dimanche 30 juin 2019

Le dieu dans l'ombre - Megan Lindholm


"Le dieu dans l'ombre" est un roman de Megan 'Robin Hobb' Lindholm publié en 1991. Il ressort aujourd'hui chez ActuSF après une première publication française en 2004.

"Le dieu dans l'ombre" est l'histoire, à la première personne, d'Evelyn, une Américaine de 25 ans originaire d'Alaska. Racontée sur deux fils temporels (puis, après, seulement sur le plus récent), c'est l'histoire d'une femme qui, enfant, s'était liée d'amitié avec un « faune » lors de très fréquentes virées dans la forêt alaskienne. A l'adolescence, le faune l'abandonna. Evelyn fit des études, rencontra un homme qu'elle aima, l'épousa, eut un enfant avec lui, Teddy. D'une certaine manière, Evelyn avait laissé derrière elle sa jeunesse et était entrée dans une vie adulte presque normale. Mais un voyage d'un mois (qui finira par durer bien plus longtemps) dans sa belle-famille, des fermiers de l'Etat de Washington, fait basculer l'équilibre fragile de la vie d'Evelyn. Le faune revient alors et bouleverse pour toujours la vie de la jeune femme.

L'histoire d'Evelyn est celle d'une outsider. Une sauvageonne peu sexuée à qui ses parents foutaient une paix royale, ce qui lui offrit l'opportunité de passer tout son temps libre dans la nature alaskienne et de développer une amitié très spéciale avec un faune qui ne parlait jamais mais semblait la comprendre plus intimement que quiconque. Très bonne élève mais impopulaire, perdue entre des sœurs aînées et d'autres plus jeunes au sein d'une famille nombreuse dont chaque membre ne peut être plus qu'un atome, Evelyn connecte parfaitement avec la nature, là où elle le fait si mal avec les humains. Même sa mère, qu'elle aime et qui l'aime, la « trahit » lors de ses premières règles en la faisant entrer sans douceur ni cérémonial dans le monde étrange et peu attirant des « femmes ». Trahison suprême, son ami faune, sentant son odeur nouvelle, part et ne revient pas.

Des études universitaires, quelques boyfriends sans conséquence et un double décès parental plus tard, Evelyn s'est normalisée. Mais à ses conditions. Tom, son mari, et elle vivent en Alaska, dans une petite maison proche de la forêt, à faire de petits boulots et à élever leur fils de cinq ans. Mais voilà qu'il faut aller aider les parents de Tom à la ferme, et que tout déraille.

Car Evelyn, qui avait toujours réussi à concilier un semblant de normalité avec une indépendance forte, se retrouve plongée au cœur d'un clan familial où elle n'est qu'une pièce rapportée de peu de valeur intrinsèque. Elle est « la femme de Tom », accessoirement « la mère de Teddy » : dans les deux rôles, à l'aune des critères de sa belle-famille, elle n'est pas au niveau. Trop rustique, trop taiseuse, trop peu docile. Puis trop docile, trop effacée, quand elle tente de se fondre dans l'ambiance, à contretemps et sans génie.

Il faut dire que la belle-famille d'Evelyn est une famille américaine rurale typique, mélange de clinquant et de mauvais goût satisfait, sans oublier d'être un patriarcat biologique totalitaire (le mari de la fille aînée n'est pas mieux considéré qu'Evelyn) confit dans la satisfaction des self-made-men. Une famille capable d'éteindre la lumière de chacun de ses membres pour le maintenir sous l’éteignoir parental. Peu à peu, Evelyn est marginalisée. Tom et Teddy lui échappent alors qu'ils se connectent au complexe familial. Le retour en Alsaka semble sans cesse s’éloigner. Elle qui avait su si bien résister à l'emprise d'une famille pourtant bien moins autoritaire se sent passer sous la coupe de la famille de son mari, cet homme qu'elle reconnaît de moins en moins et à qui elle offre du sexe – sans grande conviction – car c'est la seule chose qui semble les unir encore.

Evelyn reverra le faune. Un drame surviendra (qu'un nom lâché une fois suffit à annoncer). La vie d'Evelyn changera de manière définitive et radicale.

Avec ce roman qui, au moins géographiquement, fait écho à sa vie, Lindholm lance un cri d'amour à la nature et à la forêt. C'est la forêt de Thoreau, belle et amicale, que décrit très (trop peut-être) longuement Lindholm au lecteur, pas celle, inquiétante, d'Algernon Blackwood par exemple, ni cette « sauvagerie » qui terrifiait les médiévaux.

Son héroïne aime plus que tout les grands espaces vides d'humain, mal à l'aise avec ses congénères elle trouve la vraie communion avec ce faune attachant qui est une incarnation physique de la nature. On sent ici les prémices de ce que sera le Vif dans le cycle de L'assassin royal, une union si forte entre un humain et un animal qu'elle y est condamnée par la loi. L'union ici reste secrète, mais elle semble si weird et elle est si explicitement sexuelle qu'elle en est indicible. Qui pourrait comprendre ?

C'est aussi un personnage à la Morwenna que Lindholm propose. Mal insérée, solitaire, témoin d'une réalité « autre » que nul ne voit sauf elle, elle trouve refuge, accomplissement, bonheur, dans la faerie, et peu importe pour le lecteur de savoir si le faune est réel ou s'il n'est que le fruit de l'imagination d'Evelyn – ça ne change rien au trajet psychologique.

