lundi 16 octobre 2017

La forêt sombre - Liu Cixin


Après avoir lu l'excellent Problème à trois corps, il est temps de poursuivre avec le tome 2, La forêt sombre. Ceci fait, il n'y aura plus qu'à attendre qu'arrive, sous peu, la suite et fin.

On est toujours dans la SF chinoise innovante de Liu Cixin, un style et une approche à découvrir et à apprécier.

La forêt sombre, Liu Cixin

samedi 14 octobre 2017

Le guide de la SF et de la Fantasy - Karine Gobled


On sait les liens qui m'unissent à Karine 'Lhisbei' Gobled, vieille amie de blog et d'irl, et Grande Archiviste du Prix Planète-SF des Blogueurs. Je ne chroniquerai donc pas ce guide - pas plus que je n'avais chroniqué Le guide de l'uchronie - pour des raisons que chacun comprendra.

Disons simplement qu'alternant articles et interviews elle y présente les genres de l'Imaginaire. Elle propose aussi sa sélection de textes importants par genre. Elle étend enfin son propos à la place du genre dans la recherche ou les médias, Internet compris.
C'est donc à un grand tour de l'Imaginaire que convie le Guide. Il permettra à un néophyte d'entrer dans le genre sans trop se tromper et sans dire trop de bêtises. C'est déjà énorme pour un pan de la littérature que beaucoup, en France notamment, ne toucheraient même pas avec des pincettes, et qu'il s'agit de faire connaitre. Une tâche d'intérêt public donc.

Toute sélection est choix, et tout guide est partiel donc partial. Il y a autant de listes qu'il y a de lecteurs. Néanmoins, si un débutant, prenant son courage à deux mains, décidait d'entrer dans le genre et le faisait en commençant par lire les 12 ouvrages présentés par Gobled dans sa liste introductive, il commencerait son odyssée sous d'excellents auspices en lisant 12 livres aussi bons qu'importants. Que demander de plus ?

Les 12, pour information :
Aqua-tm, de Ligny
Chronique du pays des mères, de Vonarburg
Dune, de Frank Herbert
Etoiles Mourantes, d'Ayerdahl et Dunyach
Farenheit 451, de Ray Bradbury
Le goût de l'immortalité, de Catherine Dufour
Le grand livre, de Connie Willis
Les guerriers du silence, de Pierre Bordage
Le guide du voyageur galactique, de Douglas Adams
La horde du contrevent, d'Alain Damasio
La main gauche de la nuit, d'Ursula Le Guin
Les monades urbaines, de Robert 'the best of the best' Silverberg

Le guide de la SF et de la Fantasy, Karine Gobled

jeudi 12 octobre 2017

Le boucher de Chicago - Robert Bloch - Anecdotique


1893, Chicago s’est parée de blanc pour son Exposition Universelle. A l’occasion du 400ème anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde, les USA exhibent leur modernité et mettent en scène ce qui deviendra l’American Exceptionalism. S'offrent aux millions de visiteurs pavillons et allées où trouver science, architecture, religions, armement, électricité, mais aussi des attractions plus triviales telles que la danse des voiles de Little Egypt, le tout dans une architecture néoclassique blanche et monumentale.

1893 est aussi l’année où le « docteur » H.H. Holmes inaugura son « château », un bâtiment trompe l’œil dans lequel, non content de pratiquer la médecine et la pharmacie – le tout sans titre – il louait aussi des chambres meublées aux touristes venus visiter l’Exposition – des femmes principalement. Il y tortura, y tua, et y démembra entre 27 personnes (avouées) et 200 personnes (vraisemblables), ce qui fait de lui le premier tueur en série américain avéré.
Finalement arrêté, il vendit sa confession au magnat de la presse Randolph Hearst avant d’être pendu en 1896.

"Le boucher de Chicago" est un thriller de Robert ‘Psychose’ Bloch inspiré de l’histoire vraie de Holmes. On y voit un escroc de haut vol, assassin et illusionniste, magnétique et séduisant, qui promet le mariage à des femmes avant de les occire pour s’approprier leur assurance-vie ou leurs économies. On le voit aussi tuer ses associés ou complices. On le voit maitriser comme personne faux-semblants, trompe l’œil, illusions, portes et passages dissimulés. Le tout dans le labyrinthique château qu’il s’est fait construire en usant de techniques d’escroquerie qui s’apparentent à un système de Ponzi dont il serait le seul bénéficiaire et qui perdurerait grâce à l’élimination physique des « clients ».

On y voit l’Exposition, avec sa technologie, son clinquant, son parfum de scandale, cette schizophrénie américaine naissante parfaitement décrite par Xavier Mauméjean dans La société des faux visages (qui m’a donné envie de lire sur Holmes).

On y suit les aventures « policières » de Crystal, une jeune et intrépide journaliste tentant à grand peine de se faire une place dans un monde d’hommes, et de Jim, son fiancé – qui ne le restera pas, Crystal préférant une liberté conquise de haute lutte au rôle que la société de l’époque réservait aux femmes.

Après une entrée en matière inquiétante où Gregg (le Holmes de Bloch) tient autant de Barbe Bleue que de Landru, arrivent les enquêteurs amateurs Crystal et Jim qui tournent sans relâche autour de Gregg afin de prouver ce qu’ils subodorent voire de le pousser à la faute. Mais rien ne marche. Gregg est trop rusé, et il faudra le courage de Crystal, qui s’infiltre dans l’entourage du tueur au risque de sa vie, pour enfin mettre un terme à la chevauchée meurtrière de Gregg/Holmes.

Fin romancée, événements imaginés, Bloch brode autour de l’histoire vraie. Qu’importe, peu connaissent l’histoire vraie. Et le roman n’est pas inintéressant. Le fonds est historique, l’Exposition est finement décrite, l’ambigüité américaine aussi. Enfin, le personnage de Crystal, en forte tête intrépide et intelligente, est d'un commerce agréable.

Reste que la mise en récit est un peu trop succincte à mon goût. Il faudrait plus de pages pour développer mieux les sentiments des uns et des autres, faire monter plus efficacement suspense et tension, ajouter un peu de complications à une affaire qui semble parfois très mécanique. Quand au style, il est quelconque, simplement utilitaire.
Le roman est court (environ 200 pages petit format), il se lit donc vite et sans déplaisir, mais frustre un peu tant par sa brièveté que par son absence de lustre.

Le boucher de Chicago, Robert Bloch

mardi 10 octobre 2017

Cast a cold eye - Alan Ryan - Flaccide


"Cast a cold eye", de Alan Ryan. J’aurais voulu aimer ce livre. Pour plusieurs raisons personnelles. Mais je n’y suis pas parvenu.

Années 80. Jack Quinlan, célèbre auteur américain d’origine irlandaise, vient s’installer pour trois mois dans la petite ville de Doolin, à l'orée du Burren, en République (libre) d’Irlande. Il espère y saisir l’ambiance du lieu, pour améliorer son roman en cours d’écriture sur la Famine irlandaise. Il va trouver là bien plus qu'il n'en espérait : des fantômes, des traditions païennes, et l’amour d’une jeune Irlandaise, Grainne. Après des débuts éprouvants, il va s’intégrer au-delà de ses espérances et, ainsi, se reconnecter à ses racines.

Alan Ryan, un américain d’origine irlandaise, livre avec "Cast a cold eye" une magnifique évocation de l’Irlande. Pour ceux qui connaissent l’Irlande rurale, tout est vrai. Les routes invraisemblables qui empêchent toute vitesse supérieure à 40 km/h, les murs de pierre partout, les moutons partout aussi, jusque sur la route où ils dorment, les pains de tourbe, les petites maisons de pierre, les ruines. Les paysages, aujourd’hui galvaudés mais néanmoins magnifiques : le Burren, les falaises de Moher, Doolin Point. Les villes et villages, comme figés dans le passé, aux commerces antiques et aux pubs aussi chaleureux que souvent gaël-speaking. Les Irlandais, aussi attachants qu’incroyablement catholiques, avec qui il est plus que facile de lier conversation au pub autour d’une ou plusieurs pintes et qui n’oublient jamais de demander si on est marié avec la femme qui nous accompagne et si le reste de notre famille est composée de gens mariés. La lenteur et le charme d’un monde pas encore gagné par l’accélération contemporaine. On pourrait continuer. Pléthore de détails font naitre l’Irlande rurale sous les yeux du lecteur. Groovy !

Mais, hélas, il y a ensuite l’histoire que Ryan place dans son décor, et là, c’est moins reluisant.

Deux problèmes :

D’une part, le roman comprend une bonne moitié romantique qui prête à rire. Entre love at first sight, attirance physique amusante (ses seins !!!), dialogues et élans énamourés, volonté vocalisée de « faire l’amour », jusqu’à la réalité atrocement traditionnelle et patriarcale de la relation entre Jack et Grainne, tout ici sent le romantisme cheap à destination des clubs de lectrices.

D’autre part, "Cast a cold eye" est un récit de fantômes mollasson qui ne provoque jamais la moindre tension, handicapé qu’il est par un rythme trop lent et des moments fantastiques aussi clairsemés qu’inoffensifs.
Qu’on ne me comprenne pas mal. On peut écrire un roman d’ambiance, c’était peut-être l’objectif, mais, pour maintenir l’intérêt, il faut alors une écriture superbe. Il faut être, par exemple, Mishima ou Victor Hugo. Ryan n'a pas cette envergure. On peut aussi vouloir montrer une intégration difficile dans un univers clos, mais alors pourquoi la rendre ensuite si facile que ça en est invraisemblable.

Passons sur :
les fils peu exploités (le fils ombrageux de la bonne)
les fils pas exploités du tout (qui étaient ces fantômes ?)
les personnages des quatre vieux officiants de la cérémonie païenne qui ne font que tourner en rond et être aussi cryptiques que le cycliste-Cassandre d’Hysterical
les liens peu explicites entre les légendes racontées par le prêtre local (le seul personnage réussi, dans sa retenue contrainte même) et la réalité fantastique du moment
la raison même pour laquelle c’est cet Américain nouveau venu et descendant d’Irlandais se retrouve impliqué dans cette affaire, ou le rôle qu’est censé y jouer son aimée (on a, de fait, du mal a voir en quoi ce rôle consiste)
quant à la Famine, si on n'en savait rien au début, on n’en sait pas plus à la fin

A la toute fin, j’ai espéré une résolution à la Wicker Man, peu originale certes mais qui aurait sauvé l’ensemble. Et bien non. Tout ça pour ça. Toute cette attente pour un climax décevant. Je parlerais de coïtus interruptus s’il y avait eu le moindre coïtus.

