vendredi 3 août 2018

La peste et la vigne - Patrick K. Dewdney - Toujours excellent


On sait (ou pas) que je n'aime pas chroniquer les tomes n. Beaucoup a déjà été présenté et, de plus, il ne faut pas trop spoiler ceux qui n'auraient pas lu les tomes précédents. Qu'écrire alors ? C'est un exercice que je ne goûte guère.
"La peste et la vigne", tome second du monumental L'enfant de poussière, mérite néanmoins que je consacre un peu de temps à en discourir.

A la fin du tome 1, Syffe est prisonnier et Brindille, en piteuse situation, a disparu, emmenée sans doute par le mystérieux pérégrin.
Le tome 2 s'ouvre juste après ces événements. On y voit Syffe fuir l'esclavage et partir à la recherche de Brindille, son amour d'enfance qu'il avait promis de rejoindre. Il survivra à la peste et voudra aller prendre la vigne. Voilà, j'en ai assez dit, et peut-être déjà trop.

Qu'on sache donc que le roman (600 pages) est constitué de quatre livres, correspondant à quatre moments consécutifs du cheminement, tant géographique qu'émotionnel, de Syffe, cheminement que je ne décrirai pas ici pour ne pas spoiler.

Qu'on sache qu'on y voit que le monde de Syffe a perdu son équilibre précaire et sombré dans le chaos de la guerre, qui ravage et redistribue les cartes et les puissances, et – parait-il – a même tourneboulé le système anarchiste libertaire des Vars.

Qu'on sache qu'on y voit Syffe s'endurcir, atteindre la résistance de celui que l'horreur a mithridatisé : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». C'est vrai pour Syffe, tant physiquement qu'émotionnellement.
On y voit le jeune homme faire, une couche après l'autre, le deuil de son enfance, du Syffe de son enfance, du monde de son enfance, et comprendre, progressivement mais non sans douleur, que l’homme qu'il est devenu doit avancer comme homme en sachant qu'il ne retrouvera jamais un monde qui a définitivement disparu. Le temps passe et Syffe n'y peut rien, ni l'arrêter ni le faire revenir en arrière.

Qu'on sache qu'on y voit Syffe, porté par la force irrésistible de son serment à Brindille, être capable de résister au découragement comme personne n'aurait pu le faire, mais être aussi rendu incapable de créer de nouvelles alliances, autres que de circonstance, tant qu'il n'aura pas retrouvé la jeune femme. Trahi plusieurs fois déjà, c'est lui qui trahit ici, chaque fois que la trahison peut le rapprocher de Brindille. Le respect qu'il éprouve pour tel et tel ne peut le détourner de son objectif.

Qu'on sache aussi que Syffe accepte l'idée selon laquelle il est parfois nécessaire et utile de donner la mort, même s'il se souvient de l'enseignement des Vars : éviter de la donner en vain et le faire toujours sans plaisir ni haine.

Qu'on sache qu'après avoir été formé au matérialisme des Vars, Syffe chemine vers l'acceptation d'un niveau métaphysique du monde et d'une destinée personnelle qui ferait du jeune homme le protégé des mânes. Mais les dieux, si aimants soient-ils, sont aussi égocentriques que des souverains humains ; ils prennent aux hommes sans considération aucune pour leur intégrité. Syffe en fera la déplaisante expérience.
Il n'en sait pas plus, en revanche, sur son ascendance ; nous sommes de plus en plus sûr qu'elle explique ses tribulations présentes et son destin à venir, celui d'un homme qui ébranlera le monde.
D'ailleurs, un mot de Syffe fait comprendre au lecteur que le jeune homme aura, un jour, des chroniqueurs, preuve d'un destin qui sera grandiose. Il se fait déjà ici quelques alliés qui réapparaîtront sans doute par la suite. Quant à ses ennemis, eux, ils sont toujours dans l'ombre. A guetter.

Qu'on sache qu'on y voit de nouveau les misères qu’entraîne la guerre, qui se surajoutent à celles qu'implique un système politique inégalitariste. Qu'on y voit aussi que les femmes sont les survictimes des conflits, négociées et utilisées comme simples objets sexuels.

Qu'on sache aussi qu'on y voit la déshumanisation des esclaves par leurs maîtres, ou des ennemis par les soldats. La déshumanisation qui, seule, permet de réduire en servitude ou d'anéantir sans remords.

Qu'on sache que l'écriture de Dewdney permet de faire passer sans problème une centaine de pages sans presque aucun dialogue, ce qui est un tour de force. Variant sans cesse vocabulaire, rythme, points d'intérêt, il rend passionnante la fuite solitaire de Syffe.
Cette écriture ciselée exprime aussi à merveille la peur, la lassitude, la résignation, l'excitation, le doute, l'amour, la rage, la bestialité, l'horreur que les hommes imposent aux autres hommes ou à la Nature. Mais aussi le courage, la loyauté, la bonté, la solidarité. Elle est l'âme palpitante dont est fait le récit.

Qu'on sache qu'en lisant on pense parfois à Conan fuyant l'esclavage et trouvant refuge dans la tombe antédiluvienne, à une version de La Compagnie Noire qui serait agréable à lire, au capitaine Willard s'enfonçant vers le Coeur des ténèbres pour s'y métamorphoser, à Conan et Subotaï discutant de leurs dieux respectifs sans y attacher vraiment importance, à Varus perdant ses légions dans la forêt germanique, à Spartacus aussi bien sûr, un Spartacus solitaire, sans armée ni but politique pour le moment.

Qu'on sache que, de ci de là, les préoccupations écologistes ou sociales de Dewdney transparaissent, dans telle ligne de dialogue ainsi que dans les descriptions détaillées et amoureuses qu'il fait de la Nature et de la souffrance qu’entraîne sa destruction ou dans la façon dont la communauté rurale des Feuillus défend sa terre et son mode de vie contre l’agression des puissances du monde.

Evidemment à la fin, ce n'est pas fini. Il serait question de sept tomes ; s'ils sont tous du niveau des deux premiers, je suis preneur.

La peste et la vigne, Patrick K. Dewdney

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