mercredi 27 février 2019

Rosewater - Tade Thompson - Qui trop embrasse


"Rosewater" est un roman SF – afrofuturiste même car prenant place au Nigéria des décennies à venir – de Tade 'Molly Southbourne' Thompson. Sa novella étant absolument excellente, je me suis plongé avec optimisme dans ce premier roman. J'en sors plutôt déçu, même si tout n'est pas à jeter dans "Rosewater".

2066, Nigeria.
La ville de Rosewater s'est construite autour du dôme alien (une « entité » appelée Wormwood par les humains) apparu quelques années plus tôt. Nul n'y entre ni n'en sort mais l'objet a au moins deux effets positifs qui expliquent qu'une communauté humaine se soit agrégée autour de lui. D'abord, une fois par an, le dôme s'entrouvre quelques instants et émet des quantités énormes de micro-organismes qui ont le pouvoir de soigner les maladies (non sans effet secondaire désastreux parfois), ensuite, le dôme soutient deux « ganglions » qui fournissent une électricité abondante et gratuite à la population environnante. Ces deux points n'étant pas anodins, la ville est un grand centre de vie autant que de pèlerinage.

Autour de Rosewater, si Thompson décrit un Nigéria bien plus avancé qu'aujourd'hui – avec implants cyber et drones automatiques –, 40 ans n'ont pas suffit à changer drastiquement le pays. La misère y est grande, les inégalités et la violence aussi. Des groupes terroristes parcourent le pays, le gouvernement est pour le moins autoritaire, l'Etat de droit une vue de l'esprit plus qu'autre chose. Et puis il y a les scories culturelles qui ont survécu à la modernisation du pays : condamnation de l'homosexualité ou supplice du pneu pour les voleurs ou autres déviants.

Du monde hors Nigéria on sait une seule chose : les USA ont disparu des radars (nul n'y entre ni n'en sort plus hormis quelques réfugiés) du fait du contact alien, et le leadership mondial est passé, notamment, à une Chine bien absente du roman.

A Rosewater vit et travaille Kaaro. Loin d'être un homme ordinaire, il est un « sensitif ». Il a donc le pouvoir rare d'accéder aux informations et aux sensations placées involontairement par chaque être humain dans la xénosphère, une sorte de réseau mondial qui relie entre eux les systèmes nerveux par le biais de micro-organismes aliens présents tant dans l'atmosphère que sur la peau des individus. Apportée par le (les?) aliens présents sur Terre depuis au moins l'incident de 2012, la xénosphère relie les consciences, mais il faut être l'un des très rares « sensitifs » pour pouvoir l'utiliser. Si tu as lu du cyberpunk, lecteur, vois la xénosphère comme la matrice et les « sensitifs » comme des netrunners. Recherche d'information, accès aux souvenirs – et sous certaines conditions – jusqu'à ceux des morts, localisation, le don de Kaaaro et des siens permet espionnage, interrogatoires, escroqueries, vols, manipulations mentales, etc. Un vrai netrunner. D'autant que le garçon est peut-être le meilleur « sensitif » vivant.

Kaaro travaille un peu pour une banque dont il protège les secrets des clients et beaucoup pour un service secret gouvernemental – la section S45 – qui fait du contre-terrorisme notamment. Il est un homme seul que des missions précédentes ont grillé émotionnellement, un homme qui trouve l'amour (sans doute) en même temps qu'il apprend que ceux de son espèce meurent les uns après les autres. Commence alors pour lui une quête pour la compréhension et la survie – c'est l'aspect thriller du récit.

Kaaro est un personnage vraiment intéressant qu'on suit par le biais de nombreux flashbacks de sa jeunesse à 2066. L'enfant Kaaro, qui découvrit un jour son pouvoir puis apprit progressivement à le maîtriser, devint un jeune type, voleur, sexiste, matérialiste, lâche, insensible, une belle raclure.
Puis, au fil des ans et des expériences, obligé de se regarder en face, il change, s'humanise, et gagne en qualités humaines tant il n'aime pas ce qu'il voit.

L'histoire elle-même est clairement intrigante. Du point de départ – un dôme alien aux pouvoirs étranges et la xénosphère qu'utilise Kaaro et ses semblables – le lecteur est progressivement amené à découvrir l'histoire secrète des (et non pas du) contacts aliens, et à comprendre comme Kaaro quel est le but de ce contact, de quelles contradictions il est porteur, et incidemment ce qu'il est advenu des isolationnistes USA. Ces découvertes, Kaaro les fait morceau par morceau, dans le fil 2066 et dans celui qui le précède de dix ans alors qu'il traque l'activiste politique Bicycle Girl pour le S45. Le tout est surprenant, bien amené, agréable à découvrir au fil des pages.

Qu'est ce qui pêche alors ? Trois choses.

D'abord, les éternels aller-retours très courts entre présent et passé peuvent (ce fut mon cas) détacher émotionnellement des événements. Pas le temps de s'accrocher à une timeline, certaines pistes évoquées puis vite oubliées, et, pour le passé, la certitude que rien de dramatique n'arrivera car le présent est là.

Ensuite, le texte est souvent très – trop – elliptique dans sa narration. Avec les aller-retours du dessus, ça crée parfois une sensation d'accumulation et/ou de désorientation qui est peut-être voulue mais que j'ai trouvée désagréable.

Enfin, certains éléments sont un peu too much pour ma suspension d’incrédulité : univers de poche quantique, « anges » ou assimilé, pouvoirs quasi magiques de certain personnage, etc. Il y a un peu trop d'emprunts à trop d'univers différents dans le monde de "Rosewater" pour que l'ensemble parvienne à former un tout digestible.

Dommage alors, car après avoir apprécié les deux premiers tiers, j'ai trouvé que le dernier, celui où arrive le plus de rebondissements et d'explications, était à la fois sans doute trop long et en tout cas pas totalement convaincant.

Il y aura deux suites, je ne sais pas encore si j'en serai.

Rosewater, Tade Thompson

samedi 23 février 2019

Doctor Star - Lemire - Fiumara - VF



"Doctor Star et le royaume des lendemains perdus" est maintenant dispo en VF.
La seule excuse admissible pour ne pas l'avoir lu était la langue. Plus aucune excuse donc.

Sérieux, c'est brillant, brillant, brillant. Courez l'acheter et revenez m'en dire des nouvelles.

Doctor Star et le royaume des lendemains perdus, Lemire, Fiumara

vendredi 22 février 2019

Carter and Lovecraft - Jonathan Howard


"Carter and Lovecraft" est une lovecrafterie de Jonathan 'Johannes Cabal' Howard. Je l'ai ouvert avec grande méfiance, comme à chaque fois que je commence ce genre de texte.

Pourquoi tenter le coup alors si je suis si touchy pour tout ce qui concerne HPL ? Ici, clairement, c'est le blurb de Laird Barron qui m'a convaincu. J'ai confiance en Laird, je crois son blurb : “Layer by layer, Howard deconstructs the Lovecraftian universe. His detective protagonist is plunged into the heart of a bloody mystery where every step forward brings him closer to doom, and where every revelation peels away the familiar, the known, and finally, all that is rational. Carter and Lovecraft is a sleek, addicting horror novel that gleefully inverts and contradicts Mythos tropes.”

Assez tergiversé, let's go !

Dan Carter est un flic new-yorkais. Après plusieurs mois de traque, lui et son coéquipier Charlie Hammond vont enfin arrêter le Child-Catcher, un triste sire qui enlève des enfants, les mutile, puis les tue. Après des mois sans erreur, Martin Suydam, le tueur, commet enfin une erreur permettant de le localiser à Red Hook. Les deux détectives se rendent à l'adresse du suspect et pénètrent sans attendre. Quand Hammond arrive à l'étage – Carter sur ses talons –, Suydam a une arme à la main. Plus rapide, Hammond tire et l'abat. Pendant que le suspect agonise sous la surveillance d'Hammond, Carter retrouve le dernier garçon enlevé et appelle les secours. Lorsqu'il revient dans la salle principale, face au blessé en train de mourir et à son « mur de psychopathe » au sens incompréhensible, il assiste, impuissant, au suicide d'Hammond qui se tire une balle dans la bouche.