Note : Jack/Grainne -> Irlandais partis/Irlandais restés - Fantômes/Vivants -> Passé/Présent - Double réconciliation. Une grille de lecture peut-être. Ca n'en reste pas moins insatisfaisant.

Cast a cold eye, Alan Ryan

lundi 9 octobre 2017

Injection 2 - Ellis - Baker Street meets l'Outremonde


"Injection, tome 2".

L’entité Injection est toujours en liberté. Dissimulée dans les réseaux informatiques, elle tente d’apprendre l’Humain. Pour cela, elle entre en contact avec des groupes ou des individus impliqués dans les activités caractéristiques qui l’intéressent – à savoir, pour l’heure, sexe, finance, crime, violence – et les manipule afin d’obtenir connaissances et docilité.
Hélas, dotée des compétences combinées des apprentis sorciers géniaux qui l’ont créée, elle progresse vite, trop vite, dans son projet mortifère. Détruira-t-elle l’espèce humaine quand elle en aura la capacité ? C’est à craindre.
Contre elle, comme en expiation, se dressent les membres de l’ancienne Unité des Contaminations Culturelles Croisées, ses parents objectifs.

Ce second TPB met en vedette l’enquêteur Vivek Headland. Pur heartless bastard, Sherlock Holmes en pire, Headland croise le chemin de l’Injection alors qu’il enquête sur un « vol de fantôme ». Comme dans les deux autres affaires étranges impliquant des membres de l’ex UCCC, il s’avère vite que l’IA gone-rogue est à la manœuvre. Et même si elle n’est jamais perdue de vue par les cinq qui la traquent, son influence et son terrain de jeu s’étendent. La fin de l’album laisse même craindre le pire pour l’humanité entière.

Headland, en génial expérimentateur, aussi froid qu’implacablement logique, est un Holmes moderne plus vrai que nature, jusque dans les petits détails que constituent son approche entomologique des sentiments humains, son autoritarisme insensible, son sens exacerbé de l'équité, ou sa connaissance encyclopédique expérimentale de toutes choses qui pourraient aider à résoudre une enquête – du sexe sous tous ses aspects au goût de la viande humaine.

Les autres personnages sont de fait un peu en retrait, même s’ils prennent leur part.
Les tourments existentiels dynastiques de Robin sont toujours vifs dans ce volume ; ils trouvent une conclusion qui donnera sûrement une dynamique nouvelle à l’équipe et laisse présager un retour en pleine lumière du personnage dans le volume 3.
Siméon et Maria gèrent ce qu’ils peuvent comme ils peuvent, et l’informaticienne Brigid traverse l’histoire en capuche à la Mr Robot.

Scénario aussi barré que solide, personnages intéressants, trouvailles graphiques pour illustrer les mécanismes d’observation d’Headland, absurdités assumées, on trouve dans "Injection" le même type de folie créative que dans la série Chew, dans un genre très différent et bien plus noir dans le traitement, ne serait-ce que graphique.

Note : une ou deux fois, j'ai eu un doute sur la traduction mais n'ayant pas l'édition VO...

Injection t2, Ellis, Shalvey, Bellaire

dimanche 8 octobre 2017

Pline 4 - Yamazaki - Bad, bad, naughty Poppée


Pline 4, "La colère du Vésuve". Les habitués savent qu'à la longue je me lasse de chroniquer toujours le même monde, même si, comme l'affirmait Héraclite « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». De plus, Nébal a déjà tout dit.

Juste my two cents donc.

Trois points saillent :

Pline est toujours Pline. Stoïcien résolu, rationnel jusqu'à la froideur, dans une approche Spock-like convaincante. Sautant d’observations en hypothèses et citant ses grands prédécesseurs, le naturaliste romain mêle allègrement réflexions fécondes et croyances superstitieuses dont notre passé, qui est son avenir, nous a démontré la fausseté. J'aime toujours autant le personnage, mais Pline fait du Pline et j'ai l'impression d'avoir fait le tour de la question. De ce fait, je n'y consacre plus qu'une attention limitée.

Ensuite, Nébal l'a dit, je n'y reviens pas, Félix, l’assistant de Pline, prend de l'importance. Il devient le regard critique de l'auteur sur les outrances du grand homme. Intéressant en effet, nécessaire sans doute par la méta-position qu'il engendre dans le regard du lecteur.

Enfin, le personnage de Poppée dévoile toute sa vilénie, facilitée par l'incurie d'un Néron immature et indigne de sa charge. Comme Nébal l'a dit, on hésite en ce qui la concerne entre l'héroïne tragique et l'aventurière méprisable. Qu'importe, elle fait le job en tirant la politique romaine (si tant est qu'on puisse qualifier de politique les tressaillements de Néron) vers les atrocités à venir, donnant par là-même au récit la dynamique que Pline lui-même ne lui offre plus.
Connexe aux faits et gestes de Poppée se dessine le conflit interne à la communauté juive entre orthodoxes et hérétiques (représentés par les thuriféraires du rabbin dissident Jésus) dont les auteurs semblent vouloir faire le fondement de la condamnation des chrétiens après le grand incendie de Rome encore à venir.

Beaux dessins, période intéressante, misère à venir, ça reste intéressant sans toutefois être captivant. A suivre.

Pline 4, La colère du Vésuve, Yamazaki, Miki

samedi 7 octobre 2017

The Lesser Dead - Buehlman - Lumpenvampirat


"The Lesser Dead" est un roman de vampire de Christopher 'Ceux de l'autre rive' Buehlman, et c'est un livre aussi bon qu'original.

New York 1978. La ville n'est pas à son meilleur. Sale, dangereuse, percluse d'inégalités, elle est en train de devenir cette ville où des homeless nombreux s'abritent pour (sur)vivre dans les souterrains de la ville, où les industries du porno et du sexe fleurissent, où déambuler dans Central Park la nuit est quasi suicidaire, où punk et disco coexistent entre Studio 54 et CBGB. Nightclubbing pour les uns, cardboard shelters pour les autres.

Dans ce New York-là, inconnus de tous, vivent des vampires, notamment le petit gang « familial » auquel appartient Joey. Joey a soixante ans et l'apparence du garçon de quatorze ans qu'il était lorsque Margaret, par vengeance, le changea en créature de la nuit. Depuis, du temps est passé, et Joey vit au sein de la petite « famille » de Margaret. On y trouve, arrivés d'ici ou de là, Old Boy, Billy, Luna, ou encore Cvetko, entre autres.

A contre-courant d'une tradition vampirique établie par le cinéma classique, les vampires de Buelhman ne sont pas des aristocrates élégants, en tout cas pas ceux de la « famille » de Joey. Cachés dans les stations abandonnées du métro new-yorkais, plus bas encore que les homeless, ils forment un lumpenprolétariat vampirique qui survit dans les marges, les franges, les interstices, y rampent, y grimpent, y crapahutent. Dirigés par Margaret, qui fait respecter à tous certaines règles de loyauté et de sécurité, ils vivent en parasites, charmant les humains pour satisfaire leurs besoins. Ils peuvent ainsi s'en nourrir sans les tuer (par discrétion), les voler pour se procurer de l'argent, obtenir des relations sexuelles, voire se créer de petites familles de substitution auprès desquelles ils aiment parfois passer un moment presque normal.
Dans la ville vivent aussi, ailleurs, des vampires plus anciens et plus fortunés, mais Margaret et son gang, tout en bas de l'échelle, n'ont que peu de contacts avec ces « nantis ». Eux sont plutôt, géographiquement autant que symboliquement, quelque part entre les rats et les poux.

"The Lesser Dead" est le journal à la première personne de Joey. Il s'y raconte, avec le ton casual de quelqu'un à qui sa vie ne déplaît pas et qui y trouve même bien des avantages. Joey n'est ni un vampire maléfique (il est, de fait, plutôt décent), ni un non-mort torturé à la Louis. Il est un vampire, depuis bientôt 45 ans, et comme quiconque il essaie de tirer le meilleur partie de ce qu'il est et de vivre une vie agréable. Entouré de sa petite « famille », très proche de l'Européen cultivé Cvetko qui voit en lui un fils putatif, le petit con gâté qu'il fut a cédé la place à un « adulte » correct, amical, compatissant, qui ne fait que vivre en conformité avec sa nature ; il a besoin de sang pour vivre et il le prend là où il se trouve. Au fil des pages, on découvre son histoire, ses petits secrets, ses rêves et ses espoirs, ainsi que ce qu'il sait de la biologie vampirique ou des règles de comportement qui s'imposent aux non-morts, qu'elles aient été édictées par Margaret ou qu'elles soient communes au sein des communautés vampiriques. On entre ainsi dans son intimité, celle d'un exclus objectif qui s'est trouvé un petit groupe cohésif qui compte pour lui et pour qui il compte.

Et voilà qu’apparaissent, dans ce petit monde organisé, quelques très jeunes enfants vampires qui vont bouleverser la donne. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Qui les a changés - en dépit de toutes les règles réprimant la transformation d'enfants ? Quand cela s'est-il produit ? Et surtout, sachant que ces petits violent toutes les règles de sécurité de Margaret, que faire d'eux ? De là, tout va basculer dans l'horreur, d'abord et surtout pour les vampires eux-mêmes.

Avec "The Lesser Dead", Buehlman livre un ouvrage aussi innovant qu'agréable. Il montre des vampires au sort objectivement peu enviable qui se cachent comme des rats d'égout et vivent de ce qu'ils agrippent en cachette. Il en fait les victimes potentielles d'une adversité incontrôlable. Il les montre en dissimulation permanente, en recherche d'amour ou d'affection, en quête de sécurité. Celui qui nous introduit à eux, Joey, est un personnage attachant qui s'ouvre complètement au lecteur et lui exprime tant sa complexité que ses ambiguïtés. Son destin et son histoire ne laissent pas indifférent, son ton enjoint à se prendre d'amitié pour lui.

