dimanche 23 septembre 2018

Bonheur™ - Jean Baret - Veux-tu du sexe oral ?


Pas loin d'ici, dans un futur pas trop éloigné.
Toshiba – du nom de son sponsor de vie – est une sorte de flic. Lui et son partenaire Walmart traquent les fraudeurs à la consommation. Malfaiteurs sans foi ni loi aux motivations variées, ces criminels violent la seule règle qui s'impose à l'ensemble de l'humanité : il est obligatoire de consommer. Consommer amène le bonheur – c'est un fait avéré. Et consommer est utile socialement car consommer fait tourner la machine économique globale et rend donc nécessaire les emplois qui permettent la production. Donc c'est bon et civique. De plus, c'est cette production qui, je le rappelle, est le préalable indispensable à la consommation et donc au bonheur. CQFD.
Toshiba est un homme aussi. Un homme marié avec une femme robot qui ne manque jamais de commencer la journée en lui proposant du « sexe oral ».
Toshiba est un U-Man enfin. Un de ces hommes étranges qui n'ont ni adhéré à une philosophie de changement corporel (le transhumanisme par exemple), ni rejeté celles-ci en se déclarant « pur » c'est à dire exempt de toute transformation. Des tièdes.

Lors d'une enquête de routine chez un « vampire » (qui ne vit que la nuit), Toshiba et Walmart croisent un Netrunner (qui ne vit réellement qu'en virtuel) qui inspire des soupçons à Walmart. La petite affaire vampirique bouclée, Walmart commence à chercher, à temps perdu, ce qui pourrait confirmer son intuition. De fil en aiguille, et parce que Walmart avait raison, les deux flics se retrouvent peu à peu à démêler l'écheveau complexe d'une possible révolution.

Bonheur™, le premier roman d'anticipation de Jean Baret, est passionnant par ce qu'il nous dit de notre monde.

Poussant à leurs limites notre réalité et ses tendances, il en tire un roman délirant – un genre de Transmetropolitan littéraire en mieux – qui est une démonstration par l'absurde de l'inanité suicidaire du capitalisme consumériste individualiste contemporain. Qu'on en juge.

Une seule loi pour toute l'humanité : consommer est une obligation. Tout le reste est déclaratif ou contractuel.
Nations, Etats, groupes sociaux, on se regroupe comme on veut pour faire ce qu'on veut, jusqu'à des choses qui contreviennent à tout ce que nous considérons aujourd’hui comme des droits fondamentaux, du moment que tout le monde est content. Le principe de dignité humaine n'est plus indisponible.
Corporellement, on fait ce qu'on veut. On modifie son corps chimiquement, biologiquement, chirurgicalement, mécaniquement, plus si affinités. On vit à deux, à trois, à dix, à vingt, avec un homme, une femme, un robot, etc. On a des enfants ou pas d'enfant, on en fabrique ou on en achète. On détruit son corps si on veut, l’essentiel c'est de vouloir.
Socialement, on fait ce qu'on veut. On est vampire nocturne, netrunner à qui une aide sociale permet de vivre intégralement dans des mondes virtuels, nain tribal, ou tant d'autres choses. La limite c'est l'imagination. Et si on est plusieurs, tant mieux, sinon, qu'importe ? On est soi-même le seul membre de son propre groupe. Qui oserait faire obstacle à ce droit ? Et de quel droit ?

Mais il faut consommer, là pas de décision possible, it's mandatory. Ce qu'on veut (ma consommation c'est mon choix, c'est moi, qui je suis ou qui je veux devenir), mais il faut consommer, tous les jours, un montant acceptable socialement. Alors on est baigné matin midi et soir dans l'injonction de consommer. On est environné partout et tout le temps de pubs holos qui poussent à l'achat. On consomme n'importe quoi, par routine et devoir, comme la femme de Winston Smith faisait son « devoir envers le parti » en écartant les cuisses une fois par semaine sans jamais déroger. On consomme trop, des choses inutiles, il le faut bien car il n'y a pas de guerre perpétuelle pour entretenir la pénurie comme dans 1984. Il faut donc bien consommer tout ce qui a été produit, car c'est produire qui compte ; qu'importe l'utilité, qu'importent la planète et les ressources. Et en plus, consommer rend heureux (ça rime presque avec Arbeit macht frei). Et on doit être heureux, sous peine de sanctions, la police de la consommation y veille.

Et puis on est stupide, car le « temps de cerveau disponible » est accaparé par la pub et l'achat. Mais comme on n'est en fait pas stupide (ça non, les stupides c'est les autres), on regarde jour après jour une racoleuse émission de « débat » visible partout jusque dans les ascenseurs qui, à coup d'experts et de spectaculaire, traite les questions de fond sur le mode de l'émotion irraisonnable, du conflit manichéen, et de l'outrance improductive (jusqu'aux battle de rap du genre des pathétiques Keynes contre Hayek, qu'à ma grande honte certains profs utilisent et trouvent cool). On se croirait sur BFM ou Fox, sur quantité de médias aussi qui se croient de meilleure tenue. On ressasse pareil, on buzze pareil, on simplifie pareil, on idiotise pareil.

Comme on s'y connaît, on peut aussi parier tous les jours sur les conflits à venir, les victimes qu'ils feront, le nombre de morts de la prochaine tuerie de masse, ou le lieu du prochain acte terroriste. Si c'est incertain, c'est probabilisable, si c'est probabilisable, ça peut donner lieu à pari. Et quoi de mieux que le pari ? Un moyen facile de dépenser, une possibilité de gagner de l'argent, une chance non nulle de se prouver à soi-même qu'on est malin et au fait des choses.
On peut aussi commenter en ligne tout et son contraire. Personne n'écoute, chacun est trop occupé à commenter ou à consommer. Mais qu'importe, c'est un droit et ça fait plaisir.

