mercredi 17 juillet 2019

L'ile aux cannibales - Nicolas Werth


« Sur l'île, il y avait un garde, Kostia Venikov de son nom, un jeune gars. Il faisait la cour à une belle fille qui avait été amenée là. Il la protégeait. Un jour qu'il devait s'absenter, il a dit à un camarade : 'Tu la surveilles', mais lui, avec tout ce monde autour, il a pas pu faire grand chose... Des gens l'ont attrapée, attachée à un peuplier, on lui a coupé la poitrine, les muscles, tout ce qui se mange, tout... Quand Kostia est revenu, elle était encore en vie. Il a voulu la sauver, mais elle s'est vidée de son sang, elle est morte. »

« Irina me dit en revenant des foins : 'Quelle puanteur, quelle puanteur !' Je le voyais bien, elle cherchait quelque chose, elle se lavait sans cesse les mains et puis elle retournait voir les morts... Pour sûr que ça puait, les morts étaient décomposés, ça faisait plus d'un mois qu'ils traînaient là. J'ai compris que Tveretin et Irka arrachaient les dents en or des cadavres... Au Torgsin de Tomsk, on n'était pas regardant sur la provenance, on échangeait l'or contre des frusques, des macaronis et toute autre nourriture ».

Sache, lecteur, que tu ne viens pas de lire des passages de Crossed ou une réinterprétation de la scène des cannibales de La Route. Ce sont des extraits du témoignage, recueilli en 1989, de Taïssa Mikhaïlovna Tchokareva, une vieille paysanne ostiak, sur l'affaire de Nazino.

Je vais donc te dire ici quelque mots de "L'île aux cannibales", aussi surnommée L'île aux morts, un îlot fluvial de moins de trois kilomètres carrés sur lequel furent abandonnés plusieurs milliers de déportés intérieurs soviétiques au printemps 1933, et qui représente un épitomé de l'inhumanité cynique et de l’incroyable incurie du pouvoir soviétique des années 30.
Note : Chaque expression ou terme qui te paraîtra surprenant, lecteur, est tiré du lexique d'alors et cité dans le livre. Je m'épargne les guillemets par facilité, il aurait fallu en mettre trop, et tu aurais perdu la saveur de la phraséologie de l'époque.

D'abord, un peu de contexte. Le début des années 30 voit l'intensification de deux politiques : dékoulakisation et nettoyage des villes, en particulier des grandes villes à statut spécial – Moscou par exemple, et singulièrement dans ce cas en prévision des festivités du 1er mai. Il s'agit dans un cas de se débarrasser des koulaks comme classe, dans l'autre de purger les villes de leurs éléments indésirables (deux catégories aux définitions aussi incertaines qu'extensives, avec ce que ça implique).

Accessoirement, la politique de déportation massive permettra aussi de vider des prisons pleines jusqu'à la gueule – du fait des répressions passées – et de déplacer les nombreux réfugiés qui fuient les régions les plus touchées par les disettes et les famines ; sans oublier de se débarrasser des petliouro-polonais, des insurrectionnels finlandais (!), ou de tout autre ennemi de l'intérieur.

Car, dans un contexte d'hypertrophisation constante de l'appareil répressif d'Etat, les difficultés alimentaires, attribuées aux saboteurs et profiteurs (Staline vient de mettre les difficultés du régime sur le dos des débris des classes exploiteuses alliés aux déclassés, criminels, marginaux, qui mènent une guerre de sape en sabotant la production agricole, en diffusant de fausses rumeurs pour discréditer l'agriculture collectivisée, en sabotant la production industrielle), sont déjà importantes en URSS. En effet, il faut nourrir les villes et mener à bien la politique d'exportation de denrées agricoles qui permet de financer l'achat de biens de production, alors que les rendements sont faibles du fait des réorganisations massives imposées par les nouvelles politiques agricoles, des évictions successives de paysans productifs, d'une corruption et de détournements endémiques qui sont cause et conséquence de la faible productivité. L'explication de ces graves troubles se trouve forcément dans les complots, internes et externes, Staline l'a dit. C'est comme ces exodes de la faim qui sont organisés par des organisations contre-révolutionnaires. Tout se tient.
Deux vagues de déportation massive ont donc déjà eu lieu en ce début des années 30.

