dimanche 12 juillet 2020

Les incontournables récents en SFFF pour l'été



Dans une interview récente j'expliquais que j'avais créé Quoi de neuf sur ma Pile pour répondre aux demandes de conseil lecture de mes amis sans que ceux-ci ne souffrent de la versatilité de ma mémoire. Je ne mentais pas. La preuve est au-dessus, dans un sms daté d'hier seulement.

Et voilà que l'estimable Vert propose aux blogueurs d'offrir à la foule en délire une liste de lectures d'été.
 Je m'y colle. La règle que je me donne est la même que pour la question qui me fut posée par sms, à savoir du assez récent pour être facilement disponible (et ne pas citer encore Dune).
Je vais simplement ajouter un ou deux autres titres à ceux proposés hier, notamment de la VO pour ceux qui en lisent.

Donc, cet été, vous pourrez lire avec profit :









Voilà. C'est tout. Sinon, vous pouvez aussi ne pas lire et vous faire une mousse à Coney Island
 

Ou lézarder à Miami Beach

samedi 11 juillet 2020

Dirty Weekend - Helen Zahavi


Bella est une jeune femme pauvre, inoffensive, et un peu en marge. Elle vit à Brighton, dans un soubassement dont une seule fenêtre, celle de sa petite cuisine, l'ouvre sur l'extérieur. Elle remarque un soir que le voisin d'en face l'observe de sa fenêtre et qu'il fait en sorte d'être vu l'observant. Puis viendront les contacts téléphoniques, physiques, jusqu'à l'intrusion, l'agression, les menaces de pire à venir.
Bella, qu'une éducation très classique de la classe moyenne britannique a formaté à accepter le mal des autres sans y réagir autrement que par le déni et l'acceptation, craque cette fois. Elle en a assez. Elle ne peut plus accepter. Elle n'acceptera plus. Tout le monde a sa limite, Bella vient d’atteindre la sienne. Son havre – si piètre soit-il – est atteint, son droit – primordial car trivial – à ouvrir les rideaux de sa petite fenêtre bafoué, son intégrité corporelle aussi, quand son agresseur, Tim, blesse sa main.

Passé le tipping point, Bella se trouve à l'orée d'un "Dirty Weekend", un froid et méthodique killing spree durant lequel elle va enfin rendre coup pour coup, de manière sanglante.
Après une vie entière (racontée à son improbable psy iranien réfugié Nimrod – du nom d'un légendaire chasseur biblique) à encaisser, à accepter, à faire bonne figure et bonne fille, Bella ne peut plus, ne veut plus. Elle ne veut plus de ces relations à sens unique qu'elle a connues, de ce sexe tarifé qu'elle a un temps pratiqué, de ces protecteurs qui abusent de sa docilité. Plus généralement, elle ne veut plus d'un monde dans lequel elle est vulnérable, une victime que des prédateurs identifient comme telle et dont ils abusent, qui vit dans la crainte permanente de qui se trouve hors du cercle de lumière. Fini d'être une proie. Mais là où les paysans des Sept Mercenaires s'adressaient à des pistoleros, c'est sur ses maigres forces et son immense rage que Bella s'appuie pour riposter.

Régulièrement, voyant les mendiants dans les transports confrontés aux têtes baissées des passagers, je m'étonne qu'il n'y ait pas plus de pétages de plomb, pas plus de meurtres de rétribution ou de rage sur le lieu même (l'effet sans doute de la domestication humaine décrite par Sloterdijk). Et bien, c'est un tel pétage de plomb que vit Bella. En deux jours elle tuera plusieurs personnes, dans un état d'hypervigilance que le roman rend par une accumulation de détails sous tous les angles et de répétitions de confirmation, lui donnant un caractère hypnotique et insistant.
Lancée, Bella rend coup pour coup, selon une loi du Talion qui frappe tant son agresseur initial que d'autres qui le suivent, tous agresseurs violents, tous abusant sans compassion d'une vulnérabilité qui n'en a plus que l'apparence.

L'écriture d'Helen Zahavi place le lecteur en position de témoin, souvent à la deuxième personne, lui montre, lui explique ce qu'est la vulnérabilité féminine et ce qu'elle engendre comme stratégies d'évitement et de déni. Bella, elle, donne l'impression d'être en dialogue interne ; elle semble durant tout ce temps comme scindée, l'une d'elle agissant et l'autre assistant froidement aux événements – un état dissociatif dans lequel les prostituées ou les victimes de viol disent se mettre. Le ton est répétitif et presque incantatoire, celui d'une transe verbalisée, évoquant les berserkers ou les tueurs amoks.

On n'est pas dans un rape revenge tel que le classique La dernière maison sur la gauche, car ici c'est Bella qui agit et car, ici encore, c'est moins à un mal actuel qu'à la possibilité du mal même que réagit Bella. C'est la femme seule et apeurée du Subway Song des Cure que Bella venge et remet à sa place d'être complet, plus encore que les deux vengeresses de Baise-Moi, que l'Hélène d'Hélène et le sang, ou que l'Aileen de Monster.

Roman de la réponse trop longtemps contenue d'une femme à la violence d'hommes, "Dirty Weekend" a failli être interdit en GB pour sa violence (La dernière maison sur la gauche le fut pendant trente ans). Etrange. Les Britanniques sont décidément bien fragiles.
Roman souvent interprété comme féministe (je ne parle pas ici de l'impayable article de Elle), "Dirty Weekend" est plus que ça imho et il serait dommage de l'y limiter.

Ce que raconte "Dirty Weekend", dans un cadre choisi, contraint, et statistiquement peu réaliste, c'est l’ignominie des rapports de domination dans leur version essentialiste (quand la relation de pouvoir, normale, cesse d'être dyadique et transitoire mais tend à se pérenniser et à déborder tout cadre d'autorité légitime), c'est à dire les raisonnements en grandes catégories qui conduisent certains à penser qu'ils appartiennent à une catégorie qui a tout droit et tout pouvoir sur les autres catégories.

Rapports de domination H/F bien sûr – c'est le terrain du livre – mais bien d’autres aussi. Ce sont les rapports entre maîtres et esclaves dans toute société esclavagiste, entre nazis et juifs dans les ghettos ou les camps, entre troupes israéliennes et Palestiniens dans les territoires occupés, entre population mentalement confédérée et Noirs US, entre Espagnols de la Reconquista et Marranes ou bien Morisques, entre brahmanes et dalits, entre Daesh et Yezidis, et tant d'autres encore... Des rapports de violence, de possession, d’humiliation, de néantification, qui tiennent à l'idée que certains se font des droits que leur identité leur donne sur d'autres. Dans "Dirty Weekend", trois golden boys agressent une SDF, dans American Psycho c'était un homme SDF qui faisait les frais des catégorisations de Bateman; le sexe n'est pas la seule variable.

L'homme est un loup pour l'homme et son droit naturel à défendre sa vie implique presque inévitablement la guerre de tous contre tous, au minimum catégorie par catégorie. Combiner ce droit inaliénable à l'abolition de la guerre de tous contre tous est difficile. L'humanité n'y est pas encore parvenue. Dont acte. Mais ce n'est que dans le cadre d'un humanisme universaliste que réside une petite chance qu'advienne une forme d’organisation qui protégerait chacun sans oublier personne ni ne le faire au détriment d'un Autre perçu comme proie potentielle et acceptable.
Le roman, à partir d'un exemple situé, incite à y réfléchir, dans un style qui ne néglige ni clins d’œil référencés ni saillies cocasses.

Dirty Weekend, Helen Zahavi

mardi 7 juillet 2020

Cela aussi sera réinventé - Christophe Carpentier


Tu sais lecteur, toi qui fréquentes ce blog, que j'aime plus que de raison les romans dans lesquels l'histoire met en mouvement des concepts complexes. Parfois néanmoins, un livre pulvérise ma limite. C'est le cas avec "Cela aussi sera réinventé", roman à paraître de Christophe Carpentier.

"Cela aussi sera réinventé" est découpé en trois moments.

D'abord, le futur assez proche (Mohammed VIII est roi du Maroc, contre VI chez nous). Des désastres climatiques et écologiques en série (incarnations concrètes de l'Accablement Climatique qui touche l'humanité) se sont abattus sur la planète de façon quasi inexplicable, sur un mode revanchard qui évoque la dérive mystique de l’hypothèse Gaïa. Vents rugissants sans fin couvrant l'Europe (clin d’œil à Damasio ?), phénomènes telluriques devenus fous, les sociétés s'effondrent. Dans une Europe en ruine ne restent que des communautés plus ou moins grandes en décomposition avancée, des militaires sans guerre ni ennemi, et des caravanes de Nomades Décontextualisés. C'est là que le maréchal de l'OTAN Kleist von Greimstedt rencontre Dacia, qui mène l'une de ces caravanes. C'est là qu'il rend les armes, libère ses hommes, et rejoint les Nomades, des gyrovagues non violents qui acceptent la violence sans y répondre, convaincus qu'ils sont que tout ce qui doit advenir advient, que l'assaut vienne de la nature ou d'autres hommes moins « éveillés » qu'eux-mêmes. La mission qu'ils se donnent est de parcourir sans fin les zones très dangereuses que recouvre le Vent Obscurcissant pour accueillir ceux qui veulent se joindre à eux, quels que soient les passifs qu'ils amènent avec eux. Ils sont – très chichement – autosuffisants, et trouvent que c'est bien assez. Des croisés sans destination et sans autre message que l'accueil et l'acceptation.