On peut se piquer de religion aussi. Il y en a pour tous les goûts pourvu que ce soit ludique et distractif. On ne va quand même pas se prendre la tête à se demander si une transcendance est imaginable. Le bonheur, c'est ici et maintenant (d'ailleurs le roman est au présent, pas de passé ni d'avenir pour les grands enfants du hic et nunc), il suffit de consommer les bons produits, qui permettent à chacun d'exercer le seul droit fondamental qui vaille : le droit d'être qui on veut être sans limite d'aucune sorte. « Je » n'est pas un autre, « Je » n'est pas grand chose de solide mais « Je » dispose d'une souveraineté personnelle.

Ce monde (bien plus riche et varié que je n'en dis), Baret le décrit entourant et pénétrant les vies de Toshiba et Walmart. Mais sont-ce bien des vies ? Répétition sans fin d'une même journée qui commence par des céréales, une offre de sexe oral, et les premiers achats de la journée. Puis, aller au bureau, voir des pubs et des débats, travailler (un job qui n'est pas bien loin du bullshit si on en regarde le rendement – mis à part le gros coup de Walmart), aller boire un verre dans un bar à thème extrême, retour maison, sexe (avec sa femme robot ou qui que ce soit d'autre ou des prostitués). Autour de cette permanence, l’approfondissement de son égotrip (être plus transhumain, plus cyber, plus vampire, etc.), ou alors, possible aussi, un complet changement de soi (qu'est ce qui pourrait bien m'obliger à être vampire toute ma vie ? qui décide sinon moi ?). La vie de Walmart est organisée un peu différemment mais le même cycle s'y observe (on passe d'ailleurs de l'un à l'autre à un moment et on voit bien à quel point ils sont, eux et tous les autres, génériques et interchangeables).

Cet éternel retour du même qui croit qu'il est différent fait du roman une immense anaphore dont l'effet est de souligner la permanence du vide existentiel par-delà l'illusion de l'utilité et de l'originalité. Prophétisé par Marcuse dans L’homme unidimensionnel, annoncé par Lipovetsky dans L'ère du vide (essai sur l'individualisme contemporain – je souligne), l'individualisme consumériste, que De Singly dit de seconde modernité, et qui, dans le roman, est bien arrivé à la troisième, détruit toute possibilité de cohésion sociale en faisant de chacun sa propre nation dans une régression a minima qui n'a aucune fin (aux deux sens du terme). Si ne reste rien de commun, rien de consensuel, rien d’obligatoire, rien de tabou, seule reste la consommation comme acte pratiqué par tous les humains. Le lien marchand tient lieu de lien social. La consommation devient le seul fait social total.

Ce monde, c'est le notre en pire ; ou le notre en est le bourgeon. Sur un ton qui rappelle souvent l'ironie désespérée de Houellebecq, utilisant pubs et débats TV afin de présenter le monde comme le faisait Brunner dans Tous à Zanzibar (récupérant même un genre de paris delphiques comme dans Sur l'onde de choc), Baret décrit un monde d'ultra individualistes, un monde de tout à l'égo pour reprendre l'expression heureuse de Régis Debray, un monde de droits illimités et de devoirs minimaux (en l’occurrence, seulement consommer, un devoir qui est bien plutôt un plaisir, Walmart le sait bien, lui), un monde dans lequel la quête, sans fin et vouée à l'échec, d'un particularisme toujours plus affirmé et la recherche d'un improbable soi ne débouchent que sur l'excès et la violence (de Toshiba sur sa femme robot, des riches sur les pauvres lors de soirées à thème, de l'Etat sur les marginaux, des voisins entre eux lors des guerres de quartier qui rappellent les guerres inter blocs de Judge Dredd, etc.), jusqu'à une autodestruction dont la dépression est la version la plus soft. Un monde d’hommes creux que leur hubris égotiste gonfle et rend visibles un moment mais que le système remplace aussi vite qu'ils disparaissent.

Y a-t-il un espoir pour ce monde ? Oui, un petit, à la fin, mais rien n'est sûr, la révolte inspirées des œuvres du philosophe contemporain Dany Robert Dufour peut échouer, ne pas prendre, ne pas intéresser. Affaire à suivre.

J'ai adoré ce roman. Je l'ai pris dans la gueule. Il tourne depuis dans ma tête comme une pub holo lancée dans une boucle sans fin.
L'aimeras-tu aussi, lecteur ? Faut-il considérer que Jean Baret, à l'instar de Nietzsche, est inactuel ou intempestif ? Je le crois. C'est ce qui fait le risque de sa démarche. Car, soyons clair, il prend un risque en faisant entrer le rire de Dionysos dans la SF française.

Certains aimeront sa critique du capitalisme consumériste. D'autres sa critique de l’individualisme sociocide (pardon, je voulais écrire 'de l’extension des droits'). Or, ce seront rarement les mêmes.