Succès mais malheur. Le suicide, sous-médiatisé, est mis sur le compte d'un état dépressif, et Carter finit par démissionner pour changer d'air. Il ouvre alors une petite agence de détective privé qui ne traite que d'affaires de second rang. Ça n'est pas faire injure à Carter que de dire que ce n'est pas la grande forme.
C'est alors qu'un avocat lui rend visite pour lui annoncer qu'il vient d'hériter d'une maison à Providence.
Bizarreries : il ne connaît pas son bienfaiteur – un certain Alfred Hill –, et le cabinet qui l'a contacté semble bien trop gros pour ce genre de petite affaire successorale.

Poussé par la curiosité, Carte se rend à Providence. Il découvre alors que sa « propriété » est en fait un magasin de livres anciens, qu'il est tenu par une jeune afro-américaine sympathique et déterminée, que la jeune femme est la nièce de l'ancien propriétaire – légalement décédé mais de fait disparu depuis sept ans –, et qu'elle s'appelle Emily Lovecraft, dernière de la lignée de l'auteur bien connu.

Quand une mort étrange – au moins autant que le suicide imprévisible d'Hammond – survient sur le campus et que Carter reçoit un appel téléphonique du mort, une fois encore un inconnu et de surcroît passé une minute après sa fin tragique, il devient évident que quelqu'un veut que Carter agisse à Providence. Mais qui ? Pour quoi faire ? Et pourquoi lui ?
Une chose est sûre, Emily sera impliquée, et elle et Carter vont devoir faire équipe pour contrer une menace qui pèse sur la réalité entière. Pour eux ce sera comme une « reconstitution de ligue dissoute » ; comprenne qui pourra.

Carter and Lovecraft est un vrai petit plaisir de lecture. Il réussit l'exploit imho de pouvoir être lu indifféremment par les aficionados, les simples rôlistes, les novices en lovecrafterie, voire les amateurs de polar (hormis la fin qui leur sera peut-être dure à digérer).

Howard - encore un nom célèbre – modernise le récit lovecraftien. Il le décale en plaçant en son centre non pas un érudit déconnecté mais un flic de terrain bien obligé d'admettre qu'ici les explications rationnelles ne suffiront pas – un homme d'action confronté à étrange partie. Il met donc en scène un béotien qui mettra à l'aise les lecteurs non habitués du mythe car tout lui est expliqué. Howard le fait sur le ton cultivé et ironique de celui qui maîtrise suffisamment un sujet qu'il aime pour pouvoir glisser quantité de références qui parleront aux aficionados, et expliquer sans jamais être lourd tout en se moquant doucement de ses lecteurs fans (sans oublier les rôlistes) ou même de ses personnages.
Ainsi lorsque Carter voit pour la première fois de sa vie des livres de Lovecraft dans la librairie, il pense : « Another shelf carried fiction, but it was all fiction involving mythology, folklore, the occult. He didn’t recognize any of the writers—Arthur Machen, Lord Dunsany, H. P. Lovecraft, M. R. James, Frank Belknap Long—but the titles were as lurid as the academic books had been dry. He flicked through a volume of the Dunsany, nearly gagged on the violet prose, and put it back. No, there was nothing to read there, either. Finally, and feeling a cliché for doing it, he went down into the store and picked a novel from the shelf of detective stories. »

De même, il exprime la complainte d'une Emily harcelée par les fans qui viennent lui demander des détails croustillants ou se faire signer des éditions originales. Et il l'a fait s'amuser de sa couleur de peau, peu compatible avec les préjugés raciaux de Lovecraft. Mais il le fait avec la sagesse et la calme d'une Emily bien dans sa vie : « “Actually, this”—she pinched the skin on the back of her hand—“would have killed him, too. H. P. L. was all about racial purity. If he only knew one of his descendants had fallen in love with a black girl. Truly, I would give serious money to see how he would’ve reacted. ‘Why, what’s all this spinning noise coming out of this coffin? Hi, Great-Great-Uncah Howard, I’m Emily. We’re family. Yay!’ ‘Ohmagawd! A mulatto! A mongrel! My precious genes! Nooooo!’” She had a sip of coffee while her malevolent giggles abated. »

Bien sûr, "Carter and Lovecraft", ce n'est pas que des personnages plutôt sympathiques. Il y a aussi un bad guy, qu'on qualifiera de givré, qui pense avoir fait une grande découverte sur la nature intime de la réalité et pouvoir l'utiliser à son profit – un genre de surdoué intellectuel à l'intelligence relationnelle limitée. Et encore, un flic local débordé par tout ça, un politicien plus ambitieux que brillant, et une « famille » où les femmes dominent des hommes qui ne valent guère mieux que des animaux domestiques.

Ce beau monde participe à une aventure palpitante, rythmée, mystérieuse, où les risques sont grands et les enjeux immenses. Une aventure aussi pleine de rebondissements (avec des moments clairement rôlistes) que de faux-semblants. Qu'est ce que ce Twist qui semble au cœur de tout ? Quel est son usage ? Et surtout qui manipule qui ? Et pourquoi ?
On ne le saura qu'à la toute fin, après un twist – aha ! – absolument époustouflant (d'où l'existence d'une suite même si le roman peut parfaitement se lire en one-shot) qui obligera même le lecteur à s'interroger sur la nature de la réalité dans laquelle il vit.

Juste, très moderne, cynique parfois, truffé de références à Lovecraft mais aussi à la culture cinématographique ou à la pop culture (jusqu'au Scooby Gang), mené par des héros qui, longtemps, ne se prennent pas vraiment au sérieux (comment faire autrement quand on est une personne normale dans une situation qui ne l'est pas ?), "Carter and Lovecraft" est l’œuvre pétillante d'un homme qui s'installe dans la continuation et ne lorgne jamais vers la révérence.

Et quel bon passage à méditer sur le racisme : « “Nice guy,” said Carter. “Meh.” Blanco shrugged. “He gets a pass because it was a different time, different world. There’s so much stuff like that in the records. People talked like that then, that’s history. It’s people who talk like that now—no pass for them.” ».

Carter and Lovecraft, Jonathan Howard
PS : Je lirai la suite.

mercredi 20 février 2019

The Test - Sylvain Neuvel


"The Test" est une novella de Sylvain Neuvel qui se passe dans une Angleterre dystopique qu'on peut supposer être celle de l'après Brexit ou d'une période juste un peu plus lointaine dans laquelle la politique d'immigration serait devenue bien plus drastique, prolongement logique des motivations du vote pour le divorce d'avec l'UE.

Idir est un Iranien – dentiste, quarantenaire – qui cherche à devenir citoyen anglais après avoir fui l'autoritarisme de son pays d'origine. Avec lui, sa femme Tidir et de leurs deux enfants. Aujourd'hui est le jour où Idir doit passer le BSA (British Values Assesment), l'examen d'évaluation qui décidera de son avenir : citoyenneté anglaise ou reconduite à la frontière. Il passe le test seul mais ses résultats concerneront toute la famille.

Quelques pages dans la novella, quelques questions écrites de « culture anglaise » auxquelles Idir répond plutôt bien. On a déjà tout loisir de comprendre qu'Idir est un brave homme aimant qui ne demande pas mieux que de s'intégrer paisiblement dans la société anglaise.

C'est alors que des terroristes armés envahissent le centre d'examen, prennent personnel et immigrants en otage, et menacent la police de tuer un otage toutes les quinze minutes si leurs exigences (qu'on ne connaît pas) ne sont pas satisfaites. A l'effroi provoqué par la situation s'ajoute celui d'être choisi par le chef des terroristes comme celui qui devra décider, quatre fois par heure, de qui vit et qui meurt. Commence alors pour Idir un véritable cauchemar moral, encore accentué par la présence de sa famille parmi les otages.

Ce qu'Idris ne sait pas, c'est que...Et bien tu ne le sauras pas non plus, lecteur, je veux te laisser le plaisir de le découvrir – si te venait l'envie de lire "The Test".
Sache seulement qu'Idir ira au bout du désespoir et ne reviendra pas indemne de son voyage en citoyenneté.

"The Test" est une novella énervante.

Plutôt bien écrite, elle place un homme décent face à des dilemmes insoutenables et le lecteur au cœur du conflit intérieur, dans les pensées d'Idir. Aux premières loges donc pour apprécier ce qu'il en est.

