dimanche 8 décembre 2019

The Old Drift - Namwali Serpell


Les courageux liront cette chronique jusqu'au bout et ils découvriront une merveille injustement méconnue.

"The Old Drift" est un roman de Namwali Serpell, une écrivaine zambienne qui a étudié à Harvard et Yale et enseigne à Berkeley. Un roman-fleuve lové autour d'un monstre-fleuve : le Zambèze – qui, serpentant entre plusieurs pays, coule de la Zambie à l'Océan Indien et sert d'écrin tant aux superbes Chutes Victoria qu'au plus contestable Barrage Kariba.

"The Old Drift" est un de ces romans générationnels qui raconte, à travers quelques destins familiaux entrecroisés, l'histoire d'un pays ou, plus encore, d'un monde au sens sociologique. Un Cent ans de solitude zambien loué par Salman Rushdie himself.

Sache, lecteur, que tu commenceras par entendre parler de ce Livingstone dont tu connais au moins, faute de mieux, le nom. Un des explorateurs mythiques du XIXe siècle, Livingstone passa sa vie à chercher les sources du Nil et fut le découvreur et cartographe de la vallée du Zambèze – y compris les Chutes Victoria auxquelles il donna le nom de sa souveraine. Amoureux de l'Afrique, anti-esclavagiste mais simultanément vrai colonisateur, Livingstone vécut et mourut sur les terres qu'il arpenta une vie durant – terres qui devinrent plus tard la Zambie et dans lesquelles sa légende est toujours très vivace.

Tu croiseras, lecteur, ces premiers colons, aventuriers, explorateurs, spoliateurs ; choisis le terme que tu préfères, tous les types sont représentés dans la proto-Zambie des Chutes Victoria, et nombre des Blancs venus en ces lieux sont un peu tout à la fois. Tu les verras se débattre près de ce Old Drift qui est le courant fluvial lent du lieu et qui donne aussi son nom à un cimetière dans lequel ils sont enterrés. Tu les verras traiter les autochtones noirs toujours comme inférieurs, peu importe qu'ils le fassent avec cruauté ou avec une affection paternaliste infantilisante. Tu les verras bien sûr sélectionner des caciques et en faire leurs affidés, instruments dociles et motivés de la domination étrangère. Car quel que soit le sentiment qu'il ait à la conscience, l'impensé est que le Blanc vit et gouverne en Afrique car il est supérieur au Noir ; ça ne fait de doute pour personne dans cette première génération – et ça n'en fera que peu dans la génération suivante.

Tu verras vite, en ces lieux, advenir un incident qui liera trois lignées pour le siècle à venir. Au Old Drift, un Anglais, un Italien, un (futur) Zambien ne se croisent qu'un court instant, un instant qui n'a de grandes et néfastes conséquences que pour le Zambien (évidemment) alors que les deux autres poursuivent leur route. Mais leurs descendances, elles, se croiseront, parfois sans même le savoir, jusqu'après 2023.

"The Old Drift" est donc un roman qui te racontera l'histoire de trois familles étendues. L'histoire des grands-mères : Sibilla, Agnes, Matha, celle des mères : Sylvia, Isabella, Thandiwe, celle des enfants : Joseph, Jacob, Naila. Le tout raconté dans un style réaliste si on admet l'hypertrichose impressionnante de Sibilla ou les larmes littéralement sans fin de Matha.

C'est aussi, et consubstantiellement, un roman qui te racontera l'histoire de cette terre et de son peuple. Découverte (qu'il faut entendre : par les Blancs ; les Noirs qui y vivaient étaient – semble-t-il – déjà au fait de son existence) par Livingstone, « organisée » par Cecil Rhodes, aventurier, capitaliste, homme politique, qui donna son nom à deux pays (la Rhodésie du Nord qui devint, après l'épisode Fédération, la Zambie, et la Rhodésie du Sud qui devient Rhodésie puis Zimbabwe), la terre du fleuve Zambèze fut aussi en partie noyée sous les eaux du fleuve quand le Barrage Kariba (conçu par un Français et construit part des Italiens) créa le lac du même nom en noyant les arpents ancestraux des autochtones et en forçant 57000 Tonga à une réinstallation contestable.

