mercredi 26 avril 2017

Chef d'oeuvre : Journal d'un monstre - Richard Matheson


Ecrivant dans Bifrost, je n'en fais jamais la pub ici pour des raisons évidentes. Mais aujourd'hui ça s'impose. Alors tant pis.

Le Bifrost n° 86, qui vient de sortir, est un spécial Richard Matheson. Mort en 2013, le très prolifique auteur est une légende, l'un des maitres et des références de l'Imaginaire contemporain.
Dans le magazine on trouve réimprimé la première nouvelle publiée du grand homme : "Journal d'un monstre" (Born of Man and Woman), dans la traduction d'Alain Dorémieux.

Considérée à juste titre comme un chef d’œuvre absolu, "Journal d'un monstre" est un très court texte qui contient en concentré tout le talent de Matheson. Parfait sur le fond comme sur le forme, ce témoignage à la première personne illustre magnifiquement ce que peut être une nouvelle dans sa quintessence. Si vous ne l'avez pas, il vous le faut.

Journal d'un monstre, Richard Matheson

Sherwood Nation - Benjamin Parzybok - Pschitt


Futur proche. Une sécheresse sans précédent frappe depuis des années l'Ouest des USA. Effondrement économique et problème d'accès aux ressources les plus basiques, dont l'eau, ont conduit nombre d’habitants (parmi lesquels beaucoup des plus qualifiés) à migrer hors des zones sinistrées. Jusqu'à la fermeture des frontières intérieures. Plus possible d'aller à l’est des Rocheuses, les Américains de la Côte Ouest se retrouvent coincés dans une zone en déliquescence économique et sociale qui survit grâce à l'aide humanitaire (eau et rations alimentaires) livrée quotidiennement par la Garde nationale fédéralisée. La vie y est difficile et la violence grande.

A Portland, tout au nord, les temps sont durs pour tout le monde, mais plus encore pour les habitants des quartiers les plus populaires, et nettement moins pour ceux dont la position ou la fortune leur permettent de détourner une partie des ressources à leur profit. De l'eau notamment est clandestinement livrée aux plus riches ou aux proches de Brandon Bartlett, le maire. C'est common knowledge, au point que ce dernier y a gagné le surnom Heartless Bartlett. Alors, quand quelques militants attaquent un des convois clandestins, et que Renee, l'une des jeunes activistes, fait la Une des média dans une posture christique où elle distribue les rations d'eau volées aux passants comme le Christ les pains multipliés, la cité se révèle prête pour un changement qui donnera naissance, sur quelques quartiers, à la micro-nation de Sherwood, fondée et dirigée par Renée, devenue pour tous Maid Marian – celle qui prend aux riches pour donner aux pauvres. Le roman raconte les heurts et malheurs de la minuscule Sherwood.

Le roman commence bien. D'une lecture fluide et agréable, dans un style accessible, Parzibok raconte l'histoire d'une fille simple qui crée un modèle nouveau d’organisation. Déclarant la sécession de quelques quartiers, Renée et ses soutiens y instaurent une « dictature temporaire bienveillante ». Face à l'incurie municipale, Renée – aka Maid Marian – réinstaure le contrat social originel que ne remplissait plus la municipalité de Portland : liberté contre sécurité et services. Livraison égalitaire d'eau à domicile (donc sans le risque des files d'attente), protection de tous par une milice, micro-jardinage, nettoyage des zones sinistrées, assainissement, le tout nourri par une remontée constante des demandes et informations du terrain. Durant sa courte existence, Sherwood fonctionne de manière satisfaisante en améliorant significativement la vie de ses habitants.
Si on trouve étonnant que les citoyens d'une Etat démocratique acceptent aussi facilement une limitation de leurs droits politiques, on peut se référer à cet article éclairant de Milan Svolik dans le Washington Post. On y voit à l'aide d'une expérience très récente que la démocratie est un bien comme un autre, ce qui fait que les citoyens sont susceptibles d'arbitrer entre ce bien et d'autres qui leur paraissent à l'instant t plus vitaux.

Décrivant de manière détaillée la mise en place et le fonctionnement de la micro-nation, Parzibok montre comment Maid Marian recrée une communauté là où les difficultés matérielles ne laissaient subsister qu'anomie et loi du plus fort. Elle met en place un système de division du travail, certes fondé en grande partie sur le « volontariat obligatoire » mais appuyé au moins autant sur l'adhésion à un projet d'espérance, qui rend aux citoyens de Sherwood le sentiment d'une utilité sociale et d'une vraie solidarité. Autoritaire de fait mais tempéré par la consultation permanente de la population et humanisé par les relations de face à face entre « agents publics » et population, le régime de Sherwood rend à chacun la sécurité perdue et donne à chacun une identité sociale nouvelle, par-delà les clivages sociaux ou ethniques, comme membre actif de la communauté. Tout ceci est plutôt bien vu.

Autre point au crédit du livre, Parzibok y donne vie à des personnages attachants et riches.
Renée est déchirée entre personnalité privée et personnalité publique. Maid Marian est un leader charismatique et sans attache qui s'est donnée à sa cause, Renée une jeune barista latino effrayée par l'ampleur de la tâche, le poids des décisions, et celui des responsabilités. Il faut accoucher puis protéger Sherwood, même si la tâche est immense et l’adversité municipale énorme, et même au prix, parfois, de la raison d'Etat. Il faut aussi, pour souder et motiver la communauté, construire la fiction Marian, la faire vivre sur le terrain et dans les média, sacrifier souvent la femme au leader. Nul ne le sait mieux que Zach, amoureux malheureux et compagnon caché, qui ne sait jamais vraiment avec laquelle des deux femmes il se trouve, et qui aime l'une mais pas l'autre. Jusqu'au point de rupture.

Près de Renée, il y a Béa, fidèle amie et soutien sans faille, Gregor, un ex-caïd local qui retrouve un but et une dignité en se mettant au service d'une noble cause qui le dépasse, Jamal, le fils de Grégor, jeune et idéaliste, transfiguré par son adhésion à une cause et à la personne qui l'incarne.
Il y a aussi, ailleurs, Nevel, que les temps ont rendu un peu fou et qui, depuis, creuse un tunnel sous sa maison dans lequel, entre autre, il entrepose de l'eau – son trésor.

Même Bartlett, le maire, est un personnage intéressant. Il avait des projets, il aurait pu être un bon maire pour Portland, mais les épreuves du temps se sont révélés trop dures pour cet homme faible. Peu efficace mais pas fondamentalement mauvais, Bartlett s'est laissé progressivement vaincre par la difficulté du moment alors même que l'avait déjà gagné l'amour du pouvoir et des petits avantages qu'il procure ; et qu'importe alors s'il fallait déchoir moralement et s'allier les puissants pour le garder. Marian lui donnera quelqu'un à haïr et à blâmer pour sa propre déchéance.

Tout allait donc bien. Puis arrive la seconde partie du roman. Et là, la narration se met à patiner.

Arrivent des fils narratifs largement inutiles et dilatoires, des changements rapides de point de vue, des motivations psychologiques moins claires pour les protagonistes, des retournements difficiles à comprendre, des événements – souvent vus de extérieur – dont on a l'impression qu'ils servent surtout à charger le récit en rebondissements. La tension retombe, la suspension d'incrédulité diminue, le roman devient contestable dans son dispositif narratif et ne vit pas à la hauteur des attentes suscitées. Comme si Parzybok avait voulu créer sa micro-nation puis s'était rendu compte ensuite qu'il ne savait plus quoi en faire. Dommage.
Sherwood rejoint, hélas sans gloire et dans la confusion, le destin de tant d'autres communautés utopiques.

Sherwood Nation, Benjamin Parzybok

jeudi 20 avril 2017

Le Fulgur t1 - Bec - Palpitant


Sortie du tome 1, intitulé "Au fond du gouffre", de la nouvelle série d'aventure de Christophe Bec, Le Fulgur.
Adapté du roman éponyme de Paul de Sémant, la série racontera la descente d'un sous-marin expérimental vers les profondeurs de la mer et du temps.

1910, golfe du Yucatan. Une expédition financée par le milliardaire américain Joe Kens s'est donnée pour objectif d'aller récupérer, au fond d'un gouffre marin profond de 4000 mètres, le milliard d'or pur contenu dans l'épave d'un navire américain coulé par une tempête. Elle prévoit d'utiliser le Fulgur, un sous-marin expérimental inventé par le Docteur Damian, une sorte de savant fou qui a mis au point une source d'énergie inédite permettant de se déplacer sans utiliser de pièce mécanique.