"Le dieu dans l'ombre" est donc un roman triste et heureux à la fois. L'histoire d'une femme qui réalise sa nature mais à qui hasard et nécessité, après maints détours et tentatives, imposent de vieillir seule. L'histoire d'une femme qui n'aura tangenté les humains que le temps de voir qu'ils ne pouvaient lui apporter aucune complétude.
C'est un roman émouvant parce qu'il dit l'inéluctable. On ne peut devenir que ce qu'on est.

Le dieu dans l'ombre, Megan Lindholm

Lune est moins enthousiaste.
Vert, elle, est convaincue.

jeudi 27 juin 2019

Elstonsbrody - Edgar Mittelholzer


"Eltonsbrody" est un roman angoissant de Edgar Mittelholzer. D'une beauté vénéneuse, comme la Barbade où il se déroule, il charmera les amateurs d'ombres et de secrets.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 96, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

À son arrivée sur l’île de la Barbade, un jeune peintre est accueilli dans une saisissante demeure : Eltonsbrody. Bordée par la mer et entourée d’une végétation luxuriante, la maison semble sortie d’un songe. Mais peu à peu, la beauté s’effrite. Est-ce le bruit du vent ou celui des âmes qui y rend le repos impossible ? Ou, peut-être s’agit-il des tourments de la propriétaire des lieux ?
Dans la lignée des chefs-d’oeuvre d’Edgar Allan Poe, de H.P Lovecraft et de John Carpenter, Eltonsbrody captive en faisant imploser le réel. Intriguant et obsédant, le roman happe le lecteur en le confrontant à l’empire des pulsions.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 22 juin 2019

Marshal Law - Mills - O'Neill


"Marshal Law" est arrivé en France chez Urban Comics. Et tu ferais bien, lecteur, d'aller le voir régler son compte à l'univers super-héroïque.

Marshal Law n'est pas Judge Dredd. Marshal Law n'est pas Rorschach.
Créé en 1987, Marshal Law est un super-héros qui travaille dans l'un de ces commissariats secrets qui ont remplacé la police d'une San Francisco dévastée par le Big One et devenue San Futuro. Il est un vétéran des guerres sud-américaines de l'Amérique. Il est surtout le super-héros qui hait les super-héros – étrange exécration de soi qui s'explique par l'abjection que sont devenus les super-héros –, le super-héros qui les traque, le super-héros qui en tue autant que possible.

Dans le gros (500 pages – traduction du Deluxe VO) volume Urban, tu trouveras un très long récit fondateur puis une série de one-shot : Peur et dégoût, Marshal Law à Manhattan, Au royaume des aveugles, Les morts malfaisants, Super Babylone, et Tribunal Secret.

Tu découvriras un monde dans lequel les super-héros sont légion. Créés à des fins militaires par une bande de savants fous, ils ont fait les sales guerres de l'Amérique. Beaucoup sont morts sur le terrain, ceux qui sont revenus sont – à de rares exceptions près – de vrais psychopathes regroupés en gangs prédateurs ou obligés de prostituer leur pouvoir de résistance à la douleur pour satisfaire des gogos sadiques.

Escadron de la mort à lui tout seul, Taxi Driver survitaminé, Marshal Law n'est pas le moindre des givrés. Jusqu’au-boutiste, violent, il arbore un costume qui rappelle un flic SM et porte fermeture éclair sur la bouche et barbelés sur biceps surdimensionnés. Armé d'un flingue qui rappelle le Lawgiver de Dredd, managé par un commissaire aussi sordide que corrompu, il n'a d'affection que pour ses équipiers et sa copine, Lynn Evans – une militante féministe anti-héros qui trouve que Marshal Law (dont elle ignore l'identité secrète) ne vaut pas mieux en terme de machisme et de cryptofascisme que les malfaisants qu'il pourchasse.

Au fil des histoires, dans une ambiance punk mise en image par Kevin 'Ligue des Gentlemen Extraordinaires' O'Neill, Pat Mills explose le mythe du super-héros, du héros tout court. Un concept galvaudé, trahi, rabaissé, mis à toutes les sauces (surtout les pires), tant par l'usage politique qui en est fait que par la mise en scène qu'en donne l'industrie du divertissement – et là, c'est Mills lui-même qui est dans la position difficile de l'insider/outsider.
Il transforme, déforme, soulève le voile de l'image mythique, caricature la sexualisation des images super-héroïques, extirpe de chacun les masques d'émotion pour ne voir en chacun que décomposition ; d'aucuns diraient qu'il déconstruit.
Il dézingue donc dans le premier récit La Ligue de Justice d'Amérique locale et son Superman. Puis d'histoire en histoire, il règle son compte aux héros Marvel, à Batman, à la Legion des Super-héros. Même les héros de l'Âge d'Or sont raillés et leurs actes questionnés.
Il n'a pas plus de pitié pour la politique US, les délires religieux ricains, les firmes qui acceptent un commerce sordide, le complexe politico-médiatique et son besoin de héros positifs, etc.

