mardi 18 juin 2019

Exhalation - Ted Chiang


En trente ans, Ted Chiang aura publié 17 nouvelles. C'est peu. Mais quelles nouvelles !
A la louche, 18 récompenses obtenues, dont plusieurs textes multiprimés.

Le deuxième recueil de l'orfèvre vient de sortir. Il est titré "Exhalation" et il est époustouflant, m’impressionnant bien plus que le premier qui, pourtant, comptait dans ses pages la stupéfiante Story of your Life (adapté au cinéma en Premier Contact). Ca va ? Je suis assez dithyrambique ?

Pertinence du propos, imagination sans limite, perfection de la construction, Chiang impressionne par la façon dont il maîtrise à part égale la science qu'il décrit, l'art de la présenter, et l'artisanat de la construction.

Libre arbitre, conscience, identité, intelligence, ce sont les thèmes brassés par Chiang dans ses textes.
Avec – et c'est lié – des voyages temporels qui ne permettent pas de changer mais de connaître mieux (même quand le « voyage » n'est que virtuel comme dans The Truth of Fact, the Truth of Feeling, et que parfois c'est pour le pire).
On notera aussi une prise en compte de la religiosité humaine qui contraste fort avec l'approche de Peter Watts par exemple.

Cette chronique sera éclatée car :

Sur Story of your Life j'écrivais ceci en 2007 :

L'histoire de ta vie est une nouvelle formellement extraordinaire. L'histoire en deux mots : une linguiste participe à la première prise de contact avec une intelligence extra-terrestre. Elle décrit son patient travail, et parallèlement s'adresse à son enfant à venir à qui elle raconte sa vie future comme des souvenirs. Ce qui est absolument fascinant dans la nouvelle c'est la manière dont les deux récits s'imbriquent et en viennent à reproduire la structure linguistique de la race non humaine avec qui l'héroïne est en contact. Son récit est construit comme le sont ceux qui utilisent la xénostructure. Et ce glissement structurel arrive progressivement tout au long des pages et d'une manière parfaitement naturelle. Roland Barthes aurait sûrement adoré.
C'est donc une histoire extrêmement intelligente dont la mise en œuvre est parfaite. Après la lecture on ressent un sentiment d'enchantement devant cette réussite.

The Lifecycle of Software Objects était chroniquée là en 2011

The Truth of Fact, the Truth of Feeling l'était en 2013

The Merchant and the Alchemist’s Gate en 2013 aussi


Et puis, dans le recueil, on trouve encore :

L'aussi plaisante que tristounette "The Great Silence" qui se demande pourquoi tant d'efforts pour tenter d'entendre les aliens quand des créatures intelligentes sont, là, juste à côté de nous. Et que nous les éliminons sans même le vouloir, en silence aussi.

Une "Omphalos" drolatique dans son ton qui imagine un monde dans lequel le créationnisme serait dominant et qui découvre, effaré, que la Terre n'est pas le centre de l'univers. Cette révolution copernicienne engendre un effroi métaphysique difficilement supportable.

Dans "Anxiety is the Dizziness of Freedom", alternatives quantiques et intrication entrent dans la vie des gens. Savoir – grâce à un gadget high-tech devenu grand public – ce qui aurait pu être si les dés avaient roulé autrement est source d’angoisse, d'escroqueries, de bien plus de misères que de joies. Avec encore, en bruit de fond, les questions du libre arbitre et de l'identité.

ET PUIS IL Y A : EXHALATION

Et là, que dire ?

Hard SF déguisé en steampunk (quoique...), "Exhalation" est un vrai bijou.

C'est l'histoire d'un scientifique très particulier qui découvre par sérendipité la vérité sur son cerveau, son monde, l'univers entier. Ne pas en dire plus, il vaut mieux découvrir.
Remplacer notre biologie par une « mécanologie » cohérente, c'est déjà impressionnant.
Mais au-delà, très au-delà, donner du fonctionnement d'un ordinateur (transistors, charges, décharges, rafraîchissement, portes logiques, etc.) une interprétation pneumatique, c'est audacieux. Et faire de même avec l'entropie, la conservation de l'énergie, et jusqu'à une version réinventée de la mort thermique de l'univers, c'est proprement époustouflant.
Et quelle beauté dans les descriptions ! Quelle poésie ! Brian Greene parlait en 1999 « d'univers élégant », l'univers d'Exhalation l'est assurément et à un niveau rarement atteint.