Partie la plus longue, les années qui précèdent. Les jours de « l'éveil », de la prise de conscience puis de la conceptualisation de la « théorie » de la Décontextualisation Nomade par une femme, Claire Kraft, puis par des continuateurs – on a très envie de dire des disciples – tels que France Stein ou Tobias Jetzitzak.
Réflexion, théorisation, doute, recul, jusqu'aux premières mises en œuvres, douloureuses car le « monde » s'oppose violemment à la Décontextualisation, jusqu'au meurtre. La praxis décontextuelle progresse lentement, aux prix de lourds sacrifices, mais elle gagne peu à peu et toujours plus avec la montée de l'Accablement Climatique. Elle est un jihad au sens littéral du terme, un combat contre soi sur le chemin de l’amélioration.

Enfin, deux siècles après. Le monde a survécu à l'Accablement, il est maintenant Décontextualisé. Et on réalise, à travers les révoltes bien prosaïques et modestes de François, qu'il est devenu totalitaire – mais d'un totalitarisme doux qui n'exclut pas mais ré-inclut (le mantra éternel de tous les camps de rééducation du monde).

Disons-le tout net, ce roman est hypnotique. Hypnotique car on tourne page après page en se demandant jusqu'où ira l'auteur, à quel moment il réalisera que ce qu'il écrit n'est pas satisfaisant, et que ce moment ne vient jamais.

Sur le fond, on part d'un aujourd'hui bien plus alter que le nôtre, de personnages qui en sont des archétypes, et on pousse le tout au-delà de sa limite par la Décontextualisation.

En deux mots, alors que presque toutes les cases du bingo de la gauche radicale sont déjà cochées dans le roman, Claire Kraft cherche plus ou autre chose. Une réflexion de plusieurs années l'amène à comprendre puis à énoncer deux conclusions : d'abord, chaque acte est le résultat d'une biographie entière (comme le nom complet des Ents) et il ne faudrait donc juger que sur la base de l'infime partie dans laquelle a survécu le libre arbitre, ensuite, chaque humain est prisonnier d'un contexte – à savoir sa famille, son couple, sa sexualité, son emploi, sa maison, sa nationalité, sa religion, etc. – c'est à dire de tout ce qui le définit autrement que comme atome humain, et la liberté vraie et humaine consiste à se défaire de toutes ces attaches pour devenir un nomade errant de par le monde, changeant de lieu, d'emploi, de famille, de conjoint, d'enfant, etc. sans cesse et sans retour ; l'important est le voyage, l'accueil et la rencontre, et tout ce qui attache les empêche d'advenir. Dans le roman un graffiti énonce « Nomade est l'anagramme de Monade », toute la philosophie du N.D. y est résumée.
Dans la droite ligne de Rousseau ou Proudhon, il importerait de se désapproprier mais, ici, c'est d’absolument tout, et pas seulement des terres ou des biens, qu'il faudrait le faire.
Kraft comprend trop tard que l'idée biographique conduira aux confessions obligatoires et que la Décontextualisation pourra être imposée alors qu'elle doit être accueillie. Trop tard, le mouvement est lancé, il ne s'arrêtera plus.

Sur le fond, pour peu qu'on aime les grandes déclarations anti-xxxiste de tous poils, on sera en terrain connu – jusqu'au moment où Kraft posera que l'antagonisme est l'une des causes du problème et que c'est seulement en décontextualisant, en cessant donc d'être ceci plutôt que cela, que l'antagonisme cessera et avec lui tout accablement de l'humain comme de la Nature. Là, le lecteur antifa par exemple sursautera, comme Harold, le fils de Kraft, qui se fâche avec elle pour ça.

Sur la forme, Carpentier est incapable de choisir entre roman, pièce de théâtre, passages programmatiques déclamés par l'un à l'autre et sobrement intitulés « Laïus déclamatoire de Claire Kraft », etc.

Après avoir présenté dans les deux premières parties des mystiques (du bois dont on fit les mystiques chrétiens, particulièrement les flagellants, jusqu'à l'extase ou au martyr) qui portent ou disent (c'est lié) la D.N., l'auteur rejoue en troisième partie une scène maintes fois vue, en mieux, chez Orwell ou Huxley – celle de la confrontation du déviant aux organismes de contrôle social (y compris avec un usage d'enfant qui rappelle la description qu'Orwell faisait des enfants membres des Spies).
Mais là où, en externe, Orwell, Huxley, et même Silverberg dans les Monades Urbaines, décrivait la particularité qui expliquait la déviance, et où, en interne, Kraft explique que presque tout acte est le résultat d'une biographie, ici rien n'explique vraiment le trouble sécessionniste de François. Christophe, encore un effort pour être dystopique !

Finalement, l'auteur, après avoir montré une Nature se vengeant des humains – un peu comme dans son roman Le mur de Planck où, là aussi, les méchants étaient punis par une force surnaturelle –, semble dire que toute utopie contient sa dystopie en germe et que, non redressés par ceux qui savent mieux que lui, les vieux réflexes individualistes reviennent au galop alors que chacun ne devrait être qu'un globule (partie 1 du roman) de l'agglomérat humain. Mystique et inquiet à la fois, il a peut-être voulu écrire le 1984 de la bienveillance inclusive, franchement, je ne suis sûr de rien, le message est enterré sous le verbiage.

Car que ce texte est pompeux. C'en est sidérant. Des pages et des pages de discours grandiloquents écrits sans rire. Koltès, dont on le réclame, faisait passer l’action par la parole mais ses paroles – fortes – étaient des paroles qu'un humain normal était susceptible de prononcer, ce n’est pas le cas ici. Et quand à grandiloquer, dans la bibliothèque du roman, on trouve en lettres d'or Hugo, Badiou, et Montaigne. Laissons reposer Montaigne, rappelons que Badiou, lui, n'écrit pas de roman et c'est tant mieux, et constatons que lorsqu'Hugo écrit une tirade ça donne ça :

Mylords, vous êtes en haut.
C'est bien. Il faut croire que Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l'opulence, la joie, le soleil immobile à votre zénith, l'autorité sans borne, la jouissance sans partage, l'immense oubli des autres.
Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus peut-être. Mylords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le genre humain existe
...
Je suis celui qui vient des profondeurs. Mylords, vous êtes les grands et les riches. C'est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l'aurore.
L'aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel ? Le soleil, c'est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du privilège ? le hasard. Et quel est son fils ? l'abus. Ni le hasard ni l'abus ne sont solides. Ils ont l'un et l'autre un mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d'autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Mylords, je suis l'avocat désespéré, et je plaide la cause perdue. Cette cause, Dieu la regagnera. Moi, je ne suis rien, qu'une voix. Le genre humain est une bouche, et j'en suis le cri. Vous m'entendrez. Je viens ouvrir devant vous, pairs d'Angleterre, les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient, ce condamné, qui est le juge. Je plie sous ce que j'ai à dire.
Par où commencer ? Je ne sais. J'ai ramassé dans la vaste diffusion des souffrances mon énorme plaidoirie éparse. Qu'en faire maintenant ? elle m'accable, et je la jette pêle-mêle devant moi. Avais-je prévu ceci ? non. Vous êtes étonnés, moi aussi. Hier j'étais un bateleur, aujourd'hui je suis un lord.
Jeux profonds. De qui ? de l'inconnu. Tremblons tous. Mylords, tout l'azur est de votre côté. De cet immense univers, vous ne voyez que la fête ; sachez qu'il y a de l'ombre.
Parmi vous je m'appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom de pauvre, Gwynplaine. Je suis un misérable taillé dans l'étoffe des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon histoire. Plusieurs d'entre vous ont connu mon père, je ne l'ai pas connu. C'est par son côté féodal qu'il vous touche, et moi je lui adhère par son côté proscrit. Ce que Dieu a fait est bien. J'ai été jeté au gouffre. Dans quel but ? pour que j'en visse le fond. Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la vérité. Je parle, parce que je sais. Vous m'entendrez, mylords.
J'ai éprouvé. J'ai vu. La souffrance, non, ce n'est pas un mot, messieurs les heureux. La pauvreté, j'y ai grandi ; l'hiver, j'y ai grelotté ; la famine, j'en ai goûté ; le mépris, je l'ai subi ; la peste, je l'ai eue ; la honte, je l'ai bue. Et je la revomirai devant vous, et ce vomissement de toutes les misères éclaboussera vos pieds et flamboiera. J'ai hésité avant de me laisser amener à cette place où je suis, car j'ai ailleurs d'autres devoirs. Et ce n'est pas ici qu'est mon coeur. Ce qui s'est passé en moi ne vous regarde pas ; quand l'homme que vous nommez l'huissier de la verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous nommez la reine, j'ai eu un moment l'idée de refuser. Mais il m'a semblé que l'obscure main de Dieu me poussait de ce côté, et j'ai obéi. J'ai senti qu'il fallait que je vinsse parmi vous.
Pourquoi ? à cause de mes haillons d'hier. C'est pour prendre la parole parmi les rassasiés que Dieu m'avait mêlé aux affamés.
Oh ! ayez pitié ! Oh ! ce fatal monde dont vous croyez être, vous ne le connaissez point ; si haut, vous êtes dehors ; je vous dirai moi, ce que c'est.
De l'expérience, j'en ai. J'arrive de dessous la pression. Je puis vous dire ce que vous pesez. O vous les maîtres, ce que vous êtes, le savez-vous ? Ce que vous faites, le voyez-vous ? Non. Ah ! tout est terrible. Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j'ai fait mon entrée dans cette obscurit que vous appelez la société. La première chose que j'ai vu, c'est la loi, sous la forme d'un gibet ; la deuxième, c'est la richesse, c'est votre richesse, sous la forme d'une femme morte de froid et de faim ; la troisième, c'est l'avenir, sous la forme d'un enfant agonisant ; la quatrième, c'est le bon, le vrai, et le juste, sous la figure d'un vagabond n'ayant pour compagnon et pour ami qu'un loup.

