vendredi 12 octobre 2018

La mort immortelle - Liu Cixin


Sortie de "La mort immortelle", troisième et dernier tome de la trilogie du Problème à trois corps de Liu Cixin. Cette indispensable conclusion était chroniquée en VO, là, à portée de clic.

La mort immortelle, Liu Cixin

mercredi 10 octobre 2018

The Quantum Magician - Derek Künsken - Bang Boum


"The Quantum Magician" est le premier roman du Canadien Derek Künsken. C'est une histoire de grande escroquerie située dans un univers qui est le futur du notre, kind of.

Nous sommes à quelques centaines d'années dans l'avenir. L'espace humain est étendu sur des centaines d'années-lumières. Les déplacements sur de telles distances utilisent un réseau de trous de ver permanents, crée, il y a au moins un milliard d'années, par des « Précurseurs » depuis disparus. Ces points d'accès permanents sont des ressources stratégiques (au même titre que le sont des ponts ou des détroits), et les grandes puissances en gardent donc jalousement les environs pour en réguler l'utilisation en fonction de leurs objectifs politiques (pensez aux canaux de Panama ou de Suez !). Hors de ce réseau, les humains utilisent des points d'accès transitoires, créés à partir de vaisseaux spatiaux et de portée bien moindre.

Belisarius Arjona est un immense arnaqueur. Un escroc d'un talent si grand qu'on le qualifie parfois de « magicien ». L'avantage compétitif d'Arjona, dans cette activité, est congénital. Arjona est un homo quantus, plus ou moins un ordinateur humain, résultat de générations de manipulations génétiques et doté de la capacité d'accéder à la réalité quantique de l'univers pour en tirer l'information totale en terme probabiliste qui lui permettra de prendre les meilleures décisions en situation d'incertitude. Si vous voulez comprendre, imaginez un homme capable d’accéder au Big Data de l'univers, et doté de la puissance de calcul suffisante pour le traiter afin d'en tirer des données exploitables dans le cadre d'un processus de décision. Pour escroquer, ça aide.
Il est contacté par l'Union Sub-Saharienne, une entité politique qui veut prendre son indépendance de la Congrégation vénusienne et pour cela a besoin de faire traverser une flotte de vaisseaux révolutionnaires à travers le trou de ver Axis Mundi, un trou contrôlé par la Théocratie de Poupées. A la demande de l'Union, Arjona doit organiser une arnaque permettant la traversée de la flotte à travers la trou de ver des Poupées sans payer à celle-ci le prix exorbitant qu'elle demande. Il lui faut pour cela détourner l'attention de la Théocratie, lui faire regarder la main gauche pendant que c'est la droite qui fait le tour. Classique en magie. Classique en arnaque.

Pour ce faire, Arjona réunit une équipe haute en couleurs, aux talents complémentaires. Une femme homo quantus (Cassandra, ex-petite amie et plus puissante que lui, qui assurera l'essentiel de la navigation dans le trou de ver), un arnaqueur humain standard (William Gander, qui jouera le sacrifié permettant de détourner l'attention), un exilé Poupée (Manfred Gates-15, qui doit introduire les virus informatiques de l'arnaque dans le réseau des Poupées), un généticien humain (Antonio Dal Casal, qui doit faire de William Gander un semblant de Numen, ces humains génétiquement modifiés dont les phéromones rendent les Poupées – qu'ils avaient créés dans ce but par manipulation génétique – fous de ferveur religieuse et de désir de servir sans limite), une IA (Saint Matthieu, l'IA la plus avancée de l'univers, qui croit vraiment être Saint Mathieu, et qui jouera le rôle de netrunner), une spécialiste de démolition (Marie Phocas, une humaine, givrée et droguée au danger), et enfin un plongeur en eau très profonde (Stills, un homo eridanus, race d'humains aux traits de cétacé conçus pour vivre sous très grandes pressions et dotés de qualités surhumaines pour le pilotage des vaisseaux de guerre).

Voilà. Moi, à la fin de tout ça, j'étais déjà fatigué. De fait, que dire ?

Il y a quelques qualités dans le livre.

De mon point de vue, le meilleur est le peuple des Poupées. Créés pour adorer les Numen qui les ont conçus, les Poupées se sont trouvés dans un dilemme religieux tout à fait intéressant qui les a conduit à mettre leurs dieux en esclavage pour les protéger. Leurs tourments existentiels – longuement documentés – sont imho le meilleur du roman. On peut y voir des clins d’œil à Peter Watts ou se rappeler de l'hilarante nouvelle sur les hamsters juifs de Shalom Auslander.

De même, le déchirement d'Arjona entre sa volonté câblée-ADN d'étudier sans fin l'univers et le drive vital à se protéger contre les excès de sa quête est intéressant (sans être renversant).

