dimanche 5 avril 2020

A song for a new day - Sarah Pinsker


Futur proche. Une série d'attentats très meurtriers endeuille les USA. Peu après, une nouvelle forme de variole décime la population. Confronté à ces deux événements (liés ou pas), le gouvernement prend des mesures de fermeture et de confinement qui ne sont pas sans rappeler certaines de celles que nos connaissons en ce moment.
Dix ans après, si le confinement est globalement levé, quantités de règles de distanciation sociale sont toujours en vigueur, et les habitudes de sociabilité se sont profondément transformées.

"A Song for a New Day", de Sarah Pinsker, raconte l'histoire de deux femmes, Luce et Rosemary.
Luce a vécu la catastrophe. Elle a même été, avec son groupe, le dernière personne a avoir joué live dans une grande salle de spectacle – devant un public clairsemé – pour que la musique aide à affronter la peur et le découragement.
Rosemary était une petite fille quand ces événements se sont produits. Elle n'en garde qu'un souvenir vague, ainsi que du monde d'Avant (oui, dans le roman il y a le Before et l'After, comme deux pays qui auraient des législations et des cultures différentes).

Le Before, c'est notre monde, frénétique jusqu'au surpeuplement.
L'After, c'est un nouveau monde.

Les lieux de rassemblement (salles de spectacle, enceintes sportives, musées) n’ont jamais rouverts. Beaucoup de commerces ont fermé. Pour ceux qui sont restés ouverts (surtout des chaînes) des règles de distanciation strictes s'appliquent (par exemple un nombre max. de personnes par mètre carré de superficie). Dans restaurants et transports publics (et jusqu'aux ascenseurs) on trouve des cabines d'isolation qui permettent de n'être au contact direct de personne.

Sous l'effet du confinement, l'économie s'est métamorphosée. Beaucoup moins de petites entreprises, beaucoup moins de transports, beaucoup de chômage donc un revenu de base pour tous, une consommation qui se fait selon deux grands modes préférentiels : par livraison (drones et véhicules automatiques) pour les biens, et en réalité augmentée pour les services.
Superwally domine la livraison de biens (et génère même sa propre monnaie), le consortium Holo – qui utilise l’infrastructure réseau de Superwally – celui du divertissement de masse (avec SportHolo, TVHolo, et enfin StageHoloLive pour les concerts).

Pour ce qui est de la vie sociale (quand on en a une ce qui n'est guère le cas de Rosemary) elle est surtout virtuelle, par l'intermédiaire de « capuches », des casques de réalité virtuelle souples qui augmentent la réalité visible et permettent un contact permanent au monde via le réseau Internet.

C'est grâce à une opération de maintenance pour StageHoloLive que Rosemary, une employée à domicile (comme 90% de la population salariée) de Superwally assiste à son premier concert et découvre que la musique live – même en AR – c'est bien meilleur que la musique enregistrée ; et elle n'a encore aucune idée de ce que peut être un vrai concert avec des musiciens sur scène, mais elle le découvrira au fil du récit.
Car existe encore une « scène », undergound et clandestine, non pas car la musique serait interdite mais parce qu'aucune salle de concert n'est à même de respecter les règles qui interdisent l'agrégation de personnes. Et bien sûr, Luce est l'une des animatrices de cette scène, à Baltimore tout du moins. Sa route et celle de Rosemary s'y croiseront.

"A Song for a New Day" est l'histoire de la rencontre de deux femmes, l'histoire de l'amour ou au moins de l'admiration de l'une pour l'autre. Après avoir rencontré Luce, et à cause de celle-ci, Rosemary se lance dans le projet un peu dément de rouvrir la scène musicale en attaquant de front le monopole de SHL. Il faudra lire pour en savoir plus.

C'est aussi l'histoire de deux personnes qui ont dû quitter leur « confinement » pour vivre vraiment.
Luce avait fui sa famille juive ultra-orthodoxe pour assouvir sa passion de la musique rock et vivre sa sexualité librement ; elle doit quitter une seconde fois le « confort confiné » de la salle underground qu'elle avait montée pour pouvoir retrouver le plaisir de la route et l'adrénaline des dates.
Rosemary, confinée de fait par un père qui préféra pour elle la sécurité plutôt que la liberté, a démissionné – au grand dam de ses parents – d'un poste stable chez Superwally, qui lui permettait de ne jamais quitter le ferme familiale, pour devenir dénicheuse de talents itinérante chez SHL. C'est à cette occasion qu'elle sortira pour la première fois de chez elle ; c'est comme ça qu'elle découvrira aussi les méthodes peu ragoutantes qu'emploie SHL pour protéger son marché.

Outre qu'il résonne étrangement en ce moment, le roman travaille ses personnages et pousse un cri d'amour à la musique live. Il faut lire les (trop) longues descriptions de concert. Pinsker aime la musique, elle aime les concerts, elle aime cette communication à double sens qui s'établit lors des performances live, de l'énergie du public vers le groupe et de l'énergie du groupe vers le public. Elle aime voir en 3D des artistes dont sinon on ne connaît que deux dimensions. Rien ne remplace ça.

Ce sentiment, hypnotique et addictif, Luce le connaît depuis toujours et Rosemary le découvre au fil du récit. Il imprègne le roman et en constitue la trame. Et là où Luce, forgée par la vie, est depuis longtemps forte, Rosemary va tirer de ses expériences la force qui lui faisait défaut.
Dépourvue des codes sociaux en vigueur dans le monde réel, et même des modèles d’identification des identités personnelles que tout un chacun possède, Rosemary, comme toute sa génération, est une handicapée de la sociabilité, désespérément en manque de grâce sociale. Elle ne sait pas que faire ou ne pas faire, ne sait pas interpréter du non verbal sans émoji associé, est effrayée par le contact rapproché jusqu'à l'agoraphobie.
Partie à l'aventure, la jeune femme se balade dans un milieu qu’elle découvre comme un Candide des temps de désolation. Elle sert de guide au lecteur, en même temps qu'elle grandit et s'émancipe de la surprotectivité paternelle, jusqu'à prendre sa vie en main et se lancer dans son propre combat.

Sur le plan de la prospective, Pinsker est étonnamment proche de la réalité. Confinement, règles de protection par l’isolement, crise économique, monnaie virtuelle, développement extensif du télétravail, des loisirs virtuels, de la livraison par drone. Tout y est déjà dans ce que nous voyons autour de nous – le curseur est juste poussé un peu plus loin. Manque seulement aujourd'hui une réalité virtuelle du niveau de sophistication existant dans le livre, mais ça viendra, ce n'est pas si difficile à faire.

Les deux monopoles géants du numérique que sont Superwally et SHL évoquent Amazon et les GAFA – particulièrement Amazon avec ses ateliers prêts à la robotisation, ses drones en cours de développement et sa réaction à la crise Covid19, ainsi que de possibles futurs conglomérats Netflix, Disney+, Apple.

Le formatage de la musique produite et vendue par SHL fait penser aux Boys Band ou Girls Band coréens, castés, aseptisés, fabriqués pour répondre aux goûts du plus grand nombre en étant « jolis »,  « proprets », et « indolores ». Ici aussi Pinsker pousse le curseur plus loin mais les mécanismes sont déjà à l’œuvre dans notre monde.

Sur le plan de la narration, on peut reprocher de trop longues descriptions de concert (je n'y suis vraiment pas allergique pourtant mais, là, ça s'accumule trop), un personnage de Rosemary entre Candide et Zazie un peu trop forcé imho ce qui finit par la rendre exaspérante dans son rôle de petite fille perdue au milieu de la forêt sombre, et surtout un appel à la révolte face à la peur qu'on pourra trouver salutaire mais qui s'exprime quand même dans un micro-segment de la société et, on peut l'imaginer, sans grand impact sur le reste de celle-ci. Les artistes, toujours à croire qu'il sont les ferments du changement social...

"A Song for a New Day" est donc un roman agréable à lire à condition d'accepter quelques longueurs et de faire sien le postulat selon lequel en sauvant le rock live on plante les graines du déconfinement généralisé des corps et des esprits. Et c'est, quoi qu'il en soit, un roman très intéressant à lire en ces temps de confinement (ou après traduction, wink, wink).

A Song for a New Day, Sarah Pinsker

L'avis de Fayd Rautha qui m'a mis sur la piste de cette date.

mardi 31 mars 2020

Quatorze crocs - Martin Solares


"Quatorze crocs" est un court roman policier fantastique de Martin Solares.
Quand un policier de la Brigade Nocturne enquête sur l'assassinat d'un homme retrouvé en pleine rue percé de quatorze trous à la gorge, il entraîne le lecteur à sa suite dans un Paris singulier, aussi plein de créatures non mortes que d'artistes contemporains en goguette.
Ouaip, j'aurais aimé une fin moins abrupte (qui aurait ressemblé à une fin) et un traitement moins Jeunesse.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 99, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Nous sommes à Paris, en 1927. Dans une sombre ruelle près de Montparnasse, on découvre le cadavre d’un homme probablement assassiné. Les circonstances sont troubles, et les causes de la mort le sont tout autant. Il n’y a qu’à voir l’aspect du corps : sa peau a une couleur inhabituelle… et quelles sont les marques curieuses qu’il a sur le cou ? Quatorze points, comme autant de morsures…
Un jeune policier est chargé de l’enquête. Son nom ? Pierre Lenoir. Il appartient à une division spéciale de la police parisienne : la Brigade Nocturne, spécialisée dans les crimes impossibles à résoudre, et dont les méthodes n’ont rien de conventionnelles. Grâce à un réseau d’informateurs et une femme mystérieuse qui s’intéresse d’un peu trop près à cet assassinat, le voilà parti à l’aventure : pour faire la lumière sur cette affaire, il croisera des migrants illégaux d’une nature tout à fait étonnante, devra s’intéresser à la magie et à l’hypnose, et surtout, il aura à frayer avec les dadaïstes et les surréalistes, ces jeunes artistes énervés qui agitent le Paris de l’époque. Nulle doute que cette histoire remettra en cause tout ce que Pierre Lenoir croyait savoir de la vie – et de la mort.
Avec Quatorze crocs, Martín Solares crée une nouvelle forme : le roman historico-fantastico-policier. Il se joue de tous les codes littéraires et le lecteur joue avec lui : tour à tour drôle, étrange et feuilletonnesque, bourré de références et d’allusions délicieusement anachroniques, Quatorze crocs nous offre un extraordinaire plaisir de lecture qui comblera les aficionados du genre.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 30 mars 2020

House of X Powers of X - Hickman rulez !