Beaucoup auront donc un sentiment mitigé à la lecture du roman, car s'il critique leurs adversaires, il critique aussi leurs amis.
Auras-tu le courage, lecteur, d'admettre que l'ultra individualisme que tu aimes tant car il donne à chacun (et donc à toi aussi) le droit d'être tout ce qu'il veut est une transposition sociétale du « client est roi » cher aux commerçants ?
Encaisseras-tu, lecteur, l'absence de toute règle autre que celle du plaisir dans ce monde capitaliste consumériste qui t'agrée et qui s'est développé en préférant les vices privés aux vertus publiques comme le préconisait Mandeville ?
Comprendrez-vous que les deux ne peuvent avancer qu'ensemble ?
Que lorsque n'existe plus de règle ni de culture commune qui tienne, chacun replié sur sa petite société comme le prévoyait Tocqueville ou drapé dans sa fierté solitaire comme le regrettait Lautréamont, la seule chose qui nous réunisse encore est d'avoir tous la même carte FNAC ?
Qu'il faut au capitalisme consumériste la destruction des structures et normes sociales traditionnelles pour pouvoir avancer en terrain dégagé ?
Que le consumérisme outrancier est un acte enfantin qui ne peut se développer dans le type de monde d'adultes que créent les normes et qu'il lui faut donc les détruire pour prospérer ?
Que les libéraux économiques sont les idiots utiles des libéraux culturels et réciproquement ?
Que les deux libéralismes, chacun face de la même pièce, détruisent normes et régulations pour servir leurs propres intérêts, et que chaque coup de boutoir asséné par l'un est tout aussi utile à l'autre ?

Si tu comprends ça lecteur, ou si tu veux y réfléchir, alors achète et lis Jean Baret. Son roman est choquant, son roman est important, son roman est drôle. Même si tu n'aimes pas, au moins tu auras consommé. C'est toujours ça de pris.

Bonheur™, Jean Baret

samedi 22 septembre 2018

Brève revue de BD - Conan et Planet of the Apes Visionaries


"Au-delà de la rivière noire" est la première des trois adaptations de Conan proposées par Glénat que je trouve vraiment réussie. Il faut dire que la nouvelle originale est aussi considérée comme la meilleure, peut-être, de toutes celles que le volcanique auteur Texan, grand ami de Lovecraft, écrivit.

On y voit Conan tenter de protéger une colonie aquilonienne contre sa destruction par les guerriers pictes qui vivent au-delà de la rivière noire. On l'y voit échouer, non sans être parvenu à tuer un démon, alors même que le courageux et noble Balthus, de son côté, sacrifie sa vie pour sauver les colons civils d'une mort certaine.

Superbement adapté, le texte est résolument noir.
La rivière noire est la frontière, aussi physique que symbolique, entre monde civilisé et terres barbares. Seul Conan, parce qu'il est barbare, peut la franchir et en revenir vivant ; même les soldats ensauvagés qui l'accompagnent n'ont pas ce qu'il faut. Quant à l'emprise de la civilisation sur la barbarie, elle est toujours précaire et transitoire, vouée à céder, en dépit de sa supériorité technique, sous les assauts de la barbarie.
Un bien beau texte et un bien bel album, parfaitement illustré, qui se conclut ainsi : « La barbarie est l'état naturel de l'humanité...La civilisation n'est qu'un accident...La barbarie finira toujours par triompher. »


La planète des singes est un roman publié en 1963 par Pierre Boulle. Il devint un film de cinéma très connu qui mettait Charlton Heston en vedette. Tout le monde ici l'a vu, je pense.

Le premier scénario adapté du roman le fut, dès 1965, par Rod 'Twilight Zone' Serling. Mais aucun film n'en fut jamais tiré, pour des raisons de coût ; le métrage célèbre utilise un scénario de Michael Wilson. Pourquoi ?
Roman et scénario original se situent à une époque contemporaine. La civilisation des singes est une civilisation technique semblable à la nôtre. Filmer le scénario original aurait, à l'époque, coûté trop cher au studio qui possédait les droits. Décision fut donc prise de transposer l'histoire dans un monde pré-contemporain, afin de ne pas avoir à représenter des villes modernes. D'où le film qu'on connait, avec ses singes arboricoles et cavaliers qui ne connaissent ni l'électricité ni le moteur à explosion.

"Planet of the Apes Visionaries" est une adaptation en BD du scénario original. Si les lignes de force de l'histoire sont globalement celles que le cinéphile connait, sa survenue dans un monde qui est le nôtre en mode alter change la vision qu'on peut en avoir. Les braconniers motorisés fumeurs de cigarettes, les zoos humains, les humains de cirque ou dressés comme des ours danseurs, augmentent le prégnance du message antispéciste. Le lyssenkisme du Docteur Zaïus en est renforcé. La condamnation explicite de la pulsion de mort humaine aussi. Et les tribulations stupéfiées de l’astronaute humain, en Candide malchanceux qui finit par devenir, un temps, à la mode, rappellent autant Elephant Man que les classiques Un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur ou Les Voyages de Gulliver, dans une ambiance résolument Twilight Zone assez différente de celle du film.

Conan, Au-delà de la rivière noire, Gabella, Jean
Planet of the Apes Visionaries, Gould, Lewis

Sheriff of Babylon - KIng - Gerads


Février 2004. Bagdad, Irak.
La seconde guerre du Golfe voulu par George Bush Jr est finie. La doctrine Shock and Awe mise en œuvre par l'armée US a permis une victoire rapide sur l'Irak, la chute du régime, et l'occupation subséquente du pays. A la dictature de Saddam Hussein et d'un parti Baas qu'il avait mis à sa botte par la terreur et l'épuration succède une situation qui deviendra de plus en plus chaotique avec le temps, en raison des choix politiques désastreux effectués tout au long de l'occupation par les forces américaines – la queue de la traîne étant la formation de Daesh et son expansion régionale (mais en 2004 il n'en est pas encore question, l'ennemi principal est encore Al Qaïda).

