lundi 6 mai 2019

Atlas Alone - Emma Newman


"Atlas Alone" est le quatrième tome de la série Planetfall. Quatrième chronologique, il vient narrativement à la suite du tome 2, After Atlas.
En raison du caractère toujours volontairement obscur des romans d'Emma Newman, cette chronique sera nécessairement brève pour ne pas trop spoiler, ni les lecteurs potentiels du tome 2 ni ceux du tome 4.

A la fin d'After Atlas, le vaisseau Atlas 2 quittait la Terre sur les traces de son devancier, premier Atlas du nom. Il emportait environ 10000 personnes, futurs colons en route pour un nouveau départ sur un monde vierge. Il laissait derrière lui une Terre qui avait connu une terrible catastrophe, dont certains à bord étaient forcément responsables. Dans le vaisseau, trois personnes savaient ce qui était advenu sur Terre, détenaient donc une information qui aurait du rester secrète : Carl, le héros d'After Atlas, Travis, son ami-amant ?, et enfin Dee, sa meilleure amie, une indenturée comme lui.
Quand le roman commence, ils forment un monde de trois, tant il paraît impossible de communiquer avec les autres passagers d'un vaisseau dont on ne connaît même pas vraiment la chaîne de commandement.
Carl, Travis, et Dee sont bouleversés par ce qu'ils savent mais, après six mois de vol et alors que vingt ans de voyage sont encore au programme, Dee est celle à qui s'impose l'impérieuse nécessité d’identifier les responsables et de les sanctionner d'une manière ou d'une autre.

Dans sa quête d'informations et de noms, Dee a la chance d'être « engagée » pour un travail d'analyse sur les « mersives » (films ou jeux immersifs virtuels) vus dans le vaisseau, afin de travailler, peut-être, à leur amélioration. Cet emploi tombé du ciel lui offre un large accès aux serveurs de données du vaisseau. C'est de ce point de vue privilégié qu'elle pourra se faire une idée de l'organigramme et de l’organisation réels d'un Atlas 2 dont la population est strictement compartimentée, et chercher ceux qu'elle tient pour responsables du malheur terrestre.

Un bonheur n'arrivant jamais seul, elle se retrouve « invitée » sur des serveurs de jeux immersifs privés élites.
Etrangeté : l'univers des jeux auxquels participe Dee semble être un écho de sa propre vie.
Problème : il semble que certains de ses actes dans la virtualité aient des effets bien réels – et mortels – dans le monde physique ; et que ces effets anormaux s'abattent sur certains des « responsables » que Dee cherche à identifier.
Commence alors une série de quêtes, tant dans le virtuel que dans le réel, dont la fin est de décider du sort de personnes bien peu sympathiques.

Dans "Atlas Alone", Emma Newman met encore en scène un personnage principal qui s'exprime à la première personne. Comme dans les romans précédents, son personnage, ici Dee, souffre de fractures psychologiques importantes. Ex-indenturée, programmée pour obéir et se taire, Dee a développé une carapace de protection qui l'empêche de faire confiance, de s'ouvrir, d'être vraiment honnête avec quiconque. Même si elle sait jouer l'affection et la relation, Dee est paranoïaque et distante, elle décrit son visage comme « un masque posé sur un masque ».
Quel problème alors pour une personnalité de ce type lorsqu'elle réalise que les jeux virtuels semblent inspirés de sa vie privée et que celui qui les inspire – un mystérieux contact qui paraît vouloir l'aider mais refuse de révéler son identité – dispose apparemment de ressources presque illimitées.

Le problème de la confiance est au cœur du roman. Ainsi que la manière dont les traumatismes de la vie façonnent des êtres si brisés que nulle vraie résilience n'est possible pour eux, des êtres qui ne croiront jamais qu'on peut les aimer vraiment ou se soucier sincèrement de leur bien.
S'y ajoute la question de la responsabilité – pénale en l’occurrence –, matinée d'interrogations sur les limites de la sanction, la légitimité du droit de juger, l’hybris qui consiste à se prendre pour le Dieu vengeur de l'Ancien Testament.

Le tout enrobé dans une histoire dont le mystère conduit à lire vite pour savoir, d'autant que le style de Newman est d'une grande simplicité d'accès.
Quand tout est dit et accompli, le roman se conclut, encore ici, sur un twist qui est à la fois inquiétant pour l'avenir de la colonie et très dérangeant pour le lecteur lui-même qui se retrouve face à son propre sens de ce qui est juste ou pas.

