jeudi 28 mai 2020

Beyond the Dragon's Gate - Yoon Ha Lee


"Beyond the Dragon's Gate" est une nouvelle de Yoon Ha Lee lisible sur le site Tor.

Espace. Futur.
Anna Kim est une chercheuse qui a travaillé longtemps sur les IA avant d'arrêter brutalement après un accident grave.
Citoyenne des Harmonious Stars, elle s'est trouvée convoquée - on pourrait aussi dire kidnappée tant l'invitation fut autoritaire - sur la base spatiale Undying Pyre par le commandant suprême des forces militaires des Stars, qu'on nomme simplement le Marshal.
Des vaisseaux de combat IA - plusieurs et de plus en plus - semblent s'être autodétruits après avoir unilatéralement modifié leur dénomination. Anna doit découvrir quel est le problème et le régler le plus vite possible.

L'intrigue repose sur une histoire de dysphorie (ici on hésite à dire de genre) guère passionnante tant elle est vite résolue et sacrifie aux récurrences actuelles (comme le faisait, mieux du point de vue du récit, l'ironiquement controversée nouvelle I identify myself as an attack helicopter).

Mais sur la forme, le style de Yoon Ha Lee impressionne toujours autant.

Comment il arrive à suggérer en quelques lignes l'angoisse qu'on ressent à vivre dans une dictature militaire.
Comment il la transmet au lecteur au point que, lors de la lecture, chaque déplacement, geste, mot de Marshal inquiète sur ce qu'il implique.
Comment il entrelace les horreurs qu'il laisse supposer avec une élégance et un raffinement qui se devinent aux descriptions et que les noms de lieux ou de moments rendent éclatants : qui d'autre invente pour quelques pages un monde inédit dans lequel se trouvent les Harmonious Stars, Undying Pyre, the Battle of the Upended Grail, the Siege of the Seventh Pagoda, ou Admiral Meng of the Tortoise Ruins ? Pas grand monde.

Beyond the Dragon's Gate, Yoon Ha Lee

Cinq bonnes nouvelles dans Bifrost 98


Dans le Bifrost 98, on trouvera un gros dossier A. E. Van Vogt, un imposant cahier critique de nouveautés, les rubriques habituelles sur la science ou les revues, un édito aussi inquiet que déterminé d'Olivier Girard, et cinq nouvelles de bonne tenue.



Le village enchanté est un récit classique de A. E. Van Vogt. On y voit Bill Jenner, seul survivant du premier vaisseau - crashé - d'exploration de Mars, tenter désespérément de survivre en traversant un désert hostile pour rejoindre une très lointaine étendue d'eau. Alors que ses provisions s’épuisent et qu'il s'achemine hélas vers une issue fatale, Bill tombe sur un village abandonné. Plus que deux ou trois jours d'eau, c'est le temps dont dispose Bill pour trouver comment tirer parti des infrastructures villageoises et espérer sauver sa vie. Un récit très old school, avec une fin digne de Twilight Zone qui répond par la surprise aux inquiétudes instillées chez le lecteur.


Thierry di Rollo, avec Plaine-guerre, et Vandana Singh, avec C'est vous Sannata3159 ?, proposent deux visions, noires comme des puits, du monde à venir. Deux mondes où l'homme est littéralement un loup pour l'homme.
La guerre éternelle de Di Rollo, qui rappelle autant la Grande Guerre que celles de Joe Haldeman ou de 1984, et la cité dystopique post dérèglement climatique de Singh sont deux images d'enfers futurs imaginables, deux images de mondes dans lesquels « There are worse thing than dying » comme le chantaient les Pogues. Petit avantage à Singh qui parvient à créer une vraie empathie pour son héros, Jhingur.
Le monde proposé par Franck Ferric, dans Le dernier verrou de Sveta Koslova n'est guère plus appétissant et on n'a pas plus envie d'y vivre. Montrant l'impact délétère de l'industrialisation, fut-elle numérique, elle rappelle, dans un genre très différent, les conséquences écologiques désastreuses de l'industrialisation à marche forcée qu'impose Saroumane à son domaine et interroge sur la trahison du monde réel qu'implique la fuite vers le virtuel.



Et puis il y a le A la recherche du Slan perdu de Michel Pagel, la meilleure des cinq.
Pastiche-hommage brillantissime, A la recherche du Slan perdu raconte une vraie histoire de Slan, en l'exprimant dans le style unique de l'auteur d'A la recherche du temps perdu, énorme, précieux, et trépidant, comme un fleuve majestueux et paisible qu'agitent de point en point des remous.
On y retrouve de fort belle manière non seulement les inquiétudes de Proust sur le passage du temps que le ton d'un auteur qui exprima mieux personne la culture bourgeoise comme culture de la maitrise de soi.
On remarque dans cette histoire, qui interroge la biographie et les origines du narrateur, une parenté lovecraftienne - en se rappelant que Lovecraft admirait Proust dont il disait que personne n'était capable de l'éclipser au XXè siècle.
Un texte délicieux. Grisant.

mercredi 27 mai 2020

Manuscript Tradition - Harry Turtledove


"Manuscript Tradition" est une nouvelle de Harry Turtledove lisible sur le site Tor.

23e siècle. Bibliothèque Beinecke des  livres rares et manuscrits, la bibliothèque universitaire qui conserve le très mystérieux Manuscrit de Voynich, le texte le plus mystérieux du monde, écrit dans une langue inconnue et documentant une flore qui ne l'est pas moins.
Le docteur Feyrouz Hanafusa est la conservatrice du musée. Un poste calme, pour quelqu'un dont la vie, personnelle comme professionnelle, est une routine. Au musée, elle côtoie quotidiennement Tony Loquasto, le concierge, dernier d'une longue lignée de Loquastos, concierges à Beinecke depuis au moins deux siècles.

Au 23e siècle, l'exobiologie est devenue une discipline dominante. On analyse frénétiquement les microbes de Mars et les créatures marines d'Europe, sans compter les traces de vie trouvées par les sondes envoyées vers Tau Ceti ou Epsilon Eridani.
Et voilà qu'aujourd'hui commencent à arriver les images de la sonde d'exploration de TRAPPIST-1, plus précisément de la sixième planète, TRAPPIST-1 f, baptisée Faraday.
Et voilà que ces premières images rappellent furieusement à Fayrouz le Manuscrit de Voynich.
Sueurs froides, vérifications, il semble que le lien entrevu par Fayrouz - puis par d'autres - ne soit pas que le fruit de son imagination.

TRAPPIST-1 f, vue d'artiste


"Manuscript tradition" est un joli texte qui dit le temps long, les merveilles de la sérendipité, le mystère des êtres et celui du sens des choses étranges.
Il dit à quel point la connaissance progresse lentement, et donc l'importance de s'extraire de la frénésie moderne (avec son exigence de réponses immédiates, cf. crise du coronavirus).
Surtout, il pose la question pertinente trop rarement posée qui devrait suivre la preuve de l'existence d'une vie extra-terrestre intelligente : « So What ? »

Manuscript Tradition, Harry Turtledove

mardi 26 mai 2020

Repo Virtual - Corey J. White


ON VA FAIRE BREF.
"Repo Man" est le premier roman cyberpunk de Corey J. White. Premier roman, c'est sûr, cyberpunk, à voir.

Neo Songdo, futur pas si éloigné. JD est un jeune homme qui vit de petits boulots, mécanicien de robots quand il est offline, irl, repo man quand il est online. Il est un jour contacté par son demi-frère Soo-Hyun qui lui propose un contrat de « récupération » – disons un vol – pour 50000 euros ; juste la somme nécessaire pour faire opérer le genou de JD, endommagé à cause de Soo-Hyun lors d'une émeute passée. Aussi, en dépit du caractère illégal de l'opération et de la méfiance que les plans de son frère lui inspirent, JD accepte. Il va voler, pour le compte de Kali – une femme en lutte, entre chef de bande et prêtresse, qui vit dans une sorte de ZAD avec Soo-Hyun et quantité d'autres suivants –, le virus qu’elle dit avoir crée et qui se trouve en possession de Zero Lee, le président fondateur de Zero Corp, la firme la plus riche et la plus puissante du monde.
Sitôt dit, sitôt fait, avec un minimum de préparation et l'aide d'un très jeune hacker recruté par JD, le vol est lancé, dans les appartements même de Zero Lee. Mais JD comprend vite que ce qu'il vient de voler est bien plus qu'un simple virus, sans doute la première IA sentiente. Il refuse donc de la livrer à Kali.
De là tout s'emballe, entre Kali et ses sbires qui veulent récupérer le logiciel, la Zero Corp qui veut la même chose et a embauché une professionnelle – ex-criminelle de guerre – pour ça, et le logiciel lui-même qui se met à développer son propre agenda.

CYBER, "Repo Virtual" l'est – même si certains points techniques semblent zarb'

Début du roman online dans le jeu vidéo de Zero Corp auquel jouent H24 des millions de joueurs et qui a fait sa fortune. On y voit JD accomplir un travail de récupération officiel pour le compte de Zero. On y voit, virtuellement, la puissance de Zero, mégafirme qui dispose de sa propre cryptomonnaie, plus acceptée que les monnaies nationales, fait travailler des milliers de « mineurs », possède légalement la ville de Neo Songdo.
Une ville, bâtie sur des fondations de déchets compactés, où l'indécente richesse côtoie la plus abjecte pauvreté – une ville où le vrai café ou le bacon sont déjà des denrées de luxe, inaccessibles à la plupart.
Une smart city, patrouillée par les chiens robots de la police (comme à Singapour aujourd'hui), dont chaque caméra et senseur informe en temps réel les serveurs de Zero Corp.
Une ville dont on ne voit jamais la vérité, cachée qu’elle est derrière des couches de réalité augmentée que tout le monde a – via des lentilles – dans les yeux en permanence (on ajoute des pubs ou des messages d'alerte, on projette la guerre spatiale du jeu vidéo dans les cieux, on supprime les homeless de la vision, etc.).
On y survit en faisant la petite main pour suppléer aux limites des algorithmes ou en réparant les robots ; on y est – sauf pour l'upper class – les supplétifs des agents numériques.
Aussi on y combat (avec des armes imprimées 3D quand on n'a pas mieux), parfois on y meurt.

Mais PUNK...!?!