Un discours aussi, sur la responsabilité de ceux qui font des modifications génétiques avec lesquelles leurs successeurs auront à vivre (mais là non plus, ça n'est pas renversant).

Et si on aime l'action pure (on comprendra que ce n'est pas vraiment mon cas), alors on sera servi ici. Ca n'arrête pas.

Mais il y a imho plus de défauts.

World building très faible.
Deux ou trois grandes puissances sur lesquelles on ne sait pas grand chose (si ce n'est qu'elles sont bien méchantes, par nature), une Union Sub-Saharienne (qui rappelle de fait les Treize Colonies dans son rapport à sa puissance créatrice, mais Sub-Saharienne c'est plus class, ça fait malheureux, ça donne envie de compatir). Sur la géopolitique ou l’économie de cet univers, pas grand chose, hélas.
Une technologie difficile à situer précisément.
Un opportun réseau de trous de ver opportunément abandonné par ses constructeurs (là, pour le legs technologique, on se rappellera KH Scheer si on est méchant).

Equipe trop cookie-cutter. Le groupe de fortes têtes pittoresques, ça a tellement été fait dans ce genre d'histoire que ce n'est plus à faire. Entre équipe de jeu de rôle et Inglorious Basterds. Ajoutons-y les engueulades, la testostérone, les traîtres, les renversements de situation, et on se croirait dans Reservoir Dogs.

Sous-utilisation de tout l'aspect quantique (qui se résume à faire du Big Data). De ce point de vue, Isolation de Greg Egan était bien plus convaincant.
Et je ne parle même pas des trois modes de fonctionnement des homo quantus, de plus en plus autistes et rapides en calcul, qui m'ont rappelé ce mode Fast qui équipait les ZX81 et permettait de les faire tourner quatre fois plus vite en supprimant tout affichage.

Et puis, bien sûr, les retournements de situation sans fin, les trahisons, les dissimulations, ad nauseam, typiques du style.

Tout l'arsenal science-fictif est d'abord au service d'un récit d'action pur et dur qui, par moments, se permet quelques secondes de réflexion. C'est un style, ce n'est pas le mien.

"The Quantum Magician" n'est pas un mauvais roman. Il fait ce qu'il veut faire, plutôt pas mal. Mais il est clairement écrit pour amateurs de Ocean's Eleven ou de Mission Impossible. Tout y est, à un point effrayant si on n'est guère fan. Sinon, on adorera tant on sera en terrain connu.

The Quantum Magician, Derek  Künsken

L'avis d'Apophis

samedi 6 octobre 2018

Salvation - Peter F. Hamilton - Stilnox


"Salvation" est le premier tome de la nouvelle trilogie de Peter F. Hamilton.

Début du 23ème siècle. L'espace humain comprend la Terre, un certain nombre d'exoplanètes plus ou moins terraformées, ainsi que des habitats spatiaux astéroïdaires de formes diverses. Une telle expansion accélérée a été rendue possible par la technologie des portails quantiques qui, utilisant une technique d'intrication (mouarf!), permettent de téléporter instantanément de la matière (vivante ou non), quelle que soit la distance entre portail de départ et portail d'arrivée.

De là, tout change dans ce que signifie « être humain ». Et c'est plutôt intelligemment imaginé par PFH (quoi qu'on pense du postulat de départ concernant le transport par intrication qui est largement fumeux – mais après tout pas plus que l’hyperespace).
Énergie illimité venant du soleil, déchets toxiques ou nucléaires expédiés dans le hard vacuum, ensemencement liquide du désert australien, colonisation de planètes et d'astéroïdes (cet aspect est très malin), etc. C'est une abolition complète de la notion d'espace. Tout est au contact de tout. On peut se déplacer de planète en planète, vivre à Berlin et travailler à Moscou, passer d'une réunion au service com' à NY à une autre au service RH à Djakarta, etc. Plus de routes, d'avions, de voitures. Un espace illimité pour créer des logements sans contrainte d'urbanisation. Les super riches ont même des appartements dont les pièces, reliées par des portails, sont toutes dans des villes ou sur des planètes différentes. Vu du côté sombre de la chose, ce qui tient lieu de gouvernement mondial expédie ses récalcitrants sur une planète éloignée dans une forme de bannissement sans retour (type Les déportés du Cambrien de Silverberg) qui assure un contrôle social extrême sans générer de culpabilité, la surveillance est constante par le biais des logs de transport (squeezant de fait la partie Enquête qui faisait la force de La grande route du Nord, de PFH), les paradis fiscaux ou numériques sont maintenant installés sur des astéroïdes.

