jeudi 14 février 2019

Blues pour Irontown - John Varley


Aujourd'hui, lecteur, c'est la Saint-Valentin. Je vais donc te parler d'une histoire d'amour. Pas de n'importe laquelle, note bien. D'une histoire d'amour infini, énorme, larger than life. De l'histoire d'amour qui unit Christopher Bach, détective privé officiant sur la Lune, à Sherlock, le Saint-Hubert génétiquement modifié qui lui sert de partenaire et de meilleur (seul ?) ami : « Je savais que nous étions proches, je savais que je l'adorais et qu'il m'adorait, mais je n'avais aucune idée de la profondeur de cet amour. En ressentir ne serait-ce qu'un fragment est ahurissant. ».

Chris Bach et Sherlock, lecteur, c'est dans les pages de "Blues pour Irontown" que tu les rencontreras. Le dernier roman de John Varley est un retour – vingt ans après – à son cycle des Huit mondes. Si tu connais le cycle, tu y retrouveras ces humains qui descendent des rares qui survécurent à l'invasion de la Terre et s'accrochèrent comme ils le purent aux sols inhospitaliers de la Lune, de Mars, de quelques astéroïdes et des planètes extérieures – sans oublier leurs lunes dont la terrifiante Charon. Si tu ne le connais pas, tu comprendras tout quand même.

Après Gens de la Lune et Le système Valentine, Varley te ramène encore une fois sur la Lune. Notre satellite, passées les années d'effroi qui suivirent l'Invasion, est devenu un homeworld de substitution où se combinent grand confort et grande liberté. Sur la Lune, presque tout est autorisé, jusqu'aux lubies corporelle les plus étranges, du moment que ça ne nuit à personne – un paradis individualiste en somme. Sur la Lune, on peut vivre dans de grands canyons creusés pour offrir de l'espace, ou dans des « disneyland » qui recréent tel ou tel biotopes, ou dans des habitats ad hoc créés à la demande d'un nombre suffisant de citoyens. Chris, par exemple, vit à Noir-Ville, un habitat où est reconstituée l'Amérique des années 1910 à 1960, le lieu rêvé pour un homme qui se rêve en Privé de film noir.

Et pourtant, sur la Lune, certains trouvent que la liberté offerte par le système légal et l’informatique de gestion de la ville n'est pas suffisante. Marginaux, délinquants, ou originaux, ils vivent dans les plus anciens tunnels du satellite, aussi peu cartographiés que contrôlés, c'est à dire dans la mythique et dangereuse Irontown.
Et à Irontown, les plus politiques, le noyau dur militant, se nomment eux-mêmes Heinleiniens.

Quand le roman commence, Chris, qui ne croule pas vraiment sous les clients, reçoit à son bureau la visite d'une femme en voilette – dans le plus pur style Chandler – qui lui demande de retrouver l'homme inconnu qui lui aurait transmis, sans doute volontairement, une forme GM de lèpre incurable. Arrangement est pris, mais peu est mis en branle. Il faudra des jours de procrastination avant que Chris se lance enfin sur les traces de l'homme mystère, et d'abord à la recherche de sa cliente qu'il n'a pas revue depuis leur entrevue initiale.

Si Chris traîne autant – à ton étonnement, lecteur – à se mettre en ordre de marche, c'est pour deux raisons principales : d'abord, il n'a pas vraiment besoin d'argent, faire le détective privé est pour lui plus un hobby qu'autre chose, ensuite et surtout, Irontown lui rappelle de très mauvais souvenirs personnels liés à la « Grande Panne » et aux aventures de Hildy Johnson, des événements narrés dans Gens de la Lune. Mais ne t'inquiète pas, lecteur, crois-moi, même si tu n'as pas lu les romans précédents du cycle, tu n’auras aucune difficulté à tout comprendre de celui-ci.

Quoi qu'il en soit, une fois la traque lancée, elle ne s'arrêtera plus et l'emmènera down the memory lane, avant de l’entraîner, car l'affaire initiale n'était que la première peau de l'oignon, aussi loin que possible de sa zone de confort. Avec toi à ses côtés, peut-être.

