mercredi 12 décembre 2018

Vita nostra - Marina et Sergey Dyachenko


Gaudeamus igitur est un chant en latin du XVIIIème siècle. Il est encore considéré aujourd'hui (mais pas en France, qui cela étonnera-t-il ?) comme le chant international des étudiants.

« Vita nostra brevis est » ouvre l'une des strophes centrales  :
« Vita nostra brevis est, brevi finietur, venit mors velociter, rapit nos atrociter, nemini parcetur. »
Ce qui signifie :
« Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

"Vita nostra" est aussi le titre d'un roman bluffant de Marina et Sergey Dyachenko, un roman universitaire aussi weird que terrifiant, enfin traduit en anglais après avoir gagné quantité de prix littéraires en Russie.

Russie post-communiste. Maintenant dira-t-on. Sasha, 16 ans, vit seule avec sa mère. Elles forment un noyau familial uni. Sasha est une étudiante brillante promise à un grand avenir universitaire, sa mère aimerait bien retrouver l'amour. Et voilà que, lors d'une semaine de vacances au bord de la mer, Sasha est « contactée » par un homme effrayant, Farit Kozhennikov, qui l'oblige à réaliser des épreuves étranges et la force par chantage et menace à intégrer, dès la rentrée suivante, le mystérieux et presque inconnu Institut des Technologies Spéciales, situé dans la petite ville de Torpa.
Pour préserver sa famille, qui serait la cible de la « punition » infligée par Farit, Sasha accepte de garder le secret sur l'affaire et convainc sa mère qu'elle a décidé d'aller étudier à Torpa et que sa décision est irrévocable.
Commence pour elle (et les autres 1ère année, tous arrivés à l'Institut à l'issue d'un chantage similaire) cinq semestres d'étude aussi éprouvants intellectuellement et physiquement que stressant psychologiquement car la menace sur les proches ne cesse pas avec l'arrivée à l'Institut. Rébellion ou mauvais résultats auraient des conséquences terribles pour leur famille, les étudiants n'ont aucun doute là dessus. Et ils ont raison.

Commençons comme tout le monde et disons qu'on est presque à l'opposé d'Harry Potter. Là où le roman Jeunesse (même si la série prend un peu d'ampleur par la suite) était une adaptation paresseuse des romans d'internat, "Vita nostra" est un roman noir et terriblement stressant qui ne sacrifie pas aux conventions de ce genre en dépit d'un contexte proche.
On lit aussi que le roman serait une histoire de coming of age – vrai mais ce n'est pas l'essentiel imho. Ou que ça décrit les duretés des études universitaires – là je crois qu'on rate la marque.

Alors qu'est "Vita nostra" ? Un roman weird et terrifiant disais-je.

Weird car tout y est profondément étrange.
Qui est Farit  Farit Kozhennikov ? D'où tire-t-il ses pouvoirs ? Pourquoi et comment a-t-il choisi Sasha et les autres ? Et qu'est donc cet Institut ? Comment se fait-il que personne ne le connaisse ? Qui sont ces professeurs, dont les pouvoirs aussi semblent immenses ? Que veulent-ils enseigner aux étudiants ? Pourquoi une telle dureté de leur part ? Et les étudiants de 2ème année, pourquoi ont-ils tous l'air handicapés ou demi-fous, un vrai carnaval de freaks. Pourquoi les 3ème année, qui semblent avoir récupéré forme plus humaine, ont-ils l'air aussi loin de toute civilité humaine ? Pourquoi aucun d'entre eux ne donne-t-il la moindre information aux 1ère année, seulement l'injonction de travailler dur et de survivre à l'année ? Qu'advient-il de ceux qui échouent ? On pourrait continuer.

Terrifiant car la pression ne retombe jamais, dans une ambiance de complet mystère. Il faudra vraiment longtemps pour que lecteur et protagonistes du récit comprennent de quoi il retourne. La seule certitude, même quand Sasha est en 2ème ou 3ème année, et même alors qu'elle est la plus brillante de tous les étudiants de l'Institut depuis des années, est que tout dérapage sera puni très sévèrement et que les proches en feront les frais. Cette certitude, tous les étudiants la partagent. Et ils ont raison.

Sans rien dévoiler, car sinon que deviendrait le stress, disons que les étudiants soigneusement sélectionnés par Farit ont un pouvoir latent qui leur permet d'être plus au clair sur la vraie fabrique (aux deux sens du terme) de la réalité que le commun des mortels. Un pouvoir qu'il faut éveiller si on veut qu'il se manifeste. Un pouvoir qui transformera l'étudiant d'une façon aussi radicale que définitive. Eveiller ce pouvoir impliquera un engagement absolu et un travail colossal à accomplir sans même savoir quel en est l'objectif. Rien ne peut être expliqué, il faut comprendre par soi-même, c'est le credo des professeurs. Et obéir, surtout obéir.

Roman littéralement captivant par le mystère qu'il entretient et le stress qu'il génère, Vita Nostra est aussi l'occasion d'une réflexion philosophique sur la nature de la réalité, du temps, de l'humanité, et du pouvoir. Entre réalisme et nominalisme, donc prenant d'une certaine façon partie dans la querelle centrale d'Anatem, "Vita nostra" semble pencher vers un nominalisme qui rappelle autant le cycle de Terremer (Le Guin) que le bon et récent Amatka (Tidbeck). La toute fin le confirme imho, avec un acte de Création et une double citation des Ecritures.
Aussi noir que du Ligotti et aussi éprouvant que le Mount Char de Hawkins, "Vita nostra" est un roman qui impose un effort à son lecteur. Que ce dernier, néanmoins, n'ait pas l’outrecuidance de se plaindre, ce qui lui est demandé est si inférieur à ce qui est exigé de Sasha qu'il ne saurait y avoir de comparaison. Et puis, le lecteur peut toujours arrêter ; Sasha et ses condisciples n'ont pas ce luxe.

Il faut lire "Vita nostra", en attendant ses suites – parait-il – à venir (car la seule frustration du roman tient au fait que certaines questions sont toujours ouvertes à la fin de ce volume). Et il faut le lire sans attendre car « Notre vie est brève, Elle finira bientôt, La mort vient rapidement, Nous arrache atrocement, En n'épargnant personne. »

Vita nostra, Marina et Sergey Dyachenko

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Tiberix : Content de voir que tu es passé par le même chemin.