Problème : si le Fulgur fonctionne comme prévu, ses navires accompagnateurs se trouvent pris dans une éruption volcanique et coulent. Le Fulgur, sans filin, s'enfonce vers les profondeurs abyssales. Tout allant de mal en pis, le sous-marin sans contrôle est projeté dans une fissure océanique qui se referme derrière lui. A très court terme, l'engin est dans une « mer » souterraine, au calme et à l'air. Mais il faut d'urgence trouver le chemin de la remontée sous peine de mourir loin du monde dans un gouffre qui semble bien abriter une vie antédiluvienne.

Roman d'aventure pur et dur, le Fulgur développe un merveilleux scientifique à la Jules Vernes. Pas seulement à cause du « savant fou ». Difficile, en suivant le Fulgur, de ne pas penser au lac souterrain de Voyage au centre de la Terre (et à l’urgence de ressortir avant de mourir), ou à la mer intérieure du Pellucidar de Burroughs. Pour ce qui est de la mer et de ses monstres, le dessinateur, quand à lui, cite WH Hogdson dans ses remerciements.

Ce style vernien est très agréable. Il donne l'occasion de se replonger dans un monde où beaucoup restait à découvrir, où la science était objet d’émerveillement et pas d'inquiétude, où le mythe du progrès était encore vivace, et où des aventuriers - dois-je dire des savanturiers - intrépides repoussaient toujours plus loin les limites de la connaissance et de l'exploration.

Je crois avoir dit ailleurs qu'il est impressionnant d’arriver à créer de la tension avec un média froid qui ne bénéficie pas des artifices du cinéma. Je le répète ici. Et Bec a ce talent. Il sait comme personne trouver une narration qui fait monter la pression et implique le lecteur dans l'inquiétude que ressentent les personnages.
Cette tension était le but recherché ici. Le résultat est palpitant. Touché.

Je ne suis honnêtement guère fan du dessin. Happens. Dommage.

Le Fulgur t1, Au fond du gouffre, Bec Nenadov

Petit cadeau : une couverture du roman original

mercredi 19 avril 2017

Void Star - Zachary Mason - Summermute


Côte Ouest (ce qu'il en reste) au siècle prochain. Le monde est le nôtre, en logiquement pire.

Le niveau des mers est monté ; les zones côtières ont été progressivement submergées. Les plus grandes villes littorales sont en partie noyées ; y coexistent zones noyées et zones encore au sec dans un patchwork surréaliste qui doit autant à l'adaptabilité de l'Homme qu'à son sens aigu du déni. Qu'on y songe : la jeunesse du monde converge vers les villes mourantes pour assister aux engloutissements et on organise, après, des fêtes dans les étages engloutis des immeubles !

Dans un monde à venir malade – hélas – de son environnement, de sa violence militaire, de l'effondrement de nombre d'Etats, le tout étant lié, nombre d'humains doivent fuir de chez eux pour grappiller un peu de vie supplémentaire – « Le jeu n’en vaut pas la chandelle ! répéta-t-il. Ah… mais empêcher qu’elle s’éteigne… » écrivait RE Howard.
Des vagues de réfugiés se succèdent donc dans toutes les zones qui semblent un peu mieux portantes. Ces nouveaux venus s'ajoutent aux exclus locaux. Tous vivent dans des favelas devenues omniprésentes jusqu'aux centres des anciennes villes, et presque organiques dans leur croissance ininterrompue et rapide en surface aussi bien qu'en hauteur – il faut dire que les bots constructeurs y aident bien.

A côté des milliards de gueux qui survivent plus qu'ils ne vivent, chanceux s'ils se vendent bien dans l'industrie du sexe ou de la guerre, vit le petit nombre des qualifiés, bien payés, et consommateurs de biens de luxe, « chiens de garde » aussi – corvéables et dispensables – des ploutocrates richissimes qui possèdent le monde et l'utilisent souvent à leur guise.

Enfin, loin des humains, si loin d'eux conceptuellement, les IA. Entités artefactuelles capables d'engendrer automatiquement leurs propres successeurs, elles remplissent docilement les tâches complexes que les hommes leur confient mais leur sont totalement incompréhensibles. Seuls quelques spécialistes dans le monde sont capables de communiquer vraiment avec les IA, pour diagnostiquer des dysfonctionnements par exemple.

Irina est l'un de ces spécialistes. Payée très cher pour s’adresser à des IA autistes qui ne comprennent pas comment pas les Humains pensent (pour celles que ça intéresse) ni ce qu'est vraiment le monde, elle doit son talent à un implant cérébral presque expérimental qu'on lui posa pour sauver sa vie après un grave accident.
Au début du roman, Irina atterrit à San Francisco. Elle doit rencontrer le très riche, très vieux, et très secret Cromwell – un magnat du courtage de l'eau et de l'énergie – qui a besoin de ses talents particuliers. Un contrat à priori banal, qui lui permettra d'engranger une partie supplémentaire de la somme considérable sans laquelle elle ne pourrait plus s'offrir son traitement Mayo annuel anti-vieillissement. On le sait bien, si on rate une seule année, le traitement devient inutile. Beaucoup des sararimen de haut vol de ce monde paient leur longévité par l'angoisse permanente d'une vie sous l'épée de Damoclès de la mauvaise année qui les sortirait pour toujours de la jeunesse au long cours. Irina n'en est pas là. Les affaires vont bien. Ca ne va pas durer.

Elles vont bien aussi pour Thales. Implanté aussi, le jeune Brésilien a ainsi échappé à la mort lors de l'attentat qui a tué son homme politique de père. Depuis il est convalescent, à Los Angeles, loin de son pays qu'il a fui pour raison de sécurité. Que sait-il ? Et à qui ces informations peuvent-elles profiter ?

Sur la trajectoire de collision, il y a aussi Kern. Réfugié d'Amérique Centrale, autodidacte des arts martiaux, il vit de petits coups dans la favela de LA, sort plus ou moins avec une strip-teaseuse, et se retrouve sans le vouloir – en volant un téléphone – au cœur d'une affaire bien trop grosse pour lui.

Mason, auteur encore novice, a écrit avec "Void Star" le roman cyberpunk le plus excitant que j'ai lu depuis longtemps. Il m'a saisi comme Neuromancien l'avait fait il y a bien des années. Aussi nerveux, aussi tendu, aussi mystérieux. Et peut-être plus efficace.

Sur le plan du fond, Mason livre un roman complexe, fait de niveaux de vérité superposés qui se dévoilent progressivement aux yeux du lecteur. Mason réussit – ce à quoi n'arrivent pas tous les auteurs SF – à rendre clairs des événements difficiles à visualiser et à métaphoriser les réalités informatiques.

D'un point de vue technique aussi bien que politique, le monde qu'il décrit est, hélas, crédible, plus, bien plus, que celui du chef d’œuvre de William Gibson ; il en est d'autant plus inquiétant et immersif.

Spécialiste de la recherche en IA, Mason expose aux lecteurs les difficultés conceptuelles qu'ont ces intelligences pour saisir le monde physique dans lequel elles existent, ne serait-ce que pour reconnaître une image ou, plus difficile encore, une expression faciale. Google (auquel un clin d’œil est fait dans le roman) tente aujourd'hui de surmonter certaines de ces difficultés en faisant travailler deux réseaux de neurones ensemble pour qu'ils avancent dans leur appréhension du monde. On est ici au cœur du sujet. Que seront les IA ? Que comprendront-elles ? Que voudront-elles ? D'où le titre "Void Star", qui évoque un inconnu qui parlera aux codeurs.

Quant à la quête de « l'immortalité » du roman, elle est aujourd'hui au centre de bien des préoccupations des magnats de la Silicon Valley.

Sur le fond, le roman est donc bien en résonance avec le monde tel qu'il est et tel qu'il devient, et pour le porter il dispose d'une histoire efficace et de personnages  intéressants. Bien moins badass que les héros de Neuromancien, tous lancés sans le vouloir sur des trajectoires de progrès ou de rédemption, Mason les rend humains et proches, avec une mention spéciale pour Kern, très émouvant dans sa perception de monde (celle d'un pauvre qui ne comprend jamais vraiment ce qu'est la richesse) et dans sa quête d'absolu.

Qu'en est-il enfin de la forme ?

Une vraie réussite.
Rempli d'images, de sons, d'impressions, fait d'une succession de chapitres courts, alternant des phrases courtes, vives, parfois nominales, et de très longues phrases, toujours fluides, qui décrivent des enchaînements de pensée ou d'action, le roman se lit simplement alors même qu'il remplit le lecteur d'idées et de perceptions, et qu'il le promène de lieu en lieu en lui offrant de très nombreux coups d’œil sur un monde proche et lointain à la fois. C'est très bien fait.

