lundi 22 juillet 2019

All the Fabulous Beasts - Priya Sharma


Priya Sharma est britannique, médecin généraliste, et auteur de nouvelles fantastiques.
"All the Fabulous Beasts", le recueil qui réunit 16 de ses textes vient de recevoir le Shirley Jackson Award 2018, après avoir été finaliste au Locus. Il mérite vraiment d'être lu – même les textes secondaires y sont de bonne qualité.

Le fantastique de Sharma est tout imprégné d'un double héritage britannique et indien. Faerie d'un côté, dieux et créatures magiques de l'autre, à côté ou au milieu des simples mortels. Rien d'étonnant donc si c'est un surnaturel incarné qui s'exprime dans ses textes.
Pas d'horreur cosmique ou de vide existentiel ici ; chez Sharma, les corbeaux font des enfants avec les humains, des sirènes ou des hippocampes vivent discrètement parmi nous, on croise des serpents, des fantômes, d'autres créatures magiques encore.

Les textes de "All the Fabulous Beasts" sont des textes qu'on pourrait dire familiaux. L'individu y est parti d'un groupe familial qui évolue, pas toujours pour le mieux, qui marque et blesse, mais parfois aussi soulage et protège. Si l'individualité y existe, l'individualisme n'est pas vraiment une option. Chacun est pris dans les rets de son histoire, de celle de sa famille, de sa classe, ou de sa nation. Il y a ici quelque chose de quasi-lovecraftien dans le caractère inéluctable d'un héritage familial dont il est presque toujours impossible de s'extraire.

Ainsi, les récits de Sharma sont marqués comme au fer rouge par le passage du temps. Les personnages rencontrés ont un passé, ils ont grandi ou vieilli, leurs proches sont morts ou partis. Ils ont tous perdu des choses en route ; le temps a laissé sur chacun des cicatrices qui sont autant de germes fondateurs des moments à venir.
Même les sociétés ont changé. Villes transformées par la désindustrialisation des 70's ou la crise financière de 2008 (des passages rappellent – toutes proportions gardées – la fin du Bone Clocks de Mitchell), pays radicalement changés par une grande croissance forcément non homothétique.

Ce qui est n'est que l'écho, souvent dégradé, de ce qui a été. L'instant présent n'est que le point d'étape temporaire d'une évolution entamée avant même la naissance parfois. Dans le présent est accroché le miroir des souvenirs, aigres-doux. Il y a de la nostalgie dans les histoires de Sharma, du regret aussi, car l'impermanence des choses comme la responsabilité des échecs meurtrissent l'âme.

L'ensemble donne le sentiment d'une littérature de la fermeture progressive des possibles. D'une progression karmique qui ne se révélerait que très progressivement, laissant l'individu se débattre dans le courant d'une destinée dont il distingue mal le sens ou les contours.

Et dans l’enchaînement logique des faits et des conséquences, à quoi se raccrocher ?
La famille oppresse souvent et navre parfois.
L'amour fait souffrir, parce qu'il s'est achevé, qu'il était impossible, ou encore trompeur.
Le sexe est rarement salvateur, une petite mort absurde qui n'extrait pas des affres du quotidien.
Quant à la parentalité...que de sacrifices et de souffrances pour un état éphémère par nature.

Histoires de lignée comme chez Lovecraft, de regret et d'effondrement comme chez Lane, d'intimité comme chez Tuttle. Sharma écrit tout ça à la fois, mais elle le fait avec son imaginaire propre, en construisant des personnages riches de leurs mystères et denses de leur tristesse, le tout dans un style simple et imagé qui parvient à rendre profondément touchant ce qu'elle raconte. Un recueil à lire assurément, et une mine d'or pour des éditeurs qui se piqueraient de publier des textes courts.

On appréciera particulièrement :

The Crow Palace, entre deuil, secrets, sororité malheureuse, corbeaux et...coucous.

Rag and Bone, un récit situé dans une Angleterre industrielle reféodalisée pour lutter contre l'anarcho-syndicalisme, une Angleterre où la vie des prolétaires est encore plus terrible que dans la réalité. Où on illustre la phrase de Marx « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant ».

L'horrifique The Anatomist's Mnemonic et son troublant fétichiste des mains.

Le grandiose Egg, où une would-be mother accepte un pacte dangereux, découvre que la maternité n'est que de sacrifices, puis que l'amour consiste à couper les liens – c'est à dire à ne jamais percevoir les dividendes du sacrifice. Un texte qui évoque la mère de famille de L'arrache-coeur.

The Ballad of Boomtown, triste balade irlandaise où, au milieu des désillusions de la croissance financière, on voit combien l'amour blesse, la culpabilité déchire, le mensonge tue.

Pearls et sa Méduse nostalgique.

The Absent Shade, entre secret de famille, préjudice, inégalités, meurtres et inhumanité.

Small Town Stories, un mariage du haut vers la bas, des différences de classe, une maladie meurtrière.

Fish Skins, ou la difficulté qu'il y a à entretenir l'amour qui inspira un sacrifice inimaginable.

The Englishman, qui voit un Anglais d'origine indienne retourner sur la terre transformée de ses ancêtres et accepter l'anéantissement.

The Nature of Bees, une amusante – quoique prévisible – histoire de transmission dynastique.

A Son of the Sea, retour aux origines, secret de famille, hérédité monstrueuse.

Fabulous Beasts, nominée Shirley Jackson et lauréat du British Fantasy Award, une impressionnante histoire, presque weird, de biologie ophidienne et d'amour/haine incestueux au sein d'une étouffante famille.

All the Fabulous Beasts, Priya Sharma

mercredi 17 juillet 2019

L'ile aux cannibales - Nicolas Werth


« Sur l'île, il y avait un garde, Kostia Venikov de son nom, un jeune gars. Il faisait la cour à une belle fille qui avait été amenée là. Il la protégeait. Un jour qu'il devait s'absenter, il a dit à un camarade : 'Tu la surveilles', mais lui, avec tout ce monde autour, il a pas pu faire grand chose... Des gens l'ont attrapée, attachée à un peuplier, on lui a coupé la poitrine, les muscles, tout ce qui se mange, tout... Quand Kostia est revenu, elle était encore en vie. Il a voulu la sauver, mais elle s'est vidée de son sang, elle est morte. »

« Irina me dit en revenant des foins : 'Quelle puanteur, quelle puanteur !' Je le voyais bien, elle cherchait quelque chose, elle se lavait sans cesse les mains et puis elle retournait voir les morts... Pour sûr que ça puait, les morts étaient décomposés, ça faisait plus d'un mois qu'ils traînaient là. J'ai compris que Tveretin et Irka arrachaient les dents en or des cadavres... Au Torgsin de Tomsk, on n'était pas regardant sur la provenance, on échangeait l'or contre des frusques, des macaronis et toute autre nourriture ».

