dimanche 19 janvier 2020

Black Hammer Age of Doom II - Lemire - Ormston



"Age of Doom part II" est le quatrième volume de la série Black Hammer. Il conclut la série principale alors que se développent autour d'elle de plus en plus de séries dérivées et de crossovers.

La vérité révélée dans le volume précédent et le mouvement aussi inopiné que périlleux de Captain Weird avaient laissé les lecteurs dans l'expectative sur la suite possible des événements.
Force est de dire que le début de "Age of Doom part II" ne les aide guère à sortir de leurs interrogations. On y voit Weird, seul, transporté dans une étrange dimension parallèle où échouent les histoires non abouties et les personnages qui devaient les vivre. Du reste de l'équipe, aucune trace, du monde que nous connaissons, non plus.
Weird est ailleurs, en un lieu méta où il est inutile, alors que la menace d'Anti-God pèse de nouveau sur notre terre.

Il faudra à Weird un peu d'idée, beaucoup de chance, et le sacrifice de la plupart de ses compagnons d'infortune, pour parvenir à fuir le monde demi-créé des histoires abandonnées. Une rencontre avec son créateur plus tard, il peut rejoindre le nôtre, celui de Black Hammer, où tout reste à faire pour arrêter définitivement Anti-God (c'est à dire – soyons clair – sauver la réalité).

Mais, de retour ici, Weird découvre qu'il doit d'abord « réactiver » l'équipe. Car si ses amis l'ont bien précédés dans le monde qui est le nôtre, ils sont tous parfaitement incapables de combattre la menace cosmique qui commence pourtant déjà à se manifester, et risque à terme d'anéantir toute vie sur Terre.

Sans spoiler (voilà pourquoi, sur le détail des faits, j'étais aussi vague au-dessus et deviendrai mutique en-dessous), disons que Lemire joue volontairement ici la mise en abyme super-héroïque. Et qu'il ne le fait pas à moitié.

Reboot de l'histoire (pourquoi se gêner ? tout le monde le fait dès qu'il en a envie), second reboot à peu de distance (plus on est de fous...), explications ad hoc sur la présence heureuse des pouvoirs nécessaires à traiter la menace ou des immunités qui permettent de lui résister, développements opportuns permettant de débloquer des situations inextricables, amnésies à point nommé, happy ends de dernière minute, etc.

Lemire joue ici à être aussi peu scrupuleux que les caciques de Marvel ou DC. Mais il le fait à dessein, dans un but parodique, alors qu'il n'en a aucun besoin pour une histoire qui se termine – et se serait terminée même sans ces artifices – et qu'il ne cherche nullement à relancer. Il joue le sale gosse qui connaît à merveille le monde des comics et qui a choisi de lui renvoyer ses travers à la face en donnant l'impression qu'il les partagent aussi.

Il fait ainsi aux lecteur chevronnés un amusant clin d’œil et offre simultanément à tous les lecteurs une fin satisfaisante, qui n'appelle pas à suite, et qui rend à la toute fin aux personnages principaux la joie et le bonheur qu'ils ont eux-mêmes offerts aux lecteurs durant plusieurs centaines de pages.

Au risque de me répéter, je dirais que Lemire fait encore un magnifique travail, qu'il livre un scénario roué autant qu'amoureux, et que Black Hammer est une incontestable réussite.

Black Hammer Age of Doom part II, Lemire, Ormston

mercredi 15 janvier 2020

Terre errante - Liu Cixin VF


Il y a sept ans, je chroniquais "Terre errante" de Liu Cixin en version anglaise.


Je donnais à l'ensemble un titre de spécialité culinaire chinoise qui fleurait l'appropriation culturelle la plus abjecte - au risque de voir un jour débaptisé le Prix Gromovar.

Je vous livre le tout aujourd'hui en redisant que ces textes sont à lire - et ça c'est l'essentiel.
Faites-en bon usage.

Terre errante, Liu Cixin

dimanche 12 janvier 2020

Adam-Troy Castro et le cycle d'Andrea Cort


Adam-Troy Castro est un prolifique auteur américain de SF, fantasy, et horreur, plusieurs fois primé et nominés.
Les quelques textes que j'ai déjà lus de lui – Véelles, Une brève histoire des formes à venir, Our human – portent tous sa marque, celle d'un auteur à l'imagination fertile et à la capacité de réalisation certaine.