S'y on veut trouver à redire, on pourra regretter un moment où une scène, pas totalement logique, semble destinée seulement à permettre qu'une autre arrive ensuite. Peut-être aussi une ou deux rapidités.
Et puis on peut se demander pourquoi lire un roman qui évoque irrésistiblement Neuromancien. Parce qu'il est bon, et peut-être meilleur que son prédécesseur. Utile donc, qu'on ait lu ou pas le roman de Gibson.

Void Star, Zachary Mason

mardi 18 avril 2017

The Book of Joan - Lidia Yuknavitch - A l'estomac


« ...provocative dystopian novel reminiscent of Station Eleven by Emily St. John Mandel », couv.
MUHAHAHAHAHAHA, n'importe quoi !

"The Book of Joan" est un roman post-apo de Lidia 'Misfit's Manifesto' Yuknavitch. C'est un roman misfit, comme elle, et absolument pas un dystopique ou post-apo au sens habituel du terme.

Futur hélas trop proche. La Terre a été bouleversée au-delà du reconnaissable par la Géocatastrophe. Succédant aux Guerres Globales qui ont embrasé le monde et fait de chaque humain (homme, femme, enfant) un combattant ainsi qu'une victime à venir, la Géocatastrophe a anéanti presque toute l'humanité, remodelé la planète, et quasiment éteint la lumière solaire. Les seuls qui ont « échappé » au désastre sont une grosse poignée de privilégiés qui ont fui pour le CIEL – des stations en orbite – et y survivent depuis lors en pompant le peu de ressources qui restent à la Terre. Ils y vivent sous la férule de Jean de Men, un dictateur ploutocrate issu du monde de la célébrité facile (toute ressemblance...). Mais, incapables de se reproduire, ils sont les derniers de leur (notre?) espèce.
La seule à s'être opposé à de Men est Joan, une Jeanne d'Arc réinventée par Yuknavitch. Retrouvée, capturée, elle a fini brûlée sur un bûcher. Mais, à l'insu de tous, Joan a échappé à la mort ; et elle doit maintenant finir sa mission : initier un nouveau cycle pour la vie et la matière.

A partir de ce pitch, Yuknavitch aurait pu peut-être écrire un roman SF classique. Ce n'est pas le choix qu'elle a fait.
D'abord, quantité des événements du roman sont inexplicables par la science traditionnelle. Joan, enfant, a été habitée par une lumière et une chanson qui ne l'ont plus quittée. Elle y a gagné des dons miraculeux, jusqu'à celui de rendre brièvement la vie.
Ensuite, si les Guerres sont une suite logique des tensions et apories mondiales, la Géocatastrophe est largement d'origine surnaturelle.
Enfin, l'humanité – ce qu'il en reste – a subi une transformation radicale et inexpliquée. Métamorphosés en sorte de pantins parfaitement blancs, les humains ont perdu leurs organes sexuels et ne sont plus capables ni de s'accoupler, ni, a fortiori, de se reproduire.
Rien de tout cela n'a d'explication rationnelle. C'est advenu, c'est tout. Comme une conséquence de l'impasse que constitue l'humanité qui a fait de la vie – forme animée de la matière – un vouloir et un pouvoir alors que la simple existence de la matière est suffisante à l'expression de son essence.
Là où la Jeanne originale entendait Dieu, c'est l'univers qu'entend Joan, c'est à lui qu'elle est connectée, matière et énergie, c'est de lui qu'elle tire ses dons et sa mission. Elle est une sorte de Dr Manhattan, pouvoirs, vision, et détachement compris.

Sur ce fond, qu'il faut admettre pour pouvoir lire le roman, Yuknavitch raconte une histoire en trois parties, comme les actes d'une tragédie ou les panneaux d'un retable.

Livre I : Où l'on découvre la révolte de Christine Pisan et de son impossible amant Trinculo dans un  CIEL où l'on se scarifie pour créer et où le sexe est une offense capitale.
Livre II : Où l'on suit Joan et son amie Leone sur une Terre ravagée, de fuite en survie et de survie en fuite. On y entrevoit parfois les quelques humains restants, au-delà de toute aide possible. On y pressent la confrontation à venir.
Livre III : Où Joan, Christine, Leone et Trinculo se dressent contre de Men dans CIEL, et où Joan initie un nouveau cycle de la réalité.

Ce que raconte Yuknavitch c'est l'obscénité humaine. Des super riches bien sûr mais pas seulement. De l'humanité toute entière.
Ce qu'elle dit c'est la consubstantialité de l'humanité avec la création tout autant qu'avec la destruction.
L’aveuglement qui détourne l'humain de sa matérialité.
Le caractère inévitablement sexué de l'espèce humaine.
La rupture d'avec la parole qui signe celle d'avec tout sentiment humain.

Elle le fait dans un style d'une richesse folle, que le souci de vraisemblance ne limite jamais. Elle accumule les affirmations, empile les idées, élève un monument baroque qui captive le regard. Elle raconte les choses les plus incroyables sans jamais perdre un lecteur progressivement hypnotisé.
Elle renvoie l'humain a sa matérialité intrinsèque. Odeurs, humeurs, pisse, merde.
Elle place le sexe au centre. Comme nécessité vitale, comme soif inextinguible, comme crime capital de tous les totalitarismes. L'humain n'est pas qu'un pur esprit.
Elle décrit la mortification du corps, auto-infligée ou imposée comme sanction. Crémation, écorchement, aigle de sang. Corps détruits, mutilés, amputés. L'humain n'est pas qu'un pur esprit.
Elle décrit la mortification de l'humanité par elle-même (qui d'autre ?).
Elle décrit la mortification de la Terre par l'humanité.
Elle décrit le début (peut-être) d'une nouvelle histoire pour cette matière dont est constituée l'humanité ; nous sommes faits d'atomes de carbone inertes inchangés depuis des milliards d'années.

C'est barbare, violent, cruel. C'est une incantation primale. De la littérature sans limite.
C'est du post-apo, certes, mais au sens ultime du terme, et pour l'appréhender c'est vers Jérôme Bosch qu'il faut regarder, ou Ligotti, ou encore la fin du cycle d'Elric.

The Book of Joan,  Lidia Yuknavitch

dimanche 16 avril 2017

Lovecraft au coeur du cauchemar - ActuSF


« N'est pas mort ce qui peut à jamais gésir,
Et au fil d'ères étranges, même la mort peut périr. »
Quel meilleur jour que celui de Pâques pour parler du dormeur de R'lyeh ?

Commençons cette brève chronique par une précaution indispensable. Je connais beaucoup des participants à ce "Lovecraft", j'apprécie souvent leur travail, et j'ai soutenu le projet en le finançant –   avec beaucoup d'autres – sur Ulule. Si ça t'inquiète, lecteur, si tu penses que ça entache mon avis de partialité, je ne pourrai pas te convaincre du contraire (on ne convainc jamais que les convaincus). Sache néanmoins que Lovecraft me fascine depuis l’abîme du temps de ma prime jeunesse, que je pense avoir lu tout ce qu'il a écrit (à condition que ça soit accessible dans des conditions décentes) et beaucoup de ce qui a été écrit sur lui, que j'aurais alors été infiniment déçu si l'ouvrage avait été quelconque. Ce n'est pas le cas, je vais donc t'en dire quelques mots.

"Lovecraft, au cœur du cauchemar" est un bel ouvrage hardbound de 460 pages, publié par ActuSF.

On y trouve :

Un article passionnant de Bertrand Bonnet (une sorte de Joshi français) sur l'écart entre l'homme Lovecraft et le mythe Lovecraft. Tant des anciens lecteurs d'HPL (moi compris) ont pris en leur temps pour argent comptant la légende associée au personnage qu'une mise au point structurée est utile pour ceux qui ne lisent pas l'anglais et sont donc privés de Joshi.

On continue sur l'homme avec un article de Mathilde Manchon sur les lieux imaginaires ou réels de l’œuvre de Lovecraft, entre cités mythiques et lieux réinterprétés.

Nouvel article long de Bertrand Bonnet (en partie déjà publié dans le Bifrost spécial Lovecraft) sur l'amitié intense, et pourtant strictement épistolaire, qui lia Lovecraft et Robert Howard (le créateur de Conan, entre autres). Sur les rapports et les différences qu'entretiennent leurs deux œuvres aussi, l'influence certaine de Lovecraft sur Howard, et celle, seulement possible, d'Howard sur Lovecraft. Suivent quelques extraits de lettres de l'un à l'autre (sélectionnés par Patrice Louinet) dans lesquels on les voit discuter de tout, jusqu'à des considérations gastronomiques.