Un mot rapide pour vous parler du reboot X-Men par Jonathan Hickman.
Pas plus qu'un mot rapide car, de lignes parallèles en reboots, de remises à zéro en révolutions narratives, la saga des X-Men – qui fut longtemps claire comme de l'eau de roche – erre depuis des années dans des avenues qui ne sont pas toujours de grande qualité ; et c'est bien dommage.
Ceci a pour conséquence que je ne tenterai pas de rentrer dans des détails scénaristiques qui ne parleraient qu'au petit nombre de fans assez fous ou suicidaires pour avoir tenté de suivre tous les rebondissements des dernières décennies.

Voici donc que Hickman se colle maintenant à l’exercice du nouveau départ. Pour cela il a écrit deux mini séries : "House of X" et "Powers of X". Les deux sont dispos dans un énorme TPB de presque 500 pages et c'est un grand plaisir de binge-reading

En un mot : les mutants – conduits par Xavier et Lehnsherr – créent une nation à eux, qui choisit pour territoire l’île de Krakoa (oui, l'île mutante et vivante elle-même). Ils déclarent leur souveraineté et « offrent » à toute nation qui les reconnaîtra et conclura des accords commerciaux avec eux trois « bienfaits » : un médicament qui allonge l'espérance de vie humaine de cinq ans, un super antibiotique, et un soin pour les troubles mentaux. Le tout produit à partir des fleurs de Krakoa (qui ont aussi d'autres fonctions).

A Krakoa, à laquelle on accède grâce à des portails de téléportation, les mutants ressuscitent corps et âme, par un processus que je ne décrirai pas ici. Qu'on sache seulement qu'ils reviennent tous, tous les millions de morts de Genosha puis de la Décimation, X-Men compris. Ils vont créer une nouvelle société, avec de nouveaux codes, une nouvelle langue, de nouvelles lois. Xavier, qui rêvait d'une cohabitation pacifique Humains/Mutants, et Lehnsherr, qui pensait que seule l’élimination des Humains permettrait aux Mutants de vivre en sûreté, finissent ici par trouver (avec l'aide d'une entremetteuse dont je parle après) un mid-term fondé sur la puissance (qui protège) et la séparation (qui sécurise et pérennise).

Sur l’île comme au nouveau conseil de gouvernement, l'union de tous les mutants (y compris ceux qui combattirent les uns contre les autres, ceux qui se trahirent mutuellement, jusqu'à ceux qui voulurent la mort les uns des autres) à l’écart des Humains et hors de leur présence signe l'inédite posture isolationniste et différentialiste des Mutants, basée sur un essentialisme qui rappelle sans doute les exigences et vociférations des essentialistes de notre temps (indigénistes, féministes radicales, et autres).
Hickman est ici dans l'air du temps. La différence entre son postulat et celui de Stan Lee créant les X-Men comme ode à la différence et volonté de cohabitation pacifique en dit long sur les ravages intellectuels qu'ont causé à notre époque (et singulièrement à l'universalisme ou au droit) l'essentialisme et le différentialisme à l’œuvre dans trop de cercles.
De ce fait, à la joie de voir revenir les X-Men s'ajoute inévitablement pour le lecteur expérimenté le regret, la tristesse de voir le rêve de Xavier définitivement foulé aux pieds.

On remarquera d'ailleurs que Esme explique à un moment qu'elle ne gardera pas son nom d'humaine mais le remplacera par un nom mutant, reprenant ici la posture qu’adoptèrent Malcolm X et la Nation of Islam à propos de leurs noms « d’esclaves ». On trouvera – moi en tout cas – que si Malcolm X était bien courageux, Martin Luther King était, lui, bien plus à même de faire société. Choisis ton camp, camarade !

Le Conseil de Krakoa, moins un membre encore dissimulé

Pour réaliser ce tour de force d'un énième reboot sans paraître trop artificiel, Hickman utilise une version inédite et utéropérégrine du personnage de Moira MacTaggert (que les habitués connaissent bien) ce qui permet de raccommoder à peu près les fils de l'historicité mutante tout en livrant quatre récits entremêlés : le passé qui prépare l'indépendance, le présent avec ses difficultés face à des Humains qui ne veulent pas abandonner leur projet d’extermination des mutants, et le futur (100 ans puis 1000 ans) vers la domination des machines jusqu'à la singularité. Quatre fils entrelacés plus des flashbacks, le tout reçu par le lecteur sans aucune difficulté de compréhension car le scénario file sur de rails clairs et que tout s’emboîte logiquement dans ce qui précède ou suit, quel que soit le moment où on le découvre (lire tout d'une traite aide aussi, clairement). D'autant que Hickman, fidèle à son habitude, parsème son récit d'infographies qui synthétisent ce qu'on a glanée comme information au fil de l'histoire.
Tout converge donc vers une fin aussi logique qu'inéluctable liée et sous-tendue par les dix vies de Moira MacTaggert.

C'est un début, une fondation, qui se réalise presque pacifiquement sous les yeux d'Humains abasourdis dans un premier temps. D'où, peu de conflit, peu de combats (en dépit d'un vrai morceau de bravoure et de sacrifice face à un retour planifié des inévitables sentinelles, ou des moments tendus de l'avenir où la domination des machines devient effective). Qu'importe, l'essentiel est de placer le décor pour tout ce qui va suivre. Et ça c'est fait, et plutôt bien fait. Les dessins de Silva et Larraz ne sont pas en reste, et pour la première fois depuis bien longtemps j'ai envie de suivre ce run et de voir où il va mener.

House of X/ Powers of X, Hickman, Silva, Larraz

dimanche 29 mars 2020

The Yellow Wallpaper - Charlotte Perkins Gilman - La séquestrée VF


"The Yellow Wallpaper" (La séquestrée en VF) est une nouvelle de Charlotte Perkins Gilman publiée en 1892.

Le texte est le journal/témoignage d'une femme dépressive. Il est présenté comme quasi clandestin car son mari (assisté ici par sa sœur) préfère qu'elle ne se fatigue pas à faire ce genre de choses. On comprendra vite que cet homme a de nombreux avis prophylactiques ou thérapeutiques concernant sa femme, et que ceux-ci sont comme paroles divines.
Ainsi, il lui a prescrit d'autorité une cure de repos (un traitement des « désordres nerveux », inventé par Silas Weir Mitchell, très en vogue à la fin du XIXe, que subirent certaines femmes fortes et indépendantes parmi lesquelles Gilman ou Virginia Woolf).

A ce traitement elle ne souscrit guère mais se soumet car l'homme est un médecin réputé, et bien sûr aussi parce qu'il est son mari, qu'il l'aime tant et ne veut que son bien (ce qui est sans doute vrai).

Enfermée symboliquement dans la chambre en étage d'une maison de vacances où la maisonnée doit passer trois mois dans le cadre de la cure, la femme (sans nom, là où son mari et sa belle-sœur en ont un) s'intéresse jusqu'à l'obsession au papier peint qui la « décore ». Couleur jaune pisse, sale, passé, en partie déchiré par les occupants précédents, le papier peint porte des motifs que la femme trouve d'abord étonnants (lignes, courbes, arabesques, qui se croisent ou s'interrompent subitement sans rime ni raison), puis de plus en plus dérangeants et obsédants.
D'autant que, là où elle « voyait » d'abord des yeux, elle devient de plus en plus sûre qu'il dissimule une femme – enfermée peut-être et qui semble vouloir échapper aux barreaux que dessinent les lignes et courbes sur le papier. Vision surnaturelle ou double d'elle-même ?
Elle se lance alors dans une difficile et secrète tâche d'arrachage du papier jusqu'à enfin libérer la femme, et, qui sait, ainsi, peut-être se libérer elle-même de l’oppression « bienveillante » de son mari.

Avec ce texte, Gilman s'en prenait autant à certain traitement de la dépression qu'à la psychiatrisation de la déviance ou à la domination masculine que subissait les femmes. Choses à choyer et à ne pas écouter, les femmes de l'époque – dont on craignait que la lecture des romans ne leur échauffent les sens – étaient vues comme des choses fragiles qu'il faut protéger, pour leur bien, d'elle-même et du monde. Considérées comme intellectuellement mineures et émotionnellement fragiles, les femmes devaient rester sous la coupe des membres de leur famille, au premier rang desquels leur mari qui reprenait à son compte la responsabilité et le pouvoir paternels.

Gilman montre ici l’enfermement, elle montre aussi la lutte et la libération possible.

