lundi 31 décembre 2018

BIENVENUE EN 2019



2019 TE TEND LES BRAS, TU Y SERAS LE BIENVENU.

JE T'AURAIS BIEN INVITÉ À PARTAGER MES RAMEN, AMI LECTEUR,
MAIS, TU LE VOIS, JE SUIS DÉJÀ ACCOMPAGNÉ.

JE PEUX NÉANMOINS TE SOUHAITER
UNE TRÈS BONNE ANNÉE, ET UN MOUTON ÉLECTRIQUE.




Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu


Finir l'année en lisant un roman de blanche. Et un Goncourt de surcroît ! Vivre dangereusement, c'est une discipline.
Pourquoi alors ? A cause de quelques lignes sur Nirvana, commençant par quelques mots qui permettaient d'identifier le groupe dès l'abord. C'est ça une bonne description : si tu connais, tu reconnais. Vendu.

"Leurs enfants après eux", donc. Fragment d'une citation biblique qui exprimait la banalité de l'oblitération historique : "Il y en a d'autres dont le souvenir s'est perdu; ils sont morts et c'est comme s'ils n'avaient jamais existé, c'est comme s'ils n'étaient jamais nés et de même leurs enfants après eux". Nicolas Mathieu, originaire du lieu et du milieu que le roman décrit, donne voix et visages à quelques-uns de ces sans-grades, comme l'historien Alain Corbin le fit avec le véritable autant qu'inconnu Louis-François Pinagot.

Il s'agit ici, à travers des destins individuels et celui, collectif, d'une ancienne ville industrielle, Heillange, de décrire le poids du déterminisme social, de montrer le crépuscule de la France industrielle et sa maladroite conversion aux services, de prendre la mesure d'un écartèlement qui devient douloureux entre localisme et mondialisation.

"Leurs enfants après eux", c'est l'histoire, en quatre étés, d'Anthony, Steph, Hacine, et de leur entourage, parents et amis. De 92 à 98, on y voit les adolescents devenir adultes et valider jusqu'à l’écœurement les analyses de Bourdieu sur la reproduction sociale.

A Heillange, le paysage est toujours plein des réalisations architecturales de la famille Wendell, mais les hauts-fourneaux sont éteints depuis des années. Depuis, on vivote comme on peut, d'allocations, de petits boulots, d'emploi publics, ou de ces nouvelles activités de service taylorisées qu'on trouve chez Darty par exemple (et pour lesquelles il faut non seulement louer son corps au travail mais aussi son âme à la « culture d'entreprise »). On boit beaucoup aussi, du haut en bas de l'échelle, même si l'éthylisme mondain sait être plus discret (il faut dire qu'on s'emmerde beaucoup dans une ville en phase terminale, alors ça passe le temps). La ville, elle, ne veut pas mourir. Elle a des projets, se reconvertir dans le tourisme, organiser une régate car son lac, pense-t-elle, n'a rien à envier au lac de Côme !!! Placebo. Le train a quitté la gare, rien ne dit qu'il reviendra jamais.

A Heillange, vivent des adolescents avec leurs histoires et leurs soucis d'ados. De filles, de garçons, de beuveries, de fêtes, de conneries, de drogues parfois. L'essentiel est sous les yeux, l'avenir c'est la soirée. Ils se frottent, se cherchent, se reniflent (voire plus). Mais le soir (ou le matin) venu, chacun rentre chez soi, dans sa maison, dans sa famille, dans son quartier. Et, si tous se croisent ici et là, la ville, pas plus qu'aucune autre, n'est homogène. Chacun a sa place, chacun a son « inférieur » qu'il peut mépriser paisiblement et qui le rassure sur sa propre position. Sous la petite bourgeoisie locale (qui ignore au début qu'elle est désespérément plouc pour sa contrepartie parisienne), il y a les « cassos », le prolétariat déclassé. Sous le prolétariat, il y a les « bicots » et les « nègres ». Sous toute la ville, les « grosses têtes », ces ruraux qu'on dit consanguins et demi-débiles.

Les années passent, rythmées par les changement musicaux et les événements sportifs, reflets d'un Olympe qu'on admire autant qu'il ignore notre existence, seules parties de la marche du monde qui arrivent et font sens à Heillange.
Les années passent et les destins divergent. Les prolos resteront à Heillange, entre boulots précaires et stages bidons, les petits bourgeois (aussi branlos et inconséquents que les autres) réussiront in extremis la conversion de leur capital économique en capital culturel grâce au passage en école de commerce et s'envoleront littéralement vers une autre vie et d'autres cieux, loin, bien loin d'Heillange et de France (Ici encore, comme l'affirmait Bourdieu, ceux qui héritent sont transformés en ceux qui méritent), les enfants d'immigrés, ni d'ici ni de là-bas, élevés par des pères qui leur inspirent autant de respect que de dépit, se perdront parfois dans la délinquance. Ceux qui échapperont à la prison ou à la mort, arriveront à se caser (ou pas) en fondant une famille et en occupant eux aussi ces emplois taylorisés qui font des prolétaires sans usine (si on a lu La fabrique du monstre, on voit comment tout cela tourne).

C'est un récit de l'infrapolitique que livre Mathieu. Au monde qui pèse, on ne s'intéresse pas. Trop loin, trop compliqué. Pas d'analyse ici, pas de révolte, chacun sait d'expérience ce qui arrivera. Les jeunes prolos d'Heillange ne veulent pas changer l'ordre du monde. Ils veulent survivre, ou s'enrichir, ou les deux. Le monde de la matière était compréhensible (la moto d'Anthony a un fonctionnement qu'il peut appréhender, apprendre, maîtriser), celui qui vient, celui du symbole, est trop abstrait pour être saisi. On en restera en marge ou, pour quelques femmes, on s'en échappera en se réfugiant dans le statut, le cocon, le projet de la maternité intégrale.
Les jeunes ne sont pas non plus des Rastignac ; s'ils désirent les petites bourgeoises c'est parce qu'elles sont désirables, aucun projet d'ascension sociale sous-jacent ne sous-tend ce désir. Et si elles se donnent (avec parcimonie) à eux, c'est parce qu'ils sont gentils et un peu exotiques, aucune velléité de mésalliance à long terme. A la fin, folle jeunesse passée, chacun rentrera à l'écurie. La reproduction est aussi homogamique, renforçant au carré les inégalités individuelles.

L'auteur décrit avec un luxe de détails inouï ce monde en involution. Les quatre moments qu'il raconte sont de plus en plus courts ; moins de personnages (cancer et suicide prennent leur lot), moins d'opportunités aussi au fur et à mesure des choix ou des impasses. En 92, beaucoup était ouvert, au moins en apparence, en 98, globalement la messe est dite. C'est l’entonnoir de la reproduction que dessine l'auteur.

La langue de Mathieu est un mélange constant de la langue soutenue qu'il maîtrise maintenant, et de la langue populaire qui est sa langue maternelle. Dans un mélange réussi, les mots sont ceux des locuteurs autant que les siens. Les valeurs aussi, entre amour qui ne sait pas souvent se dire, dignité simple, et constats microstatistiques locaux transformés en vérités premières.

Ni mépris ni dithyrambe dans le texte de Mathieu. Un constat, qui partage avec la tragédie antique un déroulement régulier vers une fin inéluctable. C'est beau et triste à la fois.
Ne parlant pas à la première personne, comme déconnecté de ce qu'il dit, il se rapproche plus du Hoggart de La culture du pauvre que d'Annie Ernaux. Sera-t-il agressé à son retour chez lui comme Pierre Jourde le fut après Pays perdu ? L'avenir le dira. Il aura au moins donné une trace – fut-elle fictionnelle – à tous ceux qui n'en laissent d’habitude aucune.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

vendredi 28 décembre 2018

All Systems Red - Martha Wells


"All Systems Red" est une novella de Martha Walls publiée en 2017. Première de la série des Murderbots Diaries (comme il y a des Vampire Diaries j'imagine), elle a remporté les Nebula et Hugo 2017 de la meilleure novella, entre autres.

Futur indéterminé. L'humanité colonise l'espace. Des formes inédites d'entités politiques et de gouvernement apparaissent. A côté des humains baseline vivent aussi des augmentés qui se connectent directement aux systèmes informatiques, des bots dotés d'intelligence artificielle, et enfin des cyborgs de sécurité ou de combat – chimères sentientes mi-clone mi-machine que leur module de commandement, par l'injonction et la punition, rend aussi dociles que des esclaves.