Sache, lecteur, que tu ne viens pas de lire des passages de Crossed ou une réinterprétation de la scène des cannibales de La Route. Ce sont des extraits du témoignage, recueilli en 1989, de Taïssa Mikhaïlovna Tchokareva, une vieille paysanne ostiak, sur l'affaire de Nazino.

Je vais donc te dire ici quelque mots de "L'île aux cannibales", aussi surnommée L'île aux morts, un îlot fluvial de moins de trois kilomètres carrés sur lequel furent abandonnés plusieurs milliers de déportés intérieurs soviétiques au printemps 1933, et qui représente un épitomé de l'inhumanité cynique et de l’incroyable incurie du pouvoir soviétique des années 30.
Note : Chaque expression ou terme qui te paraîtra surprenant, lecteur, est tiré du lexique d'alors et cité dans le livre. Je m'épargne les guillemets par facilité, il aurait fallu en mettre trop, et tu aurais perdu la saveur de la phraséologie de l'époque.

D'abord, un peu de contexte. Le début des années 30 voit l'intensification de deux politiques : dékoulakisation et nettoyage des villes, en particulier des grandes villes à statut spécial – Moscou par exemple, et singulièrement dans ce cas en prévision des festivités du 1er mai. Il s'agit dans un cas de se débarrasser des koulaks comme classe, dans l'autre de purger les villes de leurs éléments indésirables (deux catégories aux définitions aussi incertaines qu'extensives, avec ce que ça implique).

Accessoirement, la politique de déportation massive permettra aussi de vider des prisons pleines jusqu'à la gueule – du fait des répressions passées – et de déplacer les nombreux réfugiés qui fuient les régions les plus touchées par les disettes et les famines ; sans oublier de se débarrasser des petliouro-polonais, des insurrectionnels finlandais (!), ou de tout autre ennemi de l'intérieur.

Car, dans un contexte d'hypertrophisation constante de l'appareil répressif d'Etat, les difficultés alimentaires, attribuées aux saboteurs et profiteurs (Staline vient de mettre les difficultés du régime sur le dos des débris des classes exploiteuses alliés aux déclassés, criminels, marginaux, qui mènent une guerre de sape en sabotant la production agricole, en diffusant de fausses rumeurs pour discréditer l'agriculture collectivisée, en sabotant la production industrielle), sont déjà importantes en URSS. En effet, il faut nourrir les villes et mener à bien la politique d'exportation de denrées agricoles qui permet de financer l'achat de biens de production, alors que les rendements sont faibles du fait des réorganisations massives imposées par les nouvelles politiques agricoles, des évictions successives de paysans productifs, d'une corruption et de détournements endémiques qui sont cause et conséquence de la faible productivité. L'explication de ces graves troubles se trouve forcément dans les complots, internes et externes, Staline l'a dit. C'est comme ces exodes de la faim qui sont organisés par des organisations contre-révolutionnaires. Tout se tient.
Deux vagues de déportation massive ont donc déjà eu lieu en ce début des années 30.

Vient le début de l'année 1933. Iagoda, chef de l'OGPU, et Berman, chef du Goulag, adressent à Staline un plan, je cite, grandiose, d'amplification des déportations, vers la Sibérie notamment. Après les opérations du début de la décennie, il s'agit de monter en puissance et d'expédier un million d'éléments indésirables en Sibérie, et autant au Kazakhstan. Six catégories cibles, très larges, d'indésirables sont établies ; ne reste qu'à identifier, arrêter, déporter. Les déportés deviendront des colons de travail, privés de leurs droits civiques ils seront assignés à des villages de travail – une alternative aux camps proprement dit – placés sous l'autorité de commandants-tchékistes dotés de très larges pouvoirs.

Le plan est simple, grandiose. Qu'on en juge !
Déporter deux millions de personnes (la moitié en Sibérie occidentale), les installer dans des zones à aménager ex-nihilo, à des centaines de kilomètres de la voie ferrée la plus proche pour éviter les évasions. Si tout va bien, au bout de deux ans, les déportés (des colons forcés) auront développé une économie essentiellement agricole et forestière autosuffisante qui permettra à l'Etat de se décharger du coût de leur entretien et dégageront un surplus marchand permettant à l'Etat de se rembourser des frais de leur déportation. Mise à l'écart des indésirables, mise en valeur de vastes terres inexploitées. Que demande le peuple ?

Pour les auteurs du plan, le coût de déportation et d'installation sera minimal, au vu de l'expérience déjà acquise. Et qu'importe l'échec spectaculaire des opérations des trois années précédentes !

Horrifiées par leur incapacité à répondre aux injonctions de Moscou, les autorités sibériennes négocient une révision à la baisse du plan. Son bien-fondé n'est pas contesté mais il parait impossible de recevoir autant de monde en si peu de temps : ni la nourriture ni les outils disponibles n'y suffiront, et de très loin. D'autant plus que la Sibérie occidentale est une zone en grande difficulté alimentaire induite, et que le banditisme – conséquence des déportations/évasions précédentes – y est intense. On tombe finalement d'accord sur 500000 seulement (!), à réaliser entre printemps et été 1933.

Commencent alors les arrestations, d'un arbitraire proprement incroyable. Car, comme si l'imprécision des définitions des éléments indésirables ne suffisait pas, les autorités policières, saisies par ce que Staline nomme vertige du succès ou enthousiasme administratif, arrêtent à tour de bras. Même des citoyens pouvant prouver par des papiers qu'ils n'entrent pas dans les catégories concernées. Détruits, volés, leurs papiers ne leur évitent pas la déportation.
De plus, l'objectif initial était d'inclure une majorité de koulaks aptes au travail de la terre auxquels seraient ajoutée une minorité d'urbains déclassés, parasites et socialement dangereux, ou d'ex-prisonniers. Mais la réalisation est toute autre. Les koulaks sont largement minoritaires ; on déporte en masse des criminels ou des urbains faibles – voire handicapés ou malades – bien incapables de quelque activité productive rurale que ce soit.

Impréparation et rareté des ressources font des voyages en train un enfer. Les déportés sont affamés, tombent malade, meurent. Ils subissent aussi les violences de leurs compagnons d'infortune ou des gardes. Quand arrivent les premiers convois au camp de transit de Tomsk, bien avant la date prévue, rien de suffisant n'existe. Manque de personnel, baraquements défaillants, médicaments et nourriture insuffisants, parfois même absence d'électricité. Et ceci alors que la part des semi-cadavres, hors d'état, parmi les déportés, est déjà très élevée.
Dans les terres, le long des rivières, là où doivent être emmenés, in fine, les déplacés, rien n'est prêt non plus. Délais très courts (l'arrivée imminente est annoncée au responsable local 9 jours avant qu'elle ne soit effective) et prise en glace du fleuve ont empêché tout ravitaillement. Il n'y a donc ni nourriture ni matériel sur les lieux envisagés d'installation.