Que tu accompagnes le détective amateur dans ses pérégrinations ou pas, lecteur, sache qu'il n'y sera jamais seul. Sherlock participe à l'enquête comme équipier, partenaire, et parfois ange-gardien.
Et quand il s'agira de raconter les faits, d'écrire ce compte-rendu que tu liras peut-être, Chris et Sherlock seront tous deux mis à contribution. Tu liras en effet le premier roman raconté par un humain et un chien en parallèle – pour Sherlock, grâce à la collaboration d'une traductrice canine.

Cette narration change tout et fait d'un histoire somme toute assez simple un vrai plaisir de lecture.
On pourrait dire que Chris, en loser un peu mou et guère compétent, en adulte qui s'est inventé un monde de fantaisie auquel il est le seul à croire, est attachant. C'est vrai. D'autant plus que ce grand nigaud traumatisé est d'une honnêteté confondante quand il s'agit de pointer ses propres limites, et qu'il le fait dans un style matter-of-factly désarmant de simplicité bonhomme.
Mais la voix de Chris n'est rien à côté de celle de Sherlock. Le chien GM est de ces personnages inoubliables qu'on rencontre parfois. Courageux, foncièrement bon, loyal sans restriction, un peu mégalo aussi – on n'est pas un chien GM sans fierté –, Sherlock est le vrai héros du récit. Et il raconte sa part comme un chien le ferait, butant sur ses limitations intellectuelles et décrivant la réalité en usant de concepts qui font sens pour lui. Il est donc aussi aimable par sa personnalité que réellement drôle par sa manière – canine – de percevoir le monde. Chaque phrase de Sherlock est une pépite d'étrangeté radicale à la logique néanmoins imparable. Un bonheur de lecture.

Cette double narration et l'humour évident d'un auteur qui ne se prend pas au sérieux et veut surtout s'amuser en racontant une histoire pourtant terrifiante de conspiration font de "Blues pour Irontown" un roman-plaisir. Lire ce roman, lecteur, c'est passer un vrai bon moment, agréable et distrayant, sans prise de tête ni maux de crâne hard-SF, ce qui ne l'empêche pas de balancer quelques idées (ou plutôt des impressions) sur la liberté individuelle ou le risque des IA omnipotentes.

Blues pour Irontown, John Varley

Et parce que c'est la Saint-Valentin, finissons avec ces deux promesses d'amour à venir pour lesquelles je laisse la parole à Sherlock :


mardi 12 février 2019

L'enfer des masques - Jacques Barbéri


Nora est une jeune fille qui vit à Nice avec sa mère Susan, psychanalyste. Elle ne connaît pas son père sur lequel sa mère ne lui a jamais rien dit, même pas son nom. Le connaît-elle d’ailleurs ?
Passionnée de cinéma, Nora rencontre Régis, cinéphile aussi, fils du richissime Paul qui a fait fortune dans les écrans souples – faut-il être barjo ! – entre autres.
Lors d'une soirée à laquelle Régis l'emmène, Nora – qui n'est pas encore sa petite amie – voit par hasard une photo bouleversante : sa mère, de vingt ans plus jeune, visiblement en terme amoureux avec un homme. Les deux, et un troisième aussi sur le cliché, ne sont autres que les trois inventeurs géniaux de Nirvana, une intelligence artificielle de très haut niveau.

Pourquoi Susan n'a-t-elle jamais parlé à sa fille de sa première carrière prestigieuse ? L'homme qui l'enlace est-il son père ? Et si c'est le cas, pourquoi avoir caché cette vérité simple à la jeune fille ?

Nora, suivi par un Régis qui l'aime et qu'elle apprend à aimer aussi, va traquer ce « père » potentiel jusqu'en Californie où il est devenu un magnat de l'informatique, aussi riche et puissant que profondément misanthrope et solitaire. Elle y découvrira une vérité bien plus complexe que celle qu'elle s'attendait à trouver.

