The Witling - Vernor Vinge - Les Traquenards de Giri

" The Witling " (Les Traquenards de Giri en VO ?!?) est le premier vrai roman du grand Vernor Vinge, publié en 1976. Giri, une planète sur laquelle vivent les Azhiri, un peuple humanoïde stocky aux puissants pouvoirs télépathiques. Les Azhiri communs peuvent « sentir » les structures ou les êtres, téléporter leur corps ou de la matière sur de grandes distances, tuer même en tordant l'usage de la téléportation. De ce fait, leur technologie est assez primitive, guère mieux que médiévale, tant leurs pouvoirs, de téléportation notamment, rendent inutiles de grands efforts de recherche dans le domaine des transports ou de l'armement. Pourquoi fabriquer des armes quand on tue par la pensée ? Pourquoi tracer des routes quand des lacs de transit suffisent ? Dans le même ordre d'idées, il n'y a en général pas de portes aux maisons – on se téléporte de pièce en pièce –, et le palais du Roi de l'été s'étend sur deux hémisphères quand celui du Roi de l'hiver

The Blade Between - Sam J. Miller


Dans La cité de l'orque, de Sam J. Miller, il y avait une orque. Dans son nouveau roman, "The Blade Between", pas encore traduit chez nous, des baleines volantes –  kind of. L'homme aime décidément les cétacés.

Ici et maintenant (donc rien à voir avec La cité de l'orque). Ronan est un photographe new-yorkais devenu à la mode. Il est homosexuel aussi. C'est en grande partie pour cela qu'il a quitté, il y a une vingtaine d'années, la ville d'Hudson qui l'a vu grandir et où vit encore son père.

Une fuite pour la survie, loin d'une ville qui s'effondrait doucement et d'une homophobie – parfois violente – qui ne cessait jamais de se manifester. Une fuite à la Smalltown Boy. Une fuite de laquelle il n'est jamais revenu, en dépit de la dégradation préoccupante de l'état de santé de son père. Et voilà qu'il revient, qu'il s'éveille avec la gueule de bois dans un train approchant de la gare d'Hudson, sans vraiment se souvenir d'y être monté, et sans rien de précis à y faire ; rien dont il se souvienne en tout cas. Effet secondaire de trop d'abus de meth ? Peut-être. Qui sait ?


A Hudson, Ronan va retrouver un monde qu'il avait laissé derrière lui et que le temps a changé. Son père, qui fut un commerçant aisé, n'est plus qu'un vieil homme atteint de démence, survivant dans sa boucherie fermée depuis des d'années. Son ami/amant de jeunesse, Dom, est entré depuis dans la police et s'est marié à la très militante Attalah. Il y en a d'autres encore, dont il ne garde aucun bon souvenir, seulement des moqueries, de l'exclusion, et des brimades physiques ; il ne faisait pas bon être homosexuel dans la petite ville d'Hudson (une grosse dizaines de milliers d'habitants à 2 heures de New York) jusqu'à récemment encore.


Mais à Hudson aussi il est projeté dans un nouveau monde qui n'existait pas lors son départ. La ville est en cours de gentrification accélérée. Elle est devenue le lieu de promenade de New-yorkais en goguette qui viennent y chercher l'authentique (cette « plante qui pousse dans les livres », c'est de qui ?), et le lieu de vie de bobos plus nombreux les uns que les autres qui transforment la ville en un pow-wow arty inclusif ; des bobos qui chassent les locataires les moins aisés de la ville en acceptant de payer des loyers prohibitifs, remplacent les commerces traditionnels (assassinés par Walmart) par des boutiques d'antiquaires (en France ce serait des fromagers), ou les pizzerias cheap par des restaurants gastronomiques. Cerise sur le gâteau, un pharaonique projet d'aménagement (UPLIFT Hudson) est encore à venir, retardé seulement par quelques irréductibles qui refusent toujours de vendre ou des associations qui multiplient sans espoir les recours légaux.

L'argent coule à flot sur une ville qui « renaît ». Mais il ne profite qu'à une minorité d'investisseurs, de transplantés, et de compradores ; les « autochtones » n'en voient guère la couleur, c'est plutôt avec des avis d'expulsion locative qu'ils font connaissance.