Dans cet univers infini où des systèmes entiers sont revendiqués pour l'exploitation et/ou la colonisation par des mégacorps profit-driven, une sociétés de sécurité privée loue des services de protection complets – incluant mainframe informatique, drones, et cyborgs – aux compagnies ou entités politiques qui explorent ou exploitent des planètes potentiellement dangereuses.

C'est sur l'une de ces planètes que se trouvent les membres de l'expédition scientifique PreservationAux. Venue explorer la planète aux fins d'étude, la petite équipe embarque avec elle un équipement de sécurité comprenant le cyborg qui aime à s'appeler lui-même Murderbot. Alors que les choses se passaient jusque là comme elles le devaient au vu du rapport de dangerosité initial – c'est à dire très paisiblement –, les scientifiques de l'expédition sont soudain attaqués par une forme de vie autochtone très agressive que ledit rapport ne mentionnait pas. Réagissant comme l'éclair, Murderbot sauve ses clients et les ramène vivants au camp de base.

Réexaminant l'imprévisible incident, humains et cyborg comprennent assez vite que les données fournies ont été volontairement tronquées. Par qui ? Pourquoi ? Il faudra le découvrir pour survivre. D'autant que les choses prennent une tournure plus sinistre encore quand l'équipe de  PreservationAux réalise que l'autre équipe présente sur la planète – celle envoyée par le DeltFall Group – ne répond plus.

Détail important : il y a encore une chose que les membres de l'expédition ne savent pas. Murderbot a hacké son module de commandement, il est donc maintenant pleinement autonome. Et, entre deux moments sur le terrain, il regarde avec passion des milliers d'heures de séries et de films.

Sur une histoire assez classique (même si le traitement se veut moderne avec humains augmentés, IAs sentientes, et famille multicomposées), Wells donne le point de vue de Murderbot.
Se confessant à la première personne, le cyborg adopte un ton aussi caustique que régulièrement autodépréciatif. Dans un univers où le profit gouverne tout, l’équipement fourni par la Compagnie est de piètre qualité, celui qui constitue Murderbot aussi. Il le sait et le dit aussi souvent que nécessaire (jusqu'à avouer que cela a conduit à des drames dans le passé).
Mais le cybernétique narrateur n'est pas juste un goon que sa mission ne passionne guère ni un autre Marvin dépressif et suicidaire. Doté d'une grand honnêteté et d'un sens moral que pourrait lui envier bien des humains, le cyborg choisit librement d'aider ses clients jusqu'à mettre son existence en danger alors qu'il n'est plus contraint à le faire. Il choisit aussi, petit pas après petit pas, de franchir cette uncanny valley qui l'affecte autant qu'elle affecte les humains et qui lui fait préférer parler le moins possible et garder son casque pour ne jamais être en face à face avec eux. Ses actes parlent pour lui plus que ses mots. Il y gagnera du respect et une forme authentique d'affection.

 "All Systems Red" peut être vu – en dépit de sa faible longueur – sous quatre angles différents.

D'abord, comme une histoire d'amitié naissante, de respect, et d'humanisation, mettant en scène un personnage singulier que sa rouerie, son humour pince-sans-rire, et sa matter-of-factness rendent attachant.

Ensuite, comme un récit d'aventure spatiale plein de dangers comme on en trouvait dans les FNA de la grande époque. Prévisible certes, mais plutôt bien conduit dans les limites de ce qu'est l'exercice.

Egalement, comme un récit d'émancipation. Murderbot, à qui une forme de liberté était offerte et qui aurait pu se contenter d'attendre qu'elle s'approfondisse encore, choisit de vouloir le tout et de devenir une fois pour toutes la créature libre qu'il est déjà dans sa tête cybernétique. Le loup, plutôt que le chien proverbial.

Enfin, comme l'épisode de Noël d'une de ces séries télé dont Murderbot est si friand. A la fin, tout s'arrange, les gentils sont sauvés, les méchants punis, et de grandes récompenses tombent sur ceux qui se sont bien comportés. C'est cet angle qui fait qu'on pardonnera à la novella sa simplicité et ses facilités (je l'ai donc peut-être lue au bon moment).

All Systems Red, Martha Wells

L'avis moins indulgent d'Apophis

Frankenstein, le monstre est vivant - Wrightson - Niles - Jones


Quel superbe livre que ce "Frankenstein, le monstre est vivant" ! Et quelle histoire que celle de ce comic ! Voulu et initié par le maître de l’horreur Bernie Wrightson, scénarisé par son compère Steve Niles, le récit en quatre tomes fut conclu par Kelley Jones après la mort de Wrightson.

"Frankenstein, le monstre est vivant" raconte à ses lecteurs la suite du roman de Mary Shelley telle que l'imaginent Wrightson et Niles ; après que la créature ait annoncé vouloir s'immoler, après qu'elle se soit enfoncée dans le brouillard vers un destin qu'on imagina funeste.

Hélas (car rien ne sera épargné au pauvre « monstre »), impossible de fabriquer le moindre bûcher sur la banquise. Se laisser engloutir par la lave d'un volcan en éruption (sous les sarcasmes d'un Victor imaginaire tourmentant sans répit sa création) est la solution que trouve ici la créature pour mettre fin à une « vie » qui n'a servi qu'à détruire et quitter ainsi un monde qui ne veut décidément pas d'elle.

Fin de l'histoire, fin des tourments. Le monstre y crut. C'était sans compter sur l'intervention d'une expédition polaire – dirigée par le docteur Ingles – qui le trouva enfermé dans sa gangue de lave et le ramena vers la civilisation.
Dans le manoir gothique du docteur, pour la première fois de son existence, la créature n'effraie pas, elle est considérée comme une personne, découvre un mentor, et, peu à peu, se fait un ami. Hélas, ironiquement, l'histoire semble se répéter. Et, confronté à de nouveaux choix moraux, le monstre se (et nous) prouve qu'il vaut mieux que son apparence.

Le scénario de "Frankenstein, le monstre est vivant", sans être renversant, n'est pas inintéressant. Il rappelle tous ces délicieux petits récits d'horreur pleins de sentiments et de rebondissements qu'illustrèrent des artistes comme Corben, ou Wrightson justement. Passer du Charybde de Victor F. au Scylla d'un Ingles qui, d'une certaine manière, travaille en précurseur amoral sur les cellules-souches, est typique de l'ironie de ce genre d'histoire. Mais ici, contrairement à l'habitude, pas de retournement sadique à la toute fin. Le destin du monstre est annoncé dès le début du récit, et il lui est favorable – dans un hommage explicite au Freaks de Tod Browning.

Mais par-delà le scénario, le dessin est la raison pour laquelle il faut acheter et lire cet album. C'EST UN ORDRE.

Wrightson offre au lecteur des images à couper le souffle. Les décors gothiques de l'histoire agrippent le regard et ne le lâchent plus. Le style de Wrightson – encre, lavis, NB, sépia, jeux d'ombre et de lumières – est parfaitement adapté au récit, et le niveau de finesse et de précision de chaque image est impressionnant. Qu'il s'agisse de montrer un visage pour lui donner sentiment et sens, de donner à voir des décors polaires grandioses, ou de présenter au lecteur le capharnaüm de la maison d'un savant (presque) fou, Wrightson produit un niveau de détails qu'on pourrait dire photographique. On adorerait voir les planches en grand format pour en profiter encore plus ; ici, ça se justifierait pleinement.

Quoi que je puisse écrire, je serai en dessous de la beauté du dessin, j'arrête donc ici le dithyrambe. Tu dois, lecteur, aller voir par toi-même. Sache seulement que la quatrième (et dernière) partie de l'album, dessinée par Kelley Jones montre bien en creux ce qu'était l'art de Wrightson (et ceci en dépit du travail très honorable réalisé par Jones).

Concluons en signalant que l'album s'ouvre sur un avant-propos très émouvant de Niles, et que sont reproduites à la fin de l'album les esquisses réalisées – et jamais finalisées – par Wrightson.

Frankenstein, le monstre est vivant, Niles, Wrightson, Jones

mercredi 26 décembre 2018

Revue de BD : Shi 3 (Zidrou) et Ténèbres 5 (Bec)


"Revenge !", Shi tome 3. Toujours aussi brillant.
L'heure de la vengeance a sonné pour Jennifer et Kita. Les deux femmes - que leur quête et leurs malheurs rapprochent de plus en plus - viennent solder les dettes de tous les hommes qui les ont fait souffrir, et ils sont nombreux. Insaisissables, elles assassinent et marquent leurs victimes du signe de la vengeance.
Parallèlement, et si loin d'elles qu'elle leur est invisible, la reine Victoria utilise son exécuteur des basses œuvres - Lord Kurb - pour tirer partie des manigances des illuminés de Lac Erié qui rêvent de reconquérir les USA pour l'Angleterre.