IMPORTANT : le roman se termine sur un twist bouleversant, ne rien lire dessus (en particulier pas le résumé de Wikipedia), on y perdrait beaucoup.

The Lesser Dead, Christopher Buelhman

vendredi 6 octobre 2017

Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor - Onyesonwu revient


ActuSF ressort aujourd'hui "Qui a peur de la mort", le premier, et très bon, roman de Nnedi Okorafor.

Il avait été chroniqué sur le blog en VO, Nnedi Okorafor avait ensuite répondu à quelques questions sur elle et son oeuvre, puis elle était revenu dire un mot à l'occasion de la première édition française de son roman.

Le texte revient aujourd'hui, nantie d'une bien jolie couverture, alors qu'HBO et le seul et unique GRRM travaillent sur une adaptation en série dont on espère qu'elle sera à la hauteur du roman.

Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor

jeudi 5 octobre 2017

Autorité - Jeff Vandermeer - Annihilation, la suite


Sortie aujourd'hui de "Autorité", tome 2 de la trilogie du Rempart Sud de Jeff Vandermeer. C'est la suite du brillant Annihilation, et c'est encore, dans une genre différent du précédent, un très bon livre qui était chroniqué là en VO.

Autorité, Jeff Vandermeer

dimanche 1 octobre 2017

Mes vrais enfants, de Jo Walton, Prix Planète-SF 2017


Oyez ! Oyez ! Bonnes gens.

Mes vrais enfants, de Jo Walton,

est le lauréat 2017 du Prix Planète-SF des Blogueurs.


Il a surpassé, lors de la délibération du jury, les trois autres excellents shortlistés :
 Infinités, de Vandana singh
Luna, de Ian McDonald
Planetfall, de Emma Newman

Félicitations à Jo pour cette double uchronie bouleversante. Félicitations aussi à Florence Dolisi pour sa traduction. Félicitations enfin à Denoël Lunes d'Encre pour son soutien ancien à Jo Walton.


dimanche 24 septembre 2017

Le Roy des Ribauds III - Brugeas - Toulhoat - Conclusion


Suite et fin du Roy des Ribauds. Du moins pour ce premier cycle qui en annonce d’autres.

Les grandes manœuvres se poursuivent dans le monde interlope de la canaille parisienne.

Tristan, le Roy des ribauds, doit reprendre le contrôle de la Confrérie et anéantir ses ennemis, sous peine de disparaître non seulement du jeu mais encore du monde. Privé de ses deux lieutenants les plus fidèles, il doit vaincre l’homme de Richard Cœur de Lion, le Rouennais, que sa troupe de mercenaires vient de renforcer en ville. Il lui faut aussi se garder du Grand Coësre, un souterrain souverain aussi puissant que paranoïaque, et faire avec les changements dynastiques que connaît l'inframonde. Il doit enfin regagner la faveur royale et éloigner de lui, si possible, la menace de l’intrigant et ambitieux Comte de Boulogne, ce nouveau venu qui s'évertue à troubler le jeu.
La tâche est rude mais Tristan en a l’envergure.

Avec ce livre III, Brugeas conclut. Les deux premiers tomes ont installé la scène, chacun y a manœuvré, et, après les sacrifices de pions, ce sont les pièces principales qui doivent maintenant monter en première ligne. De Roy des ribauds, il ne peut y avoir qu’un. De Roi en France, aussi. Vaincre ou périr, c’est l’enjeu de ce tome conclusif pour les gros joueurs du cycle. Au jeu des trônes, soit on gagne, soit on meurt.

C’est toujours aussi immersif. Dessin et récit combinés offrent un western médiéval violent et trépidant qui saisit le lecteur pour ne plus le lâcher avant la dernière page. A la fin, tout accompli, le calme est revenu dans la capitale du royaume de France.
Arriveront, quand viendra le cycle 2,  les nouvelles manigances dont l’histoire du cycle 1 est grosse.

Le Roy des Ribauds, Livre III, Brugeas, Toulhoat

samedi 23 septembre 2017

Autonomous - Annalee Newitz - Mouaip


Annalee Newitz est une star du geekdom US. Cofondatrice du site iO9, ancienne éditrice à Gizmodo, et éditrice à Ars Technica. Elle a déjà publié plusieurs essais. "Autonomous" est son premier roman. Il ne m'a que partiellement convaincu.

Terre, 2144. Le monde est le notre, en pire sur presque tout.

Les Etats ont explosé, remplacés par des agglomérats politiques continentaux à la solde des multinationales.

L'organisation internationale la plus puissante du monde est l'IPC, qui veille sur les brevets et droits des firmes. Protégées par des règles de propriété intellectuelle très dures, ces dernières accumulent les rentes de monopole au détriment du bien commun, notamment dans le domaine biomédical. Les immenses progrès de la biologie et de la génétique – jusqu'aux drogues de longévité – sont loin d'être accessibles à tous ; on meurt chez les pauvres de maladies que les riches soignent aisément.
Comme dans le monde contemporain du logiciel, il y a des Labos Libres qui donnent leurs découvertes sous format open source au domaine public, des activistes militants anti brevets, et des pirates qui copient ou volent les molécules des firmes pour les rendre disponible aux nécessiteux.
Contre ces pirates, l'IPC – précisément, son service action – lutte de manière très violente. Les assassinats ciblés des pirates et de leurs complices sont l'issue habituelle.

Dans ce monde, bots et biobots sont courants. Dotés d'intelligence artificielle de haut niveau, ils peuvent devenir autonomes après quelques années de service indenturé – donc après avoir « remboursé » leurs coûts de fabrication. Une fois autonomes, ils accèdent à leur système en mode administrateur ce qui les rend libres de se redéfinir, chose impossible durant leur période d'indenture. Les formes et fonctions des bots sont infinies, limitées seulement par l'imagination des industriels qui les créent. Existent même quelques bots conçus autonomes dès l'origine – ils sont l’œuvre de militants ou de chercheurs.

Hélas pour les humains, la loi sur l'indenture robotique a ouvert la voie à celle sur leur propre indenture. De très nombreux humains se retrouvent dans la même situation que les bots, obligés de travailler sans salaire pour des « propriétaires » tenus seulement de les nourrir et de les loger, et autorisés à revendre à volonté leur contrat. Chanceux sont les indenturés qui ne sont qu'esclaves, ceux dont le propriétaire n'abuse pas de sa situation pour en faire des jouets sexuels.
Le marché mondial des indenturés a sa Mecque : Las Vegas, épicentre du marché de la viande humaine, où tout s’achète et tout se vend.

Dans ce monde, le seul moyen d'être vraiment libre est de posséder une franchise payante, d'étendue géographique plus ou moins étendue, qui fait de vous un homme libre. Reste à trouver un emploi, ce qui est parfois si difficile que certains franchisés en viennent à s'indenturer temporairement.

Il n'y a que sous l'angle du réchauffement climatique que les choses semblent s'être passées moins mal que prévu et que des solutions semblent avoir été trouvées. Ce n'est pas un roman de cli-fi. Il y a même des colonies sur la Lune et Mars.

Voilà pour le contexte. Maintenant, l'histoire.

Jack est une ancienne activiste devenue pirate. Elle fabrique des drogues récréatives qu'elle vend pour financer son autre activité : la distribution à bas prix de molécules curatives copiées. Sa dernière copie en date est le Zacuity, une drogue de productivité utilisée pour donner du plaisir au travail à ses utilisateurs et ainsi les motiver à en faire plus. Hélas, une fois distribuée à grande échelle par Jack, elle s’avère mortellement addictive ; un effet secondaire que la firme inventrice avait « omis » de signaler.
S'engage alors une course contre la montre entre Jack, qui veut prévenir le monde et trouver un antidote au Zacuity, et une équipe (Humain/Bot) de l'IPC qui veut étouffer le scandale en éliminant tous les protagonistes de l'affaire. Jack devra, pour agir, renouer avec d'anciens contacts ; elle recevra aussi l'assistance de ThreeZed, un jeune garçon indenturé qu'elle libère de son maître, et de Med, une scientifique bot autonome. Face à eux, Eliasz, un agent câblé de l'IPC, et Paladin, son partenaire bot. Le lecteur suivra donc deux fils – un par groupe en conflit – plus quelques flashbacks qui construisent le passé de Jack.

"Autonomous" est un techno-thriller. Il en a les qualités de rapidité et de linéarité qui en rendent la lecture simple et accessible – à moins d'être allergique à l'usage de termes scientifiques. Il décrit un monde inquiétant dont l'excès même souligne les trends dangereux du capitalisme mondial actuel.
Son histoire relativement classique est soutenue par des personnages bien développés. Pour les humains, l'évolution biographique de Jack ou les tribulations de ThreeZed sont réussies. Mais c'est le point de vue des bots qui fait l'originalité de ce roman, à la fois sa force et sa faiblesse. Le lecteur est dans les pensées de Paladin et de Med. Il y découvre un questionnement sur le libre arbitre qui n'est pas loin de celui sur la conscience humaine et le libre arbitre : Jusqu'à quel point est-on libre ? Qu'est ce qui, dans nos pensées, n'est qu'un artefact de notre structure mentale ou de notre code ? Peut-on modeler sa conscience ? Qu'est ce qu'être autonome ? Tout ceci est intéressant, d'autant que le personnage de ThreeZed permet de mettre les visions robotiques et humaines en perspective.

Néanmoins, le tout ne dépasse jamais vraiment le premier stade de la réflexion. On est dans un thriller avec ce que ça implique d'action, et de plus, sur ces questions, Newitz écrit sans doute pour des convaincus.

Et puis, il y a l'anthropomorphisation des robots (pourtant dénoncée dans le roman) qui oscille entre le ridicule et l'invraisemblable. Certes ce sont des IA sentientes mais : Un genre de club robot où ceux-ci se défoncent en lançant des virus qui les font crasher, un amour improbable entre Paladin et Eliasz, une forme même de sexualité partagée (ou ce qui peut en tenir lieu entre un homme et un bot dépourvu d'organes sexuels). C'est un peu trop pour ma suspension d’incrédulité. Le tout se veut sans doute progressiste (comme le gimmick qui consiste à signaler que le robot est une « she » car son cerveau basal est féminin) mais la robophilie d'Eliasz sent fortement l'absurde, et l'accueil que réserve Paladin à ce sentiment aussi. Avec beaucoup de bonne volonté on peut y voir une ode à l'amour par-delà les préjugés et les discriminations (quelques considérations sur les Asiatiques aux USA le suggèrent) mais les moments tendres entre le mercenaire augmenté et le robot de combat vaguement anthropomorphe ne m'ont pas convaincu, pas plus que les tourments à ce sujet qui assaillent Paladin.