A l'autre bout du monde, en Californie justement, une femme nommée Priscilla se réveille dans une luxueuse clinique privée. Amnésique, elle est prise en charge par une équipe médicale qui refuse – pour raisons thérapeutiques – de lui révéler ce qu'elle ne retrouve pas elle-même. La seule certitude, elle est mariée à Nick, qu'elle aime et qui l'aime et qui lui rend visite chaque soir en hélicoptère.

Bâti sur deux fils principaux dont on ne sait pendant longtemps s'ils partagent une même temporalité, "L'enfer des masques" est un thriller haletant, un vrai page-turner qui intrigue son lecteur et le transporte progressivement dans un monde qui relève autant de l'anticipation que du roman policier.

Dans un texte truffé de références, Barbéri clame son amour du cinéma, de l'opéra, de la littérature. Par les voix de Nora et Régis, il fait pénétrer le lecteur dans son univers artistique avec humour et, régulièrement, poésie. De Baudelaire à Sturgeon en passant par Lynch ou K. Dick sans négliger Paul Dukas, il organise un voyage dans un monde de correspondances dont les principales sont sans doute Barbe-Bleue (Faut-il utiliser la clef dorée, réelle ou métaphorique ? Faut-il ouvrir la porte cachée ? Faut-il savoir ? La tranquillité de l'ignorance n'est-elle pas préférable à la douleur de la connaissance ?), le Corbeau de Poe (avec son obsession névrotique) ou encore le Monsieur Valdemar du même.

"L'enfer des masques" se lit vite, bien, et avec plaisir. Au fil d'une enquête qui progresse à un rythme soutenue, on y croise des personnages étranges ou bouleversés ou les deux à la fois. On y rencontre un équivalent local du Doc Jacoby de Twin Peaks. On y assiste même à une assez répugnante cérémonie (ne pas cliquer si on ne veut pas savoir). C'est une belle balade en univers décalé.
Si on veut chouiner, on regrettera juste que l'histoire d'amour de Nora et Régis soit un peu too much.

L'enfer des masques, Jacques Barbéri

lundi 11 février 2019

Helstrid - Christian Léourier


"Helstrid" est une novella de Christian 'Lanmeur' Léourier. C'est une belle et éprouvante histoire de lutte contre les éléments qu'on ne peut que conseiller.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 94, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Certains mondes ne sont pas faits pour l’humanité : Helstrid est de ceux-là. Des températures de -150 °C ; des vents de 200 km/h ; une atmosphère toxique.
Pourtant, la Compagnie tient à exploiter ses énormes ressources en minerai, appâtant les volontaires à l’exil à grand renfort de gains conséquents. Des hommes et des femmes à l’image de Vic, qui supervise le travail de prospection et d’exploitation des machines. Un job comme un autre, finalement, et qui vaut toujours mieux que d’affronter son passé laissé sur Terre…
Jusqu’à ce que le porion soit contraint d’accompagner un convoi chargé de ravitailler un avant-poste à plusieurs centaines de kilomètres de la base principale. Un trajet dangereux, mais les IA sont là pour veiller à la bonne marche des véhicules suréquipés et à la protection du seul humain embarqué. Dans pareilles conditions, tout ne peut que se passer au mieux…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


samedi 9 février 2019

De l'autre côté du lac - Xavier Lapeyroux


Lotissement de la Colline. Sans doute à peu près maintenant, sans doute (mais est-ce sûr?) en France, quelque part.
Hermann vit avec sa femme Soma et sa fille Sam dans une belle maison proche d'une forêt et d'un lac. Leurs plus proches voisins sont les Jessen, Erik, sa femme, et leurs deux adolescents jumeaux.
Et voilà qu'un jour, dans ce paisible havre classe moyenne, le drame. En jouant avec une arme à feu, Oscar tue accidentellement son jumeau Pierre.

"De l'autre côté du lac" est un roman weird de Xavier Lapeyroux. On y plonge dans la tête d'Hermann qui s'exprime pour le lecteur à la première personne.

Rompant avec certaines conventions narratives, Lapeyroux balance son déclencheur avant toute exposition. Poursuivant dans une imprécision descriptive volontaire, il met le lecteur dans la situation du rêveur qui assiste au récit mais ne saurait jamais vraiment situer l'espace-temps dans lequel il se déroule. Il y a bien quelques indices géographiques ou musicaux mais guère plus.