AMI publiera prochainement en VF son roman « Emissaries from the Dead ».
Philip K Dick Award 2009, Castro y met en scène Andrea Cort dans un space-op qu'on dit de grande qualité et qui est en cours de lecture VO ici.

Victime et coupable de crime de guerre lors de son enfance, Cort – dont le statut légal, entre responsabilité et excuse de minorité, n'est toujours pas clair – est devenue, après des années de brimades dans diverses prisons, une agente indenturée à vie du Corps Diplomatique de la Confédération humaine – ce qui implique sans doute possible le présence de nombreuses autres entités politiques non humaines.
Cort est, de fait, quelque chose entre une enquêtrice, une diplomate, et une barbouze, employée par un service dont la mission est d'assurer tant la sûreté de la Confédération que la préservation et l'avancement de ses intérêts – un genre de Département d'Etat qui inclurait la CIA.

La version française du roman contiendra aussi les nouvelles indépendantes (certaines écrites avant le roman et d'autres après) qui ont Cort pour personnage principal. C'est à propos de ces nouvelles (trois sur quatre en tout cas) que je vais dire un mot aujourd'hui, dans l'ordre chronologique non de la parution ou de l'écriture mais de la biographie d'Andrea Cort.

Commençons par With Unclean Hands.
Cort est envoyé sur la planète des Zinn, une espèce très avancée tombée dans une mortelle déliquescence. Fondamentalement pacifiques, les Zinn ont sombré dans une dépression mortifère puis se sont retirés sur leur monde d'origine lorsqu'ils ont rencontré des espèces agressives et qu'il se sont alors trouvés exposés à des risques de confrontation. Aujourd'hui ils veulent, sans qu'on sache bien pourquoi, échanger des technologies très avancées contre la mise à disposition d'un meurtrier humain ; les Zinn prétendent vouloir observer un phénomène qui leur est aussi inconnu qu'il leur parait incongru.
Cort doit finaliser le transfert, pour le plus grand bénéfice de l'humanité. Une mission simple et rapide. Hélas, rien ne tourne comme prévu. Car dès que Cort commence, par hasard, à comprendre un peu la culture Zinn, elle réalise vite qu'il y a bien plus en jeu dans l'échange que ce que les Zinn veulent bien admettre. Elle réagit alors de la seule manière qu'elle connait : en faisant passer son sens de la mission et de la justice avant toute retenue ou prétention diplomatique.

With Unclean Hands est un texte intéressant, qui présente Cort sans trop en dire, place le lecteur – comme l'héroïne – face à l'altérité radicale des races non humaines, et se déploie vers une chute bienvenue même si elle est prévisible pour un lecteur attentif.


The Coward's Option est le troisième texte. On y retrouve l’intelligence opiniâtre d'Andrea Cort confrontée une fois encore à l'altérité non humaine. Ici c'est des Caith qu'il s'agit, une déplaisante espèce, cruelle, froide, brutale, et ouvertement xénophobe, qui « prospère » sur une planète gelée aussi désagréable que ses habitants.

Envoyée pour s'assurer que le coupable humain d'un vol suivi de meurtre a eu droit à tous les recours légaux existants avant son exécution (par un procédé très douloureux s'étalant sur plusieurs jours), Cort découvre que les Caith ont une alternative technique à la peine capitale. Elle comprend vite que la dite technique, si séduisante soit-elle, ferait peser sur l'humanité entière une menace gravissime si elle venait à se répandre. Peut-elle contenir la menace ? Et à qui faire confiance pour ça ?

Comme dans la première nouvelle, Cort teste dans cette histoire ses qualités propres : intelligence, détermination, sens de l'honneur et du devoir, courage. Comme dans la première nouvelle, elle protège – y compris quand elle agit en maverick – les valeurs et la sûreté humaines. Elle donne encore ici l'image de l'agent actif qui sait dépasser les évidences diplomatiques ou juridiques pour traiter les enjeux cachés des transactions auxquelles elle participe.