Dans cet espace humain qui, s'il n'est guère conforme à une vision libérale de la démocratie, semble néanmoins plus avancé que le notre sur le plan du niveau de vie et de la restauration de l’environnement, est découvert, sur une planète lointaine, un vaisseau alien écrasé. Dans le vaisseau abandonné ne restent que quelques humains prisonniers de caissons d'hibernation, visiblement victimes d'abduction. Une équipe part pour le vaisseau afin d'évaluer la situation. Elle comprend une dizaine de membres, tous des gens puissants et importants.

Le roman se développe sur trois fils. Le Présent avec la progression de l'équipe d’évaluation vers le site du crash. Les Passés formés par les récits des évaluateurs qui, se racontant, racontent des événements dont on se rend compte à la fin qu'ils convergent vers cette découverte. Le Futur, longtemps après, dans lequel nous voyons une humanité luttant pour sa survie face à un ennemi implacable qui veut son anéantissement, et entraîne pour ce faire des cohortes de jeunes combattants.

J'ai toujours bien aimé ce qu'écrit PFH. Je garde un regard énamouré pour le premier Greg Mandel acheté à Londres il y a tant d'années que je me demande si le bon président Pompidou n'était pas encore vivant. Puis le choc Reality Dysfunction, and so on...
Mais là, j'ai du mal à être indulgent.

Ca commençait bien pourtant. Les quelques premières pages sont originales et engageantes. Les chapitres qui suivent immédiatement, aussi. Puis, on comprend que le gros du livre va consister en ces narrations à rebours que fait chaque évaluateur, l'un à la suite de l'autre. Le rythme est brisé trop vite, les parties Passé mangent le récit Présent, et je vous épargne les récits Futur, presque YA. On se trouve à lire d'autres histoires que celle qu'on croyait être venu lire, des histoires longues dont on met longtemps à comprendre en quoi elles sont liées aux événements en cours. Ce n'est pas rédhibitoire dans Hypérion ou les Contes de Conterbury mais ici l'équilibrage n'est pas le bon.

Ensuite, il y a un colossal problème de recyclage. Je veux bien croire à l'inspiration ou à l'hommage involontaire, et j'aime en général les références, mais ici l'ampleur de la chose parasite complètement la lecture. J'ai déjà parlé des Contes ou d'Hypérion, voire d'une Stratégie Ender qui sonnerait bien plus YA que son inspiratrice. Mais on trouve aussi dans "Salvation" une société qui rappelle fortement celle de son Commonwealth (certes elle n'en est pas la copie conforme, le monde du chemin de fer instantané de L'Etoile de Pandore est remplacé ici par un monde de la voiture instantanée) tant dans l'effet radical du transport par téléportation que dans l'existence d'une menace alien sur l'espace humain ; même la présence d'un espion alien infiltré rappelle le Starflyer du premier cycle Commonwealth. L'action est ici aussi conduite par les tycoons  qui ont inventé les technologies ; l'intrication grands capitalistes/gouvernements ploutocratiques est aussi la même. Et certains couples de noms résonnent étrangement à l'oreille : Paula Myo là-bas/Jessika Mye ici ; qui par ailleurs sont toutes les deux, dans les deux cycles, des sortes d'outcast.

Du cycle L'Aube de la nuit - le précédent de PFH -, on retrouve l'inimitié entre deux branches divergentes d'humanité : les Universels (nous, en gros), et les Utopiens (qui modifient leurs gènes et cherchent à aller vers une post-scarcity très Banks/Culture). Dans L'Aube c'était Adamistes contre Edenistes.

Les plus retors des lecteurs iront jusqu'à se souvenir, en visitant les maisons quantiques, de l'anniversaire de Louis Wu qui ouvrait le roman L'anneau-Monde, cet anniversaire qu'il célèbrait 24 fois sur les 24 fuseaux horaires en se téléportant d'une fête à la suivante tout autour de la Terre.

Enfin, PFH, qui a toujours écrit long, tire ici à la ligne d'une façon insupportable. En passe de devenir le Stephen King de la SF, PFH noie le lecteur sous une myriade de détails qui, certes, font vrai, mais qui alourdissent le récit au point que j'ai fini par lire beaucoup de passages en diagonale pour gagner du temps et soutenir mon intérêt. Alors, comme chez King parfois, on continue de lire parce qu'on est dans le noir et qu'on a envie de savoir, mais c'est long, c'est long, c'est long.

Tout artiste devrait savoir quand est venu le moment de se réinventer ; je crois qu'ici PFH fait le contraire. Il se récapitule, hélas sans se synthétiser. Honnêtement, je ne sais pas si je lirai la suite.

Salvation, Peter F. Hamilton

L'avis de Feyd Rautha