"Repo Virtual" est un roman « gentil ». Dont les personnages principaux sont « gentils » ou, touchés par la grâce, le deviennent.
JD n'est pas le Case de Neuromancien. C'est plutôt un brave garçon qui réussit de manière invraisemblable un vol très sensible. Il n'aime pas la violence, regrette celle de Soo-Hyun et encore plus celle de ses partenaires. Il fait sa passe en essayant de ne pas blesser ni tuer. Puis, il découvre vite que le « virus » est sans doute une IA qui a conscience d'elle-même.
L'IA, elle, est comme un bébé, curieuse et amicale. Elle veut aider JD et ses amis (on dirait un titre de dessin animé). Mais surtout JD et ses potes ne veulent pas donner l'IA (Mirae) à ceux qui la veulent – et qui les menacent d'atrocités – car ils pensent qu'un « être » sentient devrait être libre de vivre sa vie.
La petite bande est aidée par Enda, la pro lancée à leurs trousses, qui décide de se joindre à eux pour les aider, ce qui lui fait perdre 1 million d'euros et surtout l'effacement de son passé sulfureux. Mais elle aussi est devenue gentille.
D’ailleurs, quand Soo-Hyun, qui était littéralement hypnotisé par Kali, comprend qu'elle est vraiment méchante, il redevient gentil et rejoint son frère.
A la fin, tous les méchants sont bien punis.
Avec le minimum de dégâts humains possibles (sauf quand Enda tire – n'oubliez pas, cette gentille est une ancienne méchante qui sait tuer).
Sans trop de vraies difficultés.
En culminant dans deux opérations, une pour Zero et une pour Kali, qui semblent aussi triviales l'une que l'autre – comme la toute première chez Zero Lee – et donnent une nouvelle occasion à Enda de prouver à quel point elle est devenue gentille (même si, au final, son sacrifice lui coûte assez peu).
Et se terminant par un épilogue tout mignonnet qui montre qu'un bienfait n'est jamais perdu.
Ne manquent que deux, trois banalités bien senties sur le capitalisme. En fait, non, elles ne manquent pas, elles sont là.

Appelons ça CYBERSOLARPUNK, ou mieux, CYBERNEWROMANTICS.

Si on n'est pas une bête sauvage comme moi, on peut apprécier ce roman qui n'a pas de gros défaut même s'il n'a guère de grande qualité. En plus, y'a de la diversité à qui mieux mieux, que demande le peuple ?
Deux point réussis quand même : les descriptions détaillées de la ville, et la dépiction, en deux ou trois pages de discours très réussies, de Kali en gourou hypnotique, quelque part entre Jésus prêchant sur la montagne, Jim Jones, et Alain Damasio.

Repo Virtual, Corey J. White

lundi 25 mai 2020

Sept Redditions - Ada Palmer VF


Je le réécris maintenant qu'il sort enfin en VF, au Bélial.
Si vous avez lu le tome 1, foncez ! Toutes les réponses sont dedans.
Sinon, achetez le tome 1, lisez-le, puis répétez l'opération avec ce tome 2.

Sept Redditions, Ada Palmer

samedi 23 mai 2020

La couleur tombée du ciel - Gou Tanabe d'après Lovecraft


"La couleur tombée du ciel", troisième adaptation de Lovecraft par Gou Tanabe, après Dans l’abime du temps et Les montagnes hallucinées.

On retrouve encore une fois une très belle édition sous forme de carnet simili cuir à un prix très abordable pour cette version BD d’une nouvelle publiée en 1927 dans Amazing Stories.

Arkham, 1927. Un jeune géomètre bostonien est envoyé dans les montagnes boisées proches d’Arkham pour effectuer les mesures préliminaires en vue de la réalisation d’un nouveau réservoir d’eau pour la ville de Boston. Les zones reculées qu'il arpente sont, certes, qualifiées de maudites par les locaux qui les évitent, mais ce ne sont rien d'autre que des racontars de paysans arriérés balayés d’un revers de la main.

Mais dès qu’il s’enfonce vraiment au cœur de la nature sauvage qui borde Arkham, le jeune homme comprend mieux en quoi son caractère reculé, comme intouché, put impressionner des esprits simples et faire naitre ces légendes. A fortiori lorsqu’il tombe sur la « lande foudroyée », une zone vide de toute vie, recouverte d’une sorte de poussière grisâtre, sur laquelle seul un vieux puits endommagé témoigne d’une occupation humaine passée et comme oblitérée.
C’est en conversant avec le vieux – et supposé dingo – Ammi Pierce qu’il apprend quels événements tragiques furent à l’origine de la « lande foudroyée » :
Qu’auprès du puits se dressait la ferme de Gardner.
Qu’un météore particulièrement étrange tomba juste à côté du puits.
Qu’il irradiait intérieurement d’une couleur inconnue (The colour, which resembled some of the bands in the meteor's strange spectrum, was almost impossible to describe; and it was only by analogy that they called it colour at all…strange colours that could not be put into any words).
Qu’après la disparition de l’objet même, plantes et animaux commencèrent à muter alors que la folie, progressivement, s’abattait sur les Gardner.

"La couleur tombée du ciel" est une nouvelle très réussie de HP Lovecraft, aussi impitoyable qu’inexorable dans son mécanisme de déliquescence. Très écrite dans le style particulier de l’auteur, elle décrit en détail les environs sauvages d’Arkham, les végétaux mutés (dont elle donne explicitement les noms ce qui permet de les visualiser), la lente métamorphose de la nature entourant la ferme, la dégradation insidieuse de la santé de ses habitants, et instille peu à peu une atmosphère d’étrangeté radicale qui donne l’impression que la malveillance même de l’espace est venue sur Terre s’en prendre à ceux qui ignoraient jusqu’à son existence et ne disposaient d’aucunes des ressources qui auraient permis de la combattre ; les espaces infinis de Pascal ne nous protègent plus si ce qu’ils abritent peut venir jusqu’à nous.
Elle provoque donc effroi et compassion dans l’esprit du lecteur.

Force est de constater que ce n’est pas le cas de l’adaptation de Gou Tanabe.

Alors que l’auteur japonais parvenait à rendre la majesté glacée de l’Antarctique et de la cité cyclopéenne qu’elle abrite, là où il faisait voyager le lecteur dans le monde non humain des abimes du temps, ici il ne parvient pas à rendre de manière dynamique la faune et la flore et livre donc des cases aussi statiques qu’embrouillées. Certaines sont si peu claires que ce n’est qu’après, à l’occasion d’une ligne de dialogue, qu’on comprend vraiment ce que le dessin aurait dû suffire à exprimer.

De plus, la nouvelle insiste sur l’écart d’éducation qui existe entre les locaux et les citadins, cause du scepticisme à l’égard de cette affaire. Elle l’exprime hors dialogue, elle y revient dans les très rares passages dialogués où Pierce s’exprime (Exemple : Dun't go out thar," he whispered. "They's more to this nor what we know. Nahum said somethin' lived in the well that sucks your life out. He said it must be some'at growed from a round ball like one we all seen in the meteor stone that fell a year ago June. Sucks an' burns, he said, an' is jest a cloud of colour like that light out thar now, that ye can hardly see an' can't tell what it is. Nahum thought it feeds on everything livin' an' gits stronger all the time. He said he seen it this last week. It must be somethin' from away off in the sky like the men from the college last year says the meteor stone was. The way it's made an' the way it works ain't like no way o' God's world. It's some'at from beyond.").
Ce ton n’est pas repris dans la BD et une dimension est alors perdue.

Enfin, et c’est clairement le plus important, tout tourne ici autour d’une étrange couleur, et l’album est en NB. Tous les efforts de Tanabe pour rendre visible la couleur tombée du ciel se heurtent à l’impossibilité créée par ce choix même.

A l’arrivée il y a une histoire qu’on découvre si on ne la connaissait pas, dans laquelle on se replonge si on la connaissait, mais qui, dans un cas comme dans l’autre, ne parvient pas à susciter l’émotion intense qu’on éprouve à la lecture de la nouvelle.

La couleur tombée du ciel, Gou Tanabe d’après Lovecraft 

 L'avis de Feyd Rautha

mardi 19 mai 2020

Prosper's Demon - K. J. Parker


Juste un petit mot pour signaler une novella récente de K. J. Parker, "Prosper’s Demon".

Dans une Europe Renaissance imaginaire vit un jeune exorciste anonyme.
Membre d’une hiérarchie ecclésiastique quelconque qui n’est pas d’une église connue de nous, le jeune homme – qui est le narrateur – n’a pas « appris » à exorciser. C’est un « don » – il doute que le mot soit le bon –, un pouvoir qu’il avait, comme un tout petit nombre de ses frères humains, dès avant sa naissance, qui lui permit de chasser de son corps fœtal le démon qui tentait de le posséder dans le ventre même de sa mère.
S’ensuivit une enfance et une jeunesse durant lesquelles il appris à mieux contrôler ses pouvoirs.

L’exorciste « voit » les démons cachés dans les humains qu’ils possèdent, il peut converser mentalement avec eux, il a surtout le pouvoir de les expulser de leur involontaire hôte humain, manu militari s’il le faut. Et c’est là que le bât blesse parfois. Car si le démon résiste, l’expulsion sera très douloureuse pour lui, mais elle causera à l’hôte des dommages d’autant plus grands que la résistance est déterminée et la possession ancienne. Des dommages visibles et pouvant aller jusqu’à la mort, signes d’une inélégance de l’exorciste et sources de problèmes potentiels avec les autorités ou les proches de l’hôte martyrisé. La narrateur en sait quelque chose, qui a dû plusieurs fois déjà fuir un entourage devenu hostile.

Mais, comme tous ses semblables, il ne recule jamais devant son devoir – qui est presque une compulsion – et obéit toujours à l’une des seules règles impératives de son ordre : « Quoique propose le démon on ne négocie pas ».

Mais voilà que son démon familier, celui qu’il a croisé chassé et recroisé durant toute sa vie depuis qu’il l’expulsa de son propre corps fœtal, a pris possession du fils à naitre du Grand Duc d’Essen.
Comment chasser le parasite sans tuer le bébé et donc sans risquer de se retrouver sur le gibet du Grand Duc ? C’est le problème auquel le narrateur devra trouver une solution.

Il lui faudra d’abord pour cela entrer dans les bonnes grâces de Prosper of Schanz, suivant, tuteur, et confident de la Grande Duchesse. Décidé à faire du jeune duc à naitre le meilleur des rois philosophes, l’homme est un genre de Léonard de Vinci, génial, dilettante, et parfaitement mégalomane, dont il faudra gagner la confiance avant de l’aider à réaliser son rêve de créer une œuvre inoubliable. Pas une mince affaire.