et que lorsque c'est Carpentier, ça, des pages et des pages entières comme ça :

Voilà, si tu te sens, lecteur, vas-y. Je l'ai fait, tu peux bien le faire.
A moins que, comme Harold, tu te dises :


Cela aussi sera réinventé, Christophe Carpentier

dimanche 5 juillet 2020

Seules à Berlin - Nicolas Juncker


"Seules à Berlin" est un album historique de Nicolas Juncker. Il est librement adapté de deux écrits qu'il réunit : Une femme à Berlin, texte autobiographique anonyme (plus maintenant, elle s'appelait Martha Hillers) qui raconte le calvaire d'une allemande dans Berlin conquise par l'Armée Rouge, et Carnets de l’interprète de guerre, d'Elena Rjevskaïa, une très jeune Soviétique, interprète pour le NKVD, qui entra dans le bunker d'Hitler. Juncker lie ces deux histoires en faisant se rencontrer les deux femmes, dans la ville en ruine où le chaos règne durant quelques jours alors qu'y rode le fantôme d'Hitler.

L'album s'ouvre sur quatre images de ruines. Bâtiments détruits, gravats, destruction. Puis une banderole qui pend dans les ruines : « Joyeux anniversaire à notre Führer Adolf Hitler ». On est le 20 avril 1945.

Berlin en ruines. Des pendus pour « trahison », « lâcheté », ou « bolchevisme ». Des affiches menaçant de mort les pillards. D'autres, antérieures et involontairement ironiques, sur lesquelles on peut lire « C'est au Führer que nous devons tout cela ! ». Des Berlinois, civils, parmi lesquels Ingrid, se terrent dans les caves comme des rats. Les hommes, atterrés, palabrent, Hitler dans toutes leurs phrases. Mais c'est la fin. Presque rien à manger ni à boire. Des bébés, nourris d'herbe, meurent de faim. Lothar, jeune, endoctriné, membre des Hitler Jugend, y croit toujours, même si, là, il vient de retrouver la tête de sa mère, et qu'il veut l’enterrer non dans un placard mais dans le sol, en dépit du risque d'être à l'extérieur. Lothar porte une croix de fer, elles étaient largement distribuées aux derniers défenseurs de Berlin lors de cérémonies grotesques qui donnaient l'impression que rien n'était encore fini pour le IIIe Reich.
Ingrid est allemande, elle travaille depuis longtemps pour la Croix Rouge. Elle parle russe. Elle n'a jamais fait de politique et ne s'y intéresse pas. Son mari, Werner, quelque part au front, est SS. Elle, bof, elle l'attend, c'est tout.
Puis les Soviétiques arrivent, pillages et viols de masse commencent.

Côté Armée Rouge, l'entrée dans Berlin signe une fierté militaire, la fin d'un calvaire de quatre ans, et l’extériorisation d'une haine violente pour ces Allemands ? Nazis ? Fascistes ? (tout se mêle, dans le réel comme dans la tête des soldats soviétiques) qui ont commis tant d'atrocités depuis Barbarossa et prévoyaient de faire des slaves un peuple d'esclaves dépossédés de leurs terres et destinés à servir les Aryens.
Evgenyia est très jeune, elle s'est engagée en mentant sur son âge. Elle est interprète pour le NKVD. Idéaliste, elle est convaincue de la justesse intrinsèque de la Grande Guerre Patriotique. Elle pense qu'après avoir libérés les peuples de Russie puis de l'Est européen le pouvoir soviétique va maintenant libérer le peuple allemand (dès que dirigeants et criminels nazis auront été liquidés). Elle pense aussi, comme d'autres auprès d'elle, que la fin de la guerre signe un tournant pour l'URSS et que la liberté va devenir la norme maintenant que le péril nazi est éliminé. Elle va être l'une des rares qui pénétrera dans le bunker d'Hitler et qui participera à la recherche de l'homme d'abord puis du cadavre ensuite.

Un hasard de réquisition affecte Evgenyia à l'immeuble dans lequel survit Ingrid, sous la coupe d'un officier soviétique. Les deux femmes vont, avec difficulté, apprendre à se connaître, chacune faisant un pas douloureux vers la vérité de l'autre, chacune découvrant aussi sans vraiment y croire - tant c'est incroyable - les horreurs perpétrées par le camp de l'autre. Evgenyia, plus jeune et plus inexpérimentée est ici en position de pouvoir. Elle l'utilise autant que faire se peut pour protéger Ingrid des soldats soviétiques, comme elle l'est des mêmes par son appartenance au NKVD.

Propagande, souffrances, exactions, silence. Voilà ce qui caractérise les quelques jours qui séparent l'entrée de l'Armée Rouge dans Berlin de la fin officielle du IIIe Reich.

Propagande des dirigeants du Reich qui incantent sur un retournement de situation proche alors que l’effondrement vient.
Propagande des Soviétiques qui se tirent la bourre entre officiers concurrents pour plaire à Staline qui a décidé que le Reichstag devait tomber pour le 1er mai, fête des travailleurs (on dira presque : Quoi qu'il en coûte).

Souffrances des Berlinois assiégés dans une ville écrasée sous les bombes.
Souffrances des soldats allemands parfois très jeunes régulièrement fusillés après avoir été sommairement interrogés (alors que la Convention de Genève est censée les protéger) ; une souffrance qui répond à toutes celles qu’infligèrent l'armée allemande et les SS aux populations et aux soldats de l'Est.

Exactions les pillages et les meurtres de civils qui, ici encore, répondent à ceux perpétrés par les Allemands à l'Est.

Souffrances des femmes berlinoises violées par dizaines de milliers, dans des chambres, des caves, des couloirs, des arrières-cours. Comme Ingrid, qui, comme tant d'autres Berlinoises, choisira de s'attacher à un officier soviétique pour n'avoir qu'un unique violeur et, de plus, en tirer de quoi survivre. "Comme Marta Hillers, de nombreuses Allemandes ont usé de cette stratégie : quitte à être violée, autant l'être par le même à chaque fois, par quelqu'un dont l'autorité tient les autres à distance et qui assure protection et subsistance - les mères de famille en particulier y ont vu un moyen de nourrir leurs enfants", explique la journaliste Ingeborg Jacobs, qui vient de publier Freiwild.
De bout en bout, dans les meurtres et dans les viols, c'est la loi du Talion qui s'applique, mais d'un peuple contre un peuple et pas d'un individu contre un individu.

Silence sur les exactions.
Silence sur la photo truquée du Reichstag.
Silence sur les viols (qui sont officiellement punis de mort mais sont pratiqués par tous au grand jour et sans risque aucun), alors que les viols de guerre sont condamnés depuis le XVI siècle par les tenants du droit naturel.
Silence sur les violences sexuelles à l'intérieur même de l'Armée Rouge.
Silence sur le traitement réservé par leurs compatriotes aux prisonniers soviétiques (« dans l'Armée Rouge il n'y a jamais de prisonniers, il n'y a que des traîtres »).
Silence sur tout ce qui ne doit pas être su, sous peine de mort (même tenir un journal est interdit).
Silence sur le déroulement de la campagne.
Silence sur les carnets de Goebbels retrouvés dans le bunker.
Et silence suprême sur le sort d'Hitler.
Car si le leader nazi se suicide le 30 avril en ordonnant que son cadavre soit brûlé pour ne pas devenir un trophée de guerre, et si sa mort est annoncée le 1er mai, des rumeurs de fuite courent, impulsées par les Soviétiques. Ce n'est que le 5 mai que son cadavre est retrouvé par un soldat soviétique, et il faudra jusqu'au 11 mai pour confirmer l'identité des restes, après un jeu de dupe entre officiers supérieurs de l'Armée Rouge.

Au final, la ville reprendra vie, peu à peu. Les femmes allemandes déblaieront les ruines. Et seront souvent reniées par leurs maris rentrés du front, comme si elles étaient responsables de leurs viols ou plutôt comme si ces viols étaient une matérialisation tangible, domestique, et perpétuelle, de la défaite. La guerre est une affaire d'hommes qui s'entretuent, ou qui parlent de s'entretuer. Et de toutes les guerres, celles d’extermination sont les pires, car là tout est permis. Surtout sur les femmes.

Ambiance monochrome, visages émaciés, yeux exorbités, l'album te plongera, lecteur, dans un monde fait pour les rats, sûrement pas pour les hommes. Un monde où la folie meurtrière de quelques hommes retombe sur une multitude de femmes.
Tu y croiseras une femme symbole du sort tragique des Berlinoises, et une autre qui découvre douloureusement qu'entre les idéaux qu'elle est censée incarner et la réalité des faits il y a plus qu'un gouffre.

A lire pour prendre la mesure de ces quelques jours d'horreur.

Seules à Berlin, Nicolas Juncker

samedi 4 juillet 2020

Méfiez-vous du chien qui dort - Nancy Kress


"Méfiez-vous du chien qui dort" est un petit recueil de nouvelles de Nancy Kress. Il compte six textes de longueurs variables.

Du début à la fin du recueil, Kress développe plusieurs thèmes liés par sa vision du futur pas si lointain de l'humanité.

D'abord Kress aborde ici, comme dans nombre de ses autres textes, la question de la modification de l'humain par l'humain. Comme dans son roman Beggars in Spain – dont Méfiez-vous du chien qui dort est un spinoff –, c'est d'une humanité qui, après avoir modifié les plantes et les animaux, se modifie elle-même dont nous parle Nancy Kress. Avec des conséquences sociales et politiques, des craintes, des sécessions, longuement développées dans le roman d'origine (voir la chronique ci-dessus pour s'en assurer) et plus brièvement abordées dans les textes réunis ici.

Il est aussi question du creusement continu des inégalités sociales qu'engendrent des politiques plus favorables à l’optimisation des rendements du capital qu'à la réduction de l'éventail des revenus disponibles. Ajoutons-y une montée en qualification des barres d'entrée dans les emplois salariés et nous obtenons un monde divisé entre, d'une part, des salariés à haute productivité objective et hauts niveaux de vie, et, d'autre part, des salariés génériques, chargés de la partie non automatisable de la production, ou des « chômeurs à vie » – car arrive un moment où toute la demande d’emplois non qualifiés est satisfaite. Un cauchemar de technoluddite.

Il est encore question de la place de l'homme dans l'univers. Y est-il seul ? D’autres vies nous attendent-elles quelque part ? Dieu peut-être ? Faut-il le chercher, les chercher, ou ensemencer nous-mêmes l'univers pour nous y trouver moins seul ? Que faire face à l'effroi provoqué par le silence des espaces infinis ?

C'est enfin de famille que parle Kress, car toute histoire est l'histoire de quelqu'un et que la plupart des quelqu'uns sont partie d'une famille, si dysfonctionnelle soit-elle.

Dans le recueil nous trouvons donc :

Méfiez-vous du chien qui dort, dans lequel le procédé à l'origine des humains sleepless dans Beggars in Spain est ici utilisé par des scientifiques illégaux sur des chiens. Avec des conséquences tragiques pour une famille de la lower/lower class qui croyait gagner enfin un peu d'argent grâce à ça.
Intéressante pour sa jolie dépiction d'un milieu rarement présent dans la SF dans une approche réaliste, décrivant des trajectoires divergentes de vie, elle sera peut-être un peu hermétique pour les non lecteurs du roman original dont elle reprend des lieux et des personnages.

La Montagne ira à Mahomet plonge le lecteur dans un futur effrayant où les tests génétiques de prédisposition aux maladies sont appliqués à tous. Ceux qui ont trop de facteurs de risques deviennent non assurables (pour la santé) et, de surcroît, ne peuvent être embauchés. Heureusement, quelques médecins soignent ces exilés de l'intérieur au péril de leur sécurité. Mais colère et ressentiment peuvent conduire à mordre la main qui aide.
Un texte prémonitoire, écrit avant Bienvenue à Gattaca, avant que l'Obamacare n'améliore un peu la situation sanitaire des Américains pauvres, avant qu’Angelina Jolie ne s'impose une double mastectomie préventive, avant que la Covid-19 n'illustre par l'exemple les inégalités de santé aux USA que les statistiques nous disaient.

Notre mère qui dansez (on danse souvent chez Kress) est une histoire de panspermie humaine qui conduit à obtenir accidentellement une réponse possible au paradoxe de Fermi.

Trinité, la plus (trop ?) longue, raconte la recherche scientifique de Dieu, d'une preuve formelle et opposable qui prouverait que l'humanité n'est pas seulement le fruit d'un hasard heureux, sans but ni nécessité. Confrontant deux sœurs que tout oppose, Kress livre un texte sur la recherche de sens et sur les motivations toujours individuelles d'une telle recherche. Et, parlant de création, elle parle aussi de la carelessness humaine, autant que de la carelessness de Dieu s'il existe.

Des ombres sur les murs de la caverne est une nouvelle platonicienne qu'on peut lire même sans avoir lu Platon. Il y est question d'une technologie qui permet à tout auteur de calibrer son livre en fonction des réactions émotionnelles d'un panel de lecteur – ce que les studios de cinéma font artisanalement depuis longtemps avec les test screenings. Peut-on savoir ce qui va marcher ou pas ? Peut-on être guidé vers le succès ? Peut-on raffiner les histoires jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une par thème ?
Elle parlera particulièrement au fandomat car il y est question des affres des auto-édités, et plus encore de la fin de l'écriture comme projet solitaire. Celle-ci devient, dans la nouvelle et par la grâce d'une technique de captation neurale, une conversation interactive entre l'auteur et le public sous la houlette de l'éditeur afin que le lectorat le plus large soit toujours satisfait de ce qu'il lit jusqu'à l'aimer – dans notre monde où se développent les sensitivity readers, et où ça parait même ne pas être encore assez.

Enfin, Brise d'été est une très beau texte qui raconte la vie cloîtrée d'Eglantine, la Belle au Bois Dormant, vieillissant en vain dans un château endormi. D'attente en attente, d'action volontaire en crise de désespoir, elle obtiendra sagesse et pouvoir, hélas en échange de sa vie entière. Emprisonnée, elle aura connu une liberté paradoxale, avant de rejoindre d'autres femmes de pouvoir, aussi ignorées qu'elle. Le patriarcat des contes de fée est impitoyable.

L'ensemble se lit sans déplaisir, même si le style ou le rythme ne sont pas toujours sans reproche (en cause sans doute la traduction, mais seulement en partie).
Mais Kress a un ton, et on y retrouve son attention jamais démentie aux relations humaines et au mal que, sans même le vouloir, les uns et les autres se font, tant il est difficile d'être un humain, à fortiori confronté à d'autres humains.
Quant aux dates d'écriture des textes, elles prouvent sans équivoque son talent visionnaire.

Méfiez-vous du chien qui dort, Nancy Kress

vendredi 3 juillet 2020

Petite pub gratuite pour un fanzine gratuit



Deux petites lignes pour signaler la micro-revue Un demi-siècle de merde, qui propose dans chaque numéro quatre textes courts (1 A3, 1 A4, 2 A5).

Folie, dépression, mort, dégoût, auto-exfiltration du monde, Un demi-siècle de merde dit le monde de marges qui n'aiment pas ce qu'elles voient et ne se perdent pas dans le wishful thinking.
Life is hard then you die.

Notons qu'on trouve dans ces pages
un Bienvenue à Metvecgorod dans lequel Christophe Siebert fait défection et part pour la Zona,
un impressionnant Génération Cadavre de Sébastien Gayraud,
et un émouvant émouvant Encéphalogramme Plat de Marlène Tissot.

Réalisée sous la houlette de Christophe Siébert et Luna Beretta, la revue peut être demandée à konsstrukt@hotmail.com(s'il en reste).

mercredi 1 juillet 2020

Macha ou le IVe Reich - Jaroslav Melnik


An 3896. Dans le IVe Reich, Etat mondial et déjà millénaire.

Dimitri Ojine possède une ferme dans laquelle il vit avec sa femme et son fils presque adulte. Il est aussi, par choix, journaliste pigiste à La Voix du Reich pour lequel il écrit des articles sur l'excellente productivité des abattoirs qui permettent à chacun de manger à sa faim (des textes qui ressemblent aux articles de la Pravda sur les kolkhozes).
Dans le IVe Reich vivent deux types de bipèdes. D'une part les humains, comme vous et moi, d'autre part les stors, qui nous ressemblent comme deux gouttes d'eau mais ne disposent d'aucune culture autre que leur nature et servent de bêtes serves et d'animaux de boucherie. Les humains du Reich possèdent, et sont servis, à titre individuel, par de nombreux stors ; ceux-ci étant par ailleurs élevés aussi de manière intensive pour l'abattoir. Quant aux fermiers comme Dimitri, ils abattent leurs stors régulièrement pour leur consommation personnelle, et s'occupent aussi de la reproduction de leur cheptel, toutes choses qui se faisaient historiquement avec les porcs, les lapins ou les poulets.