Vient le début de l'année 1933. Iagoda, chef de l'OGPU, et Berman, chef du Goulag, adressent à Staline un plan, je cite, grandiose, d'amplification des déportations, vers la Sibérie notamment. Après les opérations du début de la décennie, il s'agit de monter en puissance et d'expédier un million d'éléments indésirables en Sibérie, et autant au Kazakhstan. Six catégories cibles, très larges, d'indésirables sont établies ; ne reste qu'à identifier, arrêter, déporter. Les déportés deviendront des colons de travail, privés de leurs droits civiques ils seront assignés à des villages de travail – une alternative aux camps proprement dit – placés sous l'autorité de commandants-tchékistes dotés de très larges pouvoirs.

Le plan est simple, grandiose. Qu'on en juge !
Déporter deux millions de personnes (la moitié en Sibérie occidentale), les installer dans des zones à aménager ex-nihilo, à des centaines de kilomètres de la voie ferrée la plus proche pour éviter les évasions. Si tout va bien, au bout de deux ans, les déportés (des colons forcés) auront développé une économie essentiellement agricole et forestière autosuffisante qui permettra à l'Etat de se décharger du coût de leur entretien et dégageront un surplus marchand permettant à l'Etat de se rembourser des frais de leur déportation. Mise à l'écart des indésirables, mise en valeur de vastes terres inexploitées. Que demande le peuple ?

Pour les auteurs du plan, le coût de déportation et d'installation sera minimal, au vu de l'expérience déjà acquise. Et qu'importe l'échec spectaculaire des opérations des trois années précédentes !

Horrifiées par leur incapacité à répondre aux injonctions de Moscou, les autorités sibériennes négocient une révision à la baisse du plan. Son bien-fondé n'est pas contesté mais il parait impossible de recevoir autant de monde en si peu de temps : ni la nourriture ni les outils disponibles n'y suffiront, et de très loin. D'autant plus que la Sibérie occidentale est une zone en grande difficulté alimentaire induite, et que le banditisme – conséquence des déportations/évasions précédentes – y est intense. On tombe finalement d'accord sur 500000 seulement (!), à réaliser entre printemps et été 1933.

Commencent alors les arrestations, d'un arbitraire proprement incroyable. Car, comme si l'imprécision des définitions des éléments indésirables ne suffisait pas, les autorités policières, saisies par ce que Staline nomme vertige du succès ou enthousiasme administratif, arrêtent à tour de bras. Même des citoyens pouvant prouver par des papiers qu'ils n'entrent pas dans les catégories concernées. Détruits, volés, leurs papiers ne leur évitent pas la déportation.
De plus, l'objectif initial était d'inclure une majorité de koulaks aptes au travail de la terre auxquels seraient ajoutée une minorité d'urbains déclassés, parasites et socialement dangereux, ou d'ex-prisonniers. Mais la réalisation est toute autre. Les koulaks sont largement minoritaires ; on déporte en masse des criminels ou des urbains faibles – voire handicapés ou malades – bien incapables de quelque activité productive rurale que ce soit.

Impréparation et rareté des ressources font des voyages en train un enfer. Les déportés sont affamés, tombent malade, meurent. Ils subissent aussi les violences de leurs compagnons d'infortune ou des gardes. Quand arrivent les premiers convois au camp de transit de Tomsk, bien avant la date prévue, rien de suffisant n'existe. Manque de personnel, baraquements défaillants, médicaments et nourriture insuffisants, parfois même absence d'électricité. Et ceci alors que la part des semi-cadavres, hors d'état, parmi les déportés, est déjà très élevée.
Dans les terres, le long des rivières, là où doivent être emmenés, in fine, les déplacés, rien n'est prêt non plus. Délais très courts (l'arrivée imminente est annoncée au responsable local 9 jours avant qu'elle ne soit effective) et prise en glace du fleuve ont empêché tout ravitaillement. Il n'y a donc ni nourriture ni matériel sur les lieux envisagés d'installation.

Or, des convois doivent continuer d'arriver régulièrement à Tomsk – car à l'arrière les rafles continuent – alors que la camp est déjà saturé. Tergiversations, rapports, ordres, contrordres, se succèdent. Après un début d'émeute, et alors qu'un examen des déplacés est en cours au vu des dérives commises lors des arrestations – examen qui confirmera sans réparer grand chose –, décision est prise d’envoyer un – puis d'autres – groupe de péniches 600 km en amont, dans une zone peuplée par quelques pauvres villages seulement.