Cette impression de flou cotonneux sur le hic et nunc oblige le lecteur à s'accrocher à la seule certitude dont il dispose, l'existence d'Hermann, et ce que lui et lui seul décrit du monde, des autres, des événements.

Que décrit-il donc ?

Mort d'un jumeau, obsèques, rapprochement de Sam et d'Oscar, enlèvements supposés d'enfants du quartier, contacts inédits (et suspects) entre Erik Jessen (le père) et Soma (l'épouse d'Hermann). Voilà pour la vie privée.
Pour la vie pro, Hermann, éducateur en foyer, travaille avec intérêt mais sans excès auprès d'un collègue, Denis, qui respecte bien peu les procédures de l’institution. Les deux s'occupent – tant bien que mal – d'un petit groupe d'adolescents en difficulté. Mais les problèmes personnels d'Hermann vont occuper une part de plus en plus grande de son attention et de son temps.

Quels sont-ils ces problèmes ?

« L'un des jumeaux est mort mais l'autre est toujours là, en vie, comme un fils de rechange. »
C'est par cette phrase que commence le roman. C'est de ces quelques mots que naissent le trouble d'Hermann et la solution qu'il finira par entrevoir à l'issue d'un parcours éprouvant de bascule mentale.

De l'autre côté du lac est un chemin de paranoïa. Sur un terreau sûrement propice (Hermann joue à un jeu schizophrénique avec Sam dans lequel chacun prend la parole pour l'autre), le choc initial d'une mort qui s'invite comme un coup de tonnerre dans un ciel pur lance Hermann sur une trajectoire paranoïaque qui ne cessera de s'aggraver. Hermann, peu à peu, prend peur de tout. Peur de l'orage, des ondes électromagnétiques, de l'hypothétique infidélité de Soma (sa drogue apaisante), d'un enlèvement que subirait sa fille, des faits et gestes d'Erik et d'Oscar, d'Ossip, le frère violent d'une des pensionnaires du foyer où il travaille, d'un molosse qui rode, etc.

Hermann, de page en page, va de plus en plus loin dans une inquiétude qui se nourrit d'elle-même. D'autant que l'homme est impacté plus que de raison par les soucis du quotidien ; « tout l'afflige et lui nuit et conspire à lui nuire ».
Le monde, tant celui qui existe que celui qu'il imagine, lui pèse comme une menace constante dont il doit se protéger.

Et puis il y a cette nouvelle maison qui « apparaît » de l'autre côté du lac, cette maison qui ressemble étrangement à la sienne et où vit une femme seule.
Et Chan, cette nouvelle ado en difficulté placée dans le foyer pour jeunes, qu'Ossip, son frère violent, tente de récupérer manu militari.

Incapable de supporter une tension de plus en plus hégémonique, passionné, obsédé même, par le Blow Out de De Palma dans lequel l'amour ne suffit pas à sauver l'objet aimé, et où la confiance donnée conduit à la mort, ainsi que par cette Invasion des profanateurs dans lequel des doubles étrangers prennent la place de chaque être humain sur Terre, Hermann, contrairement au héros du Bugs de Friedkin que sa paranoïa délirante conduit au suicide et au meurtre, trouve inconsciemment la solution à son problème dans une substitution qui est tout sauf prosaïque.
Lâcher la proie pour l'ombre, pour Hermann le joueur d'échec en solitaire, ce n'est jamais que tourner l’échiquier pour prendre l'autre couleur et passer ainsi du camp perdant au camp gagnant. Quand on n'a pas de jumeau disponible, on peut s'en imaginer.

Intrigant, tendu, nerveux, "De l'autre côté du lac" est un livre prenant, un rêve dérangeant et doux-amer qui éveillera sûrement chez son lecteur des souvenirs ou des angoisses propres.

De l'autre côté du lac, Xavier Lapeyroux

mercredi 6 février 2019

2001 chroniques


2001 chroniques aujourd'hui.

2001 fois où je t'ai eu à l’œil, lecteur.

2001 fois où tu es venu ici chercher un avis de « connard élitiste » (les anciens du Cafard Cosmique se souviendront).



2001 fois où je me suis réjoui que tu sois passé.


Il y a encore beaucoup à lire et donc beaucoup à dire.
Stay tuned !

Agents of Dreamland - Caitlin R. Kiernan - Cauchemar


2015. Une descente de la Compagnie, une agence américaine très spéciale, dans un ranch perdu au milieu du désert californien révèle un massacre et des événements qui remettent sérieusement en doute l'avenir de l'humanité.

"Agents of Dreamland" est une novella lovecraftienne de Caitlin R. Kiernan. Elle ne commence pas par l'événement décrit ci-dessus, mais par une rencontre dans un café de Winslow, Arizona. L'entrevue réunit le Signalman – agent de la Compagnie, qui a été sur le terrain au ranch et a vu l'horreur qui s'y trouvait –, et Immacolata Sexton – membre important de Y, la contrepartie britannique de la Compagnie, qui détient des informations potentiellement utiles à l'enquête. Il s'agit d'échanger ce que savent l'un et l'autre, et on comprend vite que si les agences sont alliées dans leur lutte contre l'inconnu, elles sont aussi de véritables rivales.
On comprend de même que, si le Signalman est un vieux briscard humain qui en a trop vu, Immacolata, d'ascendance incertaine, a des pouvoirs qui dépassent largement le cadre de l'humanité.

La rencontre a lieu car à ce moment, au début de juillet 2015, il est vital pour les deux agences de découvrir au plus vite ce qui s'est vraiment passé au Moonlight Ranch afin d’empêcher le mal qui semble y avoir prospéré de se répandre et de mettre en danger toute l'humanité.

Pour raconter cette histoire de courses contre la montre, Kiernan utilise trois fils : le Signalman, Immacolata, et Chloé – seule et transitoire survivante du massacre du ranch.
Trois personnages donc, mais aussi des dates différentes à chaque nouveau chapitre. C'est donc une tapisserie complète mais imprécise que le lecteur a sous les yeux, un patchwork de moments auxquels il devra lui-même rendre une chronologie et un déroulement logique, dans une ambiance franchement crépusculaire.

Les sentiments qui se dégagent à la lecture sont doubles. D'une part l'horreur – celle qu'on voit autant que celle qu'on imagine, et tant devant les agissement de la secte de Chloé que face à l'idée de ce qui est censé advenir. D'autre part, le désespoir face à l’inéluctable – seule réaction possible à ce que voit Immacolata.

Si le contexte évoque Manson et sa secte de fous criminels (bien plus version Newman que version Liberati), si le ton du Signalman rappelle immanquablement ces vieux opératifs qui ont trop vus de toutes les saloperies cachées du monde, et si le texte est un hommage explicite à Celui qui chuchotait dans les ténèbres, c'est néanmoins ailleurs qu'il faut chercher la référence centrale.

"Agents of Dreamland" – qui n'a pas grand chose à voir avec les Contrées du rêve en dépit d'un easter egg évoquant les Marches et la Caverne de la Flamme – est encore plus noir qu'une nouvelle de Lovecraft. Ici, nous sommes proches de Ligotti, de son nihilisme intégral, de son désespoir absolu.
Et la brièveté même du récit, parce qu'elle empêche de savoir vraiment et oblige le lecteur à rester dans la supposition et l'expectative, force à croire ce qui est entrevu – faute de mieux – et donc à imaginer le pire, un avenir proprement glaçant sous la férule de Yuggoth.

"Agents of Dreamland" est une bien belle mise à jour de l'horreur lovecraftienne, et Caitlin R. Kiernan quelqu'un qu'il faudra garder à l’œil.

Agents of Dreamland, Caitlin R. Kiernan

L'avis d'Apophis et de Feyd Rautha

dimanche 3 février 2019

Plateforme - Houellebecq en BD


Je ne vais pas chroniquer ici un livre lu à sa sortie, il y a 18 ans, en 2001, quelques jours seulement avant le 11 septembre.

Qu'on sache simplement - au cas où on l'ignorerait - que le roman a été adapté il y a 4 ans par l'auteur lui-même et le dessinateur Alain Dual. Qu'on sache que je viens de tomber dessus et qu'on y retrouve l'essence de ce qui est peut-être le plus drôle, désespéré, et simplement triste, des livres de Houellebecq.

Plateforme, Houellebecq, Dual

Vacuité et laconisme. Tout est là.

Vigilance - Robert Jackson Bennett


"Vigilance", une novella de Peter Jackson Bennett, un texte court et percutant qui se lit vite et impressionne par sa grande maîtrise de la mise en histoire de certaines questions politiques contemporaines.

USA, 2030. Dans un monde en changement climatique, le pays est devenu le backwater du monde industrialisé. Les autres (même l'Europe, c'est dire !) avancent alors que les USA, mal gouvernés, stagnent, ce qui signifie que relativement ils reculent. Les plus éduqués ou les plus dégourdis quittent en masse un pays dont le solde migratoire est devenu négatif pour la première fois de son histoire. Ceux qui restent – nombreux aussi – forment une pyramide sociale à base large et sommet étroit. Le gros de cette base est constituée des petits blancs de la classe populaire ou de la petite classe moyenne en descente sociale (les électeurs hillbillies de Trump, à la louche) et de non-blancs sur lesquels les premiers peuvent exercer la dernière once de domination symbolique qui leur reste. Les Blancs sont amers, les autres menacés – là aussi, pour aller vite.

Dans ce pays rieur le lien social est assuré par la chaine ONT qui offre chaque jour à la grande masse le show de Shawn O’Donley, une sorte de mix entre les glapissements d'Hanouna, les éructations des populistes télévisuels américains, et les inepties maniaques du Président d'Idiocracy. Chaque jour, O'Donley, bien plus taré en vrai qu'en live, formate l'opinion à une pensée binaire, violente, schizoïde, et à une parole qui tient plus du grognement que de l'expression d'une hypothétique pensée. Une bulle cognitive paranoïaque que renforce et valide les acmés constitués par les soirées de Vigilance, à la fois catharsis et démonstration par l'exemple de la vérité des croyances vigilantistes.
Car, à intervalles irréguliers, revient Vigilance, le programme star de la chaîne – un live show imaginé à la suite du succès imprévu du live stream d'une tuerie d'école.

Vigilance, c'est trois candidats sélectionnés parmi des milliers pour produire en direct un vrai mass shooting. S'ils survivent, ils gagnent une grosse somme, si leurs victimes potentielles réussissent à les abattre ce seront eux les gagnants – outre le fait non négligeable d'avoir survécu à une tuerie de masse non sollicitée.

Des dizaines de millions d'Américains se fixent devant leur écran lorsque débute une Vigilance, lorsque les tueurs choisis par la chaîne, et singulièrement son directeur marketing John McDean, pénètrent dans la gare ou le centre commercial d’une ville moyenne pour abattre en live stream tous ceux qui y vaquaient jusque là à leurs occupations. Le caution morale du jeu (ici, on donnerait ses gains à une association) est la préparation de la population face à la « menace ».

Quelle est-elle cette menace ? Va savoir. Mais tous les spectateurs sont convaincus qu'elle existe.
Les étrangers, les Chinois, d'autres ? Une chose est sûre, ils existent, ils nous veulent du mal, et ils viendront nous faire du mal dans nos foyers.
Il faut donc toujours et partout être vigilant, préparé, entraîné, et armé. Ceux qui meurent ne le doivent qu'à eux-mêmes et à leur impréparation (on se rappelle Trump affirmant que si les victimes du Bataclan avaient été armées, elles auraient pu se défendre ; on se rappelle aussi qu'il est question d'armer les enseignants aux USA pour contrer les tueries d'école).
Leur responsabilité, on vous dit : ce n'est pas faute d'être régulièrement prévenus par l'émission, pas faute non plus de se voir proposer quantité d'armes et d'objets de défense à acheter pendant les nombreuses coupures pub de l'émission.
Shawn O'Donley ne dit pas autre chose : “The true fight will not come from some branch of the military, or the government, or law enforcement. The true fight, the strongest defense, will come from us. From us. From patriots, from the foresighted and the true of heart, who can see the threat—and have the bravery to meet it.” Klar.