Et puis voilà que Dimitri, un homme mal marié mais sinon parfaitement intégré jusque là, se sent une espèce d'attirance pour Macha, une jeune et jolie store, et que, parallèlement, apparaît dans le Reich un Mouvement Humaniste Conservateur qui conteste la qualité animale des stors et veut leur rendre leur dignité et leur humanité. Dimitri se trouve emporté par ces deux mouvements jusqu'à s'enfuir avec Macha vers un avenir dissident qu'il espère meilleur et plus juste. Il découvrira qu'il est parfois possible d'humaniser les stors et que le système ne peut supporter une telle vérité.

L'an dernier, Agustina Bazterrica écrivait, Cadavre Exquis, un roman clairement antispéciste mettant en scène des humains qui en mangeaient d'autres ravalés au rang d'animaux. Le roman, brut de fonderie, était d'une grande bêtise narrative qui rendait impossible toute suspension d'incrédulité. "Macha ou le IVe Reich" vise le même but de manière tout aussi évidente, mais il y ajoute des éléments philosophiques et un contexte éloigné qui le rendent moins improbable que l'autre ; on lorgne ici vers le conte philosophique à thèse – même si on peut adhérer aussi peu à la thèse.

Le IVe Reich, quatrième avatar du nazisme, est né de la fin de la guerre de tous contre tous, permise par l'extermination de la plus grande partie de l'humanité. La part restante fut alors divisée en peu d'humains et beaucoup de stors (des humains élevés comme on élève des bêtes qui, en peu de générations, en sont de fait intellectuellement devenues). Depuis, l'humanité vit le post-humanisme, une « fin de l'Histoire », dans laquelle il n'y a plus de conflit interhumains, plus d'Etat coercitif, plus de travail sauf volontaire et bénévole. Personne ne travaille pour personne, personne n'est l'esclave de personne, chacun est maître chez lui, libre dans une société libre, servi et involontairement nourri par d'innombrables stors.
Prospérité et douceur de vivre permises par le sacrifice des stors, que personne ne ressent comme tel car, rappelons-le, pour tous les stors sont des animaux. Toujours nus, ne comprenant que des ordres simples, les stors ne parlent pas, défèquent sous eux ou s'accouplent en public. Ils sont parfois pavoisés ou battus, comme ça se faisait dans les campagnes, mais parfois aussi traités avec douceur, tant que ça n'affecte pas l’inéluctabilité d'un destin qui les conduit à se retrouver un jour sous le couteau du boucher. Le monde vit grâce au stors sans lesquels son équilibre d'abondance libertaire disparaîtrait.

Le roman alterne les passages qui narrent « l'éveil » progressif de Dimitri avec des extraits (identifiés par une couleur mauvais papier) de journaux et de magazines qui rendent compte du débat qui agite une partie de la société depuis les proclamations des Humanistes Conservateurs.
C'est le roman d'un homme qui a réfléchi, et beaucoup lu Nietzsche (même si on peut se demander s'il l'a bien lu). Et c'est dans les pages jaunies qu'il énonce ses arguments et les oppose à ceux de ses contradicteurs, les autres servant peu ou prou d'illustrations.

D'extrait en extrait, la thèse de Melnik est livrée au lecteur. Je vais la développer ci-dessous.

 Il s'en prend d'abord à l'humanisme classique. Un humanisme amputé doublement pense-t-il. D'une part car il ne prend en compte que les humains et pas tout le vivant, d'autre part car il tolère et ne prospère que sur l’acceptation implicite de l'exploitation économique permise par la domination politique. Reprenant explicitement l'analyse marxiste de l'Histoire comme celle d'une lutte des classes éternelle dont la forme ne change qu'en fonction des changements dans l'infrastructure technique, « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur avec le capitalisme universel. », il s'attaque à ce qu'il pose comme fallacieux et antihumaniste dans la société antique esclavagiste, la société féodale à serfs, ou la société salariale. Dans chaque cas, dit-il, l'homme profite du travail d'autres hommes, l'exploite, le domine. Et tous les discours humanistes n'y changent rien.

Cette hypocrisie (qu'il appelle morale duale) culmina dans le nazisme qui prétendit, je cite, faire des hommes des choses, et le communisme qui voulut faire des hommes autre chose. Des deux -ismes outranciers du XXe siècle ne sortirent que meurtres de masse et enfermement concentrationnaire. Les deux s'effondrèrent. Mais le dépassement de ces utopies noires ne fut que de courte durée car, tentant de remplacer l'exploitation de l'homme par l'usage de la machine, l'humanité se précipita vers une apocalypse écologique à laquelle elle n'échappa qu'à grand peine. Les siècles passant, de nouveaux avatars du nazisme apparurent qui, finalement, triompha pour toujours et instaura un monde d’humains et de stors (mais il y a un twist final...chut).

Le post-humanisme de l'an 3896 a donc réglé le problème du Mal, de la Haine, de la Guerre, en créant ce que Nietzsche aurait appelé, peut-être, un surhomme. En dépassant l'homme, cette « corde tendue entre la bête et le surhomme », le  post-humanisme, qui descend du nazisme mais le tient en horreur car on y tuait des hommes, a mis fin à la subdivision en classes ou races, toujours inévitablement inférieures ou supérieures. L'humain de 3896 a depuis longtemps surmonté son animalité en la transférant toute dans les stors. Il ne connaît alors aucune culpabilité car, quand les nazis enfermaient et tuaient des hommes, fussent-ils inférieurs, c'était à des hommes qu'ils s’attaquaient, alors qu'ici, ce ne sont que des animaux qui sont exploités, auxquels personne de sensé n'attribuerait la qualité d'homme. C'est par le langage – en déniant l’appellation d'homme aux stors et en nommant pattes leurs jambes par exemple – qu'une telle réalité est créée. Il n'y a pas d'humain en soi, « pas de faits, seulement des interprétations », et alors donc, en déduit-on, pas plus d'animal en soi sur lequel nous aurions des droits.
Fi de cela. L'homme nouveau – le surhomme ? – du post-humanisme n'est ni un idéaliste ni un nihiliste, il est profondément du monde, sans ressentiment et sans cette morale aigre que Nietzsche décriait dans L'antéchrist. Au-delà du bien et du mal, il est en paix, heureux, égal à tous les autres dans un monde statique où chacun est libre. En rétrécissant le champ de l'humain, il a vaincu les contradictions que celui-ci porte en lui.

Melnik connaît bien Nietzsche. Il raisonne en terme « d'éternel retour ». Il établit comme lui un lien de filiation entre les morales classiques, judaïques, chrétiennes. Il pose comme lui que Jésus est le seul vrai chrétien qui ait jamais existé et que de l'Eglise naît tout de suite une forme nouvelle de domination ; mais, différence, là il regrette que le message d'amour universel de Jésus se soit limité aux humains au lieu de s'étendre à toute la Création – ce qui n'est pas le problème de Nietzsche.
Notons : Là où Melnik pêche, c'est sur le lien qu'il fait entre pensée de Nietzsche et nazisme, un lien que personne de sérieux ne fait même si les nazis ont tout fait pour en établir un.

Il pointe le fanatisme des religions révélées, y compris du christianisme sécularisé qu'est le marxisme si on y regarde de près, et partout il voit les mêmes effets : de l'Inquisition au Goulag la douloureuse imposition au réel d'un modèle théorique idéal et idéel.
Et pour lui toujours, c'est en raison de Mal fondamental que constitue la domination humaine sur les animaux que tout le reste devient possible.

Donc, toute la souffrance, des animaux d'abord et des hommes ensuite, est permise par le mensonge fondateur d'une nature au service de l'homme,  c'est à dire de la division première entre un inférieur et un supérieur, depuis la Genèse : « Puis Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre ». De ce texte encore soumis à interprétations contradictoires découle le « Maîtres et possesseurs de la nature » de Descartes, lui aussi soumis à diverses interprétations.
Et partant de là, de la cruauté envers les animaux peut apparaître sans grande peine celle envers les hommes. Car si tous les êtres vivants sont fondamentalement égaux, il ne faut que peu d'imagination pour passer de la domination absolue sur les animaux à la domination absolue sur les hommes. Ce n'est qu'en rétrécissant le champ du sensible digne de respect et en le réservant aux humains que les hommes peuvent exploiter les animaux – ce qui est la thèse des antispécistes. Il suffirait, disent-ils, d'élargir le champ pour comprendre que les animaux sont nos semblables, nos prochains, et alors les traiter comme tels. Ne pas le faire revient alors à vivre comme des nazis qui s'ignorent.

