lundi 31 décembre 2018

Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu


Finir l'année en lisant un roman de blanche. Et un Goncourt de surcroît ! Vivre dangereusement, c'est une discipline.
Pourquoi alors ? A cause de quelques lignes sur Nirvana, commençant par quelques mots qui permettaient d'identifier le groupe dès l'abord. C'est ça une bonne description : si tu connais, tu reconnais. Vendu.

"Leurs enfants après eux", donc. Fragment d'une citation biblique qui exprimait la banalité de l'oblitération historique : "Il y en a d'autres dont le souvenir s'est perdu; ils sont morts et c'est comme s'ils n'avaient jamais existé, c'est comme s'ils n'étaient jamais nés et de même leurs enfants après eux". Nicolas Mathieu, originaire du lieu et du milieu que le roman décrit, donne voix et visages à quelques-uns de ces sans-grades, comme l'historien Alain Corbin le fit avec le véritable autant qu'inconnu Louis-François Pinagot.

Il s'agit ici, à travers des destins individuels et celui, collectif, d'une ancienne ville industrielle, Heillange, de décrire le poids du déterminisme social, de montrer le crépuscule de la France industrielle et sa maladroite conversion aux services, de prendre la mesure d'un écartèlement qui devient douloureux entre localisme et mondialisation.

"Leurs enfants après eux", c'est l'histoire, en quatre étés, d'Anthony, Steph, Hacine, et de leur entourage, parents et amis. De 92 à 98, on y voit les adolescents devenir adultes et valider jusqu'à l’écœurement les analyses de Bourdieu sur la reproduction sociale.

A Heillange, le paysage est toujours plein des réalisations architecturales de la famille Wendell, mais les hauts-fourneaux sont éteints depuis des années. Depuis, on vivote comme on peut, d'allocations, de petits boulots, d'emploi publics, ou de ces nouvelles activités de service taylorisées qu'on trouve chez Darty par exemple (et pour lesquelles il faut non seulement louer son corps au travail mais aussi son âme à la « culture d'entreprise »). On boit beaucoup aussi, du haut en bas de l'échelle, même si l'éthylisme mondain sait être plus discret (il faut dire qu'on s'emmerde beaucoup dans une ville en phase terminale, alors ça passe le temps). La ville, elle, ne veut pas mourir. Elle a des projets, se reconvertir dans le tourisme, organiser une régate car son lac, pense-t-elle, n'a rien à envier au lac de Côme !!! Placebo. Le train a quitté la gare, rien ne dit qu'il reviendra jamais.

A Heillange, vivent des adolescents avec leurs histoires et leurs soucis d'ados. De filles, de garçons, de beuveries, de fêtes, de conneries, de drogues parfois. L'essentiel est sous les yeux, l'avenir c'est la soirée. Ils se frottent, se cherchent, se reniflent (voire plus). Mais le soir (ou le matin) venu, chacun rentre chez soi, dans sa maison, dans sa famille, dans son quartier. Et, si tous se croisent ici et là, la ville, pas plus qu'aucune autre, n'est homogène. Chacun a sa place, chacun a son « inférieur » qu'il peut mépriser paisiblement et qui le rassure sur sa propre position. Sous la petite bourgeoisie locale (qui ignore au début qu'elle est désespérément plouc pour sa contrepartie parisienne), il y a les « cassos », le prolétariat déclassé. Sous le prolétariat, il y a les « bicots » et les « nègres ». Sous toute la ville, les « grosses têtes », ces ruraux qu'on dit consanguins et demi-débiles.

Les années passent, rythmées par les changement musicaux et les événements sportifs, reflets d'un Olympe qu'on admire autant qu'il ignore notre existence, seules parties de la marche du monde qui arrivent et font sens à Heillange.
Les années passent et les destins divergent. Les prolos resteront à Heillange, entre boulots précaires et stages bidons, les petits bourgeois (aussi branlos et inconséquents que les autres) réussiront in extremis la conversion de leur capital économique en capital culturel grâce au passage en école de commerce et s'envoleront littéralement vers une autre vie et d'autres cieux, loin, bien loin d'Heillange et de France (Ici encore, comme l'affirmait Bourdieu, ceux qui héritent sont transformés en ceux qui méritent), les enfants d'immigrés, ni d'ici ni de là-bas, élevés par des pères qui leur inspirent autant de respect que de dépit, se perdront parfois dans la délinquance. Ceux qui échapperont à la prison ou à la mort, arriveront à se caser (ou pas) en fondant une famille et en occupant eux aussi ces emplois taylorisés qui font des prolétaires sans usine (si on a lu La fabrique du monstre, on voit comment tout cela tourne).

C'est un récit de l'infrapolitique que livre Mathieu. Au monde qui pèse, on ne s'intéresse pas. Trop loin, trop compliqué. Pas d'analyse ici, pas de révolte, chacun sait d'expérience ce qui arrivera. Les jeunes prolos d'Heillange ne veulent pas changer l'ordre du monde. Ils veulent survivre, ou s'enrichir, ou les deux. Le monde de la matière était compréhensible (la moto d'Anthony a un fonctionnement qu'il peut appréhender, apprendre, maîtriser), celui qui vient, celui du symbole, est trop abstrait pour être saisi. On en restera en marge ou, pour quelques femmes, on s'en échappera en se réfugiant dans le statut, le cocon, le projet de la maternité intégrale.
Les jeunes ne sont pas non plus des Rastignac ; s'ils désirent les petites bourgeoises c'est parce qu'elles sont désirables, aucun projet d'ascension sociale sous-jacent ne sous-tend ce désir. Et si elles se donnent (avec parcimonie) à eux, c'est parce qu'ils sont gentils et un peu exotiques, aucune velléité de mésalliance à long terme. A la fin, folle jeunesse passée, chacun rentrera à l'écurie. La reproduction est aussi homogamique, renforçant au carré les inégalités individuelles.

L'auteur décrit avec un luxe de détails inouï ce monde en involution. Les quatre moments qu'il raconte sont de plus en plus courts ; moins de personnages (cancer et suicide prennent leur lot), moins d'opportunités aussi au fur et à mesure des choix ou des impasses. En 92, beaucoup était ouvert, au moins en apparence, en 98, globalement la messe est dite. C'est l’entonnoir de la reproduction que dessine l'auteur.

La langue de Mathieu est un mélange constant de la langue soutenue qu'il maîtrise maintenant, et de la langue populaire qui est sa langue maternelle. Dans un mélange réussi, les mots sont ceux des locuteurs autant que les siens. Les valeurs aussi, entre amour qui ne sait pas souvent se dire, dignité simple, et constats microstatistiques locaux transformés en vérités premières.

Ni mépris ni dithyrambe dans le texte de Mathieu. Un constat, qui partage avec la tragédie antique un déroulement régulier vers une fin inéluctable. C'est beau et triste à la fois.
Ne parlant pas à la première personne, comme déconnecté de ce qu'il dit, il se rapproche plus du Hoggart de La culture du pauvre que d'Annie Ernaux. Sera-t-il agressé à son retour chez lui comme Pierre Jourde le fut après Pays perdu ? L'avenir le dira. Il aura au moins donné une trace – fut-elle fictionnelle – à tous ceux qui n'en laissent d’habitude aucune.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

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