Or, des convois doivent continuer d'arriver régulièrement à Tomsk – car à l'arrière les rafles continuent – alors que la camp est déjà saturé. Tergiversations, rapports, ordres, contrordres, se succèdent. Après un début d'émeute, et alors qu'un examen des déplacés est en cours au vu des dérives commises lors des arrestations – examen qui confirmera sans réparer grand chose –, décision est prise d’envoyer un – puis d'autres – groupe de péniches 600 km en amont, dans une zone peuplée par quelques pauvres villages seulement.

Le premier convoi part le 14 mai 1933. Des conditions de voyage épouvantables à nouveau, à fond de cale, presque sans nourriture. Après quatre jours de navigation sur l'Ob, il est décidé que les 6000 déportés seront déposés sur un îlot de 3 km sur moins d'1, au milieu de l'Ob, face au village de Nazino, à 70 km environ de la ville d'Alexandrovskoie. De là, théoriquement, ils seront emmenés ensuite vers leurs lieux définitifs d'installation, dispersés le long du fleuve.

C'est donc 6000 personnes environ – d'autres les rejoindront par la suite –, dans des états sanitaires précaires, qui sont débarqués sur une île nue, Nazino, avec une poignée de nourriture, quelques gardes, et c'est tout.
Un gros stock de farine est déposé dans le village face à l'îlot mais rien ne permet de cuire du pain. Une partie pourrira sur place. La partie consommée sera le plus souvent mangée telle que, mélangée avec de l'eau du fleuve. Pas d'autre nourriture. Ils n'ont qu'à pécher, s'ils le peuvent.
Aucun moyen de faire des abris, ni de se protéger par des vêtements alors qu'il fait très froid et qu'il neige la première nuit. Seules de piètres zemlianki seront finalement réalisées et fourniront une maigre protection.
Emeute compréhensible lors des premières interminables distributions de nourriture, donc distributions suivantes réalisées par des brigadiers qui profitent de cette position capitale pour user et abuser.

L'ensemble de l'affaire durera treize semaines environ.
Durant ces semaines, on vit quantité de déportés mourir de maladie ou de malnutrition. Des brutalités permanentes, de « l’esclavagisme » ponctuel. Des vols, des meurtres, des arrachages de dents en or. Des évasions rarement réussies, des noyades nombreuses, des chasses à l'évadé – impliquant parfois les habitants locaux – comme on chasse le gibier, avec palmarès et vantardise. Des cas de nécrophagie ou de cannibalisme (suivant que la consommation était précédée ou pas de meurtre) - quand les faits furent avérés, onze anthropophages furent condamnés à mort par un tribunal d'exception de l'OGPU.

Et pourtant, quelques jours avant le départ du convoi, Staline avait annulé l'opération. Mais l’ordre n'était pas arrivé. Les méandres bureaucratiques...
Entre juin et juillet, les déportés restants sont relocalisés dans des installations le long de la rivière, mais, là aussi, conditions de vie et moral sont désastreux. Ce qui n'empêche pas de considérer l'affaire comme peu ou prou terminée en ce qui concerne le groupe de Nazino.

Finalement, sur les 10000 déportés de Nazino, les deux tiers manquèrent à l'appel, morts après un calvaire de plusieurs semaines ou évadés. Sur l'année 1933, ce furent un tiers de tous les déportés spéciaux qui connurent le même sort, soit plus de 350000. Et ceux qui restaient étaient en bien misérable état.

Il fallut le courage et l'indignation d'un petit fonctionnaire local, Velitchko, qui écrivit à Staline lui-même pour qu'une commission d'enquête soit instaurée. Quelques sanctions mineures en résultèrent. Rien de bien sérieux.
De toute façon, les rapports, de l'OGPU notamment, tendaient, sans les nier, à minimiser les faits, et les plaçaient sous l'angle du regrettable échec économique et productif bien plus que sous celui de l'injustice ou du massacre. Conclusion fut tirée que le système des camps de travail était largement préférable en terme d’efficience financière. Ils se développeront.
Tentative → Echec donc Problème → Solution. Rationalité en finalité comme dirait Max Weber.

Ce drame sera redécouvert et réétudié après la chute de l'URSS par l'organisation Memorial puis rendu largement public en 2002.

La tragédie de Nazino, qui vit s'effondrer toutes les digues de la civilisation, en dit long sur l'impéritie d'un système bureaucratique et répressif imperméable aux fait et aux contraintes.
Il dit comment le culte du chiffre et de la performance, dans un immense pays aux ordres, entraîne à valider et à poursuivre des objectifs irréalistes en déconnectant toute intelligence de la boucle.
Il illustre les inévitables atrocités qu'engendre une division du monde entre citoyens, ennemis de classe, et parasites improductifs.
Il dit la folie concrète des grandioses plans « scientifiques » d'ingénierie sociale et la négation de toute humanité dont accouchent inévitablement les projets politiques eschatologiques.
A retenir à l'heure où certains espèrent la révolution, en feignant d'oublier que, dans toute l'Histoire du monde, la révolution ça a toujours été comme le supplice du pal.

L'île aux cannibales, Nicolas Werth

mardi 16 juillet 2019

The Survival of Molly Southbourne - Tade Thompson


Il y a deux ans déjà, je tombais en admiration devant The Murders of Molly Southbourne. Voici qu'arrive une suite intitulée "The Survival of Molly Southbourne" (dont Le Bélial publiera bientôt une VF). La magie allait-elle se répéter, ou hélas, comme on le dit souvent, rien n'égale jamais la première fois ?

Ce nouvel opus commence directement après la fin du précédent. Contrairement à celui-ci, il est raconté chronologiquement.
Sans trop spoiler, disons que molly a survécu au combat furieux et à l'incendie qui emportèrent Molly et quelques autres mollys. Seule restante, elle doit se faire une vie et une identité, trouver une place dans un monde qui, jusque là, s'était fort bien passé d'elle. Commence alors une errance – débutée par de chaotiques expériences presque adolescentes – qui offrira à molly quelques réponses et un début de stabilisation autour d'un embryon de famille.