Tu y verras, lecteur, comment la population, au fil des générations, est de plus en plus mixée, et comment simultanément les préjugés raciaux (entre Blancs, Noirs, Métis, voire Indiens) demeurent, même s'ils s’amoindrissent. Tu verras comment l'importation d'un système étatique étranger et d'un système économique sans contrôle entraîne mauvaise  – c'est un euphémisme – gouvernance et corruption généralisée. Comment Blancs anticolonialistes et Noirs idem rêvent d’égalitarisme dans une société  d'inspiration marxiste, une société qui n'advient jamais tant en raison de la répression étatique que de l'étrangeté fondamentale de la chose dans une société encore largement traditionnelle et lignagère. Comment, dans ce contexte, d'abyssales inégalités se développent qui séparent la bourgeoisie comprador (pour reprendre un terme marxiste) du reste de la population qui survit comme il peut, et le plus souvent mal entre maisons sous-alimentées en électricité et bidonvilles.

Tu verras aussi le pouvoir paradoxal des femmes africaines. Dominées souvent ou en tout cas peu écoutées alors même qu'elles font plus souvent bouillir la marmite que leurs congénères masculins, dominant parfois, et consciemment, par le sexe sans jamais quitter le statut très précaire de favorites, elle sont fortes et inamovibles quand elles deviennent des matriarches, à la tête d'une famille étendue dont elles règlent les contradictions et adressent les difficultés. Tu verras la solidarité familiale obligatoire qui donne aussi le droit de contraindre – communauté durkheimienne-style. Tu verras les arrangements, les trafics, les magasins de perruques, les écoles de garçon ou les cours de secrétariat, les hôtels à escort, les marchés de légumes, les riches, les pauvres, les inventeurs brillants obligés de se fournir en pièces détachées dans les décharges électroniques ou de passer sous la coupe d'un caïd local pour pouvoir survivre. Tu verras les diplômés africains des universités occidentales chercher une solution à l'épidémie de SIDA en traitant les malades comme des cobayes et en décidant que si le virus mute trop c'est l'homme alors qu'il faut changer pour le protéger – cf. Liu Cixin.

Tu verras enfin le récit dépasser 2019 de quelques années pour aller vers une utopie de renaissance ou de table rase. Advient en catastrophe la fin probable d'un fléau, et un métissage général accéléré, et la fin du – très fragile aujourd’hui, barrage Kariba dans une forme de déluge qui rend les terres immergées à l'air libre et remet en quelque sorte les compteurs à zéro et le territoire zambien à sa situation d'avant l'invasion blanche – même si la population, elle, est changée pour toujours.

Si tu as lu jusqu'ici, tu es un brave. Je vais donc maintenant te dire le meilleur. Alors que le commun se pique aujourd'hui d'afrofuturisme nigérian, "The Old Drift" te fera découvrir l'histoire aussi incroyable que véridique des Afronautes zambiens. A travers le personnage larger than life du professeur et militant Edward Makuka Nkoloso tu pénétreras dans un rêve de conquête spatiale entre cri d'existence politique, canular assumé, et bouffonnerie involontaire. Tu verras comment s’entraînèrent notamment Matha (oui, l'une des grands-mères) sur un terrain vague à l'aide de bidons d'huile vides. Tu verras comment « too much lovemaking » tua le rêve.

Tout ceci, et d'autres choses encore, tu les verras dans le long roman de  Namwali Serpell. Un – premier – roman fort joliment écrit, plein de sensations, d'odeurs, de saveurs, de paysages naturels ou urbains (ces derniers plus sauvages encore). Un roman plein de personnages développés dont les vies sont autant le fruit de la volonté que ceux du déterminisme. Un roman parfois à la limite du surréalisme dans sa partie italienne. Un roman qui dit l'égalité des humains sous les différences de couleurs ou de traits (l'idylle anglaise d'Agnes l'illustre, comme la phrase « The conquest of Africa, which meant stealing it from those with a darker complexion and flatter noses » qui dit bien la superficialité des différences et la nature intrinsèque du vol colonial).
Un roman dont un essaim de moustiques forme le chœur, rythmant les phases du récit, disant la permanence de la terre, le parasitisme de l'invasion, l'hybridation comme réconciliation possible ; un roman qui dit donc les injustices et les stigmates du colonialisme sans omettre d'offrir une fenêtre vers un avenir peut-être plus heureux.

