvre les travers. Dans De la visibilité, la sociologue Nathalie Heinich montrait que la célébrité moderne consistait à être vu et reconnu. C'est ce qu'expérimente April May. Outre les contrats, l'argent, les agents, le changement important pour elle c'est qu'on la reconnaît dans la rue, qu'on lui demande des selfies, qu'on la laisse accéder librement aux robots, qu'elle passe sur toutes les télés comme « spécialiste », que la Présidente des USA même juge qu'elle doit être vue avec elle.
April May monte consciemment les marches de la célébrité – y compris en travestissant certaines parties de son identité quand nécessaire – et s’enivre de la drogue qu’elle constitue. Une drogue exaltante ; dangereuse aussi. Dangereuse car la descente est si dure qu'on serait prêt à tout pour qu'elle n'arrive pas, dangereuse encore car elle finit par découvrir que si, maintenant, tous la connaissent et la reconnaissent, tous ne l'aiment pas, loin s'en faut. Certains la haïssent, en font une traîtresse à son espèce, une idiote utile de l'invasion alien, une personne à éliminer. Ils le clament, le hurlent, l'écrivent, partout où ils le peuvent.

Et là, le roman bascule sur la description d'une société divisée entre Pour et Contre, Eux et Nous. Cette société, c'est celle des réseaux sociaux et de leur absence total de filtre ou de procédure de validation des « informations » qui engendrent et amplifient fake news et bulles cognitives. Celle de la multiplicité des médias aussi, organisateurs de débats-combats de boxe, et dont la conception de l'objectivité est, comme le dénonçait Godard, « Cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs ». Méfiance et hostilité ou confiance et collaboration, c'est le dilemme auquel les Carl confrontent l'humanité. Emportée – sans avoir eu besoin d'être poussée bien fort – par le mouvement, April May sera actrice et victime de cette confrontation (et aucun rapport avec Trump, roman commencé avant, même si un éditeur roué ne manquera pas d'imprimer le bandeau qui va bien).

Ce n'est ni les Chronolithes ni Spin. Ce n'est pas non plus un The Day the Earth Stood Still. Le focus, intimiste, ne quitte jamais la narratrice et son entourage dont on ne sait que ce qu'elle-même raconte. Porté par un grand mystère et un personnage charmant, "An absolutely remarkable thing" est un roman attachant qui surfe plutôt bien sur l'air du temps. A la lecture on pourrait penser, mutatis mutandis, au Journal de Bridget Jones, mais la volonté, l’opiniâtreté, la fragilité, et l'humour, d'April May m'ont surtout rappelé la très émouvante Zhuang Xiao Qiao du Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants de Xiaolu Guo.

"An absolutely remarkable thing" est un page turner SF intimiste doublé d'un roman charmant. Est-il YA ? Je l'ignore. Si oui, c'est alors le bon côté du YA (il y en aurait donc un !) qui s'y manifeste.

An absolutely remarkable thing, Hank Green

dimanche 2 décembre 2018

The Consuming Fire - John Scalzi


"The Consuming Fire" est la suite du très plaisant Collapsing Empire de John Scalzi.
L'auteur y poursuit la palpitante histoire de l'Interdépendance, un empire stellaire entre Asimov et Herbert. Hélas les jours de l’Interdépendance sont peut-être comptés.

Sans trop spoiler, on peut dire que les craintes du scientifique Marce Claremont sont en train de s'avérer fondées. Le Flux, ce trouble spatio-temporel qui rend possible les voyages à vitesse supraluminique et donc l'Empire, commence à s'effondrer. Les systèmes qui le constituent, et dont aucun sauf un (le bien nommé End) n'est autosuffisant, vont se retrouver coupés les uns des autres. La survie de l'espèce deviendra alors à court terme très problématique pour ne pas dire impossible.

Comme face au réchauffement climatique chez nous, la réaction des puissants oscille entre déni et saisie amorale d'opportunités. En dépit de l'évidence, les grandes maisons continuent donc d'intriguer comme jamais. Elles montent même en puissance dans la trahison, car elles voient dans les mesures exceptionnelles que veut prendre l'emperox Cardenia, pour tenter de sauver ce qui peut l'être, une menace pesant sur leur pouvoir, leurs manœuvres, leur prospérité ploutocratique.

La jeune femme, devenue emperox presque par hasard, doit en effet tout mettre en œuvre pour essayer de sauver les humains d'une mort lente et pénible dans des habitats spatiaux qui – faute de ressources – se changeront rapidement en tombeau. Il lui faut donc – dans un cadre proche d'une loi martiale – réorganiser l'empire de manière accélérée, explorer des voies de survie – ou au moins de fortitude –   permettant de résister du mieux possible aux premiers temps de la catastrophe, découvrir si existent des moyens de remplacer les canaux de Flux, préparer – au pire – une migration de masse vers End, etc.
Le temps n'est plus à l'attente ou à la pusillanimité, l'empire interdépendant doit muer radicalement s'il veut offrir à l'humanité une chance, même faible, de survivre.

Problème, pour prendre très vite des mesures aussi drastiques, il lui faut devenir vraiment une puissance – loin donc de la pratique de beaucoup de ses prédécesseurs qui se comportaient plutôt en syndics de copropriétés. Les grandes maisons voient la chose d'un très mauvais œil, l'église officielle, dont elle est pourtant le chef, aussi, sans parler d'une partie de l'état-major militaire.

Pour les contourner et/ou les vaincre, Cardenia doit faire appel à la ferveur populaire en réactivant la pratique désuète de la vision prophétique, celle-là même qui avait rendu possible – il y a un millénaire – la constitution de l'empire. Il lui faut maintenant – pour la première fois depuis des siècles – dégainer et manier tant le glaive temporel que le glaive spirituel. En temps de grand péril, et alors que vraiment rien ne l'y prédispose, Cardenia démontre que le secret, la manipulation, et la raison d'Etat, moralement regrettable peut-être, sont sans doute les seules voies de survie.

Cardenia prenant le taureau par les cornes, l’oligarchie ne peut plus se voiler la face et compter sur sa faiblesse supposée ; elle se met alors à envisager sérieusement son remplacement.
La jeune femme aura-t-elle les ressources pour résister ? Elle peut compter, en tout cas, sur des alliés fidèles et compétents, sur l'expérience accumulée de tous les emperox qui l'ont précédée, et sur d'immenses qualité d'humanité et de détermination.

Dans "The Consuming Fire", Scalzi continue d'être aussi drôle que captivant. En dépit d'un récit bien plus grave que celui du premier tome en raison de l'imminence de la catastrophe, les nombreux rebondissements (présentés avec humour même lorsqu'ils sont tragiques) et la manière dont l'auteur décrit les manigances des uns et des autres font de "The Consuming Fire" un thriller palpitant aux enjeux colossaux et à la lecture aussi rapide qu'agréable.

Dans son histoire d'apocalypse probable et de survie incertaine, Scalzi, non content de promener son lecteur dans les allées peu ragoutantes du pouvoir ou les arcanes navrants de la myopie humaine, insère aussi un récit fort bien conçu de système fantôme, et, surtout, dévoile une partie inconnue de l'histoire des premiers temps de l'empire. De ce secret redécouvert par un tout petit nombre émergera peut-être une solution à long terme. Il faudra attendre le prochain tome pour s'en assurer.

The Consuming Fire, John Scalzi

L'avis d'Anudar