Elle utilise un contexte d'anticipation plutôt maîtrisé, même si déjà vu dans de nombreux autres textes.

Elle décrit une bureaucratie tatillonne et peureuse qui cherche avant tout à se protéger et à couvrir ses erreurs. Là aussi c'est déjà vu dans quantité de textes mais ce n'est pas mal fait.

Où est le « Mais » alors ?

"The Test" est un texte trop simple et manichéen car trop ouvertement militant.

Récit :
Idir arrive, il se conduit en brave homme, il commence le test. Les terroristes arrivent, tuent, menacent, effraient, choisissent Idir pour devenir leur Sophie. La prise d'otage avance, les enjeux sont de plus en plus hauts, et la résistance mentale d'Idir est mise à toujours plus rude épreuve.
Mais, en fait, il y a un backstage – et ça je ne le développe pas ici, no spoil.

Décorticage :
Nous avons donc un demandeur d'asile aussi sympathique que droit, une administration froide et sans cœur – forcément –, un traitement policier inhumain – quoi d'autre ? –, une citoyenneté qu'il faut gagner quand d'autres l'ont en naissant – ben, oui –, un prix très élevé à payer pour obtenir le précieux sésame – si élevé qu'Idir en sera marqué à vie.

Malgré une maîtrise certaine de l'écriture, passées les premières pages étonnantes rien n'est surprenant dans le récit tant on comprend ce que Neuvel veut dire. Les quelques concepts de psychologie débités dans le texte ou l'irruption d'Equilibre de Nash ou d'Optimum de Pareto ne suffisent pas à faire de l'ensemble autre chose qu'un exercice militant convenu.
Et que dire du rôle joué par Deep, un membre du service d'immigration qui peut se targuer d'être le premier immigré naturalisé à un tel poste et joue ici le rôle de celui qui ressent de l’empathie mais met un point d'honneur à respecter les règles, prouvant ainsi – dans l'esprit de Neuvel – que les nouveaux citoyens sont toujours bien plus respectueux de celles-ci que ceux qui n'ont pas eu à gagner leur citoyenneté. Tout est cookie-cutter à l'avenant.

Au fil de la lecture je me souvenais d'un grand parmi mes professeurs disant : « on a le droit d'écrire des pamphlets, mais on n'a pas le droit de les faire passer pour des travaux de science politique. » Ici, je me glissait dans sa peau et pensais : « on a le droit d'écrire des tracts No Border, mais on n'a pas le droit de les faire passer pour des novellas d'anticipation. ».

The Test, Sylvain Neuvel

Your Favorite Band Cannot Save You - Scotto Moore


Ici et maintenant. MPC – on ne connaît de lui que son pseudo – est un blogueur musique moyennement connu. Un solitaire un peu loser que sa passion tient à flots mais qui ne s’illusionne ni sur ses compétences ni sur son influence.

Il tombe un jour, presque par hasard, sur le premier morceau online de Beautiful Remorse, un groupe qu'il ne connaît pas mais qui affirme ressembler à ce quasi inconnu Surrealist Sound System que MPC suivait quand il était à la fac de Madison.
Ce premier morceau, « Overture », est si hypnotique que MPC passe une nuit entière à l'écouter en boucle sans même s'en rendre compte, et qu'il le qualifie sans rire de « plus beau morceau de musique que j'ai entendu de toute ma vie ».

Des recherches Internet ne ramènent rien, rien sur le groupe, rien sur d'autres compositions, rien. Que faire alors quand on est un blogueur musique si ce n'est poster le morceau sur son site avec quelques mots d'accompagnement ? Puis aller chatter sur un site privé fréquenté uniquement par des blogueurs musique confirmés. C'est là qu'il apprend que son morceau a impressionné les auditeurs et qu'un second track est en ligne, toujours sur Bandcamp. De fait, des morceaux, il y en aura un nouveau par jour, et MPC, qui a « découvert » le groupe, ne veut plus qu'une chose : être celui qui présentera chaque nouvelle pièce au monde.

Commence alors pour lui, de plus en plus obsédé par la musique si particulière de Beautiful Remorse et saisi par l'espoir de devenir enfin un influenceur puissant, une traque du groupe qui l'amènera à rejoindre leur tournée sur une Highway to Hell aussi stressante qu'incroyablement suprenante.

"Your Favorite Band Cannot Save You" est la première novella de Scotto Moore et c'est un putain de bon texte.

Pour ne pas spoiler, disons qu'il est construit comme un concept album, en l’occurrence le concept album ultime. Chacun des dix chapitres correspond à l'un des dix tracks de l'album en cours de réalisation, le texte se terminant pas un coda qui relance l'histoire et lui donne un tour nouveau autant que conclusif.

C'est à un crescendo démoniaque, à une progression très rapide dans le mystère, la folie, et l'horreur que sont confrontés le lecteur et MPC – chacun un peu complice, le lecteur car il veut savoir, MPC car il ne voit pas comment il pourrait refuser d'en être. On lit très vite avec l'impression d'être emporté par une avalanche dont la vitesse ne cesserait d'augmenter jusqu'au crash final. C'est de la folie furieuse du genre qu'on lit dans La bibliothèque de Mount Char par exemple.

Je n'en dis pas plus pour garder le mystère.
Qu'un se rappelle seulement que dans le JdR Cyberpunk, la Rock Star était une classe dont le point fort était un irrésistible charisme et qu'elle pouvait être illustrée tant par les stars du rock que par les dictateurs charismatiques.
Qu'on sache aussi qu'il sera question dans le texte de John Dee et du langage énochien – traité ici d'un façon clairement ironique.
Qu'on se souvienne enfin que Greg Egan ou HPL, entre autres, avait déjà donné à la musique des pouvoirs terrifiants.

Lis "Your Favorite Band Cannot Save You", lecteur. C'est un texte fou et sans limite que tu liras, un texte qui te propulsera bien plus loin que tu ne l'aurais cru possible sur les traces d'un personnage lovecraftien en diable.

Your Favorite Band Cannot Save You, Scotto Moore

mardi 19 février 2019

Black Leopard Red Wolf - Marlon James


Quand on attend un livre pendant deux ans sur la foi d'une simple promesse, le risque de déception est grand. Marlon James – écrivain jamaïcain multiprimé mais novice en fantasy – a superbement évité ce désappointement à tous ses lecteurs avec son "Black Leopard, Red Wolf" qui, pour un coup d'essai, est un vrai coup de maître ; un livre que tout amateur conséquent du genre devra avoir lu.
Sauf si on est allergique à une violence et à une cruauté intenses ainsi qu'à une homosexualité très graphique – ce qui explique les commentaires mitigés sur Amazon.

"Black Leopard, Red Wolf" est sans doute le premier très grand roman de fantasy basé sur les cultures et les mythologies africaines. Marlon James y déploie un style parlé hypnotisant qui sert autant le récit que le propos sous-jacent de l'auteur – nous y reviendrons.
Pour parler de BLRW, il faut d'abord situer le contexte, puis décrire les personnages qui l'habitent, avant de dire en quoi l'écriture de James porte un message.

Contexte d'abord.

BLRW se passe dans une Afrique d'il y a plusieurs centaines d'années. Même si les noms sont inédits, plusieurs indices font comprendre que ce n'est pas d'un monde imaginaire qu'il s'agit : des hommes de l'Est qui parlent Prophète et Sultan, des hommes blancs comme le lait, loin au Nord, qui mangent leur Dieu tous les sept jours.

Mais l'Afrique de James est aussi une Afrique rêvée. Une Afrique dans laquelle les mythes seraient réels : les dieux y parlent aux hommes, les monstres – hélas – y font partie de la vie quotidienne, les enchantements y sont communs, sorcières, nécromanciens, et change-forme partagent – pour le meilleur ou le pire – la vie des humains normaux.

C'est aussi une Afrique esclavagiste, un monde où dire que la vie n'a pas de valeur serait faux car une vie a toujours la valeur qu'elle pourrait rapporter sur le marché aux esclaves, sans même parler ici des marchés de sorcières où on achète adultes – ou mieux, bébés – vivants pour en tirer les organes ou les membres qui serviront aux plus puissantes incantations. Une Afrique aussi dans laquelle les enfants anormaux – albinos et autres – sont soumis aux pires traitements qu'exige la superstition.