Exhalation, Ted Chiang

L'avis de Feyd Rautha

dimanche 16 juin 2019

The Luminous Dead - Caitlin Starling


Cassandra-V. L'un des trous du cul de l'univers. Une planète sèche. Minière. Hostile. Sur laquelle ne vivent – mal – que ceux qui ne peuvent pas la quitter.
Cela, lecteur, tu l'apprendras par ouï-dire. Car durant tout le roman tu ne fouleras jamais le sol aride de Cassandra-V. Durant tout le roman tu seras en compagnie de Gyre, dans un dangereux réseau de cavernes imparfaitement exploré. Durant tout le roman, la seule autre voix que tu entendras sera celle de Em, la superviseuse de Gyre. Durant tout le roman il n'y aura que toi, ces deux femmes, et leurs fantômes.

Faisons un bref point sans rien dévoiler d'important.
Sur Cassandra-V, des spéléologues équipés de combinaisons high-tech explorent des cavernes à la recherche de filons de minerais, contre de fortes primes. Gyre sait négocier les grottes mais n'a pas d'expérience de ce genre de travail. Qu'importe, elle ment et manœuvre pour obtenir le contrat le mieux payé de l'année, et de loin. Elle a besoin de l'argent pour rechercher sa mère.
Elle découvre vite qu'un si haut salaire cachait quelque chose et que l'exploration dans laquelle elle s'est lancée est la plus dangereuse qui soit.

Dangereuse car le réseau est complexe et en partie inondé. Dangereuse aussi car les tunneliers – des créatures terrifiantes qui creusent à travers la roche – rodent dans le secteur. Dangereuse surtout car l'équipe qui devrait la superviser se limite en fait à Em, et qu'il apparaît rapidement qu'elle ne peut pas lui faire pleinement confiance. Et c'est peu dire.

Que doit-on aux morts ? A tous les morts, les proches comme les inconnus.
Que cherche vraiment Em dans le réseau ? Qu'est-elle prête à sacrifier pour l'obtenir ?
Comment Gyre peut-elle remettre sa vie entre les mains d'une femme seule et visiblement instable qui la guide et peut contrôler sa combinaison de survie ? Pourquoi, d'abord, a-t-elle initié cette mission ?

Note : A titre d’exemple, voici la clause du contrat sur la médication : « THE CAVER AGREES TO SURRENDER BODILY AUTONOMY TO THE EXPEDITION TEAM FOR THE DURATION OF THE EXPEDITION PERIOD, IN ORDER TO FACILITATE THE SMOOTH OPERATION OF THE EXPEDITION AND TO PROTECT THE CAVER’S WELL-BEING. AT THE EXPEDITION TEAM’S DISCRETION, THE EXPEDITION TEAM MAY PERFORM THE FOLLOWING, NONEXCLUSIVE TASKS: ADMINISTRATION OF CERTAIN HORMONES AND NEUROTRANSMITTERS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ADRENALINE, DOPAMINE, AND MELATONIN. ADMINISTRATION OF CERTAIN PHARMACEUTICALS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ANTIBIOTICS, OPIOID PAINKILLERS . . . »
La superviseuse peut aussi contrôler les servo-moteurs de la combinaison ainsi que les systèmes de perception.

"The Luminous Dead" est un roman SF d'horreur psychologique – et physique – fort captivant. Le huis-clos auquel Caitlin Starling invite le lecteur est oppressant, surtout s'il est lu en quelques longues traites. En dépit du cadre, ce n'est pas The Descent. Ici, potentialisant les dangers, l'isolation, l'épuisement des réserves, ce sont les face-à-faces qui importent.

Entre Em et Gyre, comme en miroir déformant, la relation est de besoin réciproque et de paranoïa partagée. Chacune a besoin de l'autre pour atteindre ses objectifs, exploration ou survie ; chacune ignore dans quelle mesure elle peut compter sur l'autre. Trop de non dits, trop de pouvoir de l'une sur l'autre, trop de révélations au fil de l'eau. Et en même temps, chacune devient progressivement tout l'univers de l'autre, dans une sorte de double syndrome de Stockholm ou d'aller-retour constant dans et hors de l'état agentique décrit par Milgram. C'est très bien mené, jamais ennuyeux, toujours cohérent.