Melnik prône donc une morale du respect de la vie sous toutes ses formes et, devant l'horreur que ressentent ses héros à manger « comme des cannibales » d'autres hommes, il invite le lecteur à s'interroger sur sa propre monstruosité lorsqu'il mange des animaux qui, s'ils ne disposent pas de la parole, de ce logos qui signe la raison, n'en sont pas moins, comme en dispose depuis peu le Code Civil, « des êtres vivants doués de sensibilité » (ce qui, en fait, ne change pas grand chose d'un point de vue juridique à court terme). Ces humains du Reich qui utilisent et mangent les stors, c'est toi, lecteur, qui utilise et mange les animaux.
Opposant dans les débats qu'il met en scène une éthique de conviction (morale) à une éthique de responsabilité (utilitariste), il suggère sa préférence pour la première quand bien même elle aboutit à renverser complètement l'ordre social et pose même la nécessité d'un tel renversement, permis par un renversement préalable de toutes les valeurs, une anti-transvaluation qui aurait fait tomber Nietzsche de sa chaise.

La fin est presque une mise en image du slogan « un autre monde est possible », un monde dont tu devras décider, lecteur, si c'est celui dont tu veux ou pas.

Intéressant bien qu'un peu verbeux dans ses parties théoriques, le roman est un peu nunuche quand il raconte « l'éveil » de Dimitri et l'humanisation de Macha. Il se lit sans déplaisir pourvu qu'on accepte d'entrer dans un monde dont la distinction humain/stor forme le gros et dont on peut se demander comment il fonctionne concrètement. Et si on n'est pas déjà saoulé par le parallèle constant que font les antispécistes entre camps de concentration, élevages, et abattoirs. Mais, redisons-le, nous sommes ici dans un conte philosophique, alors l'indulgence est de rigueur.

Macha ou le IVe Reich, Jaroslav Melnik

L'hypothèse du lézard - Moore - Canévet



"L'hypothèse du lézard", d'Alan Moore, est l'un des deux titres (avec La guerre des trois rois, de Jean-Laurent del Socorro) qui inaugurent la collection de textes courts illustrés d'ActuSF, ActuSF Graphics.

"L'hypothèse du lézard", écrite en 1988 et nominée World Fantasy Award pour les nouvelles, prend place dans la ville « partagée » (avec d'autres auteurs, dont Nancy Kress ou Robin Hobb) de Liavek. Magique, merveilleuse, dangereuse, Liavek est aussi la ville de la chance, une chance qui, ici, est un actif dont chacun est doté de façon inégale et qu'on peut « investir » pour réaliser ses objectifs. Une ville aussi baroque et cruelle dans son propre genre que l'est la Imrrir d'Elric.
"L'hypothèse du lézard" est donc la contribution d'Alain Moore a cet univers partagé initié par d'autres en 1985. Elle fut adaptée en comic en 2004 chez Avatar Press et arrive aujourd'hui chez ActuSF Graphics en texte intégral illustré par Cindy Canévet.

Som-Som est une petite fille de grande beauté que sa mère vend, à l'âge de cinq ans, à un bordel nommé La Maison sans Horloges. Dans La Maison sans Horloges, les prostitués des deux sexes ont tous des particularités physiques stupéfiantes, innées ou manufacturées pour satisfaire les désirs et les fantasmes les plus étranges. Après quelques années d'observation, Som-Som, destinée à assouvir les désirs de magiciens pour qui la confidentialité est primordiale, se voit imposer le Don du Silence. Lors d'une opération chirurgicale à la longue et pénible convalescence, on pratique sur elle une callosotomie puis on lui pose sur le visage un demi-masque aveugle et sourd du côté droit. Som-Som ne voit et n'entend plus que de la gauche de sa tête, mais, collosotomie aidant, elle ne peut plus rien communiquer de ce qu'elle voit ou entend. Ne lui restent comme conversation que des souvenirs qui sortent, impromptus, et font de tout « dialogue » avec elle une juxtaposition de monologues dont la confrontation sonne absurdement.

Les jours, mois et années passent, et Som-Som se lie d'une amitié étrange avec Raura Chin, très beau prostitué androgyne auquel elle pense comme à « Elle ». Raura Chin, qui est par ailleurs l'amant de Foral Yatt, un autre pensionnaire de la Maison, ne rêve que de théâtre et de gloire au point qu'il finira par quitter la Maison et accessoirement Foral Yatt.

Cinq ans plus tard, devenu riche et célèbre, Chin revient rendre visite à Yatt. Commence alors une sordide histoire de vengeance sous le regard impuissant de Som-Som.

"L'hypothèse du lézard" est un ouvrage de fort belle réalisation. Couverture rigide, jaquette, signet. Il embellira une bibliothèque.

Les illustrations de Cindy Canévet, certaines pleine page, certaines sur papier glacée, font pénétrer le lecteur dans l'univers inquiétant et profondément exotique de Liavek, et singulièrement dans La Maison sans Horloges, sur les traces de Som-Som, la pour toujours silencieuse. C'est un très beau travail, tout en nuances, d’une grande précision sans jamais verser dans le réalisme.

Le texte, sorte de grimdark dans une ambiance qu'on sent orientalisante sans vraiment pouvoir le justifier, est intrigant. Interrogeant – sans excès – l'identité, le ressentiment, et l'identité, il propose, un peu comme dans le Elise et Lise d'Annocque, une histoire toxique de dépossession ultime, ici motivée par la vengeance.
Trois limites au texte imho : d'abord il promet puis ne donne rien sur la question des magiciens (cet aspect n'étant que le prétexte au Silence de Som-Som), ensuite il avance vers une fin qui devient rapidement prévisible, enfin il peut sembler surécrit.

L'hypothèse du lézard, Alan Moore, Cindy Canévet

mardi 30 juin 2020

La guerre du pavot - R. F. Kuang VF


"La guerre du pavot" de R. F. Kuang sort demain en VF.
J'en parlais longuement il y a deux ans. Je l'avais trouvé très agréable.
Pour les détails, il suffit de cliquer ici.

La guerre du pavot, R. F. Kuang

vendredi 26 juin 2020

Devolution - Max Brooks


Ici et maintenant (à peu près, les troupes US y sont au Venezuela).
Le Mont Rainier, un imposant stratovolcan de la chaîne des Cascades, au NW des USA, non loin de Seattle et Portland, libère une énorme coulée de boue brûlante, du genre de celle qui a anéanti en 2005 la ville d'Armero, en Colombie.
La coulée ravage les villes environnantes, coupe des routes, détruit ponts et réseaux de télécoms, étendant ses effets jusqu'à Seattle. Les morts, surpris dans leur maison ou leur véhicule, se comptent par milliers voire dizaine de milliers, et il faudra plusieurs semaines pour que la région retrouve un semblant d'organisation, sans oublier d'être passée par les cases panique, émeutes, et pillages.

Tout ceci, lecteur, tu ne le vivras pas. Tu en entendras parler, peu et à bas bruit, de loin, au travers des rares infos glanées sur une radio de voiture. Cette voiture est stationnée à Greenloop et c'est là que se passe le récit.

Greenloop est une petite communauté écoresponsable hitech, un rêve de croissance verte, un rêve de bobos illuminés aussi.

A Greenloop vivent :

  • Tony et sa femme Yvette. Tony, une sorte de golden boy de l'écotech, charismatique et sûr de lui, est le fondateur du projet, Yvette étant le versant yoga new age du couple.
  • Vincent et sa femme Bobbi. Plus âgés. Retraités sans doute. Bronzés et en plein forme. Végans.
  • Carmen et sa femme Effie. Psychologues pour enfants toutes les deux, elles ont adopté une orpheline Rohingya prénommé Palomino. Carmen rayonne à côté de la très effacée Effie qui elle, au moins, n'est pas germaphobe comme sa femme. Palomino (« qui pourra changer de prénom quand elle en préférera un autre ») est peu communicative, affectée sans doute par ce qu'elle a pu vivre.
  • Alex, un vieil anthropologue idéaliste, auteur d'un ouvrage très connu dans le milieu universitaire dans lequel il apporte sa pierre à la thèse de Rousseau sur la « société naturelle » comme « paradis terrestre ».
  • Et puis il y a Mostar, la plus âgée, une artiste mondialement connue, à l’approche directe au point de sembler rude.

Chaque famille vit dans une maison individuelle, l'ensemble étant organisé en cercle autour de de la Maison Commune qui sert aux événements communautaires. C'est très open-minded, très PC, on se croirait dans Portlandia.

La dernière maison était occupée par Franck et son mari Gary, mais ceux-ci se sont séparés avant le début du récit et ainsi leur maison a été reprise – gratuitement et de manière temporaire – par Kate et Dan, un couple en grand besoin d'un nouveau départ.
Kate, la sœur de Frank, gentille et compatissante, souffre d'un énorme manque de confiance en soi ; Dan vit en semi-dépression depuis l'échec de ses projets entrepreneuriaux. Ils s'aiment sans doute toujours mais n'interagissent plus guère. A Greenloop, ils font figure de pièces rapportées, ni l'un ni l'autre n'ayant le niveau de revenu ou la culture dominante du lieu. Pour tout dire, Kate est même assez largement inculte ; à son actif en revanche, elle sait à merveille lire le non-verbal et faire preuve d'empathie.
Qu'importe, tous sont aimables (même si on sent des relations de pouvoir stabilisées) et tous accueillent amicalement les nouveaux venus.

