mercredi 13 juin 2018

Invisible Republic - Bechko - Hardman


Un mot sur un comic passé un peu inaperçu me semble-t-il et qui vaut pourtant le détour : "Invisible Republic", de Bechko, Hardman, et Boyd.

Planète Avalon, dans le système Gleise. Avalon et ses deux planètes sœurs, Kent et Asan, ont été colonisées grâce à des vaisseaux générationnels. A l’origine, les trois mondes sont difficilement autosuffisants. Asan est la mieux dotée des trois sur le plan des ressources, Avalon, globalement hostile, sous-investie, ne produit que du surplus, quant à Kent, on n'en sait rien dans ce tome 1 si ce n'est – et c'est capital – que le gouvernement colonial y a déménagé et qu'il vit sans doute de l'exploitation des deux autres.
Ce déplacement de l'élite hors d'Asan a provoqué chez les glaiseux qui y sont restés un sentiment d'abandon et de trahison conduisant à une insurrection armée. Kent combat ce soulèvement à l'aide de troupes enrôlées de force sur la fruste Avalon. L'humeur n'y est donc pas au beau fixe non plus.
C'est dans ce contexte que va naître un mouvement révolutionnaire qui aboutira à la création du régime de Malaury, institué par le rebelle Arthur McBride.

"Invisible Republic" raconte à son lecteur une double histoire, qui commence en 2843, 42 ans après les débuts de l'insurrection et alors que le régime est tombé. D'une part, en flashbacks, l'histoire vraie des origines de la révolution, d'autre part, celle de l'enquête de Croger Babb, un journaliste déconsidéré arrivé sur l'un de ces vaisseaux supraluminiques, inventés depuis, qui ont amené une nouvelle population et déséquilibré l'ensemble. Au milieu du chaos d'un monde en chute libre, Babb tombe par pur hasard sur le journal secret de Maia – la cousine de McBride, une inconnue, effacée de toute l'histoire officielle – , un texte qui raconte la vraie révolution et le vrai McBride, à contrario de la légende et des hagiographies autorisées du grand révolutionnaire. Et clairement, même après la chute du régime Malaury, une telle enquête dérange et met la vie de Babb en péril.

"Invisible Republic" est l'histoire d'une rédemption, celle d'un journaliste sur le retour qui tente de racheter une erreur professionnelle passée lourde de conséquences et de se refaire par là même une bonne réputation. C'est aussi l'histoire secrète d'une révolution – qui n'en est ici qu'à ses prémices – qui passera, semble-t-il, par toutes les compromissions et les horreurs de ce genre d'aventure, si justifiée soit-elle.
Car justifiée, elle l'est sans doute. Enrôlement forcé de ceux qui sont considérés comme un lumpenprolétariat dispensable, échange inégal, mainmise coloniale dans un but d'extraction inéquitable de valeur, le gouvernement de Kent paraît cumuler tous les attributs du centre dominateur exploitant une périphérie soumise par la force – une étude de cas pour marxistes anticolonialistes (Samir Amin, réveille-toi !). Et, localement, il y a encore plus. Sur Avalon elle-même, quantité de travailleurs sont indenturés, livrés à des « contrats de travail » qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à des conventions d'esclavage volontaires telles qu'on en trouve dans les mondes d'Emma Newman ou dans l'Autonome d'Annalee Newitz.

"Invisible Republic" est aussi la description d'un Etat failli et plus globalement d'un monde en faillite par manque de moyens de subsistance propres, qui prouve qu'il ne suffit pas d'un régime politique si généreux soit-il – au prix souvent d'un autoritarisme et d'une réécriture de la réalité tout sauf démocratiques – pour assurer un niveau de production qui permettent de satisfaire aux besoins essentiels de la population ; le Venezuela le prouve chaque jour un peu plus.

Aujourd'hui, au bord de la famine, alimentés par des convois d'aide alimentaire dont chaque passage crée des émeutes – on se rappellera de la Somalie – les Avaloniens n'ont que deux options : tenter de survivre coûte que coûte dans la misère et l'inégalité (on remarque que les extra-planétaires, étrangers, peuvent payer en devises des soins médicaux inaccessibles aux autochtones, ou qu'ils se retrouvent dans des bars d’hôtels qui rappellent les grandes heures des clubs réservés aux Indes), ou s'embarquer pour la plus prospère Asan en empruntant le prix du billet à la compagnie de transport, emprunt qu'il faudra rembourser pendant des années de travail gratuit indenturé, comme c'est le cas aujourd'hui pour les migrants du monde, mis en coupe réglée par leurs passeurs mafieux.

"Invisible Republic", même s'il ne fait ici que poser le décor, veut documenter la naissance d'un mouvement révolutionnaire, les manipulations, les travestissements de la vérité auxquels se livrent les deux camps, les mains sales qu'il faudra avoir pour vaincre, la morale ambiguë des insurgés, de celles dont parlait Trotsky quand il disait qu'elle était « la nôtre ».

La 4ème parle de lanceur d'alerte. Mouaip. C'est un terme à la mode, je ne suis pas sûr que ce soit le sujet principal. Cette histoire secrète d'un dictateur racontée par quelqu'un qui l'a connu jeune avant d'être effacé des tablettes rappelle plutôt les Iles du soleil de Ian MacLeod.
Très intéressant, joliment dessiné et découpé, coloré dans deux tons évoquant crépuscule et rouille qui collent parfaitement au récit, "Invisible Republic" est une bonne surprise. J'attends le tome 2.

Invisible Republic, t1, Bechko, Hardman Boyd

Aucun commentaire: