mardi 21 mai 2019

The Waste Tide - Chen Qiufan


"The Waste Tide" est un roman dystopique du Chinois Chen Qiufan. Il a gagné le Nébula chinois et le prix Huadi en 2013. Pas mal pour un premier roman.

Silicon Isle, Chine, post-2020. Une version de l'enfer sur Terre. Le lieu est devenu le plus grand centre de retraitement des déchets électroniques de Chine. Dans une atmosphère polluée au-delà de l'imaginable en Occident, vivent et travaillent des hommes et des femmes qui, jour après jour, démontent ordinateurs, téléphones, prothèses cyborgs, pour en extraire non seulement les métaux et plastiques qu'ils contiennent, mais aussi et surtout les éléments rares et indispensables de l'industrie numérique, le lanthane par exemple, ces fameuses « terres rares » dont la Chine détient les plus grandes réserves et sur lesquelles elle imposa des quotas à l'exportation en 2010.

Donc avant l'écriture du roman, quotas supprimés depuis, en 2015.
Le recyclage des e-déchets, qui, lui, est toujours une réalité, est une industrie désastreuse sur le plan environnemental. Les recycleurs, le plus souvent informels, respirent un air toxique, boivent une eau toxique, dorment et cultivent sur une terre toxique, dans l'indifférence de leurs compatriotes comme des Occidentaux qui leur envoient les déchets à traiter. Conséquence inévitable : de très nombreux cas de cancers sans oublier quantité d'autres maladies. En Chine – comme en Afrique d'ailleurs – ceux qui recyclent sont des damnés de la Terre, sans droit ni protection, à l'espérance de vie raccourcie. Le roman le montre.

Contexte du roman :
Les quotas à l'exportation sont toujours en vigueur. Les firmes occidentales craignent de manquer de terres rares si les Chinois ont la main sur le robinet ; il importe donc de sécuriser un approvisionnement. C'est l'enjeu et le moteur de la mission de Scott Brandle à Silicon Isle. Il s'agit d'installer une unité de recyclage aux normes environnementales et sanitaires décentes, et accessoirement de se procurer ces éléments rares comme sous-produits. Pour cela, Brandle – assisté de son interprète, Chen Kaizong, un autochtone parti jeune aux USA avec ses parents – négocie avec le représentant local de l'Etat mais comprend vite qu'il ne peut faire l'impasse sur les potentats locaux. Car Brandle met ses pieds d'Américains pas totalement honnête dans un lieu complexe où tensions institutionnelles et personnelles s’additionnent jusqu'à en faire une cocotte minute prête à exploser. Le lecteur l'y accompagne.

Silicon Isle est une société duale.

D'un côté, le pouvoir : un peu l'Etat chinois, et beaucoup les trois clans ancestraux qui s'y comportent comme des mafias locales. Le clan Luo domine, les deux autres, en retrait, sont les clans Li et Chen.

De l'autre côté, la plèbe : la masse des recycleurs. Immigrés de l'intérieur, dépourvus du moindre droit, ces waste people (à la fois le peuple qui traite les déchets, le peuple-déchet, et les « déchets ») survivent tant bien que mal sous la férule des clans locaux qui tirent tous les bénéfices de leur travail. Méprisés, humiliés, corvéables et maltraitables à merci, les waste people forment un lumpenprolétariat abasourdi par les effets de la domination.

Silicon Isle est aussi, comme le gros de la Chine contemporaine, un lieu où coexistent une modernité sans faille et un respect de la tradition qui peut confiner à la superstition vu d'Occident.

Silicon Isle est encore une restricted-bitrate zone, isolée numériquement par l'Etat chinois en raison de risques viraux importants.

Silicon Isle est enfin le théâtre d'une vengeance en attente et d'une révolution à faire.

Pourquoi lire "The Waste Tide" ?

Dans une littérature de SF chinoise en ascension, "The Waste Tide" est une des premières dystopies traduites ici.
On s'y immerge dans le scandale du recyclage des e-déchets (je ne vois guère d'autre exemple de ce thème ailleurs).
On y aborde la question des terres rares, point aveugle du virage numérique du monde.
On y voit la manière dont les firmes occidentales parviennent à manipuler même de puissants intérêts asiatiques.
On y devine l’arrangement si particulier qui fait coexister une société moderne et des structures mentales anciennes.
On y constate la perte de sens – le désenchantement du monde – que connaît une population chinoise, et singulièrement la génération de l'auteur, de plus en plus prospère et en même temps de plus en plus isolée et malheureuse. Une génération qui réalise dans la douleur que la frénésie productiviste et l'engagement dans la consommation ne peuvent pas remplacer la chaleur de la communauté et le soutien sans faille de la famille.
On y est témoin du déchirement de ces Chinois expatriés qui vivent entre deux cultures.
On y voit le sort abject fait aux immigrés de l'intérieur en Chine, mais aussi ces inégalités de plus en plus intolérables qui sont le fruit des voies de développement choisies depuis 50 ans dans le monde entier (pas seulement là-bas) et qui engendrent une exigence de plus en plus impérieuse de dignité et de reconnaissance, là-bas comme ici ; Aristote, il y 25 siècles, pointait déjà le risque mortel que l'excès d'inégalités fait peser sur le lien social.
Le tout est illustré par une histoire qui progresse de manière satisfaisante et n'est pas dénuée d'intérêt.
Et c'est aussi le premier cyberpunk chinois sérieux qui arrive ici !

Mais ce roman est-il sans défaut ?

La réponse est, hélas, non. Même s'il est intéressant d'un point de vue intellectuel, et si sa construction est très satisfaisante, il souffre de deux défauts au moins qui limitent l'immersion. D'une part, il compte trop de personnages pour avoir un vrai héros et trop peu pour être choral. On est donc dans un entre-deux où on passe de l'un à l'autre sans jamais vraiment accrocher à aucun. D'autre part, et ceci accentue le bémol précédent, il est écrit (ou traduit en anglais) dans un style trop plat et trop longuement descriptif qui donne l’impression de lire le texte d'un bon élève qui respecterait toutes les règles mais n'aurait pas encore développé de style propre.

Alors que faire ? A vous de voir. Moi, je ne regrette pas du tout d'avoir lu ce texte qui m'a ouvert quelques horizons même si je n'ai pas été littéralement captivé.

The Waste Tide,  Chen Qiufan

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