jeudi 30 mai 2019

Children of Ruin - Adrian Tchaikovsky


Avant et après ceux de Children of Time se déroulent les événements de "Children of Ruin", la « suite » du brillant premier roman SF d'Adrian Tchaikovsky.

Avant, c'est l'époque des ensemencements et des élévations qui ouvraient le volume précédent.
Avant, c'est contemporain à la lutte entre scientistes et naturalistes qui faillit rayer l'espèce humaine de l'univers et engendra la très longue attente d'Avrana Kern , la « grande prêtresse » de la faction terraformiste.
Avant, c'est quand l'Aegean arrive dans le système Tess 384 avec son équipage de 13 personnes – dont un génie à moitié fou – chargées de terraformer et d'ensemencer l'une des planètes. C'est la surprise de découvrir qu'une vie très différente de celle que nous connaissons – capable par exemple de stocker l'information au niveau atomique – y existe déjà. C'est la volonté de préserver et de documenter, faute de pouvoir créer. C'est le choix de terraformer une petite planète proche en remplacement de celle prévue initialement qui deviendra donc une sorte de « réserve naturelle ». C'est à la fois une réussite et un échec, deux sites, deux projets, deux contextes, deux histoires, deux aboutissements.

Après, c'est des milliers d'années plus tard.
Après, c'est lorsqu'arrive dans le système Tess 384 le Voyager, un vaisseau à équipage mixte Araignées/Humains – piloté et contrôlé par l'IA qui fut humaine Avrana Kern – venu chercher la source d'un signal reçu et peut-être rencontrer d'autres descendants de l'humanité.
Après, c'est quand le Voyager découvre que le système abrite une civilisation technicienne aussi surprenante qu'hostile. C'est quand on décide de cacher le Voyager aux confins du système et de ne déléguer qu'un « ambassadeur » visible : le petit vaisseau Lightfoot et son équipage réduit composé des plus intrépides explorateurs du Voyager. C'est quand on découvre qu'une terrible tragédie s'est produite dans le système et qu'elle conditionne encore les comportements des autochtones. Quand il faut donc trouver une solution pour communiquer, une solution pour comprendre, une solution pour survivre.

Avec "Children of Ruin", Tchaikovsky livre un roman au moins aussi fascinant que l'était son prédécesseur. Pour ne pas trop spoiler, on se concentrera sur les points forts du roman sans tenir compte de sa chronologie. Si on ne veut pas être spoilé du tout, le mieux est d'arrêter ici la lecture en sachant que "Children of Ruin" est hautement recommandable. Si tu continues, lecteur, tu prends tes responsabilités.

THERE YE BE SPOILERS !

D'abord, le roman vaut par ses personnages et leurs relations.

Passionnante Avrana Kern, qui fut humaine et ne l'est plus, qui peut dupliquer son identité, qui peut paraître humaine à condition de le simuler efficacement et l'est donc toujours moins quand elle doit consacrer des ressources calculatoires à des problèmes concrets. Avrana qui a un agenda caché, qui voudrait être capable de ressentir, qui parvient à se leurrer elle-même – si humaine en cela – sur les décisions qu'elle prend pour faire avancer cet agenda.

Passionnants Senkovi et Baltiel, les héros malheureux de l'Aegean, poussés l'un par un espoir de gloire et de postérité, l'autre par l'obsession qu'il entretient pour ses poulpes upliftés (ça y est, je l'ai dit) et la recherche frustrante, une vie durant, d'une vraie communication avec ses « enfants ».

Passionnants duos Araignées/Humains qui font montre d'une vraie amitié inter-espèce dont tout sentiment de supériorité arachnéenne n'est néanmoins pas exclu ; les préjugés ont la vie dure.

Passionnant Fabian, mâle araignée luttant contre tous ses instincts pour être l'égal des femelles de sa société matriarcale, des femelles qui, si elles ne tuent plus les mâles par jeu, ont du mal à se départir de leurs habitudes de domination.

Passionnants poulpes upliftés, frénétiques comme des enfants, pourvus de volontés qui ne cessent d'évoluer, et metteur en œuvre de réalisations dont la volonté voulante à l'origine n'a jamais eu d'image préalable et qu'elle découvre presque étonnée. De Paul, l’apôtre de son créateur, à Noah qui vaut sauver son espèce en fuyant le lieu du danger, tous apportent au récit, chacun à sa manière singulière et fascinante.

Passionnant croquemitaine – dont je tais la nature –, obsédé par la duplication du soi et l'exploration, qui découvre à grand peine que la diversité amène plus de plaisir que l’uniformité de l'assimilation. Et que la volonté de savoir amène autant de frustration que de trop brèves satisfactions, qu'exploration et science sont des poupées gigognes qu'on ouvre l'une après l'autre sans jamais atteindre cette dernière qui serait synonyme d'ataraxie mais qui, hélas, n'existe pas.

Et tous les autres, passionnants aussi, qu'ils s'expriment par la voix, le geste ou la couleur.
J'arrête car j'imagine que vous n'avez pas la journée.

Le roman vaut ensuite par l'alternance fort bien menée des périodes (Passé/Présent) mais aussi des narrations (Chronique de temps long à la Stephenson/ immédiateté action/thriller des instants courts). On passe d'un temps à un autre, d'un lieu à un autre (car il y a plusieurs moments de séparation des protagonistes), d'une vitesse de description à une autre sans solution de continuité, de la façon la plus fluide et claire qui se puisse imaginer. Le mystère sur les tenants et aboutissants demeure longtemps, en dépit du fait que les informations sont distillées de manière très régulière par l'auteur. Jamais d’incompréhension, jamais de frustration, une progression parfaitement maîtrisée.