Sur le deuxième texte (que je n'avais pas oublié), Tasha's Fail-Safe, que dire ?
Il se déroule dans l'habitat New London, le lieu de vie et la base opérationnelle de Cort, qu'on visite donc pour la première fois. On y découvre son supérieur direct, l'indispensable et haï Artis Bringen, ainsi que la rationalité froide d'un Corps Diplomatique pour qui les agents sont des pions sacrifiables à volonté. On y croise Tasha Coombs, une collègue de Cort qui éprouve pour elle autant de respect professionnel que de circonspection personnelle. On y remarque quelques technologies courantes dans la Confédération (implants, modifications physiques, etc.), ainsi qu'une autre, bien plus exclusive, qui permet aux agents menacés de ne pas succomber à la torture ou à l'intimidation.

Problème : après un début intéressant, et, de fait, dès que Cort entre en jeu, le texte est narrativement indigent, avec une résolution qui tombe du ciel comme une fleur et un changement de forme qui le sert moins qu'il ne le dessert.

With Unclean Hands + Tasha's Fail-Safe + The Coward's Option, Adam-Troy Castro


lundi 6 janvier 2020

Walter Kurtz était à pied - Emmanuel Brault


Les Éditions Mnémos accueillent en ce début d’année 2020 un nouveau label, Mu. Voilà, c'est dit.
L'information date officiellement de ce matin.
Ma bonne éducation étant notoire, j'ai décidé d'apporter un cadeau au baby shower organisé par les deux parents, Frédéric Weil et Davy Athuil. Voici donc une bonne chronique de "Walter Kurtz était à pied", de Emmanuel Brault – qui reviendra en ligne lors de la sortie du roman, le 30 mars prochain.

"Walter Kurtz était à pied". Il y a des livres improbables, au titre improbable, qu'on reçoit de manière improbable. Des livres sur lesquels on a, dès l'abord, un a priori dubitatif. Déjà, le titre est trop long. Un bon titre c'est un émoji – comme pour le dernier Beigbeder.
Et puis, on feuillette un peu, on lit deux, trois, dix pages, et on est séduit. On attend le faux pas et il n'arrive pas. On se retrouve à lire le tout, et plutôt vite encore. Strike !

Futur indéterminé. Le monde, largement désertifié, est structuré par les routes qui le sillonnent et les stations (service) qui le ponctuent. L'humanité est divisée entre les Roues, qui passent leur vie entière à rouler sans fin en voiture, et les Pieds, qui vivent pedibus cum jambis dans les no civilised-man's land autour de ces routes qui ne cessent jamais de s'étendre. Les deux groupes s'ignorent souvent, se craignent toujours, entrent en conflit parfois.

Dany et Sarah sont frères et sœurs. Ils parcourent depuis leurs naissances respectives les routes du monde dans la 203 conduite par leur père. Ils vivent ainsi la vie des Roues, une vie « civilisée » dans laquelle on accumule les kilomètres pour gagner des points qui seront dépensés dans les stations. Il faut des points pour vivre et se distraire, des points pour entretenir sa voiture (et donc ainsi continuer à en gagner), des points pour acheter une voiture plus rapide (et donc pouvoir accumuler encore plus de points à dépenser). Ils sont libres, ils sont heureux, ils sont civilisés ; pas comme les sauvages Pieds qui ont refusé de monter dans le grand huit et vivotent sans qu'on sache trop comment aux abords de la modernité représentée par le ruban d'asphalte.

Et puis, un jour, alors que Dany entre dans l'âge adulte de la conduite, la 203 a un accident. Le père meurt, les enfants sont recueillis par un groupe de Pieds, étranges mais apparemment plutôt pacifiques. Dany ne songe qu'à regagner son monde, alors que Sarah trouve auprès des Pieds un mode de vie qui comble le vide existentiel qu'elle ressentait depuis longtemps. La séparation inévitable des collatéraux et la rancœur qu'elle provoque chez Dany entraîne, réseau social Roues aidant, une montée de la haine anti-Pieds chez les Roues et le début d'une guerre civile humaine qui prend vite des allures de guerre d’extermination.