25 ans de vie vécues en quelques mois du point de vue de la construction personnelle. un coming of age en fast forward.
Pour molly, l'enjeu ici est d'exister, de donner sens à son essence, une tâche bien difficile pour elle qui a si peu vécu et dont le plus gros des souvenirs lui vient directement de Molly. D'autant qu'elle doit aussi changer radicalement une vision agonistique du monde qui lui a été transmise et dont elle hérite comme du reste de sa vie.
C'est grâce à une succession de rencontres (d'abord avec des tamaras – ce qui lui prouve que son cas n'est pas unique – puis avec le « complotiste » Vitali Ignatiy – qui en sait long sur l'origine de sa lignée) que molly parviendra à dire ce qu'elle est et par là-même commencer à bâtir son identité propre en tournant le dos à toute assignation identitaire.

« I shall feel the affections of a sensitive being, and become linked to the chain of existence and events, from which I am now excluded. » Cet extrait du Frankenstein de Mary Shelley est placé en exergue de la novella. Et elle la résume totalement, tant thèmes et tribulations respectives se répondent.
Savoir qu'on n'existe que par la volonté technologique d'autres, subir la peur d'autres encore, connaître la paranoïa qu'engendre le décalage entre ce qu'on est et ce qu'on pense que les autres en savent, être assez fort pour tuer et tuer encore, ne pas pouvoir se fier aux rares qui savent, devoir se cacher pour vivre, vouloir surtout (misère de la stérilité induite) ne pas être le seul de son espèce.
C'est l'enfer du monstre de Frankenstein, auquel il ne résiste pas ; c'est celui de molly, qui tente, elle, de s'y affronter.

Notons un dernier parallèle, identitaire : hors roman, dans l'imaginaire collectif, Frankenstein c'est le monstre (captation involontaire d'identité), dans la novella, une bonne part du monde croit que molly est Molly.
Faute d'identité, de famille, d'amour, le monstre part vers sa mort, quand molly change de nom pour devenir enfin her own self, entourée de l'affection de ses dernières « sœurs » qui la lavent d'une culpabilité qui n'aurait pas dû lui échoir.

Well, well, well, donc ?

Sans trop spoiler le récit, disons que ce texte, très attendu, est une déception. Précisément, le décrochage s'est fait pour moi quand molly s'évade de l'asile. Juste comme ça. Dedans/dehors, comme le personnage d'Erik le Viking qui met un torchon magique sur sa tête pour devenir (croit-il) invisible.
Et, à y réfléchir, tout dans le récit est à ce niveau de simplicité incroyable.
Fuite initiale. Asile donc. Révélations. Une ou deux fuites subséquentes et improbables (la tortue romaine !!!). Une ou deux blessures aussi vite reçues qu'oubliées. Une infiltration réussie sans coup férir. molly est l'un de ces personnages de Tex Avery auquel rien de grave ne peut arriver.

Alors, même si le style est limpide et la lecture fluide, même si les informations nouvelles apportent quelques éclaircissements bienvenus dans l'optique d'une suite à venir (?), même si la scène de l’entraînement à la résistance physique est émouvante, le gap n'a jamais cessé de grandir entre ce qu'on pouvait espérer et le spectacle d'une Nikita bouleversée que nous offre ici l'auteur.

The Survival of Molly Southbourne, Tade Thompson

Apophis a bien aimé.

Outcast 6 - Invasion - Kirkman, Azaceta


Avec "Invasion", son tome 6, la série Outcast continue sur la lancée de son accélération précédente. Le combat final approche (plus que deux tomes à suivre). La Grande Fusion est en vue ; il revient à Kyle et à ses alliés de l'empêcher.

Des deux côtés de la barrière morale, on fourbit ses armes.
Les « troupes » de Kyle fortifient la cachette humaine. Rowland Tusk prend d'une main de fer le contrôle des « esprits » de Rome. L'un se dissimule, l'autre déploie tous ses moyens pour le retrouver.

Kyle, qui découvre que la proximité des autres « doués » potentialise ses pouvoirs, et qui devient, à son corps défendant, une sorte de messie pour ses followers, se fait enfin à l'idée de la guerre à venir, des sacrifices et des efforts qu'elle impliquera. Il n'est plus possible de voir, de discuter, ou de temporiser, c'est une guerre d’extermination qui se profile, l'un des deux camps doit éliminer l'autre.

Face à lui, Rowland Tusk est un ennemi impressionnant, un control freak à la détermination impitoyable. Personnage fascinant par ce qu'on comprend de sa vie de liquidateur itinérant des problèmes organisationnels, il offre au lecteur le double visage d'un père de famille aimant et d'un tueur sans merci ; du bois dont on fait les Rudolf Höss.

Escarmouches et opérations spectaculaires se succèdent. Des traîtres sont retournés. Le refuge de Kyle est découvert mais tient bon.
A la fin, aucun des deux camps n'a réussi à prendre un avantage décisif. Les forces sont toujours face à face sur le terrain.

Après le pat final, le combat pourrait donc continuer à l’identique entre les deux forces en présence.
Mais même les chefs ont des chefs, et l'album se termine pour Tusk sur l'arrivée d'un supérieur inconnu – et visiblement effrayant – qui vient lui faire rendre compte de sa gestion exubérante.
Kyle et les siens ne sont pas en meilleure posture. Les médias nationaux ont eu connaissance des derniers événements, et le petit groupe retranché est présenté comme une secte criminelle à la Waco, avec ce que ça implique d'intervention étatique violente.

On verra bien dans le tome 7 ce qu'il adviendra de Tusk et comment le groupe de Kyle gérera sa dangereuse notoriété sans y laisser la vie. Sur les dessins il n'y a rien à dire, si ce n'est qu'ils sont peut-être plus bâclés qu'il ne l'étaient déjà.

Outcast t6, Invasion, Kirkman, Azaceta

dimanche 14 juillet 2019

Horror - Dario Argento


"Horror" est le premier recueil de nouvelles sop-horrifiques du réalisateur italien Dario Argento.
Il aurait sans doute mieux fait de s'en tenir au cinéma. Une satisfaction toutefois, sa lecture ne causera aucun Syndrome de Stendhal.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 96, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).
Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Horror est un recueil de six nouvelles arpentant les territoires du thriller, du gothique, de l'ésotérisme, du monstrueux et de l'onirique. Le macabre règne, l'inattendu surgit, le mystère insiste.
L'histoire d'ouverture se déroule dans la Galerie des Offices de Florence où les oeuvres exposées s'animent. Si « Rouge pourpre à la Bibliotheca Angelica » est un cauchemar dans le style de L'Oiseau au plumage de cristal, la « Villa Palagonia » constitue un étrange voyage à l'intérieur de la célèbre Villa dei Mostri, en Sicile. Dans « Le Secret de Merano » reviennent les atmosphères hantées de la trilogie des Mères. Une autre nouvelle suit Gilles de Rais, ses obsessions nécromantiques et ses horreurs commises sur les enfants. Et le recueil se clôt avec les monstres des îles de Singapour.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 13 juillet 2019

Brian Evenson - Song for the Unravelling of the World


Brian Evenson est un homme souriant, ex-mormon, ex-prêtre. Pourtant il écrit des horreurs. Auteur de l'inoubliable Confrérie des mutilés, il est aussi le père de nombreuses nouvelles et romans + quelques traductions (dont le Chair électrique de Claro). Son dernier recueil en date est intitulé "Song for the Unravelling of the World", tout un programme de détricotage donc. Plongée dans un monde en cours de désagrégation.