L'ensemble est graphique, violent, sexuel mais pas sexy, aussi punk et coloré que l'explosion d'une bombe au napalm, souvent drôle dans son enflure même, toujours désespéré dans ce que ça dit de la nature humaine.
Les scénarios sont de grande qualité, les personnages travaillés, les dessins – fourmillant de détails – servent la narration en y introduisant un excès graphique dans les représentations qui souligne la crudité du propos.

Qu'est ce qu'être un héros, Marshal Law ne le dit pas, d'où son mantra « Je suis un chasseur de héros, je traque les héros, j'en ai encore jamais trouvé ». Sauf une fois, quand son équipier, discret et courageux, sera tué par un psychopathe dont l'identité vous surprendra. Ou lorsqu'il espérera un meilleur devenir pour un jeune super-héros qui n'a pas encore les mains sales.

C'est bon, très bon même, pour peu qu'on survive au nihilisme affiché et à un récit zombifique un peu inférieur aux autres.

Marshal Law, Mills, O'Neill

mercredi 19 juin 2019

La shortlist du Prix PSF 2019



Le scrutin pour désigner la short list du Prix Planète SF des blogueurs 2019 est maintenant clos. Les blogueurs et forumeurs ont voté et choisi :
  • [anatèm] de Neal Stephenson / Albin Michel Imaginaire (Traduction Jacques Collin)

Les membres du jury ont voté et choisi :
  • Bonheur TM de Jean Baret / Le Bélial'
  • L'Ours et le rossignol de Katherine Arden / Denoël - Lunes d'encre (Traduction Jacques Collin)
  • Le Roman de Jeanne de Lidia Yuknavitch / Denoël - Et d'ailleurs (Traduction Simon Kroeger)
  • Terminus de Tom Sweterlitsch / Albin Michel Imaginaire (Traduction Michel Pagel)

Comme vous le constatez, la short list contient non pas 4 mais 5 titres, car le jury a dû faire face à une situation inédite : des ex-aequo se sont glissés dans le vote. Les jurés ont donc décidé de constituer une short list à 5 titres. De beaux rattrapages en perspective pour cet été !! La délibération finale du jury aura lieu en septembre. En attendant, rendez-vous sur le forum ;-)

Six mois, trois jours - Charlie Jane Anders


Il y a quelques temps je disais deux/trois mots sur la très charmante novelette, primée Hugo 2012, Six months, Three days, de Charlie Jane Anders.

Six months, three days est une réflexion intéressante et humanisée sur le destin et l'avenir. On y voit naître puis grandir un amour inéluctable entre Doug, l'homme qui voit L'avenir, et Judy, la femme qui voit Les avenirs possibles.
Une histoire condamnée d'avance (pas un spoil, c'est dit page 3) qui donne lieu à une jolie réflexion sur le destin, le libre arbitre, l'avenir. Est-il écrit ou non? Peut-on le changer ? Comment vivre et aller de l'avant en le connaissant ?
On le saura en lisant cette jolie nouvelle qui fleure bon la romcom US dans ce qu'elle peut avoir – trop rarement – de profondément charmant.

Peu après, je disais le bien que je pensais de The Fermi Paradox is our Business Model.

Dans ce texte au ton humoristique, on voit les humains rencontrer leurs créateurs. On ne peut pas dire qu’ils soient réjouis par ce qu’ils voient, ni par ce qu’on leur dit sur la raison de l'existence même de l'humanité et sur son devenir prévisionnel.
La Grande Réponse n’est finalement pas 42, mais elle n’est guère plus satisfaisante.

Aujourd'hui sort en français chez Nouveaux Millénaires le recueil "Trois mois, six jours" qui rassemble les deux textes précédents accompagnés de quatre autres. L'ensemble fait 150 pages moyen format ce qui en fait la parfaite lecture de plage (ou de cave si on préfère) pour l'été.

On y trouve donc, en plus :

Comme neuf, une histoire de génie et d'apocalypse à réparer qui vaut pour son ton de sitcom new-yorkaise et son humour à la Scalzi.

Cartographie des morts soudaines, qui mêle voyage temporel et dystopie future en décrivant un monde dont on aimerait qu'Anders y place un roman entier ; un roman qui, dans ce cadre sombre, ne pourrait être ni léger ni charmant. Ca donnerait à Anders une nouvelle corde à son arc.

Intestat. Mouais. Une histoire de mort paternelle à venir qui évoque un Walton draconique sans oser aller au bout. Anders solde-t-elle ses comptes ici ? Va savoir.

Trèfle, une charmante histoire « à la Gaiman » de jeune fille métamorphosée, de chat, de couple avec ses hauts et ses bas.

Légers, rapides à lire, souvent jolis, les textes de "Six mois, trois jours" sont de petites bouffées de brumisateur à emporter sur la plage (si vraiment vous tenez à vous rendre en ces lieux pleins de périls chimique, biologique, radiologique, et humain).

Six mois, trois jours, Charlie Jane Anders

Et si on a aimé le format court, on peut alors tenter Tous les oiseaux du ciel.

L'avis de Lune.

mardi 18 juin 2019

Exhalation - Ted Chiang


En trente ans, Ted Chiang aura publié 17 nouvelles. C'est peu. Mais quelles nouvelles !
A la louche, 18 récompenses obtenues, dont plusieurs textes multiprimés.