Face-à-face aussi entre perception et raison. Le danger et l'isolation génèrent un phénomène de cabin fever qui t'amènera, lecteur, à douter de ce que voit ou croit voir Gyre. Et tu ne seras pas seul dans l'incertitude ; Em doute aussi, et même Gyre ne sait plus jusqu'à quel point faire confiance à ses sens – pour Gyre, cette incertitude est accrue jusqu'à l'intolérable par la possibilité qu'à Em de modifier en temps réel ce que montre son viseur HUD. Gyre est une narratrice non fiable, y compris pour elle, jusqu'au bord de la folie.

Face-à-faces « internes » surtout. Fracturées par les périls de la descente, les deux femmes – par-delà leur méfiance réciproque et justifiée – se retrouvent face à ce qu'elles sont elles-mêmes. Em et Gyre sont chacune mises face à ses motivations, ses désirs, ses faiblesses, ses mesquineries. Sa vacuité. Chacune est obsédée par une mère trop trop tôt perdue (on notera que Starling a perdu sa mère à neuf ans). Chacune, brisée par le manque, vit un état de PTSD à bas bruit. Chacune poursuit un rêve inaccessible dont elle ne veut pas voir la folie. Aucune n'est innocente de la situation.
Khalil Gibran, dans Sur le crime et le châtiment écrit : « Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s'élever encore plus haut que ce qu'il y a de plus noble en vous, Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu'il y a de plus vil en vous. ». C'est à ce constat que parviennent les deux femmes, c'est ce qui, finalement, leur permettra de sortir douloureusement de l'aporie en comprenant les (mauvaises) raisons de l'autre. Humaines, trop humaines.

Chacune devient de fait progressivement la thérapeute de sa contrepartie, jusqu'au transfert.
Alors, la confrontation offrant la possibilité d'une double introspection jamais réalisée avant, auront-elles la force de survivre à une adversité jusqu'ici jamais surmontée ? Auront-elles, surtout, la force mentale de commencer enfin une vie détachée d'un passé traumatique ? De pardonner et de se pardonner ? Il faudra lire pour le savoir. C'est de bout en bout incertain, donc de bout en bout passionnant.

Note : Certains sur Internet trouvent que manque un climax. Ici, comme dans toute thérapie, c'est le chemin qui importe plus que la destination, et les monstres aussi sont surtout dans les têtes.

The Luminous Dead, Caitlin Starling

mardi 11 juin 2019

The Undefeated - Una McCormack


"The Undefeated" est une novella SF de Una McCormack, récemment publiée chez Tor.

Monica Greatorex a 60 ans. Sa vie a été aussi pleine qu'agréable. Riche héritière devenue une journaliste puis une romancière engagée, présente sur tous les fronts, Monica a couvert l'expansion du Commonwealth humain du Centre vers la Périphérie. Elle en a dit les guerres et les malheurs, les exodes et les réfugiés, la misère et l'inégalité, les manœuvres et la domination, les ethnocides. Au luxe dans lequel elle a toujours vécu se sont ajoutés le succès et la célébrité que lui valurent un sincère et public engagement progressiste, celui d'une femme qui ne cessa jamais de dénoncer l'exploitation de la Périphérie par le Centre.

Mais Monica est vieillissante, et le Commonwealth menacé. Les jenjers arrivent dit-on, d'abord à la Périphérie ; de là, ils s'apprêtent à envahir tout l'espace humain. Nouveaux exodes, nouvelles fuites vers le Centre, nouvelles inégalités entre les happy few qui peuvent s'exiler dans de bonnes conditions et les masses de réfugiés pauvres qui s'entassent dans des camps de fortune.

Nostalgie, volonté de nager contre le courant, vague intention d'écrire quelque chose, Monica décide de retourner sur sa planète natale, Sienna, aux franges du Commonwealth, face à la vague déferlante. Sur une planète en désarroi, elle remonte, telle un saumon, jusqu'à la petite ville, en ruine, de son enfance, et y retrouve les souvenirs de la jeune fille qu'elle fut, quand son monde dut céder au Commonwealth et que s'annonçaient d'encore bien plus grands bouleversements.

Texte contemplatif, nostalgique et beau, "The Undefeated" est une interrogation sur l'inégalité ultime qu'est l'esclavage. Car si les jenjers arrivent du Grand Dehors, ils sont d'abord Dedans. Ils sont les esclaves génétiquement tweakés que s'est donnée l'humanité. Possédés par des entreprises ou de riches particuliers – Monica entre autres dont le compagnon de voyage, Gale, est un jenjer qu'elle possède – ils ne peuvent survivre longtemps qu'à l'aide des drogues fournies par leur propriétaire ; des Réplicants qu'on tiendrait en servitude grâce à une médication qui, ralentissant leur métabolisme, leur donne une espérance de vie normale. Le monde tourne grâce à eux, celui de Monica, passé et présent, plus encore.
Et ce n'est que sur Sienna, malgré tout l'engagement d'une vie, et parce qu'elle peut réinterpréter les souvenirs d'une enfance choyée et rendue facile par le service des jenjers domestiques de ses parents que Monica – Scarlett O'Hara du futur – comprend enfin le préjudice, et accepte la soif de rétribution qui l'accompagne.