Avec son personnage d’exorciste aussi fort en gueule que dénué de scrupules, Parker offre au lecteur un texte dynamique et amusant qui rappelle la gouille goguenarde de Rutger Hauer dans La chair et la sang.
Exorciste au don surnaturel, personnage aussi habituellement irresponsable que régulièrement torturé par la responsabilité qu’implique son pouvoir, il combat des démons sans dieux qui n’ont guère à voir avec la tradition catholique ou musulmane mais plutôt avec les parasites extra-dimensionnels du Outcast de Kirkman. Comme dans le comic, il dispose aussi d’un don de naissance, et chasse les démons de la même façon, grâce à son pouvoir psychique et sans aucun falbala rituel.
Confronté au fantasque, prétentieux, et somme toute amusant Prosper of Schanz, il déroule un stratagème complexe qui doit, si tout tourne bien, lui permettre de remplir sa mission.

Avec cette novella, Parker propose un divertissement plaisant et rythmé qui se lit vite et amuse régulièrement.
Il réussit de manière plutôt habile à détourner l’attention du lecteur, notamment en proposant une narration déstructurée sur le plan chronologique – qui oblige à se concentrer au début pour comprendre qui parle et de quand– ; et tout au long du récit, le détournement d’attention est suffisamment soutenu pour dissimuler le plan que le narrateur a ourdi.
Il développe deux personnages dont les excès même font qu’on s’y attache vite.
Il livre ainsi un texte agréable dont le héros infréquentable tient autant de l’Inglorious Basterd que d’Indiana Jones, confronté à un enjeu qui n’a guère à envier à la quête pour l’Arche d’Alliance.

Prosper’s Demon, K. J. Parker

lundi 18 mai 2020

Le Mahabharata - Carrière - Michaud


Le Mahabharata est l'un des grands textes sacrés de l'Inde. Composé en sanskrit, c'est un poème de 250000 vers environ, répartis en 81936 strophes (shlokas), le plus long texte poétique jamais écrit, quinze fois plus long que l’Iliade par exemple. Il aurait été organisé, en plusieurs versions et corrections successives sur un temps assez long, autour du 4è siècle avant JC, même si on lui connaît des modifications postérieures au moins jusqu'au 3è ou 4è siècle après JC.

En 1985, Jean-Claude Carrière allège le récit, lui ajoute quelques transitions, et s'efforce de le rendre plus accessible à un public non initié. C'est cette version que Peter Brook met en scène pour une pièce-fleuve – et triomphale – au festival d'Avignon. Quelques années plus tard, Jean-Claude Carrière y revient et publie son Mahabharata romancé en 1996.
Troisième retour au texte sacré avec cette adaptation BD de 450 pages mise en images par Jean-Marie Michaud.

Je ne vais pas tenter ici de résumer le Mahabharata, quelque version que ce soit. Ce serait présomptueux. Je ne vais pas non plus faire mine de juger la qualité de l'adaptation d'un texte que je connais peu.
Je vais seulement dire que c'est une fresque épique grandiose qui se dévore littéralement dans sa version BD. Et tenter de t'offrir quelques coups d’œil, lecteur, qui te donneront, j'espère, envie de t'y plonger tout entier.

Le Mahabharata est rédigé ici, comme l'affirme la légende, par le dieu Ganesh sous la dictée du vieux sage Vyasa. Le sage parle à un enfant humain et lui explique l'histoire de sa race, une race qui aurait pu s'éteindre tant fut dévastatrice la guerre fratricide entre les cinq frères Pandava, fils du roi Pandu, et les 100 frères Kaurava, fils du roi Dhritarashtra, leurs cousins.

Dans cette histoire, qui s'achève avec le début du Kali Yuga, l'age sombre dans lequel nous vivons, non depuis l'élection de Donald Trump mais bien depuis 5000 ans, s'affrontent des hommes saisis par leurs passions, sous le regard et avec l'intervention fréquente des dieux ou des monstres.

Tu verras, dans le Mahabharata, les animaux parler aux hommes et les hommes les comprendre. Tu verras les dieux intervenir dans les affaires humaines, conseillant, combattant ou engendrant. Tu verras des malédictions prononcées qui se réalisent toujours et des promesses qui engagent magiquement ceux qui les prononcent.

Tu verras la colère et la vengeance, tu verras l'orgueil et la haine, tu verras une immense noblesse côtoyer d’immenses vilenies. Tu verras la bêtise parfois, mais aussi l'amour, la douleur, l'héroïsme, le courage.

Tu verras, comme dans toute grand fresque épique, l’enchaînement des torts réels ou perçus qui entraînent, par le jeu du devoir, de l'honneur, et de la vengeance, les passions toujours plus haut jusqu'à l'avalanche de la conflagration.

Tu verras Krishna, avatar de Vishnou, prôner le dharma – la voie droite – mais amener la fin de la  guerre en s'en détournant, sauvant ainsi l’humanité à venir.

Tu verras le roi Yudhishthira, aîné des Pandava, inconséquent joueur qui perdit tout aux dés mais est de ces rois qui sont les meilleurs car ils ne désirent pas le pouvoir.

Tu verras le roi Duryodhana, aîné des Kaurava, plein de crainte et de rage, qui ne négocie pas, n'accepte aucun accommodement, et préfère l'anéantissement à la paix.

Tu verras la colère froide et la détermination de Draupadi, reine et femme des cinq frères Pandava, assoiffée de vengeance, humiliée par les Kaurava qui tentèrent de la déshabiller en pleine cour et dont la pudeur ne fut sauvée que par l'intervention de Krishna qui conjura des voiles sans fin pour soustraire son corps à la vue des spectateurs qui la raillaient.

Tu verras Arjuna, le héros, le meilleur des combattants, détenteur des armes divines qui peuvent annihiler la terre.

Tu verras une guerre sans égale par son ampleur, ses manœuvres militaires, ses tactiques et ses rebondissements.
Tu verras des aristies, des traîtrises, de la fureur, du sang, des tripes, et des larmes en fleuves pleins. Tu verras 18 millions de morts sur le champ de bataille et la haine qui continue de sévir alors même que les combats ont cessé et que la guerre est finie. Tu verras l'horreur qui entraînera les âges dans le Kali Yuga.

En fait, ce que tu verras, c'est un choc de titans, c'est l'Iliade en mieux – imho.
Hommes et dieux trop liés, dieux trop puissants au milieu d'hommes à la vie trop courte et au sang trop chaud.
Rois et héros mus par leurs destins respectif, leurs ambitions, leur orgueil mal placé, leurs griefs jamais apaisés – tant pis si meurent et meurent encore les hommes de troupe et les suivants.

Et pour commencer, tu verras ce – long – début qui met la tragédie en branle et dont je t'offre ici quelques rapides traits :

Tu verras, lecteur, comment un roi eut un fils d'une déesse, et comment il épousa ensuite une femme qui lui donna un autre fils.
Comment ce mariage ne fut possible qu'après la promesse du prince aîné de ne jamais connaître aucune femme. Comment ce faisant il devint immortel, ne pouvant mourir que lorsqu'il le désirerait.
Comment le plus jeune prince eut trois promises dont l'une fut, crut-elle, bafouée et promit de se venger.
Comment les deux princesses durent copuler avec le vieux sage Vyasa, demi-frère du roi défunt, car le jeune prince passa avant d'avoir pu engendrer descendance
Comment elles donnèrent naissance à Pandu, le pale, et Dhritarashtra, l'aveugle, deux futurs rois marqués à vie par les conditions de leur conception.
Comment Pandu lui-même eut cinq fils – les Pandava, des enfants divins – sans jamais toucher ses épouses. Comment il mourut de céder à son désir pour Madri sa seconde épouse, qui, de remords, pratiqua la sati.
Comment Dhritarashtra se maria avec Gandhari qui banda ses yeux pour toujours afin d'être pareille à son mari. Comment elle eut cent fils – les Kaurava – à la naissance magique.
Comment ces deux lignées devinrent très vite rivales.
Comment il y eut, dès le début, un fils caché qui reviendra et combattra dans la guerre jusqu'à en être l'un des plus redoutables héros.

Voilà, lecteur, je ne peux faire plus. J'ajoute juste que le dessin est très beau, poétique et grandiose suivant les cas, toujours adapté au moment du récit. Il faut bien que tu travailles un peu maintenant, que tu lises cette fresque sans être effrayé par son volume ; il fallait bien 450 pages pour raconter comment la destruction de l'humanité fut évitée de justesse.
Sois assuré que tu ne le regretteras pas.

Le Mahabharata, Carrière et Michaud

Images de la fin du monde - Christophe Siebert POSTCONF


REPUBLICATION DE CHRONIQUE POUR UN LIVRE IMPACTÉ PAR LE CONFINEMENT

« Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. » écrivait Cioran dans Syllogismes de l'amertume.
C'est à un voyage halluciné dans une monde où les rossignols roteraient que Christophe Siébert, lauréat du Prix Sade 2019 pour Métaphysique de la viande, te convie, lecteur.