Dans la veine des feuilletonistes du XIXème, Zidrou tisse un récit où s'entremêlent secrets de famille et secrets d'Etat.
Les faux semblants d'une société bourgeoise victorienne aussi corrompue moralement qu'obsédée par les apparences y sont montrés sous leurs traits les plus infâmes. Suivant les pas des deux jeunes fugitives, le lecteur visite lieux et moments peu ragoutants d'un monde pour lequel l'essentiel était que la vitrine soit belle, quel que soit l'état de l'arrière-cuisine. Et alors que Victoria et ses services préservent la vitrine et utilisent à leur profit les turpitudes de la cuisine, Jennifer et Kita se sont données pour objectif d'y pénétrer pour y apporter le chaos.

Au service de son récit d'enquête, de secret, et de complot, Zidrou s'offre une galerie de personnages pittoresques, beaux ou laids, aimables ou haïssables, forçant le trait pour qu'aucun ne puisse laisser le lecteur indifférent. Dans un monde organisé selon des rapports de domination extrêmes entre possédants et miséreux, hommes et femmes, Blancs et non-Blancs, chaque protagoniste ne peut être que victime ou bourreau, et on ressent un vrai plaisir à voir certaines victimes devenir bourreaux à leur tour. Avec une mention spéciale pour une gamine des rues à la langue bien pendue qu'on quitte fort dépitée mais dont on espère qu'elle aussi aura sa part de vengeance méritée dans le prochain tome.

L'histoire avance, elle est sciemment spectaculaire, de nouveaux éléments annoncent les émois du tome 4, et les dessins sont toujours absolument magnifiques. C'est beau, captivant, touchant. A lire sans faute.

Shi 3, Revenge ! Zidrou, Homs


"Créatures", tome ultime du Ténèbres de Bec et Iko.
Avec ce tome 5, la série Ténèbres connait enfin sa conclusion après 5 ans d'interruption. On éprouve à la lecture le genre de sentiments qui est la plus fréquent dans ce genre de situation. Satisfaction de découvrir la fin de l'histoire, mais aussi léger détachement car - en dépit d'une relecture - les braises émotionnelles sont trop loin dans le passé pour être vraiment incandescentes.

L'arrivée dans la ville fortifiée de Ti-Harnog offre un répit de courte durée aux fuyards conduits par la princesse Tifenn. Mais les créatures sont décidées à poursuivre leur oeuvre de mort et la traîtresse qui les y aide n'interrompt ses manœuvres délétères.
Surmontée leur rivalité amoureuse, les guerriers Ioen et Arzamas doivent s'allier pour défaire définitivement les créatures.
La Reine des monstres se dévoile enfin et - confronté à l'anéantissement - le roi Ti-Harnog accepte à contrecœur d'être le dernier rempart de l'humanité face au fléau ailé, même au prix d'un coût humain énorme. Il y a du Minas Tirith ici. Du Grima langue de serpent aussi.

Héroïsme et vilenie sont présents à parts égales dans ce dernier opus. L'histoire se termine. La paix revient dans le monde ravagé d'Ioen. Il est temps maintenant de panser les plaies et de reconstruire.
Bec conclut tous ses fils et apporte au lecteur les réponses qui étaient en suspens. Job done. Ni zone d'ombre, ni - c'est dommage peut-être - coup de théâtre exploitant pleinement l'origine des créatures et de leur Némésis.

Le dessin est toujours spectaculaire, rempli de décors impressionnants, même si certains combats de masse semblent perfectibles.

Ténèbres 5, Créatures, Bec, Iko

A Spy in Time - Imraan Coovadia


Avec "A Spy in Time", du Sud-Africain Imraan Coovadia, se répète encore une fois la triste histoire de l'auteur de blanche qui écrit de la SF comme le Douanier Rousseau peignait, avec ignorance et naïveté.

Futur. Enver Eleven est un agent de terrain de l'Historical Agency. Il fait partie de la faible part d'humanité qui a survécu à l'anéantissement planétaire causé par une supernova en 2472. Maintenant (mais, de fait, on finit par comprendre qu'Enver vient de la Johannesburg du 23ème siècle), il revient à l'Agence « d’empêcher la fin du monde de se reproduire ». Installée dans tout le flux du temps (donc passé et futur), l'Agence surveille, intervient, et tente de contrer les action d'un hypothétique « ennemi » de la race humaine ; elle sait souvent ce qui va se passer car elle en a été le facile témoin ultérieur et est terrorisée par l'hypothèse du multivers (pourquoi, ce n'est jamais bien clair). Une première mission ratée à Marrakech en 1955 plonge Enver au cœur d'un possible complot qui l'obligera à s'interroger sur le droit à infléchir l'Histoire et à décider s'il est prêt le faire ou pas, sachant qu'on ignore toujours ce qui peut sortir d'une telle modification, si justifiée par les horreurs du passé soit-elle.
Cerise sur le gâteau, Enver est Noir, vient d'un monde où ne vivent presque plus que des Noirs (les survivants de la catastrophe sont des habitants de Johannesburg réfugiés dans les kilomètres de souterrains miniers de la ville), et il doit agir dans des temps où les Noirs ne sont ni majoritaires ni politiquement dominants.

Le pitch était tentant. Les questions soulevées aussi. Mais il n'y a pas grand chose d'appétissant dans la réalisation.

Qu'est donc cette menace de « nouvelle fin du monde » ? Mystère.
Que font concrètement les agents de « l'ennemi » sur le terrain ? Pas clair.
Comment expliquer les moments d'intervention de l'Agence ? Va savoir.
Que contient cette Constitution de la nouvelle humanité ? No sé. Et les statuts dérogatoires de l'Agence ? Pas plus. Ni le fonctionnement de la société d'Enver (est-ce d'ailleurs celle du 23ème siècle ou une autre ?).
Pourquoi des siècles obscurs ? Ben...
Comment expliquer le mumbo jumbo temporel ? Une proverbiale particule découverte bien à propos par un savant. Et le passage sur Jupiter ? Et le bombardement venu de la Kuiper Belt ?

Plus :
De la question raciale, mis à part quelques brefs lieux communs, Coovadia ne fait rien, et surtout pas un élément important de la narration.
L'Histoire humaine aussi est expédiée par quelques micro-flashes non détaillés.
Les IA sont indispensables aux voyages dans le temps et se font les plus cryptiques possibles. Elles intriguent, mais pas toutes. Certaines ont pris leur liberté, mais pas toutes (on ne sait pas vraiment pourquoi). Et pourquoi les IA de l'Agence ont-elles forme physique, genre robots de SF 50's ? Et quelle régulière impuissance stupide que celle de ces entités presque omniscientes.
Dans le récit d'espionnage même, des rebondissements faciles interviennent (facilités par l'absence de netteté de la narration). Quelle étrange histoire aussi que cette « prophétie » qui tombe à un moment comme un cheveu sur la soupe et dont on ne comprend pas vraiment l'intérêt.
Et puis, l'état constant de rêve éveillé d'Enver rend pénible l'accroche au personnage. Les personnages secondaires, plus cookie-cutter qu'autre chose, n'aident pas non plus. Et que le monde est vide. Peu de foule, peu de vie, peu de description hors ce qui tangente directement Enver dans la succession de saynètes auxquelles il participe dans le cadre d'une narration trop souvent trop elliptique.

J'arrête là. Je déconseille très vivement cette plongée dans un monde qu'il aurait fallu créer avant de prétendre le montrer.

A Spy in Time, Imraan Coovadia

lundi 24 décembre 2018

REVEILLON CHEZ GROMOVAR



FRIVOLITE, ELEGANCE, RAFFINEMENT,
CHEZ GROMOVAR, LES REVEILLONS SONT BIEN PLUS FESTIFS ET LARGEMENT PLUS EXCLUSIFS QUE CHEZ L'AMBASSADEUR.

BE THERE OR BE SQUARE !

LE FRIGIDAIRE DE GROMOVAR EST PRET



TOUT EST PRET POUR DES AGAPES NOCTURNES  DE QUALITE CHEZ GROMOVAR.

JAMBON A L'OS, CREMES GLACEES, ET FRUITS FRAIS,
TOUT TIENT SANS PEINE DANS NOTRE NOUVELLE GLACIERE ELECTRIQUE FRIGIDAIRE.

samedi 22 décembre 2018

Nous avons toujours vécu au château - Shirley Jackson


Quel étrange petit roman que "Nous avons toujours vécu au château".
Ce dernier roman de Shirley Jackson, publié en 1962, ressemble à ces casse-têtes dans lesquels il faut réussir à faire progresser une bille jusqu'à la sortie d'un labyrinthe complexe. Aussi captivant, dérangeant, stressant, aussi frustrant aussi.