Beauté de la narration, écriture irréprochable, thème, on sort touché de cette lecture admirable.

Tout n'est pas dit dans "The Undefeated" mais tout est clair. Parfois un texte parle autant par ses silences que par ses mots. Les deux sont ici à écouter sans modération.

The Undefeated, Una McCormack

PS : On notera que le couple éphémère formé par Monica et son « grand écrivain » évoque celui de Martha Gellhorn avec Ernest Hemingway – jusqu'aux initiales. On notera aussi qu'Hemingway a écrit une nouvelle intitulé The Undefeated. My two cents.

Longer - Michael Blumlein


"Longer" est une novella SF de Michael Blumlein, récemment publiée chez Tor.

Futur. Gunjita et Cav sont deux grands scientifiques, des génies. En résidence temporaire sur la station Gleem One, ils doivent trouver une solution médicamenteuse à la limite de deux réjuvénations par personne. Car si la médecine de leur temps offre trois « vies » à chaque humain capable de payer, une troisième réjuvénation individuelle serait dangereuse au point d'être inenvisageable.

Gunjita et Cav sont mariés depuis une vie. Gunjita vient de faire sa seconde réjuv', la dernière, Cav, qui en a tout autant besoin, attend, traîne, trop pour que ce soit innocent.

Dans le même temps, une sonde ramène sur Gleem One un solide étrange trouvé collé à un astéroïde. La chose ressemble à du vomi solidifié. Elle est inerte mais les mesures auxquelles on la soumet renvoie des résultats étranges. Vivante (sous quelque forme étrange), morte, ou simplement minérale – le plus probable. Cav se passionne pour cette question, qui pourrait redonner un sens à sa vie et n'a pas de réponse simple, jusqu'à se convaincre que la chose est vivante sous une forme quelconque et qu'il doit le prouver, alors même qu'il s'éloigne d'une Gunjita qui, elle, voudrait tant mettre au point le signal d'alerte biologique à même de prévenir d'une mort imminente. L'un veut toucher une vie étrangère quand l'autre cherche comment préserver encore plus longtemps la vie humaine.

"Longer" aborde quantité de sujets passionnants :

Que faire de plusieurs « vies » ? Comment se motiver, trouver un sens à ce surcroît de temps ?
Que retenir ? Qu'oublier au fil de l'eau ? Combien de temps pour pardonner ?
Avons-nous le droit de modifier nos organismes ? Et quelle humanité après ?
Avons-nous le droit de créer des organismes quasi humains ad hoc ? Quels droits pour eux ?
Est-il éthique de supporter l'inégalité intrinsèque de la médecine régénérative ?
Sommes-nous seuls dans l'univers ? Saurions-nous reconnaître la vie extra-terrestre si on nous la mettait sous le nez ? Et qu'est ce que la vie, d’ailleurs ?

Mais : Trop de sujets trop divers en trop peu de pages, une écriture régulièrement pompeuse, de longs passages qui ressemblent à des dialogues de théâtre ; la novella ne choisit jamais de quoi elle parle en priorité et donne l'impression d'être le babillage parfois grandiloquent d'un enfant qui a trop d'idées et pas les moyens de les exprimer de manière convaincante.

Certaines personnes ont le don de rendre chiant n'importe quel sujet intéressant, simplement par leur manière de les aborder, les auditeurs de Bourmeau en savent quelque chose. Ici, Michael Blumlein réussit le même tour de force.

Longer, Michael Blumlein

lundi 10 juin 2019

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle - Stuart Turton


Petit matin. Un homme se réveille, confus, amnésique, dans un bois inconnu. Un seul souvenir lui vient tout de suite : « Anna ». Comme en réponse, non loin de lui, un cri de femme « Aidez-moi ! ». Une femme, un poursuivant, un coup de feu. Puis plus rien. Le temps que l'homme ait retrouvé ses esprits tout est fini. Plus personne en vue, plus de bruit. Juste le remords, écrasant, de n'avoir rien tenté. Trente secondes d'inaction fatale.
Quelques instant plus tard. L'arrivée d'un homme, derrière, dans la pénombre, impossible à identifier. La peur. L'homme donne un compas argenté et dit simplement « Est » avant de disparaître. Confus et effrayé, l'amnésique part dans la direction indiquée. Jusqu'à Blackheath House, un manoir perdu au cœur de la forêt.