Avec "Walter Kurtz était à pied", Brault, dont c'est le deuxième roman, signe une œuvre vraiment intéressante. Inversant la relation historique qui lie sédentarité et civilisation, il donne à voir une société Roue qui rappelle furieusement la société capitaliste contemporaine et sa course absurde à la productivité sans limite.
Lancé On a road to nowhere (comme David Byrne dans la chanson éponyme ou le bus des Sex Pistols à tombeau ouvert vers aucun futur), la société Roue fonce vers l'infini et au-delà sans rime ni raison. Elle détruit pour cela la nature, et notamment les arbres sauvages, et professe une liberté absolue (qui n'est pas sans rappeler les revendications des associations d'automobilistes) encadrée seulement par un marché de biens et une armée censée protéger l'en-dedans de ceux qui vivent dans l'en-dehors. Comptant parfois le temps en kilomètres, comme dans Le Monde inverti de Priest, roulant pour gagner pour dépenser pour rouler, les Roues ont une vie qui évoque autant L’Homme unidimensionnel de Marcuse que le grinding des gamers. Leur credo : « Avancer, toujours ».

A coté d'elle, la société Pieds met en œuvre la décélération qu'Hartmut Rosa préconisait et qui seule permettrait de se reconnecter au monde en se défaisant tant de la dictature de l'urgence que du bruissement incessant des réseaux et des médias ; les Pieds poussent la chose jusqu'à ne presque pas parler. Les Pieds ne demandent rien, ne revendiquent rien, ils meurent même écrasés parfois, et pourtant ils sont là, comme l’œil de Caïn, remises en cause vivantes du mode de vie Roues.
La défection de Sarah, que Dany et ses contacts ne parviennent à interpréter que comme un rapt suivi de viol, rend le conflit inévitable entre deux modes de vie trop antagonistes pour coexister. Et l'horreur génocidaire commence.

Avec "Walter Kurtz était à pied", Brault réussit le pari risqué de l'anticipation sociale militante.
Il le fait en ne donnant pas d’explication au changement, mis à part quelques Eternels Humains qui seraient : le désir de liberté sans responsabilité, le goût d'instaurer des hiérarchies, et une propension jamais démentie à haïr ce qui est différent jusqu'à en vouloir l'anéantissement.

Le monde de Brault est. Pas besoin d'en expliquer la genèse, elle serait de trop, car, inévitablement, soumise à remise en cause et à test de crédibilité. Le monde de Brault est métaphorique, et, par là même, il n'a besoin d'aucune justification ; il est car ce qu'il métaphorise est aussi.

Même ces voitures, souvent anciennes, dont on pourrait/devrait se demander d'où elles viennent, qui les produit, et comment, ont l'air de tomber du ciel sans que ça nuise au récit. Objets de désir, de liberté, de puissance (et d’aliénation précisément à cause de toute cela), à l'origine indistincte, elles sont littéralement ce que décrivait Barthes parlant de la DS 19 :
« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature: il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La «Déesse» a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus »

C'est l'amour et l'admiration que Barthes dit ici qu'éprouvent les Roues ; ils l'expriment de manière explicite. Si on y ajoute le « The car is a powerful symbol of achievement and personal freedom » du spécialiste en marketing Ernest Dichter, on comprend la fascination ressentie par les Roues mais aussi celle qu'a exercé l'automobile sur une partie presque unanime de la population occidentale. Face à un tel sentiment, rien ne résiste, ni la nature, ni les peuples autochtones, ni la simple sauvegarde personnelle.

Et, de même que les voitures sont, sans explication, la méfiance, la haine, la guerre sont aussi, sans plus d'explication. On pense alors à Ballard. Pour Crash et la Trilogie de béton bien sûr, ode à la frénésie automobile et à la fusion chair/métal qui fait de l'homme une extension de la machine, mais aussi pour Sauvagerie, IGH, etc. tous les romans de Ballard dans lequel la plongée en sauvagerie n'a pas besoin de justification. Il suffit que des humains soient là, la sauvagerie les accompagne – Ballard qui a passé la moitié de la guerre dans un camp de détention japonais en sait quelque chose.
Rien d’étonnant alors à lire ici des pages aussi fortes qu'hallucinées où la guerre amène la joie de l'oblitération, de la destruction des corps, de la supériorité technique mise en actes, de la camaraderie face à l'Autre, forcément sous-humain car ne faisant pas partie du Nous. Un plaisir quasiment sexuel.