Ali al Fahar, une recrue de la nouvelle police irakienne en cours de formation par les Américains, est retrouvé assassiné dans une rue de Bagdad, juste à côté de l'ensemble architectural délirant des Mains de la Victoire. Ce meurtre est le point de départ d'un maelstrom qui va bouleverser de nombreuses vies et illustrer les ambiguïtés et atrocités des années post-Saddam.

Les vies touchées, à la fois singulières et génériques dans ce qu'elles disent de l'occupation, sont celles de Chris, un formateur de la police venu en Irak chercher une impossible rédemption, de Nasser, un ex-policier chiite de Saddam qui fut à la fois un vrai flic respecté et un exécuteur occasionnel des basses œuvres, et de Sofia, une sunnite de la haute société élevée aux USA après l’assassinat de sa famille par les séides de Saddam et revenue en Irak pour participer à l'Autorité provisoire de la coalition.

Alors que cette mort n'intéresse pas grand monde – le début de l'album le montre clairement – Chris décide d'enquêter pour rendre justice à Ali en dévoilant les tenants et aboutissants de son meurtre. Ce faisant, il va découvrir les dessous peu ragoutants de l'occupation américaine, pénétrer plus profondément que depuis son arrivée dans le chaos politique irakien, et provoquer (ou plutôt aggraver) involontairement la malheur d'une famille irakienne, malheur symptomatique de la situation de ces années noires – l'enfer est, hélas, pavé de bonnes intentions.

Tom King, le scénariste, a travaillé pour la CIA – depuis Langley et sur le terrain. Sa connaissance intime de la réalité irakienne visible de l'époque et aussi des dessous plus discrets de celle-ci lui a permis d'écrire un scénario de très grande qualité. Essayant de ne pas juger ce qu'il décrit, King laisse le lecteur tirer lui-même les conclusions évidentes de ce qu'il voit ; ça n'est guère difficile.

King montre la dualité d'une situation dans laquelle la chute d'un dictateur honni est suivie par une occupation très vite devenue amorale et un chaos politique au sein duquel chiites, sunnites, et kurdes tentent à la fois de tirer de solder d'anciens torts et de capter la plus grande part possible de pouvoir – un chaos politique, donc, résolument communautaire et confessionnel, conséquence directe de la structure institutionnelle irakienne héritée de la Grande Guerre et des manœuvres politiques de Saddam, un chaos entretenu par la gouvernance désastreuse de l'occupant US. A se demander si le remède ne fut pas pire que le mal.

Il montre l’ambiguïté de personnages qui ont tous des peurs, des désirs, des dettes à solder, et des agendas cachés. Qui ont tous de bonnes raisons dissimulant de mauvaises raisons dissimulant de bonnes raisons. Qui cherchent tous à survivre en un lieu où la vie ne vaut plus rien (peut-être moins encore que du temps de la dictature).

Il montre la cruauté des sanctions économiques précédant la guerre et de leurs effets délétères sur la population.

Il montre l'amoralité de troupes qui préfèrent toujours la sécurité à la raison, habitées par une tension et une peur qui conduisent toujours à préférer la mort de dix Irakiens – fussent-ils innocents – au risque de perdre un seul homme. Qui conduisent aussi aux interrogatoires illégaux, aux tortures, aux opérations tordues pratiquées à grande échelle à la fois par les rationnelles agences de renseignements et par certains soldats devenus hors de contrôle sur un terrain où plus grand chose n'est contrôlé et où le sentiment de supériorité morale domine. Abou Ghraib n'était pas loin.

King, et son dessinateur Mitch Gerads qui met superbement en image, font pénétrer le lecteur dans la réalité impitoyable et sordide d'un Irak occupé et déliquescent dans lequel, sur les ruines de baasisme, commencent à frétiller les groupes jihadistes. Ils livrent un récit fort, dur, émouvant, nerveux. Car ils l'ancrent dans des vies, détruites, soufflées, broyées, par des événements qui les dépassent et sur lesquels elles n'ont que peu de prise. Car chaque moment de grâce ou de paix y est immédiatement suivi d'un surgissement d'horreur. En 2004, la tempête du désert n'avait pas fini de souffler sur l'Irak ; elle n'a toujours pas fini aujourd'hui.

Sheriff of Babylon, King, Gerads

Note : Dans L'âme des horloges, David Mitchell décrivait ainsi l'intrication irakienne.


mardi 18 septembre 2018

Anthologie - Marseille An 3013


"Marseille, An 3013" est une anthologie d'anticipation dont le thème est : Marseille en 3013.

D'une idée lancée presque en l'air par le collectif Marseille 3013 est née une anthologie publiée aux Editions Gaussen dans la Melmac Collection.
Soit 13 nouvelles écrites par 13 auteurs (dont Clémentine Bailly, lauréate d'un concours lycéen sur le thème) qui tentent tous de répondre à la question lancinante : Que sera Marseille en 3013 ?

Dans les textes présentés, il est beaucoup question de bouleversement climatique et de ville submergée, ainsi que des effondrements politique et sociaux qu'engendrent les folies géopolitiques et les errances dues à la catastrophe environnementale.

Globalement noires (à l'exception notable du texte de Clémentine Bailly qui se termine sur une apothéose solidaire), ces nouvelles montrent une ville dans laquelle ils ne fait guère bon vivre (et vivre - disons survivre plutôt), noyée et/ou détruite et/ou fragmentée en tribus rivales, voire qui a été complètement abandonnée et n'est plus visitée que par des archéologues futurs qui cherchent à comprendre l'avant sans en posséder les codes.
Reste la Bonne Mère, totem et icône, protectrice ou castratrice suivant les cas.