Néanmoins, en dépit de ce qui précède et à mon grand regret, "Atlas Alone" souffre de nombreux défauts qui m'obligent à un jugement très mitigé.

D'abord, la quantité incroyable d'informations privées dont dispose l'informateur de Dee est proprement dérangeante, et aucune explication satisfaisante – si ce n'est un mumbo jumbo scientifique seulement à moitié convaincant – n'est apportée, ce qui donne le sentiment d'une facilité scénaristique.

De même, la manière dont Dee se voit proposer le job qui mettra en mouvement l'intrigue paraît, pour le moins, ad hoc, dans la mesure où celui qui amène l'offre ne fait pas partie de la « classe dominante » à laquelle pourtant il va donner accès. Idem pour l'opportunité de se rapprocher de son employeuse.

Encore, alors que les parties en virtualité sont très graphiques, la conclusion irl de toute l'affaire est très terne, presque anticlimatique. Au vu des enjeux, ça manque d'apothéose.

Regrettons aussi qu'il soit facile de deviner très vite qui est le mystérieux Gorge Profonde de Dee, au point que, lorsque la confirmation arrive, on regrette de ne pas s'être trompé – car là, ça aurait prouvé une certaine subtilité.

Enfin et surtout, dans ce roman, Newman semble avoir perdu sa finesse. Tout paraît lourdaud, tout est asséné.
Ses diatribes contre les inégalités comme celles sur les privilèges des privilégiés sont si directes et colériques qu'on aimerait y voir plus de délicatesse ; même la prise de conscience tardive de Dee sur le statut privilégié dont elle a bénéficié enfant, avant le malheur qui frappa sa famille, aurait été plus fine sur un mode show don't tell plutôt que tell. Il y a bien quelques moments plus écrits – la brève rencontre avec une autre femme ayant descendu l'échelle sociale – mais le reste les noie.
La personnalité de Dee, sa paranoïa, sa peur de l'autre, sont assénées aussi dans le fil de ses pensées avec une telle évidence que même un aveugle pourrait les voir. Alors que Planetfall était tout en finesse, ici rien ne l'est.
Pour ce qui est de la quête de la jeune femme, c'est une étape après l'autre, comme dans un jeu vidéo très linéaire. Sans oublier le fantomatique Carl, qui avait tant à dire dans le second roman et qui, ici, n'est guère plus qu'un NPC.
C'est dommage, vraiment dommage. J'aurais tant aimé dire d'Atlas Alone qu'il m'a autant bluffé que par les trois premiers romans. Ce n'est pas le cas.

Atlas Alone, Emma Newman

PS : le personnage de Dee est asexuel, d'où une certaine glose sur Internet concernant le traitement juste ou pas de sa personnalité. Je laisse la question aux experts. Ca ne m'a pas paru être un point central du récit.

L'avis (plus positif) de Cédric Jeanneret

8 commentaires:

Yogo a dit…

J'ai bien aimé les 2 premiers mais il n'y aura pas de traduction du troisième pour le moment donc celui-ci je peux l'oublier... :-/

chéradénine a dit…

Tu m'as fait lire les deux premiers volumes et je t'en remercie ! J'aimerais tenter Before Mars en VO un de ces jours, mais la chronique de ce 4ème volume et la curieuse déception qui en ressort me laisse dans le doute quant à mes intentions. J'avoue être assez sourcilleux sur la dénonciation sociale dans la fiction, souvent amenée avec d'énormes sabots "travail, consomme, crève citoyen !". Dans After Atlas, ça passait encore assez bien.

Gromovar a dit…

Le troisième est vraiment intrigant. Un peu comme dan le premier on sent que quelque chose ne va pas, mais on a du mal à trouver quoi.
Le 4 assène vraiment trop imho. Pourtant je partais avec un a priori très favorable.

Tororo a dit…

Zut alors, pas de date annoncée pour la traduction de Before Mars? J'attendais ça comme le retour des cloches à Pâques! Je crois que pour une fois je vais le lire en anglais, la frustration est trop intolérable.

Vert a dit…

Bon ça tempère un peu mes regrets sur la traduction qui s'arrête... mais quand même j'aurais bien envie de lire tout le cycle...

Gromovar a dit…

VO ou VF ?

Vert a dit…

VF idéalement. VO si je retrouve un peu de courage...

Gromovar a dit…

Je crois que tu devras te résoudre à la VO.