vendredi 15 juin 2018

Aux douze vents du monde - Ursula Le Guin


Décidément Feyd Rautha est le serial chroniqueur le plus rapide à l'ouest du Pecos. Donc, voici seulement maintenant ma chronique du recueil "Aux douze vents du monde", d'Ursula Le Guin, un recueil de 1975 publié aujourd'hui par Le Belial dans des traductions revues par Pierre Paul Durastanti. Quelle bonne idée, ma foi !

Lecteur, si tu traînes en ce lieu interlope, tu connais Ursula Le Guin. Maîtresse de la SF américaine et mondiale, détentrice de tellement de prix que je ne vais pas les citer ici (lis la page Wikipedia, travaille un peu, lecteur), publiée de son vivant dans la Library of America, pressentie plusieurs fois pour le Nobel de littérature (quoiqu’après son attribution à Bob Dylan on puisse s'interroger sur la valeur de la récompense), Le Guin est connue pour ses textes imprégnés d'ethnographie, de féminisme et d'anarchisme.

Que dire du recueil ?

On y trouve 17 textes, de longueurs variables. Quelques-uns font référence à Terremer (l'un des plus beaux cycles de fantasy que j'ai jamais lus), d'autres évoquent l'Ekumen (sa création majeure faite de voyages démesurément longs, de communications par Ansible, et qui préfigurait la Culture de Iain Banks), l'un ramène précisément dans le monde des Dépossédés, enfin on trouve quelques orphelins nés seulement de l'imagination fertile de la dame.

On ne va pas raconter chaque nouvelle. Ce genre de recension auquel j'ai parfois sacrifié – je le confesse – est souvent pénible à lire.

Ce qui frappe d'abord chez Le Guin, c'est la beauté de son style, un classicisme d'une élégance extrême, servi par un vocabulaire riche et affûté comme un laser de précision. Les textes de Le Guin sont beaux, ils sont beaux à lire, ils sonnent délicieusement aux oreilles de l'esprit.

Ensuite, il y a cette manière, présente dans la plupart des textes du recueil, de mêler la SF à ce qui pourrait s'appeler un imaginaire tradi/médiéval. Le nom du monde est forêt clamait Le Guin pour titrer l'un de ses romans. C'est vrai dans quantité de ses textes. Le Guin décrit la forêt, la dit, en montre les charmes. On n'y est pas dans ce que les médiévaux appelaient la « sauvagerie » mais en un lieu qui, souvent, est d'abord charmant – si on excepte la forêt Léthé de La forêt de l'oubli.
A côté de la SF pure, les textes de l'Ekumen mettent sans cesse en contact une civilisation stellaire spatiopérégrine avec ces mondes encore archaïques dans lesquels il faut intervenir mais pas trop, pour que la liberté de leur développement leur soit laissée – Il est difficile d'être un Dieu proclamaient déjà les Strougatski.
De toute manière, ce n'est guère la SF au sens scientifique qui intéresse Le Guin, ce sont les développements psychologiques et sociaux qu'induisent les changements techniques qu'elle veut raconter.

Certains textes évoquent presque des contes, semblent faire appel à un imaginaire humain atavique dans lequel chacun pourra reconnaître une chose qu'il ne savait pas avoir oublié. Le collier de Semlé, entre conte de Grimm et descente aux cavernes des Niebelungen est de ceux-là. La boite d'ombre, et sa hutte de Baba Yaga, aussi.

Les maîtres est un post-apo qui ne dit pas son nom, dans lequel on devine un monde terrifié par la science, à contre-pied de celui d'un Cantique pour Leibowitz et qui rappelle plutôt ce que l'Eglise catholique fit subir aux Copernic et autres Galilée. Dans Etoile des profondeurs, fou de connaissance, on va chercher les étoiles même cachées au centre de la Terre.

Deux textes sont issus du cycle de Terremer. On y retrouve (découvre pour certains) le système de magie si particulier du cycle et l'humour très vancien de Le Guin. Humour qu'on retrouve d'ailleurs dans Avril à Paris, une incroyable histoire de voyage dans le temps. Ou encore, au prix d'un tour de force stylistique mais surtout imaginatif presque invraisemblable, dans Le chêne et la mort, un court texte qui vient opportunément rappeler qu'un mouvement n'a de sens et même n'existe que dans le cadre d'un repère donné. Brillant.

Paradoxe temporel induit par les voyages à vitesse luminique dans Le roi de Nivôse, qui ne décrit pas un Œdipe inversé mais bien plutôt une prise de responsabilité, jusqu'à un sacrifice suprême que Dieu n’arrêterait pas avant son accomplissement. Ma mère, la justice, etc.

Les choses dit l'espoir fou face au désespoir facile, la création face à la destruction. C'est beau et émouvant, comme une revisitation heureuse du mythe de Sysiphe.

Plus qu'un vaste empire retourne le syndrome autistique pour montrer que, sans filtrage inconscient du non-verbal, toute relation humaine serait impossible. Trop à percevoir dans les intonations et les micro-mouvements des autres, trop de non-dits. Seule la pratique consensuelle du mensonge et la cécité volontaire qui l'accompagne permettent de les gommer, rendant ainsi envisageable de tendre la main à l'autre au lieu de lui foutre sur la gueule.

Puis vient Le champ de vision, un texte étonnant d'expérience extra-terrestre. Si le Paradis, comme l'écrivait Saint Augustin, consiste à contempler la face de Dieu, Le Guin nous confronte à un astronaute de retour de voyage qui se passerait bien de ce déplaisant privilège.

A la veille de la révolution ramène de l'humanité – vieillissante de surcroît – dans le personnage qui deviendra mythique de Odo, l'initiatrice du monde des Dépossédés. Elle y évoque sa vie de femme, ses satisfactions et ses regrets alors que la fin approche, sa crainte pour un anarchisme à construire et à toujours protéger contre les, pourrait-on dire, « mauvais anges de notre nature ». Un travail jamais fini, qu'elle a initié mais qu'elle devra bientôt laisser, avec autant de confiance que possible, à d'autres qui lui succéderont.

Voyage, je n'ai rien compris.
Et Neuf existences me paraît la démonstration éclatante des limitations scientifiques de Le Guin et des erreurs scénaristiques qu'elles lui font ici commettre. Le Guin, c'est la femme qui décrit les mondes imaginaires aussi précisément que le faisait Evans-Pritchard pour les mondes réels, et qui, de surcroît, les rend profondément beaux. Qu'elle évite le clonage et ses conséquences. Son domaine, c'est le psychomythe.

Au total un très beau recueil, indispensable pour qui n'a jamais lu et passionnant pour qui a déjà lu.
Un recueil pour ceux qui veulent comme dans la nouvelle Ceux qui partent d'Omelas imaginer un monde où l'on n’accepterait pas de sacrifier le bonheur et la liberté d'un seul pour offrir le confort à tous les autres. Un texte résolument anti-utilitariste.

Aux douze vents du monde, Ursula Le Guin

5 commentaires:

FeydRautha a dit…

;-)

Baroona a dit…

Et dire que la source est tarie... =(
À quand un prix PSF d'honneur pour Madame Le Guin ?

Gromovar a dit…

Pourquoi pas ? On va y réfléchir.

Vert a dit…

J'ai lu la plupart de ces textes dans d'autres recueils et je bave d'envie de les relire en te lisant, bonne chose que je l'ai acheté ce bouquin ^^.
L'histoire sur le chêne et Avril à Paris sont de très chouettes textes dans mon souvenir.

Gromovar a dit…

Ah oui. Et le chêne, je me demande si c'est pas le meilleur.