Comme toujours dans une antho, se côtoient bon et moins bon.

J'ai bien aimé la courte et touchante L'échange de Samantha Bailly, La tombe Gaussen et sa "xénoarchéologie" marseillaise ironique, Un vestige parmi les autres de Cécile Duquenne et MarsAigues sur cuivre de Georges Foveau qui nous promènent tous deux dans une ville submergée, et, pour d'évidentes raisons, la drôle et lovecraftienne Glissements de temps sur Mars de Jacques Barberi (dans laquelle nage le veau marin Georges) qui doit autant à HPL qu'à Douglas Adams.

Et puis, j'ai été littéralement époustouflé par Cagole d'Azur de Sabrina Calvo.
Pourtant le titre m'a fait penser ohlala ! Les premières lignes, encore ohlala !
Mais ensuite, quel texte !
Un voyage incertain entre futur et présent, aux marges du fantastique et de la SF, une odyssée hallucinée, entre espoir et désespoir, qu'on dirait sous acide et dit sur Marseille des choses capitales qui parleront à tous les Marseillais et auxquelles ne seront pas insensibles, tant les sentiments qu'elles expriment sont universels, ceux qui n'ont pas la chance de l'être.

Marseille, An 3013, Anthologie

samedi 15 septembre 2018

Le roman de Jeanne - Lidia Yuknavitch


Alors "Le roman de Jeanne" est sorti il y a presque un mois et on ne me dit rien (chez Denoël) ?
Achetez ! Lisez ! Vous n'en reviendrez pas. C'était chroniqué là par votre serviteur.

Le roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch

Les cieux pétrifiés - Jemisin encore et encore


Sortie en VF des "Cieux pétrifiés", de N. K. Jemisin, troisième et dernier tome de la trilogie de La Terre fracturée. La version originale était chroniquée là.

On notera que ce cycle est tellement primé (ce tome-ci, après les deux précédents, vient tout juste de remporter le Hugo 2018) que J'ai Lu Nouveaux Millénaires s'en trouve dans l’impossibilité d'avoir un bandeau à jour. On a connu pire malheur.

Les cieux pétrifiés, N. K. Jemisin

jeudi 13 septembre 2018

La cinquième saison, de N. K. Jemisin, Prix Planète-SF 2018


Le 8ème Prix Planète-SF des Blogueurs vient d'être attribué à La cinquième saison, premier tome de la trilogie de la Terre fracturée de N. K. Jemisin.
Un grand bravo à N. K. Jemisin pour une récompense amplement méritée.


La maison en reculant devant aucun sacrifice, ci-dessous le communiqué officiel du Planète-SF.


Le jury PSF a délibéré le lundi 10 septembre. Il a décidé d’attribuer le Prix Planète-SF 2018 à La cinquième saison, de NK Jemisin.

Choisir est de tous les actes l’un des plus douloureux, car choisir c’est renoncer. Renoncer à cette autre chose qu’on voulait pourtant aussi, chasser cette autre chose hors de la lumière de l’intérêt manifesté et la renvoyer dans l’obscurité des potentialités non réalisées.
De ce point de vue, la délibération 2018 a sans doute été la plus douloureuse de toute l’histoire du Prix Planète-SF.

Quatre livres étaient en lice ; quatre livres qui tous, chacun pour une raison différente, méritaient de gagner. Méritaient de gagner, ce qui signifie, d’abord « méritaient de ne pas être éliminés lors de la délibération ».

Mais il ne peut en rester qu’un, et, phase de vote après phase de vote, la shortlist fut réduite par le jury jusqu’à son essence primordiale. A la fin ne restait plus que La cinquième saison, premier tome de la trilogie de La Terre fracturée de N.K. Jemisin.

La cinquième saison, de N. K. Jemisin. Un livre mémorable. Prix Hugo 2016, Prix Sputnik 2016, nominé Nebula et World Fantasy. Un palmarès impressionnant, confirmé par les Hugo 2017 et 2018 obtenus par les tomes 2 et 3 de la trilogie. Trois Hugo consécutifs pour les trois tomes d’une trilogie, c’est une première historique.

Les jurés du Prix Planète-SF auraient pu vouloir se démarquer de la clameur générale. Ils auraient pu considérer que Mme Jemisin avait une notoriété à laquelle ils ne pouvaient plus rien ajouter. Ils auraient pu vouloir se distinguer d’un Hugo que son caractère grand public rend parfois sensible aux emportements du moment.

Mais, Rousseau l’écrivait lui-même il y a deux siècles : « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique…Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les Citoyens « n’avaient » aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences « résulterait » toujours la volonté générale, et la délibération « serait » toujours bonne. »

Elle le fut pour le Hugo 2016. Elle l’a été aussi pour le PSF 2018. La cinquième saison gagne le prix PSF 2018 car c’est un excellent roman. Worldbuilding, construction, personnages, traitement thématique, écriture, rien ne peut être reproché à ce texte, bien au contraire, tout peut y être loué. Cette histoire de cataclysme, de préjudice, de désespoir et de vengeance est un sans faute intégral. Elle mérite à ce titre d’être une fois encore mise à l’honneur, maintenant en France et dans la version traduite par Michelle Charrier.