Une Afrique enfin de royaumes en lutte – d'où la référence éditeur à GoT même si ici c'est du ras du sol que le jeu des trônes est narré. Querelles territoriales et querelles dynastiques provoquent sans cesse guerres et complots, avec leur lot de conscriptions forcées et de morts laissés sans sépulture sur un sol boueux si loin du village d'origine. “When kings fall they fall on top of us.”

Personnages ensuite.

Le héros du roman est Traqueur. Un homme à l'odorat magique capable de traquer une proie jusqu'au bout du monde sans la perdre. Un homme à l'histoire familiale complexe. Un paysan d'un peuple méprisé par les citadins et les puissants. Un homme passionné, colérique, arrogant, plein d'un hubris démesuré, mais fidèle aussi en amitié et habité par une volonté de faire les choses justes même s'il ne sait pas toujours les identifier précisément. Un homme trahi souvent et meurtri tout autant. Un homme enfin à la recherche constante de lui-même et d'une famille à inventer, d'une raison de vivre et d'une raison d'agir, un homme capable d'autant de désir de vengeance que de soif de justice ou encore d'élans sincères de générosité.
Au début, Traqueur est amoureux de Leopard, un change-forme, une relation compliquée et jamais paisible, puis ses relations et ses loyautés évolueront au fil des coups de cœur et des trahisons – réelles ou supposées.

Les premières paroles du Traqueur (qui ouvrent le roman) sont : « The child is dead. There is nothing left to know ». Car le livre commence dans une cellule dans laquelle il est emprisonné, et le long (plus de 600 pages) récit sera celui qu'il fait à l'Inquisiteur qui l'interroge à propos d'une mission dont on ne sait rien au début si ce n'est qu'elle consistait à retrouver un enfant disparu.

Dans cette mission s'embarque – de manière aussi lâche que fluide – un groupe d'aventuriers qu'on viendra à connaître au fil des pages et dont on comprend dès le début qu'ils ont tous leur propre agenda caché. Une certitude que Traqueur acquiert dès l'origine, ce qui expliquera sa méfiance au long cours – d'autant que fait aussi partie du groupe Nyka, un homme qui l'a trahi et voué à une mort qu'il n'évita que par miracle.

Avec Traqueur marcheront donc Léopard et son mignon Fumeli qui porte son arc et ses flèches, Sadogo, un Ogo aussi grand et fort qu'un géant et aussi simple que bon, Sogolon, une sorcière qui se dit trois fois centenaire, Bunshi, une « déesse » des eaux, Nsaka Ne Vampi, une femme guerrière, Nyka, un mercenaire doté d'un pouvoir surprenant, et Bibi, un vétéran de plusieurs guerres. A ce groupe de départ – qui se défera très vite – s'ajouteront plus tard Venin, une fille élevée pour être sacrifiée à un monstre, un buffle courageux et intelligent, et enfin Mussi, un préfet de la garde originaire des terres de l'Est.

Dans cette bande dysfonctionnelle dès l'origine, tout le monde ment sur son identité, son histoire, les raisons de sa présence. C'est la suspicion qui y règne, bien plus qu'une hypothétique confiance. C'est pourtant ce groupe ou ses fragments qui partira – en dépit de risques colossaux – à la recherche de l'enfant disparu, sans même savoir vraiment qui est l'enfant, qui l'a enlevé, qui le recherche, et pourquoi. Ce n'est clairement pas la Communauté de l'Anneau – même si James affirme sa filiation d'avec Tolkien (et qu'un épisode tel que celui de la dispute des trolls permettant à Traqueur de fuir rappelle fortement le maître oxonien).

Ecriture et narration enfin.

BLRW est un roman entre Heroïc fantasy, Dark Fantasy et Sword and Sorcery. Noir, dur, cruel, très cru sur la violence et le sexe. On aura rarement lu aussi cru et aussi graphique. On est ici, dans le fond comme dans la forme, dans une société barbare au sens « noble » du terme, une société pré-monothéiste et pré-chrétienne.
BLRW met en scène des personnages confrontés à des adversités immenses et les plonge dans des situations qui les poussent aux marges de la survie et de la santé mentale.
BLRW les place de superbe manière au sein d'une nature sauvage qui est aussi vivante que l'animisme le permet. Arbres et animaux y sont presque des acteurs du récit. Quant au surnaturel, il est partout, un élément normal de la vie, un danger de plus que côtoient chaque jour les simples humains.
Si on voulait référencer, on pourrait dire de BLRW qu'il est quelque part entre l'Odyssée d'Homère, les récits de Conan, ou les sagas scandinaves. C'est une histoire de voyage, une histoire de quête, une histoire de fureur et de mort, une histoire qui ne finit jamais car lorsque Traqueur rentre chez lui et se crée une « famille » son histoire le rattrape et le renvoie dans l'horreur.

BLRW est aussi un roman qui dit le conflit des rois et le jeu des trônes mais qui le voit par les yeux d'un rien du tout, d'un expendable, d'un mercenaire qui ne participe à de grands événements qu'en raison de son don particulier. Un roman qui dit la folie des puissants, leur insensibilité à tout ce qui n'est pas leur intérêt, un roman qui met en scène la confrontation entre au moins trois folies distinctes et divergentes qui ballottent autant les royaumes qu'elles déchirent le petit groupe de mercenaires dont Traqueur est partie.

BLRW est encore un roman qui montre les horreurs d'un esclavage ancestral sans oublier que s'il existe c'est que beaucoup en profitent, la grande ouverture sexuelle de certains peuples africains mais pas de tous, les effets délétères du patriarcat qui ne fait pas pour autant que les femmes sont des saintes ou des sages, les difficultés à sortir de la loi d'airain de l'oligarchie. C'est donc un roman  – immense qualité – qui pose des problèmes mais ne donne pas de réponse manichéenne ; on le voit encore pour ce qui est des régimes politiques qui ne sortent pas de la loi d'airain de l'oligarchie même quand ils tentent de le faire, de la voix des dieux qui est une légitimation facile mais indispensable, ou des tentatives avortées pour instaurer un proto « Etat de droit ». Et que dire de Traqueur qui aide vraiment les femmes mais s'en méfie et les rend responsable de tous (s)les maux ?

BLRW est un témoignage, celui de Traqueur. Il raconte. Le style est donc oral avec tout ce que ça comporte de répétition, de phrases très longues (jusqu'à plusieurs pages), d’interruptions digressives, de style direct sans guillemets, etc. C'est hypnotisant comme une récitation litanique.
Et parce que c'est un histoire racontée autant pour les personnages que pour le lecteur, les explications – grandes comme triviales – arriveront au fil de récit enchâssés, de moments où un personnage explique à un autre ou le Traqueur à l'Inquisiteur. Les secrets, les motivations, les haines, les trahisons arrivent au fil des narrations, porteuses donc de la connaissance et de la perception de celui qui narre. En cela, les narrateurs – et surtout le métanarrateur Traqueur – sont non fiables, lourds de représentations (hello, Nietzsche) et d'angles morts ; ce qui justifie que les deux tomes à venir raconteront les mêmes événements sous deux autres angles de vision.

BLRW est donc une histoire orale, comme pourrait la raconter un de ces griots qui sont importants dans le récit, avec ce qu'elle comporte d'interprétation et de volonté même de donner un certain éclairage plutôt qu'un autre. C'est pour cela que tuer les griots, c'est tuer une certaine vision de la vérité. C'est aussi pour cela que le passage à l'écrit est indispensable, comme le montre un épisode du roman. Pour que l'Histoire survive à la mort de ceux qui la détiennent et pour avoir une Histoire qui soit opposable à celle des autres. C'est une des tragédies de l'Afrique de n'avoir que trop peu d'Histoire écrite, ce qui laissa longtemps penser qu'elle n'en avait pas. Que James est subtil ici de ne pas asséner mais de laisser comprendre.