Le deuxième recueil de l'orfèvre vient de sortir. Il est titré "Exhalation" et il est époustouflant, m’impressionnant bien plus que le premier qui, pourtant, comptait dans ses pages la stupéfiante Story of your Life (adapté au cinéma en Premier Contact). Ca va ? Je suis assez dithyrambique ?

Pertinence du propos, imagination sans limite, perfection de la construction, Chiang impressionne par la façon dont il maîtrise à part égale la science qu'il décrit, l'art de la présenter, et l'artisanat de la construction.

Libre arbitre, conscience, identité, intelligence, ce sont les thèmes brassés par Chiang dans ses textes.
Avec – et c'est lié – des voyages temporels qui ne permettent pas de changer mais de connaître mieux (même quand le « voyage » n'est que virtuel comme dans The Truth of Fact, the Truth of Feeling, et que parfois c'est pour le pire).
On notera aussi une prise en compte de la religiosité humaine qui contraste fort avec l'approche de Peter Watts par exemple.

Cette chronique sera éclatée car :

Sur Story of your Life j'écrivais ceci en 2007 :

L'histoire de ta vie est une nouvelle formellement extraordinaire. L'histoire en deux mots : une linguiste participe à la première prise de contact avec une intelligence extra-terrestre. Elle décrit son patient travail, et parallèlement s'adresse à son enfant à venir à qui elle raconte sa vie future comme des souvenirs. Ce qui est absolument fascinant dans la nouvelle c'est la manière dont les deux récits s'imbriquent et en viennent à reproduire la structure linguistique de la race non humaine avec qui l'héroïne est en contact. Son récit est construit comme le sont ceux qui utilisent la xénostructure. Et ce glissement structurel arrive progressivement tout au long des pages et d'une manière parfaitement naturelle. Roland Barthes aurait sûrement adoré.
C'est donc une histoire extrêmement intelligente dont la mise en œuvre est parfaite. Après la lecture on ressent un sentiment d'enchantement devant cette réussite.

The Lifecycle of Software Objects était chroniquée là en 2011

The Truth of Fact, the Truth of Feeling l'était en 2013

The Merchant and the Alchemist’s Gate en 2013 aussi


Et puis, dans le recueil, on trouve encore :

L'aussi plaisante que tristounette "The Great Silence" qui se demande pourquoi tant d'efforts pour tenter d'entendre les aliens quand des créatures intelligentes sont, là, juste à côté de nous. Et que nous les éliminons sans même le vouloir, en silence aussi.

Une "Omphalos" drolatique dans son ton qui imagine un monde dans lequel le créationnisme serait dominant et qui découvre, effaré, que la Terre n'est pas le centre de l'univers. Cette révolution copernicienne engendre un effroi métaphysique difficilement supportable.

Dans "Anxiety is the Dizziness of Freedom", alternatives quantiques et intrication entrent dans la vie des gens. Savoir – grâce à un gadget high-tech devenu grand public – ce qui aurait pu être si les dés avaient roulé autrement est source d’angoisse, d'escroqueries, de bien plus de misères que de joies. Avec encore, en bruit de fond, les questions du libre arbitre et de l'identité.

ET PUIS IL Y A : EXHALATION

Et là, que dire ?

Hard SF déguisé en steampunk (quoique...), "Exhalation" est un vrai bijou.

C'est l'histoire d'un scientifique très particulier qui découvre par sérendipité la vérité sur son cerveau, son monde, l'univers entier. Ne pas en dire plus, il vaut mieux découvrir.
Remplacer notre biologie par une « mécanologie » cohérente, c'est déjà impressionnant.
Mais au-delà, très au-delà, donner du fonctionnement d'un ordinateur (transistors, charges, décharges, rafraîchissement, portes logiques, etc.) une interprétation pneumatique, c'est audacieux. Et faire de même avec l'entropie, la conservation de l'énergie, et jusqu'à une version réinventée de la mort thermique de l'univers, c'est proprement époustouflant.
Et quelle beauté dans les descriptions ! Quelle poésie ! Brian Greene parlait en 1999 « d'univers élégant », l'univers d'Exhalation l'est assurément et à un niveau rarement atteint.

Exhalation, Ted Chiang

L'avis de Feyd Rautha

dimanche 16 juin 2019

The Luminous Dead - Caitlin Starling


Cassandra-V. L'un des trous du cul de l'univers. Une planète sèche. Minière. Hostile. Sur laquelle ne vivent – mal – que ceux qui ne peuvent pas la quitter.
Cela, lecteur, tu l'apprendras par ouï-dire. Car durant tout le roman tu ne fouleras jamais le sol aride de Cassandra-V. Durant tout le roman tu seras en compagnie de Gyre, dans un dangereux réseau de cavernes imparfaitement exploré. Durant tout le roman, la seule autre voix que tu entendras sera celle de Em, la superviseuse de Gyre. Durant tout le roman il n'y aura que toi, ces deux femmes, et leurs fantômes.

Faisons un bref point sans rien dévoiler d'important.
Sur Cassandra-V, des spéléologues équipés de combinaisons high-tech explorent des cavernes à la recherche de filons de minerais, contre de fortes primes. Gyre sait négocier les grottes mais n'a pas d'expérience de ce genre de travail. Qu'importe, elle ment et manœuvre pour obtenir le contrat le mieux payé de l'année, et de loin. Elle a besoin de l'argent pour rechercher sa mère.
Elle découvre vite qu'un si haut salaire cachait quelque chose et que l'exploration dans laquelle elle s'est lancée est la plus dangereuse qui soit.

