lundi 28 mai 2018

Before Mars - Emma Newman - Faux-semblants


"Before Mars" est le troisième roman du cycle Planetfall, de la britannique Emma Newman. Comme son prédécesseur, il peut se lire en one-shot, même s'il est préférable, pour des raisons de contexte, d'avoir lu l'ensemble.

Futur proche. Après des mois de voyage en solitaire, la géologue – et peintre – Anna Kubrin arrive enfin sur Mars. Elle est accueillie sur la base Principia par les quatre personnes qui y résident : la psychiatre, Arnolfi, le médecin, Elvan, le juriste et star de téléréalité spatiale, Banks, l'ingénieur, Petranek ; sans oublier l'omni·présente·potente IA qui gouverne la base. Le premier contact entre Kubrin et Arnolfi n'est que moyennement sympathique, mais Anna met ça sur le compte conjoint de la fin – toujours délicate – de six mois de voyage solitaire largement passés sous réalité virtuelle et de son aversion personnelle pour les psychiatres de tous poils.

Qu'importe. La jeune femme a réalisé le rêve de sa vie : elle est sur Mars.

Même si, pour cela, elle a dû laisser derrière elle, pour deux années complètes, Charlie, son mari, et Mia, sa très jeune fille, même si son intégration à l'équipe martienne est due bien plus à sa célébrité de peintre online qu'à ses compétences scientifiques, même si sa présence sur Mars est sans doute possible le fait d'un caprice du richissime Stefan Gabor, le tychoon qui possède et finance le projet Principia.

Qu'importe. Anna est sur Mars. Et elle va en peindre le paysage désertique.

Qu'il est navrant alors de voir que, sitôt Anna arrivée, la catastrophe pointe le bout de son vilain nez. Car à la désagréable première impression succède une découverte aussi bouleversante qu'incompréhensible : en s'installant dans sa cabine, Anna y trouve un message caché écrit de sa main « Ne fais pas confiance à Arnolfi ! ». De là, de cette incongruité fondatrice, tout va devenir de plus en plus étrange et inquiétant.

"Before Mars" est un roman à la première personne, centré sur un personnage principal comme l'étaient Planetfall et After Atlas. Ici c'est d'Anna qu'il s'agit. Et c'est encore une fois à une personnalité complexe que Newman confronte le lecteur.

Anna est une femme fragile. Fille d'un père lourdement paranoïaque, victime, de ce fait, de graves traumatismes dans l'enfance, elle a dû grandir plus vite que de raison, prendre en charge des situations pour lesquelles elle n’était pas armée, régler des questions qui n'étaient pas du tout de son âge. Le tout couronné d'années de psy sans fin, à apprendre qu'il est sage et efficace de dire ce que le praticien veut entendre.

Anna est une femme que les difficultés de sa vie ont en partie mithridatisée. Une femme qui éprouve peu de sentiments heureux, une femme dont les seules émotions véritables sont pour son travail, l'art, et Mars. Pour ce qui est des humains, Anna ne ressent pas grand chose. Un vide qu'elle a, toute sa vie, réussi à dissimuler au monde en se construisant, de manière consciente, une façade sociale conforme. Mariage, maternité, liens familiaux, Anna a coché toutes les cases, toujours fait ce qu'il fallait pour ne pas paraître déviante, mais le bilan est consternant. Une sœur et un père qu'elle ne voit plus, une mère qui ne la comprend guère, un mari qu'elle n'aime pas vraiment, une fille qui ne lui inspire ni joie ni intérêt véritable. Anna n'est pas heureuse, d'autant plus qu'elle est parfaitement au clair sur ses faiblesses et ses dissimulations, et que, socialisée quand même, elle est habitée par la culpabilité lancinante d'être qui elle est, d'être si peu « normale » ; Anna ment sans cesse à toutes et tous, mais jamais à elle-même.
Qu'importe. Vu de l'extérieur, Anna est conforme. C'est tout ce qui compte pour elle.

C'est donc cette femme, aussi fragile que secrète, qui se trouve confrontée à un grand mystère et, peut-être, à un grand danger. Car, passé le choc de la découverte de la lettre manuscrite, les bizarreries s'accumulent. Pourquoi Anna est-elle si à l'aise avec Elvan ? Pourquoi se méfie-t-elle autant d'Arnolfi ? Pourquoi ses affaires semblent-elles avoir été « visitées » ? Pourquoi ses messages vers la Terre paraissent-ils censurés ? Pourquoi est-elle destinataire d'un message secret venu de la Terre ? Pourquoi, surtout, y a-t-il des empreintes sur le sol martien à un endroit prétendument non exploré ? A qui faire confiance ? L'IA elle-même, qui sert d'interface unique entre le monde clos de la base et l'extérieur, est-elle digne de foi ? Que croire ? Que faire ?

Complot ? Paranoïa ? Psychose induite par abus de virtualité ? Anna ne sait pas trancher, le lecteur non plus. On se contente d'accumuler les informations, on change sans cesse d'avis sur la situation, on tente d'intégrer chaque nouveau développement aux hypothèses qu'on avait construites, au risque de les ébranler et de devoir tout recommencer. Le complot semble trop vaste pour être crédible, mais, d'un autre côté, même les paranoïaques peuvent avoir des ennemis. C'est donc à une ambiance entre Soupçons et Temps désarticulé que Newman convie le lecteur. Elle pousse Anna, terrorisée par l'héritage de son père, à tenter de briser l'enfermement, à chercher en tout sens la lumière, comme un rat dans un labyrinthe. Elle pousse le lecteur à lire vite, à ne pas attendre, à tourner les pages pour savoir.

A la fin, tout s'éclaire et le lien avec les romans précédents est fait. Un dérangeant mystère trouve son explication, c'est ce qu'espéraient tant Anna que son spectateur/lecteur.
"Before Mars" est d'une lecture très agréable. Comme souvent dans ce type de récit, on peut trouver, si on est chafouin, que l’explication tient un peu trop bien. Mais qu'importe, ne soyons pas chafouin.

Before Mars, Emma Newman

2 commentaires:

Vert a dit…

Y'a plus qu'à attendre qu'il soit traduit ^^

Gromovar a dit…

Yep.