J'aurais encore énormément de choses à dire (j'ai surligné un nombre hallucinant de passages que, comme d'habitude, je n'utilise pas) mais je ne veux abuser ni de ta patience ni de ton temps, lecteur, aussi je te laisse ici avec cette injonction impérative : si tu lis l'anglais, lis BLRW, et si tu ne le lis pas, attends 2020, il arrive chez Albin Michel - Terres d'Amérique (et bon courage aux lecteurs de blanche qui l'achèteront).
Rempli jusqu'à la gueule de lieux extraordinaires, de personnages incroyables, de situations aussi périlleuses que choquantes, BLRW est un choc. BLRW est énorme. BLRW est un chef d’œuvre, un roman écrit par un Jamaïcain qui plonge aux racines de l'africanité là où tant d'auteurs afrofuturistes se contentent d’envoyer les Africains dans les étoiles comme si un avenir pouvait remplacer un passé.

Black Leopard, Red Wolf, Marlon James

jeudi 14 février 2019

Blues pour Irontown - John Varley


Aujourd'hui, lecteur, c'est la Saint-Valentin. Je vais donc te parler d'une histoire d'amour. Pas de n'importe laquelle, note bien. D'une histoire d'amour infini, énorme, larger than life. De l'histoire d'amour qui unit Christopher Bach, détective privé officiant sur la Lune, à Sherlock, le Saint-Hubert génétiquement modifié qui lui sert de partenaire et de meilleur (seul ?) ami : « Je savais que nous étions proches, je savais que je l'adorais et qu'il m'adorait, mais je n'avais aucune idée de la profondeur de cet amour. En ressentir ne serait-ce qu'un fragment est ahurissant. ».

Chris Bach et Sherlock, lecteur, c'est dans les pages de "Blues pour Irontown" que tu les rencontreras. Le dernier roman de John Varley est un retour – vingt ans après – à son cycle des Huit mondes. Si tu connais le cycle, tu y retrouveras ces humains qui descendent des rares qui survécurent à l'invasion de la Terre et s'accrochèrent comme ils le purent aux sols inhospitaliers de la Lune, de Mars, de quelques astéroïdes et des planètes extérieures – sans oublier leurs lunes dont la terrifiante Charon. Si tu ne le connais pas, tu comprendras tout quand même.

Après Gens de la Lune et Le système Valentine, Varley te ramène encore une fois sur la Lune. Notre satellite, passées les années d'effroi qui suivirent l'Invasion, est devenu un homeworld de substitution où se combinent grand confort et grande liberté. Sur la Lune, presque tout est autorisé, jusqu'aux lubies corporelle les plus étranges, du moment que ça ne nuit à personne – un paradis individualiste en somme. Sur la Lune, on peut vivre dans de grands canyons creusés pour offrir de l'espace, ou dans des « disneyland » qui recréent tel ou tel biotopes, ou dans des habitats ad hoc créés à la demande d'un nombre suffisant de citoyens. Chris, par exemple, vit à Noir-Ville, un habitat où est reconstituée l'Amérique des années 1910 à 1960, le lieu rêvé pour un homme qui se rêve en Privé de film noir.

Et pourtant, sur la Lune, certains trouvent que la liberté offerte par le système légal et l’informatique de gestion de la ville n'est pas suffisante. Marginaux, délinquants, ou originaux, ils vivent dans les plus anciens tunnels du satellite, aussi peu cartographiés que contrôlés, c'est à dire dans la mythique et dangereuse Irontown.
Et à Irontown, les plus politiques, le noyau dur militant, se nomment eux-mêmes Heinleiniens.

Quand le roman commence, Chris, qui ne croule pas vraiment sous les clients, reçoit à son bureau la visite d'une femme en voilette – dans le plus pur style Chandler – qui lui demande de retrouver l'homme inconnu qui lui aurait transmis, sans doute volontairement, une forme GM de lèpre incurable. Arrangement est pris, mais peu est mis en branle. Il faudra des jours de procrastination avant que Chris se lance enfin sur les traces de l'homme mystère, et d'abord à la recherche de sa cliente qu'il n'a pas revue depuis leur entrevue initiale.

Si Chris traîne autant – à ton étonnement, lecteur – à se mettre en ordre de marche, c'est pour deux raisons principales : d'abord, il n'a pas vraiment besoin d'argent, faire le détective privé est pour lui plus un hobby qu'autre chose, ensuite et surtout, Irontown lui rappelle de très mauvais souvenirs personnels liés à la « Grande Panne » et aux aventures de Hildy Johnson, des événements narrés dans Gens de la Lune. Mais ne t'inquiète pas, lecteur, crois-moi, même si tu n'as pas lu les romans précédents du cycle, tu n’auras aucune difficulté à tout comprendre de celui-ci.

Quoi qu'il en soit, une fois la traque lancée, elle ne s'arrêtera plus et l'emmènera down the memory lane, avant de l’entraîner, car l'affaire initiale n'était que la première peau de l'oignon, aussi loin que possible de sa zone de confort. Avec toi à ses côtés, peut-être.

Que tu accompagnes le détective amateur dans ses pérégrinations ou pas, lecteur, sache qu'il n'y sera jamais seul. Sherlock participe à l'enquête comme équipier, partenaire, et parfois ange-gardien.
Et quand il s'agira de raconter les faits, d'écrire ce compte-rendu que tu liras peut-être, Chris et Sherlock seront tous deux mis à contribution. Tu liras en effet le premier roman raconté par un humain et un chien en parallèle – pour Sherlock, grâce à la collaboration d'une traductrice canine.

Cette narration change tout et fait d'une histoire somme toute assez simple un vrai plaisir de lecture.
On pourrait dire que Chris, en loser un peu mou et guère compétent, en adulte qui s'est inventé un monde de fantaisie auquel il est le seul à croire, est attachant. C'est vrai. D'autant plus que ce grand nigaud traumatisé est d'une honnêteté confondante quand il s'agit de pointer ses propres limites, et qu'il le fait dans un style matter-of-factly désarmant de simplicité bonhomme.
Mais la voix de Chris n'est rien à côté de celle de Sherlock. Le chien GM est de ces personnages inoubliables qu'on rencontre parfois. Courageux, foncièrement bon, loyal sans restriction, un peu mégalo aussi – on n'est pas un chien GM sans fierté –, Sherlock est le vrai héros du récit. Et il raconte sa part comme un chien le ferait, butant sur ses limitations intellectuelles et décrivant la réalité en usant de concepts qui font sens pour lui. Il est donc aussi aimable par sa personnalité que réellement drôle par sa manière – canine – de percevoir le monde. Chaque phrase de Sherlock est une pépite d'étrangeté radicale à la logique néanmoins imparable. Un bonheur de lecture.

Cette double narration et l'humour évident d'un auteur qui ne se prend pas au sérieux et veut surtout s'amuser en racontant une histoire pourtant terrifiante de conspiration font de "Blues pour Irontown" un roman-plaisir. Lire ce roman, lecteur, c'est passer un vrai bon moment, agréable et distrayant, sans prise de tête ni maux de crâne hard-SF, ce qui ne l'empêche pas de balancer quelques idées (ou plutôt des impressions) sur la liberté individuelle ou le risque des IA omnipotentes.

Blues pour Irontown, John Varley

Et parce que c'est la Saint-Valentin, finissons avec ces deux promesses d'amour à venir pour lesquelles je laisse la parole à Sherlock :


mardi 12 février 2019

L'enfer des masques - Jacques Barbéri


Nora est une jeune fille qui vit à Nice avec sa mère Susan, psychanalyste. Elle ne connaît pas son père sur lequel sa mère ne lui a jamais rien dit, même pas son nom. Le connaît-elle d’ailleurs ?
Passionnée de cinéma, Nora rencontre Régis, cinéphile aussi, fils du richissime Paul qui a fait fortune dans les écrans souples – faut-il être barjo ! – entre autres.
Lors d'une soirée à laquelle Régis l'emmène, Nora – qui n'est pas encore sa petite amie – voit par hasard une photo bouleversante : sa mère, de vingt ans plus jeune, visiblement en terme amoureux avec un homme. Les deux, et un troisième aussi sur le cliché, ne sont autres que les trois inventeurs géniaux de Nirvana, une intelligence artificielle de très haut niveau.

Pourquoi Susan n'a-t-elle jamais parlé à sa fille de sa première carrière prestigieuse ? L'homme qui l'enlace est-il son père ? Et si c'est le cas, pourquoi avoir caché cette vérité simple à la jeune fille ?