Dans Song... tout est à la fois weird et self-contained. Les histoires réunies ici sont de petits univers encapsulés qui se donnent au lecteur dans leur totalité perçue. On y croise des personnages qui vont au bout de leur logique personnelle, quel que soit ce bout, et ne connaissent, de ce fait, que rarement la culpabilité. Le monstre sait pourquoi il fait ce qu'il fait, et il est sûr d'être dans le vrai.

On y entre plus ou moins facilement. On a parfois le sentiment de comprendre, et d'autres fois non. On aime plus ou moins (dans un recueil, c'est un peu le jeu).
Mais qu'on aime plus ou moins, rien n'est anodin, tout est peu ou prou dérangeant.
Puis-je me fier à moi-même ? Puis-je me fier aux autres ? Puis-je me fier à la réalité du monde ? Les autres existent-ils même ? Suis-je l'assassin ou la victime ? Suis-je seulement vivant ? Ou encore humain ?

Les histoires d'Evenson parlent de solitude extrême, de paranoïa, de folie hallucinatoire. Déclinées dans plusieurs genres, elles racontent les masques, la dissimulation, les mondes derrière le monde, l'incertitude existentielle absolue.
Mettant souvent en scène le monstre (que sa nature ou sa folie met à l'écart de la norme) et sa victime dans un huis-clos aussi étouffant que terrifiant, elles développent des enchaînements inévitables et pas toujours explicables.
Elles demandent donc au lecteur de compléter les trous, de deviner parfois, d'interpréter – sans jamais être tout à fait sûr d'avoir la bonne explication, y en a-t-il une d'ailleurs ?
Lieux étranges, situations étranges, protagonistes étranges, rien n'est évident dans les textes du recueil. Ils amènent ainsi avec eux questions, doute, et angoisse, déstabilisant le lecteur parfois dès les premières lignes et l'obligeant à s'interroger non seulement sur ce qui va se passer mais aussi sur la nature même de la situation initiale et de celui qui la présente. Presque un anti-Stephen King.

Revue rapide et nécessairement brève car les textes sont à découvrir en y pénétrant. Sache néanmoins lecteur que, comme à l'entrée de l'enfer de Dante, on pourrait écrire sur la première page « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ».

Lecteur,
tu t'interrogeras sur le double, imaginaire ou pas, de Born Stillborn, (must-read)
tu trembleras avec le SDF de Leak Out dans son étrange refuge, (must-read)
tu vivras avec indignation le cauchemar domestique de  Song for the Unravelling of the World(must-read absolu)
tu seras encalminé entre deux dimensions dans The Second Door,
tu vivras un Halloween de vraie horreur dans Sisters(must-read)
tu connaîtras l’obsession cinématographique de Room Tone,
tu subiras la relation toxique de Shirts and Skins,
tu seras presque chez Jeff 'Borne' Vandermeer en arpentant le bioweird post-apo The Tower(must-read)
tu chercheras ton capitaine perdu sur la planète hostile de The Hole,
tu te demanderas ce qui est vraiment arrivé à la femme de Gérard dans A Disappearance(must-read)
tu ne sauras pas à qui faire confiance dans le vaisseau de Smear,
tu participeras à la virée fatale de The Glistening World,
tu vivras la peur panique d'être observé dans Wanderlust,
tu pourras Ïa Ïa in space dans Lord of the Vats(must-read)
tu chausseras des lunettes qui regarde vers l’abîme dans Glasses,
tu connaîtras la terreur paranoïaque de la violation de domicile dans Menno(must-read)
tu pénétreras dans les univers parallèles qu'invoque le cinéma avec Line of Sight (must-read) ou Lather of Flies,
tu questionneras l'identité dans Kindred Spirit,
et tu pousseras – j'espère – un grand éclat de rire jaune à la lecture de Trigger Warnings(must-read)

Viens, lecteur, douter de tout avec Brian Evenson.

Song for the Unravelling of the World, Brian Evenson

jeudi 11 juillet 2019

La part du monstre - MR Carey - Retour de Bifrost 91


"La part du monstre" est le second roman post-apo zombie de M.R. Carey. C'est aussi un 'kind of' préquel de Celle qui a tous les dons.

Dix ans que la catastrophe zombie a commencé (nous sommes donc dix ans avant les faits du premier volume).
La plus grande partie de la population britannique a été anéantie par les affams, les zombies affamés dont nul ne connaît l'origine mais dont la dangerosité extrême et contagieuse est certaine. Une grosse communauté survit dans la base de Beacon, gouvernée par une dyarchie instable civile et militaire. C'est de cette communauté que part pour plusieurs mois un véhicule blindé, le Rosie. Son équipage mixte, civil et militaire, doit faire la tournée des sites visités par une précédente expédition, perdue depuis, afin d'y collecter les éventuelles informations qui permettraient de lutter enfin efficacement contre le péril mortel qui menace l'humanité. Entre affams et pillards cannibales, les risques sont énormes, d'autant que l'équipe n'est pas cohésive, qu'une des scientifiques est – au pire moment – enceinte, qu'un des leaders du groupe est un agent infiltré de l’autorité militaire de Beacon. Le Rosie a néanmoins, même s'il l'ignore encore, un atout de taille en son sein : Stephen, 14 ans, la pièce rapportée imposée par la biologiste Khan, un autiste surdoué qui va faire une découverte capitale.
Sera-ce suffisant ?

Le problème de fond du roman est qu'on sait, si on a lu son prédécesseur, que la réponse à la question précédente est non. Difficile alors de bâtir un thriller, même si le pitch semble pointer dans cette direction, d'autant que les structures des deux romans sont très similaires. Le texte souffre d'autres défauts : une première moitié bien poussive, une centration trop grande sur le petit (mais trop grand pour une vraie immersion) groupe du Rosie alors que des événements capitaux se déroulent au loin mais qu'ils ne sont traités que backstage, une progression narrative dont le moteur réside trop souvent dans la dissimulation d'informations capitales par telle ou telle partie du groupe.

