Un léger bruit dans le moteur - Gaet's - Munoz

Un léger bruit dans le moteur , de Gaet’s et Jonathan Munoz, est un album one-shot, adaptation du roman éponyme de Jean-Luc Luciani. Il a obtenu le Prix SNCF du Polar en 2013 . Il ressort aujourd’hui chez Petit à petit . Un léger bruit dans le moteur se passe intégralement dans un minuscule village complètement coupé de l’extérieur. Personne ne s’y arrête jamais, personne n’y vit qui n’y était pas déjà depuis longtemps. Les seuls contacts du lieu avec le reste du monde sont assurés par le facteur qui apporte à intervalles réguliers les pensions qui permettent à la plupart des quelques habitants de survivre, et par l’épicière qui achète à l’extérieur les produits qu’elle « revend ensuite trois fois plus cher » , dixit. Dans ce village sans nom, guère plus qu’un hameau, il y a un enfant, sans nom lui aussi. Il a une dizaine d’années. C’est lui qui raconte, ou plutôt qui se raconte. L’enfant sans nom est orphelin de mère, morte en couches, il a un père qui vit des aides sociale,...

Derrière le grillage - Juillard - Luvan - Chamanadjian

A INSCRIRE SUR VOS TABLETTES - CE LIVRE SORTIRA LE 25 OCTOBRE EN PAPIER

Derrière le grillage est le dernier projet de Scylla/Dystopia, singulièrement de Xavier Vernet.
Projet très personnel, Derrière le grillage est une création collective en rhizome autour d'un souvenir d’enfance raconté en préface par son initiateur. Souvenir présenté à un certains nombre d'auteurs qui ont accepté de broder autour, de travailler à donner une existence littéraire à un remembrance fugace et peut-être mensongère. A un certain nombre de graphistes aussi qui se sont joints à l’œuvre pour l'illustrer.

Un espace bétonné à quelque distance de la maison familiale, des box de parking, un lieu d'entretien et de réparation mécaniques, un grillage délimitant l'un des côtés. Derrière l'infranchissable grillage, un jardin en friche dont on ne voit pas l'extrémité, et de nombreuses statues. Un lieu visité, enfant, avec son père. Un moment d'agréable intimité. Un secret et un mystère partagés. Un souvenir qui lie un père et son enfant.
Raconter le jardin et son rapport avec la mémoire alors que la mémoire s'efface, c'est la première contrainte. La seconde est plus basique, le texte doit faire 111111 caractères.

Dans ce premier volume (car Vernet en prévoit d'autres), il y a trois novellas de trois auteurs différents, environnées d'une préface, d'une postface et d'interludes, tous de Xavier Vernet précisant et racontant le projet tel qu'il l'envisage.
Voyons ce qu'il en est (lisez jusqu'à la fin).

NoirPunk de Guillaume Chamanadjian est un texte cyberpunk (à très bas bruit). C'est l'histoire de Myriam, une ex-hackeuse engagée pour se mettre sur la trace du créateur, supposément décédé, d'une cryptomonnaie. Hélas très convenu sous la plume d'un auteur français, je me suis assez vite senti extérieur à ce texte qui, en dépit de ce qu'il raconte concrètement, tourne autour des obsessions récurrentes d'une bonne partie du milieu Imaginaire français, les énonçant au point que j'ai fini par avoir l'impression de plonger dans ce Salut à toi des Bérurier Noir où on croisait le « punk anarchiste » et le « skin communiste ».

Sur CANT de Luvan, un texte post-apo dans le style de Luvan (un genre à part entière), je ne saurais que dire – et pourtant j'ai fait l'effort – si ce n'est que ça parle de pierre et de statues, de catastrophe et de restauration à travers l'art, ici statuaire. Entre calligrammes, néologismes, et emprunts linguistiques, je me suis perdu. Pour raconter l'après, la perte, la transformation, je préfère de loin Munir Hachemi faisant œuvre de poésie à Luvan s'employant à l'hermétisme.

Enfin il y a Kawaakari, un texte de Sébastien Juillard qui justifie imho à lui seul l'achat du livre.
Japon, futur proche. Ayame Takemura est une guerrière corporate en rupture de ban, un ronin en fuite, mais aussi une personne reconstruite autour d'une mémoire amputée dont des fragments reviennent de manière imprévue à la surface. Comme les scintillements à la surface de l'eau qu'évoquent le titre.

Un espace visité avec un père, un container-atelier rempli d'outils, un lieu calme et paisible jouxté, derrière le grillage, par un jardin en friche ayant mystérieusement échappé à la frénésie bâtisseuse de Tokyo, d'étranges statuettes. Ce sont les flashes de plus en plus précis qui reviennent à Ayame, alors que, peu à peu, des fragments de mémoire surgissent, importuns, dans son esprit, au risque de mettre en péril sa cohésion identitaire. Récupérer ou oublier ? Et, pour décider, se lancer dans une (en)quête mémorielle et généalogique. Le lecteur suit donc Ayame down the memory lane, le long d'une recherche qui l'amène à s'interroger sur les fondements de l'identité, la nature de la mémoire, la frontière entre invention et souvenir.

Très cyberpunk par allusions suffisantes, désespérément nostalgique, Kawaakari raconte le changement et la permanence, que ce soit dans l'individu, l'ascendance, la ville, le pays même. SF en ce qu'il prolonge sans ambiguïté les réalités contemporaines, Kawaakari est néanmoins d'abord un voyage intérieur lent et poétique, un texte dont la narration en marqueterie, servie par une plume d'une très grande élégance, promène son lecteur d'une récollection à une autre au fil du resurgissement d'une enfance oubliée.
Kawaakari [dont on doit à la vérité de dire qu’il ne respecte pas la contrainte des 1111111 signes, mais qu'il est aussi sans doute celui des textes qui s’acquitte le plus complètement de la tâche assignée par l’éditeur] est un beau texte contemplatif qui donne tout du long la sensation de se promener à pas lents près d'une rivière paisible voilée de brume. Images et rythme sont exactement ce qu'ils doivent être. Du premier au dernier des 140 et quelques milles signes, la qualité de la plume ne se dément jamais.

C’est de la belle ouvrage qu'a proposé ici Sébastien Juillard, et si l'évocatrice « C'était un de ces jours d'août saturés par la présence d'un typhon en approche » semble un hommage rythmique à William Gibson, la triade « Il s'appelait Tsushige. Ses mains étaient rougies par la glaise. Ses poches vidées par le mah-jong. », ne doit rien à personne, comme tant d'autres de la même eau. Chapeau bas.
Et, j'allais oublier, c'est magnifiquement illustré par Elvire de Cock.

Derrière le grillage t1, Chamanadjian, Luvan, Juillard

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