Bravo à N. K. Jemisin pour ce livre, bravo à Michelle Charrier pour la traduction, et bravo à Nouveaux Millénaires et singulièrement à Thibault Eliroff pour le choix de publier en France ce roman majeur qui entre dans l’Histoire du genre et y restera comme un tournant.

lundi 10 septembre 2018

Kaboul - Moorcock et Hyman - Elégie


"Kaboul". Pas la ville d'Afghanistan. Le recueil de nouvelles de Michael Moorcock, illustré par Miles Hyman et publié dans la collection Denoël Graphic – une collection dirigée par Jean-Luc Fromental, pour un texte traduit par Jean-Luc Fromental, illustré par le dessinateur de l'album Le coup de Prague dont Jean-Luc Fromental fut le scénariste. « Avoir un bon copain, Voilà c'qui y a d'meilleur au monde, Oui, car, un bon copain, C'est plus fidèle qu'une blonde ».

"Kaboul" donc. Six nouvelles de longueurs variées qui racontent la Troisième Guerre Mondiale à travers les yeux d'un espion russe du FSB, Tom Dubrowski. Espion dissimulé sous une couverture d'antiquaire, juif discret dans un monde non dépourvu d'antisémitisme, Dubrowski vit les années noires à venir en spectateur désabusé et plutôt impuissant d'un chaos que plus personne ne contrôle.

"Kaboul", c'est trois parties narratives.

Le début, c'est l'avant conflagration générale. Quand les incidents de frontière commencent à se transformer en frappes tactiques limitées. Quand Tom peut encore vivre une vie d'esthète de haut vol en quête d'infos qui se dérobent à lui, au sein de l'upper/upper class de Londres ou de Rome. Un monde léger et arty, tout en champagne et élégance, comme on en voit dans La mort aux trousses. Un monde aussi, revers de la médaille, qui se paie au prix d'une paranoïa et d'une solitude constantes, qui rappelle fortement l'ambiance étouffante de Raisons d'Etat.

Le gros morceau central, c'est la guerre déclarée. Une guerre mondiale dans laquelle tout se délite. Les alliances, improbables, se font et se défont (jusqu'à une surprenante Russie/USA contre Chine), les blocs – changeant – s'affrontent à coups de drones, de frappes tactiques (encore – qui amènent à se demander si quelque chose survivra, cf. On the Beach), d'armes bactériologiques ou chimiques (plus de traités qui tiennent), de bombardements d'oblitération, de massacres au sol sur les prisonniers comme sur les civils. Sans oublier les viols, pratiqués comme des rites nécessaires. C'est l'horreur de la guerre telle que dite par le colonel Kurtz, portée par des hommes si déshumanisés par le conflit qu'ils ne s'y adonnent presque plus que par habitude (ce qui est peut-être pire que s'ils y mettaient un peu de haine), a fortiori quand les ordres et les communications manquent et que les unités militaires deviennent aussi férales et dépourvues de cap que la bande de mercenaire de Rutger Hauer dans La chair et le sang. On y voit l'horreur, et des scènes de folie incroyables, comme cette dernière charge de cavalerie cosaque droit sur un champignon nucléaire.

La fin, c'est le retour (quoique...) chez lui d'un Tom que les radiations ont rendu gravement malade. Fin de son odyssée. Mais là où Ulysse rentrait victorieux dans une Ithaque préservée, Tom est un anti-héros en bout de course qui vient mettre ses affaires en ordre dans un monde aussi agonisant que lui-même. Cette partie crépusculaire est profondément émouvante, voire déprimante.

Kaboul, c'est aussi trois parties logiques.

D'abord, Moorcock y joue avec les codes des romans d'espionnage de gare. Les hommes y sont durs, machos, insensibles. Ils savent ce que sont et ce que veulent les « femmes ».
Le sexe structure l'ensemble du récit. Sexe donné ou pris. Sexe moyen de pression ou sexe rapport de force. Mais si Tom est un espion, un dur de dur, s'il parle la langue de son stéréotype, il est néanmoins humain, donc affecté par ses relations. Femmes aimées ou « possédées », femmes aimées ou amantes, femmes manipulées ou manipulatrices gravitent sans cesse dans l'orbite de Tom l'espion (qui aimait trop pour son bien) et l'impactent plus qu'il ne veut l'admettre.
PS : Si on ne sait pas dépasser le premier degré, s'abstenir de lire Kaboul.

Ensuite, Moorcock semble livrer avec Tom Dubrowski une nouvelle itération du Champion éternel. Tom, errant de ville en ville et de pays en pays, toujours là où la mort rode, donnant la mort et la voyant donner, rappelle ses illustres prédécesseurs dans l’œuvre de Moorcock. Mais c'est peut-être le plus impuissant de tous ses Champions que présente Moorcok ici. Espion qui ne trouve pas, tueur qui ne tue guère, violeur qui refuse de violer pour tuer ensuite comme par accident, Tom est un fétu de paille au cœur du maelstrom incontrôlable de la guerre de tous contre tous à venir. Comme si le Chaos que servait Elric avait enfin réussi à prendre l'avantage sur le domaine de la Loi. Kaboul, convoitée par tous, au centre des routes de conflits depuis tant de siècles, est alors une Tanelorn tragique dans laquelle, comme Elric, Tom trouve quelques moment de paix auprès d'un femme amie.

Enfin, et sans faire trop de psychocritique à deux balles, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a une forme de testament dans ces textes. Moorcock (né ne 1939) y revient sur des genres un peu passés, y récapitule d'une certaine manière son œuvre, y exprime des craintes que la situation géopolitique actuelle rendent hélas crédibles. Il met dans la bouche de Tom, à la fin, des phrases qui résonnent étrangement : « Le monde regorgeait de mythes destructeurs, de légendes biaisées. Nos mécanismes de survie les plus anciens se désagrégeaient en même temps que nos histoires. Nous n'avions plus de liens fiables avec notre passé. Notre présent se bâtissait à partir d’expériences extrêmes, de fictions et de propagande. J'étais heureux de ne pas avoir à affronter un futur auquel rien ne m'avait préparé. Mes petits-fils apprendraient à négocier avec ce monde nouveau, à condition qu'ils survivent. »
J'étais triste pour Tom, triste pour Moorcok, triste pour moi.