Alors, dois-tu lire ce livre, toi ami lecteur ? Ma réponse ne sera faite que d'éléments de décision – tu ne voudrais pas que je reproduise le paternalisme oppressif qui mit la Zambie cul par dessus tête...

Réalisme magique oui, mais surtout réalisme. SF, d'après certains critiques presse, mais seulement 50 pages sur 600 et encore sans excès. Un roman long et dense, parfois difficile à saisir car Serpell n'hésite pas à laisser le lecteur dans l’ignorance de l'identité exacte d'un protagoniste jusqu'au fil suivant où celle-ci devient claire, éclairant alors ce qui précédait. Un roman que, honnêtement, j'ai plusieurs fois été tenté d'abandonner tant son goût du détail le rendait long.
Mais un roman que je n'ai jamais pu me résoudre à arrêter de lire tant je savais que j'y perdrais le plaisir de m'engloutir dans un monde aussi riche et dense que terriblement impliquant et d'apprendre beaucoup sur un pays qui n'est pas souvent sous le feu des projecteurs.
Un roman difficile donc, mais surtout un très bon roman, un roman aussi puissant que le flot du Zambèze, un roman à lire, il vaut l'effort.

The Old Drift, Namwali Serpell

11 commentaires:

Erwann a dit…

Tu sais donner envie, toi ;-)
Bon, reste à trouver le temps de cerveau pour plonger dans ce roman (et c'est nettement plus dur que de publier un commentaire ;-).

Gromovar a dit…

C'est plus que du réalisme magique ;)

Lhisbei a dit…

Hum. Tu es sûr pour l'analogie avec les moustiques ? ;)
Plus sérieusement, une possibilité que ce soit traduit ?

Gromovar a dit…

Ils ouvrent même le roman avec ces mots :

"Zt. Zzt. ZZZ​zzz​ZZZ​zzzz​ZZZ​zzzzzz​ZZZZ​zzzzzzzz​ZZZ​zzzzzz​ZZZ​zzzzo’​ona. And so. A dead white man grows bearded and lost in the blinding heart of Africa. With his rooting and roving, his stops and starts, he becomes our father unwitting, our inadvertent pater muzungu. This is the story of a nation – not a kingdom or a people – so it begins, of course, with a white man. Once upon a time, a goodly Scottish doctor caught a notion to find the source of the Nile. He found instead a gash in the ground full of massed, tumbling water. His bearers called it Mosi-oa-Tunya, which means The Smoke That Thunders, but he gave it the name of his queen."

Et ils le clôturent aussi.

Pour ce qui est d'une trad. va savoir. Le blurb de Salman Rushdie peut aider.

FeydRautha a dit…

Allez, moi aussi je suis joueur.

Gromovar a dit…

Tu as vu, j'ai mis un mot long mais aucun mot difficile ;)

FeydRautha a dit…

Oui, j'ai vu et je te remercie de cette délicate attention pour les cerveaux fatigués des weekends hivernaux.

Lune a dit…

Bonsoir, j'ai vu de la lumière ! Hum sinon il me fait un peu peur ce roman, à voir si un jour il y a une traduction !

Gromovar a dit…

Mais faut venir ! C'est plein de Puissance invaincue des femmes;)

Anne-Laure - Chut Maman Lit a dit…

Superbe chronique (j'ai tout lu, si si ), pour un roman qui mériterait effectivement une traduction.

Gromovar a dit…

Merci beaucoup.

Qui sait, la chro peut motiver quelqu'un. Espérons.