L'arrivée inopinée de Ronan – qui renoue tant avec son père qu'avec Dom – bouleverse un mouvement qui semblait doté d'une telle inertie qu'il en paraissait impossible à arrêter. Car Ronan est l'instrument involontaire de forces surnaturelles qui le dépassent, car sa colère et sa haine vont libérer des entités qui deviendront rapidement incontrôlables.


"The Blade Between" c'est la lame métaphorique que la colère et le préjudice insèrent entre les côtes, tout près du cœur, si près qu’elle peut tuer, conduire au meurtre, ou à l'autodestruction.

Cette lame, Ronan l'a en lui depuis sa jeunesse. Trop de haine, trop de mépris. Que seule la fuite et beaucoup de drogue ont permis de supporter sans les soulager. Mais maintenant, lentement installée, elle se trouve aussi dans le corps de nombreux citoyens « autochtones » d'Hudson. Effondrement économique progressif, concurrence des grandes entités commerciales ou industrielles, la ville, qui avait fondé sa prospérité sur le commerce de l'huile de baleine, n'est plus qu'une carcasse tout aussi morte que celles de ses immenses victimes du siècle précédent.

C'est donc sur une population anomique affaiblie par la pauvreté, l'absence de perspective, la désorganisation familiale, l'addiction aux opioïdes, que s'abat une horde de charognards urbains en mal d'exotisme rural. Ils transforment les locaux – chassés de leurs commerces et de leurs logements par la puissance de l'argent – en étrangers dans leur propre ville. Une colonisation sans coup de feu. Presque sans penser à mal. Mais pas sans victime.


Dans "The Blade Between", Miller décrit avec grand brio des personnages cabossés dans une cité qui ne l'est pas moins. Il développe longuement – à travers ses personnages, Ronan en tête – les effets de long terme des traumas qu'engendrent les discriminations sociales, sexuelles, ou raciales. Il montre le ressentiment, la culpabilité, l'incompréhension – même entre proches –, le doute sur ce qu'on est autant que sur ce qu'on doit faire, le Mal que les hommes font et qui ne meurt jamais comme l'écrivit Shakespeare. C'est émouvant, touchant, juste, particulièrement réussi.

Puis, it's payback time ; quand la cocotte minute de l'humiliation et de la spoliation doit exploser, avec tous les dégâts collatéraux qu'on imagine. Et le roman – sans abandonner son point de vue – devient plus clairement fantastique, d'une façon qui est assez clairement réussie par son acceptabilité – par la manière, autrement dit, dont les faits fantastiques s'insèrent dans la réalité prosaïque – même si elle lorgne beaucoup du côté de Stephen King et donc pêche un peu en terme d'originalité.


S'il y a un déséquilibre dans le roman, il tient à la manière dont Miller ne perd jamais de vue ses cœurs de sujet, à savoir le trauma et ses conséquences, la haine et ses effets, la nécessité d'abandonner la haine pour construire ou reconstruire. La part fantastique, qui pourtant conduit par ses excès même à cette compréhension, est comme à bas bruit, en tâche de fond, comme une défragmentation de disque dur qui aurait lieu pendant le travail, le travail étant le cheminement lent et douloureux de la haine vers l'amour.

S'impliquer, s'engager, ne pas se dire innocent, ne pas fermer les yeux sur les conséquences de ses actes, c'est le message de Miller ici, c'est ce que réalisent certains de ses personnages (et pas seulement Ronan) lorsqu'il acceptent enfin de prendre leur part de responsabilité dans les malheurs du passé et de prendre en charge l'amélioration du présent.

Ce que Miller passe ici, derrière le faux nez de Stephen King, c'est le message d'un autre King, assassiné pour ses paroles : « Hate destroys the hater as well as the hated … Because if you hate your enemies, you have no way to redeem and to transform your enemies. But if you love your enemies, you will discover that at the very root of love is the power of redemption. … And by the power of your love they will break down under the load. »

Sans être parfait, du fait de ce déséquilibre de traitement, "The Blade Between" vaut d'être lu, autant pour ce qu'il dit que pour sa façon de le dire.


The Blade Between, Sam J. Miller

L'avis de Feyd Rautha qui se montre nettement plus critique que moi.

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