Nora, suivi par un Régis qui l'aime et qu'elle apprend à aimer aussi, va traquer ce « père » potentiel jusqu'en Californie où il est devenu un magnat de l'informatique, aussi riche et puissant que profondément misanthrope et solitaire. Elle y découvrira une vérité bien plus complexe que celle qu'elle s'attendait à trouver.

A l'autre bout du monde, en Californie justement, une femme nommée Priscilla se réveille dans une luxueuse clinique privée. Amnésique, elle est prise en charge par une équipe médicale qui refuse – pour raisons thérapeutiques – de lui révéler ce qu'elle ne retrouve pas elle-même. La seule certitude, elle est mariée à Nick, qu'elle aime et qui l'aime et qui lui rend visite chaque soir en hélicoptère.

Bâti sur deux fils principaux dont on ne sait pendant longtemps s'ils partagent une même temporalité, "L'enfer des masques" est un thriller haletant, un vrai page-turner qui intrigue son lecteur et le transporte progressivement dans un monde qui relève autant de l'anticipation que du roman policier.

Dans un texte truffé de références, Barbéri clame son amour du cinéma, de l'opéra, de la littérature. Par les voix de Nora et Régis, il fait pénétrer le lecteur dans son univers artistique avec humour et, régulièrement, poésie. De Baudelaire à Sturgeon en passant par Lynch ou K. Dick sans négliger Paul Dukas, il organise un voyage dans un monde de correspondances dont les principales sont sans doute Barbe-Bleue (Faut-il utiliser la clef dorée, réelle ou métaphorique ? Faut-il ouvrir la porte cachée ? Faut-il savoir ? La tranquillité de l'ignorance n'est-elle pas préférable à la douleur de la connaissance ?), le Corbeau de Poe (avec son obsession névrotique) ou encore le Monsieur Valdemar du même.

"L'enfer des masques" se lit vite, bien, et avec plaisir. Au fil d'une enquête qui progresse à un rythme soutenue, on y croise des personnages étranges ou bouleversés ou les deux à la fois. On y rencontre un équivalent local du Doc Jacoby de Twin Peaks. On y assiste même à une assez répugnante cérémonie (ne pas cliquer si on ne veut pas savoir). C'est une belle balade en univers décalé.
Si on veut chouiner, on regrettera juste que l'histoire d'amour de Nora et Régis soit un peu too much.

L'enfer des masques, Jacques Barbéri

lundi 11 février 2019

Helstrid - Christian Léourier


"Helstrid" est une novella de Christian 'Lanmeur' Léourier. C'est une belle et éprouvante histoire de lutte contre les éléments qu'on ne peut que conseiller.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 94, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Certains mondes ne sont pas faits pour l’humanité : Helstrid est de ceux-là. Des températures de -150 °C ; des vents de 200 km/h ; une atmosphère toxique.
Pourtant, la Compagnie tient à exploiter ses énormes ressources en minerai, appâtant les volontaires à l’exil à grand renfort de gains conséquents. Des hommes et des femmes à l’image de Vic, qui supervise le travail de prospection et d’exploitation des machines. Un job comme un autre, finalement, et qui vaut toujours mieux que d’affronter son passé laissé sur Terre…
Jusqu’à ce que le porion soit contraint d’accompagner un convoi chargé de ravitailler un avant-poste à plusieurs centaines de kilomètres de la base principale. Un trajet dangereux, mais les IA sont là pour veiller à la bonne marche des véhicules suréquipés et à la protection du seul humain embarqué. Dans pareilles conditions, tout ne peut que se passer au mieux…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


samedi 9 février 2019

De l'autre côté du lac - Xavier Lapeyroux


Lotissement de la Colline. Sans doute à peu près maintenant, sans doute (mais est-ce sûr?) en France, quelque part.
Hermann vit avec sa femme Soma et sa fille Sam dans une belle maison proche d'une forêt et d'un lac. Leurs plus proches voisins sont les Jessen, Erik, sa femme, et leurs deux adolescents jumeaux.
Et voilà qu'un jour, dans ce paisible havre classe moyenne, le drame. En jouant avec une arme à feu, Oscar tue accidentellement son jumeau Pierre.

"De l'autre côté du lac" est un roman weird de Xavier Lapeyroux. On y plonge dans la tête d'Hermann qui s'exprime pour le lecteur à la première personne.

Rompant avec certaines conventions narratives, Lapeyroux balance son déclencheur avant toute exposition. Poursuivant dans une imprécision descriptive volontaire, il met le lecteur dans la situation du rêveur qui assiste au récit mais ne saurait jamais vraiment situer l'espace-temps dans lequel il se déroule. Il y a bien quelques indices géographiques ou musicaux mais guère plus.

Cette impression de flou cotonneux sur le hic et nunc oblige le lecteur à s'accrocher à la seule certitude dont il dispose, l'existence d'Hermann, et ce que lui et lui seul décrit du monde, des autres, des événements.

Que décrit-il donc ?

Mort d'un jumeau, obsèques, rapprochement de Sam et d'Oscar, enlèvements supposés d'enfants du quartier, contacts inédits (et suspects) entre Erik Jessen (le père) et Soma (l'épouse d'Hermann). Voilà pour la vie privée.
Pour la vie pro, Hermann, éducateur en foyer, travaille avec intérêt mais sans excès auprès d'un collègue, Denis, qui respecte bien peu les procédures de l’institution. Les deux s'occupent – tant bien que mal – d'un petit groupe d'adolescents en difficulté. Mais les problèmes personnels d'Hermann vont occuper une part de plus en plus grande de son attention et de son temps.

Quels sont-ils ces problèmes ?

« L'un des jumeaux est mort mais l'autre est toujours là, en vie, comme un fils de rechange. »
C'est par cette phrase que commence le roman. C'est de ces quelques mots que naissent le trouble d'Hermann et la solution qu'il finira par entrevoir à l'issue d'un parcours éprouvant de bascule mentale.

De l'autre côté du lac est un chemin de paranoïa. Sur un terreau sûrement propice (Hermann joue à un jeu schizophrénique avec Sam dans lequel chacun prend la parole pour l'autre), le choc initial d'une mort qui s'invite comme un coup de tonnerre dans un ciel pur lance Hermann sur une trajectoire paranoïaque qui ne cessera de s'aggraver. Hermann, peu à peu, prend peur de tout. Peur de l'orage, des ondes électromagnétiques, de l'hypothétique infidélité de Soma (sa drogue apaisante), d'un enlèvement que subirait sa fille, des faits et gestes d'Erik et d'Oscar, d'Ossip, le frère violent d'une des pensionnaires du foyer où il travaille, d'un molosse qui rode, etc.

Hermann, de page en page, va de plus en plus loin dans une inquiétude qui se nourrit d'elle-même. D'autant que l'homme est impacté plus que de raison par les soucis du quotidien ; « tout l'afflige et lui nuit et conspire à lui nuire ».
Le monde, tant celui qui existe que celui qu'il imagine, lui pèse comme une menace constante dont il doit se protéger.

Et puis il y a cette nouvelle maison qui « apparaît » de l'autre côté du lac, cette maison qui ressemble étrangement à la sienne et où vit une femme seule.
Et Chan, cette nouvelle ado en difficulté placée dans le foyer pour jeunes, qu'Ossip, son frère violent, tente de récupérer manu militari.

Incapable de supporter une tension de plus en plus hégémonique, passionné, obsédé même, par le Blow Out de De Palma dans lequel l'amour ne suffit pas à sauver l'objet aimé, et où la confiance donnée conduit à la mort, ainsi que par cette Invasion des profanateurs dans lequel des doubles étrangers prennent la place de chaque être humain sur Terre, Hermann, contrairement au héros du Bugs de Friedkin que sa paranoïa délirante conduit au suicide et au meurtre, trouve inconsciemment la solution à son problème dans une substitution qui est tout sauf prosaïque.
Lâcher la proie pour l'ombre, pour Hermann le joueur d'échec en solitaire, ce n'est jamais que tourner l’échiquier pour prendre l'autre couleur et passer ainsi du camp perdant au camp gagnant. Quand on n'a pas de jumeau disponible, on peut s'en imaginer.