Alors embarque, lecteur, si tu en as le courage.
Embarque avec moi, qui jouerai ici le rôle de l'échanson. Direction l'univers poétique noir, très graphique, profondément mortifère et résolument NSFW de Siébert, jusqu'à la ville post-soviétique (ce qui est parfois – et singulièrement ici – synonyme de post-apocalyptique) de Mertvecgorod autour des années 2020.
Cette Chiba russe mille fois pire que l'originale, cette mégalopole de 7 millions d'habitants entre Ukraine et Russie dans laquelle je t’entraîne est la seule ville notable de la République Indépendante de Mertvecgorod, une oligarchie présidentielle quasi-mafieuse créée en 1994, après l'effondrement de l'URSS et deux ans de guerre civile :

  • une ville – pour ton information – dont le nom signifie étymologiquement La cité des cadavres et qui fut construite face aux ruines de Zam-e Daeva, la terre des esprits mauvais.
  • une ville que Staline transforma en 1935 en goulag et ville-décharge, et à laquelle il affecta des centaines de milliers de déportés pour traiter tous les déchets de l'URSS
  • une ville qui, aujourd'hui, n'étant plus ville secrète, s'est spécialisée dans le traitement des déchets de toute l'Europe, et concentre dans sa « Zona » usines de traitements des déchets, décharges légales, et décharges sauvages
  • une ville où la sécurité est privée, sous-traités à des drones télécommandés plus ou moins actifs selon les quartiers
  • une ville qui raconte une fois encore le dilemme déchirant d'Elitza Gueorguieva entre socialisme réel  misérable et libéralisme mafieux inégalitaire


Mertvecgorod est donc une ville qu'en Inde on dirait Intouchable du fait de son activité même, une ville qui, en Europe, pourrait être Rybnik.
Une ville gouvernée par des oligarques sans scrupules qui encouragent ou laissent prospérer les activités d'exportation plus délétères les unes que les autres dont ils perçoivent, directement ou non, les revenus. Aux déchets, traités à la « va comme j'te pousse » sans considération aucune pour la pollution associée qui empuantit eau et air et affecte les organismes au point que l'air irrespirable – sauf dans la quartier luxueux de Ul'tramarin où il est traité (mal) – vaut à la ville le triste privilège d'être la plus cancérogène du monde, tu peux ajouter le trafic d'organes, et une industrie florissante du porno plus ou moins extrême. A côté, non lié au commerce international, presque locavore, trafics de drogue et prostitution offrent deux débouchés aux revenus des autochtones quand les dépenses d'alimentation ou de vodka des travailleurs ne suffisent pas à faire boucler le circuit économique.

Mertvecgorod est le personnage principal du fix-up de Christophe Sieber. C'est elle que tu arpenteras en tous sens. Elle qui contient en son sein la Zona, la plus grande décharge à ciel ouvert du monde. Elle qui est laide, délabrée, puante, polluée jusqu'à l'outrage. Elle qui dévore ses enfants sans la moindre pitié.
Sur elle, en elle, sur son tégument et dans ses entrailles, tu découvriras sa population, ceux qui y vivent comme des parasites survivant sur un méta-organisme – à moins que l'organisme ne soit, de fait, le parasite.

La plupart sont des victimes. Les plus juvéniles ou à la dérive mourront jeunes, d'une mauvaise rencontre ou d'une overdose. Les plus intégrés (autrement dit les travailleurs pauvres), un peu plus tard, d'alcoolisme ou de cancer – sans oublier la toujours possible mauvaise rencontre.
Quelques-uns, oligarques ou mafieux, profitent de ce que la ville offre, vivent en commensaux avec l'organisme qu'ils ont contribué à façonner, l'utilisent pour sucer le sang des autres : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage. », écrivait Marx. La ville est leur capital.
Peu nombreux, enfin, sont ceux qui tentent de résister, de façon toujours imparfaite, et se lancent dans des combats voués à l'échec qui n'ont même pas l'excuse d'être beaux.

Le recueil (premier d'une série à venir) est constitué de 21 nouvelles courtes, indépendantes mais souvent liées plus ou moins lâchement aux autres, de l'entrée Wikipédia de la RIM, d'une liste de faits-divers récents, et d'un glossaire. On ne va pas donc lister chaque texte, juste pointer les saillants, en se rappelant qu'ici bien plus que dans la France de Camille Peugny le destin est déjà fait au berceau.

Tu croiseras et recroiseras, lecteur, un contestataire illuminé, terroriste et gourou, dont la description (hasard du calendrier) n'est pas sans évoquer l'inénarrable Piotr Pavlenski.
Énorme attentat, effet imprévu, destructions inattendues, tout se termine auprès du Sultan des Démons (l'un des deux seuls éléments fantastiques du recueil), parfaitement à sa place tant la ville est un chaos primordial qui préfigure l'effondrement et ses habitants des flûtistes déments qui dansent comme au cirque.

Tu désespéreras à voir le nihilisme meurtrier absolu du (des) groupes(s) de jeunes qui se nomment eux-mêmes fort justement « La danse de mort ».

Tu enrageras avec les contestataires situationnistes qui constatent que le Spectacle récupère leurs protestations-happenings, comme il l'avait fait, entre autres, pour les Sex Pistols. Tu les verras alors tourner le dos à l'intervention et se lancer dans l'action directe, mais, « les Situs de Mertvecgorod, combien de divisions ? »  Poser la question c'est y répondre.

Tu verras les couples lamentables, tu verras les fugues loin de parents forcément décevants, tu verras les fugueurs, tu verras ceux – rares – qui parviennent à fuir la ville et tu pleureras sur les 99,99% qui ne peuvent pas – manque de perspective, manque de ressources.

Tu verras les pilotes de drone, minuscules « criminels de bureau », qui tuent vite et de loin, de leur salon parfois, entre la poire et le formage.

Tu vérifieras que, quand on n'a que son corps comme capital et qu'on ne veut pas finir sur le marché des organes, les services sexuels ou les combats clandestins sont les seuls moyens de gagner de quoi améliorer un piètre ordinaire. Ce que tous savent. Tous savent aussi qu'on n'en sort pas toujours vivant.

Tu verras le cynisme et le mépris des oligarques qui, non content d'exploiter, tuent pour le plaisir, juste parce qu'ils peuvent. Tu verras que ce cynisme prédateur n'est pas leur exclusivité.

Tu hurleras de rage au spectacle d'une misère dont on ne peut pas sortir, avec une histoire bouleversante de lit de luxe qui rappelle le Evicted de Matthew Desmond.

Tu compteras les féminicides insensés dans un décompte sans fin qui évoque La ville qui n'aimait pas les femmes de Thomas Day.

Tu sortiras lessivé, broyé, scarifié par ta lecture. Haletant, pantelant, vivant enfin.


Alors, lecteur, si tu es de ces petites choses fragiles qui n'ont pas supporté L'effroyable affaire des souffreuses, la nouvelle de Raphael Eymery dans le recueil d'Adorée Floupette – qui est la plus décadentiste et sans conteste la meilleure des quatre –, si tu ne crois pas que c'est lorsque l'art parle de Charogne, de Trou du cul, ou d'Ivoire et d’Ivresse, et non de téléphones mobiles, qu'il est le plus art c'est à dire le plus éloigné du monde, et que c'est dans le Boudoir – en transgressant la répression sexuelle pour reprendre possession de son corps – qu'on fait la meilleure politique, alors passe ton chemin, cette lecture te sera pénible.

Si, en revanche, tu recherches les atmosphères décrépites à la Eraserhead, les moiteurs d'Exotica, les extrémismes de Gaspar Noé, ou les fulgurances de Blue Velvet, alors tu as frappé à la bonne porte, tu peux prendre ton billet pour la fascinante – comme l'est une veuve noire –  Mertvecgorod. Tu seras assis à côté de Siébert en lisant ses Images de la fin du monde. Et je ne serai pas loin.

Images de la fin du monde, Christophe Siébert

Pour aider les bibliothécaires à référencer le livre, voici une liste de tag donnée par Siébert lui-même en interview de ses obsessions abordées dans le recueil :
violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.
(Ne me remerciez pas).

dimanche 17 mai 2020

The Flock of Ba-Hui - Oobmab


En dépit de l’opprobre dont son nom est chargé en Occident, l’œuvre de HP Lovecraft ne cesse d'être déclinée sous toutes les formes imaginables depuis quelques années, au point même de provoquer l'agacement des aficionados de la première (ou deuxième) heure. Les adaptations sur différents supports des histoires du maître de Providence côtoient les nouveaux récits qui approfondissent la connaissance du mythe en repoussant toujours plus loin les frontières de ce que nous, pauvres humains, en connaissons – sans oublier, malheureusement aussi parfois, les peluches.

Voici qu'arrive de Chine un premier recueil de fanfic chinois traduit en anglais.
Depuis quelques années en effet, de nombreux auteurs, pour la plupart amateurs, écrivent et livrent au jugement collectif des textes d'horreur weird ou gothique, deux genres dont la littérature chinoise est très longtemps restée à l'écart. Lovecraft n'est pas en reste de cet engouement littéraire pour des formes originales ; c'est sur le site https://trow.cc que se trouvent un grand nombre d'auteurs lovecraftiens qui réinterprètent le mythe dans un cadre chinois.

C'est sur https://trow.cc qu'un dénommé Akira a trouvé un récit intitulé The Flock of Ba-Hui, pur hommage lovecraftien écrit par un auteur qui se présente sous le pseudo de Oobmab, bamboo à l'envers.
Captivé par le texte, Akira décida de le traduire, mais en dépit de ses efforts et de son enthousiasme la tâche se révéla trop ardue pour lui. Quelques années plus tard un autre traducteur amateur, Arthur Meursault, le rejoignit et, à deux, ils terminèrent non seulement la traduction de The Flock of Ba-Hui mais aussi de trois autres nouvelles du même auteur.
Ils proposent aujourd'hui les quatre nouvelles dans un recueil intitulé de manière évidente "The Flock of Ba-Hui", un ouvrage qui contient les textes traduits d'Oobmab reliés entre eux par un texte original des traducteurs qui donne une unité à l'ensemble et met en scène un personnage de la mythologie lovecraftienne absent des textes d'Oobmab.

Le voyage en lovecraftie chinoise commence donc, après deux préfaces, par une introduction dans laquelle un personnage mystérieux enjoint les quatre personnes – le Chercheur, le Rêveur, l'Historien, et l'Anthropologue – qu'il a réunies dans une ferme abandonnée aux pieds de l'Himalaya à raconter l'histoire de leur rencontre avec le mythe et singulièrement avec l'artefact particulier auquel chacun d'entre eux a été confronté à cette occasion. Celui qu'il nomme le Chercheur commence à parler. Il raconte The Flock of Ba-Hui, puis nouvel intermède dans la ferme jusqu'au deuxième récit, Nadir, suivi d'un intermède et de Black Taisui, et enfin, après encore un dernier intermède, de The Ancient Tower. L'ouvrage se termine par un ultime retour dans la ferme abandonnée en guise de conclusion où se révélera l'identité du maître de cérémonie.

The Flock of Ba-Hui raconte la découverte d'une civilisation pré-humaine, dont on apprend avec le narrateur l'origine, les rites, les secrets, jusqu'à des révélations qui conduisirent celui qui parle au bord de la folie. On pense ici très fortement aux Montagnes Hallucinées.

Nadir est une jolie histoire située dans les Contrées du rêve. Récit de l'obsession d'un homme pour une tour mystérieuse qui semble monter jusqu'aux nuages, l'histoire boucle sur elle-même avec une certaine élégance. On y croise sans doute Azatoth.