Le premier convoi part le 14 mai 1933. Des conditions de voyage épouvantables à nouveau, à fond de cale, presque sans nourriture. Après quatre jours de navigation sur l'Ob, il est décidé que les 6000 déportés seront déposés sur un îlot de 3 km sur moins d'1, au milieu de l'Ob, face au village de Nazino, à 70 km environ de la ville d'Alexandrovskoie. De là, théoriquement, ils seront emmenés ensuite vers leurs lieux définitifs d'installation, dispersés le long du fleuve.

C'est donc 6000 personnes environ – d'autres les rejoindront par la suite –, dans des états sanitaires précaires, qui sont débarqués sur une île nue, Nazino, avec une poignée de nourriture, quelques gardes, et c'est tout.
Un gros stock de farine est déposé dans le village face à l'îlot mais rien ne permet de cuire du pain. Une partie pourrira sur place. La partie consommée sera le plus souvent mangée telle que, mélangée avec de l'eau du fleuve. Pas d'autre nourriture. Ils n'ont qu'à pécher, s'ils le peuvent.
Aucun moyen de faire des abris, ni de se protéger par des vêtements alors qu'il fait très froid et qu'il neige la première nuit. Seules de piètres zemlianki seront finalement réalisées et fourniront une maigre protection.
Emeute compréhensible lors des premières interminables distributions de nourriture, donc distributions suivantes réalisées par des brigadiers qui profitent de cette position capitale pour user et abuser.

L'ensemble de l'affaire durera treize semaines environ.
Durant ces semaines, on vit quantité de déportés mourir de maladie ou de malnutrition. Des brutalités permanentes, de « l’esclavagisme » ponctuel. Des vols, des meurtres, des arrachages de dents en or. Des évasions rarement réussies, des noyades nombreuses, des chasses à l'évadé – impliquant parfois les habitants locaux – comme on chasse le gibier, avec palmarès et vantardise. Des cas de nécrophagie ou de cannibalisme (suivant que la consommation était précédée ou pas de meurtre) - quand les faits furent avérés, onze anthropophages furent condamnés à mort par un tribunal d'exception de l'OGPU.

Et pourtant, quelques jours avant le départ du convoi, Staline avait annulé l'opération. Mais l’ordre n'était pas arrivé. Les méandres bureaucratiques...
Entre juin et juillet, les déportés restants sont relocalisés dans des installations le long de la rivière, mais, là aussi, conditions de vie et moral sont désastreux. Ce qui n'empêche pas de considérer l'affaire comme peu ou prou terminée en ce qui concerne le groupe de Nazino.

Finalement, sur les 10000 déportés de Nazino, les deux tiers manquèrent à l'appel, morts après un calvaire de plusieurs semaines ou évadés. Sur l'année 1933, ce furent un tiers de tous les déportés spéciaux qui connurent le même sort, soit plus de 350000. Et ceux qui restaient étaient en bien misérable état.

Il fallut le courage et l'indignation d'un petit fonctionnaire local, Velitchko, qui écrivit à Staline lui-même pour qu'une commission d'enquête soit instaurée. Quelques sanctions mineures en résultèrent. Rien de bien sérieux.
De toute façon, les rapports, de l'OGPU notamment, tendaient, sans les nier, à minimiser les faits, et les plaçaient sous l'angle du regrettable échec économique et productif bien plus que sous celui de l'injustice ou du massacre. Conclusion fut tirée que le système des camps de travail était largement préférable en terme d’efficience financière. Ils se développeront.
Tentative → Echec donc Problème → Solution. Rationalité en finalité comme dirait Max Weber.

Ce drame sera redécouvert et réétudié après la chute de l'URSS par l'organisation Memorial puis rendu largement public en 2002.

La tragédie de Nazino, qui vit s'effondrer toutes les digues de la civilisation, en dit long sur l'impéritie d'un système bureaucratique et répressif imperméable aux fait et aux contraintes.
Il dit comment le culte du chiffre et de la performance, dans un immense pays aux ordres, entraîne à valider et à poursuivre des objectifs irréalistes en déconnectant toute intelligence de la boucle.
Il illustre les inévitables atrocités qu'engendre une division du monde entre citoyens, ennemis de classe, et parasites improductifs.
Il dit la folie concrète des grandioses plans « scientifiques » d'ingénierie sociale et la négation de toute humanité dont accouchent inévitablement les projets politiques eschatologiques.
A retenir à l'heure où certains espèrent la révolution, en feignant d'oublier que, dans toute l'Histoire du monde, la révolution ça a toujours été comme le supplice du pal.

L'île aux cannibales, Nicolas Werth

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