C'est donc contre cette minorité de fait et ses conséquences mutilantes que s'élève Gilman dans "The Yellow Wallpaper", un texte rythmé, stressant, qui fait monter le tension de manière aussi progressive qu'implacable, et qui, loin de toute scorie romantique, est étonnamment moderne dans son écriture.

Comme elle y exprime, de surcroît, finement les effets de la domination (quelques extraits ci-dessous), alors que demande le peuple ? :

« He is very careful and loving, and hardly lets me stir without special direction.I have a schedule prescription for each hour in the day; he takes all care from me, and so I feel basely ungrateful not to value it more. »« Dear John! He loves me very dearly, and hates to have me sick. I tried to have a real earnest reasonable talk with him the other day, and tell him how I wish he would let me go and make a visit to Cousin Henry and Julia.But he said I wasn’t able to go, nor able to stand it after I got there; and I did not make out a very good case for myself, for I was crying before I had finished. »

« Really, dear, you are better!”“Better in body perhaps”—I began, and stopped short, for he sat up straight and looked at me with such a stern, reproachful look that I could not say another word.“My darling,” said he, “I beg of you, for my sake and for our child’s sake, as well as for your own, that you will never for one instant let that idea enter your mind! There is nothing so dangerous, so fascinating, to a temperament like yours. It is a false and foolish fancy. Can you not trust me as a physician when I tell you so?”So of course I said no more on that score, and we went to sleep before long. »

A lire. C'est téléchargeable ici en VO et ici en VF.

The Yellow Wallpaper, La séquestrée en VF, Charlotte Perkins Gilman

Ecarlate - Philippe Auribeau


1931, Providence, Rhode Island.
Un triple meurtre très spectaculaire (peut-être rituel) et un viol ont lieu dans un théâtre de la ville. La police locale reçoit, dès le début de l'histoire, le renfort non désiré de Thomas Jefferson (un descendant de l'illustre président du même nom, par ailleurs agent de BOI, l'ancêtre du FBI). L'homme est accompagné de Caleb Beaufort, un Noir (à l'époque !), chauffeur, ami, et compagnon d'armes de la guerre de 14, et de Diane Crane, une femme badass au tempérament volcanique.
Sur place, le trio prend contact avec une police entre incompétence et corruption. C'est donc sur eux et eux seuls qu'ils devront compter pour résoudre une affaire qui, non contente d'être aussi graphique qu’écœurante et de mettre en cause certaines personnalités éminentes du cru, finit par s'orienter vers de vieilles légendes entre Homme noir, et Lettre écarlate jusqu'à mettre leur vie sévèrement en péril.

"Ecarlate" est un roman fantastique de Philippe Auribeau. Plus proche d'une histoire de private eye gone rogue que d'un police procedural, "Ecarlate" développe un récit complexe (sans doute trop, au moins pour tout ce qui conduit au rebondissement du viol, plutôt invraisemblable, sans parler du fin mot de l'histoire, bien emberlificoté). Il lorgne vers le fantastique et fait intervenir, en guest star seulement, le reclus de providence, Lovecraft lui-même.

Et cette apparition presque incongrue est imho le symptôme du problème qu'a ce roman.
Amateur de Lovecraft et baignant de longue date dans le milieu du jeu de rôle (nos bios sont un peu similaires de ce point de vue), l'auteur a des tics de rôlistes qui se voient trop je trouve.


  • L'équipe d'abord, qui rappelle une équipe de jdr avec sa répartition des compétences et des personnalités.
  • La raison de l'intervention du petit groupe, un peu tirée par les cheveux comme le sont souvent, hélas, les motivations initiales dans les jdr.
  • Le petit gimmick, complètement inutile narrativement parlant, de l'enquêteur qui a le même nom qu'un président illustre.
  • L'intervention de Lovecraft, clin d’œil sans conséquence certes, mais clin d’œil inutile ici.
  • La complexité de l'affaire, tirée par des fausses pistes comme celle du viol dont la fonction est d'allonger la sauce en multipliant les pelures d'oignon pour qu la résolution ne soit pas linéaire.
  • L’intervention de henchmen quand la puissance de feu devient insuffisante.
  • Le peu d’intérêt accordé aux NPC, de leur traitement careless jusqu'à leur mort objectivement insignifiante (ex : l’altercation entre Crane et le policier, entre autres).
  • Le côté très « organisé » de la progression dans l'histoire. D'indice en interrogatoire en nouvel indice en nouvel interrogatoire, le tout entrelardé de quelques scènes de combat (parfois si évidemment overkill qu'elles en paraissent inutiles et ont l'air de ces petites rencontres de milieu de niveau qui sont là pour rythmer et dont on sait qu'on sortira sans grand dommage, ex : les anarchistes), on a l’impression d'entendre rouler les jets de Bibliothèqe, de Psychologie, ou de Toucher.
  • Le tout conduisant à un climax en feu d'artifice - le combat final - dans lequel les enjeux sont les plus élevés possible.


L'histoire n'est pas désagréable à lire, je l'ai d'ailleurs lue vite et sans déplaisir. Mais entre ces tics (que je reconnais vite) et de nombreuses imperfections qui touchent tant le style que le ton ou les métaphores, je dois à la vérité de dire que l'ensemble ne m'a guère convaincu.

Ecarlate, Philippe Auribeau

jeudi 26 mars 2020

Célestopol - Emmanuel Chastellière


Début du XXe siècle. Célestopol est une cité sous dôme, située sur rien moins que la Lune. Fondée par l'empire russe, elle en est la perle. Sise aux miles de l'exploration humaine, elle est l'avant poste le plus avancé d’une Russie impériale puissante et fière de sa force – dans un monde uchronique dont je ne parlerai pas ici.

En dépit de sa particularité radicale, Célestopol est une ville presque représentative des grandes cités du milieu de l'ère industrielle. S'y côtoient d'abyssales inégalités et des merveilles sans limites, entre une noblesse qui détient le pouvoir politique, des capitaines d'industrie qui ont la main sur le pouvoir économique, des aventuriers, des espions, des agitateurs, des étrangers de toutes origines attirés par les lumières de la ville et les promesses qu’elle fait ; jusqu'à un prolétariat pauvre, constitué, au mieux, de petits artisans, au pire, d’ouvriers d'usine, dont on se « débarrasse » au point que leurs usines d'abord puis leurs habitations ensuite sont reléguées dans des souterrains où elles seront – et eux avec – invisibles, à l'image de ces couloirs dissimulés qui permettaient aux domestiques de circuler dans les maisons bourgeoises sans jamais imposer la vue de leurs importunes personnes à leurs riches employeurs. Sans oublier, steampunk oblige, que l'armée industrielle de réserve de la ville est composée d'un lumpenprolétariat d'automates qui remplissent, pour moins cher, les tâches serviles, voire « paient de leurs personnes » dans les bordels locaux.

Prospère grâce à l’exploitation du sélénium, qu'on ne trouve qu'ici et qui traverse en canaux embrumés la ville, Célestopol est une merveille architecturale dotée d'un système de gravité artificielle global. En son sein, des échoppes aux manoirs et jusqu'au casino flottant des Chinois, à l'ombre du barrage qui endigue le plus gros du sélénium, des fortunes se font et se défont, des monte-en-l'air attirés par les richesses vite gagnées prennent tous les risques, des histoires d'amour ou de chagrin se déroulent, parfois au grand jour, d'autres fois dans l'obscurité de la dissimulation ou de l'anonymat.

Mais Célestopol n'est pas Londres ou New York. C'est une ville russe ce qui signifie qu'elle est gouvernée par le duc Nikolaï, fils de l'impératrice qui l'a placé là pour gouverner en son nom. Elle pense lui tenir la bride courte ; elle se trompe assez largement.
Car, au fil des quinze nouvelles qui composent ce fix-up, arpentant la ville sur les pas de nombreux personnages de toutes obédiences et de tous acabits, le lecteur comprendra que Nikolaï est le cœur et l'âme de la ville, qu'il l'a façonnée (y compris contre sa mère et souveraine), et qu'il entend bien la contrôler, être l'araignée au centre de la toile comme Moriarty l'est pour la ville de Londres.

Où classer "Célestopol" ? Steampunk, "Célestopol" l'est sans doute, mais pourquoi se limiter à une étiquette aussi restrictive, devenue si souvent synonyme de médiocrité peu mature ?

"Célestopol" est un texte de « merveilleux scientifique », une forme d'hommage à Jules Verne qu'on reconnaît dès le premier texte, Face cachée, avec son voyage vers la Lune dans un confortable obus compartimenté en plusieurs classes comme les trains ou les paquebots de l'époque. Voilà une étiquette qui lui sied mieux. Car pas d'immaturité dans "Célestopol". Les histoires sont souvent dures, les enjeux élevés, et on paie souvent de sa vie les erreurs qu'on fait. Pas de tarte à la mélasse ici et c'est tant mieux.

A la place, des récits qui évoquent immanquablement la littérature russe – et pas seulement à cause des prénoms. La figure du gouverneur si loin de Moscou qu'il prend son autonomie, celle du jeune homme qui arrive en mission dans une bourgade provinciale loin de la capitale, les nobles et leurs ordonnances, les officiers dévoués de la garde ducale, tout ici m'a fait penser au Soleil liquide de Kouprine – pour rester dans l'Imaginaire d'époque.