L'émission, parlons-en. Pour produire de la valeur au bénéfice des deux actionnaires milliardaires et presque inhumains d'ONT, il faut toucher et fidéliser des millions de spectateurs. Pour cela définir un cœur de cible puis le viser. Pour toucher ce cœur de cible soigneusement calculé par John, tout dans l'émission est millimétré avec l'aide d'IAs. Des scénarios qu'il offre au public, des lignes de dialogue de ses acteurs IA en studio, McKean dit qu'il est stupéfié de voir à quel point tout ça est de la merde ; mais ce sont les scénarios et les dialogues qui ont le plus fait réagir les publics tests, donc ce sont les bons, ceux qu'on utilisera. A contrario, les morts d'enfants ne font guère réagir (les massacres d'école aux USA non plus), on jouera donc peu sur cette corde.

Les bio des candidats, les lieux des shooting, les interventions dans le script, les discussions des experts, tout est fait dans le but de maximiser l’audience. On modifie aussi en live les traits et la voix d'une héroïne involontaire pour faire de l'asiatique en colère une irlando-américaine à qui on crée simultanément une réalité online avec comptes, messages, photos, et surtout liens vers les annonceurs de l'émission. On façonne encore amoureusement les pubs qui véhiculent les valeurs du cœur de cible car c'est ainsi qu'on crée la proximité qui rend l'achat possible. On travaille donc sans cesse à activer les mécanismes d'identification et d'empathie sélective du public et les neurones miroirs d'une population qui s'arme pour être à même de se défendre face à une menace hypothétique que l'émission contribue à actualiser dans le réel.
Un réel dont d'ailleurs tout le monde se fout, tant il est facile à modifier pour servir le discours – c'est ici de la post vérité et des fake news dont nous parle l'auteur, et de leurs effets, bien réels eux, sur la démocratie. Régis Debray disait justement : « Les effets sociaux d'une illusion ne sont pas illusoires. »

Le contrepoint formé par la réaction digne de la serveuse qui éteint la télé au péril de sa vie face aux clients du bar dans lequel elle travaille ne suffira pas à sauver l'Amérique de sa propre  déchéance. Formatés, les clients réagiront de la seule manière simple qu'ils connaissant. « They carry. »

Et le ciel étant la limite, on ira jusqu'à l'utilisation d'une nouvelle IA dont la fonction est de rendre le temps de cerveau humain disponible non négociable, et dont la première utilisation entraînera une catastrophe globale. On comprendra alors que même les paranoïaques peuvent avoir des ennemis, et que le détournement d’attention que constitue la mise en scène de la peur détourne des vrais enjeux géopolitiques.

Brillant.

Vigilance, Robert Jackson Bennett

L'avis d'Apophis et de Feyd Rautha

samedi 2 février 2019

La voie Verne - Jacques Martel


"La voie Verne", un roman d'anticipation de Jacques Martel, un livre que j'aurais vraiment voulu aimer. Car j'aime Verne et que j'adore Paris au XXème siècle.

XXIème siècle, France. John Erns vient occuper un emploi de majordome dans l'immense château des Dumont-Lieber. Perché sur les hauteurs qui surplombent le village du Bas-Cervent, le manoir sert de havre à Agathe Dumont-Lieber, qui y vit avec son petit-fils Gabriel et deux domestiques. C'est depuis l'accident qui a coûté la vie à ses parents que la richissime héritière, largement retirée des affaires, s'occupe de l'orphelin, un garçon autiste, passionné de Jules Verne, qui passe le plus clair de son temps dans un univers virtuel où sont reconstitués les mondes du visionnaire nantais.

Entre une vieille dame et un enfant souvent connecté, les jours sont calmes et réguliers dans le château du Haut-Cervent. Mais le lecteur comprend vite qu'avec Erns le trouble arrive ; car il est évident que l'homme a une raison secrète d'avoir voulu occuper le poste vacant de majordome, et que, de plus, Agathe détient une grande bibliothèque secrète en contravention des directives européennes sur le papier.