Dangereuse car le réseau est complexe et en partie inondé. Dangereuse aussi car les tunneliers – des créatures terrifiantes qui creusent à travers la roche – rodent dans le secteur. Dangereuse surtout car l'équipe qui devrait la superviser se limite en fait à Em, et qu'il apparaît rapidement qu'elle ne peut pas lui faire pleinement confiance. Et c'est peu dire.

Que doit-on aux morts ? A tous les morts, les proches comme les inconnus.
Que cherche vraiment Em dans le réseau ? Qu'est-elle prête à sacrifier pour l'obtenir ?
Comment Gyre peut-elle remettre sa vie entre les mains d'une femme seule et visiblement instable qui la guide et peut contrôler sa combinaison de survie ? Pourquoi, d'abord, a-t-elle initié cette mission ?

Note : A titre d’exemple, voici la clause du contrat sur la médication : « THE CAVER AGREES TO SURRENDER BODILY AUTONOMY TO THE EXPEDITION TEAM FOR THE DURATION OF THE EXPEDITION PERIOD, IN ORDER TO FACILITATE THE SMOOTH OPERATION OF THE EXPEDITION AND TO PROTECT THE CAVER’S WELL-BEING. AT THE EXPEDITION TEAM’S DISCRETION, THE EXPEDITION TEAM MAY PERFORM THE FOLLOWING, NONEXCLUSIVE TASKS: ADMINISTRATION OF CERTAIN HORMONES AND NEUROTRANSMITTERS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ADRENALINE, DOPAMINE, AND MELATONIN. ADMINISTRATION OF CERTAIN PHARMACEUTICALS, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO ANTIBIOTICS, OPIOID PAINKILLERS . . . »
La superviseuse peut aussi contrôler les servo-moteurs de la combinaison ainsi que les systèmes de perception.

"The Luminous Dead" est un roman SF d'horreur psychologique – et physique – fort captivant. Le huis-clos auquel Caitlin Starling invite le lecteur est oppressant, surtout s'il est lu en quelques longues traites. En dépit du cadre, ce n'est pas The Descent. Ici, potentialisant les dangers, l'isolation, l'épuisement des réserves, ce sont les face-à-faces qui importent.

Entre Em et Gyre, comme en miroir déformant, la relation est de besoin réciproque et de paranoïa partagée. Chacune a besoin de l'autre pour atteindre ses objectifs, exploration ou survie ; chacune ignore dans quelle mesure elle peut compter sur l'autre. Trop de non dits, trop de pouvoir de l'une sur l'autre, trop de révélations au fil de l'eau. Et en même temps, chacune devient progressivement tout l'univers de l'autre, dans une sorte de double syndrome de Stockholm ou d'aller-retour constant dans et hors de l'état agentique décrit par Milgram. C'est très bien mené, jamais ennuyeux, toujours cohérent.

Face-à-face aussi entre perception et raison. Le danger et l'isolation génèrent un phénomène de cabin fever qui t'amènera, lecteur, à douter de ce que voit ou croit voir Gyre. Et tu ne seras pas seul dans l'incertitude ; Em doute aussi, et même Gyre ne sait plus jusqu'à quel point faire confiance à ses sens – pour Gyre, cette incertitude est accrue jusqu'à l'intolérable par la possibilité qu'à Em de modifier en temps réel ce que montre son viseur HUD. Gyre est une narratrice non fiable, y compris pour elle, jusqu'au bord de la folie.

Face-à-faces « internes » surtout. Fracturées par les périls de la descente, les deux femmes – par-delà leur méfiance réciproque et justifiée – se retrouvent face à ce qu'elles sont elles-mêmes. Em et Gyre sont chacune mises face à ses motivations, ses désirs, ses faiblesses, ses mesquineries. Sa vacuité. Chacune est obsédée par une mère trop trop tôt perdue (on notera que Starling a perdu sa mère à neuf ans). Chacune, brisée par le manque, vit un état de PTSD à bas bruit. Chacune poursuit un rêve inaccessible dont elle ne veut pas voir la folie. Aucune n'est innocente de la situation.
Khalil Gibran, dans Sur le crime et le châtiment écrit : « Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s'élever encore plus haut que ce qu'il y a de plus noble en vous, Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu'il y a de plus vil en vous. ». C'est à ce constat que parviennent les deux femmes, c'est ce qui, finalement, leur permettra de sortir douloureusement de l'aporie en comprenant les (mauvaises) raisons de l'autre. Humaines, trop humaines.

Chacune devient de fait progressivement la thérapeute de sa contrepartie, jusqu'au transfert.
Alors, la confrontation offrant la possibilité d'une double introspection jamais réalisée avant, auront-elles la force de survivre à une adversité jusqu'ici jamais surmontée ? Auront-elles, surtout, la force mentale de commencer enfin une vie détachée d'un passé traumatique ? De pardonner et de se pardonner ? Il faudra lire pour le savoir. C'est de bout en bout incertain, donc de bout en bout passionnant.

Note : Certains sur Internet trouvent que manque un climax. Ici, comme dans toute thérapie, c'est le chemin qui importe plus que la destination, et les monstres aussi sont surtout dans les têtes.