Vivre à Greenloop est facile et agréable. Le micro village est le proof of concept d'une vie confortable en harmonie avec la nature. Electricité solaire, biogaz, compost, smart houses, voitures électriques, livraisons par drone, le tout relié par une grosse fibre optique à un Internet très haut débit. Fibre indispensable pour rester connecté au monde car à Greenloop on est au milieu de la cambrousse, dans une petite vallée perdue loin de tout, à 1 heure 30 de Seattle en voiture, certes, mais entourée du vide humain qu'on trouve dans ces immenses grands espaces sauvages que renferment les USA. Et rester connecté, à distance, au monde, c'est le projet. Le havre n'est qu'une bulle. Ses habitants ne sont pas des ermites au désert mais des dilettantes auto-satisfaits de l'isolement.

Quand la coulée de boue se produit, elle passe assez loin pour épargner la communauté mais coupe la fibre optique et détruit le seul pont routier qui la relie au reste du monde. Tous se préparent à attendre les secours sans grande inquiétude. On a des provisions et on est aux USA. Tony est formel et Tony donne confiance. Seule Mostar comprend dès le premier jour qu'il convient de se préparer concrètement à une attente qui sera peut-être très longue donc périlleuse (comme quand on se retrouve Seul sur Mars). Et puis arrive une petite tribu de Bigfoots affamés conduite par une matriarche. De dangereuse la situation devient dramatique.

Comme World War Z, "Devolution" est présenté comme un récit reconstitué, un livre écrit après la catastrophe à partir du journal retrouvé de Kate et de quelques témoignages de spécialistes. Vue interne + éclairage externe, l'ensemble donne un mix très agréable à lire en entrelaçant ce que Kate vit, voit, ressent, avec des éléments d'explication et des informations sur l'état de l’organisation des secours à l'extérieur (secours qui ignorent l'existence même de Greenloop).

Brooks y campe des personnages confrontés autant à une adversité inimaginable qu'à leur propre bêtise – reflet de la bêtise globale des Occidentaux. Et son réquisitoire implacable est durement énoncé.

Il pointe le désengagement de l'Etat américain qui affaiblit les mécanismes d'alerte avancée.
Il décrit les comportements non coopératifs de panique violente.
Il moque nos contemporains qui ne comprennent pas la nature, s'aveuglent sur son hostilité indifférente, croient que les animaux, anthropomorphisés, sont nos amis (il faudrait lui présenter Peter Watts)« I couldn’t have been more grateful for the hummingbirds that flew across my vision. They were darting around those same flowers, giving each other those little loving kisses. I was so happy at first, hands to lips. Thank God! That’s what I was thinking. Thank God there’s at least one beautiful thing left. But then I looked closer and saw that they weren’t kissing. One was trying to kill the other, stabbing rapidly with its needlelike beak. That was what they’d been doing that first day, when I’d only seen what I’d wanted to see ». Kate et ses co-villageois sont tout dans ce passage.
Il rit de ceux qui veulent adapter l'environnement à eux au lieu de s’adapter à celui-ci : « Those poor bastards didn’t want a rural life. They expected an urban life in a rural setting. They tried to adapt their environment instead of adapting to it ».
Il dénonce une micro communauté (et au-delà un Occident) qui privilégie le confort à la capacité de résilience, le vitesse du flux tendu à la sécurité des stocks.
Il pointe la mollesse, la fragilité, d'Occidentaux qui ne peuvent voir le danger même quand il est sous leurs yeux et qui croient que l'Etat et/ou leurs gadgets technologiques seront toujours là pour les sauver.

Seule Mostar, qui a changé de nom après avoir survécu à la catastrophe, sait que le confort et la sécurité d'aujourd'hui ne disent rien sur la situation de demain – elle et sa famille en ont fait l'amère expérience.
Que l’effondrement est une toujours une option possible et rapide, quelle que soit l’échelle considérée.
Et, réagissant, Mostar entraîne avec elle Kate et Dan. Les deux jeunes gens, moins confits dans l'huile de leurs certitudes satisfaites que leurs voisins, se révèlent et passent, bien avant tous les autres, en mode « siège », quand rien n'est sûr, quand même la simple survie est aléatoire et largement dépendante de la qualité de ses réactions à la situation. Kate devient un leader quand d'autres s'écroulent. L'enjeu est simple : survivre, et toute erreur se paie d'une vie.

C'est donc à une lutte primordiale pour la survie que Brooks invite ses personnages. Il leur faudra pour cela en partie dévoluer, oublier une part du bullshit confortable qui dit que la nature est fondamentalement bonne, que l'Etat est une mère omnipotente qui viendra toujours nous sauver, ou que toute sagesse se trouve dans son smartphone. A la fin, ne reste que l'instinct de survie. A la fin, c'est eux ou nous. Eux et nous est impossible. Le karma, on s'en fout.

"Devolution" est un pétillant roman de survival horror de Max Brooks. C'est un texte vif, dynamique, qui n'arrête plus sa folle marche en avant une fois lancé. C'est aussi un texte très malin qui dit bien des choses pertinentes dont l'impact est rendu bien plus fort par ce que nous voyons de la crise du coronavirus. Tu y prendras plaisir, lecteur, je n'en doute pas.

Devolution, Max Brooks

mercredi 24 juin 2020

La shortlist du PSF 2020



Oyez ! Oyez ! Bonnes gens !

Le scrutin pour désigner la short list du Prix Planète SF des blogueurs 2020 est maintenant clos.

Les blogueurs et forumeurs ont voté et choisi :
  • Trop semblable à l'éclair de Ada Palmer / Le Bélial (Trad. Michelle Charrier)
Les membres du jury ont voté et choisi :
  • L'incivilité des fantômes de Rivers Solomon / Aux Forges de Vulcain (Trad. Francis Guévremont)
  • Lumières noires de N. K. Jemisin / J'ai Lu Nouveaux Millénaires (Trad. Michelle Charrier)
  • Vita Nostra de Marina et Sergueï Diatchenko / L'Atalante (Trad. Denis E. Savine)
Cette année encore, une sélection de grande qualité qui va contraindre le jury à se torturer les méninges pour désigner le vainqueur - lors de la délibération de septembre, après les rattrapages - car, si bons que soient ces quatre livres, à la fin il ne peut en rester qu'un.

Stay tuned !

lundi 22 juin 2020

Final Cuts - Anthologie par Ellen Datlow


"Final Cuts" est une anthologie mêlant cinéma et horreur, dirigée par Ellen Datlow. Une suite officieuse à son précédent ouvrage sur le même thème : The Cutting Room.
Y sont rassemblé 18 textes, tous écrits spécialement pour l'occasion par de grands noms de la littérature d'horreur.
18 textes donc, tous liés au cinéma mais incluant pour certains des moyens de captation ou de diffusion d'images plus contemporains tel que Youtube. Au fil des pages, le lecteur plongera dans des histoires de films perdus, de scènes perdues, de rumeurs délétères, de créatures monstrueuses, ou d'accessoires maudits. Il baignera aussi dans la noirceur humaine pure, avec snuff movies ou meurtres dissimulés. Il côtoiera des acteurs, des actrices, des producteurs, des fixers (comme chaque studio hollywoodien en avait et dont la fonction était de mettre la poussière sous le tapis), des journalistes, des fans, tous des passionnés de cinéma et de tout l'univers qui gravite autour.

Comme toujours dans ce genre d'anthologie, tous les textes ne sont pas d'égal niveau et, de plus, chaque lecteur appréciera plus ou moins l'un ou l'autre en fonction de ses affinités (obsessions ?) personnelles. Comme toujours aussi quelques textes sortent vraiment du lot par leur maîtrise, ainsi que par leur impact – capital pour un texte d'horreur.

Commençons par les meilleurs :

Scream Queen, de Nathan Ballingrud, est, à l'occasion de l'interview d'une scream queen éloignée des écrans depuis des décennies, le prétexte à explorer la passion aveugle des fans de cinéma et la façon dont le cinéma utilise jusqu'à l'outrage les actrices. De cette utilisation aucune ne sort indemne, ici la transformation est radicale.

The One We Tell Bad Children, de Laird Barron, est une sorte de conte de fée horrifique à la Petit Poucet situé dans une Amérique intemporelle. Un monde gothique et distordu qu'on ne peut tenter de dater qu'en remarquant que les grands acteurs de l'Hollywood classique y sont présents mais en notant aussi qu'ils portent des titres de noblesse et vivent dans l'empire du cruel roi Dick (Nixon?). Un monde qu'on ne parvient jamais à situer vraiment. Un monde dans lequel une grosse poignée d'enfants attendent leur parents dans une sorte de chaumière moyenâgeuse tapie dans une clairière. Un monde organique et dangereux dans lequel des parents épuisés peuvent vouloir offrir leurs trop nombreux enfants à des «  goules  », et dans lequel pour survivre il faut savoir fuir à temps. Aussi étrange que stressante. La plus mémorable par son cadre.