Intrigant, tendu, nerveux, "De l'autre côté du lac" est un livre prenant, un rêve dérangeant et doux-amer qui éveillera sûrement chez son lecteur des souvenirs ou des angoisses propres.

De l'autre côté du lac, Xavier Lapeyroux

mercredi 6 février 2019

2001 chroniques


2001 chroniques aujourd'hui.

2001 fois où je t'ai eu à l’œil, lecteur.

2001 fois où tu es venu ici chercher un avis de « connard élitiste » (les anciens du Cafard Cosmique se souviendront).



2001 fois où je me suis réjoui que tu sois passé.


Il y a encore beaucoup à lire et donc beaucoup à dire.
Stay tuned !

Agents of Dreamland - Caitlin R. Kiernan - Cauchemar


2015. Une descente de la Compagnie, une agence américaine très spéciale, dans un ranch perdu au milieu du désert californien révèle un massacre et des événements qui remettent sérieusement en doute l'avenir de l'humanité.

"Agents of Dreamland" est une novella lovecraftienne de Caitlin R. Kiernan. Elle ne commence pas par l'événement décrit ci-dessus, mais par une rencontre dans un café de Winslow, Arizona. L'entrevue réunit le Signalman – agent de la Compagnie, qui a été sur le terrain au ranch et a vu l'horreur qui s'y trouvait –, et Immacolata Sexton – membre important de Y, la contrepartie britannique de la Compagnie, qui détient des informations potentiellement utiles à l'enquête. Il s'agit d'échanger ce que savent l'un et l'autre, et on comprend vite que si les agences sont alliées dans leur lutte contre l'inconnu, elles sont aussi de véritables rivales.
On comprend de même que, si le Signalman est un vieux briscard humain qui en a trop vu, Immacolata, d'ascendance incertaine, a des pouvoirs qui dépassent largement le cadre de l'humanité.

La rencontre a lieu car à ce moment, au début de juillet 2015, il est vital pour les deux agences de découvrir au plus vite ce qui s'est vraiment passé au Moonlight Ranch afin d’empêcher le mal qui semble y avoir prospéré de se répandre et de mettre en danger toute l'humanité.

Pour raconter cette histoire de courses contre la montre, Kiernan utilise trois fils : le Signalman, Immacolata, et Chloé – seule et transitoire survivante du massacre du ranch.
Trois personnages donc, mais aussi des dates différentes à chaque nouveau chapitre. C'est donc une tapisserie complète mais imprécise que le lecteur a sous les yeux, un patchwork de moments auxquels il devra lui-même rendre une chronologie et un déroulement logique, dans une ambiance franchement crépusculaire.

Les sentiments qui se dégagent à la lecture sont doubles. D'une part l'horreur – celle qu'on voit autant que celle qu'on imagine, et tant devant les agissement de la secte de Chloé que face à l'idée de ce qui est censé advenir. D'autre part, le désespoir face à l’inéluctable – seule réaction possible à ce que voit Immacolata.

Si le contexte évoque Manson et sa secte de fous criminels (bien plus version Newman que version Liberati), si le ton du Signalman rappelle immanquablement ces vieux opératifs qui ont trop vus de toutes les saloperies cachées du monde, et si le texte est un hommage explicite à Celui qui chuchotait dans les ténèbres, c'est néanmoins ailleurs qu'il faut chercher la référence centrale.

"Agents of Dreamland" – qui n'a pas grand chose à voir avec les Contrées du rêve en dépit d'un easter egg évoquant les Marches et la Caverne de la Flamme – est encore plus noir qu'une nouvelle de Lovecraft. Ici, nous sommes proches de Ligotti, de son nihilisme intégral, de son désespoir absolu.
Et la brièveté même du récit, parce qu'elle empêche de savoir vraiment et oblige le lecteur à rester dans la supposition et l'expectative, force à croire ce qui est entrevu – faute de mieux – et donc à imaginer le pire, un avenir proprement glaçant sous la férule de Yuggoth.

"Agents of Dreamland" est une bien belle mise à jour de l'horreur lovecraftienne, et Caitlin R. Kiernan quelqu'un qu'il faudra garder à l’œil.

Agents of Dreamland, Caitlin R. Kiernan

L'avis d'Apophis et de Feyd Rautha

dimanche 3 février 2019

Plateforme - Houellebecq en BD


Je ne vais pas chroniquer ici un livre lu à sa sortie, il y a 18 ans, en 2001, quelques jours seulement avant le 11 septembre.

Qu'on sache simplement - au cas où on l'ignorerait - que le roman a été adapté il y a 4 ans par l'auteur lui-même et le dessinateur Alain Dual. Qu'on sache que je viens de tomber dessus et qu'on y retrouve l'essence de ce qui est peut-être le plus drôle, désespéré, et simplement triste, des livres de Houellebecq.

Plateforme, Houellebecq, Dual

Vacuité et laconisme. Tout est là.

Vigilance - Robert Jackson Bennett


"Vigilance", une novella de Peter Jackson Bennett, un texte court et percutant qui se lit vite et impressionne par sa grande maîtrise de la mise en histoire de certaines questions politiques contemporaines.

USA, 2030. Dans un monde en changement climatique, le pays est devenu le backwater du monde industrialisé. Les autres (même l'Europe, c'est dire !) avancent alors que les USA, mal gouvernés, stagnent, ce qui signifie que relativement ils reculent. Les plus éduqués ou les plus dégourdis quittent en masse un pays dont le solde migratoire est devenu négatif pour la première fois de son histoire. Ceux qui restent – nombreux aussi – forment une pyramide sociale à base large et sommet étroit. Le gros de cette base est constituée des petits blancs de la classe populaire ou de la petite classe moyenne en descente sociale (les électeurs hillbillies de Trump, à la louche) et de non-blancs sur lesquels les premiers peuvent exercer la dernière once de domination symbolique qui leur reste. Les Blancs sont amers, les autres menacés – là aussi, pour aller vite.

Dans ce pays rieur le lien social est assuré par la chaine ONT qui offre chaque jour à la grande masse le show de Shawn O’Donley, une sorte de mix entre les glapissements d'Hanouna, les éructations des populistes télévisuels américains, et les inepties maniaques du Président d'Idiocracy. Chaque jour, O'Donley, bien plus taré en vrai qu'en live, formate l'opinion à une pensée binaire, violente, schizoïde, et à une parole qui tient plus du grognement que de l'expression d'une hypothétique pensée. Une bulle cognitive paranoïaque que renforce et valide les acmés constitués par les soirées de Vigilance, à la fois catharsis et démonstration par l'exemple de la vérité des croyances vigilantistes.
Car, à intervalles irréguliers, revient Vigilance, le programme star de la chaîne – un live show imaginé à la suite du succès imprévu du live stream d'une tuerie d'école.

Vigilance, c'est trois candidats sélectionnés parmi des milliers pour produire en direct un vrai mass shooting. S'ils survivent, ils gagnent une grosse somme, si leurs victimes potentielles réussissent à les abattre ce seront eux les gagnants – outre le fait non négligeable d'avoir survécu à une tuerie de masse non sollicitée.

Des dizaines de millions d'Américains se fixent devant leur écran lorsque débute une Vigilance, lorsque les tueurs choisis par la chaîne, et singulièrement son directeur marketing John McDean, pénètrent dans la gare ou le centre commercial d’une ville moyenne pour abattre en live stream tous ceux qui y vaquaient jusque là à leurs occupations. Le caution morale du jeu (ici, on donnerait ses gains à une association) est la préparation de la population face à la « menace ».

Quelle est-elle cette menace ? Va savoir. Mais tous les spectateurs sont convaincus qu'elle existe.
Les étrangers, les Chinois, d'autres ? Une chose est sûre, ils existent, ils nous veulent du mal, et ils viendront nous faire du mal dans nos foyers.
Il faut donc toujours et partout être vigilant, préparé, entraîné, et armé. Ceux qui meurent ne le doivent qu'à eux-mêmes et à leur impréparation (on se rappelle Trump affirmant que si les victimes du Bataclan avaient été armées, elles auraient pu se défendre ; on se rappelle aussi qu'il est question d'armer les enseignants aux USA pour contrer les tueries d'école).
Leur responsabilité, on vous dit : ce n'est pas faute d'être régulièrement prévenus par l'émission, pas faute non plus de se voir proposer quantité d'armes et d'objets de défense à acheter pendant les nombreuses coupures pub de l'émission.
Shawn O'Donley ne dit pas autre chose : “The true fight will not come from some branch of the military, or the government, or law enforcement. The true fight, the strongest defense, will come from us. From us. From patriots, from the foresighted and the true of heart, who can see the threat—and have the bravery to meet it.” Klar.