Un bon livre pour tous, un grand livre pour les fans.

Kaboul, Michael Moorcok illutré par Miles Hyman

dimanche 9 septembre 2018

Anatem - Neal Stephenson - Della Rosa


Erasmas est un jeune homme de moins de vingt ans qui vit sur une planète appelée Arbre. Un détail, Erasmas est un 'fraa', une sorte de moine, qui vit dans le très ancien et prestigieux monastère de Saint Edhar depuis qu'enfant il a été 'recouvré' par la confrérie. Sa vie, réglée par la Discipline, le travail intellectuel, et une forme de routine aussi, subit un bouleversement complet lorsque se produit un événement inimaginable qui remet en cause les certitudes acquises, l'équilibre des pouvoirs temporels, et la survie même de l'espèce humaine peut-être.

Là, tu te dis, lecteur – car je connais ta propension à tirer des conclusions hâtives –, que tu es en terrain de fantasy connu et que manque juste une prophétie. Erreur grave. Tu prends l'écume pour la vague.

Pour lever tout doute, plongeons-nous dans le monde d'Erasmas. Arbre est une planète dont la chronologie remonte environ à 7000 ans avec la révélation de Cnoüs. Elle connaît aujourd'hui un calme relatif après quantité de misères et de tribulations dont la principale, il y a presque 4000 ans, porte le nom d'Evénements Horrifiques. Ce cataclysme, jamais vraiment détaillé, fut suivi peu après d'une Reconstruction qui permit la préservation – peu ou prou – du monde et la survie de l'espèce jusqu'à maintenant, en dépit de convulsions explosives récurrentes visant surtout les confréries.

Pour comprendre le monde d'Erasmas, imagine, lecteur, un monde dans lequel vivraient côte à côte et à grande échelle société séculière et société régulière (le Moyen-Age européeen pouvait ressembler à ça). D'un côté, les confréries (j'y reviendrai), de l'autre, le monde (pour parler comme alors).

Dans le monde vivent les séculiers : bourgeois, artisans, et pécos (populace ahurie par les médias et l'entertainment). Le monde est dans l'Histoire. Les nations naissent, s'affrontent, changent, meurent. Les régimes et les gouvernants passent et trépassent. Les idéologies prospèrent et inspirent vies et conflits. Des religions concurrentes structurent une partie de la vie sociale et offrent des Weltanschauung clé en main aux séculiers. Le niveau technique et le capital disponible sont à la fois avancés (on a connu, même si c'est largement interdit maintenant, les manipulations génétiques et les nanomatières, on a des armes sophistiquées, des réseaux informatiques, du matériau nucléaire, et des fusées) et dans un état de délabrement général qui évoque autant le post-apo que les conséquences des guerres ou des exodes environnementaux. On dirait un monde lotek qui vit sur la dépouille d'un monde hitek et qui en fait usage, entre Mad Max et la Compagnie des Glaces.

Au milieu du monde séculier, mais aussi visibles et distinctes que les pépites de chocolat dans les cookies, se trouvent les abbayes.
Ici, imagine, un rêve de Pythagoricien. Imagine un lieu, à l'écart du tumulte extérieur, dans lequel les plus brillants des hommes (et des femmes. Comme l'école de Crotone, les confréries sont mixtes et égalitaires) passent leur vie à chercher la vérité du monde, dans les mathématiques notamment.
Imagine des confréries composées de quatre groupes séparés physiquement, entre eux et du monde : les unétariens entrent en contact (lors de l'aperte) avec les autres groupes et aussi le monde extérieur (pour s'informer, se distraire, « recouvrer » des membres, ou y partir sans retour) une fois par an seulement, les décénariens tous les dix ans, les centénariens tous les cent ans, et les millénariens tous les mille ans. Plus la claustration est longue, plus les spéculations sont profondes ; les millénariens forment l'aristocratie symbolique des confréries.
Imagine que le tout est réglé par une Discipline très stricte qui régit chaque aspect de la vie monastique, et punit les crimes les plus graves d'anathème, une expulsion définitive vers un monde mal connu et en partie hostile.

C'est donc à un érémétisme extra-mondain d'un niveau presque inconnu dans notre propre monde (les Météores peut-être) que se donnent les fraas et soors des communautés. Mais un érémitisme qui, s'il est absolument régulier et professe un dénuement matériel qui rappelle la pratique franciscaine, a ceci de particulier d'être athée ou au moins très largement agnostique. La question de Dieu a été reléguée il y a des siècles dans la métaphysique, et ce sont les vérités mathématiques qu'on cherche, entre création intellectuelle pure et accès au monde platonicien des formes universelles, loin du bruit, de la fureur, des passions, et de la vulgarité court-termiste du monde.

Les confréries ne sont néanmoins pas complètement coupées de l'extérieur. En plus des apertes, elles commercent un peu avec lui, et, de plus, en dépit d'une sorte d'immunité de clergie, elles peuvent être, en cas de besoin, mises à contribution par les pouvoirs séculiers par le biais d'une procédure obligatoire nommée Voco qui consiste à convoquer dans le monde un membre dont on pense qu'il serait utile à la résolution d'une crise mondiale. On ne revient pas d'un Voco, une occurrence triste donc.