Suit un article de Todd Spaulding sur le Lovecraft réviseur des textes des autres, sur l'imposant travail de réécriture parfois complète que Lovecraft effectuait, pour gagner sa vie, pour maints autres auteurs de weird. On rappellera que ces révisons, fascinantes, ont été rassemblées en France dans les recueils L'horreur dans le musée et L'horreur dans le cimetière.

Arrive l’œuvre avec un article de Christophe Thill sur l'histoire éditoriale de Lovecraft ainsi qu'un autre, d'Emmanuel Mamosa sur la création et l'ampleur de ce qu'on nomme le Mythe de Cthulhu (expression qui n'est pas d'HPL).

Suit un guide raisonné des 25 textes essentiels de Lovecraft par Bertrand Bonnet. Fort bien vu et passionnant, même quand on connaît les textes en question. Indispensable si l'on veut suggérer quoi lire à un novice – dans une interview, plus loin, Christophe Thill conseille aussi deux « entrées en Lovecraft » possibles.

Thill qui livre aussi une analyse très détaillée de l'anti-heroïc fantasy de Lovecraft, et du cycle dunsanien des Contrées du Rêve.

Beaucoup à lire encore sur Lovecraft et la génération perdue des auteurs désillusionnés par leur temps (Florent Montaclair), Lovecraft 'le scientiste' et la science (Elisa Gorusuk), Lovecraft l'écrivain d'exploration emportant son lecteur émerveillé jusqu'à des distances incroyables dans l'espace ou le temps (David Camus dans un article très personnel), les nombreuses traductions françaises d'HPL (Marie Perrier) – je choisis Camus (qui explique d’ailleurs sa traduction dans l'article consécutif) sans hésitation –, ou encore la pléthore de dérivés (films, BD, jeux) qu'a inspiré le « Mythe ».

Et puis des interviews, de spécialistes, de traducteurs, de continuateurs, parfois (pas souvent) redondantes avec certains articles : Christophe Thill, François Bon, Raphael Granier de Cassagnac qui a découvert HPL comme moi en jouant à Call of Cthulhu (mais qui n'a peut-être pas cru pendant vingt ans comme moi que Sandy Petersen était une femme !), Michel Chevalier, Patrick Marcel, Jean-Marc Gueney, François Baranger, Nicolas Fructus, Philippe Caza, Sans Détour, et même Cédric Ferrand (grand rôliste devant l'Eternel). J'espère n'avoir oublié personne.

C'est donc une belle et utile somme en français que ce "Lovecraft, au cœur du cauchemar". Il va pouvoir rejoindre le L'Herne, le Levy, le Houellebecq, le Klinger, et quelques autres, dans ma bibliothèque. J'en relirai des passages chaque fois que nécessaire.

Lovecraft, au coeur du cauchemar, sous la direction de Jérome Vincent et Jean-Laurent Del Socorro

vendredi 14 avril 2017

La Grande Guerre des Lulus - Hautière - Hardoc

La guerre des Lulus continue dans les tomes 2, 3, et 4. Les années passent et la guerre, qui devait durer quelques semaines, ne finit toujours pas. Pour les cinq enfants perdus du récit, l'épreuve continue donc. Il faut survivre, se nourrir, résister au froid, survivre à la maladie et aux blessures qui menacent à chaque instant.
On héberge un déserteur allemand, Hans, dont on découvre que, loin des caricatures de la propagande, il est vraiment un brave homme. Puis, on est obligé de fuir, seuls, devant l'avancée des troupes.


On finit par atterrir au familistère de Guise où on est recueilli un temps, à grand risque pour les sociétaires.
On fait de belles rencontres, de mauvaises aussi, dans ce purgatoire qu'est l'arrière occupé du front, où l'on voit les Allemands vivre sur le pays en réquisitionnant nourritures et hommes, jusqu'aux enfants pour des brigades de glanage.
On fuit encore, pour la Suisse, et on se perd, jusqu'en Allemagne.


Et puis, on grandit. Aux premières inquiétudes de la puberté succèdent progressivement les troubles plus troublants de la promiscuité entre deux garçons qui sont presque des hommes et une fille qui devient une femme. Trois c'est toujours un de trop. La masse critique approche, la fin du quintet aussi.



Les albums sont toujours aussi touchants dans leur présentation d'une guerre vue de l'arrière par des enfants qui n'y comprennent pas grand chose mais en perçoivent les effets délétères.
On craint pour eux, sans cesse en danger même si leur propre innocuité apparente suffit souvent à les protéger.
On y assiste à des coming of age que l'exclusivité relationnelle rend douloureux.
On y voit des héros et des salauds, humains, si humains
On s'y régale du contraste entre le français parfait du narrateur ex-post et celui, approximatif, des enfants parlant, sans oublier celui, rustique, des forestiers, ni le ch'ti du familistère.
On attend la suite (1918) avec impatience en regrettant seulement le gimmick consistant à faire parler les Allemands en allemand ce qui oblige à lire la traduction de chaque bulle concernée en bas de la page - parfois la totalité des textes d'une page donnée.

La guerre des Lulus t2 à 4, Hautière, Hardoc

The collapsing empire - John Scalzi - Vraiment drôle


Loin dans la galaxie. Longtemps après nous (vers 3500 AD à la grosse louche, mais le calendrier n'est plus le même).

L'humanité vit au sein d'un empire –  l'Interdépendance – qu'elle a créé il y a environ mille ans. L'Interdépendance est, comme son nom l'indique, constituée d'un réseau de systèmes solaires dont aucun n'est autosuffisant ; sauf un, nous y reviendrons. Complexe politique, religieux, et mercantiliste, à la Dune en moins sérieux, l'empire est, au mieux, une ploutocratie religieusement légitimée, au pire un système mafieux ayant su se donner l'apparence de la respectabilité, dans tous les cas une forme inédite de capitalisme monopoliste d'Etat.

Au centre de l'Interdépendance, Hub, le système capitale, une folie luxueuse et surpeuplée où règne l'emperox (une lubie de Scalzi pour être gender-neutral), entouré et encombré d'une cour aussi remuante que conflictuelle.
Rayonnant autour de Hub, dans une distribution non homogène et à des distances de plus en plus grandes, les systèmes colonisés par l'humanité. Le tout, séparé par des années-lumière, est relié par le Flow, une déformation de l'espace-temps (qu'on peut voir comme des trous de vers naturels, stables, à transit non instantané ; les Parisiens peuvent voir ça comme des voies sur berge secrètes) qui permet d'aller d'un système à l'autre à vitesse supraluminique (aucun autre moyen, pas de FTL drive ici). Mais le Flow n’existe pas partout, il faut trouver des entrées puis voir où les flux conduisent, car on ne peut pas quitter le Flow où on veut, il n'y a pas d'autre option que d'aller d'un bout à l'autre du chemin qu'on utilise. Il arrive aussi, très rarement, qu'un chemin de Flow se tarisse et qu'un système devienne donc inaccessible – c'est comme ça que les Humains, il y a longtemps, ont perdu la Terre.

Au début du roman, chaque système est relié à au moins un autre par un flux entrant et un flux sortant (distincts). Mais, horreur, il semble que certains flux faiblissent, au point qu'on peut craindre la disparition d'une partie du réseau, ce qui isolerait des systèmes – souvent très peu adaptés à la vie humaine – qui ne peuvent survivre que grâce à l’apport des autres dans une Division Interstellaire du Processus Productif qui est notre mondialisation à la puissance 1000.

Le seul système autosuffisant est End, le plus éloigné de Hub (à neuf mois de trajet Flow) et donc celui sur lequel l'empire exile ses trouble-fêtes. C'est aussi le premier à connaître un effondrement de son Flux sortant. Cet événement inquiétant (que beaucoup ne veulent pas plus voir que certains ici ne veulent voir le réchauffement climatique) se produit alors que sur End une insurrection bat son plein, que l'emperox Attavio IV vient de mourir, et que lui succède sa fille Cardenia, qui n'était pas préparée à la fonction et qui n'en voulait pas. L'empire s'effondrera-t-il ? Et surtout, que deviendra une humanité incapable de vivre là où elle est sans les apports quotidiens du commerce interstellaire ?

Réglons tout de suite la question : Scalzi n'a pas voulu écrire une allégorie sur le monde actuel ou sur les USA. Il l'a dit en itw, il pensait plutôt à l'âge d'or de l'exploration occidentale entre le XVème et le XVIIème siècle, une époque où le commerce était totalement dépendant du bon vouloir des éléments naturels que sont les vents et les courants. Parallèle : la dépendance au Flow. Question réglée.