Et Walter Kurtz alors, direz-vous ? Si vous vous souvenez que Kurtz est un membre de la fraction dominante de l'humanité qui, écœuré, la quitte pour rejoindre et organiser les dominés en devenant l'un des leurs, vous comprendrez de qui il s'agit ici.

"Walter Kurtz était à pied" est donc un roman très réussi qui parvient à dire beaucoup sur le folie productiviste/consumériste en prenant le parti de ne pas asséner ni de tenter vainement de tirer des lignes de fuite sociologiques entre ici et là-bas.

Walter Kurtz était à pied, Emmanuel Brault

dimanche 5 janvier 2020

NEMESIS - Mills - O'Neill - Talbot - Redondo


Futur indéterminé. La Terre est devenue Termight, une planète que les humains habitent, comme des termites, dans des tunnels et des tuyaux. Après maints conflits et catastrophes nucléaires, la surface est largement inhabitable ce qui les oblige à une vie souterraine. Souterraine, certes, mais pas claustrée. En effet, un trou noir artificiel – enterré aussi – met les mondes de l'univers à la disposition des vaisseaux humains.
Et « mettre à disposition » est l'expression juste.

Car l'humanité vit sous le joug d'une dictature religieuse xénophobe conduite par le Grand Inquisiteur Torquemada (comme l'autre) qui a juré d'anéantir tous les aliens de l'univers – qu'il qualifie de déviants. Il dispose pour cela de troupes fanatiques, les Terminators, d'Assassins spécialisés, de Robots de combat aussi cons que destructeurs, d'Archivistes aveugles, et même de Vestales. Sans répit ni raison, le Grand Inquisiteur envoie ses troupes aux quatre coins de l'univers et extermine sans pitié tout ce qui ne ressemble pas à un humain, si amical ou pacifique que ce puisse être. Son slogan, répété jusqu'à l’écœurement : « Restez purs, Restez vigilants, Restez droits ! ».

Heureusement, se dresse face à lui le héros rebelle Nemesis, un warlock, un alien, un démon peut-être, d'une puissance et d'une virtuosité guerrière sans pareilles. Aidé de quelques alliés humains et aliens, il tente sans relâche de sauver des populations menacées, de libérer les humains de leur joug, et d'apporter ainsi la paix dans l'univers.

"Nemesis le Sorcier, Les Hérésies complètes vol I" (ouch !) raconte sur 400 pages le combat à mort qui oppose Nemesis à Torquemada, et plus globalement le régime dictatorial terrien au reste des peuples de l'univers. Une lutte sans merci dans laquelle tous les coups sont permis, de l’extermination de masse à l’assassinat ciblé en passant par la torture et la manipulation propagandiste.

Premier volume de l'Intégrale à paraître chez Délirium, il contient les livres I à IV, publiés dans 2000AD, scénarisés par Mills et dessinés par O'Neill (à l'exception notable du livre IV presque entièrement illustré par Bryan 'Arkwright' Talbot et du livre II qui est l’œuvre de Jesus Redondo) + quatre récits courts fournissant du background ou introduisant l'histoire.
Et c'est un énorme feu d'artifice comme l'amateur de comics n'en croise que bien trop rarement.

Retournant les codes intellectuels du genre, Mills et O'Neill met en scène des humains génocidaires combattus par des aliens pour qui on prend rapidement fait et cause. Il fait de son héros invincible une créature inférieure en puissance à son épouse, l'immense guerrière China. Il leur donne un fils, Toth, au physique monstrueux, dont on pressent que seul le jeune âge l'empêche de nuire et que sa vengeance causera de grands malheurs à venir. Il le nantit d'un oncle demi-fou qui dissèque puis réanime des humains en Docteur Mengele de l'espace déviant mâtiné d'Herbert Wast.