Il vaut aussi par les correspondances qu'on y trouve.
Que fait Kern si ce n'est agir en parasite comme le croquemitaine lui-même ? Que fait Fabian si ce n'est reproduire envers son acolyte Humain l'attitude de supériorité dont font montre les femelles à son endroit ? Que font les poulpes si ce n'est vérifier l'hypothèse malthusienne comme les humains le firent sur leur monde d'origine ? Que veut le croquemitaine si ce n'est explorer, comme Humains et Araignées, et transformer pour rendre semblable, comme voulurent le faire Avrana et sa faction ? On pourrait continuer, c'est là aussi très bien fait et décrit. Finalement, c'est la vie qui veut et fait, quelque forme qu'elle prenne.

Le roman vaut encore par l'incroyable civilisation des poulpes. Créatures compétitives, alternant sans cesse confrontation et coopération, les poulpes ont bâti une société qui ressemble à ce qu'ils sont. Créatures très émotives, quasi dépourvues de surmoi, les poulpes paraissent n'être – dans leur conscient – qu'un ça en action, versatile et en agitation permanente. Ce que veut le poulpe – son « cerveau » –, ce sont ses tentacules qui l'exécutent – plus ou moins facilement – quand les système cérébraux décentralisés qu'ils abritent mettent en œuvre les instructions reçues. Des ordres donc, charge aux tentacules de trouver comment les appliquer.

Les poulpes agissent ainsi tous différemment (tant sur quoi faire que sur comment le faire) et changent régulièrement d'avis. Leur société est donc une société d'impulsions, de factions sans cesse changeantes, de combats violents et de réconciliations idem, d'alliances de circonstance, de communication permanente et tonitruante, sans direction centralisée ni hiérarchie. Les poulpes vivent dans un monde qui n'aurait pas connu le processus de civilisation décrit par Norbert Elias. Imaginez un monde de bourgeois scandinaves protestants, maintenant imaginez son opposé absolu et vous aurez les poulpes : une sorte d'anarchie épileptique en ébullition constante qui, étonnamment et sur le temps long, parvient à des réalisations concrètes, si chaotiques soient-elles. Un délice de civilisation-building.

Dans le même ordre d'idée, il vaut par la magnifique description des difficultés presque insurmontables de communication entre Araignées/Humains et Poulpes, tant les organisations sociales, les fonctionnements cérébraux, les modes de communication diffèrent. Difficultés qui forment un des points cruciaux (en enjeu et en pages) du roman, d'autant plus que la versatilité des poulpes en fait des interlocuteurs non fiables par nature.

Il vaut par le choix aussi amusant que judicieux de rendre en termes bibliques la volonté prométhéenne des terraformeurs.

Il vaut par son épilogue, un happy end après tant de noirceur, qui ouvre sur de nouvelles perspectives.

Je pourrais dire encore beaucoup tant il y a a cueillir dans "Children of Ruin", mais j'imagine que vous avez à faire et je vais donc arrêter là en vous enjoignant très vivement de lire "Children of Ruin", un roman époustouflant qui, ce qui ne gâche rien, fait entrer le politique en SF sans le faire avec les gros sabots de qui raconte le hic et nunc en n'étant pas capable de comprendre que les questions de décisions, de pouvoir, d'interrelation, d'évolution, sont des questions universelles qui concernent tous les êtres vivants.
A lire absolument.

Children of Ruin, Adrian Tchaikovsky

Anudar, Apophis, et Feyd Rautha ont aimé aussi.

4 commentaires:

Anudar a dit…

"A lire absolument". Comme je plussoie !

Merci pour le lien que j'ai rendu, comme il se doit ;)

Anonyme a dit…

Je viens de le lire... Il est dans la veine du premier MAIS... Que de lenteurs et répétitions. Là ou le premier opus nous livre un univers original et une action assidue, ce volume se perd dans un brouillon éducatif sur les problèmes de communication. Je ne sais combien de fois il a dû répéter qu'on ne doit pas s'attacher au point de vue humain... Beaucoup plus long que le premier, on l'aura compris, l'auteur est payé au volume. L'histoire en elle même est une redite. Le nouveau méchant est, pour moi, une pâle copie d'un parasite de la saga du commonwealth de Peter F Hamilton. La fin est quasi similaire au premier: quelques pages pour ficeler le tout. Il s'est quand même fendu d'un épilogue qui s'est révélé être incohérent: le voyage supraluminique est enfin inventé et ils vont mettre 100 ans à étudier un bâtiment construit pas une ancienne civilisation. Que dire de plus? Si, comme moi vous avez lu le premier tome et vous DEVEZ lire ce qui s'ensuit (on m'a jeté un sort), sautez une page sur deux, ce sera toujours ça de gagné.

Gromovar a dit…

Je te trouve dur (tu dois t'en douter) mais ta conclusion est drôle. Que demander de plus ?

Anonyme a dit…

Hé oui, j'ai lu la nonalogie de Thomas Covenant... Autant, j'adore Donaldson et je ne le remercierai jamais assez d'avoir écrit la série des Gaps, Autant il me doit 8 livres😅.