Là, il découvre qu'il s'appelle Sebastian Bell, qu'il est médecin, et qu'il est l'un des invités d'une grande réception donnée par les Hardcastle.
Là, il découvre qu'en fait il n'est que l'occupant temporaire du corps de Bell, que ce soir à 23 heures Evelyn Hardcastle sera assassinée, que son meurtre aura l'air de ne pas en être un, qu'il a huit jours pour trouver le meurtrier d'Evelyn et donner son nom à l'inquiétant Plague Doctor qui lui explique les règles du « jeu ». Qu'alors seulement il sera libéré de Blackheath House et pourra reprendre sa vraie vie, celle d'Aiden Bishop, un inconnu pour lui.

"Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est le premier roman de Stuart Turton. C'est un mix étonnant de cosy mystery (pas si cosy vu l'état de la famille Hardcastle qui rappelle plus Nous avons toujours vécu au château que Farthing) et de boucles temporelles.

La presse écrit : Downtown Abbey rencontre Le jour de la marmotte. Pas faux.
A une différence importante près, Bishop se réveille chaque jour dans un hôte différent ; c'est donc sous huit identités différentes qu'il va vivre huit fois la journée de la mort d'Evelyn.
Et à une autre différence près, Bishop a trois concurrents dans le « jeu » et seul le premier à trouver la solution sera libéré. Il lui faut donc se méfier de tous, même de ceux qui pourraient être des alliés.

C'est donc à un roman policier très particulier qu'est convié le lecteur. Précisions suivent.

Le personnage de l'investigateur change régulièrement pour revivre la même journée, nanti de la mémoire de ce qu'il a découvert dans son incarnation précédente. Il y a ici un effet d'expérience utilisé de manière intéressante car, au fil de la progression de l'enquête, Bishop comprend de mieux en mieux les tenants et aboutissants des événements en cours. Il comprend aussi, tout court, certains messages cryptiques reçus d'autres protagonistes. Il sait donc de mieux en mieux quoi faire pour atteindre son but, découvrir ce qui existe et qu'il ignore encore, voire changer de manière limitée la journée – du moins pour les parties qui l'impliquent directement.
Accumuler les informations sans se retrouver noyé par la multiplicité des points de vue, c'est le défi auquel est confronté Bishop, il le dit lui-même : « Too little information and you're blind, too much and you're blinded. »

Les capacités physiques, compétences, et personnalités des hôtes de Bishop sont variées, l'ordre dans lequel Bishop les investit n'est pas dû au hasard. Il s'agit de tirer le meilleur parti des caractéristiques spécifiques d'un hôte donné au moment où la masse des informations détenues rend ces compétences les plus utiles.
De plus, les hôtes ont des instincts que Bishop ne contrôle qu’imparfaitement. Chaque incarnation est donc la somme fluctuante de l'hôte et de son marionnettiste, chacun tenant plus ou moins la barre à un moment donné. Les joueurs de jeu de rôle connaissent ce mix, plus ou moins réussi, du joueur et du personnage. Bishop le vit.

Le roman pose aussi les questions importantes qui se posent à Bishop.
Faut-il laisser un meurtre se commettre pour gagner sa liberté ? A qui accorder sa confiance ? Sur quelle base ? La punition est-elle faite pour amender le puni ? S'amende-t-on jamais vraiment ? A quel moment cesse-t-on d'être qui on est pour devenir autre ? Le passé est-il la fondation de l'avenir ou un obstacle à surmonter ?

Surtout, "Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est un vrai bijou de construction.
Impossible de prendre en défaut la construction millimétrée des faits dans leur récurrence. C'était la condition du succès, elle est remplie. Il faut, certes, un peu de mémoire et d'attention (ici la lecture en numérique est un plus - fonction Recherche), mais le lecteur est payé par sa compréhension de plus en plus grande de l’enchaînement parfait des situations. Chacun est là où il doit être au moment où il doit y être. Chacun fait ce qu'il doit faire, utilisant avec efficacité les spécificités de la boucle temporelle, par exemple pour laisser un message à un hôte précédent. Les connaissances accumulées et les plans qu'elles permettent expliquent au fil de la lecture pourquoi tel ou tel événement, apparemment illogique ou proprement absurde, faisait en fait sens dans un contexte plus large. C'est du bien beau travail.