Enfin, le style écrit est quelconque, sans rien de la tension qu'on associe habituellement au genre x-punk. Beaucoup de fabbers en revanche, de la contre-culture activiste, des proclamations telles que : « It's time for humans to understand thant property is death » ou un « Sequence wants to be free » qui fait écho au « Information wants to be free » des hackers contemporains. Le tout dans un monde dominé par les firmes, où le pouvoir de coercition ultime est entre les mains des tenants de la propriété intellectuelle. On se croirait chez Doctorow, dans l'un de ces manifestes qui s'habillent de récit pour être plus glamour.

Néanmoins ça avance vite et bien, c’est construit, ça se lit sans déplaisir – même si pas sans ricanement – et nul doute que de vrais militants (en vrac, de l'Internet libre, des droits des robots, de la pansexualité) y trouveront des choses qui leur parleront plus qu’à moi.

Autonomous, Annalee Newitz

mercredi 20 septembre 2017

La société des faux visages - Xavier Mauméjean - American Psycho


1909. Sigmund Freud, encore largement inconnu du public, débarque à NY accompagné de CG Jung pour une série de conférences sur la méthode nouvelle de traitement des maladies psychiques qu’il a mis au point. Largement inconnu, sauf du monde médical dont une bonne partie le trouve proprement scandaleux. Pensez ! Il raisonne sur le sexe et le rapport à la mère.
1909. Harry Houdini se produit à NY. Il est depuis des années le plus grand magicien du monde, spécialiste de l’escapisme, et pourfendeur incessant de la folie spirite de l’époque.

Ces deux faits sont authentiques.
Ce qui ne l’est pas, c’est la rencontre entre les deux (trois) hommes, à la demande de l’un des plus riches citoyens de la Grosse Pomme, Cyrus Vandergraaf. Son fils, Stuart, vient de disparaître et, sur les docks d’Hoboken, est arrivé un mystérieux container clos, commandé par le disparu lui-même, assorti d’une lettre disant « Ne forcez pas les ouvertures, ou tout explose. Noir et blanc. Contactez le docteur Sigmund Freud. ». Houdini et Freud doivent trouver comment ouvrir sans risque le container, découvrir ce qu’il est advenu de Stuart, et tenter de comprendre ce qui a motivé une telle mise en scène.

Deux Juifs hongrois à NY. Deux hommes de l’Ancien Monde dans le Nouveau. L’un (Freud) qui en arrive directement, l’autre (Houdini) qui en est originaire mais a toujours vécu en Amérique. L’un dont la spécialité est de mettre en lumière ce qui s’était caché, l’autre dont l’art consiste à cacher en pleine vue. L’un qui entre dans le lieu clos de l’inconscient, l’autre qui sort de n’importe quel lieu physique clos. Ils allieront leurs intelligences pour mettre à jour le secret que Stuart veut communiquer, et Freud, accessoirement, aidera le maitre de l’illusion à se mettre au clair avec son passé.

Avec les fils de cette trame, alors même que ses héros progressent dans la révélation du secret de Stuart, Mauméjean tresse trois biographies. Celle de Houdini, dont, souvenir après souvenir, on découvre la vie incroyable. Celle, plus succincte, de Freud, une occasion surtout d’aborder l’accouchement difficile de la psychanalyse. Celle enfin de NY et de Nord-Ouest des USA, dans un moment de bascule entre prémodernité et modernité.

On découvre en Freud et Houdini deux passionnés prêts à tout pour aller toujours plus loin dans la maitrise de leurs arts respectifs, quitte à risquer leur vie, leur réputation, ou leur carrière.

On visite l’Amérique des Gangs of NY, de la lutte entre Irlandais et Juifs, de l’alliance objective entre gangs et politiques (en science politique américaine on appelle Boss ces hommes qui vivaient entre deux mondes, faisaient les élections, et répartissaient les prébendes).

On y croise la Sorcière de Wall Street, Hearst (dont la petite-fille aura un destin cocasse), Pulitzer, les grandes familles new-yorkaises typiques de cette upper upper class de l’argent et de la profondeur historique que Warner décrivait dans Yankee City. Et leurs bras armés, les Pinkerton, détectives privés, policiers privés, briseurs violents de grève.

On y visite la modernité extrême en émergence qui deviendra l’identité même des USA, avec leurs abattoirs géants de Chicago, leur premier tueur en série, leur parc d’attraction de Cooney Island où tout est aussi clinquant que vulgaire aux yeux de l’Européen Freud. Un pays où tout est grand, plus grand, brillant, plus brillant. Les buildings de NY bien sûr, mais aussi la puissance, la richesse, le divertissement, les feux de la rampe, et encore les inégalités, l’abjection de l’exploitation, le puritanisme aussi.

Mêlant sans cesse faits historiques et faits imaginés, Mauméjean livre une tapisserie à trois personnages (trois et demi si on compte Jung) où il est difficile de séparer le vrai du faux, l'imaginaire servant à dynamiser le réel, et les lumières du frontstage à dissimuler les secrets du backstage. Houdini y est une sorte de Sherlock Holmes tourmenté, Freud rappelle Colombo par sa manière de revenir sur les sujets sans en avoir l’air. Les deux rendent la ballade biographique aussi plaisante que passionnante et entrainent le lecteur dans ce qui ressemble furieusement à un film classique, peuplé de tycoons et de gros bras. Freud et Houdini y sont des entremetteurs qui ouvrent au lecteur les portes d’un monde disparu qui est au fondement de notre époque.

La société des faux visages, Xavier Mauméjean

lundi 18 septembre 2017

Red Snow - Ian MacLeod - Finement ciselé


J'aime beaucoup L'âge des lumières et éperdument Les îles du soleil. Aussi, nouveau MacLeod = lecture obligée. "Red Snow" donc, son dernier opus, dévoré. Et "Red Snow", c'est du pur MacLeod, avec tout le caractère laudatif dont je charge cette affirmation.

Ouest américain, peu après la Guerre de Sécession. Karl Haupmann, chasseur de primes, vient de soulager une petite ville en abattant les deux meurtriers qui la terrorisaient. Banal, direz-vous. Pas tout à fait. Les meurtriers – des soldats perdus déserteurs de l'armée nordiste – n'étaient pas des salauds ordinaires, et Karl Haupmann – ex-médecin militaire démobilisé – non plus ; les uns et l'autre se connaissaient, tous trois étaient devenus plus ou moins qu'humains, après une mauvaise rencontre sur le champ de bataille. Pour les soudards en goguette, l'aventure se termina dès les premières pages du livre sous les balles en argent d'Haupmann, mais pour le tireur lui-même, la quête des origines de sa sinistre condition ne faisait que commencer.

A partir de ses prémices dans l'Ouest des années 1860, "Red Snow" est un roman-tachyon qui se déploie autant vers le futur que vers le passé. A la recherche d'une Némésis dans un sens et d'une généalogie dans l'autre.

Dans le style caractéristique de l'auteur, fait d'une grande économie de mots et d'images que leur concision même rend poétiques, "Red Snow" raconte une histoire de perdition.
De sa jeunesse à sa fatale rencontre, de sa dérive à travers trois continents à son retour au New-York de son enfance, Haupmann traverse le temps à la recherche de l’origine de son mal, entraînant le lecteur à sa suite de la Révolution française aux bords antiques de la Mer Noire en passant par la Pologne médiévale. De pas en pas et d'année en année, de vie réelle en réminiscences de vies antérieures, alors qu'il parle de moins en moins, que son humanité le quitte lambeau après lambeau et que les intervalles de temps entre deux moment de sa vie narrée sont de plus en plus grands, Haupmann approche toujours plus près de sa cible – le monstre originel – sans jamais en être assez proche pour la toucher. Il lui faudra même passer le flambeau à une continuatrice, Harry, une jeune marxiste des années folles, victime d'une histoire qui la dépasse autant qu'actrice prédestinée des événements (tachyon encore).

Centré sur ses personnages – Karl, Sibylla, Harry, Ezekiel – MacLeod documente la descente aux enfers d'un homme que rien ne prédisposait à un tel destin.
Il décrit, à travers les yeux et les perceptions de ses personnages, le temps long des changements socio-historiques et la déconnexion que peuvent ressentir les êtres aux vies trop longues (et face à la frénésie transformatrice du monde moderne, toutes les vies sont trop longues, comme le sont aussi toutes celles qui connaissent des temps de grands bouleversements).
Avec une extrême finesse, il peint par petites touches un tableau impressionniste des périodes que ses personnages arpentent, offrant au lecteur, comme par inadvertance, les innombrables détails qui les caractérisent.
Et il n'épargne rien de la dureté des personnages ni de celle du monde. Mais, avec grande délicatesse, MacLeod raconte des horreurs avec la parcimonie de celui qui ne fait que suggérer la chose et la précision de celui qui ne veut pas que son message risque d'être incompris.
Peu dialogué, sautant d'une année à des années plus tard ou à un flash-back, "Red Snow" donne l’impression d'un rêve, ou d'une rumination. Fait de bribes cohérentes entre elles en dépit d'une temporalité fragmentée.

Un rêve ? Un cauchemar plutôt. Car ce que raconte "Red Snow" est aussi noir qu'éprouvant. Et que par-delà l'épisodique dureté s'en dégage une grande nostalgie empreinte de tristesse. Tristesse des temps enfuis, des projets engloutis, des proches disparus, d'un monde devenant de plus en plus incompréhensible. Tristesse aussi de la déliquescence inévitable du vivant, et de la course de vitesse contre le monde toujours perdue par les hommes.
Même après ce qui termine objectivement l'histoire, MacLeod se paie le luxe d'une conclusion qui ramène le temps qui passe au centre et démontre s'il en était besoin que le sujet du roman est là, bien plus que dans tel ou tel mystère fantastique.