The Luminous Dead, Caitlin Starling

mardi 11 juin 2019

The Undefeated - Una McCormack


"The Undefeated" est une novella SF de Una McCormack, récemment publiée chez Tor.

Monica Greatorex a 60 ans. Sa vie a été aussi pleine qu'agréable. Riche héritière devenue une journaliste puis une romancière engagée, présente sur tous les fronts, Monica a couvert l'expansion du Commonwealth humain du Centre vers la Périphérie. Elle en a dit les guerres et les malheurs, les exodes et les réfugiés, la misère et l'inégalité, les manœuvres et la domination, les ethnocides. Au luxe dans lequel elle a toujours vécu se sont ajoutés le succès et la célébrité que lui valurent un sincère et public engagement progressiste, celui d'une femme qui ne cessa jamais de dénoncer l'exploitation de la Périphérie par le Centre.

Mais Monica est vieillissante, et le Commonwealth menacé. Les jenjers arrivent dit-on, d'abord à la Périphérie ; de là, ils s'apprêtent à envahir tout l'espace humain. Nouveaux exodes, nouvelles fuites vers le Centre, nouvelles inégalités entre les happy few qui peuvent s'exiler dans de bonnes conditions et les masses de réfugiés pauvres qui s'entassent dans des camps de fortune.

Nostalgie, volonté de nager contre le courant, vague intention d'écrire quelque chose, Monica décide de retourner sur sa planète natale, Sienna, aux franges du Commonwealth, face à la vague déferlante. Sur une planète en désarroi, elle remonte, telle un saumon, jusqu'à la petite ville, en ruine, de son enfance, et y retrouve les souvenirs de la jeune fille qu'elle fut, quand son monde dut céder au Commonwealth et que s'annonçaient d'encore bien plus grands bouleversements.

Texte contemplatif, nostalgique et beau, "The Undefeated" est une interrogation sur l'inégalité ultime qu'est l'esclavage. Car si les jenjers arrivent du Grand Dehors, ils sont d'abord Dedans. Ils sont les esclaves génétiquement tweakés que s'est donnée l'humanité. Possédés par des entreprises ou de riches particuliers – Monica entre autres dont le compagnon de voyage, Gale, est un jenjer qu'elle possède – ils ne peuvent survivre longtemps qu'à l'aide des drogues fournies par leur propriétaire ; des Réplicants qu'on tiendrait en servitude grâce à une médication qui, ralentissant leur métabolisme, leur donne une espérance de vie normale. Le monde tourne grâce à eux, celui de Monica, passé et présent, plus encore.
Et ce n'est que sur Sienna, malgré tout l'engagement d'une vie, et parce qu'elle peut réinterpréter les souvenirs d'une enfance choyée et rendue facile par le service des jenjers domestiques de ses parents que Monica – Scarlett O'Hara du futur – comprend enfin le préjudice, et accepte la soif de rétribution qui l'accompagne.

Beauté de la narration, écriture irréprochable, thème, on sort touché de cette lecture admirable.

Tout n'est pas dit dans "The Undefeated" mais tout est clair. Parfois un texte parle autant par ses silences que par ses mots. Les deux sont ici à écouter sans modération.

The Undefeated, Una McCormack

PS : On notera que le couple éphémère formé par Monica et son « grand écrivain » évoque celui de Martha Gellhorn avec Ernest Hemingway – jusqu'aux initiales. On notera aussi qu'Hemingway a écrit une nouvelle intitulé The Undefeated. My two cents.

Longer - Michael Blumlein


"Longer" est une novella SF de Michael Blumlein, récemment publiée chez Tor.

Futur. Gunjita et Cav sont deux grands scientifiques, des génies. En résidence temporaire sur la station Gleem One, ils doivent trouver une solution médicamenteuse à la limite de deux réjuvénations par personne. Car si la médecine de leur temps offre trois « vies » à chaque humain capable de payer, une troisième réjuvénation individuelle serait dangereuse au point d'être inenvisageable.

Gunjita et Cav sont mariés depuis une vie. Gunjita vient de faire sa seconde réjuv', la dernière, Cav, qui en a tout autant besoin, attend, traîne, trop pour que ce soit innocent.

Dans le même temps, une sonde ramène sur Gleem One un solide étrange trouvé collé à un astéroïde. La chose ressemble à du vomi solidifié. Elle est inerte mais les mesures auxquelles on la soumet renvoie des résultats étranges. Vivante (sous quelque forme étrange), morte, ou simplement minérale – le plus probable. Cav se passionne pour cette question, qui pourrait redonner un sens à sa vie et n'a pas de réponse simple, jusqu'à se convaincre que la chose est vivante sous une forme quelconque et qu'il doit le prouver, alors même qu'il s'éloigne d'une Gunjita qui, elle, voudrait tant mettre au point le signal d'alerte biologique à même de prévenir d'une mort imminente. L'un veut toucher une vie étrangère quand l'autre cherche comment préserver encore plus longtemps la vie humaine.