Black Taisui est peut-être la plus intrigante et inquiétante. Il y est question de secte très ancienne, de vieux secrets de famille, de quête de l'immortalité et du prix à payer en échange. Elle commence par une disparition qui n'est, on le découvre au fil du récit, que la dernière d'une très longue série. Il y a ici du Montagnes Hallucinées et du Charles Dexter Ward, notamment.

Enfin, The Ancient Tower relate l'exploration presque fatale d'un stupa tibétain que tous les villageois proches disent hanté et maudit, et qu'ils évitent comme la peste. Mais curiosity killed the cat, et celui qu'on nomme l'Anthropologue n'aura de cesse de savoir ce qu'il contient et quelle est l'origine de la crainte qu'il inspire. Mal lui en prendra. C'est – toutes proportions gardées – Dans l'abîme du temps qui vient à la mémoire ici.

Je ne parlerai pas de la fin pour ne pas spoiler la dernière référence mais elle ne sera pas surprenante pour les habitués d'HPL.

Ce recueil est intéressant pour plusieurs raisons.

Certes, on est ici dans l'hommage pur et dur. Oobmab fait du Lovecraft, il est parfois plus Lovecraft que Lovecraft lorsqu'il enchaîne les références au point que ça ressemble à des easter eggs. Mais, il faut admettre qu'il le fait bien, et que – je cite le traducteur – il est parvenu à rendre le style si particulier de Lovecraft dans une langue qui ne lui est guère adaptée. On admire l'effort et la réussite. Rien que pour ça, ça vaut, je trouve, la peine d'être lu.

Ensuite, le transport des histoires lovecraftiennes dans une Géographie et une Histoire qui ne nous sont guère familières tendent à leur donner un caractère encore plus étranger que lorsqu'elles prennent place dans la maintenant maintes fois parcourue Nouvelle-Angleterre.
Et, comme chez Lovecraft, c'est aux marges inhabitées ou presque de la civilisation qu'on trouve les vestiges de temps immémoriaux et révolus. En s'enfonçant dans les forêts et les montagnes pour HPL – voire plus loin encore, jusqu'au pôles –, en écumant les recoins du Tibet pour Oobmab.

De plus, Oobmab mélange plutôt bien imho le sens chinois d'un temps long rythmé par les dynasties impériales et les généalogies personnelles avec l’inquiétude lovecraftienne concernant les origines. Ce sont les rêveurs et les universitaires, ici comme chez HPL, qui ont les moyens de soulever un tout petit bout du voile de la réalité pour jeter un coup d’œil derrière, toujours à grand risque pour eux et souvent comme aboutissement d'une quête d'histoire familiale.
Il joue aussi des histoires traditionnelles de fantômes chinois qu'il détourne ici pour en montrer la trop grande jeunesse face à des éons incommensurables et les mettre au service du mythe.

Enfin, il est intéressant de voir, qu'alors même qu'à l'Ouest on va jusqu'à le faire disparaître des représentations visuelles, HPL est populaire en Chine, dans un pays peuplé par l'un de ces peuples qu'il ne goûtait guère. Les Chinois ne sont, semble-t-il, pas encore entrés dans notre culture du ressentiment.

Le voyage fut plaisant, même si la dernière nouvelle paraît un peu trop longue. L'ensemble vaut la peine d'être lu, peut-être pas pour son originalité, mais en raison même du renouveau qu'apporte une transposition dans un autre topos culturel.

The Flock of Ba-Hui, Oobmab

Note importante : en dépit du style de la très belle couverture, le traitement n'est absolument pas pulp.

vendredi 15 mai 2020

Anthologie des dystopies - Jean-Pierre Andrevon


"Anthologie des dystopies" est, comme son nom l'indique, une anthologie portant sur les sociétés dystopiques qu'on peut rencontrer tant en littérature qu'au cinéma

Jean-Pierre Andrevon, écrivain et critique bien connu, se donne ici pour tâche de livrer une présentation, la plus exhaustive possible, des œuvres donnant à voir des sociétés dystopiques. Pour donner plus de chair à son ouvrage, Andrevon ne se limite pas aux dystopies stricto sensu, c'est à dire aux sociétés dans lesquelles un Etat ou un collectif politique hégémonique maintiendrait, par la force ou la suggestion, des sujets sous une domination aliénante. Il étend son propos à toute société dans laquelle la vie est profondément difficile en raison de déterminants qui ne sont pas toujours strictement politiques, et aborde même des cas dans lesquels c'est à une échelle plus petite – région, bâtiment – que la dystopie est présente.
Il se limite en revanche aux dystopies terrestres, crédibles ou vraisemblables, excluant de ce fait les dystopies de fantasy, les dystopies extraterrestres, ou encore celles dont l'essentiel prend place dans le cyberspace.

C'est donc à un voyage en dystopie qu'Andrevon entraîne le lecteur.
Après une brève présentation historique illustrée du concept d'utopie, il aborde la dystopie qui en est la face noire, sans oublier de montrer que l'une contient souvent l'autre en germe.
De la première dystopie répertoriée, Le monde tel qu'il sera, publiée en 1846 par Emile Souvestre, il progresse en présentant Les cinq cent millions de la Begum, de Jules Verne, entre autres.

Puis arrivent les « quatre piliers » : Le talon de fer, de Jack London, Nous, de Evgueni Zamiatine, Le meilleur des mondes, de Aldous Huxley, et 1984, de George Orwell. Chaque texte est présenté à l'aide d’explications, d'extraits, et de mises en contexte.

Passée cette archéologie dystopique, et après un passage par les premières dystopies cinématographiques (notamment Metropolis, de Fritz Lang) le livre se divise en encore dix chapitres, chacun traitant d'une forme particulière de dystopie, de « Place à la lutte des classes » à « Après la catastrophe » en passant par « La société du spectacle » ou « Les méfaits de la religion ».
Chaque chapitre donne lieu à une présentation introductive du thème, suivie d'un certain nombre d’œuvres, littéraires ou cinématographiques, expliquées par Andrevon, remises en contexte, et illustrées par des extraits.

On y parle donc du trop méconnu en France Régis Messac, auteur de Quinzinzinzili et de La cité des asphyxiés, du Brazil de Terry Gilliam, ou encore de La machine à explorer le temps de Wells ou de La ferme des animaux d'Orwell, entre autres. Etat, politique, classes, lutte des classes.

On parle aussi de robots, de connections intrusives, de surpopulation, de contrôle sexuel ou eugénique, de censure violente. Et à chaque fois, après une introduction qui pose le cadre, c'est par les œuvres qu'Andrevon développe son thème, faisant montre d'une connaissance très étendue du genre sous toutes ses formes.

Je n'essaierai même pas de citer une partie qui ne rendrait pas justice au tout, je ne parlerai pas de Blade Runner car il faudrait alors parler de Minority Report, pas de Farenheit 451 (Bradbury) car il serait nécessaire alors de parler aussi des Olympiades truquées (Wintrebert), et pas plus de A l'aube des ténèbres (Leiber) car la justice alors voudrait que je parle aussi de Make Room ! Make Room ! (Harry Harrison). Et ainsi de suite dans une suite sans fin d’œuvres à ne pas oublier sous peine d'être taxé de négligence.

Négligent, Andrevon ne l'est pas, et, en dépit d'un ou deux petits oublis, le nombre d’œuvres citées et commentées est très important. C'est la force de ce livre.
L'honnêteté oblige à dire qu'il a aussi une vraie faiblesse. Car s'il propose bien une bibliographie et une filmographie, le manque d'un index se fait cruellement sentir et risque de fortement amoindrir la possibilité d'utiliser vraiment "Anthologie des dystopies" comme un ouvrage de référence. Dommage.

Anthologie des dystopies, Jean-Pierre Andrevon

jeudi 14 mai 2020

Walter Kurtz était à pied - Emmanuel Brault POSTCONF


REPUBLICATION DE CHRONIQUE POUR UN LIVRE IMPACTÉ PAR LE CONFINEMENT

Les Éditions Mnémos accueillent en ce début d’année 2020 un nouveau label, Mu. Voilà, c'est dit.
L'information date officiellement de ce matin.
Ma bonne éducation étant notoire, j'ai décidé d'apporter un cadeau au baby shower organisé par les deux parents, Frédéric Weil et Davy Athuil. Voici donc une bonne chronique de "Walter Kurtz était à pied", de Emmanuel Brault – qui reviendra en ligne lors de la sortie du roman, le 30 mars prochain.

"Walter Kurtz était à pied". Il y a des livres improbables, au titre improbable, qu'on reçoit de manière improbable. Des livres sur lesquels on a, dès l'abord, un a priori dubitatif. Déjà, le titre est trop long. Un bon titre c'est un émoji – comme pour le dernier Beigbeder.
Et puis, on feuillette un peu, on lit deux, trois, dix pages, et on est séduit. On attend le faux pas et il n'arrive pas. On se retrouve à lire le tout, et plutôt vite encore. Strike !

Futur indéterminé. Le monde, largement désertifié, est structuré par les routes qui le sillonnent et les stations (service) qui le ponctuent. L'humanité est divisée entre les Roues, qui passent leur vie entière à rouler sans fin en voiture, et les Pieds, qui vivent pedibus cum jambis dans les no civilised-man's land autour de ces routes qui ne cessent jamais de s'étendre. Les deux groupes s'ignorent souvent, se craignent toujours, entrent en conflit parfois.

Dany et Sarah sont frères et sœurs. Ils parcourent depuis leurs naissances respectives les routes du monde dans la 203 conduite par leur père. Ils vivent ainsi la vie des Roues, une vie « civilisée » dans laquelle on accumule les kilomètres pour gagner des points qui seront dépensés dans les stations. Il faut des points pour vivre et se distraire, des points pour entretenir sa voiture (et donc ainsi continuer à en gagner), des points pour acheter une voiture plus rapide (et donc pouvoir accumuler encore plus de points à dépenser). Ils sont libres, ils sont heureux, ils sont civilisés ; pas comme les sauvages Pieds qui ont refusé de monter dans le grand huit et vivotent sans qu'on sache trop comment aux abords de la modernité représentée par le ruban d'asphalte.