Un très beau livre donc, avec de beaux personnages tant principaux que secondaires, une attention véritable portée à l'histoire politique et sociale du monde dans lequel ils se meuvent, et une de ces tristesses qu'on éprouve avec une paradoxale délectation. Du pur MacLeod vraiment.

PS : Le récit est lent, taiseux, fragmenté. Il ne conviendra sans doute pas aux lecteurs lents qui lui reprocheront de progresser trop lentement.

Red Snow, Ian MacLeod

samedi 16 septembre 2017

Léviathan - Brunschwig - Le mystère s'épaissit


Suite de la série Léviathan, de Brunschwig et Ducoudray, avec ce tome 2 intitulé "Quelque chose sous nos pieds".

Je ne reviens pas sur les qualités de l’histoire et de son traitement, abordées dans la chronique du premier tome.

Les scénaristes développent ici les fils ouverts dans le volume précédent. Alors que la ville bouleversée par la catastrophe peine à panser ses plaies, les personnages principaux, confrontés à un mystère qui les dépasse, tentent de comprendre et de réagir.
Entre des extrémistes locaux qui essaient de faire monter la mayonnaise à leur profit, un Etat central d’autant plus inquiétant qu’il ment ou se tait, des médias qui manipulent et sont manipulés, et des protagonistes moins clairs qu’il n’y paraissait, les événements se déploient sur plus de 60 pages – dans la ville maintenant bouclée et déclarée zone militaire – en apportant au lecteur autant de réponses que de nouvelles questions.

Au niveau macro, quelle est la cause de la catastrophe ? Qu’en sait (et qu’en savait avant sa survenue, peut-être) le gouvernement ? Comment va-t-il en gérer les suites, et avec quelles conséquences pour la population marseillaise ?
Et au niveau micro, que s’est-il vraiment passé dans la parking écroulé ? Qui est le mystérieux Antoine ? Que peut le capitaine Rédouane pour faire son boulot de flic au milieu du chaos et amener un meurtrier devant ses juges ?

Tendu, angoissant, fort, le récit de Brunschwig et Ducoudray inquiète autant qu’il intrigue. On y trouve un mystère qui ne se lève que très progressivement, une attention fine portée à l’humain, une imbrication des niveaux macro et micro, et une évidente dichotomie puissants/misérables. C’est donc du pur Brunschwig, aussi maitrisé que dans Urban ou Le pouvoir des innocents.

A lire absolument en sachant qu’il faudra attendre encore pour comprendre (la BD est une école de patience, celle de Brunschwig plus que la moyenne). Je suis toujours aussi peu fan des dessins. Tant pis. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Léviathan t2, Quelque chose sous nos pieds, Brunschwig, Ducoudray, Bossard 

PS : Contrairement au résumé de BDGest, pas de virus dans la tome.

lundi 11 septembre 2017

Les griffes et les crocs - Jo Walton


"Les griffes et les crocs" est un roman de fantasy victorienne draconique (!) de Jo Walton, lauréat du Wold Fantasy Award 2004. Je n'ai pas compris l'intérêt d'écrire un roman victorien/balzacien dont les personnages seraient des dragons.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 89, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Bon Agornin repose sur son lit de mort, à proximité de son trésor. Il vit ses dernières instants et toute sa famille est là : son fils Penn, qui est prêtre ; sa fille Berend qui a fait un beau mariage ; Avan qui suit son petit bonhomme de chemin à Irieth ; Haner et Selendra, les cadettes. Bon Agornin tient absolument à se confesser à son fils aîné, il veut partir absous de ses péchés, d'autant que ceux-ci sont immenses : afin de pouvoir devenir un dragon de soixante-dix pieds de long, capable de voler et de cracher du feu, Bon a dévoré son frère et sa sœur (car les carcasses de bœuf ne suffisent pas pour mener à bien une telle entreprise).
"C'était une autre époque", se justifie-t-il, avant de mourir. Avant d'être dévoré à son tour par ses héritiers, comme le veut la coutume chez les dragons.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mercredi 6 septembre 2017

2312 - Kim Stanley Robinson - Loooong


"2312" est un roman de Kim Stanley Robinson, entre Hard et Solar SF.

Après la mort de sa belle-grand-mère Alex dans la cité mercurienne de Terminateur, l’artiste post-humaine Swan se lance dans une enquête d’un bout à l’autre du système solaire sur les traces des activités et des craintes de la défunte Alex. Ce système solaire de 2312, cet espace, tant humain que planétologique, KSR le décrit, et le lecteur le découvre.
Que dire de "2312", le roman lauréat du Nébula 2013 ? La facilité serait de valider un bandeau qui sous-entend que Nebula égale Plaisir de lecture. Car le roman a de réelles qualités, car un Prix prestigieux fait autorité. Pourtant, il ne m’est guère possible d’être dithyrambique, et il y a beaucoup de mes connaissances à qui je ne conseillerais pas ce livre. Toi, lecteur, choisis ton camp.

Commençons par les qualités de "2312".

En près de 600 pages, KSR offre le spectacle d’un monde futur coloré et baroque. Documenté et précis, il propose un grand tour du système solaire qui en explique autant les corps célestes qu’il les décrit. Et ces corps célestes qui nous sont aujourd’hui inaccessibles, il les peuple et les fait vivre.

Sur le plan de la prospective, KRS foisonne dans toutes les directions. A partir d’une timeline imaginée qu’il rend explicite, KRS écrit une histoire de l’humanité à venir, comme il l’avait fait dans Chronique des années noires dans le cadre alors d’une histoire potentielle. Le monde de "2312" est le fruit de cette histoire.

Imaginez une mondialisation à l’échelle du système solaire entier, permise par l’ascenseur spatial comme la nôtre le fut par le container. Sky is no more the limit. L’humanité est présente dans une grande partie du système solaire. Elle y vit, y travaille, y commerce. Elle occupe chaque lieu du système comme aujourd’hui nous occupons chaque lieu de la Terre.
Point commun avec la nôtre : un problème écologique terrien grave et non réglé, des inégalités et une misère croissantes sur Terre, des tensions fortes entre groupes humains en voie de micro-étatisation et de balkanisation.
Divergence : un éparpillement de l’humanité qui favorise l’invention et la créativité plutôt que l’uniformisation, donnant un monde de 2312 infiniment divers tant sur le plan sociétal qu’artistique ou politique et où le capitalisme strict est en voie de marginalisation.

Terraformations diverses, exploitations inédites des astéroïdes, transhumanisme, transformations biologiques des êtres vivants, traitements de longévité, intelligences artificielles, nouveaux loisirs, nouvelles familles, nouvelles expériences, nouveaux risques aussi. On y voit même les premiers vaisseaux arches.
KSR fait, avec "2312", une grande récapitulation des connaissances sur le système solaire, de la prospective technique et sociétale, des thèmes de la SF aussi (évoquant parfois explicitement Brunner ou Stross par exemple).

Et la visite n’est pas déplaisante tant le paysage est riche, varié, chatoyant. "2312" fourmille d’autant de détails et de vie qu’un tableau de Brueghel. On y prend le même plaisir. Pour certains lecteurs ce sera plus que suffisant, ce sera même la force du roman.
Mais imaginez devoir rester immobile huit heures devant un tableau de Brueghel à tenter d’y percevoir des mouvements aléatoires. L’ennui finirait peut-être par vous gagner. C’est ce qui s’est passé avec "2312" pour moi. Car le roman a aussi imho de nombreux défauts.

Le fond d’abord peut faire décrocher. Passons sur la place importante consacrée à la pansexualité et à la panfamilialité qui deviennent vraiment les tartes à la crème de la SF contemporaine, sur quelques analyses politiques à la hache qui font « Naomi Klein pour les Nuls », sur le traitement pour le moins cavalier des effets des différences de gravité sur les individus, ou sur une temporalité parfois hachée. L’essentiel c’est l’impression d’ensemble que donne la lecture.
Visiblement plus intéressé par une description que par une histoire, KSR mène son récit principal de manière très lâche et l’entrecoupe de fréquentes et longues digressions sur les sujets les plus variés au point de régulièrement sembler l’oublier. Parfois formellement, comme avec ces vignettes prises chez Brunner et/ou Dos Pasos (mais chez Brunner il y a une nervosité de style qui raccroche sans cesse le lecteur), d’autres fois informellement, avec de longues discussions ou descriptions dont on dira, par charité, qu’elles sont connexes au sujet. Certes, les fils se nouent peu ou prou à la fin, mais que le chemin fut tortueux, et ce ne sont pas les digressions qui ont conduit à la conclusion.

La forme ensuite. Car le problème ici n’est pas la description détaillée (habituellement prisée du lecteur SF) d’un monde futur imaginé mais le mode sur lequel elle est réalisée. Verbeux, pompeux, à limite du pédant, étalant comme de la confiture une grande culture artistique et scientifique qui tombe dans le récit comme un cheveu dans la soupe, KSR glose à n’en plus finir au point de donner furieusement l’impression de procrastiner. Ajoutons-y des dialogues qui ne jureraient pas dans un film d’auteur français et le cocktail devient explosif. Ca s’améliore au peu dans le dernier tiers sans jamais disparaitre tout à fait. Quand on sait que j’apprécie plutôt la littérature référencée, on peut imaginer qu’il en a fallu des tonnes pour que ça m’insupporte ; c’est le cas.

Globalement, j’ai trouvé le tout trop long, trop pointilliste, trop dilatoire. Et le personnage de Swan, qui résume dans son corps et sa biographie ce foisonnement, ne m’a jamais séduit, sans doute pour la même raison. N’est pas Proust qui veut, il y faut un style que KSR n’a pas.
Lisant, je n’arrêtais pas de penser à ce manque de cohérence centrale qui caractériserait les personnes atteintes d’Asperger et qui leur cache la vue d’ensemble en les noyant sous les détails. 2312 est, pour moi, un roman Asperger dont la résolution n'efface pas le sentiment d'exaspération qu'a laissé le cheminement. Il est plus Mars qu'Aurora.