"Longer" aborde quantité de sujets passionnants :

Que faire de plusieurs « vies » ? Comment se motiver, trouver un sens à ce surcroît de temps ?
Que retenir ? Qu'oublier au fil de l'eau ? Combien de temps pour pardonner ?
Avons-nous le droit de modifier nos organismes ? Et quelle humanité après ?
Avons-nous le droit de créer des organismes quasi humains ad hoc ? Quels droits pour eux ?
Est-il éthique de supporter l'inégalité intrinsèque de la médecine régénérative ?
Sommes-nous seuls dans l'univers ? Saurions-nous reconnaître la vie extra-terrestre si on nous la mettait sous le nez ? Et qu'est ce que la vie, d’ailleurs ?

Mais : Trop de sujets trop divers en trop peu de pages, une écriture régulièrement pompeuse, de longs passages qui ressemblent à des dialogues de théâtre ; la novella ne choisit jamais de quoi elle parle en priorité et donne l'impression d'être le babillage parfois grandiloquent d'un enfant qui a trop d'idées et pas les moyens de les exprimer de manière convaincante.

Certaines personnes ont le don de rendre chiant n'importe quel sujet intéressant, simplement par leur manière de les aborder, les auditeurs de Bourmeau en savent quelque chose. Ici, Michael Blumlein réussit le même tour de force.

Longer, Michael Blumlein

lundi 10 juin 2019

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle - Stuart Turton


Petit matin. Un homme se réveille, confus, amnésique, dans un bois inconnu. Un seul souvenir lui vient tout de suite : « Anna ». Comme en réponse, non loin de lui, un cri de femme « Aidez-moi ! ». Une femme, un poursuivant, un coup de feu. Puis plus rien. Le temps que l'homme ait retrouvé ses esprits tout est fini. Plus personne en vue, plus de bruit. Juste le remords, écrasant, de n'avoir rien tenté. Trente secondes d'inaction fatale.
Quelques instant plus tard. L'arrivée d'un homme, derrière, dans la pénombre, impossible à identifier. La peur. L'homme donne un compas argenté et dit simplement « Est » avant de disparaître. Confus et effrayé, l'amnésique part dans la direction indiquée. Jusqu'à Blackheath House, un manoir perdu au cœur de la forêt.

Là, il découvre qu'il s'appelle Sebastian Bell, qu'il est médecin, et qu'il est l'un des invités d'une grande réception donnée par les Hardcastle.
Là, il découvre qu'en fait il n'est que l'occupant temporaire du corps de Bell, que ce soir à 23 heures Evelyn Hardcastle sera assassinée, que son meurtre aura l'air de ne pas en être un, qu'il a huit jours pour trouver le meurtrier d'Evelyn et donner son nom à l'inquiétant Plague Doctor qui lui explique les règles du « jeu ». Qu'alors seulement il sera libéré de Blackheath House et pourra reprendre sa vraie vie, celle d'Aiden Bishop, un inconnu pour lui.

"Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est le premier roman de Stuart Turton. C'est un mix étonnant de cosy mystery (pas si cosy vu l'état de la famille Hardcastle qui rappelle plus Nous avons toujours vécu au château que Farthing) et de boucles temporelles.

La presse écrit : Downtown Abbey rencontre Le jour de la marmotte. Pas faux.
A une différence importante près, Bishop se réveille chaque jour dans un hôte différent ; c'est donc sous huit identités différentes qu'il va vivre huit fois la journée de la mort d'Evelyn.
Et à une autre différence près, Bishop a trois concurrents dans le « jeu » et seul le premier à trouver la solution sera libéré. Il lui faut donc se méfier de tous, même de ceux qui pourraient être des alliés.

C'est donc à un roman policier très particulier qu'est convié le lecteur. Précisions suivent.

Le personnage de l'investigateur change régulièrement pour revivre la même journée, nanti de la mémoire de ce qu'il a découvert dans son incarnation précédente. Il y a ici un effet d'expérience utilisé de manière intéressante car, au fil de la progression de l'enquête, Bishop comprend de mieux en mieux les tenants et aboutissants des événements en cours. Il comprend aussi, tout court, certains messages cryptiques reçus d'autres protagonistes. Il sait donc de mieux en mieux quoi faire pour atteindre son but, découvrir ce qui existe et qu'il ignore encore, voire changer de manière limitée la journée – du moins pour les parties qui l'impliquent directement.
Accumuler les informations sans se retrouver noyé par la multiplicité des points de vue, c'est le défi auquel est confronté Bishop, il le dit lui-même : « Too little information and you're blind, too much and you're blinded. »

Les capacités physiques, compétences, et personnalités des hôtes de Bishop sont variées, l'ordre dans lequel Bishop les investit n'est pas dû au hasard. Il s'agit de tirer le meilleur parti des caractéristiques spécifiques d'un hôte donné au moment où la masse des informations détenues rend ces compétences les plus utiles.
De plus, les hôtes ont des instincts que Bishop ne contrôle qu’imparfaitement. Chaque incarnation est donc la somme fluctuante de l'hôte et de son marionnettiste, chacun tenant plus ou moins la barre à un moment donné. Les joueurs de jeu de rôle connaissent ce mix, plus ou moins réussi, du joueur et du personnage. Bishop le vit.

Le roman pose aussi les questions importantes qui se posent à Bishop.
Faut-il laisser un meurtre se commettre pour gagner sa liberté ? A qui accorder sa confiance ? Sur quelle base ? La punition est-elle faite pour amender le puni ? S'amende-t-on jamais vraiment ? A quel moment cesse-t-on d'être qui on est pour devenir autre ? Le passé est-il la fondation de l'avenir ou un obstacle à surmonter ?