Quelques qualités néanmoins.
D'abord, le personnage et les processus mentaux de Stéphen sont plutôt bien traités me semble-t-il.
Ensuite, quand le groupe devient plus réduit et que les enjeux se précisent, le texte aborde la question du prix à payer pour sauver l'humanité, dans une approche qui décide absolument de tourner le dos à l'humanocentrisme ; et c'est finalement ce point qui fait l'originalité du récit de Carey (mais là aussi, ça a déjà été vu dans le volume précédent).
Enfin, il y a quelques bonnes pages, émouvantes parfois, sur l'acceptation de la fin, de sa propre fin, et quelques moments finement écrits de contact inter-espèce, dans une volonté manifeste d'humanisation de ces décidément non-humains que sont les infectés. Mais même l'émotion est rare et quelquefois, hélas, un peu facile.

Alors, lire ou pas ? On peut, on n'est pas obligé. D'autant que s'il est habituel de dire qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, c'est pourtant un peu le cas ici.

La part du monstre, M.R. Carey

mercredi 10 juillet 2019

The Magic Order - Millar - Coipel - Stewart


Millar, Coipel, et Stewart s'associent à Netflix pour créer une mini série très agréable à lire : "The Magic Order".

Ici et maintenant. Le monde est protégé, dans l'ombre, par une famille étendue de magiciens, les Moonstone. Vivant dans un château inaccessible, ils y veillent depuis des décennies sur un terrifiant livre de sorts : l'Orichalcum (pour le contrôle duquel deux guerres mondiales furent menées). Ils luttent aussi, si nécessaire, contre des mages malfaisants ou des menaces extra-dimensionnelles. Et voilà qu'ils sont assassinés, les uns après les autres, par un ennemi qui reste dans l'ombre d'un costume de non détection (les vieux joueurs de ADD se souviendront de la terrible Amulet of Non-Detection), et s'est mis au service d'un membre de la famille exclus depuis des années et profondément revanchard .

Dès les premières pages, le ton est donné. "The Magic Order" est violent, graphique, rapide. L'album est un rollercoaster qui entraîne le lecteur dans une aventure de plus en plus outrée par la forme et la violence des affrontements. C'est un no-brainer certes, mais c'est vraiment jouissif – comme un bon film d'action.

Si la famille antédiluvienne peut faire penser à celle de Sandman, c'est bien plus à un récit de règlement de compte entre familles mafieuses qu'on assiste. Chef de famille, lieutenants, capos, porte-flingues, comptables ou archivistes, se débattent au milieu d'une ligne de front dans laquelle aucun quartier n'est fait. Férir ou périr, c'est la seule alternative.

Servi par une dessin beau et spectaculaire, "The Magic Order" agrippe la main de son lecteur et le tire de plus en plus vite vers une conclusion en apothéose.
Les faits s’enchaînent sans solution de continuité.
Les révélations sont logiques.
Quelques personnages sont savoureux, en particulier l’incontrôlable Cordélia ou le surpuissant Oncle Edgar, sans oublier le dépressif Gabriel.
Les meurtres (qu'on peut trouver répétitifs dans leur nombre mais jamais dans leur réalisation) sont jouissifs par le plaisir que semble prendre leur perpétrateur à les rendre inventifs.
Et puis c'est de magie qu'il s'agit. Il y a donc, dans l'album, promesse, tour, prestige – double prestige même. J'aime vraiment.

A noter : l'album sera adapté en série TV par Netflix.

The Magic Order, Millar, Coipel, Stewart

Psycho Investigateur, L'héritage de l'homme-siècle - Dahan - Courbier


La très bonne impression laissée par Dans la tête de Sherlock Holmes m'amène à lire "Psycho Investigateur" (dont je n'ai trouvé que le tome 2 ; no trouble, il est lisible indépendamment du t1).

Simon Radius est psycho investigateur. Il peut pénétrer dans la mémoire de ses patients, sonder leur inconscient jusqu'aux tréfonds du ça, extirper les souvenirs, ou briser les spirales névrotiques.

Après un tome 1 (pas lu) dans lequel il s'est vengé du bourreau de sa femme en effaçant toute sa mémoire, Simon attend son procès. Difficile de prouver sa culpabilité dans une telle affaire, sauf si se manifeste un témoin éclairé.
C'est précisément ainsi que se présente le peu amène Henri du Perthuis. Sans vergogne aucune, l'homme menace de faire plonger Simon lors du procès sauf si ce dernier l'aide à réveiller la mémoire de son père, Eugène. Car dans cette mémoire est enfermé le souvenir d'un « trésor » sur lequel Henri voudrait bien mettre la main.

Même principe que dans Sherlock Holmes. Une mise en image qui se libère souvent de la division en case pour suivre le fil d'une pensée, d'un mouvement, ou mettre en relation deux fils narratifs simultanés, des superpositions R/V en transparence, des pliages, etc. ; la réalisation est à 100% au service du récit et de son déroulement logique. Pas d'indices ni de crimes ici, il s'agit de plonger dans l'inconscient d'un vieil homme, entre dépression, névrose, phobie, culpabilité, d'enquêter donc non sur des actes mais sur leur perception, et d'agir non pour arrêter des malandrins (quoique...) mais pour réparer des traumatismes paralysants afin de les surmonter.

La recherche du trésor enfoui dans les méandres cérébraux d'Eugène révélera une histoire biographique passionnante, pleine de rebondissements (jusqu'aux plus étonnants), et franchement dépaysante (avec des fragrances de vieux strips genre Mandrake ou le Fantôme). La réussite finale de Simon réunira une famille pour un meilleur avenir. Que demander de plus ?

Comme pour Dans la tête de Sherlock Holmes, je recommande très vivement tant c'est aussi beau qu'innovant.

Psycho Investigateur, L'héritage de l'homme-siècle, Dahan, Courbier

La controverse de Zara XXIII - John Scalzi - Retour de Bifrost 91


Zara XXIII, une planète sauvage à des dizaines d'années-lumière de la Terre. Dépourvue d'espèce sentiente, qui pourrait en revendiquer la propriété, et riche de ressources naturelles, Zara XXIII est exploitée à tous les sens du terme par la ZaraCorp. Seule concession aux règles strictes de l'administration coloniale, respecter un minimum l’environnement de la planète, dans un mix de précaution et de remise en état qui s'apparente plus à du greenwashing qu'à un vrai souci environnemental. Les actionnaires s'enrichissent, certains prospecteurs aussi.

L'un de ces prospecteurs s’appelle Jack Holloway. Bordélique, peu respectueux des règles, fort en gueule, Holloway a bien peu d'amis sur Zara XXIII ; il est considéré, à juste titre, comme un vrai connard. Et voilà qu'un jour, en prospection, le misfit foire une déflagration contrôlée. De là, deux issues possibles : il est viré pour le trouble environnemental causé ou associé à l'exploitation du fabuleux gisement de pierres précieuses qu'il a accidentellement découvert. Mais y aura-t-il exploitation ? Car Holloway découvre, dans son habitation, un petit groupe de créatures (les toudous !!! je n'invente rien), qui ressemblent à des chats en plus futés et dont le comportement amène à se demander s'ils ne seraient pas l'espèce intelligente de la planète. Si c’était le cas, tout devrait cesser et Zara XXIII devrait leur être restituée. On comprend que ça ne fasse pas l'affaire de la ZaraCorp. La bataille judiciaire commence, les coups bas aussi.