2312, Kim Stanley Robinson

dimanche 3 septembre 2017

The Obelisk Gate - NK Jemisin - Hugo, et de deux


Les habitués de ce blog savent que je n'aime guère chroniquer des tome 2, 3, n car il n'y a plus beaucoup de background ou de thématiques à présenter – d'autant que je veux autant que possible éviter de spoiler ceux qui n'ont pas encore lu le premier tome. Cette chronique de "The Obelisk Gate" sera donc brève.

"The Obelisk Gate" est le tome 2 de la trilogie The Broken Earth. Il fait suite au Hugo 2016 The Fifth Season et a obtenu lui-même le Hugo 2017.

L'histoire de "The Obelisk Gate" commence exactement là où s'arrêtait celle de The Fifth Season.
Alors que l'apocalypse se répand dans le monde entier, avec son lot d'horreurs et de morts, Essun tente de survivre au développement cataclysmique de la nouvelle « saison » au sein de l'étonnante communauté de Castrima. Elle y trouve une forme bien précaire de sécurité et profite de ce temps de répit pour développer ses pouvoirs avec l'aide d'Alabaster et d'Hoa, ce qui implique d'abord de mieux comprendre l'origine du monde singulier qui est le sien. Peut-être que, devenue assez puissante, elle pourra le soigner un jour. Ce sera l'enjeu du tome 3.

Parallèlement à ce fil, Jemisin en développe deux autres.
L'un concerne Nessun, la fille qu'Essun recherchait dans le tome 1 après qu'elle ait disparu avec son père Jija au tout début du roman ; Nessun appelée, semble-t-il, à devenir une très puissante orogène – amie ou ennemie ? alliée ou obstacle ? Le tome 3 répondra à cette question.
Le second, très lié, est centré sur Schaffa le Gardien – protecteur autant que bourreau –, son basculement de loyauté et sa relation particulière avec Nessun.

Dans ce tome 2, au fil d'une intrigue qui mêle temps de formation et moments de grande violence, Jemisin développe tout ce qu'elle n'avait que suggéré dans le tome 1. Tout du long, main dans la main avec les protagonistes du récit, le lecteur découvre les vérités cachées qui ont fait du monde ce qu'il est et expliquent les bouleversements qui le frappent.
Il apprend la guerre des factions en cours entre les puissances du monde.
Il comprend l'histoire longue de la Terre brisée.
Il est informé sur la nature exacte de la « magie » des orogènes, sur les rapports qu'elle entretient avec celle des stone eaters ou celle des obélisques flottantes.
Il pénètre les « mystères » des Gardiens et de leur pouvoir, même si tout n'est pas révélé.

Le style du roman reste celui du tome 1, très réussi dans sa proximité au lecteur.
Le traitement des personnages est toujours d'aussi bonne qualité. Leurs émotions, réflexions, et motivations évoluent logiquement au fil du récit. La relation Nessun/Schaffa est, de plus, touchante de douceur et de respect.
Le sous-texte politique est toujours aussi présent, ce qui fait de "The Obelisk Gate" un roman aussi distractif qu'intelligent. Pour ne donner que trois analogies sur des lectures second degré possibles :
  • A voir les rapports orogènes/stills, on peut souvent penser aux X-Men et au traitement des mutants par l'humanité « normale », avec tout ce que ça permet de raconter en terme de discrimination, de tension, d'hystérie, et de réactions violentes
  • On pense aussi, voyant et entendant les faits et gestes de Jija, teintés d'amour/haine/désarroi/dégoût, au traitement violent d'enfants homosexuels par leurs parents
  • On pense enfin aux politiques d'empowerment de type Black Panthers quand les orogènes se forment mutuellement ou quand Nessun décide enfin de prendre son destin en main.

L'ensemble se lit à toute vitesse et avec plaisir. Jemisin raconte une histoire terrible dans un monde parfaitement crédible. C'est du très bon boulot, qui justifie pleinement qu'elle rejoigne Orson Scott Card et Lois McMaster Bujold dans le petit cercle très fermé des double Hugo consécutifs.

The Obelisk Gate, N.K. Jemisin

jeudi 31 août 2017

La cinquième saison - NK Jemisin VF


Cédric Jeanneret ayant ouvert le feu, je ne peux que vous conseiller aussi la lecture, dès le six septembre, de l'excellent roman - Hugo 2016 - de NK Jemisin, qui était chroniqué ici, dans sa version pas encore traduite par Michelle Charrier.

La cinquième saison, NK Jemisin

mercredi 30 août 2017

Le seigneur des ténèbres - Robert Silverberg - Démoniaque


"Le seigneur des ténèbres", de Robert Silverberg, est un énorme roman d'aventure « historique » qu'on qualifierait aujourd'hui d'exofiction. J'emploie ce détestable terme récent à dessein pour souligner la prégnance funeste des catégorisations littéraires sur le vie des livres. En effet, "Le seigneur des ténèbres" est un projet que Silverberg dut arracher à son éditeur Don Fine – tant celui-ci n'y croyait pas au vu de son analyse du marché – contre la promesse d'un Majipoor. Et si le livre fut écrit et sortit, Don Fine eut raison in fine : placé en rayon SF par les libraires, reposé sur l'étagère par de potentiels lecteurs déçus de ne pas y voir de science-fiction, dédaigné par les amateurs de fictions historiques, le roman se vendit mal. Très dommage au vu des qualités de l'ouvrage. Mais worse things happen at sea, Andrew Battel, le héros du livre, est bien placé pour le savoir.

1589, Andrew Battel est un Anglais originaire de la ville de Leigh. D'une famille de marins, Andrew veut naviguer un peu puis, ensuite, s'établir dans une ferme avec épouse et enfants. L'époque élisabéthaine dans laquelle vit Andrew est celle de l'intense inimitié anglo-espagnole et des raids de Francis Drake et de William Raleigh contre ce pays. Aussi, pour financer son projet d'installation, Andrew décide-t-il de s'engager comme corsaire pour un ou deux voyages afin d'en ramener l'or espagnol qui lui permettra d'abandonner définitivement la vie de marin. Hélas, engagé par un capitaine aussi lâche que piètre navigateur, Battel est abandonné au premier danger sur les côtes du Brésil puis capturé par les Portugais qui s'y trouvent. Commence alors pour lui une aventure de 21 ans qui l'amènera du Brésil en Angola, et jusqu'au cœur des ténèbres parmi la terrible tribu cannibale des Jaqqas. Le roman constitue ses mémoires, écrites à la fin de sa vie, après son retour en Angleterre.

En s'inspirant du court récit des véritable pérégrinations d'Andrew Battel, Silverberg écrit un roman à la première personne de près de 700 pages qui place le lecteur dans la tête d'un Anglais perdu dans un monde étranger. Battel est l'une de ces « graines » que le royaume insulaire enverra tout autour d'un monde qu'on savait depuis peu sphérique, mais, sauf au tout début, c'est à son corps défendant qu'il sera une « graine ». Capturé au Brésil, expédié en Afrique, Battel sera, vingt ans durant, un prisonnier sans droits autres que ceux qu'on veut bien lui octroyer. Un prisonnier au statut souvent privilégié, certes, grâce tant à l'influence d'une femme – Dona Teresa – qui s'éprend de lui qu'à ses talents – rares – de pilote. Un prisonnier néanmoins, dont la survie et la liberté dépendent du bon vouloir d'ennemis, et auquel la promesse, sans cesse renouvelée, de retour au pays en échange de services rendus ne deviendra que bien tard réalité, 21 ans seulement après son départ d'Angleterre. Entre temps, Battel aura découvert les innombrables facettes de l'âme humaine, ainsi que de la sienne propre, et l'immense diversité d'un monde que les Européens commençaient à conquérir à leur profit.

Ecrit dans un style élisabéthain – dixit Silverberg – "Le seigneur des ténèbres" présente un héros profondément humain plongé dans une aventure unique en son genre.

Battel est pétri des préjugés de son temps. Il est un Anglais et un Protestant fervent dont l'âme hurle contre les Espagnols, leurs vassaux portugais, et les Papistes en général. Fils d'une culture racialiste, Battel généralise sans cesse. Et néanmoins, il sait juger les hommes et parvient à dépasser toujours la prénotion qu'il en a. Il sait regarder, écouter, apprendre, juger sur les actes plutôt que sur les apparences, apprivoisant en permanence son appréhension première et allant au contact vrai de l'Autre, fut-il Portugais ou Africain – même cannibale.

Anthropologue autant que naturaliste, Battel ne cessera durant vingt ans de s’émerveiller devant les beautés et les étrangetés qui s'offrent à lui. Plus de verte Angleterre pour lui ; c'est un monde de chaleur, de guerres, de maladies, de dangers sans nombre, qui est son quotidien. Un monde de vies courtes, souvent misérables, mais aussi un monde à découvrir. Plantes et animaux jamais vus, indigènes aux mœurs radicalement étrangères, Battle se remplit d'expériences, apprend les langues locales, sauve une jeune esclave en l'achetant pour lui éviter la déportation. Sa plongée en terre inconnue le mènera jusqu'à être adopté par la tribu la plus terrifiante du lieu et à en devenir, pour un temps, membre à part entière, allant aussi loin des normes chrétiennes qu'il est possible en devenant Andoubatil, le Jaqqa aux cheveux d'or, « frère » du Seigneur des ténèbres lui-même, le terrifiant Calandola. Et toujours, il expérimente, apprend, comprend, s'enrichit de sens, survit aussi à des périls innombrables, grâce à une fine intelligence, une volonté de fer, et un stoïcisme affirmé.

Plongé dans un monde qui rapetisse en dévoilant son immensité, Battel découvre avec horreur le commerce d'esclaves qui se met en place à grande échelle entre Afrique et Amériques. Il est témoin – et acteur à sa modeste mesure – de l'installation portugaise en Afrique et des prémisses navrants du colonialisme. Il assiste à la mise en place de ces voies commerciales nouvelles qui pacifient pour un temps les relations entre les hommes – fut-ce au détriment d'autres – et installent, entre marchands européens, le « doux commerce» de Montesquieu.