On peut néanmoins dire que la question que pose Scalzi à notre monde l'avait déjà été par Eschbach par exemple dans l’excellentissime En panne sèche. Que devient un monde de DIPP quand le transport devient au mieux très compliqué ? Eschbach laissait entendre que, dans un monde sans pétrole bon marché, le retour au local et à la simplicité serait obligatoire. Mais dans l'univers de Scalzi, même la simplicité n'est pas une option. Chaque système dépend de tous les autres pour des ressources critiques dont il est dépourvu. Sans les autres, c'est à dire sans le Flow, chaque système ne peut que péricliter.

Pour raconter cette histoire d’effondrement, Scalzi met en scène des personnages sympathiques. De l'emperox Cardenia au spécialiste du Flow Marce Claremont, de la rude famille Lagos aux détestables Nohamapetan, l'auteur crée une galerie de personnages hauts en couleurs, chacun doté d'une identité forte et pris dans les ravages de l'époque. Il les fait s'affronter au sein d'un empire qui n'a pas vocation à être très réaliste. Le world building n'est pas négligé mais il est volontairement minimal. L'empire est destiné à être, pour le lecteur, baroque, excessif, étrange dans sa conception. On est ici dans une forme de SF qui rappelle très fort celle de Douglas Adams, tant dans la fond (en partie) que dans la forme (très largement). Les dialogues sont des ping-pongs verbaux parfois proches de l'absurde, ne serait-ce que dans leur franchise extrême qui fait fi de toute convention (et exprime sans fard la brutalité des rapports sociaux dans le monde de la concurrence). Rebondissements et stratagèmes incroyables abondent. L’obsession financière qui habitent les ploutocrates amuse. Les situations, comme les technologies, sont souvent drôles quand on réalise ce qu'elles impliquent (la gravité artificielle par exemple résulte d'un Champ de Push qui appuie vers le bas sur les spationautes). Je ne goûte en général guère la bonne rigolade (on le sait) mais ici le dosage est pile le bon. Scalzi raconte une histoire sérieuse (voire tragique) dont il décale juste assez la narration pour donner régulièrement envie de rire en voyant (ou en entendant) la manière dont elle se développe.

C'est rapide, punchy, amusant, très agréable à lire. Rempli de vaisseaux à la Banks tel le Tell Me Another One ou le Yes, Sir, That's My Baby. On y croise même une maison Jemisin.
Seul défaut, mais de taille, il faudra attendre la (les ?) suite (s ?).

The collapsing empire, John Scalzi

mercredi 12 avril 2017

Strange Fruit - Waid - Jones - Inutile


Après Superman chez les Soviets, voici que je lis Superman chez l'Oncle Tom.

1927, Mississipi. Le fleuve, gros comme jamais, n'est contenu qu'à grand peine par des digues faiblissantes. D'immenses inondations menacent les villes et les plantations. Il faut renforcer les digues, sans grand espoir de réussite ; se résoudre aussi à la perte de certaines propriétés. Le malheur des catastrophes naturelles.
Mais le Mississipi de 1927 est aussi le lieu d'un malheur très humain, car, sur les digues, les ouvriers noirs travaillent de gré ou de force pour un salaire de misère.

Une ségrégation complète frappe la population noire, pourtant libérée de l'esclavage depuis plus de 60 ans par le XIIIème amendement. Les Noirs des Etats du Sud forment une population méprisée, raillée, victime de toutes les petites vexations du racisme ordinaire, et aussi des immenses torts qui résultent de l'inégalité scolaire, professionnelle, judiciaire. Une population dont la fraction blanche, dominante, attend qu'elle soit aussi soumise que du temps de l'esclavage. Pour ces dominés, résister c'est risquer d'être battu, emprisonné, voire pendu lors d'une de ces expéditions punitives que mène le Ku Klux Klan et dont la visée est clairement la domination par la terreur. Strange fruits.

Dans ce contexte rieur, non loin de Chatterlee, en pleine inondation, s'écrase un engin spatial qui transporte à son bord un colosse aussi noir que mutique. Ce mystérieux géant, un Superman sans le moindre doute, sauvera la ville de l'inondation attendue.

On ne fait pas de bonnes littérature avec de bons sentiments. On le vérifie une fois encore ici.
Que nous dit ce comic ? Rien que nous ne sachions déjà. La domination blanche, le KKK, les pendaisons, tout ceci est connu sauf à avoir passé toute sa vie dans une grotte.
Sur le plan narratif, il ne se passe pas grand chose de palpitant ; pour tout dire on s'ennuie à la lecture. Même la construction est étrange, avec des fils tirés dans plusieurs directions sans être jamais pleinement développés.
Les personnages sont, au mieux, cookie-cutter. Le très méchant gars du Klan qui passe son temps à être méchant. Le sénateur local, sage et largement impuissant. Le Noir forte-tête, qui tourne un peu en rond et sert de lièvre au gars du Klan. L'ingénieur envoyé par Washington, un Noir pour que ce soit un peu croquignolet (on croit au début que les interactions de ce personnage avec les Blancs racistes seront éclairantes, en fait même cette idée tombe à l'eau). L'enfant disparu puis retrouvé (clairement le fil de trop). Le pasteur noir qui fait de la figuration. Et j'en passe.
Fils peu ou mal suivis, personnages inconsistants, on dirait que Waid s'est lancé dans une histoire qui ne l'intéressait pas.

Et que dire de ce Superman muet ? Que dit-il ? Que nous dit-il ?  Rien. Tout simplement rien. Il n'est même pas un modèle ou un moteur pour les Noirs de Chatterlee. Et que fait-il ? Il traverse l'histoire sans avoir l'air d'y comprendre grand chose, sauve la ville (on se demande bien pourquoi, et comment il comprend quoi faire), puis disparaît, emporté par le courant. Voilà. Fin de l'histoire. La vie reprend son cours comme avant. Ce Superman noir n'aura été qu'une étoile filante. A quoi servait toute cette histoire ? Je l'ignore.

Finalement le seul moment intéressant de tout le comic est la toute fin, où l'on voit comment la vérité des faits est passée sous silence et comment ce que relate la presse c'est la visite du « sauveur blanc », en l’occurrence Herbert Hoover. L'histoire noire, non documentée.
Si l'on doit, pour finir, nommer une qualité, il y a ces graphismes absolument superbes, peints, qui rappellent Rockwell.

Inutile.

Strange fruit, Waid, Jones

mardi 11 avril 2017

Boudicca - JL Del Socorro - Reine de colère


Sur Boadicée, le personnage historique, on ne sait pas grand chose. Quelques mots de Tacite et de Dion Cassus. Guère plus.

Voici ce qu'on sait. Boadicée (Boudicca), fut reine des Icéni, un peuple celte du Nord-est de l'Angleterre actuelle. Elle vécut durant le premier siècle de notre ère. Veuve du roi Prasutagos qui lui lègua, ainsi qu'à ses deux filles, la moitié de son royaume, elle fut flouée par le procurateur romain, Catus Decianus, qui, pour la punir et l'humilier après qu'elle eut refusé de payer plus d'impôts qu'elle ne devait au terme de l'accord passés avec les envahisseurs romains, la fit fouetter publiquement et fit violer ses deux filles.
Elle est au entre de l'une des plus grandes révoltes des celtes bretons contre l'occupation romaine. Aujourd'hui, deux mille ans plus tard, une statue de la reine guerrière, symbole de la résistance anglaise face à l'adversité, orne Londres, près de Westminster.

Avec aussi peu d'infos, il était tentant de créer une biographie rêvée. C'est ce à quoi s'est attaqué Jean-Laurent Del Socorro.

"Boudicca" est un roman à la première personne. La reine en devenir s'y raconte. On y voit la fille orpheline d'une mère morte en la mettant au monde. Une fille née dans le bruit et la fureur de la mort et de la bataille, Conan féminin hurlant de rage au Sac de Vénarium.
On y voit une enfance près d'un père incapable de donner le moindre amour, anéanti qu'il est par la perte de sa reine et la cause de ce malheur.
La culpabilité d'une fille meurtrière sans le vouloir.
Le silence d'une fille bloquée par le poids d'une naissance trop dure à assumer.
L'apprentissage des finesses du monde auprès de Prydain, le druide du clan, qui la forme à comprendre, à faire, et lui explique le pouvoir de la parole, plus fort que celui de l'acier.
Le réconfort qu'elle trouve auprès de sa protectrice Ysbal, qui la forme au combat et en fait une guerrière, condition sine qua non de la légitimité celte. Quiconque peut être roi mais la place du guerrier est en première ligne. Et le guerrier respecté est celui qui a versé son sang pour protéger ses hommes.