Quant au « merveilleux fantastique » il se déploie à chaque ligne. Dans l'existence de la ville même, avec son dôme, sa gravité artificielle, son sélénium qu’on devine surpuissant, ses automates dont certains font sécession pour vivre leur rêve quitte à perdre la vie pour cela, les expériences temporelles qu'on y mène ou les particularités du vaisseau Neptune, les armures de combat des Spetsnaz – même si, contexte russe oblige, une Baba Yaga fort cruelle hante les cauchemars de certain voleur local, un domovoï en colère pose problème à l’hôtel Pouchkine, et une Chambre d'Ambre sera peut-être retrouvée.

Et entre romantisme russe et « merveilleux scientifique » se nichent des vies, des espoirs de réussite ou de vengeance, des tristesses inextinguibles dont la moindre n'est pas celle de Nikolaï pour son amour défunt, des réussites souvent modestes, et des échecs parfois spectaculaires. Chaque cellule de Célestopol vit et meurt, mais l’organisme demeure, entre complots et révoltes, presque pour toujours (pas spoiler), alors que son cerveau intime – Nilokaï – grandit et vieillit avec elle.

Comme toujours dans les recueils il y a du bon et du moins bon, question de goût aussi – la nouvelle est un art de la rencontre entre un texte court et un petit moment de lecture. Parfois ça marche, d'autres non.

Mes préférences vont à :

Face cachée pour sa référence explicite à Vernes
Les lumières de la ville pour son caractère très émouvant
Les jardins de la Lune parce qu'elle est délicieusement cruelle
Oderint dum metuant parce qu’elle est la pierre de voûte logique du recueil
Le boudoir des âmes pour sa transposition du spiritisme au monde des automates
Convoi car elle est émouvante, désespérée, et très inattendue
Tempus fugit parce qu'elle commence avec un tableau qui rappelle Le portrait de Dorian Gray et peut symboliser la décrépitude morale de la ville avant de se terminer en apothéose tragique
Le roi des mendiants, qui est à la fois un crépuscule et un passage de témoin

L'un dans l'autre, un recueil agréable à lire, qui puise à de nombreuses sources variées et les mêle avec bonheur.

Célestopol, Emmanuel Chastellière

samedi 21 mars 2020

Le Journal de confinement de Gromovar


Inspiré, que dis-je ?, exalté par les exemples de Leila Slimani et de Marie Darrieussecq, et ne pouvant plus résister à l'attente de celui de Michel Houellebecq dont je ne doute pas qu'il aurait un ton différent, je me lance à mon tour dans un Journal de Confinement.
Les Français ont besoin de savoir que les connards élitistes sont dans la même barque qu'eux - même s'ils essaient d'avoir un petit coussin de soie entre leurs fesses et le bois du banc de nage.

J'avais prévu de vous parler du "Edges", de Linda Nagata, mais depuis que je sais, grâce à Slimani, que le confinement c'est comme La Belle au bois dormant, je me dis que ça peut attendre un siècle qu'on soit tous réveillés.

Donc, Journal.
N'ayant pas l'immense talent littéraire des deux personnes sus-citées, je vais être factuel.

En confinement, profitant à plein poumon des pollens d'arbre, j'entendais le bruit des crapauds et je trouvais ça beau - il n'y a qu'auprès d'une éolienne que j'aurais profité plus pleinement du ressac du bruit automobile.

Je profitais pleinement de ma famille dont les membres, tous en télétravail, s'évitaient consciencieusement toute la journée - le télétravail c'est bruyant. Qu'importe, des bruits de voix humaines indistinctes m'indiquaient qu'ils étaient quelque part, à l'intérieur de la zone de décroissance logarithmique du son.

J'avais l’impression que c'était enfin la fin du capitalisme néo-libéral, vaincu par un minuscule organisme comme le géant Goliath l'avait été par le petit David ; en fait, non, mais ça avait l'air de faire tellement plaisir à certains de le penser que, pour leur faire plaisir, je faisais semblant d'y croire un peu.

C'était comme Mai 68 - que je ratai de peu - mais sans les SS ce qui était plutôt mieux.

Certes, ce n'était pas rose tous les jours.

Dans ce Château de La Belle au bois dormant que j'habitais et qui prenait parfois des airs de Château de Barbe Bleue, j'ai dû :


  • constituer des stocks de PQ, de pâtes, de masques, de gel hydroalcoolique, de Doliprane, de chloroquine, de masques divers et variés, sans oublier cacahuètes et bières
  • m'obliger à faire du jogging
  • regarder Canal+ en clair, les chaine OCS gratuites, l'INA gratuit, Pornhub gratuit, j'en oublie, de toute façon 24 heures n'y suffisaient pas
  • supporter toutes les feelgood video sur Internet
  • supporter les analyses à deux balles de 66 millions de gens incapables de dire une seule fois dans leur putain d’existence "Là, ce n'est pas mon domaine, je ne sais pas"
  • supporter la vue des salopards qui sortent malgré le confinement et la frustration de ne pas pouvoir leur casser les jambes à la batte cloutée
  • supporter, à ce jour, 18000 heures de débats et de questions sur le coronavirus (et, étrangement, aucune posée à ceux qui, en 2011, décidèrent de ne pas renouveler les stocks de masques)
  • rater Iggy Pop en concert (même s'il est dispo sur Arte concert, conseil d'ami, si tant est que tu puisses te prévaloir de ce titre, lecteur)
  • regretter ce que Cioran aurait pu dire de tout ça et qu'il ne dira pas
  • penser que pour Paul Léautaud ça n'aurait pas changé grand chose
  • même lire "Edges" jusqu'au bout après avoir senti que je n'aimerai sans doute guère


Disons-en trois mots quand même :

Edges côté + :
un très grand sense of wonder, des post-humains impressionnants dans des vaisseaux bio-mécaniques, et d'autres encore plus impressionnants, quasi-divins

Edges côté - :
un roman mou et lent qui ne démarre vraiment qu'à la moitié des 400 pages sans toutefois devenir vraiment plus dynamique, des personnages tellement instanciés (dans des corps clonés ou des mémoires informatiques qui peuvent même être dédoublées) qu'il est difficile de s'y attacher vraiment, des phases parfois confuses entre les divers avatars des uns et des autres et les diverses strates concurrentes des vaisseaux

Au final, une idée intéressante, les copies de personnalités numérisées, dont Nagata ne fait pas grand chose de vraiment utile, alors qu'il y avait un vrai potentiel avec ces explorations instanciées dont elle ne fait usage réellement efficace qu'une seule fois.

Edges, Linda Nagata

mercredi 18 mars 2020

Thin Air - Richard Morgan VF


"Thin Air" est un cyberpunk/SF de Richard 'Altered Carbon' Morgan qui sort ces jours-ci en VF chez Bragelonne.
 Il est absolument excellent (vous goûterez l'ironie prémonitoire du titre de ma chronique VO)

Si tu aimes le cyberpunk, la SF, et le hardboiled, ce roman est fait pour toi, lecteur, et si ce n'est pas le cas, c'est l'occasion de découvrir ces genres dans un cadre idéal.
Fonce, n'attends pas (enfin si, la fin du confinement, à moins de commander chez une libraire ami).

mardi 17 mars 2020

Aldobrando - Gipi - Critone


Aldobrando est un orphelin. Fils d'un homme descendu mourir dans la « Fosse » pour satisfaire à l'honneur, il fut confié à un mage en dette envers son père. Charge au vieil homme d'élever le garçon et d'en faire un homme.
Quelques année plus tard, élevé sous serre dans la tanière du sorcier, Aldobrando est devenu un jeune homme chétif qui ne connaît pas grand chose du monde extérieur. Il ignore ce que sont les autres hommes, leurs passions, leurs sentiments, leurs vilenies aussi. Il ne sait rien des femmes ni de l'amour, des rois ni de la politique, des sicaires ni du meurtre. Un naïf, un ignorant, pur comme une licorne mais fragile comme un éphémère.

Et voilà que, lors de la concoction d'une potion magique, le mage est gravement blessé à l’œil par un chat qui refusait de se laisser bouillir vif. L'heure est grave ; Aldobrando doit partir séance tenante chercher de « l'herbe du loup » pour sauver son maître d'une infection potentiellement mortelle. Il doit, pour la première fois de sa vie, quitter le cocon de l’enfance et se lancer dans le vaste monde, plein d’autant de merveilles que de périls, aussi inconnus les uns que les autres.

Il y croisera un « chevalier » vantard et grotesque qui le prendra comme écuyer, sera la victime innocente d'une machination politique, risquera de mourir dans les geôles puantes d'un roi tyran et satyre, se liera d'amitié avec une innocente princesse et un tragique tueur, intriguera pour rétablir la vérité et la justice, fera preuve d'un immense courage, mettra sa vie en jeu après qu'on l'ai eu mise pour lui, changera ainsi le jeu politique du royaume, lavera une injustice avant de trouver un équilibre qui ne sera que le sien et lui donnera enfin pleine satisfaction.

"Aldobrando" est un excellent album.
Récit d'initiation, récit picaresque, Gipi et Critone (sans oublier Daniele et Palescandolo aux couleurs) y livrent une histoire de cape et d'épée pleine de rebondissements, de périls, d'injustice, et de torts à redresser.
On pense ici autant au Don Quichotte de Cervantès qu'au Bossu de Paul Féval.
On y croise une galerie de personnages hauts en couleurs emportés dans un tourbillon d'intrigues et de trahisons - de la princesse cloîtrée à la Barbe Bleue à l'inquisiteur amoureux qui peut évoquer Jorah Mormont en passant par le roi Salluste répugnant ou le tueur que la perte de son amour a transformé en bête sauvage.
On y voit 'on le savait' comment les femmes médiévales sont des monnaies d'échange dans le jeu des familles, objet du désir des hommes et victimes de l’exclusivité de leur pouvoir procréatif.