Le monde de "La voie Verne" est le notre en pire. Même si des opérations d'exploration spatiale sont en cours ici et là, même si de premières colonies spatiales proches sont apparues, le plancher des vaches originel n'est guère reluisant.
Pouvoir et richesse sont entre les mains d'énormes conglomérats alors que le monde, lui, connaît difficultés économiques et environnementales, surpopulation et/ou famine. Même les machines n'ont pu vraiment aider l'humanité car le Halo (le descendant de notre Cloud) a été largement détruit par un ver d'une puissance terrifiante. Beaucoup de documents numériques ont été perdus, certains pour toujours, d'autant que quantité des originaux papier ont été recyclés autoritairement dans le cadre d'une économie circulaire obligatoire imposée par l'UE. Nombre d'autres directives européennes de la même eau cadrent la vie des populations, la plaçant dans un carcan qui engendre méfiance et résistance passive.
Ici, en France, désindustrialisation oblige, des régions entières sont devenues des musées vivants dans lesquels on « joue » à la mine ou à l'usine. Et ne parlons pas de ces reconstitutions virtuelles de groupes célèbres qui animent la vie musicale.

Partout on fait semblant, on recycle, on tente de survivre.
C'est ce monde moribond que Erns va tenter de réveiller.

Pour ne pas spoiler, il y a un élément capital que je ne dois pas dévoiler ici et qui m'oblige donc à écrire une chronique moins documentée que je n'aurais aimé. Tant pis. Dommage, j'aurais voulu argumenter plus.

Donc, sans spoiler :

Opposant le merveilleux scientifique de Verne à une ambiance qui n'a rien à envier au cyberpunk (la violence en moins), l'auteur montre à quel point les promesses de la science du XIXème se sont révélées – au minimum– empoisonnées. Il prend pour cela largement appui sur le très bon (bien qu'incomplet) Paris au XXème siècle de l'auteur des Voyages extraordinaires.
On y voyait un monde peu à peu grignoté par le capitalisme rationaliste, par cette rationalité instrumentale dont Max Weber faisait le trait caractéristique de son temps. Un monde duquel les humanités classiques disparaissaient, remplacées par la science triomphante mise au service de la production et de la rentabilité financière. Un monde dans lequel le jeune Michael était méprisé pour son premier prix de poésie latine et sommé d'admirer ceux qui exercent des métiers utiles tels qu'ingénieur.
Écrit en 1860 mais retrouvé et publié en 1994 seulement, Paris au XXème siècle fut peut-être l’œuvre la plus visionnaire de Verne. Comme s'il avait compris que le mythe du progrès allait se fracasser sur la réalité humaine, des décennies avant que le naufrage du Titanic et la Grande Guerre rendent le wishful thinking impossible en ce domaine.

Ce wishful thinking, c'est hélas celui que pratique Martel dans son roman. Erns et Gabriel, par le biais du virtuel et des œuvres du visionnaire nantais réenchanteront leur monde ici-bas avant de lui permettre de reprendre sa marche « vers l'infini et au-delà », ressuscitant par là-même l'aventure, la découverte, le rêve, l'espoir. Agréable certes, un peu naïf aussi.

Et que c'est verbeux. De longs développements théoriques font parfois du texte un hybride entre roman et essai. Et le tout n'est pas rendu plus digeste par les explications, disons...mystico-métaphysiques, qui permettent de soutenir le fameux spoil et qu'on à le droit de trouver surtout très fumeuses en plus d'être pénibles à lire.

Avec "La voie Verne", l'auteur veut écrire une SF optimiste. Optimiste car les nombreuses difficultés du temps peuvent y être affrontées grâce à un réenchantement du monde. Trop optimiste ou volontariste sûrement pour préserver ma suspension d'incrédulité. Il y a un projet de renaissance dans le roman de Martel, dont on peut apprécier l'objectif mais qu'il est difficile de trouver crédible.

La voie Verne, Jacques Martel