"Nous avons toujours vécu au château" est raconté par Mary Katherine 'Merricat' Blackwood. Une jeune fille de dix-huit ans qui s'exprime comme une enfant, une misanthrope affirmée dès la première page. A la décharge de la jeune fille, on notera que sa vie jusque là fut tout sauf conventionnelle. Qu'on en juge !

Merricat vit dans le « château » Blackwood, une grande maison patricienne construite non loin d'un village de « ploucs » dans le Vermont. Au village, on n'aime ni sa famille, ni sa personne, et on le lui fait sentir dès que possible. Les « châtelains », de leur côté, méprisent le village et tirent fierté de la distinction qui les en sépare. Près d'eux seules quelques familles amies, du même milieu social.

Dans le « château », vivent avec Merricat sa grande sœur Constance et son oncle invalide Julian. Les trois sont les seuls survivants d'une tragédie : six ans auparavant le reste de la famille fut empoisonné à l'arsenic et Constance fut accusée des meurtres avant d'être acquittée faute de preuves.
Constance est une ménagère obsessionnelle, réfugiée dans sa maison comme une bête blessée dans son antre, Julian – à demi gâteux – est obsédé par le souvenir des événements et la rédaction d'un livre qui les relaterait, quant à Merricat...
La jeune femme vit dans un monde qu'on placera entre le gothique et le réalisme magique. S'exprimant dans un langage simple, litanique, obsessionnel, et violent à la fois, Merricat décrit son quotidien réglé comme du papier musique, les charmes qu'elle installe tout autour de la maison pour garder le monde à l'extérieur, les fétiches magiques qu'elle s'invente, qu'elle se crée, son rêve d'aller dans la Lune sur le dos d'un cheval ailé. Elle fait montre d'égocentrisme, de cruauté, d'accès de mégalomanie inquiétants, comme une enfant piégée dans le corps d'une femme de dix-huit ans.

Au sein du château, s’immisçant entre les trois Blackwood, les rares visiteurs sont vus comme des intrus qui violent l'intimité domestique. On les effraie avec plaisir, on les met volontiers mal à l'aise, on les fait fuir lorsqu'il deviennent – objectivement – menaçants.
Il faut protéger le « château », protéger le moignon de famille, quitte à prendre des mesures drastiques et lourdes de conséquences.

Dans le couple constitué par Constance et Merri, un couple dominée/dominante qui passe son  temps à se dire réciproquement son amour, tout autre est un intrus – mis à part le malheureux Julian, si impotent qu'il ne compte pas. L'important c'est le couple – envisagé comme une entité double (Raison/passion, Lumières/magie) –, l'important c'est de le protéger et de réaliser sa liberté sans contrainte humaine en se soumettant seulement aux lois de la nature.
Pour cela, on commence par se tenir le plus possible à l'écart du monde. Puis, après l'isolement volontaire, et les « charmes » protecteurs qui disent « Keep out ! », l'étape ultime est la disparition visuelle. Hidden in plain sight, les filles sont enfin libres dans l'espèce d'étrange liberté sans humanité que vise Merricat et dans laquelle elle réussit à entraîner sa sœur.
Les jeunes femmes, jamais vues mais toujours sues, deviendront progressivement les légendes urbaines ou les croquemitaines des environs, divinités inquiétantes dont on cherche la proximité pour se prouver son courage et auxquelles on apporte des offrandes pour expier et conjurer le sort. Si vous vous demandiez comment naissaient ces vieilles femmes crépusculaires des romans d'horreur qui effraient tout le voisinage, vous trouverez un mode d'emploi ici.

Toujours étrange, toujours inquiétant, "Nous avons toujours vécu au château" dérange tout du long son lecteur. Car on ne sait jamais vraiment ce qui s'est passé ni pourquoi, car on se demande sans cesse ce qui va arriver, car on ne sait même pas si fantastique et surnaturel sont ou non de la partie, car on se méfie – avec Merricat et du fait de sa présentation des faits – de tout autre humain évoluant dans l'orbite du château. Le lecteur se trouve dans la position de Julian, désorienté, ne sachant pas vraiment, déstabilisé par l'incertitude. De ce fait, le texte est fascinant.

Et en même temps, je ne peux nier une certaine frustration. Roman de la fermeture et de l'enfermement, il m'a semblé manquer d'un climax – comme une plaie qui gratterait et qu'on ne pourrait pas atteindre. Mais ce texte, émotionnellement autobiographique, est, quoi qu'il en soit, à lire tant il est intelligemment écrit.

Nous avons toujours vécu au château, Shirley Jackson

jeudi 20 décembre 2018

Idées cadeau à l'arrache 2018

Olivier Ledroit

Ami lecteur, Noël arrive et tu n'as peut-être pas de cadeau à offrir à tes proches.  Qu'importe, ta simple présence est en soi un cadeau magnifique.

Si, néanmoins, tu voulais amputer encore ton pouvoir d'achat en sacrifiant à la tradition d'offrir un présent de faible valeur monétaire aux membres les meilleurs de ton entourage, voici quelques idées, quelques livres aussi importants qu'excellents, et qui, contrairement aux fleurs, ne sont pas périssables.

Assortiment subjectif, circonstanciel, et non trié, en forme de guirlande
(cliquer le lien pour aller vers la chronique)














AND THAT'S ENOUGH NOW
I'M TIRED OF ADVISING

lundi 17 décembre 2018

Les carnets de guerre de Louis Barthas - Fredman


Je dois avouer à ma grande honte n'avoir jamais lu Les carnets de guerre de Louis Barthas, alors qu'ils sont disponibles depuis 1978. Parfois, même sur ses propres centres d'intérêt, on fait des impasses liées au manque de temps ou à des effets de satiété.
Aussi, je saute aujourd’hui sur l'occasion d'en lire l'adaptation BD, publiée à la Découverte et illustrée par Fredman à partir du texte original.

Qu'est-il donc ce texte ?
D'abord un ensemble de carnets tenus presque au jour le jour par le tonnelier de Peyriac-Minervois – dans l'Aude. Après la guerre, rendu à la vie civile et à la normalité, Louis Barthas décida de mettre ses carnets au propre et en fit 1732 pages de texte répartis dans 19 cahiers d'écolier. S'y ajoutent environ 300 cartes postales représentant les lieux de « sa » guerre.
Texte fort bien écrit par un premier prix du Certificat d'études, il n'avait pas vocation à être publié. Louis Barthas voulait laisser une trace, pour sa famille, ses proches. Ce socialiste militant, pacifiste de toujours, voulait que les horreurs de la guerre dissuadent à l'avenir d'autres de s'y lancer ou même de l’accepter – 1939 lui donna tort, hélas.
Ce n'est qu'en 1977 – soit 25 ans après sa mort – que des extraits en furent publiés par la Ligue de l'enseignement, avant une publication intégrale par Maspéro en 1978. Il est, depuis, un texte incontournable de l'étude de la Grande Guerre vue « d'en-bas ».

Louis Barthas a 35 ans quand la guerre éclate. En raison de son âge, il est mobilisé comme territorial et aurait dû rester loin du feu. En réalité, il partit rapidement pour le front car l'énormité des pertes, dès les premiers jours du conflit, conduisit à basculer les territoriaux au sein des régiments combattants. Barthas, qui eut la chance d'échapper à la guerre de mouvement et à ses pertes énormes, est alors envoyé avec son régiment dans le Nord. Début novembre, il arrive à la gare de Barlin, en plein pays minier, alors que la guerre de tranchée commence. Il vivra quatre années d'horreur, et participera au « grignotage » dans l'Artois, à Notre-Dame-de-Lorette, à la bataille de Verdun, à l'offensive de la Somme (la réponse du berger à la bergère), au chemin des Dames. Finalement, épuisé tant physiquement que nerveusement, il est envoyé vers l'arrière en avril 1918, ce qui lui épargne les dernières offensives meurtrières.

Passionnant, le récit de Louis Barthas montre la guerre qu'il a vue. Même réécrivant après le conflit, il n'infère jamais de ce qu'il sait ce qu'il ne savait pas à l’époque de la première rédaction. Il y a donc une grande sincérité dans son texte qui se manifeste aussi dans ses appréciations.

Barthas décrit le quotidien des poilus.

Il dit la peur de la mort, la résignation devant elle mais aussi les petites menteries (comprises par les autres) qu'on fait pour échapper à l'assaut quand on n'en peut vraiment plus, les corps déchiquetés sur lesquels on marche ou les blessés si défigurés qu'on peut ne même pas reconnaître un proche.