Surtout, "Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est un vrai bijou de construction.
Impossible de prendre en défaut la construction millimétrée des faits dans leur récurrence. C'était la condition du succès, elle est remplie. Il faut, certes, un peu de mémoire et d'attention (ici la lecture en numérique est un plus - fonction Recherche), mais le lecteur est payé par sa compréhension de plus en plus grande de l’enchaînement parfait des situations. Chacun est là où il doit être au moment où il doit y être. Chacun fait ce qu'il doit faire, utilisant avec efficacité les spécificités de la boucle temporelle, par exemple pour laisser un message à un hôte précédent. Les connaissances accumulées et les plans qu'elles permettent expliquent au fil de la lecture pourquoi tel ou tel événement, apparemment illogique ou proprement absurde, faisait en fait sens dans un contexte plus large. C'est du bien beau travail.

Deux bémols, mais ils sont mineurs par rapport aux qualités du roman. D'abord, un des hôtes – le majordome – est une boite aux lettres un peu facile et proprement ad hoc dans ce rôle. Ensuite, la succession des hôtes et l'incertitude sur la personne même de Bishop font que l’implication émotionnelle est limitée ; "Les sept morts d'Evelyn Hardcastle" est un pur plaisir intellectuel, un Cluedo géant avec sauvegardes plus qu'un roman chaud.

Mais qu'importe ! L'histoire est passionnante, son déroulement ne déçoit pas, les facilités scénaristiques sont évitées, et c'est à une belle description d'aristocratie anglaise en décrépitude que le lecteur est convié pour résoudre un mystère qui plonge ses racines dans un passé et des turpitudes bien plus lointains que les huit jours de l'enquête.
A lire.

Les sept morts d'Evelyn Hardcastle, Stuart Turton (lu en VO)

A noter pour rire : l'un des personnages, obèse, exècre son état. D'où les déplorations de la  « grossophobie » du livre dans certaines des critiques. Sache-le, auteur, tu dois écrire des obèses positifs !

dimanche 2 juin 2019

Walking to Aldebaran - Adrian Tchaikovsky


"Walking to Aldebaran" est une novella d'Adrian 'Uplift' Tchaikovsky.
On y suit, sur deux fils entremêlés, les aventures de l'astronaute anglais Gary Rendell, parti sans le savoir vers l'infini et au-delà.

Ceinture de Kuiper. La sonde Kaveney, partie chercher une neuvième planète, tombe sur un artefact incompréhensible. Immense, fractal, gravitationnellement plus qu'étrange, l'objet, immobile voire stupide, ressemble à un gigantesque visage de grenouille (toutes proportions gardées). Passé le choc, pas le choix, l'humanité doit savoir ce qu'il en est. D'autant plus que le Frog God est doté de nombreux orifices sombres qui font penser qu'il pourrait être un portail – ou mieux, un hub –, et que, de surcroît, un vaisseau spatial parait stationné non loin de l'objet.

Après de nombreuses difficultés politico-économiques, une mission internationale est lancée vers l'objet, avec la mission de l'explorer et de tenter de le comprendre. Une mission pour partie en hibernation qui prendra, aller-retour, le gros d'une vie humaine.

C'est donc à bord du Quixote que s'élancent Gary et ses coéquipiers. C'est du Quixote qu'il partira à l'assaut de l'artefact et se retrouvera prisonnier, errant sans fin, dans les couloirs obscurs et périlleux de la Crypte, l'intérieur du Frog God. Jusqu'à une fin surprenante.

A travers le récit cynique de Gary, Tchaikovsky emmène le lecteur dans une aventure dont il semble qu'elle soit surtout faite pour rendre de nombreux hommages à l'histoire de la SF.
Si le passé – Terre puis voyage – consécutivement pessimiste et optimiste sur l'humanité, fait comprendre comment Gary se retrouve à crapahuter plus loin qu'aucun humain n'est jamais allé, le présent, dans la Crypte, est un récit de SF-horror autant qu'un dungeon-crawl. Les deux parties partagent le fait d'être truffées de références.

Je ne citerai pas les dites références plus ou moins dissimulées (parfois juste dans un adjectif) pour ne pas gâcher le plaisir de les chercher – et d'en rater, forcément –, sauf pour deux qui me tiennent à cœur : Tchaikovsky évoque dans ses pages le maître de Providence, et la très dangereuse Crypte fait penser aux Tombes de l'Horreur, le module ADD mythique (rappelons que le gars se prénomme Gary).
Un mangaka avisé pourra même se dire que la nutrition de Gary rappelle le bizarre Gloutons et Dragons. pas sûr que ce soit volontaire ici.

Voilà, lecture sympa mais pas indispensable imho. Ca dépend de la taille de ta pile, lecteur, et je dirais de ta culture SF aussi – car le plaisir de reconnaître les références fait plaisir du plaisir de cette lecture qui mêle dans son déroulé plusieurs genres de l'Imaginaire. C'est toi qui vois.

Walking to Aldebaran, Adrian Tchaikovsky

L'avis 100% références d'Apophis, celui moins divulgant de Feyd Rautha