Deux bémols, mais ils sont mineurs par rapport aux qualités du roman. D'abord, un des hôtes – le majordome – est une boite aux lettres un peu facile et proprement ad hoc dans ce rôle. Ensuite, la succession des hôtes et l'incertitude sur la personne même de Bishop font que l’implication émotionnelle est limitée ; "Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est un pur plaisir intellectuel, un Cluedo géant avec sauvegardes plus qu'un roman chaud.

Mais qu'importe ! L'histoire est passionnante, son déroulement ne déçoit pas, les facilités scénaristiques sont évitées, et c'est à une belle description d'aristocratie anglaise en décrépitude que le lecteur est convié pour résoudre un mystère qui plonge ses racines dans un passé et des turpitudes bien plus lointains que les huit jours de l'enquête.
A lire.

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle, Stuart Turton (lu en VO)

A noter pour rire : l'un des personnages, obèse, exècre son état. D'où les déplorations de la  « grossophobie » du livre dans certaines des critiques. Sache-le, auteur, tu dois écrire des obèses positifs !

dimanche 2 juin 2019

Walking to Aldebaran - Adrian Tchaikovsky


"Walking to Aldebaran" est une novella d'Adrian 'Uplift' Tchaikovsky.
On y suit, sur deux fils entremêlés, les aventures de l'astronaute anglais Gary Rendell, parti sans le savoir vers l'infini et au-delà.

Ceinture de Kuiper. La sonde Kaveney, partie chercher une neuvième planète, tombe sur un artefact incompréhensible. Immense, fractal, gravitationnellement plus qu'étrange, l'objet, immobile voire stupide, ressemble à un gigantesque visage de grenouille (toutes proportions gardées). Passé le choc, pas le choix, l'humanité doit savoir ce qu'il en est. D'autant plus que le Frog God est doté de nombreux orifices sombres qui font penser qu'il pourrait être un portail – ou mieux, un hub –, et que, de surcroît, un vaisseau spatial parait stationné non loin de l'objet.

Après de nombreuses difficultés politico-économiques, une mission internationale est lancée vers l'objet, avec la mission de l'explorer et de tenter de le comprendre. Une mission pour partie en hibernation qui prendra, aller-retour, le gros d'une vie humaine.

C'est donc à bord du Quixote que s'élancent Gary et ses coéquipiers. C'est du Quixote qu'il partira à l'assaut de l'artefact et se retrouvera prisonnier, errant sans fin, dans les couloirs obscurs et périlleux de la Crypte, l'intérieur du Frog God. Jusqu'à une fin surprenante.

A travers le récit cynique de Gary, Tchaikovsky emmène le lecteur dans une aventure dont il semble qu'elle soit surtout faite pour rendre de nombreux hommages à l'histoire de la SF.
Si le passé – Terre puis voyage – consécutivement pessimiste et optimiste sur l'humanité, fait comprendre comment Gary se retrouve à crapahuter plus loin qu'aucun humain n'est jamais allé, le présent, dans la Crypte, est un récit de SF-horror autant qu'un dungeon-crawl. Les deux parties partagent le fait d'être truffées de références.

Je ne citerai pas les dites références plus ou moins dissimulées (parfois juste dans un adjectif) pour ne pas gâcher le plaisir de les chercher – et d'en rater, forcément –, sauf pour deux qui me tiennent à cœur : Tchaikovsky évoque dans ses pages le maître de Providence, et la très dangereuse Crypte fait penser aux Tombes de l'Horreur, le module ADD mythique (rappelons que le gars se prénomme Gary).
Un mangaka avisé pourra même se dire que la nutrition de Gary rappelle le bizarre Gloutons et Dragons. pas sûr que ce soit volontaire ici.

Voilà, lecture sympa mais pas indispensable imho. Ca dépend de la taille de ta pile, lecteur, et je dirais de ta culture SF aussi – car le plaisir de reconnaître les références fait plaisir du plaisir de cette lecture qui mêle dans son déroulé plusieurs genres de l'Imaginaire. C'est toi qui vois.

Walking to Aldebaran, Adrian Tchaikovsky

L'avis 100% références d'Apophis, celui moins divulgant de Feyd Rautha