John Scalzi écrit ici une nouvelle version des Hommes de poche, de H. Beam Piper.
"La Controverse de Zara XXIII" a beau se passer dans l'espace, il se situe quelque part entre le western ou le roman colonial (ce qui revient un peu au même), mâtiné d'une approche qui se veut humoristique à la Cary Grant, sans oublier le film de procès. L'ensemble se lit vite et bien, mais n'est guère profond. Le titre choisi par l'éditeur veut inciter à lorgner vers La controverse de Valladolid, mais on en est loin ; le titre VO, Fuzzy Nation, est plus cohérent avec le ton du roman.

Publié en 1962 et nominé Hugo en 63, le Piper était sans doute adapté à son temps. En dépit de quelques patches (greenwashing, souci du patriarcat, etc.), la version de Scalzi est atrocement datée.
Tout y est : les oppositions surjouées entre Holloway et la Corp, les « méchants » coloniaux aussi immoraux que guère malins, le chien fidèle, le côté mutin de l'ex d'Holloway et le charmant couple qu'elle forme avec l'avocat de la compagnie, la bonne humeur volontariste de tout ce petit monde, la comédie judiciaire avec coups de théâtre à la barre, jusqu'à l'épiphanie d'Holloway se découvrant une conscience capable d'étouffer son égoïsme ou le final dans lequel la juge intègre sanctionne le Puissant et protège le Petit ; on se croirait dans un classique en NB.

Scalzi fait ce qu'il veut, mais la SF a évolué depuis. On pourra conseiller cet inoffensif roman à un jeune qui veut découvrir le genre ou à un récalcitrant qui veut s'encanailler sans trop se dépayser.

La controverse de Zara XXIII, John Scalzi

mardi 9 juillet 2019

La fantastique famille Telemachus - Daryl Gregory - Retour de Bifrost 91


Durant les années 60, au plus fort de la Guerre froide, Teddy Telemachus rencontre la jeune Maureen McKinnon. Les deux participent à des tests universitaires cherchant à valider et comprendre les pouvoirs paranormaux. Teddy est un escroc charmeur et sans limite, virtuose de la manipulation et de la prestidigitation, Maureen, elle, est une vraie médium qui peut voir à distance. Qu'importe leur différence de fond, les deux sont recrutés par l'une de ces agences gouvernementales qui, à l’époque, essaient de militariser les prétendus pouvoirs psi. Cerise sur le gâteau, Teddy et Maureen tombent amoureux l'un de l'autre, se marient, et engendrent trois enfants, tous doués, Irene, Frankie, et Buddy.

Les cinq formeront la fantastique famille Telemachus, aussi célèbre qu'Uri Geller jusqu'à une prestation télé catastrophique, suivie, peu après, par la mort de Maureen. 21 ans plus tard, la famille n'a plus que l'ombre de sa gloire passée.

Frankie – le télékynétique – est un loser du genre de ceux qui pensent toujours que le prochain coup sera celui qui leur permettra de se refaire, Buddy – le voyant – est affligé de ce qui ressemble à une forme d'autisme, Irene – qui sait toujours quand on lui ment – vit avec son fils Matty chez Teddy, incapable qu'elle est de garder un emploi ou une relation amoureuse. Partant de là, le roman entremêle les présents compliqués des membres de la famille : Frankie doit une grosse somme au mafieux local, Buddy est engagé dans une série d'actions qu'il est le seul à comprendre, Irene tente de retrouver une vie amoureuse et professionnelle plus satisfaisante. Si ça ne suffisait pas, Matty et ses cousines ont aussi visiblement des pouvoirs, et l'agence gouvernementale des 60's se rappelle au souvenir de la famille.

Le roman est régulièrement touchant. Les angoisses d'Irene émeuvent. Le projet à très long terme de Buddy intrigue puis attriste, les graves soucis de Frankie aussi. Il y a aussi Matty, adolescent en quête de lui-même et d'histoire familiale, ou Teddy qui voudrait une relation sentimentale et aime profondément les siens mais ne sait être qu'autocentré. On sent, entre les Telemachus, un amour véritable qui a trop souvent du mal à s'exprimer. Le poids des responsabilités et des déceptions personnelles, le manque, inguérissable, de Maureen, rendent tout trop compliqué.

Et pourtant, l'amour et le soutien des uns aux autres ne se dément jamais, s'exprimant de la manière la plus éclatante dans les messages très émouvants que Maureen envoie à sa famille par-delà la mort ou dans la vie gâchée par l'inquiétude d'un Buddy trop clairvoyant qui aura passé son existence à essayer de protéger sa famille d'un risque inconnu. De grands pouvoirs ne donnent pas de grandes responsabilités, de grands pouvoirs donnent de grandes misères.
Bonus : l'histoire fonctionne comme un des tours de magie de Teddy, avec préparation, construction, et prestige à la fin.

Ceci posé, le roman est néanmoins décevant. Présenté comme très drôle, il l'est parfois mais pas souvent. Problème de texte, de traduction, de références culturelles, je l'ignore. Toujours est-il que, s'il est régulièrement touchant, il est rarement exaltant, et parfois ennuyeux. Trop rempli, trop brouillon, il passe trop souvent d'un coq à un âne, hésitant entre plusieurs histoires et plusieurs genres sans jamais choisir ce qu'il veut dire ou comment le dire. Dommage.

La fantastique famille Telemachus, Daryl Gregory

lundi 8 juillet 2019

Triangulum - Masande Ntshanga


"Triangulum" est un roman du Sud-Africain Masande Ntshanga. C'est un texte étrange, étrangement captivant.

Afrique du Sud, 2043. Le Docteur Naomi Buthelezi publie, après critiques interne et externe, un long témoignage anonyme reçu par le Docteur Hessler, de l'Agence Spatiale Sud-Africaine. Ce texte étrange prétend que la fin du monde se produira en 2050, fournit les « preuves » de cette affirmation, affirme qu'il est peut-être encore temps de changer pour le sauver. C'est donc un message, un appel, une bouteille à la mer, dernier espoir d'éventuelle survie.
"Triangulum" est l'intégrale validée du document reçu par Hessler. C'est un texte à la première personne, constitué de fragments de différentes natures, narrant des événements qui s'étendent de 1990 environ à 2035 environ. Il est précédé par un avant-propos de Buthelezi.