Il raconte les assauts absurdes face aux murs de mitraille, les ordres et contrordres continuels, les mensonges proférés par le commandement pour cacher l'imminence de la confrontation aux hommes, les situations cocasses, même, où une tranchée avancée trop en avant par erreur permit la conquête d'une tranchée allemande presque sans coup férir.

Il dit l'inconfort et l'épuisement, encore plus présents que le risque mortel. La pluie froide, la boue qui colle les pieds au sol, les poux, les rats, les kilomètres de marche nocturne, les travaux incessants de consolidation ou de réparation des tranchées (de nuit aussi), les corvées absurdes dont la fonction première est d’occuper l'esprit et le corps des poilus sans oublier de réaffirmer toujours l'autorité et le pouvoir hiérarchique.

Il raconte ces officiers de ligne dont la plupart (mais pas tous) sont de vrais connards plein d'une morgue de classe envers leurs hommes. Il décrit leur obsession de ne jamais « perdre la face », comme dirait Philippe d'Iribarne, qui conduit à la dureté ou à l'injustice. Il montre comment les officiers supérieurs sont à la fois prodigue de la vie de leurs hommes (envisagés comme guère plus que des statistiques) et parfois plus cléments envers les soldats mis individuellement en cause, car moins soumis aux exigences du « face à face ».

Il dit la crainte du peloton d'exécution, dont on oublie souvent que c'est au début de la guerre qu'il fut le plus utilisé.

Il raconte les trêves de Noël entre soldats français et allemands, les fraternisations dans les petits postes avancés, les cantines qu'on ne bombarde pas par reste d'humanité.

Il s’interroge sur ce qui se serait passé si la proposition de paix du Kaiser à Noël 1916 avait été accepté. Ni lui ni nous ne le saurons jamais.

Il dit aussi ce qu'il sait des mutineries de 1917, inspirées par la pensée pacifiste, la boucherie du chemin des Dames, l'épuisement de la guerre, les nouvelles de révolution russe. Il montre qu'elles n'aboutirent pas, mais qu'au moins les poilus y gagnèrent des permissions accrues – ces permissions qui sont le si rare havre de paix des poilus, qui lui permirent de revoir si peu sa femme et ses enfants, qui lui montrèrent un arrière aussi ivre de victoire au début que dépité par les pénuries ensuite et le décalage de plus en plus grand entre poilus, embusqués, et civils.

Il raconte ces moments de joie simple où on est un peu à l'arrière ou à l'abri, où le simple fait de prendre un peu de repos semble une entrée au Nirvana.

Et puis, il y a aussi Barthas lui-même. Un homme bon qui prend des risques pour protéger ses hommes (il est caporal) de leurs supérieurs , qui retourne sous le feu chercher un homme resté en arrière, qui ne demande jamais à être relevé, qui essaie d'être un homme honnête et y parvient. Le pacifiste qui hait la guerre la fait (sans jamais renier ses convictions), car comment refuser d'y être quand les autres, pas plus volontaires, y sont ? C'est rageant et c'est justice à la fois. C'est décent et digne. En cela il rappelle fortement Henri Barbusse.

Ce témoignage est aussi puissant qu'important. L'adaptation le rend plus accessible car plus rapide à lire sans rien sacrifier de sa force. Le dessin, encre de Chine et lavis sépia, rend parfaitement l'ambiance du texte et participe de la réussite globale du livre.

On notera que fut inauguré en 2015 un monument des fraternisations, à Neuville-Saint-Vaast, sur les lieux même où Barthas y assista « singulier spectacle : deux armées ennemies face à face sans tirer un coup de fusil (…) Français et Allemands se regardèrent, virent qu'ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s'échangèrent, des mains se tendirent et s'étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard » et rêva « Qui sait ! Peut-être un jour sur ce coin de l'Artois, on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre des hommes qui avaient horreur de la guerre et qu'on obligeait à s'entretuer ».

Les carnets de guerre de Louis Barthas, Fredman

samedi 15 décembre 2018

The Tea Master and the Detective - Aliette de Bodard


Que de mots... Que de mots...

Pour des avis plus détaillés et positifs :

Le culte d'Apophis
L'épaule d'Orion
Albédo
Blog-O-Livre

The Tea Master and the Detective, Aliette de Bodard

mercredi 12 décembre 2018

Vita nostra - Marina et Sergey Dyachenko


Gaudeamus igitur est un chant en latin du XVIIIème siècle. Il est encore considéré aujourd'hui (mais pas en France, qui cela étonnera-t-il ?) comme le chant international des étudiants.

« Vita nostra brevis est » ouvre l'une des strophes centrales  :
« Vita nostra brevis est, brevi finietur, venit mors velociter, rapit nos atrociter, nemini parcetur. »
Ce qui signifie :
« Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

"Vita nostra" est aussi le titre d'un roman bluffant de Marina et Sergey Dyachenko, un roman universitaire aussi weird que terrifiant, enfin traduit en anglais après avoir gagné quantité de prix littéraires en Russie.

Russie post-communiste. Maintenant dira-t-on. Sasha, 16 ans, vit seule avec sa mère. Elles forment un noyau familial uni. Sasha est une étudiante brillante promise à un grand avenir universitaire, sa mère aimerait bien retrouver l'amour. Et voilà que, lors d'une semaine de vacances au bord de la mer, Sasha est « contactée » par un homme effrayant, Farit Kozhennikov, qui l'oblige à réaliser des épreuves étranges et la force par chantage et menace à intégrer, dès la rentrée suivante, le mystérieux et presque inconnu Institut des Technologies Spéciales, situé dans la petite ville de Torpa.
Pour préserver sa famille, qui serait la cible de la « punition » infligée par Farit, Sasha accepte de garder le secret sur l'affaire et convainc sa mère qu'elle a décidé d'aller étudier à Torpa et que sa décision est irrévocable.
Commence pour elle (et les autres 1ère année, tous arrivés à l'Institut à l'issue d'un chantage similaire) cinq semestres d'étude aussi éprouvants intellectuellement et physiquement que stressant psychologiquement car la menace sur les proches ne cesse pas avec l'arrivée à l'Institut. Rébellion ou mauvais résultats auraient des conséquences terribles pour leur famille, les étudiants n'ont aucun doute là dessus. Et ils ont raison.

Commençons comme tout le monde et disons qu'on est presque à l'opposé d'Harry Potter. Là où le roman Jeunesse (même si la série prend un peu d'ampleur par la suite) était une adaptation paresseuse des romans d'internat, "Vita nostra" est un roman noir et terriblement stressant qui ne sacrifie pas aux conventions de ce genre en dépit d'un contexte proche.
On lit aussi que le roman serait une histoire de coming of age – vrai mais ce n'est pas l'essentiel imho. Ou que ça décrit les duretés des études universitaires – là je crois qu'on rate la marque.

Alors qu'est "Vita nostra" ? Un roman weird et terrifiant disais-je.

Weird car tout y est profondément étrange.
Qui est Farit  Farit Kozhennikov ? D'où tire-t-il ses pouvoirs ? Pourquoi et comment a-t-il choisi Sasha et les autres ? Et qu'est donc cet Institut ? Comment se fait-il que personne ne le connaisse ? Qui sont ces professeurs, dont les pouvoirs aussi semblent immenses ? Que veulent-ils enseigner aux étudiants ? Pourquoi une telle dureté de leur part ? Et les étudiants de 2ème année, pourquoi ont-ils tous l'air handicapés ou demi-fous, un vrai carnaval de freaks. Pourquoi les 3ème année, qui semblent avoir récupéré forme plus humaine, ont-ils l'air aussi loin de toute civilité humaine ? Pourquoi aucun d'entre eux ne donne-t-il la moindre information aux 1ère année, seulement l'injonction de travailler dur et de survivre à l'année ? Qu'advient-il de ceux qui échouent ? On pourrait continuer.

Terrifiant car la pression ne retombe jamais, dans une ambiance de complet mystère. Il faudra vraiment longtemps pour que lecteur et protagonistes du récit comprennent de quoi il retourne. La seule certitude, même quand Sasha est en 2ème ou 3ème année, et même alors qu'elle est la plus brillante de tous les étudiants de l'Institut depuis des années, est que tout dérapage sera puni très sévèrement et que les proches en feront les frais. Cette certitude, tous les étudiants la partagent. Et ils ont raison.