Insanity Among Penguins, de Brian Hodge, met en scène deux vieux amis passionnés de cinéma, un peu à la ramasse, des losers à la Hodge. Acmé d'une vie entière passée en quête de la rareté ou de l'objet unique, les deux «  héros » satisfont un jour un fantasme complétiste en assistant à une projection très privée qui les entraîne bien plus loin qu'ils n'auraient jamais cru aller. Jusqu'où mène la folie du fandomat  ?

A Ben Evans Film est une déclinaison du Psychose d'Hitchock par Josh Malerman. Inquiétante, troublant, dérangeante, elle montre jusqu'où peut conduire l'obsession du cinéma quand elle possède un vieux garçon dont le sens des réalités est déformé au point qu'il ne distingue plus le réel du fantasme.

Altered Beast, Altered Me, de John Langan, est la plus longue nouvelle et certainement la plus réussie. Centrée autour du mythique Anneau de Dracula de Bela Lugosi, elle raconte une histoire de possession, narrée sous forme épistolaire (ici par mail) et dont la substance consiste en l'échange, entre deux écrivains passionnés d'horreur, de début de romans et de résultats de recherche Wikipedia. Des échanges qui, sous couvert de fiction, racontent l’irréparable en train de se produire. Un très brillant hommage tant à Stoker qu'à Murnau.

Moins parfaites – en raison du sentiment d'incomplétude induit à la lecture – mais très agréables à lire :

Snuff in Six Scenes, de Richard Kadrey, est un amusant retournement de situation lors du tournage d'un snuff movie. Sympathique sans être exceptionnelle.

Lords of the Matinee,de Stephen Graham Jones, montre quelles conséquences inattendues adviennent quand un beau-fils serviable amène son beau-père au cinéma. Ou, quand un funeste secret est révélé par un casque de sonorisation.

Cut Frame, de Gemma Files, est le long témoignage d'un passionné qui explore la relation ambiguë entre certaines actrices et leur fandom. On y voit comment certaines stars suscitent l'adoration de leur fans jusqu'à l'obsession, et comment cette adoration les nourrit, comme de l'ambroisie et avec les mêmes effets.

Many Mouths to Make a Meal, de Garth Nix, met en scène un fixer hollywoodien de l'âge d'or qui doit faire taire une actrice et tombe sur un adversaire qui n'est pas de ce monde. Plaisante par son humour et son côté désinvolte.

Les autres, sans être déplaisantes, sont imho plus dispensables. Après, les goûts et les couleurs...
Disons simplement pour finir que l'anthologie est globalement de bon niveau, que les thèmes abordés sont variés, que les traitements le sont aussi, et que donc chacun devrait pouvoir trouver sa propre satisfaction à la lecture de "Final Cuts".

Final Cuts, anthologie par Ellen Datlow

Talking to Ghosts at the Edge of the World - Lavie Tidhar


Best of British SF 2018, une nouvelle après l'autre. Recensions courtes.

Talking to Ghosts at the Edge of the World, de Lavie Tidhar, est une jolie nouvelle SF cyber-centrée autour de la question des rites funéraires.
Située sur Titan, à l’occasion d'un deuil, elle met en scène une spécialiste qui recueille la partie cybernétique de l'esprit humain après la mort du corps biologique (Richard Morgan appellerait cette partie La Pile).
Sensible et joliment écrite, elle vaut par son world-building - forcément juste esquissé ici. Tidhar invente un monde humain, entre Jupiter, Saturne, et leurs satellites, sans oublier les plus lointaines planètes intérieures, dans lequel la mise en valeur de planètes aux environnements hostiles et les guerres perpétuelles pour des causes et des noms qui sombrent lentement dans l'oubli évoquent fortement notre Moyen Orient sans jamais le citer ni le pasticher.
Un monde dans lequel on aimerait qu'un roman prenne place. Mais c'est sans doute déjà le cas ; le monde de la nouvelle étant "relié" par une sorte d'Internet systemwide appelé The Conversation, comme dans le roman - toujours à lire - Central Station.

dimanche 21 juin 2020

Providence - Alastair Reynolds


Best of British SF 2018, quelques nouvelles. Recensions courtes.

Ouverture du recueil avec Providence, une courte nouvelle du célébrissime Alastair Reynolds.

Le Dandelion, un immense vaisseau-arche rempli de pèlerins, est en route pour Providence, une exoplanète située à des années-lumières de la Terre. Mais un grave problème technique condamne la mission et la seule question qui reste est celle de savoir comment faire d'un échec un demi-succès et d'une mort certaine un sacrifice qui ne soit pas stérile.
De ce sacrifice partagé, Marudi prend la plus grande part, dans le but de renforcer la cohésion du groupe. Mais à l'heure du bilan, elle comprend que ce n'était pas encore assez et qu'il lui faut donner plus.

Providence est un texte intéressant que sa brièveté empêche d'être vraiment captivant.

jeudi 18 juin 2020

The Bosch - Neal Asher


"The Bosch" est une courte novella de Neal Asher. Il dit l'avoir écrite après avoir eu des cauchemars dépeignant un monde biotech dans un futur lointain et avoir, ensuite, feuilleté un livre d'art sur Jérome Bosch.

Loin, très loin dans l'avenir. Après même le temps du Polity.
La novella s'ouvre sur Yoon, une femme dont on comprend en quelques mots qu'elle n'est pas notre humaine de base. Yoon est présentée contemplative, en paix, sur la plage solitaire d'un monde à deux lunes. Quatre pages et ce moment d'harmonie est fracassé par l’irruption de cinq intrus, dont quatre l'agressent et la violent sous les ordres du cinquième puis s'enfuient.
De nouveau seule, blessée dans sa chair et son esprit, Yoon se soigne, si vite qu'on peut parler de régénération volontaire. Ceci fait, la femme, à l'aide de sang et de phéromones, « convoque » un requin primordial dont elle extrait quatre œufs de gonades qui, au contact du sperme de ses quatre violeurs dans ses quatre utérus, donneront très vite naissance à quatre créatures monstrueuses, les outils de sa vengeance, des monstres tels qu'en peignait Bosch. Yoon part alors avec eux – et un villageois pas vraiment volontaire – pour la ville humaine dans laquelle se terrent sûrement ses agresseurs.

"The Bosch" met en scène une femme âgée de milliers d'années. Une femme qui a modifié son corps, par biotechnologie, jusqu'à en faire une arme de guerre quasi indestructible et un instrument de domination qui use et abuse de phéromones pour obtenir la soumission énamourée de ses « enfants ».
Et quand je parle d'enfants, ici, ce n'est pas aux Bosch que je pense. De fait, tous les habitants de la planète, sauf les nouveaux arrivants extra-planétaires, sont peu ou prou des descendants de sa lignée ou de lignées proches. Elle est la déesse qui a créé ce monde, l'a façonné, en a défini les biotopes et arrêté les fondements réglementaires et légaux. Et conséquemment, tous la vénèrent – en dépit de ses séculaires absences –, et tous la craignent car son pouvoir est absolu, tant sur la sphère biologique de la planète que sur ses institutions politiques et sociales.
Pour rétribuer sa douleur et réaffirmer sa primauté, Yoon va se venger, en entraînant avec elle le lecteur dans une ville de cauchemar qui rappelle les tableaux de Bosch, et avec l'aide de quatre monstres – ses enfants putatifs – qui en sont directement issus. Jusqu'à une fin un peu plus compliquée que prévue dans laquelle on comprendra que même une déesse en son monde ne peut se désintéresser de ce qui se passe dans le vaste univers.

"The Bosch", c'est un peu la malédiction du texte écrit par le gars qui n'a pas de mal à se faire publier. Car, de fait, qu'y a-t-il dans ce texte ? Objectivement pas grand chose. Un joli background, baroque et décadent, c'est sûr. Une mise en action des monstruosités du peintre hollandais, aussi, avec le médecin de la peste, le poisson vache, le chat singe, et l'oiseau (celui, célèbre, qui avale un homme). Une ville baroque pleine d'étrangeté, c'est clair.
Mais à part ça ? Une histoire linéaire comme rarement. Une utilisation des phéromones pour dominer dont on comprend vite que c'est aussi puissant qu'un super-pouvoir et n'amènera donc aucune surprise dramatique. Une volonté de faire dans le cryptique et taiseux qui nuit parfois à la compréhension. Un point unique, retrouver et tuer les violeurs, en allant les chercher pour les buter jusqu'au dernier, qui rappelle le Justicier dans la ville. Une débauche de surpuissance qui fait de cette vengeance une forme de promenade de santé dont tout enjeu disparaît vite. Jusqu'à un twist qui, honnêtement, ne casse pas trois pattes à un canard.
La dernière page lue, on se dit « Tout ça pour ça ! ». Et si le monde est intéressant, cette historiette ne l'est clairement pas.

The Bosch, Neal Asher