C'est Boudicca qui se décrit ici. Boudicca la reine, Boudicca la femme arrangée d'un Prasutagos qui, la respectant, ne la bride jamais et pour lequel elle aura toujours une douce affection, mais surtout Boudicca la guerrière, aussi respectée que crainte car elle est prête à payer le prix du sang dans une société qui prise la valeur guerrière.

Boudicca qui, dans une des rares sociétés concrètes qui réalisa l'égalité hommes/femmes, conduit ses troupes à la bataille au même titre qu'un homme, reçoit cette onction suprême des guerriers qu'est la confiance aveugle au combat, et gouverne sa vie, tant publique que privée, avec la liberté que lui donnent sa grande force de caractère, l'absence de règles discriminantes de genre, et la certitude qu'il faut faire quand on ne sait pas dire.
Autre temps, autres mœurs, on remarquera que la première redécouverte de Boudicca, à la Renaissance, se fit à charge ; on lui reprocha de ne pas s'en tenir aux limites de son genre, d'être une « hommasse ».

Boudicca qui, à la tête de ses guerriers, rasera villes et camps fortifiés, jusqu'à Londinium, dans un conflit qui fit, estime-t-on, 80000 morts.
Là où certains roitelets locaux cèderont en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et copineront avec Rome la conquérante, Boudicca et ses Icéni résisteront, en vain sans doute – on sait ce qu'il advint de l'indépendance britonne – mais qu'importe ! Parfois courber l'échine est simplement impossible. C'était vrai pour tout les Celtes, ça l'était encore plus pour les femmes qui perdirent avec l'installation du patriarcat romain, l’égalité que leur assurait la vision celte du monde.

L'histoire comme la personnalité de Boudicca sont imaginées par Del Socorro (on la dit, peu de détails nous sont connus), ce n'est donc pas historique stricto sensu mais c'est joliment fait. L'ensemble est cohérent, en interne comme avec le peu qu'on sait. Les phrases qui racontent sont souvent joliment troussées. Le texte se lit vite et avec plaisir. On y « retrouve » parfois Conan, Maximus, ou William Wallace; comme compagnie, il y a pire.

Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro

La guerre des Lulus - Hautière - Hardoc - Touchant


Lucas, Lucien, Luigi et Ludwig sont quatre orphelins hébergés à l’orphelinat de l’abbaye de Valencourt en Picardie. Inséparables car ils partagent une chambre à quatre, ils forment les Lulus, un groupe soudé comme les quatre doigts de la main d'un Mickey franco-belge.
Chacun connaît des autres ses espoirs, ses peurs, ses doutes, ses faiblesses. Chacun compte pour les autres et sait qu'il peut compter sur eux. Au sein de la micro-société de l'orphelinat, ils forment une communauté.

Coupés du monde par leur lieu de vie (un orphelinat clos près d'un petit village), la date de l'histoire (1914, donc sans TV, smartphones, etc.), et l'organisation de l'institution (qui fait tout pour épargner aux enfants le fracas du monde jusqu'à leur cacher la raison du départ précipité de l'instituteur, et les remplir en parallèle de l'amour et de la crainte de Dieu), les Lulus ignorent que la guerre arrive à leurs portes.

Alors, un jour qu'ils jouent dans le bois proche, un ordre d'évacuation d'urgence arrive. Orphelins et adultes doivent, sous la conduite de soldats français, quitter leur ville évacuée en raison de l'avancée allemande. On cherche les Lulus. En vain. Ils restent donc involontairement en arrière.
Passé la surprise du retour dans un orphelinat vide, les quatre garçons comprennent vite qu'ils sont maintenant seuls, et assez vite que c'est à cause de cette guerre dont ils avaient peu ou prou entendu parler. Ils comprennent aussi qu'ils vont devoir se débrouiller pour survivre en attendant le retour des Français. Un jour. Qui sait ?

Naïf au bon sens du terme, "La guerre des Lulus" est une jolie BD. Les Lulus sont seuls et apeurés, mais débrouillards aussi, enfantins mais pas puérils, plein d'interrogations et de métaphysique de bazar. Ils parviendront à survivre même si c'est difficile (on peut lire la BD comme un album post-apo, ça fonctionne très bien, les problématiques : nourriture, médicaments, environnement hostile, sont les mêmes).
Et, dans cette épreuve inédite, les Lulus ne sont pas les plus aptes. Ils sont jeunes, des enfants dans un monde où l'autorité des adultes est absolue. Vivant dans leur univers d'enfants, ils ignorent presque tout du monde, même proche, sont plein des bondieuseries de l'abbé, sont confondants de naïveté sur les questions les plus simples.
Mais les Lulus ont une force invincible, c'est leur solidarité, leur certitude de petits orphelins d'être dans le même bateau et de devoir se soutenir les uns les autres. Elle leur permettra, dans cet album, de survivre à l'hiver dans un village vidé tant de ses habitants que de ses provisions, et même d'intégrer – à titre exceptionnel – une petite fille belge perdue par ses parents lors de leur exil. Certes, elle n'est pas vraiment orpheline mais, à cet instant, elle l'est de facto. Alors...

Jolie histoire joliment racontée, "La guerre des Lulus" est une BD sur la Grande Guerre vue comme une aventure à la Robinson suisse. Rafraîchissante par rapport à tout ce qu'on en lit d'habitude. Un petit plaisir de vacances.

La guerre des Lulus t1, La maison des enfants trouvés, Hautière, Hardoc

lundi 10 avril 2017

L'âme des horloges - David Mitchell VF


"L'âme des horloges" est disponible depuis le 6 avril. C'est un excellent roman, chroniqué là en VO. Rien de plus à dire.

L'âme des horloges, David Mitchell

Retour sur Belzagor - Thirault - Zuccheri - Fabris - J'arrive


Belzagor. Une planète anciennement colonisée par les Humains qui la nommaient alors Terre de Holman. Un monde, depuis, décolonisé, et rendu à sa population autochtone, même si, comme c'est toujours le cas, d'anciens colons ont fait le choix de rester. Une planète jungle chatoyante sur laquelle vivent aujourd'hui pacifiquement deux races indigènes intelligentes, les Sulidoror et les Nildoror. Les Sulidiror ne semblent guère futés et paraissent cantonnés aux tâches subalternes. Les Nildoror ont l'air bien plus profonds, à contrario des préjugés qu’entraînent leur apparence éléphantine et leur propension à s'accoupler en public.

C'est sur Belzagor, l'ancienne Terre de Holman, que revient Gundersen, des années après un départ qu'on devine houleux. Ancien officier de l'administration coloniale, ancien subordonné de « Kurtz le cinglé », ancien directeur d'infrastructure, Gundersen est de retour comme accompagnateur – aujourd'hui on dirait « fixer » – d'un couple de scientifiques. Entre exo-ethnologie et voyeurisme, il doit les amener secrètement sur le lieu de la cérémonie de la Renaissance, un rituel interdit aux Humains, en plein cœur du Pays des brumes. Mais, pour Gundersen comme pour Belzagor, le passé ne passe pas. De part et d'autre, certaines blessures, tant personnelles que politiques, sont mal refermées. Le voyage sera donc une plongée, dans la jungle comme dans la mémoire.

Belle adaptation du roman Les profondeurs de la Terre de Silverberg (qui lui même s'inspirait en partie d'Au cœur des ténèbres de Conrad), "Retour sur Belzagor" offre une narration entre présent et passé. Elle permet de découvrir progressivement les raisons du départ de Gundersen et les changements qu'a connu le monde sans oublier les invariants et les comptes non soldés, ainsi que d'entrer dans la richesse de la culture locale.

Faisant des Nildoror des porteurs volontaires pour le trio humain, le récit pointe les ambiguïtés de la décolonisation.
Montrant par petites touches le rapprochement presque à corps défendant qui se crée entre Gundersen et les autochtones, il décrit cet amour étrange, aussi égocentrique que naïvement vrai, que les colons ressentaient souvent pour les colonisés et leur culture.
Introduisant une tension sexuelle au sein du groupe entre le guide et ses clients, il renoue avec une tradition littéraire de l'expédition coloniale dans laquelle aux enjeux initiaux s'en ajoutaient d'autres autour de la possession de la « femme blanche ».