Sans rien dévoiler, car sinon que deviendrait le stress, disons que les étudiants soigneusement sélectionnés par Farit ont un pouvoir latent qui leur permet d'être plus au clair sur la vraie fabrique (aux deux sens du terme) de la réalité que le commun des mortels. Un pouvoir qu'il faut éveiller si on veut qu'il se manifeste. Un pouvoir qui transformera l'étudiant d'une façon aussi radicale que définitive. Eveiller ce pouvoir impliquera un engagement absolu et un travail colossal à accomplir sans même savoir quel en est l'objectif. Rien ne peut être expliqué, il faut comprendre par soi-même, c'est le credo des professeurs. Et obéir, surtout obéir.

Roman littéralement captivant par le mystère qu'il entretient et le stress qu'il génère, Vita Nostra est aussi l'occasion d'une réflexion philosophique sur la nature de la réalité, du temps, de l'humanité, et du pouvoir. Entre réalisme et nominalisme, donc prenant d'une certaine façon partie dans la querelle centrale d'Anatem, "Vita nostra" semble pencher vers un nominalisme qui rappelle autant le cycle de Terremer (Le Guin) que le bon et récent Amatka (Tidbeck). La toute fin le confirme imho, avec un acte de Création et une double citation des Ecritures.
Aussi noir que du Ligotti et aussi éprouvant que le Mount Char de Hawkins, "Vita nostra" est un roman qui impose un effort à son lecteur. Que ce dernier, néanmoins, n'ait pas l’outrecuidance de se plaindre, ce qui lui est demandé est si inférieur à ce qui est exigé de Sasha qu'il ne saurait y avoir de comparaison. Et puis, le lecteur peut toujours arrêter ; Sasha et ses condisciples n'ont pas ce luxe.

Il faut lire "Vita nostra", en attendant ses suites – parait-il – à venir (car la seule frustration du roman tient au fait que certaines questions sont toujours ouvertes à la fin de ce volume). Et il faut le lire sans attendre car « Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

Vita nostra, Marina et Sergey Dyachenko

mardi 11 décembre 2018

The Word of Flesh and Soul - Ruthanna Emrys


"The Word of Flesh and Soul" est une nouvelle de Rythanna Emrys, offerte sur le site Tor.com. Et, décidément, il faut que j'arrête de lire Ruthanna Emrys ou ma SAN finira par me lâcher complètement.

Dans une université qui peut évoquer Miskatonic, Polymede Anagnos et Erishti Musaru, deux femmes en couple, dont l'une est autiste, travaillent à l'interprétation de fragments de textes écrits en Lloala, le très ancien langage des Originators. Atrocement complexe, presque impossible à comprendre vraiment par manque de contexte culturel, ce langage de pouvoir martyrise, déforme, et métamorphose les corps de ceux qui l'étudient. Polymede et Erishti, bridées dans leur recherche par la tradition académique et le mandarinat des professeurs de l'université, proposent un article innovant à soumission. Seul problème : Polymede le fait dans le dos de Rallis, son directeur de recherche, et Erishti n'est qu'une free-lance passionnée, même pas universitaire. Ce coup sera-t-il couronné de succès ?

Texte aussi inutilement complexe et tortueux que le langage  Lloala qu'il met au centre - et qui rappelle, autre emprunt, l'Aklo -, "The Word of Flesh and Soul" est peut-être un tract déguisé pour affirmer les qualités de chacun, par delà les différences, et l'abjection intrinsèque des vieux barbons universitaires (j'hésite à ajouter mâle blanc mais je devrais sans doute) qui ne songent qu'à protéger leur pouvoir et se battent entre eux, par écuries interposées, comme des singes en lutte pour la dominance. Chacun ses lubies. Celles d'Emrys ne tangentent pas les miennes.
Et si la nouvelle ne m'a pas coûté d'argent, elle m'a fait gaspiller trente minutes de ma vie.

Mais ce qui tue ici, c'est la comparaison avec un autre texte, un roman certes, qui parle aussi d'université totalitaire et que je viens de terminer : Vita nostra.
"The Word of Flesh and Soul" est à Vita nostra ce qu'un William Lawson est à un Single Malt âgé. Et donc, ce n'est pas parce qu'il est gratuit qu'on est forcé de se l'infliger.

Note : Pour l'énorme Vita nostra, chronique dans deux/trois jours.

The Word of Flesh and Soul, Ruthanna Emrys

lundi 10 décembre 2018

Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows - Lemire - Fiumara


"Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows" est le dernier spin-off en date de la série Black Hammer de Jeff Lemire. Et c'est encore une fois brillant.

"Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows" est l'histoire tragique de James Robinson, un héros du Golden Age. Chercheur obsessionnel, Jim Robinson obtient, en plein guerre, un financement du Pentagone pour avancer ses recherches sur la Para-Zone, une dimension énergétique hors espace qu'il pense pouvoir atteindre. Travail, travail, travail, puis succès. Robinson « touche » la Para-Zone et en tire un pouvoir cosmique qu'il contient dans un artefact, une sorte de torche, qu'il brandit fièrement pour faire régner la justice.
Robinson devient Doctor Star, un héros qui va s'impliquer dans la guerre au sein d'une équipe qui rappelle vaguement la Société de Justice d'Amérique (avec même un Hawkman local).
La guerre finie, Robinson continue son œuvre héroïque jusqu'à un tournant fatal. Parti aidé une race extra-terrestre, il se trouve plongé dans une situation qui va changer sa vie pour toujours et, peu ou prou détruire sa famille. Aujourd'hui, bien des années après, Robinson tente de retisser le lien brisé avec son fils unique. Reprendre langue, s'expliquer, s'excuser ; il y a urgence, son fils est mourant.

Avec "Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows", Lemire raconte encore une histoire de paternité brisée. Dans Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil, l'auteur disait la souffrance de la fille de Black Hammer après la disparition de son père, ici, dans une histoire à la Rip van Winkle, il redit le malheur de l'absence. L'indifférence aveugle de Robinson s'exprime partout dans les pages du comic – deux scènes très caractéristiques : deux héros de la SJA ne veulent pas aller faire la guerre en Allemagne car ils ont deux enfants, Robinson pousse pour y aller en dépit de son enfant ; Robinson oppose une cassante fin de non-recevoir à la demande de son fils de participer à ses aventures spatiales.

Ce que dit l'auteur, c'est qu'il est pire de perdre l'amour que de ne l'avoir jamais connu, ce qu'il évoque, c'est le prix payé par les familles aux obsessions professionnelles ou (dans ce cas) héroïques. C'est beau, poignant, jusqu'aux dernières pages vraiment déchirantes.
Le royaume des lendemains perdus est celui où on peut, comme dans le Christmas Carol de Dickens, sans réussir à  redresser tous les torts peut-être, au moins faire pénitence et espérer l'absolution, celui aussi où, comme dans les Vestiges du Jour, on réalise qu'on est passé à côté de sa vie.

Cette superbe histoire humaine est aussi, comme dans toute cette série, un hommage amoureux aux comics, avec un Doctor Star qui est un Starman revisité (Jim Robinson est d'ailleurs le nom du scénariste qui relança la série dans les 90's) et qui se trouve, à son corps défendant, à la tête d'un genre de Green Lantern Corps.
Très joliment dessinée, cette histoire est à lire absolument si on aime le genre comics, et, suis-je tenté de dire, même si on ne l'aime pas.

Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows, Lemire, Fiumara

vendredi 7 décembre 2018

Thin Air - Richard Morgan - Life is hard then you die


"Thin Air" est le nouveau roman SF-cyber de Richard ‘Altered Carbon’ Morgan.

Mars, dans deux ou trois siècles au moins.
La planète a été colonisée. Une terraformation s’étant avérée impossible, les Martiens vivent désormais sous une sorte d’immense dôme énergétique qui permet de maintenir une atmosphère et des températures respirables à défaut d’être très confortables. Le « dôme » se situe dans Valles Marineris, et un autre « dôme », chinois celui-là, est installé dans Hellas Planitia, à des milliers de kilomètres du premier. Entre les deux, une ambiance de guerre froide, sans oublier des tentatives ponctuelles d’infiltration des triades à Valles Marineris.

Sur Mars, côte Marineris (on n’ira jamais de l’autre côté), vivent des millions de personnes sous l’autorité d’un gouverneur, le très corrompu Boyd Mulholland. Le maintien de l’ordre (ou ce qui en tient lieu) est assuré par une police corrompue de la base au sommet. Crimes et trafics pullulent. Les morts sont violentes et rapides.