Et puis, un jour, alors que Dany entre dans l'âge adulte de la conduite, la 203 a un accident. Le père meurt, les enfants sont recueillis par un groupe de Pieds, étranges mais apparemment plutôt pacifiques. Dany ne songe qu'à regagner son monde, alors que Sarah trouve auprès des Pieds un mode de vie qui comble le vide existentiel qu'elle ressentait depuis longtemps. La séparation inévitable des collatéraux et la rancœur qu'elle provoque chez Dany entraîne, réseau social Roues aidant, une montée de la haine anti-Pieds chez les Roues et le début d'une guerre civile humaine qui prend vite des allures de guerre d’extermination.

Avec "Walter Kurtz était à pied", Brault, dont c'est le deuxième roman, signe une œuvre vraiment intéressante. Inversant la relation historique qui lie sédentarité et civilisation, il donne à voir une société Roue qui rappelle furieusement la société capitaliste contemporaine et sa course absurde à la productivité sans limite.
Lancé On a road to nowhere (comme David Byrne dans la chanson éponyme ou le bus des Sex Pistols à tombeau ouvert vers aucun futur), la société Roue fonce vers l'infini et au-delà sans rime ni raison. Elle détruit pour cela la nature, et notamment les arbres sauvages, et professe une liberté absolue (qui n'est pas sans rappeler les revendications des associations d'automobilistes) encadrée seulement par un marché de biens et une armée censée protéger l'en-dedans de ceux qui vivent dans l'en-dehors. Comptant parfois le temps en kilomètres, comme dans Le Monde inverti de Priest, roulant pour gagner pour dépenser pour rouler, les Roues ont une vie qui évoque autant L’Homme unidimensionnel de Marcuse que le grinding des gamers. Leur credo : « Avancer, toujours ».

A coté d'elle, la société Pieds met en œuvre la décélération qu'Hartmut Rosa préconisait et qui seule permettrait de se reconnecter au monde en se défaisant tant de la dictature de l'urgence que du bruissement incessant des réseaux et des médias ; les Pieds poussent la chose jusqu'à ne presque pas parler. Les Pieds ne demandent rien, ne revendiquent rien, ils meurent même écrasés parfois, et pourtant ils sont là, comme l’œil de Caïn, remises en cause vivantes du mode de vie Roues.
La défection de Sarah, que Dany et ses contacts ne parviennent à interpréter que comme un rapt suivi de viol, rend le conflit inévitable entre deux modes de vie trop antagonistes pour coexister. Et l'horreur génocidaire commence.

Avec "Walter Kurtz était à pied", Brault réussit le pari risqué de l'anticipation sociale militante.
Il le fait en ne donnant pas d’explication au changement, mis à part quelques Eternels Humains qui seraient : le désir de liberté sans responsabilité, le goût d'instaurer des hiérarchies, et une propension jamais démentie à haïr ce qui est différent jusqu'à en vouloir l'anéantissement.

Le monde de Brault est. Pas besoin d'en expliquer la genèse, elle serait de trop, car, inévitablement, soumise à remise en cause et à test de crédibilité. Le monde de Brault est métaphorique, et, par là même, il n'a besoin d'aucune justification ; il est car ce qu'il métaphorise est aussi.

Même ces voitures, souvent anciennes, dont on pourrait/devrait se demander d'où elles viennent, qui les produit, et comment, ont l'air de tomber du ciel sans que ça nuise au récit. Objets de désir, de liberté, de puissance (et d’aliénation précisément à cause de toute cela), à l'origine indistincte, elles sont littéralement ce que décrivait Barthes parlant de la DS 19 :
« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature: il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La «Déesse» a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus »

C'est l'amour et l'admiration que Barthes dit ici qu'éprouvent les Roues ; ils l'expriment de manière explicite. Si on y ajoute le « The car is a powerful symbol of achievement and personal freedom » du spécialiste en marketing Ernest Dichter, on comprend la fascination ressentie par les Roues mais aussi celle qu'a exercé l'automobile sur une partie presque unanime de la population occidentale. Face à un tel sentiment, rien ne résiste, ni la nature, ni les peuples autochtones, ni la simple sauvegarde personnelle.

Et, de même que les voitures sont, sans explication, la méfiance, la haine, la guerre sont aussi, sans plus d'explication. On pense alors à Ballard. Pour Crash et la Trilogie de béton bien sûr, ode à la frénésie automobile et à la fusion chair/métal qui fait de l'homme une extension de la machine, mais aussi pour Sauvagerie, IGH, etc. tous les romans de Ballard dans lequel la plongée en sauvagerie n'a pas besoin de justification. Il suffit que des humains soient là, la sauvagerie les accompagne – Ballard qui a passé la moitié de la guerre dans un camp de détention japonais en sait quelque chose.
Rien d’étonnant alors à lire ici des pages aussi fortes qu'hallucinées où la guerre amène la joie de l'oblitération, de la destruction des corps, de la supériorité technique mise en actes, de la camaraderie face à l'Autre, forcément sous-humain car ne faisant pas partie du Nous. Un plaisir quasiment sexuel.

Et Walter Kurtz alors, direz-vous ? Si vous vous souvenez que Kurtz est un membre de la fraction dominante de l'humanité qui, écœuré, la quitte pour rejoindre et organiser les dominés en devenant l'un des leurs, vous comprendrez de qui il s'agit ici.

"Walter Kurtz était à pied" est donc un roman très réussi qui parvient à dire beaucoup sur le folie productiviste/consumériste en prenant le parti de ne pas asséner ni de tenter vainement de tirer des lignes de fuite sociologiques entre ici et là-bas.

Walter Kurtz était à pied, Emmanuel Brault

mercredi 13 mai 2020

The Traitor Baru Cormorant - Seth Dickinson


Baru Cormorant est une petite fille de sept ans. Elle vit dans la petite ville côtière de Taranoke, avec sa mère et ses deux pères, une famille normale.
Intelligente, curieuse, directe jusqu'à l'effronterie, passionnée d'oiseaux, d'étoiles, et de connaissance, Baru est fascinée par les voiles rouges qui approchent du port. Ces voiles sont celles des marchands de la République Impériale ou Empire des Masques (parfois aussi nommé péjorativement Mascarade). Ils reviennent chaque année, quand les vents sont favorables. Ils commercent avec les autochtones, mais ne vendent que contre de l'or et ne paient qu'avec leur propre monnaie, une monnaie papier, en d'autres termes des billets de banque, qui tendent à devenir la monnaie de référence et « lie » celui qui l'accepte à ceux seul qui l'accepteront ensuite, c'est à dire l'Empire ou ses protectorats – c'est l'essence même de la monnaie fiduciaire. Mais cette année, les marchands, en convoi, sont accompagnés d'un bâtiment militaire chargé de leur « protection ». The times they are a-changin'.

Traité de coopération, première ambassade (protégée bien sûr par des marines impériaux), création d'une école, « assistance » lors d'un conflit frontalier dont les troupes autochtones reviendront comme par hasard très affaiblies, l'Empire s'installe dans la vie de Taranoke et dans celle de Baru. Mauvaise nouvelle pour la ville comme pour la petite fille. Car si Baru est séduite par tout ce qu’enseigne la nouvelle école fondée par l'Empire, elle y apprend aussi le plus complètement possible quelle idéologie sous-tend l'entité impériale et dont l'un de ses pères, puis toute sa communauté, fait progressivement les frais.
Convaincue qu'elle ne peut aider son peuple qu'en devenant elle-même un citoyen influent de l'Empire – en pratiquant donc un entrisme que ne renieraient pas les trotskistes, elle s'engage sur une chemin qui la conduit à devenir une brillante étudiante, à réussir haut la main les examens impériaux, et à être nommée pour son premier poste (avec l'aide de Cairdine ferrier, un marchand de l'empire qui l'a prise en amitié ?) Trésorier Impérial à Aurdwynn, une lointaine province souvent rebelle et divisée en plusieurs duchés. Un poste qui a coûté la vie à ses deux prédécesseurs et qui l’entraînera plus loin que quiconque l'aurait cru possible.

"The Traitor Baru Cormorant" est le premier roman de l'américain Seth Dickinson. Résolument grimdark, The Traitor est un texte original et souvent poignant sans être toutefois toujours à la hauteur de sa réputation.
Le lecteur y suit, à travers une narration à la troisième personne qui n'en sait pas plus que ce que sait Baru, les multiples machinations, traîtrises, combats, et atrocités qui jalonnent l'enfance puis la carrière naissante de la jeune femme.

Pour comprendre la nature de ses épreuves, il faut faire, comme elle, vraiment connaissance avec l'Empire des Masques. L'empire est né d'une révolution qui a éliminé son aristocratie corrompue. L'oligarchie régnante y a été remplacée par un Parlement que chapeaute un Empereur. Le peuple est donc représenté par le Parlement (qui a le vrai pouvoir), et l'Etat est personnifié par l'Empereur. Toujours masqué (comme tous les agents impériaux lorsqu'ils exercent leurs fonctions), l'Empereur est un homme choisi tous les cinq ans parmi les plus sages et intelligents de l'Empire. Peu importe son identité ou son statut social, s'il remplit les conditions il devient Empereur. C'est alors qu'il revêt un masque et boit une potion d’amnésie qui lui font oublier son identité pendant la durée de son règne, avant de perdre son trône cinq ans plus tard et d'être remplacé par un nouvel élu. Masque, amnésie, l'Empereur ne sait ni qui il était avant de régner ni qui il redeviendra après. Il gouverne donc derrière le voile d'ignorance popularisé par John Rawls et qui seul assurerait que les décisions prises conduiraient à une société juste. Son règne de cinq ans terminé, il abandonne sa charge publique, comme le faisait les dictateurs de la Rome classique. Un Parlement (législatif) fort, un Empereur (exécutif) tout dévoué à la chose publique, c'est le meilleur des mondes politiques. Sauf qu'en fait non, et qu'il y a un secret derrière ce bel édifice institutionnel.

Mais faisons comme s'il n'y avait pas de secret (déterminant dans le récit, mais no spoil) et examinons l'idéologie de l'Empire. Égalitariste à l'extrême (d'où le mode de désignation de l'Empereur, et les masques arborés par tous les fonctionnaires, qui agissent ainsi hors de toute considération liée à leur identité personnelle et disent une fois encore que quiconque d'assez talentueux peut occuper n’importe quelle fonction), l'Empire est aussi rationnel que totalitaire et impérialiste.

Rationnel il l'est car il se présente sans divinité, bardée d'une idéologie qui se donne à voir comme un pragmatisme. Rationnel aussi car il est capable de pousser chaque individu au bout de son potentiel, car il sélectionne par le biais d'examens officiels, car il développe une bureaucratie efficace que ne renierait pas Max Weber, soutenue par un système légal qui bride toute impulsivité.