Retournant les codes visuels du genre comme Eisentein le faisait dans Alexandre Nevsky ou George Lucas dans Star Wars, il habille ses salopards de blanc dans le même temps qu'il offre au regard du lecteur un héros de couleur sombre et à l'apparence de bouc démoniaque antrhropomorphisé, porteur d'une Epée Funeste que n'aurait pas reniée Moorcock (ni Eisentein ni Lucas n'auraient osé). Quand aux aliens à sauver, même si la propagande de Torquemada les enlaidit à plaisir, ils ne sont déjà guère ragoutants au naturel – y compris ceux qui, dans le livre IV, jouent à être des victoriens steampunk en dissimulant leur vraie nature de métamorphes à la morphologie escargotienne. On compatit à leur malheur parce qu'ils ont le droit de vivre et pas parce qu'ils sont mignons comme des Ewoks – mignons, ils ne le sont vraiment pas – ce qui renforce le point moral.

Plongeant à fond dans les délires scénaristiques et visuels de la période 70's/80's qui donnèrent ou donneront Métal Hurlant, Judge Dredd, Luther Arkwright et la Ligue des Gentlemen Extraordinaires – ou encore Marshall Law du même duo – les auteurs de Nemesis ne s'interdisent rien en terme de créativité. Dessins très fouillés fourmillant littéralement de détails, créatures aliens aux physiques improbables, batailles spatiales titanesques, rebondissements spectaculaires, cliffhangers inquiétants, moyens de transport inimaginables, robots géants et stupides, tout est imaginé, tout est montré, tout est énorme, débordant littéralement des cases. Ici what you see is what you get, tout est sur la page, pas de voix off graphique, pas de surmoi narratif non plus ; tout ce qui fait avancer l'histoire et participe à la rendre outrée est bon à prendre.
Mills s'autorise même à rappeler on stage les ABC Warriors, « transférés » d'une de ses séries 2000AD précédentes.

On peut y voir une ode à la lutte contre la tyrannie doublée d'une charge contre la xénophobie, mais Nemesis est d'abord et surtout un grand moment de folie et de liberté créative comme il n'en existe plus guère aujourd'hui, qui se permet même, dans un récit SF spatial, de citer à mots couverts Verne, Poe, Shelley, ou de mettre en scène une reine Victoria surprenante.

C'est donc du pur délire ; et c'est bien plus que cela. C'est une vraie histoire SF – peu hard – qui est aussi une histoire de guerre, une histoire de résistance, une histoire de complot, une histoire de drame, une histoire de vengeance. Ca explose dans tous les sens et on lit très vite cet énorme volume jusqu'au mot « fin » qui signifie, hélas, qu'on va devoir attendre la suite.

Nemesis le Sorcier, Les Hérésies complètes vol I, Mills, O'Neill, Talbot, Redondo

vendredi 3 janvier 2020

The New Frontier - Darwyn Cooke


"The New Frontier" est une série complète de Darwyn Cooke, publiée en 2004 (que je lis mieux tard que jamais), et lauréate des Eisner, Harvey, et Shuster Awards.

De la fin de la guerre au début des années 60, Cooke imagine une réinvention de la transition du Golden Age au Silver Age, de Superman et Wonder Woman à Flash et Green Lantern pour le dire (trop) vite, du déclin du goût pour les super-héros à leur retour en grâce auprès du public. Et c'est brillant.

D'une île perdue truffée de dinosaures à une menace pour la survie même de l'humanité, Cooke balade le lecteur sur quinze ans à travers les destins de nombreux personnages qui racontent une version idéale et finalement optimiste d'une transition qui partait pour être douloureuse.

On croise dans les pages de "The New Frontier" les groupes de héros humains caractéristiques des récits de guerre de l'époque – c'est d'ailleurs avec l'un de ceux-ci, The Losers, qu'on ouvre le bal.
Ces groupes de héros strictement humains, motivés par leur patriotisme et leur courage inébranlable, deviennent vite les seuls à agir vraiment.