Les citoyens ordinaires vivent comme ils peuvent dans un monde hostile et des conditions politico-économiques qu’on qualifiera de complexes. De ces citoyens ordinaires on peut dire plusieurs choses.
D’abord ils sont constitués d’un mix improbable de natifs de Mars, de qualpros – peu ou prou des expatriés qualifiés qui font leur temps –, d’indenturés qui sont arrivés sur Mars pour y poursuivre l’espoir d’un nouveau départ et remboursent leur voyage dans un état de semi-servage sans la moindre chance de retour.
Ensuite, la population se divise aussi entre les urbains de la capitale, Bradbury, et les bien plus rustiques habitants des Uplands : la grande ville et la frontière (comme on disait au Far West). La frontière est le lieu d’une violence plus brutale et moins codifiée que celle de la ville. Elle est patrouillée par les Marshals, la seule force qui jouisse d’une réputation de probité.

Les revenus importants (et bien mal répartis) de Mars proviennent de l’exportation de Marstech, technologies martiennes qui ont sur Terre un peu le statut magique de l’homéopathie hic et nunc et s’y vendent donc bien et cher.

Même si le gouverneur martien détient de grands pouvoirs locaux (et s’assure indûment un train de vie de nabab), il a néanmoins des comptes à rendre à la COLIN (l’administration qui gère la colonisation et s’assure surtout que le retour sur investissement attendu par les fonds privés qui l’ont rendue possible soit à la hauteur des attentes des investisseurs).
Contrairement à l’Ouest américain, Mars – par la masse considérables des investissements qu’elle a nécessité – est une capitalist venture dans laquelle on ne plaisante pas avec les comptes (rien d’étonnant à ce qu’Hayek ou Gingrich y soient des toponymes). Et voilà que, catastrophe, une énorme équipe d’audit arrive sur Mars pour mettre son nez dans des comptes et des pratiques qu’on imagine sans peine nauséabonds.

Cette fois, contrairement à la tentative avortée, antérieure d’une quinzaine d’années, qui avait conduit à l’élimination physique des lanceurs d’alerte et de leurs alliés, rien ne semble pouvoir arrêter l’énorme machine administrative et comptable envoyée par les conglomérats terriens. D’autant que la terrifiante flotte spatiale semble peu ou prou soutenir la procédure civile.

C’est dans ce merdier sans nom, entre institutions locales faillies, inspecteurs extraplanétaires, mafieux, et indépendantistes martiens, que se trouve plongé Hakan Veil, celui qui raconte l’histoire à la première personne. En plein milieu du merdier car, rapidement, on lui confie la mission de protéger l’une des auditrices de la délégation COLIN, Madison Madekwe. Mission doublement étrange car : pourquoi faire appel à un contractant extérieur de piètre réputation locale ? et surtout, pourquoi Madekwe focalise-t-elle son travail sur la recherche d'un nobody disparu après avoir gagné à cette Loterie martienne qui offre un billet vers la Terre par an à l’heureux gagnant. Il y a clairement embrouille, mais laquelle ? Au début, mystère.

Hakan Veil est un personnage très intéressant, d’autant que son histoire (proprement tragique) se dévoile progressivement au lecteur par le biais de nombreux flashbacks. Fœtus modifié par une technologie de type Crispr avec l’aval d’une mère très pauvre dont le seul choix était la vente préemptive de son fils à naitre ou la prostitution, Veil fut longtemps la propriété de la société Blond Vasuitis, une firme spécialisée dans la mise à disposition de super-soldats, des hommes biologiquement et cybernétiquement augmentés réservés aux situations extrêmes et traités entre deux comme moins que du bétail car placés en hibernation, parfois très longue, avant d’être réveillés pour des missions aussi dangereuses que définitives.
Veil a combattu sans haine et sans pitié dans quantité d’opérations pour le compte de ses maîtres avant d’être mis « à la réforme » et encalminé sur Mars sans espoir de retour sur Terre (précisons que le trajet Terre/Mars est long et très coûteux). Depuis, il survit comme il peut en assurant des missions de protection qui suffisent tout juste à payer les quatre mois d’hibernation annuelle que son métabolisme accéléré lui impose. Il ne reste pas grand chose du super mercenaire si ce n’est une éthique inébranlable.

On retrouve donc ici une autre déclinaison de l’approche Variant 13 que Morgan déploya dans Black Man. Mais si Veil a gardé l’essentiel de ses capacités physiques et cybernétiques (avec notamment une IA tactique interne d'une grande efficacité), son statut d’outil abandonné et la suppression de quelques-unes de ses potentialités le rapprochent du sort tragique du héros du Dernier de son espèce de Eschbach. On peut penser aussi au rôle de Sean Connery dans Outland.

Autour de Veil gravitent Ariana, une danseuse exotique, martienne jusqu’au bout des ongles (on le verra), le capitaine Nikki Chakana, aussi corrompue que le reste et qui, de surcroît, ne l’aime guère, The Goat, un hacker cyborg brillant qui l’aidera à plusieurs reprises, quelques autres encore, plus des « employeurs » ponctuels parmi lesquels des membres des triades. Toutes ces vies, plus celles des millions de Martiens de toutes obédiences, seront bouleversées par les événement mis en branle par et autour de l’audit.

Avec "Thin Air", Morgan signe un retour gagnant dans le thriller cyberpunk qu’il avait abandonné un temps pour se consacrer à la fantasy. Intrigue complexe, personnages secondaires utiles et construits, ambiance aussi « noir » en ville que western dans les Uplands, héros rendu attachant par une éthique de loyauté absolue qui excuse même le caractère impitoyable de ses pratiques et le body count impressionnant qu’il laisse dans son sillage.
Et que de punchlines brillantes, pleines d'une tragique ironie imagée !

Même le fond politique, s’il n’est pas le cœur du roman, ne laisse pas à désirer et dépeint avec justesse le fonctionnement d’une ploutocratie inégalitaire jusqu’à l’esclavage légal et les développements sans doute inévitables qu’entraîneront les manipulations génétiques à venir et la concentration extrême du capital qu’impliqueraient les investissements massifs nécessaires à une colonisation planétaire.

Les combats, nombreux et très graphiques, et l’armement mis en œuvre, rappellent Black Man ou Altered Carbon. Ils peuvent sembler excessifs mais c’est la loi du genre, et le tout est justifié scénaristiquement par l’énormité de l’opposition à laquelle Veil se trouve confronté. On regrettera simplement les scènes de sexe clairement superflues qui sont une concession gratuite à la tradition du héros macho (même si le sexe en question est consenti et/ou demandé par des femmes qui sont largement aussi badass que lui).

"Thin Air" est donc une lecture aussi captivante qu’excitante qui ne pourra que ravir les lecteurs fans de Richard Morgan ou de cyber/noir en général.

Thin Air, Richard Morgan

 L'avis d'Apophis

lundi 3 décembre 2018

An absolutely remarkable thing - Hank Green


"An absolutely remarkable thing" est le premier roman de Hank Green. C'est une histoire SF, située ici et maintenant, qui démarre à NY sur la célèbre 23rd et y passe un temps non négligeable.

April May est une étudiante en art de 20 ans. Elle vit avec Maya qui est d'abord sa colocataire et accessoirement quelque chose entre une sex friend et une vraie relation. Une nuit, alors qu'elle rentre à son appartement, elle tombe sur une vision incroyable : sur le trottoir devant le Chipotle (chaine de restos mex. NdG) de la 23rd se dresse une sculpture inédite représentant un robot humanoïde de 3 mètres de haut, immobile, silencieux, cryptique. Installation ? Teaser marketing ? Va savoir.

Quoi qu'il en soit, saisie tant par la beauté que par l'étrangeté de la chose, elle appelle son ami et condisciple Andy, un Youtuber, pour qu'il en fasse, peut-être, sa première vidéo virale. Peu à l'aise devant l'objectif, Andy demande à April May d'être le visage et la voix qui présentent le robot ; les quinze minutes de célébrité promises à chacun par Andy Warhol sont peut-être à portée de la jeune femme. Mais, quand il s'avère que le même robot – qu'April May avait prénommé Carl dans sa première vidéo – est apparu, la même nuit, dans plus de cinquante grandes villes du monde, le mystère autour de l'engin s’épaissit et l'intérêt pour celui-ci s’accroît en même temps que la notoriété d'April May, qui devient une star du Net puis des médias. Quand l'hypothèse d'une création humaine ne pourra plus tenir, l'humanité entière devra tenter de s'accorder pour répondre aux questions que posent la présence des Carl et/ou répondre à la menace qu'ils pourraient représenter.

"An absolutely remarkable thing" est une histoire de Premier contact, originale en ceci qu'elle met au centre du récit une très jeune femme qui n'a rien de spécial, aucune relation dans les cercles du pouvoir, qui n'est même pas une scientifique, une nobody. L’extraordinaire événement bouleversera sa vie et la planète entière, mais le focus restera toujours sur April May.