L'émission, parlons-en. Pour produire de la valeur au bénéfice des deux actionnaires milliardaires et presque inhumains d'ONT, il faut toucher et fidéliser des millions de spectateurs. Pour cela définir un cœur de cible puis le viser. Pour toucher ce cœur de cible soigneusement calculé par John, tout dans l'émission est millimétré avec l'aide d'IAs. Des scénarios qu'il offre au public, des lignes de dialogue de ses acteurs IA en studio, McKean dit qu'il est stupéfié de voir à quel point tout ça est de la merde ; mais ce sont les scénarios et les dialogues qui ont le plus fait réagir les publics tests, donc ce sont les bons, ceux qu'on utilisera. A contrario, les morts d'enfants ne font guère réagir (les massacres d'école aux USA non plus), on jouera donc peu sur cette corde.

Les bio des candidats, les lieux des shooting, les interventions dans le script, les discussions des experts, tout est fait dans le but de maximiser l’audience. On modifie aussi en live les traits et la voix d'une héroïne involontaire pour faire de l'asiatique en colère une irlando-américaine à qui on crée simultanément une réalité online avec comptes, messages, photos, et surtout liens vers les annonceurs de l'émission. On façonne encore amoureusement les pubs qui véhiculent les valeurs du cœur de cible car c'est ainsi qu'on crée la proximité qui rend l'achat possible. On travaille donc sans cesse à activer les mécanismes d'identification et d'empathie sélective du public et les neurones miroirs d'une population qui s'arme pour être à même de se défendre face à une menace hypothétique que l'émission contribue à actualiser dans le réel.
Un réel dont d'ailleurs tout le monde se fout, tant il est facile à modifier pour servir le discours – c'est ici de la post vérité et des fake news dont nous parle l'auteur, et de leurs effets, bien réels eux, sur la démocratie. Régis Debray disait justement : « Les effets sociaux d'une illusion ne sont pas illusoires. »

Le contrepoint formé par la réaction digne de la serveuse qui éteint la télé au péril de sa vie face aux clients du bar dans lequel elle travaille ne suffira pas à sauver l'Amérique de sa propre  déchéance. Formatés, les clients réagiront de la seule manière simple qu'ils connaissant. « They carry. »

Et le ciel étant la limite, on ira jusqu'à l'utilisation d'une nouvelle IA dont la fonction est de rendre le temps de cerveau humain disponible non négociable, et dont la première utilisation entraînera une catastrophe globale. On comprendra alors que même les paranoïaques peuvent avoir des ennemis, et que le détournement d’attention que constitue la mise en scène de la peur détourne des vrais enjeux géopolitiques.

Brillant.

Vigilance, Robert Jackson Bennett

L'avis d'Apophis et de Feyd Rautha

samedi 2 février 2019

La voie Verne - Jacques Martel


"La voie Verne", un roman d'anticipation de Jacques Martel, un livre que j'aurais vraiment voulu aimer. Car j'aime Verne et que j'adore Paris au XXème siècle.

XXIème siècle, France. John Erns vient occuper un emploi de majordome dans l'immense château des Dumont-Lieber. Perché sur les hauteurs qui surplombent le village du Bas-Cervent, le manoir sert de havre à Agathe Dumont-Lieber, qui y vit avec son petit-fils Gabriel et deux domestiques. C'est depuis l'accident qui a coûté la vie à ses parents que la richissime héritière, largement retirée des affaires, s'occupe de l'orphelin, un garçon autiste, passionné de Jules Verne, qui passe le plus clair de son temps dans un univers virtuel où sont reconstitués les mondes du visionnaire nantais.

Entre une vieille dame et un enfant souvent connecté, les jours sont calmes et réguliers dans le château du Haut-Cervent. Mais le lecteur comprend vite qu'avec Erns le trouble arrive ; car il est évident que l'homme a une raison secrète d'avoir voulu occuper le poste vacant de majordome, et que, de plus, Agathe détient une grande bibliothèque secrète en contravention des directives européennes sur le papier.

Le monde de "La voie Verne" est le notre en pire. Même si des opérations d'exploration spatiale sont en cours ici et là, même si de premières colonies spatiales proches sont apparues, le plancher des vaches originel n'est guère reluisant.
Pouvoir et richesse sont entre les mains d'énormes conglomérats alors que le monde, lui, connaît difficultés économiques et environnementales, surpopulation et/ou famine. Même les machines n'ont pu vraiment aider l'humanité car le Halo (le descendant de notre Cloud) a été largement détruit par un ver d'une puissance terrifiante. Beaucoup de documents numériques ont été perdus, certains pour toujours, d'autant que quantité des originaux papier ont été recyclés autoritairement dans le cadre d'une économie circulaire obligatoire imposée par l'UE. Nombre d'autres directives européennes de la même eau cadrent la vie des populations, la plaçant dans un carcan qui engendre méfiance et résistance passive.
Ici, en France, désindustrialisation oblige, des régions entières sont devenues des musées vivants dans lesquels on « joue » à la mine ou à l'usine. Et ne parlons pas de ces reconstitutions virtuelles de groupes célèbres qui animent la vie musicale.

Partout on fait semblant, on recycle, on tente de survivre.
C'est ce monde moribond que Erns va tenter de réveiller.

Pour ne pas spoiler, il y a un élément capital que je ne dois pas dévoiler ici et qui m'oblige donc à écrire une chronique moins documentée que je n'aurais aimé. Tant pis. Dommage, j'aurais voulu argumenter plus.

Donc, sans spoiler :

Opposant le merveilleux scientifique de Verne à une ambiance qui n'a rien à envier au cyberpunk (la violence en moins), l'auteur montre à quel point les promesses de la science du XIXème se sont révélées – au minimum– empoisonnées. Il prend pour cela largement appui sur le très bon (bien qu'incomplet) Paris au XXème siècle de l'auteur des Voyages extraordinaires.
On y voyait un monde peu à peu grignoté par le capitalisme rationaliste, par cette rationalité instrumentale dont Max Weber faisait le trait caractéristique de son temps. Un monde duquel les humanités classiques disparaissaient, remplacées par la science triomphante mise au service de la production et de la rentabilité financière. Un monde dans lequel le jeune Michael était méprisé pour son premier prix de poésie latine et sommé d'admirer ceux qui exercent des métiers utiles tels qu'ingénieur.
Écrit en 1860 mais retrouvé et publié en 1994 seulement, Paris au XXème siècle fut peut-être l’œuvre la plus visionnaire de Verne. Comme s'il avait compris que le mythe du progrès allait se fracasser sur la réalité humaine, des décennies avant que le naufrage du Titanic et la Grande Guerre rendent le wishful thinking impossible en ce domaine.

Ce wishful thinking, c'est hélas celui que pratique Martel dans son roman. Erns et Gabriel, par le biais du virtuel et des œuvres du visionnaire nantais réenchanteront leur monde ici-bas avant de lui permettre de reprendre sa marche « vers l'infini et au-delà », ressuscitant par là-même l'aventure, la découverte, le rêve, l'espoir. Agréable certes, un peu naïf aussi.

Et que c'est verbeux. De longs développements théoriques font parfois du texte un hybride entre roman et essai. Et le tout n'est pas rendu plus digeste par les explications, disons...mystico-métaphysiques, qui permettent de soutenir le fameux spoil et qu'on à le droit de trouver surtout très fumeuses en plus d'être pénibles à lire.

Avec "La voie Verne", l'auteur veut écrire une SF optimiste. Optimiste car les nombreuses difficultés du temps peuvent y être affrontées grâce à un réenchantement du monde. Trop optimiste ou volontariste sûrement pour préserver ma suspension d'incrédulité. Il y a un projet de renaissance dans le roman de Martel, dont on peut apprécier l'objectif mais qu'il est difficile de trouver crédible.

La voie Verne, Jacques Martel