En effet, le début de la guerre froide, la course à l'armement, et la compétition spatiale avec l'URSS, développent aux USA une paranoïa militante qui culmine avec les activités de McCarthy et de son comité des activités anti-américaines. Les héros, devenus suspects, sont sommés de se démasquer. Beaucoup refusent et sont rapidement obligés de se dissimuler ou de cesser leurs activités. La Société de Justice d'Amérique se dissout. Superman (favorable à la loi) et Batman (opposé) se confrontent même dans un combat titanesque qui préfigure la confrontation Captain America/Iron man dans le Civil War de Marvel ; qui ne sortira que plus tard et dont on a du mal à penser qu'il ne s'en est pas inspiré. Après, la messe super-héroïque semble dite.
Même les héros à pouvoir magique ou divin (Shazam par exemple) se retirent et décident de laisser le temps de la science advenir. C'est un temps où le mythe super-héroïque devient résiduel – peut-être voué à s'éteindre complètement.

Alors que l'activité héroïque est devenue faible aux USA, Superman et Wonder Woman continuent d'aider l'armée US en Indochine, où ils commencent (Wonder Woman surtout, en double féminin et temporaire de Walter Kurtz) à douter de leur engagement et du bien-fondé de leur implication dans l'activité militaire américaine.

La nature ayant horreur du vide, au pays, comme on dit, débarque le dernier des Martiens J'onn J'onzz, qui se dissimule sous les traits d'un policier et tombe – avec Batman – sur un culte apocalyptique qui semble n'être qu'un avatar d'un mouvement plus vaste.
J'onzz découvre sur Terre la peur de l'autre et la racisme qui caractérisent la société de l'époque, et assiste, atterré, à l'assassinat de John Henry, un héros noir qui lutte contre le KKK.
Parallèlement et sans lien direct, Barry Allen est frappé par l'éclair qui le transforme en Flash, et le vétéran idéaliste et tête brûlée Hal Jordan devient le Green Lantern terrien.

Tout ce monde, plus une quantité d'autres dont de nombreux non super-héros, devront s'unir pour repousser une menace qui pourrait éradiquer toute vie humaine et dont des cultes secrets annonçaient l'avènement, entre cauchemars et crises de désespoir.

Avec "The New Frontier", Cooke livre une histoire de très grande qualité. Réunissant un casting impressionnant dont je n'ai cité qu'une petite partie, il assure le passage de témoin du Golden Age au Silver Age. Ne s'interdisant rien, il entremêle des destins variés, crée des personnages que le nombre de pages permet de rendre complexes, fait intervenir les héros humains – issus des histoires de guerre, et pour leur dernier tour de bal – au côté des super-héros, offre un final (le discours de Kennedy) qui résonne étrangement aujourd'hui tant les questions à adresser semblent presque toutes encore d'actualité.

Il met dans cet hommage un amour qui transparaît à chaque page.
Le style graphique rappelle l'époque – Kirby entre autres, ou les « belles américaines » aux chromes rutilants. Sonnent juste aussi le ton des dialogues, les systèmes de valeurs affichés, et les personnalités, qui disent une génération de l'après-guerre forte de vétérans porteurs d'une vision du monde forgée sur les champs de bataille – jusqu'à l’exacerbation de la virilité et le traitement particulier des relations hommes/femmes qui paraît exotique aujourd'hui.
Il réussit ainsi le pari de traiter de ce qui, dans les 50's, était l'éléphant dans la pièce (celui qu'on ne veut pas voir), à savoir les black ops, les crimes de guerre, le sexisme, le racisme, etc., et de le faire avec des personnages qu'il dote d'assez d'intelligence pour repérer l'éléphant sans tomber dans l'anachronisme psychologique qui consisterait à les doter de systèmes culturels qui seraient ceux de notre temps.

C'est beau, c'est bon, c'est bien. Croyez-moi !
Etant un Marvel-guy, je suis quelqu'un qui connaît l'univers DC sans en être un expert ni un amoureux, et pourtant j'ai pris un immense plaisir à retrouver des personnages connus et à lire une histoire inédite qui les met tous en valeur sans oublier de montrer l'accouchement difficile d'une nouvelle époque.

Note: comme toujours, l'édition Urban Comics, truffée d'annexes, est de très grande qualité.