Tout cela, ces bouleversements mondiaux et cette vie rêvée, Silverberg les offre au lecteur dans un style flamboyant. A la lecture du roman, c'est R.E. Howard qui vient immédiatement à l'esprit, bien plus que Stevenson ou Dafoe. Si le souffle des grands romans d'aventure est bien là, ce sont les descriptions époustouflantes de Silverberg qui rappellent le meilleur de la sword and sorcery. Animaux tueurs, ordalies africaines, festins cannibales, danses rituelles, harems pléthoriques, fétiches protecteurs, soldats et prêtres en terre étrangère, le grand Bob brode sur sa documentation pour créer un monde barbare, sauvage, magique, et présenter au lecteur une profusion de scènes inoubliables pleines d'une vénéneuse beauté.

Comme on voudrait être aux côtés de Battel et voir ce qu'il voit avec nos propres yeux !
Et comme sont bêtes ceux qui n'ont pas voulu comprendre que "Le seigneur des ténèbres" est, sous son déguisement historique, une grande œuvre de SFFF.

Le seigneur des ténèbres, Robert Silverberg, trad. Nathalie Zimmerman

jeudi 24 août 2017

La bibliothèque de Mount Char - Scott Hawkins VF


Sortie aujourd'hui (merci JDB - traducteur téméraire - pour le rappel) de "La bibliothèque de Mount Char", de Scott Hawkins.
C'est le roman le plus barré de l'année - et de très loin. Aussi beau, aussi noir, aussi brutal, et aussi flamboyant que son impressionnante couverture d'Aurélien Police, c'est le plus gros coup dans la gueule que vous prendrez cette année.
IMPORTANT : Essayez d'en savoir le moins possible avant de le commencer ! Ne vous spoilez pas !

L'avis du Fictionaute ici.

La bibliothèque de Mount Char, Scott Hawkins

mercredi 23 août 2017

How to stop time - Matt Haig - Pour ma grand-mère


Comment ai-je pu me retrouver à lire ce livre ? C'est une question bien plus ardue que celle que pose son titre : "How to stop time".
La couverture aurait dû me mettre la puce à l'oreille mais, à ma décharge, j'ai commandé sans la voir.

Bon, alors, allons-y. Mais ce sera bref.

Dans le monde d'aujourd'hui, Tom Hazard ressemble à un humain ordinaire. Mais il ne l'est pas. Car Tom Hazard est né en 1581. Fils d'un petit noble huguenot français, Tom a dû, après la mort de son père, fuir la France avec sa mère pour échapper aux persécutions religieuses. Réfugiés dans un village anglais, les deux mènent une vie modeste. Mais voilà qu'arrive la puberté de Tom et celui-ci cesse de vieillir (pour être exact, il vieillit 15 fois moins vite qu'un humain normal, ce qui, à court terme, ne se voit pas). Quelques années passent, les rumeurs naissent et enflent. Survient la mort brutale d'un voisin qui « confirme » les suspicions des villageois. Un chasseur de sorcières est appelé de Londres. Tout bascule, et commence une vie de fuite et de dissimulation.

Perte de sa mère, rencontre puis mariage sans issue avec son grand amour Rose, perte de leur fille Marion, Tom bouge depuis des siècles pour ne pas être remarqué, empêché par sa malédiction de se créer une vie normale.
L'enfer c'est les autres, Tom le sait comme personne. Seul, toujours en danger, régulièrement suicidaire, Tom n'a survécu que pour respecter le serment fait à sa mère et dans l'espoir un peu fou de retrouver sa fille perdue.
A la fin du XIXème siècle, il devient membre d'une organisation secrète paranoïaque qui prend soin des Albas (les longues vies – les normaux comme nous sont les mayflies) en échange de missions à remplir et de règles à respecter parmi lesquelles : changer de vie tous les huit ans et ne jamais s'impliquer amoureusement avec quiconque. L'organisation vient de l’affecter, à sa demande, à Londres, la ville de sa jeunesse et de son grand amour.

"How to stop time" fait alterner, dans une succession de courts chapitres, le Tom présent, qui essaie d'avoir une vie presque normale comme prof d'histoire à Londres, où il connut et aima Rose et où tout la lui rappelle, et le Tom passé dont on découvre la vie tumultueuse. Jugez-en. Qui peut se vanter d'avoir connu Shakespeare, James Cook, le polynésien Omai, ou pris un verre avec Scott Fitzgerald ? Gagné, c'est Tom Hazard. Ca paraît génial mais Tom est malheureux. Malheureux car trop de souvenirs lui donnent des migraines, malheureux car il ne s'est jamais remis de la mort de Rose et de la perte de Marion, malheureux car il lui semble que sa vie n'a aucun sens et qu'il se croit obligé d'éloigner de lui, pour la protéger, cette Camille qu'il vient de rencontrer et qu'il ne peut s'empêcher d'aimer.

Au fil des pages, on apprendra tous les détails de la vie et des amours tragiques de Tom, et on le verra, dans le présent, construire une relation avec Camille et s’émanciper de son organisation secrète. Jusqu'à une double happy end qui nous ravit tant nous étions inquiet pour ce pauvre Tom.

Voilà le gros du truc. Alors si vous aimez les histoires très romantiques avec un bel amour perdu, une grande tristesse, et une promesse d'amour naissant, si les coïncidences vous semblent un moyen légitime de faire avancer un récit, si l'imprécision historique vous indiffère, si les constructions simplissimes ne vous consternent pas, si un style littéraire parfaitement insignifiant ne vous dérange pas, si vous aimez lire des vérités premières aussi profondes que des blagues Carambar sur la vie, l'amour, la mort, si, enfin, vous ne craignez pas que trop de sucre scriptural vous rende diabétique, ce livre est fait pour vous. Je le tiens à votre disposition contre une adresse postale.

PS : La réponse à la question How to stop time, si j'ai bien compris, c'est : ne plus se prendre le chou, vivre, aimer (se reproduire aussi).
PPS : Adaptation ciné en 2019 avec Benedict Cumberbatch, j'en salive d'avance.
PPS : L'amour perdu de Tom s'appellait Rose, celle de Connor MacLeod Heather, une plante aussi.

How to stop time, Matt Haig

dimanche 20 août 2017

Objectif : Marcher sur la Lune avec Tintin - Hergé


Que faire un dimanche après-midi venteux pour passer une petite heure et demi ? La mer étant le lupanar des poissons et les collines d'Aubagne rongées par les flammes, on les évitera absolument. Reste alors la relecture des deux albums les plus SF de Tintin (avec Vol 714 pour Sidney, pour être honnête), "Objectif Lune" et "On a marché sur la Lune". C'est chose faite.

Je ne vais pas ici chroniquer ces deux albums (aventure scientifique, exploration spatiale, et thriller guerrefroidiste) tant ça a déjà été fait, ni les passer au crible du juste et du faux comme Roland Lehoucq himself l'a très bien fait ailleurs. Juste partager les quelques remarques que m'inspire une œuvre dans laquelle je ne m'étais pas replongé depuis des décennies.

En vrac :

Ecrit de 1950 à 1954, soit presque 20 ans avant le vrai alunissage d'Armstrong – avant même que le projet soit officiellement lancé ou que le Spoutnik soviétique ait décollé pour la première fois –, le diptyque fut un vrai travail d'anticipation, qu'on dirait aujourd’hui SFFF, fondé sur des recherches plutôt sérieuses d'Hergé.
  • L'auteur fait montre, dans les albums, d'une vraie volonté pédagogique. Ses personnages expliquent donc largement et plutôt clairement les aspects scientifiques et techniques du voyage. Ceci vaut aussi bien pour l'enrichissement de l'uranium ou la fabrication du plutonium (pour le moteur atomique de la fusée) que pour les questions de pesanteurs différenciées Terre/Lune ou les effets concrets de l'apesanteur. Il y a donc dans deux pages quelconques de ces albums autant de textes que dans un numéro complet des Légendaires par exemple (autre temps, autres mœurs).
  • Il prévoit l'utilisation d'un moteur chimique d’atterrissage et de décollage, moteur atmo suppléant à un moteur atomique inutilisable lors des manœuvres atmosphériques de la fusée.
  • Il évoque, sans développer, la vitesse de libération du puits de gravité terrestre.
  • Il décrit l'écrasement de l’accélération (jusqu'à l'évanouissement des passagers), la pesanteur artificielle créée par l’accélération du moteur allumé, et le retournement du vaisseau à peu près à mi-distance d'un voyage organisé sur un cycle accélération/décélération intégral (comme les arches de la SF contemporaine).
  • Il fait enfin atterrir ses héros sur une Lune désolée dans le ciel de laquelle les étoiles – faute d'atmosphère – ne scintillent pas, sur laquelle on gambade en bondissant, et où il importe de réaliser des mesures de radiations pour profiter de l'absence d'atmosphère.

Beaucoup de choses collent donc plutôt bien à la réalité – avec quelques réserves mineures. C'est surtout la fusée rouge et blanche (une peinture en damier vraiment utilisée sur les V2 pour des raisons pratiques) qui pêche. Peu après la guerre et Hiroshima, Hergé invente une fusée qui évoque la V2 hitlérienne en version habitable et atomique. Un seul étage, aucune considération explicite de masse transportable, un moteur atomique, la versatilité de la fusée est sûrement le point le plus faible de l'invention « réaliste » d'Hergé (à moins qu'on considère que le moteur atomique emporte un « carburant » si énergétique qu'il permet de dépasser le problème).
Le pilotage quasi-manuel aussi rappelle plus Jules Verne que la NASA.
Quant à la question du confinement du cœur, Hergé n'imagine pas à l'époque d'autre solution qu'un isolant siliconé baptisé tournesolite, loin des tores magnétiques qui sont la norme aujourd'hui dans la SFFF ou les véritables réacteurs de fusion ; la fusion contrôlée n'était pas, en 50, à l'ordre du jour.
Les grottes à concrétions et la glace lunaire, enfin, sont, elles aussi, peu crédibles.

Mais qu'importe – et en dépit des running gag un peu pénibles d'Haddock et des Dupont-d, il y a un vrai sense of wonder appuyé sur des connaissances scientifiques loin d'être ridicules. Et, même si j'ai lu ces albums pour la première fois au moins dix ans après le premier vrai alunissage humain, je peux imaginer le frisson, l'excitation, l'émerveillement qui ont dû saisir les lecteurs des premières éditions, emportés par Hergé – comme le dit Tournesol – là où personne n'était jamais allé avant.