Le récit progresse lentement et prend de plus en plus d'ampleur au fil des quelques 200 pages. Captivés, on se passionne sans le sentir venir pour ces personnages et pour leur histoire. Aldobrando et ses compagnons d'aventure sont très attachants, et les périls que le monde leur expédie par pleins tombereaux leur attirent la sympathie sans réserve du lecteur.

Parti « devenir ce qu'il est » comme l'y auraient invité Nietzsche ou Pindare, « se connaître lui-même » comme aurait pu lui conseiller Socrate citant le temple de Delphes, Aldobrando est « rendu plus fort par ce qui ne l'a pas tué ».
Forgé par l'épreuve et les risques, nanti d'une bien plus grande connaissance de lui-même et du monde, Aldobrando, en Pinocchio médiéval, est à la fin de l'album devenu un adulte à tous les sens du terme – c'est à dire un être capable de faire des choix libres et d'accepter la pleine responsabilité de ceux-ci.

Ça c'est pour la qualité de l'histoire. Mais elle n'est pas désincarnée. Elle est contenue dans un écrin qui est d'une immense beauté graphique.

Critone et ses coloristes proposent un dessin faussement naïf qui s'avère en réalité d'une grand finesse et d'une précision admirable. Des visages plein de caractère. Une nature aussi belle que le sont, sur d'autres pages, les éléments architecturaux. Un encrage fort et des couleurs à l’aquarelle superbes, toujours justes, quels que soient le ton de l'image et l'atmosphère du moment. N'en jetons plus, sachez juste que c'est un régal pour l’œil qui soutient à merveille une histoire admirable.

Si tu aimes la BD, lecteur, fonce, n'attends pas (enfin si, la fin du confinement, à moins de commander chez une libraire ami).

Aldobrando, Critone, Gipi

jeudi 12 mars 2020

Quoi de Neuf sur ma Pile passe en confinement


Sensible au discours de notre Photophore, Gromovar a décidé de confiner sa personne, sa bibliothèque, et ses serveurs informatiques, dans un bunker proche.
Il devient donc, symboliquement, furtif.

De ce lieu d'exil, il tentera, tel le speaker de Radio Londres, de tenir ses compatriotes du peuple de la SF au fait des frémissements du milieu.
 Il espère que nul ne paniquera et que tous sauront se hisser à la hauteur de l'enjeu.

En ces heures d'épreuve (non corrigées), sachez être braves et solidaires.
Les heures sombres finiront, et les Utopiales 2020 auront lieu (avec ou sans militaires).
Gromovar en a la conviction.

mercredi 11 mars 2020

De l'autre côté de la frontière - Berthet - Fromental


1948. Nogales, Arizona. Vallée de la Santa Cruz.
La ville est une ville double, pile et face du rêve américain.

D'un côté, Nogales, Arizona, USA, de l'autre, Nogales, Sonora, Mexique. Entre les deux moitiés de la ville – dont la moitié américaine a été acquise par les USA lors de l'Achat Gadsden en 1853 – une frontière, juridique d'abord puis physique à partir de 1918.

D'un côté une ville riche entourée de ranches prestigieux où s'encanaille la haute société – l'upper upper class de tout le pays venant en villégiature dans les lieux possédés et organisés par l'upper upper class d'Arizona (« retrouver le contact rugueux de la nature sans renoncer à la qualité de vie de l'homme blanc »), de l'autre la ville mexicaine, pauvre et toute tournée vers la frontière nord.

Au nord, où la plupart des terres appartiennent, après la crise de 1929 et ses bouleversements de fortune, à ce 'Tol ' Pendleton qui développe la zone et vend des parcelles à ses riches amis, on vit à l'année ou en vacances dans les somptueux ranches, on organise fête sur fête, on croise des stars arrivées en avion privé, on boit vraiment beaucoup, on joue du piano et on chante entre deux adultères. On est – pour que tout fonctionne – servi par un pléthorique personnel mexicain au statut précaire.

Au sud, on survit comme on peut, on essaie d'émigrer (ça n'a guère changé), on travaille au nord et on ramène l'argent à la famille au sud, on gère un des nombreux bordels ou on y travaille, on devient gangster voire sicarios car il y a beaucoup d'argent à faire dans les activités illégales quand misère et zones frontières entrent en résonance.

Mur frontière de Nogales

C'est dans la ville US, dans un ranch confortable, que s’installe l'écrivain français de romans policiers François Combe, avec sa femme Victoria, sa secrétaire/maîtresse Kay, sa gouvernante, et son fils (plus tout un personnel local). Il est censé écrire, prend des notes, passe aussi beaucoup de temps au bordel de qualité le plus proche où – avec Kay et entre deux galipettes – il prend des photos érotiques de Raquel, une jeune prostituée.
Un soir, au moment de rentrer chez lui avec Kay, il croise comme souvent son ami le rancher Jed Peterson qui profite aussi des services du lieu – en l’occurrence de ceux de Raquel.

Problème : après le départ de Jed, Raquel est assassinée (massacrée pour être plus juste) de dix-sept coups de couteau. Jed et François, les derniers à avoir fréquenté Raquel sont interrogés par le shérif alors que commence une enquête conduite par un binôme policier américano-mexicain.

François, tout à l'univers policier auquel il s'identifie, se lance sur les traces du meurtrier avec d'autant plus d'intérêt que Jed devient suspect et qu'il veut disculper son ami dont il est sûr de l'innocence. Il lui faudra agir des deux côtés de la frontière et sera aidé pour ce faire par Estrellita, sa servante mexicaine qu'il harcèle à bas bruit sans jamais parvenir à ses fins.
Les enjeux montent quand un deuxième puis un troisième meurtre (toujours de prostituées) surviennent et que Jed paraît de plus en plus impliqué.

Inspiré du séjour de Georges Simenon en Arizona, "De l'autre côté de la frontière" est un captivant album one-shot de Berthet et Fromental, entre monographie anthropologique, enquête fictionnelle, et vrai biographie à clef de Simenon pour la période considérée.

On y découvre un lieu très particulier où la misère côtoie à portée de vue une richesse ostensible.
On y voit l'enfer des travailleuses du sexe mexicaines, en bas de l'échelle sociale locale et simultanément engoncées dans une hiérarchie « interne » qui place les prostituées de bordel de luxe en haut, celles de bordels modestes en-dessous, avec tout en bas celles qui ne peuvent travailler que sur les parkings ou au bord des routes.
On y suit une enquête policière intéressante et bien conduite, entre polar et western, avec salops, bandits, meurtres, vengeance, villes fantômes, mines abandonnées, et crue de la Santa Cruz.

Le tout est racontée en off par Estrellita qui voit tout, n'exprime aucun jugement, n'est pas dupe de la qualité des uns et des autres mais a d'abord besoin de travailler pour aider financièrement sa famille.

C'est donc un album très agréable à lire, le scénario solide y est soutenu par un dessin très classique qui donne un aspect rétro bien venu à la chose, car c'est une histoire dans le passé qui est racontée, un passé montré et décrit tel qu'il était et non tel qu'on le voudrait aujourd'hui.
Quant à Simenon, l’homme aux 1200 femmes selon sa seconde épouse, dont 80% de prostituées, il vécut comme Combe, fut impressionné longtemps par la société US, quitta sa femme, et écrivit après avoir quitté l'Arizona Le Fond de la bouteille, un grand roman littéraire prenant pour cadre la ville de Nogales.

De l'autre côté de la frontière, Berthet, Fromental

Frantz - Dominique Douay et Sébastien Hayez


"Frantz" est un court roman de Dominique Douay illustré par Sébastien Hayez. Quand trois (ou quatre) repris de justice sont envoyés sur une colonie spatiale perdue pour voir ce qui s'y passe et rencontrent ce qui s'y trouve. Un texte pas déplaisant quoiqu'un peu hermétique.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 98, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Ce monde a été colonisé, terraformé, puis on l’a oublié. Et lorsque la planète-mère, exsangue, envoie un vaisseau voir ce qu’il est advenu de sa colonie, son équipage, trois repris de justice, découvrent un désert où toute vie a disparu. Enfin, presque.
Sur Terre, c’est l’effondrement général, et les trois hommes, désormais livrés à eux-mêmes, se demandent que faire de leur liberté dans ce monde vide.
La première nuit, l’un d’eux disparaît, en abandonnant tout : ses vêtements, ses chaussures. Idem pour le deuxième, la nuit suivante. Le dernier doit choisir, se lancer seul, nu, dans une traversée du désert qu’il sait ne mener à rien, ou tenter de quitter cette planète. Car le vaisseau qui les a amenés là a été prévu pour un voyage retour. Fatale erreur.


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mardi 10 mars 2020

Tamanoir - Jean-Luc A. d'Asciano


"Tamanoir" est un projet zarb' né dans l'esprit de Jean Luc A. d'Asciano d'une conversation alors qu'il était au milieu de l'écriture de Souviens-toi des monstres. Il s'agissait de créer un succédané de poulpe à la sauce fantastique. Voilà comment, quelques années plus tard est né "Tamanoir", un nouvel animal aux extrémités proéminentes en lieu et place du Poulpe original.

Tu connais sûrement, lecteur, le Poulpe – au moins de nom.
Il est le personnage principal d'une série de polars inaugurée par Jean-Bernard Pouy.
Le Poulpe, de son vrai nom Gabriel Lecouvreur, est un « détective » anar et gouailleur qui, en fait, n'enquête pas vraiment grand chose, mais fout assez de bordel dans le petit milieu qui entoure l'affaire à laquelle il est confronté pour que celle-ci tende à se régler peu ou prou toute seule, par autocatalyse.
Des dizaines d'auteurs ont écrit des aventures du Poulpe, chacun devant respecter la bible de la série.
Mais, hasard ou volonté, jamais de fantastique dans les aventures de l'octopode proudhonien.

D'Asciano, avec son "Tamanoir", corrige cette carence et livre une histoire qui convoque, dans le Paris actuel, non loin du Père Lachaise, immortels et démons.

Le roman (court, ça fait partie du deal), s'ouvre sur un triple meurtre. Un SDF et deux travailleurs sociaux abattus par des professionnels à l'intérieur du Père Lachaise. Mais voilà qu'un des cadavres – et son chat – se relève. Quelque chose n'est décidément pas clair et visiblement fantastique.

Peu de temps après, prenant son café au troquet La tentation de Saint-Antoine, Nathaniel, dit le Tamanoir, prend connaissance de l'affaire et décide de la prendre en main. Aidé de quelques amis hauts en couleurs, et du flair que lui donne son long nez, il plonge dans un milieu interlope plein d'associations douteuses, de SDF, de punks à chien, de Gitans, de Serbes...
Au prix de grands périls et de quelques castagnes, tirant le fil des meurtres mystérieux au cimetière, il met à jour une petite affaire qui progressivement devient très grosse et découvre des vérités incroyables sur des plans de réalité qui ne sont pas ceux qu'habite normalement l’humanité. A la fin, bien sûr, après un odyssée dantesque inversée (il monte au lieu de descendre), il gagne, et c'est tant mieux.

Créant un petit monde anarchiste et très populaire à la Mocky, d'Asciano invente un univers entre Le Poulpe (c'était le but) et San Antonio.
C'est populo, cru, assez crade, limite scato à un moment donné (lorsqu'est utilisée une « lance » magique qui est tout sauf celle de Longinus).
C'est bavard aussi. Ca cause Jünger, ça disserte Révolte des Cabochiens, ça parle Jésus.
C'est rigolard dans la forme, même si les enjeux du fond sont sérieux et nous rappellent que « The evil than men do lives on and on ».

Et ça respecte à la lettre la bible du Poulpe. Qu'on en juge.
Le Poulpe s'appelle ainsi à cause de ses longs bras, le Tamanoir à cause de son long nez.
Le Tamanoir a une compagne libre et forte, comme le Poulpe.
Il est pote avec le personnel du troquet près de chez lui, comme le Poulpe ; le cuisinier s'y nomme même Vlad dans les deux cas.
Le bistrotier du Poulpe a un chien, celui du Tamanoir un perroquet.
Le Poulpe est pote avec un anarchiste espagnol surarmé, le Tamanoir avec un Italien du même tonneau.
Même la structure des romans colle au modèle. Début avec le meurtre. Prise de connaissance de l'affaire au bistrot. Début d'enquête. Passage chez la copine qui, de fait, loge le Tamanoir. Plan et armes, avec le pote anarchiste. Lecture d'un livre (passage obligé). Descente de bière (plusieurs, passage obligé aussi). Bagarres nombreuses et évanouissements. Conclusion au bistrot. Après l'intervention du Tamanoir tout est rentré dans l'ordre et la justice a été rendue (même si par des voies tortueuses).

Voilà, c'est marrant, pas sérieux (en dépit d'un monologue qui, lui, l'est pourtant), vite et agréablement lu. Et c'est ouvert à maintes suites ou reprises ; monde et personnages sont crées.
Les amateurs du Poulpe ou de San Antonio adoreront. Les joueur d'In Nomine Satanis aussi. Les autres...à voir.

Tamanoir, Jean-Luc d'Asciano

samedi 7 mars 2020

The Hunger - Alma Katsu


Printemps 1846. Un convoi d'une centaine de personnes quitte la ville d'Independence dans le Missouri. 500 chariots, des familles, des célibataires, et leurs animaux (de trait ou à viande), sur la route d'une Californie vers laquelle une ruée avait commencé quelques années auparavant (et ce n'était pas la ruée vers l'or, ultérieure).

Le trajet habituel de ces convois empruntait l'Oregon Trail pour un voyage d'une durée de quatre à six mois selon les conditions météo.
Mais quelques années auparavant, un dénommé Lansford Hastings avait décrit dans un livre intitulé The Emigrants' Guide to Oregon and California un trajet évitant Fort Hall en passant au sud de celui-ci. Ce trajet, le Hastings Cutoff, allongeait en fait la distance et obligeait à passer par des terrains complexes dont le moindre n'était pas le Grand Désert Salé. On notera avec intérêt que, lors de la publication du Guide, Hastings n'avait jamais lui-même tenté la traversée, imaginée seulement sur carte. What could go wrong ?
Ben, tout en fait.


1846 donc. Le convoi quittant Independence est constitué de plusieurs familles (pour certaines avec des salariés) et de quelques célibataires. Les familles les plus notables sont les Donner (les plus riches, qui donnent leur nom à la tragédie), les Reed, les Breen, les Graves, etc... Sans oublier Lewis Keseberg, un immigrant allemand accompagné de sa femme et de leur fille – Alma Katsu lui donne un rôle particulier – ou le journaliste Edwin Bryant.

Le convoi est donc un monde en réduction avec sa stratification sociale, sa sociabilité, ses jalousies, ses ragots, ses groupes et réseaux internes. Un monde vivant qui va se désintégrer au fil des mois, cause et conséquence donc des difficultés rencontrées.

Lorsqu'une expédition de ce genre vire au drame, les causes sont toujours peu ou prou les mêmes. Terrain mal connu et mal cartographié, mauvais management du convoi (avec plusieurs leaders successifs au fil des échecs ou des décompensations), mauvaises décisions aux différents embranchements décisionnels, maladies (s'y ajouta ici la malnutrition car les vivres finirent par s'épuiser), malchance (météo notamment).

Une progression trop lente par excès de confiance au début du voyage (qui conduisit à un mauvais ratio consommation des réserves de nourriture/kilomètres parcourus), le choix de prendre le Hastings Cutoff (ce qui était à l'avantage d'un Fort Bridger en grandes difficultés financières mais pas des émigrants) en dépit d'avertissements répétés de Bryant notamment, tout conduisit à ce que le convoi arrive trop tard et déjà affaibli dans la partie la plus difficile, la Sierra Nevada, presque en vue de la Californie pourtant. Froid, neige, terrain lourd, absence de pâture pour les bêtes, tout était dit.

Ici, je fais évidemment un résumé, il y a de très bons livres, détaillés, sur le sujet. Quelques détails supplémentaires en français ici (courtesy of Alias).

A cette histoire connue (des Américains) qui se termine avec la perte de 50% des pionniers et des soupçons étayés de cannibalisme sur la fin du voyage, Katsu ajoute une histoire de « lycanthropes » qui suivent et attaquent le convoi, aggravant ainsi – ou expliquant, au choix – la situation.

Si tout ça ne vous évoque pas Terror de Dan Simmons, je ne peux plus rien pour vous. Mais là où Terror (je débutais, je faisais très court, désolé) réussissait à affecter son lecteur, "The Hunger" échoue. Pourquoi ?

Quatre raisons pour moi à cela :

D'abord, les multiples points de vue n’aident guère à prendre fait et cause pour un témoin quelconque du drame qui serait l'alter ego du lecteur dans le voyage. Tout roman choral n'est pas un roman choral réussi.

Ensuite, les trop nombreuses intrigues amoureuses du roman, si elles permettent d'entrer dans la culture et les préjugés de l'époque, parasitent le récit principal.

Encore, à vouloir donner du background à ses personnages principaux, Katsu propose une collection de freaks qui paraît invraisemblable dans son existence même dans un si petit microcosme. Les personnages centraux ont tous une histoire tragique, développée à un moment ou à un autre : celui qui a perdu son amoureuse suicidée après un viol incestueux, celui qui fuit le remords d'avoir causé la mort d'une femme avec des médicaments trafiqués, la mormone échappant aux persécutions dont son église était l’objet, l'homosexuel marié honteux et dissimulé, la fille dont le fiancé est mort avant le mariage à son grand soulagement, l'Indien élevé par des missionnaires, etc. De nouveau, on tourne autour d'un pot qui pu être être mieux rempli si avaient été limitées les « quêtes annexes ».

Enfin et surtout, jusqu'au dernier tiers, Katsu ne fait pas monter la pression ni ressentir les difficultés concrètes que vivent les pionniers. Dans Terror on avait l'impression de sentir le froid qui prenait jusqu'aux os, d'éprouver la difficulté physique de l'épreuve en cours, de voir le stock de charbon baisser jusqu'à une fin annoncée. Ici ce n'est quasiment jamais le cas. Et même les lycanthropes sont trop backstage pour être vraiment inquiétants.
Et ne parlons pas de la fin, dont on peut dire qu'elle est à la fois éclatée, backstage, et rushée.

Pour passionner avec une histoire dont la fin navrante est connue dès le début il faut être le Simmons de Terror ou le Hugo de L’homme qui rit. Alma Katsu n'est visiblement ni l'un ni l'autre ; elle ne fournit même pas un compte-rendu vraiment satisfaisant sur le plan factuel d'une histoire largement documentée.
Dommage, j'aurais aimé aimer.