Le roman non-fiable (car Buthelezi est une scientifique mais aussi une écrivaine SF) de Ntshanga est l'histoire d'au moins deux fractures, deux moments, ou trois, durant lesquels les choses ont pris un virage néfaste, et d'au moins deux tentatives de soin d'un passé qui ne passe pas et qui pollue tant le présent que l'avenir possible.

D'abord il y a la vie fracturée de la narratrice du récit. Fille d'une mère disparue et d'un père atteint d'une maladie incurable, elle passe sa vie à chercher – parfois de façon pathétique – la vérité sur sa mère. Au-delà même des moments de recherche pure, toute une vie est conditionnée par cet événement fondateur.
Cette « Machine » (extraterrestre ?) que voit ou croit voir la narratrice, ces années de troubles mentaux, relationnels, ces traitements sans fin, officiels ou clandestins. Le long récit d'apprentissage montre une jeune fille qui tente de se construire en dépit d'une adversité fondatrice presque insurmontable, qui apprend aussi – tente du moins – les relations humaines, le sexe, l'amour, une maternité solitaire possible.
Une jeune fille qui parvient à surmonter le traumatisme initial, un peu, mais pas complètement.

Il y a aussi la fracture sud-africaine. Pays conquis et exploité, fracturé politiquement autant qu'économiquement, l'Afrique du Sud connaît l'apartheid politique, des inégalités énormes, une fragmentation entre Etat nation original et bantoustans (les personnages sont originaires du Ciskei). Une population divisée aussi entre exploiteurs, exploités, collaborateurs (« throughout our history, our oppressors have always relied on our willingness to barter each other. From the Middle Passage to data »).

La fin de l'apartheid n'a pas signifié la fin des inégalités. C'était prévisible car les structures sociales et culturelles ne changent que très lentement – les commissions Vérité et Réconciliation n'y peuvent rien –, et que les stigmates du passé sont visibles partout, dans l'architecture, l'urbanisme, les mentalités. Mondialisation et numérisation les ont même plutôt augmentées avec le temps – car une égalité de droit à partir de situations de départ très inégales ne peut conduire qu'à un accroissement des inégalités de situation.
Au point que, dans le roman, des « zones » de population quasi-autonomes sont créées, qui sont destinées à tomber dans l’escarcelle de multinationales actionnaires – bantoustans ou townships privatisés donc, peuplés de personnes sélectionnées, conditionnées à la consommation, disponible pour le travail, littéralement des Hommes unidimensionnels fabriqués en usant d'un nudge perverti par les neurosciences.

Car "Triangulum" est aussi un roman qui raconte le chaos institutionnel sud-africain, les écoles pourries ou militantes, les agences secrètes, les groupes terroristes, les hommes d’influence, la gestion d'une population pléthorique qu'on traite comme un problème à régler bien plus que comme une ressource humaine.
La narratrice, devenue adulte, devient l'un des joueurs de ce jeu de l'ombre, entre thriller et histoire secrète d'une Afrique du Sud qui se débat dans un présent insatisfaisant, entre un passé et un futur qui le sont tout autant.
L'Afrique du Sud, un pays qui s'est reconstruit, un peu, mais pas complètement.

Et peut-être que tout le malheur du pays prend son origine dans l’impact d'un astéroïde, il y a 2 milliards d'année, sur le site actuel de Vredefort ; sans cet impact, on n'aurait peut-être jamais trouvé d'or en Afrique du Sud, et toute l'histoire aurait été bien différente.
Peut-être alors qu'on peut changer la face du monde en changeant ce moment. Peut-être qu'on peut éviter l'exploitation industrielle du lieu et du pays, née et incarnée dans l'enfer des mines d'or (déjà abordé dans le décevant A Spy in Time – qui aborde par ailleurs des thèmes assez similaires et auquel Ntshanga rend hommage).
Cela serait possible si on parvenait à écouter un message venu de l'espace et à le prendre en compte pour définir une nouvelle voie de développement humain plus en harmonie avec l'univers (une volonté de sortir de la vison de l'Homme comme maître et possesseur de la nature, mais dans une approche mystico-bullshit qui est heureusement brève), possible aussi si le temps était vraiment fait d'un bloc qu'on pourrait visiter dans sa totalité en changeant de point de vue.

"Triangulum" est aussi étonnant que captivant car il livre une histoire incomplète, fragmentaire, pleine de trous et de lacunes. Ce que la narratrice ne sait pas, ce qu'elle ne peut pas dire, ce qu'elle ne veut pas dire pour protéger ses acolytes ; sans oublier son style très lacunaire, son absence régulière d'affect due au troubles mentaux et aux traitements associés, ses allers-retours chronologiques.
La part SF (je te le dis, lecteur) est longtemps strictement du background et ne précipite vraiment qu'à la toute fin. Sache-le, ce n'est pas MIB, plutôt une ambiance à la Rencontre du troisième type. Tu devras accepter de regarder une mosaïque à laquelle il manquera toujours des pièces, de te glisser dans la tête d'une narratrice non-fiable, autant par incapacité que par volonté, et de te laisser guider par elle, vers une réalité cachée ou dans les méandres de sa folie fantasmatique.

C'est en tout cas un roman documenté, aussi éclairant que déprimant, pessimiste avec raison et optimiste par volonté. Une lecture intéressante quoi qu'il en soit.

Triangulum, Masande Ntshanga

mercredi 3 juillet 2019

The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington - Phenderson Djèlí Clark


"The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington" est une courte nouvelle de Phenderson Djèlí Clark qui vient de remporter le Locus 2019 de la meilleure nouvelle courte.
On peut la lire ici.

Le titre du texte se suffit presque à lui-même.

Neuf dents, neuf nègres (je cite), neuf minuscules biographies, chacune suivie de la description de l'effet facétieux que la dent considérée a sur son possesseur/porteur : George Washington - le père fondateur himself.

Ce texte plaira à ceux qui aiment le mélange Histoire/Fantasy (car il y a des non-humains et de la magie dans ce court récit).
Ce texte plaira à ceux qui aiment les textes sous forme de listes énumératives.
Ce texte plaira à ceux qui veulent apprendre un tout petit quelque chose (honnêtement, quoi de neuf possible ?) sur l'esclavage.
Ce texte plaira à ceux qui aiment savoir que George Washington posséda des esclaves (comme les hommes aisés de son temps), qu'il ne fut jamais vraiment éthiquement contre l'esclavage (comme beaucoup à l'époque), qu'il tenta en revanche d'être un propriétaire « humain » (moitié vide ou moitié plein), et qu'il affranchit ses esclaves post-mortem par testament (idem).

Sinon...

The Secret Lives of the Nine Negro Teeth of George Washington, Phenderson Djèlí Clark