Racontée à la première personne, l'histoire est l'autobiographie d'April May. Le ton est casual, conversationnel, au bon sens du terme. April May est cash et plutôt drôle. Elle écrit comme elle parle, et s'adresse même régulièrement à son lecteur comme s'il était un ami à qui elle ferait des confidences. Elle établit des listes aussi, pour organiser sa pensée et la rendre accessible à son audience. Et, de fait, on peut vite s'enticher d'April May.
D'abord, parce qu'elle est fondamentalement une personne bonne. Ensuite, et c'est là que le roman livre un personnage intéressant, parce qu'elle est aussi affublée d'autant de faiblesses et de mesquineries humaines que quiconque (instabilité relationnelle, impulsivité, ou narcissisme modéré, entre autres) ; mais, à la différence de beaucoup, elle n'hésite pas à les énoncer de manière explicite par souci d'honnêteté. Et ses efforts pour les surmonter, pas toujours couronnés de succès, ainsi que son autodérision constante, la rendent profondément sympathique.

La célébrité et la richesse associée tombent sur une April May qui n'y était pas préparée. Elle en goûte les privilèges et en découvre les travers. Dans De la visibilité, la sociologue Nathalie Heinich montrait que la célébrité moderne consistait à être vu et reconnu. C'est ce qu'expérimente April May. Outre les contrats, l'argent, les agents, le changement important pour elle c'est qu'on la reconnaît dans la rue, qu'on lui demande des selfies, qu'on la laisse accéder librement aux robots, qu'elle passe sur toutes les télés comme « spécialiste », que la Présidente des USA même juge qu'elle doit être vue avec elle.
April May monte consciemment les marches de la célébrité – y compris en travestissant certaines parties de son identité quand nécessaire – et s’enivre de la drogue qu’elle constitue. Une drogue exaltante ; dangereuse aussi. Dangereuse car la descente est si dure qu'on serait prêt à tout pour qu'elle n'arrive pas, dangereuse encore car elle finit par découvrir que si, maintenant, tous la connaissent et la reconnaissent, tous ne l'aiment pas, loin s'en faut. Certains la haïssent, en font une traîtresse à son espèce, une idiote utile de l'invasion alien, une personne à éliminer. Ils le clament, le hurlent, l'écrivent, partout où ils le peuvent.

Et là, le roman bascule sur la description d'une société divisée entre Pour et Contre, Eux et Nous. Cette société, c'est celle des réseaux sociaux et de leur absence total de filtre ou de procédure de validation des « informations » qui engendrent et amplifient fake news et bulles cognitives. Celle de la multiplicité des médias aussi, organisateurs de débats-combats de boxe, et dont la conception de l'objectivité est, comme le dénonçait Godard, « Cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs ». Méfiance et hostilité ou confiance et collaboration, c'est le dilemme auquel les Carl confrontent l'humanité. Emportée – sans avoir eu besoin d'être poussée bien fort – par le mouvement, April May sera actrice et victime de cette confrontation (et aucun rapport avec Trump, roman commencé avant, même si un éditeur roué ne manquera pas d'imprimer le bandeau qui va bien).

Ce n'est ni les Chronolithes ni Spin. Ce n'est pas non plus un The Day the Earth Stood Still. Le focus, intimiste, ne quitte jamais la narratrice et son entourage dont on ne sait que ce qu'elle-même raconte. Porté par un grand mystère et un personnage charmant, "An absolutely remarkable thing" est un roman attachant qui surfe plutôt bien sur l'air du temps. A la lecture on pourrait penser, mutatis mutandis, au Journal de Bridget Jones, mais la volonté, l’opiniâtreté, la fragilité, et l'humour, d'April May m'ont surtout rappelé la très émouvante Zhuang Xiao Qiao du Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants de Xiaolu Guo.

"An absolutely remarkable thing" est un page turner SF intimiste doublé d'un roman charmant. Est-il YA ? Je l'ignore. Si oui, c'est alors le bon côté du YA (il y en aurait donc un !) qui s'y manifeste.

An absolutely remarkable thing, Hank Green

dimanche 2 décembre 2018

The Consuming Fire - John Scalzi


"The Consuming Fire" est la suite du très plaisant Collapsing Empire de John Scalzi.
L'auteur y poursuit la palpitante histoire de l'Interdépendance, un empire stellaire entre Asimov et Herbert. Hélas les jours de l’Interdépendance sont peut-être comptés.

Sans trop spoiler, on peut dire que les craintes du scientifique Marce Claremont sont en train de s'avérer fondées. Le Flux, ce trouble spatio-temporel qui rend possible les voyages à vitesse supraluminique et donc l'Empire, commence à s'effondrer. Les systèmes qui le constituent, et dont aucun sauf un (le bien nommé End) n'est autosuffisant, vont se retrouver coupés les uns des autres. La survie de l'espèce deviendra alors à court terme très problématique pour ne pas dire impossible.

Comme face au réchauffement climatique chez nous, la réaction des puissants oscille entre déni et saisie amorale d'opportunités. En dépit de l'évidence, les grandes maisons continuent donc d'intriguer comme jamais. Elles montent même en puissance dans la trahison, car elles voient dans les mesures exceptionnelles que veut prendre l'emperox Cardenia, pour tenter de sauver ce qui peut l'être, une menace pesant sur leur pouvoir, leurs manœuvres, leur prospérité ploutocratique.

La jeune femme, devenue emperox presque par hasard, doit en effet tout mettre en œuvre pour essayer de sauver les humains d'une mort lente et pénible dans des habitats spatiaux qui – faute de ressources – se changeront rapidement en tombeau. Il lui faut donc – dans un cadre proche d'une loi martiale – réorganiser l'empire de manière accélérée, explorer des voies de survie – ou au moins de fortitude –   permettant de résister du mieux possible aux premiers temps de la catastrophe, découvrir si existent des moyens de remplacer les canaux de Flux, préparer – au pire – une migration de masse vers End, etc.
Le temps n'est plus à l'attente ou à la pusillanimité, l'empire interdépendant doit muer radicalement s'il veut offrir à l'humanité une chance, même faible, de survivre.

Problème, pour prendre très vite des mesures aussi drastiques, il lui faut devenir vraiment une puissance – loin donc de la pratique de beaucoup de ses prédécesseurs qui se comportaient plutôt en syndics de copropriétés. Les grandes maisons voient la chose d'un très mauvais œil, l'église officielle, dont elle est pourtant le chef, aussi, sans parler d'une partie de l'état-major militaire.

Pour les contourner et/ou les vaincre, Cardenia doit faire appel à la ferveur populaire en réactivant la pratique désuète de la vision prophétique, celle-là même qui avait rendu possible – il y a un millénaire – la constitution de l'empire. Il lui faut maintenant – pour la première fois depuis des siècles – dégainer et manier tant le glaive temporel que le glaive spirituel. En temps de grand péril, et alors que vraiment rien ne l'y prédispose, Cardenia démontre que le secret, la manipulation, et la raison d'Etat, moralement regrettable peut-être, sont sans doute les seules voies de survie.

Cardenia prenant le taureau par les cornes, l’oligarchie ne peut plus se voiler la face et compter sur sa faiblesse supposée ; elle se met alors à envisager sérieusement son remplacement.
La jeune femme aura-t-elle les ressources pour résister ? Elle peut compter, en tout cas, sur des alliés fidèles et compétents, sur l'expérience accumulée de tous les emperox qui l'ont précédée, et sur d'immenses qualité d'humanité et de détermination.

Dans "The Consuming Fire", Scalzi continue d'être aussi drôle que captivant. En dépit d'un récit bien plus grave que celui du premier tome en raison de l'imminence de la catastrophe, les nombreux rebondissements (présentés avec humour même lorsqu'ils sont tragiques) et la manière dont l'auteur décrit les manigances des uns et des autres font de "The Consuming Fire" un thriller palpitant aux enjeux colossaux et à la lecture aussi rapide qu'agréable.

Dans son histoire d'apocalypse probable et de survie incertaine, Scalzi, non content de promener son lecteur dans les allées peu ragoutantes du pouvoir ou les arcanes navrants de la myopie humaine, insère aussi un récit fort bien conçu de système fantôme, et, surtout, dévoile une partie inconnue de l'histoire des premiers temps de l'empire. De ce secret redécouvert par un tout petit nombre émergera peut-être une solution à long terme. Il faudra attendre le prochain tome pour s'en assurer.

The Consuming Fire, John Scalzi

L'avis d'Anudar