Le tout se passe dans un monde superbement dessiné par Laura Zuccheri et colorisé par Silvia Fabris. Plantes, animaux, paysages, tout est différent, et rien n'est absurde – comme c'est hélas trop souvent le cas dans la BD de SF. Tout est beau (une scène de lune double impressionne par son étrangeté simple). Si beau et différent qu'on rêverait de visiter Belzagor aussi, d'entrer dans la carte postale. Peut-être pas en compagnie d'un groupe aussi chargé émotionnellement ceci dit.
On y retournera en tout cas pour le tome final.

A noter : Kurtz a le visage de Silverberg
A noter aussi : Voyant les naggiars, ces serpents géants venimeux qu'on appelle en martelant le sol, on ne peut s'empêcher de penser que c'est un clin d’œil à Frank Herbert.

Retour sur Belzagor t1, Thirault, Zuccheri, Fabris

Vision T2 - King - Hernandez Walta - Dur


Suite et fin de la mini série Vision. Une belle réussite sur une idée casse-gueule.

Après les événements du tome 1, la situation de la « famille Vision » ne cesse de se dégrader. La pure logique informatique ne permet pas de résoudre les problèmes qui se posent à elle, et, hélas pour elle, la « famille » n'a rien d'autre sous la main. Il ne suffit pas d'être humanoïde pour être humain ; ils l'apprennent à la dure.
En dépit du rêve de normalité de Vision, en dépit même de sa frénésie criminelle de responsabilité familiale, il est presque impossible de vivre comme des humains lorsqu'on n'en est pas. Impossible aussi d'avoir la vie de Mr et Mme Smith quand on est un Vengeur et qu'on a « sauvé le monde 37 fois », ou d'être un héros et de dissimuler de terribles secrets. La contradiction interne et la dissonance cognitive ont très vite rattrapé les synthozoïdes qui jouent aux Cunningham.

Alors, la descente aux enfers continue. Implication des Vengeurs, retour de Wanda Maximoff et d'Agatha Harkness, nouvelles victimes collatérales, et nouveau drame dans la famille.
Incapables de faire face, les Visions dysfonctionnent, de plus en plus.

Comment gère-t-on la culpabilité ? Question humaine et très complexe. Mais quand on est synthétique, créé pour singer une humanité inaccessible, elle devient presque insoluble.
Pourquoi construit-on des vases qu'on ne peut remplir ? C'est la question du comic, c'est celle de l'histoire aussi. Presque jusqu'à la fin, la réponse semble être que c'est absurde voire cruel. Mais même un vase vide, un vase qui ne contiendra jamais rien car il en est incapable, peut décider de servir. A autre chose. De plus grand que lui.
Et, dans le comic, deux synthozoïdes prouvent qu'on peut être artificiel et noble à la fois. C'est fin et réussi grâce à une narration tendue à l’extrême, à l'annonce constante du pire à venir, et à quelques trouvailles narrative brillantes telle cette scène où est énuméré en off ce qui aurait pu ou dû être alors que le lecteur a sous les yeux l'échec tragique tant de ce qui fut que de ce qui devait être. On dirait la scène d'Apocalypse Now dans laquelle une cassette audio continue à débiter le message, ironiquement plein d'espoir et de projets, de sa mère à un soldat mort.
Brillant, aucun doute.

Vision t2, A peine plus qu'une bête, King, Hernandez Walta

mercredi 5 avril 2017

The Fifth Dragon - Ian McDonald - Luna avant Luna


On peut lire ici la nouvelle "The Fifth Dragon" de Ian McDonald.

On y suit l'alors jeune Adriana Corta, fondatrice de la dynastie Corta, jusqu'à une Lune encore en construction.

On y voit une jeune femme sans grâce quitter la Terre pour une dure vie d'émigrée anonyme, avec pour seul objectif de gagner bien sa vie et d'en faire profiter sa famille restée sur Terre.

On la voit confrontée au dilemme de tout travailleur lunaire : y rester pour toujours après deux ans de décalcification osseuse ou la quitter à l'issue de ce temps sans grand espoir de retour.

On voit la dureté qu'il faut atteindre, les choix qu'il faut faire, les gens dont il faut se défaire.

On assiste surtout à la rencontre entre une colonie lunaire bien plus jeune, rustique, et dangereuse qu'elle ne l'est dans les romans quelques décennies plus tard et une femme aussi intelligente que déterminée. Une femme qui sait voir et saisir les opportunités, quoi qu'il puisse en coûter, jusqu'à créer la cinquième dynastie, à côté des quatre installées, en fondant puis développant Hélio Corta, monopoleur du minage d'He3.

C'est agréable à lire, facile à comprendre même en standalone, l'histoire est intégrée dans le roman mais racontée différemment, à quelqu'un qui fait face à la narratrice.
Ca vaut la peine d'y consacrer une petite demi-heure pour découvrir le monde de Luna ou comparer les versions.

The Fifth Dragon, Ian McDonald

Luna Wolf Moon - Ian McDonald - Harsh


"Luna, Wolf Moon" est, après New Moon, le tome deux d'une série qui en comptera trois alors qu'originellement elle devait n'être qu'un diptyque ; les exigences matérielles d'une adaptation télé à venir.
Tome 2 sur 3, il souffre de ce que j'appelle dorénavant « la malédiction des tomes centraux », même s'il reste un roman d'une lecture plus qu'agréable, au-dessus d'une grande partie de la production actuelle.
Contrainte pénible (comme d'hab.) : ne pas spoiler le 1 pour les « pas encore lecteurs » du 1.

Après les événements qui concluaient le premier volume, les équilibres changent sur la Lune. Et, comme le sait tout physicien, la sortie d'un équilibre stable conduit bien plus souvent vers un déséquilibre persistant que vers un nouvel équilibre stable. Ici, comme dans GoT, un incendie initialement limité finit par mettre le feu à toute la forêt.

Terre et Lune sont en ébullition. Une famille éparpillée, des désirs brûlants de vengeance, des positions à affirmer, à consolider, ou à reconstruire, une conflagration qui, de locale, finira par devenir globale. Célèbres et anonymes vont encore mourir quand les plans brutaux des uns ou des autres seront mis en application. Et l'avant-poste industriel culturellement inédit et juridiquement contractuel que constitue la société lunaire découvrira douloureusement, comme le découvrirent en leur temps les pionniers de la Conquête de l'Ouest, qu'arrive toujours un moment où le centre se rappelle au souvenir de la périphérie.
A la fin du roman, nombre de fils nouveaux sont tirés mais aucun n'est arrivé à sa conclusion. Ceci sera pour le troisième et dernier voyage sur la Lune. En terme d'explication, je ne peux faire moins mais ne veut dire plus.

Ce second volume permet à McDonald de développer son histoire dans un monde dont le lecteur est maintenant familier. L'immersion est donc facile et rapide, et le roman un vrai page turner. D'autant que le récit s'y prête. Survie, vengeance, intrigue et manipulation, tirent une histoire très vive, parfois visiblement découpée – avec des transitions très (trop ?) rapides – pour une adaptation télé.

On y voit les personnages survivants du premier tome puiser dans leur malheur les ressources morales de se dépasser, pour certains bien au-delà de ce qui aurait été imaginable, à fortiori au vu de ce qu'on savait d'eux, de leurs faiblesses et de leur limites.
On y voit des stratégies de très long terme, datant pour certaines de décennies en arrière, porter les fruits attendus.
On y voit les alliances, souvent contractées par mariage comme dans une société féodale, se défaire – d'autant que la « guerre civile » lunaire déchire même à l'intérieur des familles.

On y voit la divergence entre les branches de l'humanité. Terriens, sélénites, spatiaux (les Vorontsovs) deviennent de plus en plus incompatibles. Culturellement bien sûr, et là, McDonald fait un travail colossal de création culturelle sur page blanche, mais aussi biologiquement, les effets de la faible gravité, voire de l'apesanteur, sur les organismes divisant l'humanité en trois branches irréconciliables dont chacune n'est plus adaptée qu'à son propre biotope – fut-il artificiel.

On y voit enfin cette Terre, chaotique et déclinante, d'où viennent autant les sélénites permanents que les contractuels temporaires. Une excursion terrienne qui introduit un nouveau et prometteur Corta.
On y voit les Etats terriens vouloir reprendre en main une colonie trop longtemps laissée à sa propre gouvernance. Le paradis libéral contractuel continuera d'exister à peu près comme avant, mais sous le contrôle de superviseurs liés aux gouvernements terriens. Un simple changement de management pour le petit peuple sélénite. Une menace mortelle pour les tycoons qui s'étaient taillés des empires sur la Lune. Le tragique d'un sacrifice vain, celui des combattants qui tombèrent pour préserver l'indépendance de la Lune.

