dimanche 17 mai 2020

The Flock of Ba-Hui - Oobmab


En dépit de l’opprobre dont son nom est chargé en Occident, l’œuvre de HP Lovecraft ne cesse d'être déclinée sous toutes les formes imaginables depuis quelques années, au point même de provoquer l'agacement des aficionados de la première (ou deuxième) heure. Les adaptations sur différents supports des histoires du maître de Providence côtoient les nouveaux récits qui approfondissent la connaissance du mythe en repoussant toujours plus loin les frontières de ce que nous, pauvres humains, en connaissons – sans oublier, malheureusement aussi parfois, les peluches.

Voici qu'arrive de Chine un premier recueil de fanfic chinois traduit en anglais.
Depuis quelques années en effet, de nombreux auteurs, pour la plupart amateurs, écrivent et livrent au jugement collectif des textes d'horreur weird ou gothique, deux genres dont la littérature chinoise est très longtemps restée à l'écart. Lovecraft n'est pas en reste de cet engouement littéraire pour des formes originales ; c'est sur le site https://trow.cc que se trouvent un grand nombre d'auteurs lovecraftiens qui réinterprètent le mythe dans un cadre chinois.

C'est sur https://trow.cc qu'un dénommé Akira a trouvé un récit intitulé The Flock of Ba-Hui, pur hommage lovecraftien écrit par un auteur qui se présente sous le pseudo de Oobmab, bamboo à l'envers.
Captivé par le texte, Akira décida de le traduire, mais en dépit de ses efforts et de son enthousiasme la tâche se révéla trop ardue pour lui. Quelques années plus tard un autre traducteur amateur, Arthur Meursault, le rejoignit et, à deux, ils terminèrent non seulement la traduction de The Flock of Ba-Hui mais aussi de trois autres nouvelles du même auteur.
Ils proposent aujourd'hui les quatre nouvelles dans un recueil intitulé de manière évidente "The Flock of Ba-Hui", un ouvrage qui contient les textes traduits d'Oobmab reliés entre eux par un texte original des traducteurs qui donne une unité à l'ensemble et met en scène un personnage de la mythologie lovecraftienne absent des textes d'Oobmab.

Le voyage en lovecraftie chinoise commence donc, après deux préfaces, par une introduction dans laquelle un personnage mystérieux enjoint les quatre personnes – le Chercheur, le Rêveur, l'Historien, et l'Anthropologue – qu'il a réunies dans une ferme abandonnée aux pieds de l'Himalaya à raconter l'histoire de leur rencontre avec le mythe et singulièrement avec l'artefact particulier auquel chacun d'entre eux a été confronté à cette occasion. Celui qu'il nomme le Chercheur commence à parler. Il raconte The Flock of Ba-Hui, puis nouvel intermède dans la ferme jusqu'au deuxième récit, Nadir, suivi d'un intermède et de Black Taisui, et enfin, après encore un dernier intermède, de The Ancient Tower. L'ouvrage se termine par un ultime retour dans la ferme abandonnée en guise de conclusion où se révélera l'identité du maître de cérémonie.

The Flock of Ba-Hui raconte la découverte d'une civilisation pré-humaine, dont on apprend avec le narrateur l'origine, les rites, les secrets, jusqu'à des révélations qui conduisirent celui qui parle au bord de la folie. On pense ici très fortement aux Montagnes Hallucinées.

Nadir est une jolie histoire située dans les Contrées du rêve. Récit de l'obsession d'un homme pour une tour mystérieuse qui semble monter jusqu'aux nuages, l'histoire boucle sur elle-même avec une certaine élégance. On y croise sans doute Azatoth.

Black Taisui est peut-être la plus intrigante et inquiétante. Il y est question de secte très ancienne, de vieux secrets de famille, de quête de l'immortalité et du prix à payer en échange. Elle commence par une disparition qui n'est, on le découvre au fil du récit, que la dernière d'une très longue série. Il y a ici du Montagnes Hallucinées et du Charles Dexter Ward, notamment.

Enfin, The Ancient Tower relate l'exploration presque fatale d'un stupa tibétain que tous les villageois proches disent hanté et maudit, et qu'ils évitent comme la peste. Mais curiosity killed the cat, et celui qu'on nomme l'Anthropologue n'aura de cesse de savoir ce qu'il contient et quelle est l'origine de la crainte qu'il inspire. Mal lui en prendra. C'est – toutes proportions gardées – Dans l'abîme du temps qui vient à la mémoire ici.

Je ne parlerai pas de la fin pour ne pas spoiler la dernière référence mais elle ne sera pas surprenante pour les habitués d'HPL.

Ce recueil est intéressant pour plusieurs raisons.

Certes, on est ici dans l'hommage pur et dur. Oobmab fait du Lovecraft, il est parfois plus Lovecraft que Lovecraft lorsqu'il enchaîne les références au point que ça ressemble à des easter eggs. Mais, il faut admettre qu'il le fait bien, et que – je cite le traducteur – il est parvenu à rendre le style si particulier de Lovecraft dans une langue qui ne lui est guère adaptée. On admire l'effort et la réussite. Rien que pour ça, ça vaut, je trouve, la peine d'être lu.

Ensuite, le transport des histoires lovecraftiennes dans une Géographie et une Histoire qui ne nous sont guère familières tendent à leur donner un caractère encore plus étranger que lorsqu'elles prennent place dans la maintenant maintes fois parcourue Nouvelle-Angleterre.
Et, comme chez Lovecraft, c'est aux marges inhabitées ou presque de la civilisation qu'on trouve les vestiges de temps immémoriaux et révolus. En s'enfonçant dans les forêts et les montagnes pour HPL – voire plus loin encore, jusqu'au pôles –, en écumant les recoins du Tibet pour Oobmab.

De plus, Oobmab mélange plutôt bien imho le sens chinois d'un temps long rythmé par les dynasties impériales et les généalogies personnelles avec l’inquiétude lovecraftienne concernant les origines. Ce sont les rêveurs et les universitaires, ici comme chez HPL, qui ont les moyens de soulever un tout petit bout du voile de la réalité pour jeter un coup d’œil derrière, toujours à grand risque pour eux et souvent comme aboutissement d'une quête d'histoire familiale.
Il joue aussi des histoires traditionnelles de fantômes chinois qu'il détourne ici pour en montrer la trop grande jeunesse face à des éons incommensurables et les mettre au service du mythe.

Enfin, il est intéressant de voir, qu'alors même qu'à l'Ouest on va jusqu'à le faire disparaître des représentations visuelles, HPL est populaire en Chine, dans un pays peuplé par l'un de ces peuples qu'il ne goûtait guère. Les Chinois ne sont, semble-t-il, pas encore entrés dans notre culture du ressentiment.

Le voyage fut plaisant, même si la dernière nouvelle paraît un peu trop longue. L'ensemble vaut la peine d'être lu, peut-être pas pour son originalité, mais en raison même du renouveau qu'apporte une transposition dans un autre topos culturel.

The Flock of Ba-Hui, Oobmab

Note importante : en dépit du style de la très belle couverture, le traitement n'est absolument pas pulp.

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