lundi 11 mai 2020

La Chute - Jared Muralt - L'album du confinement


Parfois on arrive premier dans un concours de circonstances. C'est incontestablement le cas pour l'auteur de BD suisse Jared Muralt avec le premier tome de sa série "La Chute".
Sorti le 4 mars, soit moins de deux semaines avant le début du confinement, ce tome 1 de "La Chute" m'a patiemment attendu sur les étagères désertées de ma librairie locale. Il y a pris une saveur toute particulière.

Demain (aujourd'hui ?), en Suisse alémanique.
Liam rentre chez lui en voiture. A la radio, il entend sans l'écouter la litanie de mauvaises nouvelles qui sont les nôtres en juste un peu pire, les nôtres telles qu'elles pourraient être à court/moyen terme.
Chaleur anormalement élevée, sécheresse prolongée, mauvaises récoltes et pénurie possibles, misère grandissante qu'on devine, récession économique mondiale. Confrontés à ces difficultés, certains pays sont proches de s’effondrer, les USA eux-mêmes ont dû imposer la loi martiale en raison de troubles politiques intérieurs persistants.
A ces infortunes globales, à ces fins du monde qui commencent à ressembler à des fins du mois, Liam est comme extérieur. Lui a un problème concret, il a été licencié, et un autre – dérangeant mais moins menaçant –, sa femme, Marie, enchaîne les heures de travail à l’hôpital car la deuxième épidémie de grippe estivale qui frappe le pays et le monde est plus virulente et mortelle que toutes celles qui l'ont précédée.
Alors, à la maison, Liam s'occupe de ses deux enfants en s'inquiétant pour son boulot et en attendant le retour de Marie.

Mais voilà qu'un soir Marie ne rentre pas de l'hôpital, puis que, le lendemain, la famille apprend qu'elle y reste car « malade ». Désœuvrés, inquiets, père et enfants s'entassent dans la voiture familiale pour aller la voir, et c'est en arrivant dans l’embouteillage monstre qui entoure le centre de soins, en voyant les tentes provisoires d'un hôpital de campagne et les malades refusés par manque de place, qu'ils réalisent la gravité de l'épidémie. Une gravité qui ne va cesser de s'amplifier jusqu'à la fin de ce premier tome.

Ecoles et universités fermées, services publics en mode dégradé, rassemblements publics interdits, enterrements de masse, puis, la crise s'aggravant, confinement non pas d'immeubles mais de quartiers entiers, cordons militaires assurant à balles réelles l'étanchéité des zones contaminées, police d'abord brutale puis ensuite absente, pénurie alimentaire progressive, pillages de magasins.
La très vaste zone confinée, qu'il est interdit de quitter, semble de plus en plus laissée à elle-même, comme ces maisons pestiférées du Moyen-Age qu'on condamnait pour que nul n'en sortît. A l'intérieur, des bandes prennent le contrôle des maigres distributions alimentaires, on se prostitue pour une boite de conserve, le prix de la vie baisse très fortement.
Alors, quand les réserves alimentaires arrivent à zéro et que l'électricité tire sa révérence, il devient urgent pour Liam et sa famille d'envisager un périlleux exil pour espérer survivre.

Avec cet album, Muralt donne à voir un effondrement possible (que nous avons jusqu'à présent évité).
Il montre comment tout le monde peut tout perdre en un temps extrêmement court et comment la prospérité des pays riches ne leur offre qu'une illusion de sécurité. Il montre avec quelle rapidité l'effondrement peut se produire pour peu que suffisamment de conditions convergentes soient réunies. Pénurie de travail causée par l'épidémie (salariés absents et unités productives arrêtées), baisse de la production, effondrement des chaînes logistiques, fermetures des frontières, aggravation du manque d'intrants, nouvelle baisse de la production ; l'Offre s'effondre, suivie par une Demande que des revenus en capilotade ne peuvent plus soutenir. Le cercle vicieux de la dépression est engagé, à un degré tel que même les besoins de base ne sont plus satisfaits par un Etat confronté à une désorganisation de l’économie productive trop importante pour être gérable.
Il rejoint, dans cette forme d'anticipation noire fondée sur l'interdépendance de toutes les économies et la fragilité d'un système économique aux chaînes de valeurs étirées à l'excès, Jean-Pierre Boudine et son Paradoxe de Fermi, ou, pour rester dans les scénarios du pire, celui, peu probable mais possible, envisagé par l'économiste Alexandre Delaigue dans un article récent. Tainter développait de tels modèles plus longuement dans L'effondrement des sociétés complexes, comme Jared Diamond dans Effondrement.

Pour mettre en image son monde implosant, Muralt livre des illustrations réalistes, parfois très belles (ciels rougeoyants au couchant ou ombrages des arbres), d'autres fois inquiétantes (impressionnant clusterfuck automobile aux abords de l'hôpital), ou alors finement démonstratives (affiches pour des voitures ou des montres de luxe dans une ville en déliquescence ou saleté des rues dans une Suisse alémanique si propre d'habitude).

Acheté et lu le jour même du déconfinement, l'album résonne aujourd'hui bien plus étrangement qu'il n'aurait pu le faire il y a deux mois seulement. Il propose involontairement aux lecteurs autant un message inquiet sur ce qui pourrait arriver qu'un moment de soulagement lorsqu'on réalise qu'on n'y est pas encore.
Tu devrais l'acheter, lecteur. Si le monde d'après est comme celui d'avant, tu pourras le revendre pour des millions sur Ebay dans quelques années, et s'il ressemble à celui de Muralt, tu pourras au moins t'en servir pour faire du feu.

La chute t1, Jared Muralt
En croisant les doigts pour que la suite ne soit pas retardée sine die du fait de la situation écono-confinique.

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