The New Frontier, Darwyn Cooke

jeudi 2 janvier 2020

Bienvenue à Sturkeyville - Bob Leman


Saluons la sortie récente de "Bienvenue à Sturkeyville", un recueil inédit de Bob Leman, traduit par Nathalie Serval, superbement illustré par Stéphane Perger et Arnaud S. Maniak, le tout rendu possible par un crowdfunding des éditions Scylla. La mise en lumière d'un auteur trop méconnu, dans un écrin qui lui rend justice.

Sturkeyville est une petite ville tranquille blottie aux pieds des Appalaches du Nord. Bâtie autour de sa forge industrielle, la ville est une Amérique en réduction, avec ses dynasties, ses riches industriels, ses banquiers, ses notables membres d'un grand nombre d'associations qui sont autant œuvres de bienfaisance que nexus de réseautage, ses commerçants, son shérif, ses ouvriers honnêtes, et ses marginaux qui occupent tant les marges des conventions sociales que celles de la ville elle-même. Et puis il y a les monstres, qui sont bien réels ici et pas du tout engendrés par le sommeil de la raison. Des monstres qui sont, comme tout le reste dans l'autosuffisante Sturkeyville, un linge sale qu'on lave en famille – ni Devil's Reef, ni Red Hook ici.

Sturkeyville, c'est un peu un Twin Peaks de la côte Est, un Twin Peaks dans lequel la corruption serait moins celle des hommes que celle d'une terre encore parcourue par des créatures inhumaines.
Si on vaut être plus littéraire, disons que la petite ville, prospère sans ostentation, est une Samarra qu'auraient visitée les mondes de Twilight Zone.

Dans le temps long de Sturkeyville, étendu du milieu du XIXe aux deux-tiers du XXe, la permanence de la communauté – en dépit des guerres mondiales et des dépressions – masque les soubresauts qui affectent les vies personnelles et les fortunes familiales ; des tribulations dont l'origine est toujours fantastique, au meilleur sens du terme.

Leman dévoile donc à son lecteur, dans La saison du ver, la vie tragique de la famille Lawson, plongée dans un cauchemar qui rappelle L'invasion des profanateurs de sépultures.

Il présente un vampire aussi « réaliste » que « noble » dans La quête de Clifford M., une créature qui se découvre une ascendance insupportable, comme le faisait le héros malheureux des Rats dans les murs d'HPL.

Il lorgne fortement vers le Lovecraft du Cauchemar d'Innsmouth dans Les Créatures du lac. Et quelle impressionnante description d'une déchéance !

Il offre un spectacle de lignes temporelles brisées dans Loob, une histoire originale et très bien construite qui est aussi le seul récit où les malheurs d'une famille affectent par ricochet l'ensemble de la communauté – d'atroce façon dans les deux cas.

Il raconte une terrifiante histoire de deuil, d'obsession, et d'emprise, dans Viens là où mon amour repose et rêve ; c'est à Shirley Jackson qu'on pense ici.
Et le tout est réussi.

Seule Odila, sur des thèmes semblables – lignées, alliances, perpétuation –, est un peu en-dessous, en raison de dialogues qui semblent trop cosy et policés au égard à des enjeux aussi colossaux que des protagonistes dont la croissance, en dépit de sa lenteur, peut évoquer L'Abomination de Dunwich.

Puisant à de nombreuses sources classiques, Leman en tire le meilleur sans oublier de rendre explicitement hommage à ses devanciers – lorsqu'il place le domaine Philipps près du lac Howard par exemple.
Écrivant autant comme un auteur fantastique que comme un de ces auteurs américains qui décrivaient avec le même brio les communautés humaines que les espaces naturels qui ceinturaient leurs villes, Leman parvient à faire entrer sans solution de continuité l'incongru dans le prosaïque – comme s'il plaçait les roulottes des Freaks au bord, mais tout juste au bord, des limites de la ville.

Il livre ainsi, avec cette Sturkeyville qu'on a l'impression de bien connaître une fois le recueil terminé, une histoire fantasmée de l'Amérique rurale qui intrigue autant qu'elle émeut, dans un style classique qu'on qualifiera de bon aloi.

Bienvenue à Sturkeyville, Bob Leman

L'avis de Lhisbei