The Hunger, Alma Katsu


Quelques photos historiques avec notamment les Reed

samedi 29 février 2020

29 février : le sacre du roi



Qu'on se souvienne que le 29 février 2004 Le retour du roi obtint 11 Oscars, entrant ainsi dans le club très restreint des film détenant le record du nombre d'Oscars.
Il fallait bien poster quelque chose en ce 29 février qui ne reviendra que dans quatre ans si le coronavirus ne nous a pas achevé d'ici là.

vendredi 28 février 2020

Images de la fin du monde - Christophe Siébert


« Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. » écrivait Cioran dans Syllogismes de l'amertume.
C'est à un voyage halluciné dans une monde où les rossignols roteraient que Christophe Siébert, lauréat du Prix Sade 2019 pour Métaphysique de la viande, te convie, lecteur.

Alors embarque, lecteur, si tu en as le courage.
Embarque avec moi, qui jouerai ici le rôle de l'échanson. Direction l'univers poétique noir, très graphique, profondément mortifère et résolument NSFW de Siébert, jusqu'à la ville post-soviétique (ce qui est parfois – et singulièrement ici – synonyme de post-apocalyptique) de Mertvecgorod autour des années 2020.
Cette Chiba russe mille fois pire que l'originale, cette mégalopole de 7 millions d'habitants entre Ukraine et Russie dans laquelle je t’entraîne est la seule ville notable de la République Indépendante de Mertvecgorod, une oligarchie présidentielle quasi-mafieuse créée en 1994, après l'effondrement de l'URSS et deux ans de guerre civile :

  • une ville – pour ton information – dont le nom signifie étymologiquement La cité des cadavres et qui fut construite face aux ruines de Zam-e Daeva, la terre des esprits mauvais.
  • une ville que Staline transforma en 1935 en goulag et ville-décharge, et à laquelle il affecta des centaines de milliers de déportés pour traiter tous les déchets de l'URSS
  • une ville qui, aujourd'hui, n'étant plus ville secrète, s'est spécialisée dans le traitement des déchets de toute l'Europe, et concentre dans sa « Zona » usines de traitements des déchets, décharges légales, et décharges sauvages
  • une ville où la sécurité est privée, sous-traités à des drones télécommandés plus ou moins actifs selon les quartiers
  • une ville qui raconte une fois encore le dilemme déchirant d'Elitza Gueorguieva entre socialisme réel  misérable et libéralisme mafieux inégalitaire


Mertvecgorod est donc une ville qu'en Inde on dirait Intouchable du fait de son activité même, une ville qui, en Europe, pourrait être Rybnik.
Une ville gouvernée par des oligarques sans scrupules qui encouragent ou laissent prospérer les activités d'exportation plus délétères les unes que les autres dont ils perçoivent, directement ou non, les revenus. Aux déchets, traités à la « va comme j'te pousse » sans considération aucune pour la pollution associée qui empuantit eau et air et affecte les organismes au point que l'air irrespirable – sauf dans la quartier luxueux de Ul'tramarin où il est traité (mal) – vaut à la ville le triste privilège d'être la plus cancérogène du monde, tu peux ajouter le trafic d'organes, et une industrie florissante du porno plus ou moins extrême. A côté, non lié au commerce international, presque locavore, trafics de drogue et prostitution offrent deux débouchés aux revenus des autochtones quand les dépenses d'alimentation ou de vodka des travailleurs ne suffisent pas à faire boucler le circuit économique.

Mertvecgorod est le personnage principal du fix-up de Christophe Sieber. C'est elle que tu arpenteras en tous sens. Elle qui contient en son sein la Zona, la plus grande décharge à ciel ouvert du monde. Elle qui est laide, délabrée, puante, polluée jusqu'à l'outrage. Elle qui dévore ses enfants sans la moindre pitié.
Sur elle, en elle, sur son tégument et dans ses entrailles, tu découvriras sa population, ceux qui y vivent comme des parasites survivant sur un méta-organisme – à moins que l'organisme ne soit, de fait, le parasite.

La plupart sont des victimes. Les plus juvéniles ou à la dérive mourront jeunes, d'une mauvaise rencontre ou d'une overdose. Les plus intégrés (autrement dit les travailleurs pauvres), un peu plus tard, d'alcoolisme ou de cancer – sans oublier la toujours possible mauvaise rencontre.
Quelques-uns, oligarques ou mafieux, profitent de ce que la ville offre, vivent en commensaux avec l'organisme qu'ils ont contribué à façonner, l'utilisent pour sucer le sang des autres : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en pompe davantage. », écrivait Marx. La ville est leur capital.
Peu nombreux, enfin, sont ceux qui tentent de résister, de façon toujours imparfaite, et se lancent dans des combats voués à l'échec qui n'ont même pas l'excuse d'être beaux.

Le recueil (premier d'une série à venir) est constitué de 21 nouvelles courtes, indépendantes mais souvent liées plus ou moins lâchement aux autres, de l'entrée Wikipédia de la RIM, d'une liste de faits-divers récents, et d'un glossaire. On ne va pas donc lister chaque texte, juste pointer les saillants, en se rappelant qu'ici bien plus que dans la France de Camille Peugny le destin est déjà fait au berceau.

Tu croiseras et recroiseras, lecteur, un contestataire illuminé, terroriste et gourou, dont la description (hasard du calendrier) n'est pas sans évoquer l'inénarrable Piotr Pavlenski.
Énorme attentat, effet imprévu, destructions inattendues, tout se termine auprès du Sultan des Démons (l'un des deux seuls éléments fantastiques du recueil), parfaitement à sa place tant la ville est un chaos primordial qui préfigure l'effondrement et ses habitants des flûtistes déments qui dansent comme au cirque.

Tu désespéreras à voir le nihilisme meurtrier absolu du (des) groupes(s) de jeunes qui se nomment eux-mêmes fort justement « La danse de mort ».

Tu enrageras avec les contestataires situationnistes qui constatent que le Spectacle récupère leurs protestations-happenings, comme il l'avait fait, entre autres, pour les Sex Pistols. Tu les verras alors tourner le dos à l'intervention et se lancer dans l'action directe, mais, « les Situs de Mertvecgorod, combien de divisions ? »  Poser la question c'est y répondre.

Tu verras les couples lamentables, tu verras les fugues loin de parents forcément décevants, tu verras les fugueurs, tu verras ceux – rares – qui parviennent à fuir la ville et tu pleureras sur les 99,99% qui ne peuvent pas – manque de perspective, manque de ressources.

Tu verras les pilotes de drone, minuscules « criminels de bureau », qui tuent vite et de loin, de leur salon parfois, entre la poire et le formage.

Tu vérifieras que, quand on n'a que son corps comme capital et qu'on ne veut pas finir sur le marché des organes, les services sexuels ou les combats clandestins sont les seuls moyens de gagner de quoi améliorer un piètre ordinaire. Ce que tous savent. Tous savent aussi qu'on n'en sort pas toujours vivant.

Tu verras le cynisme et le mépris des oligarques qui, non content d'exploiter, tuent pour le plaisir, juste parce qu'ils peuvent. Tu verras que ce cynisme prédateur n'est pas leur exclusivité.

Tu hurleras de rage au spectacle d'une misère dont on ne peut pas sortir, avec une histoire bouleversante de lit de luxe qui rappelle le Evicted de Matthew Desmond.

Tu compteras les féminicides insensés dans un décompte sans fin qui évoque La ville qui n'aimait pas les femmes de Thomas Day.

Tu sortiras lessivé, broyé, scarifié par ta lecture. Haletant, pantelant, vivant enfin.


Alors, lecteur, si tu es de ces petites choses fragiles qui n'ont pas supporté L'effroyable affaire des souffreuses, la nouvelle de Raphael Eymery dans le recueil d'Adorée Floupette – qui est la plus décadentiste et sans conteste la meilleure des quatre –, si tu ne crois pas que c'est lorsque l'art parle de Charogne, de Trou du cul, ou d'Ivoire et d’Ivresse, et non de téléphones mobiles, qu'il est le plus art c'est à dire le plus éloigné du monde, et que c'est dans le Boudoir – en transgressant la répression sexuelle pour reprendre possession de son corps – qu'on fait la meilleure politique, alors passe ton chemin, cette lecture te sera pénible.

Si, en revanche, tu recherches les atmosphères décrépites à la Eraserhead, les moiteurs d'Exotica, les extrémismes de Gaspar Noé, ou les fulgurances de Blue Velvet, alors tu as frappé à la bonne porte, tu peux prendre ton billet pour la fascinante – comme l'est une veuve noire –  Mertvecgorod. Tu seras assis à côté de Siébert en lisant ses Images de la fin du monde. Et je ne serai pas loin.

Images de la fin du monde, Christophe Siébert

Pour aider les bibliothécaires à référencer le livre, voici une liste de tag donnée par Siébert lui-même en interview de ses obsessions abordées dans le recueil :
violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.
(Ne me remerciez pas).

mercredi 26 février 2020

Farmhand - Rob Guillory


Lecture VO mais la VF existe chez Delcourt.

"Farmhand" est la nouvelle série comics de Rob 'Chew' Guillory. On y retrouve le style graphique cartoony caractéristique de l'auteur ; un graphisme joli, coloré, rempli de petits détails, qui lorgne vers l'humour. Mais, comme dans Chew, le style léger ne sert qu'à dissimuler une histoire effrayante et terrible.