C'est ce qui arrive à Erasmas et à ses proches, alors que dans le ciel est apparue une chose largement incompréhensible. Et ceci peu après qu'Orolo – le mentor d'Erasmas – ait subi l'anathème pour avoir observé la dite chose en dépit d'une interdiction claire des tenants de la Discipline. Le petit groupe autour d'Erasmas va devoir sortir, se confronter au monde extérieur, en affronter les risques banaux alors que le ciel apporte peut-être un risque bien plus définitif, et découvrir peu à peu que l'intelligence se trouve aussi au dehors, même si elle a accepté de se laisser distraire de la réflexion pure et de négliger la théorétique pour se contenter de la pratique.

Avec "Anatem", Stephenson offre un vrai roman de Stephenson. A la fois érudit et drôle sur un mode pince-sans-rire. La première centaine de pages (sur presque 1000 quand les deux tomes seront dispos) décrit la règle, le monastère, l'architecture du lieu et sa raison d'être, la fameuse horloge mécanique (car pas d'électronique dans le monastère) qui dit même les millénaire et dont la version nôtre inspira parait-il Stephenson. On peut trouver ça long, mais on ne s'ennuie jamais. On entre dans ce qui constitue toute la vie d'Erasmas et c'est fascinant. Et puis qui suis-je, moi, pour reprocher cent pages à des hommes qui réfléchissent à une question pendant mille ans ? Passé cette longue mise en bouche, vient une aperte, avec son lot d'incidents, puis un premier Voco, suivi de l'anathème d'Orolo, jusqu'au Voco collectif qui sort Erasmas de Saint Edhar pour un long voyage qui met en danger son corps et ses certitudes.

Au fil des plus de 500 pages du tome 1, Stephenson présente son monde au lecteur tout en faisant progresser, en corps et en esprit, Erasmas. Il balaie une sorte de récapitulation de l'histoire de la pensée philosophique. Je ne vais pas donner ici les correspondances que j'ai vues – tu dois faire l'effort, lecteur – et a fortiori celle que je n'ai pas vues, mais on croise le rasoir d'Occam, la controverse des universaux, l'interrogation métaphysique, les poussées schismatiques, le sectarisme, la question de l'agnosticisme, l'opposition fidéistes/théistes, le paradoxe de Fermi, j'en passe et des meilleures. Stephenson fait par là même de ces questions, qui se sont posées sur Arbre comme sur Terre, des invariants de la nature humaine.

Le tout arrive par le biais de dialogues, au fil de l'eau, et il faut accepter de ne pas tout comprendre au début (voire à la fin) et de se laisser porter par la beauté paisible du récit puis par le tumulte qui lui succède lorsque le trouble entre dans la vie d'Erasmas.

On y sera séduit par les descriptions que donne Erasmas de sa vie et de ses interrogations, par sa naïveté de jeune homme cloîtré qui ne comprend pas grand chose à la « vraie vie » (mais qui s'efforce d'apprendre), par la grande aventure sans retour dans laquelle il est projeté quand l'existence même du monde est menacée, par l'inventivité lexicale qui donne à lire une langue qui n'est pas la nôtre mais l'est quand même beaucoup, ainsi que par certaines scènes typiques de l'ironie de Stephenson (l'homme qui se fit connaître avec un livreur de pizzas cyberpunk, sous-titra un roman nanotek « A Young Lady's Illustrated Primer », et propose ici un avatar de Spock parmi les figures archétypiques de la pensée humaine, ou une sorte d’immense combat de kung-fu très Bruce Lee-style).

Avec "Anatem", Neal Stephenson manie l'aisance de celui qui maîtrise assez son sujet pour ne pas devoir le traiter avec révérence. Il livre alors un roman philosophique qui est aussi un page turner. Il n'y en a pas tant que ça, profitez-en !

Anatem, Neal Stephenson

jeudi 6 septembre 2018

Sept anniversaires - Ken Liu in Une Heure-Lumière HS


L'instant pub (mais pas que) :
Pour l'achat de deux volumes de la collection Une Heure-Lumière - du Bélial - vous sera offert un hors-série contenant entre autres la nouvelle inédite en français "Sept anniversaires", de Ken Liu.

A travers sept moments (sept anniversaires) successifs mais non consécutifs, le lecteur suit la vie incroyablement longue de Mia, en parallèle à celle de l'humanité à la conquête d'une sentience autre ainsi que des étoiles.

Il n'y a pas tant de textes courts qui proposent d'assister - même de manière discrète - au passage de l'humain au post-humain, à la prise d'assaut de la galaxie par une sentience artificielle, à la bascule de la géo-ingénierie à l'ingénierie stellaire dans laquelle des systèmes entiers sont transformés pour servir la volonté consciente d'un cerveau aux dimensions proprement colossales.

On est ici - en version courte - dans le pur sense of wonder, quelque part entre le Greg Egan de La cité des permutants ou de Crystal Nights et le Charles Stross (itw ici) d'Accelerando.
On y voit, en stroboscopie, la civilisation humaine intégrer le club très fermé des civilisations post-physiques pour lesquelles l'écosystème n'est plus planétaire mais galactique.

Sept anniversaires, Ken Liu

Void Star en VF - Zachary Mason


Sortie aujourd'hui de l'excellent cyberpunk contemporain "Void Star", de Zachary Mason, chez Hugo et Cie.
Un éditeur nouveau venu dans l'Imaginaire qui, non content de faire un joli coup en achetant ce très bon roman, en a confié la traduction à l’éminent Laurent Queyssi.


Void Star, Zachary Mason