Tintin : Objectif Lune, On a marché sur la Lune, Hergé

Dans le sillage de Poséidon - Alastair Reynolds


"Dans le sillage de Poséidon" est le dernier tome SF de la trilogie Les enfants de Poséidon d'Alastair Reynolds. Il finit son récit de dissémination humaine et de contacts aliens sans jamais gommer les défauts d'un cycle qui, à trop vouloir propager des sentiments positifs, se perd entre naïveté et mièvrerie.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

DEUX CENTS ANS APRÈS LA CHUTE DU MÉCANISME, la société humaine a recouvré une certaine stabilité. On trouve des colonies sous les océans, partout dans le système solaire et même au-delà. Seule la présence insidieuse des Gardiens menace toujours les voyages interstellaires. Cependant, lorsqu’un message radio apparemment impossible parvient à la planète Creuset, tout change. « Envoyez Ndege » : le message semble provenir d’une région non explorée de l’espace. Qui peut bien en être l’auteur ? Et pourquoi mentionner Ndege Akinya, la scientifique tombée en disgrâce ? Afin d’obtenir des réponses, l’une des expéditions les plus audacieuses de l’Histoire est lancée, s’aventurant plus loin dans l’espace qu’on ne l’avait encore jamais osé…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 18 août 2017

The Power - Naomi Alderman - Mitigé


"The Power" est un roman d'histoire future déviante de Naomi Alderman. Il a obtenu le Women's Prize for Fiction 2017, un mot gentil de Margaret Atwood, et a été encensé par la presse généraliste. Qu'en est-il pour un lecteur de SFFF ?

Futur indéterminé. Neil, un membre de la Men Writers Association envoie les épreuves de son roman historico-spéculatif à une amie, Naomi, pour avis. Ce roman, c'est celui que le lecteur lira, comme par dessus l'épaule de Naomi. Il sera aussi témoin des échanges épistolaires entre les deux, qui encadrent le roman à proprement parler et font partie intégrante du point d'Alderman ; j'y reviendrai.

Le roman de Neil donc – écrit dans un monde où les femmes sont le genre dominant et les hommes sont considérés comme plus doux et compassionnels – raconte une histoire imaginée de la marche au Cataclysme, ce moment – réel ? – qui a bouleversé la division sexuelle des identités sociales et des rôles sociaux. On y voit un pouvoir électrique, semblable à celui des anguilles, s'éveiller chez les femmes du fait d'un expérience médicale passée qui n'est pas sans rappeler Docteur Folamour et ses fluides corporels. On y voit ce pouvoir, qui rééquilibre le rapport de force physique entre les sexes, utilisé, localement d'abord, puis globalement jusqu'à changer la donne mondiale et réécrire les « évidences » de l'humanité.
Événements historiques prouvables par l’archéologie ou pure spéculation ? Naomi et Neil ne sont pas d'accords sur les fondements historiques de la spéculation littéraire de ce dernier. Même genre de débat que sur la plausibilité de la prédication de Jésus.

Imaginez un humain, sur la Planète des Singes, envoyant pour avis à une amie singe humaniste un roman qui raconterait l'histoire proprement incroyable d'une domination humaine passée et de la conquête du pouvoir par les singes. Vous aurez une bonne idée de ce que contient "The Power".

Sur le fond, Alderman fait un boulot exhaustif – même si souvent peu subtil – de récapitulation des torts faits aux femmes, des violences domestiques à l’esclavage sexuel en passant par l'inégalité institutionnalisée d'un pays comme l'Arabie Saoudite.
Elle imagine la réaction du monde à la nouvelle donne en suivant trois femmes (actrices du changement) et un homme (chroniqueur de celui-ci) ; le lecteur les suit aussi dans leurs périples :
Aux USA, les filles volontaires font l’objet d'un entraînement dans une structure privée (big bucks !) qui leur apprend à contrôler leur pouvoir et peut les présélectionner pour l'US Army. Parallèlement, suprématistes masculins et conspirationnistes se déchaînent jusqu’au terrorisme intérieur, alors que les femmes doivent, dans un premier temps, passer des tests d’innocuité pour travailler dans les services publics, et que des traitements à la « maladie » sont recherchés (comme certains imaginent traiter l'homosexualité).
En Israël, les pouvoirs des femmes sont considérés comme atouts militaires et utilisés comme tels.
En Moldavie (lieu du gros de l'action dans la seconde moitié), les esclaves sexuelles des gangs se libèrent et deviennent le socle du pouvoir d'une nouvelle présidente au régime très contestable.
En Arabie Saoudite, un « printemps des femmes » chasse la famille royale.
En Inde, les révoltes féminines sont violentes et réprimées.
Et partout, des bandes épisodiques de filles qui font subir aux garçons le type de harcèlement qu'elles-mêmes subissaient auparavant.
On pourrait continuer (même si géographiquement il n'y a guère plus, une faiblesse du roman).

Fort justement, Alderman montre que, devenus plus fortes donc plus menaçantes, les femmes US sont traitées comme les hypothétiques angry black men par la police locale, c'est à dire avec une violence aussi disproportionnée qu'injustifiée. Les mêmes phénomènes se produisent aussi ailleurs dans le monde du roman.
Elle montre la bascule (plus ou moins pacifique suivant les cas) du pouvoir politique, la création inévitable d'un nouvelle religion de La Mère qui justifiera après le Cataclysme l'ordre social nouveau, l'utilisation criminelle du nouveau pouvoir. Dans chaque cas, elle montre le cynisme, tout sauf idéaliste et fort éloigné de l’Histoire officielle, avec lequel les actrices des changements utilisent les opportunités que le pouvoir leur donne.
Symboliquement plus fort car apparemment plus trivial, l'inégalité des genres éclate aussi dans le déplacement du pouvoir à la télévision entre présentateur et présentatrice vedettes (par les thèmes traités et l'ordre de la parole) ou la spoliation du travail du journaliste homme par une collègue à qui il faisait confiance ; à la fin du roman la suggestion de Naomi à Neil de publier sous un nom féminin l'illustre aussi dans le monde de l'édition. Autant de faits qui veulent crier ce que les femmes subissent hic et nunc (problème : ceux qui savent savent déjà, et les autres s'en foutent peut-être).

Bon, je crois que le message est passé, Alderman montre l'incongruité de l'inégalité en la renversant. Mais l’essentiel n'est pas là. "The Power" est un roman présenté comme féministe mais ce n'est pas son point. Son point, c'est le pouvoir (d'où le titre). Plusieurs fois dans le livre, devant une atrocité commise par l'un ou l'autre camp, les personnages disent que ceux qui l'ont fait l'ont simplement fait parce qu'ils le pouvaient.
Et si on commence par communier avec toutes ces femmes qui prennent une revanche méritée ou une place déniée, on comprend (je l'espère en tout cas) rapidement que ce que dit Alderman c'est que le plus fort prend le pouvoir et l'utilise. Ce fut le sexe masculin, ça pourrait être le sexe féminin. Plus qu'à légitimer la situation derrière.
Que le pouvoir, aussi, ne se donne pas (Cf. Roxy, une des trois héroïnes, et son père) ; on le prend ou on s'en passe.

Ce que dit fondamentalement Alderman, c'est que le mal est inscrit dans la faisabilité du mal, l'abus de pouvoir dans le pouvoir même, et le pouvoir (sur les autres et le monde) dans le pouvoir (au sens de force violente). Si le mot a ces deux sens ce n'est pas par accident.

Ce qu'implique Alderman – et c'est intéressant de l'entendre – est que si rôles, attitudes, et comportements, sont genrés, cela signifie que les femmes ne sont ni plus douces ni plus compatissantes que les hommes lorsqu'elles ont la possibilité (sociale ou physique) de ne pas l'être. Pas plus enclines non plus à l'égalité réelle (le pouvoir est agréable). Elle montre que, dans les bonnes conditions, la domination féminine est tout aussi plausible que son pendant masculin. Histoire, organisation sociale, et idéologie légitimante sont dans tous les cas le fait des vainqueurs, et l'humain, animal grégaire, obéit à celui qui détient la force, a fortiori s'il parvient à la transformer en autorité.

Alderman montre alors une guerre des sexes qui n'a pu être gagnée par les femmes que par le renversement cataclysmique de toutes les structures – remettant ici en cause l'idée d'une égalisation pacifique possible à moyen terme ce qui est cohérent avec ce que les théories de la socialisation familiale nous disent sur la reproduction des structures mentales, Bourdieu a tenté vainement de l'expliquer à quelques féministes mauvaises lectrices.
Mais le vainqueur n'est pas plus moral que son adversaire malheureux.

Voilà pour le fond, sans trop raconter. On y trouve des réflexions intéressantes et le livre n'est pas désagréable à lire. L'idée de l'illustrer d'objets archéologiques est intéressante aussi, interrogeant les questions de l'interprétation et des cadres de pensée qui la structurent.

Néanmoins, il souffre de défauts ennuyeux.

D'abord les personnages ne sont jamais vraiment impliquants. Il n'ont pas de passé et peu d'interactions autres que celles strictement nécessaires au récit. Ils alternent rapidement sur des temps et des lieux éloignés. On ne s'attache ni ne s'implique guère.

Quelques point d'intrigue (Ryan par exemple) sont superflus ou négligés.

Les analogies édifiantes sont un peu trop évidentes pour un lecteur roué.

La lutte des sexes étant visiblement la mère de toutes les luttes, le point est très occidentalo-centré. Alderman ne parvient pas à faire cette grande récapitulation mondiale qu'offrait World War Z. Le scope est plus étroitement focalisé sur les personnages principaux et ceux-ci n'attachant pas...

Le livre dans le livre est intéressant, mais pas nouveau et surtout un peu sous-exploité ici (on se prend à rêver de ce qu'aurait donné le texte de Neil annoté par Naomi).

Last but not least, ce n'est vraiment pas pour le style qu'on lira ce roman.

Bilan mitigé donc, mais ça plaira sûrement en surfant sur la vague Atwood. Honnêtement, Atwood c'est bien meilleur.

PS : si on n'a pas le temps ou l'envie de lire "The Power", ce court passage de la postface dit tout le projet d'Alderman au point d'être autosuffisant.


The Power, Naomi Alderman