"Farmhand", c'est l'histoire de la famille Jenkins. Ils n'étaient que des fermiers banaux de la petite ville de Freetown, Louisiane, jusqu'à ce que, il y a des années de ça, Jed soit possédé par une « vision ».
Le dessin que Jed en tira s'avéra être la structure génétique d'un type nouveau de cellules souches. A partir de ce « plan », et en collaboration avec la scientifique Monica Thorne, Jed développa alors une biotechnologie inédite : des plantes OGM porteuses d'organes ou de membres humains, entiers ou partiels. Il suffit alors de cueillir l'organe voulu pour réaliser une greffe, toujours compatible et s'adaptant automatiquement aux caractéristiques physiques du receveur. On est quelque part entre science et magie mais qu'importe, la technique fonctionne et a déjà aidé des centaines de personnes, faisant par la même occasion de Jed un homme riche, à la tête d'une entreprise florissante en dépit de la méfiance de certains qui ne voient pas toutes ces manipulations génétiques d'un bon œil.

Jusqu'au jour où tout dérape.
Alors même que Zek, son fils, au chômage, revient en ville pour une réconciliation et un nouveau départ après des années de fâcherie silencieuse.
Que le maire Randall Lafayette, soutien historique et indéfectible de Jed, risque de perdre les élections.
Et que le pasteur local, vieil ami de Jed, avertit depuis le premier jour sur une origine diabolique de la « vision ».

Dans "Farmhand", le lecteur de Chew retrouvera tout ce qui faisait le stress et le charme étrange de la précédente série dessinée par Guillory. Ici, il fait tout, scénario et dessin, et c'est pour le meilleur.

L'histoire ubuesque flashy et délirante du début laisse progressivement la place à l'effroi alors qu'un arrière-plan sinistre remonte à la surface. Secrets industriels, secrets de famille, mystère de la rupture entre Jed et Monica, non-dits entourant le décès – maintenant ancien – de la femme de Jed, la mère de Zek.
Les couleurs chatoyantes deviennent de plus en plus inquiétantes, les gentilles et amusantes plantes-nez ou plantes-doigts du début semblent n'être que la vitrine montrable d'une réalité bien plus terrifiante cachée dans l'arrière boutique.

C'est, comme dans Chew, une enquête qui tire l'histoire, plusieurs enquêtes même, toutes liées par la question « D'ou vient la vision de Jed, et dans que but lui fut-elle envoyée ? ».

C'est, pour Guillory, l'occasion d'interroger la question des OGM, de leurs risques éventuels, de leur dissémination possible en dépit de tous les gènes Terminator du monde. Plus généralement, et des humains étant impliqués comme receveurs, c'est la question de la manipulation du vivant jusqu'à l'humain qui est abordée ici – on se rappellera que Peter Watts disait que les premières manipulations génétiques humaines seraient vraisemblablement victimes de bugs comme n'importe quel programme informatique.

Sur le plan de l'intime, l’interrogation scientifique de "Farmhand" se double d'une histoire de réconciliation familiale délicate en situation de stress et de résilience après deuil et séparation.

Sans oublier un complot, qui se dévoile au fil des pages.

Guillory traite son récit avec l’humour décalé qui est sa marque de fabrique, il trouve quelques astuces de scénario permettant de fournir tout le background au lecteur d'une manière qui semble parfaitement naturelle, il se cite parfois pour les fans, enfin, il  dose révélations et nouvelles questions au fil d'une progression joliment maîtrisée.

C'est proche de Chew, certes : Andréa, la sœur de Zek, ressemble beaucoup à Toni Chu, la sœur de Tony ; le trouble qui tire le récit se loge dans le vivant ; l'origine du trouble est externe et inconnue.
Mais qu'importe ? Le tout est fort bien réalisé, et on se replonge avec plaisir dans l'univers mental si particulier de Rob Guillory.
En attendant la suite.

Farmhand t1 et 2, Reap what was sown, Thorne in the flesh, Rob Guillory

mardi 25 février 2020

Cochrane vs Cthulhu - Gilberto Villarroel


Sortie de "Cochrane vs Cthulhu", de Gilberto Villarroel, aux Forges de Vulcain, le récit uchronique d'un affrontement à mort entre Le Cthulhu (que je choisis de citer en premier, à tout seigneur tout honneur) et Lord Thomas Cochrane, sur et au large de notre Fort Boyard (oui, celui-là même qui accueille le Père Fouras et ses invités peu futés de Messidor à Fructidor).

Pourquoi Villaroel, artiste chilien vivant et travaillant à Paris a-t-il imaginé une telle confrontation ?

Pour Fort Boyard, car il a découvert lors d'une promenade le véritable bâtiment historique, ce qui l'a amené à regarder l’émission – qu'il ne connaissait pas – qui l'a un peu consterné mais aussi intéressé.

Pour Cthulhu, car Who Else ? Tu oses poser la question, vermisseau humain ?

Pour Lord Cochrane, car c'est un personnage historique larger than life, une tête brûlée doublée d'un brillant tacticien, l'homme qui détruisit en 1809 la moitié de la flotte française lors de la très audacieuse attaque aux brûlots – au large de Fort Boyard justement – ce qui lui vaudra à la fois une élévation dans l'Ordre du Bain et un passage en cour martiale, l'homme qui participa à l’indépendance du Chili (entre autres guerres d'indépendance dans lesquelles il s'impliqua, à savoir, Pérou, Brésil, Grèce) et sur lequel l'auteur chilien prépara pendant un temps un documentaire.
Un héros, brillant, courageux, peu discipliné, un Papy Boyington de l'ère napoléonienne. Ou, j'y reviendrai, une sorte de Bob Morane avant l'heure.

Maintenant, aux faits.

Avril 1815. Les Cent Jours. Le fort Boyard a été partiellement réarmé après la catastrophe de 1809 (dans la réalité, la construction du fort fut mise en suspens jusqu'en 1841). Il est occupé par une petite garnison commandée par le capitaine des Dragons de la Garde Loïc Eonet. A l'insu de tous, Eonet attend des émissaires envoyés de Paris pour analyser d'étranges artefacts découverts sur le site du fort. Peu avant leur arrivée, un petit bateau est repéré par les vigies. S'y trouvent des « invités » inattendus : Lord Cochrane et quelques hommes, tous en tenue civile (donc passibles d'une accusation d'espionnage, punie de mort). Emprisonné mais traité avec les égards dus à son rang, Cochrane raconte à Eonet l'histoire de sa récente déchéance anglaise, et prétend être dans des eaux qu'il a jadis couvertes de sang et de flammes dans la cadre d'une expédition scientifique.

La méfiance est énorme, exacerbée par l'arrivée sur le fort du plus proche collaborateur du terrible Fouché, Durand, qui reproche à Eonet son traitement du prisonnier et le relève pour cela de son commandement. Ne manquaient plus que les frères Champollion pour que le cast soit complet ; les voilà, ils sont les scientifiques envoyés pour traduire et interpréter des artefacts dont il s'avère vite qu'ils sont bien plus anciens que l’Égypte pharaonique, peut-être plus anciens même que toute l'humanité. Et qu'ils mettent en garde contre une menace antédiluvienne.

Inspiré de L'appel de Cthulhu, "Cochrane vs Cthulhu" est le premier volume d'un cycle que Villaroel entend consacrer à Cochrane. Héros récurrent du cycle à venir, brillant et charismatique, Cochrane sera, comme un Bob Morane en costume, confronté à des ennemis d'une puissance inégalée que seuls son courage et son ingéniosité tactique sauront vaincre.

Pas d'enquête ici, pas de vieux universitaires miskatoniens, pas de lettre d'adieu d'un lettré promis à une mort prochaine. En leur lieu et place, deux jeunes universitaires napoléoniens dont l'un déchiffrera les hiéroglyphes, un capitaine français courageux et loyal, quelques dizaines de soldats qui essaient plus que tout de survivre à un danger inouï, et surtout un héros en délicatesse de nation. Il ne s'agit pas ici de comprendre mais de vaincre, pas de découvrir mais de survivre ; et si la mort devait advenir, il importe que les hommes qui la rencontreraient puissent le faire avec bravoure et panache.

"Cochrane vs Cthulhu" est un roman pour joueurs de L'appel de Cthulhu peut-être plus que pour puristes lovecraftiens (j'ai la joie d'avoir un pied dans les deux camps). C'est un texte de combat, dynamique, trépidant même, qui ne cesse jamais de balancer péril après péril sur ses protagonistes et met en scène des héros qui ne succombent jamais au désespoir, qui considèrent même que les actes les plus désespérés sont aussi les plus beaux car ils amènent la gloire s'ils réussissent et une mort héroïque s'ils échouent.
Les joueurs connaissent ces moments où, tout étant perdu fors l'honneur, ne reste qu'à mettre en branle le plan le plus audacieux possible en espérant qu'il offrira au moins une petite chance de survie. Et, on le sait, la fortune sourit aux audacieux.

"Cochrane vs Cthulhu" – finalement plus Cochrane que Cthulhu – est donc un plaisant divertissement, presque adolescent, et une revanche bien venue offerte à tous ces personnages qui succombèrent à la folie ou à la mort dans les écrits d'HPL.
Si on devait lui reprocher quelque chose (deux, en fait), ce serait d'une part l'amour immodéré que l'auteur porte à ses personnages et qui transparaît trop explicitement imho, et quelques paragraphes de « rappel de ce qui précède » qui donnent l’impression que le texte a été publié en feuilleton. Disons que c'est mineur.

Cochrane vs Cthulhu, Gilberto Villarroel

lundi 24 février 2020

Le magicien quantique - Künsken VF


"Le magicien quantique", de Derek Künsken, sort en VF.

C'est un roman qui plaira aux fans de Ocean's Eleven ou de Mission Impossible, moins aux autres.
Choisis ton camp, camarade !

Le magicien quantique, Derek Künsken