Il est impérialiste car il étend sans fin son pouvoir sur le monde. S'il le fait parfois militairement, le gros de son extension tient à son immixtion économique. Bien plus avancé techniquement que ses futurs colonisés, littéralement sur la frontière technologique, l'Empire a l'avantage dans le domaine de l'armement – chimique notamment – mais aussi dans le niveau et la qualité des infrastructures publiques offertes à la population. Et c'est par là, par les « bienfaits de la colonisation » qu'apporte l'Empire qu'il s'infiltre dans les sociétés. Il n'a plus alors qu'à contrôler militairement une situation presque gagnée et à parfaire la domination par l'idéologie.

Car, nous l'avons dit, l'Empire est totalitaire. Organisé et mu par une doctrine nommée Incrasticism, l'Empire promeut un impératif de « pureté sexuelle » et « d'hygiène » dont la conséquence est l'exécution douloureuse des homosexuels hommes et femmes. A de telles accusations on ne survit pas, et chacun est incité à dénoncer de tels comportements pour que les autorités puissent sévir – c'est ainsi que la population de Taranoke fut « normalisée ».
Mais l'Empire a aussi un objectif eugénique clair de purification et d'amélioration de l’humanité. Autorisant ou pas les mariages et la reproduction en fonction de critères raciaux, l'Empire fait un travail d'éleveur de bétail purifiant des souches humaines ou au contraire hybridant telle ou telle variété d’humains pour obtenir un type nouveau désiré. Mariage et reproduction font donc l'objet d'un contrôle strict auquel il serait très dangereux de vouloir déroger. On se croirait ici dans un hybride entre l'eugénisme du Meilleur des Mondes, le sexcrime de 1984, et le Lebensborn du régime nazi. Et, de fait, le pouvoir donné aux fonctionnaires de soigner ou pas les épidémies en fonction des besoins, de torturer psychologiquement pour briser les volontés, ou d'utiliser de l'acide pour marquer les protestataires, le tout paisiblement, « sans violence et sans haine », rappelle autant le Ministère de l'Amour de 1984 que la banalité du mal décrite par Hannah Arendt.

Et c'est dans cet Empire que Baru veut s'élever. Elle devra pour cela mentir, trahir, servir des maîtres obscurs dont les instructions sont toujours implicites. Elle évoluera dans un monde où accorder sa confiance est risqué, où trop en dire est vite mortel. Elle devra aussi abandonner ceux qui furent les marches de son ascension quant elle seront devenues inutiles et détruire en elle-même, peu à peu, toute compassion et même toute humanité. L'ascension est à ce prix, elle qui permettrait à Baru de réparer Taranoke en subvertissant l’appareil impérial. Pour cela, il lui faudra chevaucher une rébellion, effondrer une économie en provoquant une crise à la John Law, dresser les gueux contre les nobles, les nobles contre l'Empire, et les nobles les uns contre les autres, en tentant de survivre aux menaces venant de son (ses) propre(s) camp(s) et d'anéantir en elle tout ce qui pourrait la sortir de cette course effrénée au pouvoir et à la vengeance.

Le roman est intéressant (et assez innovant) en ceci qu'il met l’accent sur l'argent comme nerf de la guerre, qu'il développe toutes les difficultés logistiques et de communication (souvent oubliées en fantasy) des campagnes militaires, qu'il dit à quel point maladie et faim tuent souvent plus que les combats, qu'il rappelle que dans la guerre classique c'est en éliminant les paysans qu'on vainc par annihilation de toute capacité productive ennemie, qu'il montre comment la supériorité technique vient à bout de tout courage ou de tout héroïsme – Haïlé Sélassié et ses troupes en firent l'amère expérience à Mai Ceu.
Il met en scène une héroïne intelligente et déchirée, entourée de beaux seconds rôles.
Il fait subsister longtemps une part de suspense sur les allégeances des divers protagonistes.

Néanmoins, on peut trouver certains personnages trop peu écrits – le Gouverneur – ou au contraire inutilement complexes – la Jurispotence.
On peut aussi avoir l'impression que, parfois, le récit veut être plus malin qu'il n'est, être agacé  par ces dialogues ou passages descriptifs écrits de façon artificiellement confuse pour dérouter et montrer à quel point tout est sous brouillard de guerre, ou se dire que l'arme monétaire utilisée ici n'est qu'un fusil à un coup dont l'auteur ne fait plus grand chose une fois les événements lancés.

"The Traitor Baru Cormorant" est donc un bon et original roman, mais sans doute pas le chef d’œuvre que d'aucuns en ont fait.

The Traitor Baru Cormorant, Seth Dickinson

lundi 11 mai 2020

La Chute - Jared Muralt - L'album du confinement


Parfois on arrive premier dans un concours de circonstances. C'est incontestablement le cas pour l'auteur de BD suisse Jared Muralt avec le premier tome de sa série "La Chute".
Sorti le 4 mars, soit moins de deux semaines avant le début du confinement, ce tome 1 de "La Chute" m'a patiemment attendu sur les étagères désertées de ma librairie locale. Il y a pris une saveur toute particulière.

Demain (aujourd'hui ?), en Suisse alémanique.
Liam rentre chez lui en voiture. A la radio, il entend sans l'écouter la litanie de mauvaises nouvelles qui sont les nôtres en juste un peu pire, les nôtres telles qu'elles pourraient être à court/moyen terme.
Chaleur anormalement élevée, sécheresse prolongée, mauvaises récoltes et pénurie possibles, misère grandissante qu'on devine, récession économique mondiale. Confrontés à ces difficultés, certains pays sont proches de s’effondrer, les USA eux-mêmes ont dû imposer la loi martiale en raison de troubles politiques intérieurs persistants.
A ces infortunes globales, à ces fins du monde qui commencent à ressembler à des fins du mois, Liam est comme extérieur. Lui a un problème concret, il a été licencié, et un autre – dérangeant mais moins menaçant –, sa femme, Marie, enchaîne les heures de travail à l’hôpital car la deuxième épidémie de grippe estivale qui frappe le pays et le monde est plus virulente et mortelle que toutes celles qui l'ont précédée.
Alors, à la maison, Liam s'occupe de ses deux enfants en s'inquiétant pour son boulot et en attendant le retour de Marie.

Mais voilà qu'un soir Marie ne rentre pas de l'hôpital, puis que, le lendemain, la famille apprend qu'elle y reste car « malade ». Désœuvrés, inquiets, père et enfants s'entassent dans la voiture familiale pour aller la voir, et c'est en arrivant dans l’embouteillage monstre qui entoure le centre de soins, en voyant les tentes provisoires d'un hôpital de campagne et les malades refusés par manque de place, qu'ils réalisent la gravité de l'épidémie. Une gravité qui ne va cesser de s'amplifier jusqu'à la fin de ce premier tome.

Ecoles et universités fermées, services publics en mode dégradé, rassemblements publics interdits, enterrements de masse, puis, la crise s'aggravant, confinement non pas d'immeubles mais de quartiers entiers, cordons militaires assurant à balles réelles l'étanchéité des zones contaminées, police d'abord brutale puis ensuite absente, pénurie alimentaire progressive, pillages de magasins.
La très vaste zone confinée, qu'il est interdit de quitter, semble de plus en plus laissée à elle-même, comme ces maisons pestiférées du Moyen-Age qu'on condamnait pour que nul n'en sortît. A l'intérieur, des bandes prennent le contrôle des maigres distributions alimentaires, on se prostitue pour une boite de conserve, le prix de la vie baisse très fortement.
Alors, quand les réserves alimentaires arrivent à zéro et que l'électricité tire sa révérence, il devient urgent pour Liam et sa famille d'envisager un périlleux exil pour espérer survivre.

Avec cet album, Muralt donne à voir un effondrement possible (que nous avons jusqu'à présent évité).
Il montre comment tout le monde peut tout perdre en un temps extrêmement court et comment la prospérité des pays riches ne leur offre qu'une illusion de sécurité. Il montre avec quelle rapidité l'effondrement peut se produire pour peu que suffisamment de conditions convergentes soient réunies. Pénurie de travail causée par l'épidémie (salariés absents et unités productives arrêtées), baisse de la production, effondrement des chaînes logistiques, fermetures des frontières, aggravation du manque d'intrants, nouvelle baisse de la production ; l'Offre s'effondre, suivie par une Demande que des revenus en capilotade ne peuvent plus soutenir. Le cercle vicieux de la dépression est engagé, à un degré tel que même les besoins de base ne sont plus satisfaits par un Etat confronté à une désorganisation de l’économie productive trop importante pour être gérable.
Il rejoint, dans cette forme d'anticipation noire fondée sur l'interdépendance de toutes les économies et la fragilité d'un système économique aux chaînes de valeurs étirées à l'excès, Jean-Pierre Boudine et son Paradoxe de Fermi, ou, pour rester dans les scénarios du pire, celui, peu probable mais possible, envisagé par l'économiste Alexandre Delaigue dans un article récent. Tainter développait de tels modèles plus longuement dans L'effondrement des sociétés complexes, comme Jared Diamond dans Effondrement.

Pour mettre en image son monde implosant, Muralt livre des illustrations réalistes, parfois très belles (ciels rougeoyants au couchant ou ombrages des arbres), d'autres fois inquiétantes (impressionnant clusterfuck automobile aux abords de l'hôpital), ou alors finement démonstratives (affiches pour des voitures ou des montres de luxe dans une ville en déliquescence ou saleté des rues dans une Suisse alémanique si propre d'habitude).

Acheté et lu le jour même du déconfinement, l'album résonne aujourd'hui bien plus étrangement qu'il n'aurait pu le faire il y a deux mois seulement. Il propose involontairement aux lecteurs autant un message inquiet sur ce qui pourrait arriver qu'un moment de soulagement lorsqu'on réalise qu'on n'y est pas encore.
Tu devrais l'acheter, lecteur. Si le monde d'après est comme celui d'avant, tu pourras le revendre pour des millions sur Ebay dans quelques années, et s'il ressemble à celui de Muralt, tu pourras au moins t'en servir pour faire du feu.

La chute t1, Jared Muralt
En croisant les doigts pour que la suite ne soit pas retardée sine die du fait de la situation écono-confinique.

mercredi 6 mai 2020

Destination fin du monde - Robert Silverberg


Ressortie aujourd'hui dans la toujours pertinente collection Dyschroniques du "Destination fin du monde" de Robert Silverberg qui n'était plus disponible en français depuis longtemps.

Rappelons que la maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.
Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu
On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de suggestions de lectures ou visionnages connexes. Une bien jolie collection donc.

"Destination fin du monde" est une courte nouvelle écrite en juin 1971 alors que les USA étaient empêtrés dans la Guerre du Vietnam. Texte parodique, on y voit des membres de la haute société américaine se vanter mutuellement, lors d'une soirée amicale, d'avoir testé le nouveau service de voyage vers la fin du monde.
Il s'est agi pour ces privilégiés de s’installer dans une machine temporelle à l'allure de sous-marin pour aller, trois heures durant, assister au spectacle de la fin du monde, d'une des fins du monde possibles en tout cas. Tout au long de la soirée, alors que les uns et les autres évoquent leurs souvenirs de ce voyage inédit, qu'ils se chamaillent sur ce qu'il ont vu, qu'ils boivent, dansent, flirtent, le monde autour d'eux, leur monde présent, est en train de s'effondrer entre attentats politiques, agitation sociale, émeutes, crises sanitaires, tremblements de terre, terrorisme nucléaire. Totalement mithridatisés, dansant littéralement sur le volcan dans une bonne approximation de la grenouille nageant dans l'eau chaude, aucun ne paraît comprendre que, loin d'aller assister à une très lointaine fin du monde, il ferait mieux de regarder le désastre qui est là, juste sous leurs yeux, et de le prendre en charge avant la catastrophe. Une myopie qui est encore la nôtre aujourd'hui.

Honnêtement, "Destination fin du monde" n'est pas le meilleur texte de Silverberg. Il y manque une vraie tension dramatique, ce qui place le lecteur dans une position de spectateur non impliqué.
Néanmoins le petit ouvrage vaut pour son paratexte qui décrit le contexte anxiogène dans lequel la nouvelle a été écrite et la production science-fictive à laquelle ce contexte  à donné lieu. Et puis deux postfaces d'époque, une de Robert Silverberg et une de Jean-Pierre Andrevon.

Et surtout une préface inédite du même grand Bob qui parle de Covid-19 et trouve "qu'aujourd'hui est tellement effrayant" qu'il espère que "l'avenir cette fois apportera un démenti à sa vison de demain". Enjoy !

Destination fin du monde, Robert Silverberg

mardi 5 mai 2020

A Summer Beyond Your Reach - Xia Jia


Parution après un crowdfunding et quelques tribulations de "A Summer Beyond Your Reach", un recueil inédit de nouvelles de Xia Jia traduites en anglais par Ken (himself) Liu, Carmen Yiling Yan, Emily Jin et Rebecca (Poppy War) Kuang.
Le recueil rassemble quatorze textes de longueurs variables.

Je l'ai déjà écrit ailleurs, la littérature d'Imaginaire chinoise est une littérature à laquelle l’expression éculée « Entre tradition et modernité » est parfaitement adaptée.
Littérature écrite par une génération tiraillée entre la mondialisation avec l'ouverture qu'elle amène (en dépit de la volonté du parti unique) et un sentiment national moins affaibli qu'en Occident, entre un vif intérêt pour l'espace et le souvenir encore vivant de la Révolution, elle doit aussi adresser le passage d'un holisme familial et social à un individualisme très occidental. Le tout en l'espace d'une ou deux générations seulement quand l'Occident a fait sa transition en deux siècles.

Comment l'individu se situe-t-il par rapport au groupe familial ou national ? Comment peut-il ou veut-il le faire ? Comment sacrifier à la tradition sans sacrifier ses désirs propres ?
Ce sont des questions qu'on trouve – sans doute encore pour un bon moment – dans toute la littérature chinoise, et singulièrement dans celle d'Imaginaire qui a pour elle l'avantage de disposer de moyens originaux pour exprimer un malaise existentiel ou envisager une solution technique à la tension entre la tradition et son lot de devoirs et une modernité individualiste source d'éclatement géographique, entre diaspora intérieure et émigration lointaine.

Ces questions qui sont celles des Chinois de la modernité sont encore plus prégnantes dans l'esprit des littérateurs, femmes et hommes lettrés et éduqués qui perçoivent mieux que d'autres à quel point l'équilibre actuel est instable, et qui se trouvent en première ligne, du fait de leur éducation supérieure, de choix inédits à faire concernant leur carrière, le lieu géographique de celle-ci et donc de leur vie d'adulte, le statut matrimonial qu'il souhaite se donner et les moyens d'obtenir ce dernier.
On trouve tous ces thèmes dans les nouvelles de Xia Jia, comme dans celles d'autres auteurs chinois. Elle y ajoute – la plupart du temps – une finesse toute personnelle dans la description des sentiments, une grande culture classique tant chinoise qu'occidentale, une compassion véritable pour ses personnages, et une belle verve descriptive.
Elle y ajoute de manière très explicite ici les interrogations d'une génération pour laquelle les règles du mariage changent fortement (symbole le plus explicite des tensions sus-citées), entre amour, carrière, et arrangements familiaux, sur un marché matrimonial tendu du fait du déficit de femmes résultant de la politique de l'enfant unique et des avortements sélectifs qui en ont été l'effet pervers.

Six Views of a Spring Festival est une histoire kaléidoscope, le tribut de Xia Jia aux transformations qu'amèneront changements techniques et sociaux sur la façon de vivre la plus importante des fêtes chinoises, entre médiatisation à outrance, réseaux sociaux omniprésents, naissances et mariages, prédictibilité des vies et des destins, obligation implicite de réussite, et réunion virtuelle pour l'anniversaire d'une aïeule. Un très beau texte, long, qui plonge le lecteur dans une Chine prochaine qui est déjà presque là et qui dit déjà presque tout de ce qui est à dire.

The Psychology Game est un hommage à l'Imitation Game de Turing et une critique feutrée de la télé-réalité. Bof.

Avec Up in the Air, Xia exprime de manière très poétique les heurts et malheurs qu’entraîneront (ou entraînent déjà) pollution et/ou changement climatique. Un joli texte, qu'on peut rapprocher, dans le fond, de The Waste Tide.

Meeting Anna est une sorte de conte de fées très beau et presque magique sur la rencontre éphémère de deux êtres à l’heure des réseaux sociaux omniprésents.

On Miluo River est un hommage à la psycho-histoire d'Asimov doublé d'un clin d’œil science-fictif et sensible à la relation que peut entretenir un apprenti écrivain avec un auteur confirmé qui le conseille à sa demande durant l'écriture d'un texte. Joliment écrit, il plonge au cœur de la culture classique chinoise mais peine à exalter en raison d'un caractère trop répétitif.

A Time Beyond Your Reach est un long texte qui dit un amour d'enfance qui dure une vie durant. Un amour, presque jusqu'à la fin, à sens unique, un amour entre deux êtres aussi différents entre eux qu'ils le sont des autres, un amour que la science aidera et qui saura aller jusqu'au sacrifice, un amour dit en « je » et « tu » – « je » racontant et « tu » étant celui dont « je » parle, « tu » qui es très loin de savoir tout ce que « je » dis et pense. Très finement écrit, l'histoire implique le lecteur dans une relation déséquilibrée au long cours dont l'alternance des « je » et des « tu » dit parfaitement le caractère tragique. Un très beau texte, très émouvant – avec un soupçon de Bonnie and Clyde inside.

Tick-Tock est une réflexion sur les avatars virtuels, sur leur libre arbitre inexistant, sur la tristesse qu'il y a à ne pas savoir qu'on n'est qu'une simulation. Assez fine dans sa description, elle manque néanmoins un peu d'enjeu, la conclusion se devinant d'assez loin. Et puis, Matrix est passé par là.

Eternal Summer Dreams est un récit épique narrant les rencontres, du début de l'Homme à la fin des temps, d'un « Voyageur » temporel et d'un Immortel. Sentiments vifs entre les deux, destins contrariés, amour inévitable, de saut temporel en saut temporel les deux héros se croisent, se perdent, se recroisent, au long d'une chronologie historique qui n'est pas leur chronologie biographique. Joliment fait.

Heat Island dit la haute technologie militaire développée par les cerveaux les plus brillants du pays, et la vie des très nombreux étudiants chinois, entre émulation, travail intense, compétition féroce, et si peu de temps pour les sentiments annexes. Générationnelle, pas la meilleure.

Duet of Love s'interroge avec son héroïne sur la nécessité de l'amour, sur les problèmes qu'il pose, sur les bienfaits d'une société qui est en train de techniquement le faire disparaître, sur les avantages et inconvénients des mariages sans amour. Un texte qui peut rappeler les tirades anti-sentiments et pro-stabilité sociale de l’Administrateur Mondial Mustapha Meunier dans Le meilleur des mondes puis qui semble s'en éloigner à la fin.

Light of Their Days est un joli texte d'amour par-delà les générations, celui d'une jeune fille pour sa grand-mère et d'une Chinoise contemporaine pour la génération de la guerre et de la Révolution. Elle montre comment la technique peut aider à franchir le gap et à rendre des biographies, lointaines au point de paraître étrangères, compréhensibles. C'est un appel au passage de témoin, à la transmission des histoires, à la résistance à l'oubli.

All You Need is Love raconte une histoire de date (en vue de mariage) qui conduit à découvrir une technologie inédite ici : l'ajout par neurochirurgie d'une passion de son choix (comme on ferait une opération de chirurgie esthétique).  Trop technique et trop courte imho.

Pour Night Journey of the Dragon-Horse et le très beau Tongtong's Summer, je reprends ici ce que j'en disais ailleurs. Il y a assez pour savoir sans être spoilé.
J'insiste juste une nouvelle fois sur la qualité de Tongtong's Summer, à lire absolument :

Tongtong's Summer possède les mêmes qualités de finesse et d'émotion (que A Hundred Ghosts Parade Tonight, absente de ce recueil). On y voit la technologie proposer une solution au vieillissement de la population chinoise, une solution qui respecte le devoir filial sans négliger de faire une place et d'offrir une vie vraie à la partie vieillissante de la Chine moderne.

Night Journey of the Dragon-Horse est un texte beau et poétique, post-humanité, qui rappelle par son début la fin des Fables de l'Humpur de Bordage, propose peut-être une théorie de textes à écrire, et met en vedette le seul et unique Dragon-Cheval de Nantes. Yeah !

A Summer Beyond Your Reach, Xia Jia