On y voit surtout McDonald tisser une intrigue riche, la remplir d'action, de catastrophes, d'images fortes, développer ses personnages jusqu'à leur donner une profondeur émouvante, s'amuser à imaginer avec force détails une (voire deux) sociétés nouvelles totalement dégagées des contingences ataviques, faire évoluer des proto-extros, citer abondamment ses références pop, du jazz à Heinlein (et là de « Gravity is a harsh master » à, plus tard, « Earth is a harsh mistress »), offrir au lecteur une histoire qui évoque maintenant plus GoT que Dallas étant donné l'irruption des politiques étatiques dans l'affaire. De l'action plutôt intelligente et rouée, que demander de plus ? Que la suite vienne vite peut-être ?

Lune, Wolf Moon, Ian McDonald

mardi 4 avril 2017

La shortlist du Hugo 2017


Les nominations pour le Prix Hugo 2017 sont connues. Il semble que les Rabid Puppies aient fini de s'exciter et que des livres plus légitimes soient donc sortis du chapeau. Tant mieux.

Parmi les nombreuses œuvres sélectionnées, certaines ont été chroniquées ici. Tant mieux aussi. Extraits de la pléthorique sélection.

Best Novel (2078 ballots)

 

Best Novella (1410 ballots)

  • The Ballad of Black Tom by Victor LaValle (Tor.com Publishing)
  • The Dream-Quest of Vellitt Boe by Kij Johnson (Tor.com Publishing)
  • Every Heart a Doorway by Seanan McGuire (Tor.com Publishing)
  • Penric and the Shaman by Lois McMaster Bujold (Spectrum Literary Agency)
  • A Taste of Honey by Kai Ashante Wilson (Tor.com Publishing)
  • This Census-Taker by China Miéville (Del Rey / Picador)

 

Best Series (1393 votes)

  • The Craft Sequence by Max Gladstone (Tor Books)
  • The Expanse by James S.A. Corey (Orbit US / Orbit UK)
  • The October Daye Books by Seanan McGuire (DAW / Corsair)
  • The Peter Grant / Rivers of London series by Ben Aaronovitch (Gollancz / Del Rey / DAW / Subterranean)
  • The Temeraire series by Naomi Novik (Del Rey / Harper Voyager UK)
  • The Vorkosigan Saga by Lois McMaster Bujold (Baen)

On se félicitera quand même de la présence  en Best Novelette du sûrement indispensable :
Alien Stripper Boned From Behind By The T-Rex by Stix Hiscock (self-published). Loonies never die !

Wanna Meet Adriana Corta ?


Sais-tu, ami lecteur, que tu peux rencontrer Adriana Corta, fondatrice de la dynastie du même nom et Cinquième Dragon Lunaire, dans cette nouvelle que t'offrent Tor.com et Ian McDonald ?
J'en dirai un mot sous peu. En attendant, tu peux toujours aller la lire et te faire ta propre idée.

The Fifth Dragon, Ian McDonald

samedi 1 avril 2017

La glace et le sel - Zarate - Détumescent


4ème de couv (que je ne donne jamais d'habitude mais là, je manque trop d'idées) :
Le Déméter entre dans le port de Whitby en pleine tempête. À bord du navire sans équipage, le capitaine gît, sans vie, attaché au gouvernail tandis que, dans la cale, dorment de mystérieuses caisses pleines de terre. C’est ainsi que Dracula, dans le roman de Bram Stoker, arrive à Londres.
À partir des quelques lignes retrouvées dans la poche du capitaine, José Luis Zárate reconstruit la tragédie de la traversée.
La brûlure du soleil, la morsure du sel, la promiscuité exacerbent les sensations. Le capitaine, rongé de désir, rêve de goûter à la peau et au corps de ses hommes. Le vampire boit leur sang, mais le désir est une soif que rien n’étanche. Du pont à la cale, des appétits refoulés à la jouissance sans entraves, José Luis Zárate revisite brillamment la figure du vampire, cette insatiable machine désirante.

On sait (ou pas) que Dracula est l'un des romans et l'un des personnages qui m'ont le plus bouleversé.
Il suffit de taper le mot Dracula dans le moteur de recherche du blog. Et il y manque bien sûr tout ce qui a été lu ou vu avant.

Alors, j'étais impatient d'embarquer enfin à bord du Demeter pour y assister au tragique voyage de Varna à Whitby, de l'Europe archaïque au monde moderne, des enfants de la nuit à Mina et Lucy.

Je m'attendais à tout sauf à ce que le roman se focalise sur les délires érotiques d'un capitaine homosexuel aussi priapique que frustré.

Qu'est-ce qu'Actes Sud et Dracula sont-ils allés faire dans cette galère ? J'ai beau chercher, je ne trouve pas.

On me dira 'Eros et Thanatos'. Non. Ils ont bon dos Eros et Thanatos. Ils sont autrement plus délicatement suggérés et entremêlés dans le roman de Bram Stoker.

En dépit de sa jolie écriture, la délicatesse c'est ce qui manque à Zarate, au contraire de l'obsession. Rappelons quand même que c'est lui qui écrivit Petits Chaperons, que je n'ai pas le plaisir d'avoir lu mais dont le résumé dit assez : « Recueil de micro-nouvelles dans lesquelles le petit chaperon rouge et le loup explorent une facette inédite de leur relation, mais la mère-grand n'est pas en reste ! »

La glace et le sel, Jose Luis Zarate

Petit traité de hasardologie - Krivine contre la bétise


Un court post pour parler du très excellent "Petit traité de hasardologie" de Hubert Krivine. En des temps où le complotisme se nourrit autant de la malveillance de certains que de la méconnaissance mathématique des autres, ce type d'ouvrage de vulgarisation me parait extrêmement utile, de ceux qu'il faudrait mettre entre toutes les mains, ce qui serait bien plus efficace que tous les cours d'EMC infligés à corps perdu à des élèves confits dans l'huile des réseaux sociaux, de leurs approximations, et de leurs contre-vérités.

En 160 pages accessibles (pour peu qu'on fasse un tout petit effort de concentration), Krivine explique ce qu'on peut faire dire et surtout ce qu'on ne doit pas faire dire - car c'est tout simplement faux - aux probabilités. Très illustré d'exemples concrets, renvoyant en annexe pour les calculs mathématiques, Krivine éclaire sans aveugler. On en sort plus sage.

Pourquoi certaines choses sont-elles inconnaissables à part sous la forme - inévitablement insatisfaisante - de probabilités ?
Pourquoi ne faut-il pas confondre causalité et corrélation ?
Pourquoi est-il raisonnable d'aller à l’hôpital même si, objectivement, on y meurt beaucoup plus souvent que dans son lit ?
Pourquoi n'est-on pas sûr d'avoir 50 piles en tirant 100 fois à pile ou face ?
Pourquoi le manque d’informations suffisantes empêche-t-il de "prédire" ce qui va survenir ?
Que ne peut-on pas faire dire à une moyenne ?
Qu'est ce que la loi des grands nombres, ou une loi gaussienne, et que permettent-elles de "prédire" ? Pourquoi la régression à la moyenne explique-t-elle certaines réussites miraculeuses ?
Pourquoi la loi des séries est-elle une vue de l'esprit ?
Pourquoi est-il indispensable (en Bourse on aurait dû s'en souvenir) de savoir si des évènements distincts sont indépendants ou pas ?
Pourquoi, dans le cas d'évènements rares, faut-il se méfier comme de la peste des faux positifs ?
Pourquoi, enfin, certains évènements sont-ils chaotiques par nature et défient donc toute tentative de prévision ?

Utile, très utile, à lire, faire lire, et travailler. Parallèlement à La démocratie des crédules.

Petit traité de hasardologie, Hubert Krivine

jeudi 30 mars 2017

Seven surrenders - Ada Palmer - Epoustouflant


Je déteste chroniquer des tomes 2,3, n... Plus de monde ni de système à décrire (alors que c'est ce que je préfère), et puis il y faut dire sans dire, autant pour ceux qui ont lu le 1 et voudraient continuer par le 2 que pour ceux qui n'ont même pas encore lu le 1. Qu'importe ! Lançons-nous encore une fois dans ce difficile exercice, "Seven surrenders" le mérite.

Too like the lightning était la statique de l'histoire, la lente ascension du lourd rocher du récit vers le sommet de la montagne narrative. Avec "Seven surrenders", on est dans la dynamique. Le rocher redescend, il roule de plus en plus vite, il va bien finir par écraser quelque chose, quelqu'un, le monde entier. Sysiphe, fais attention !

Au paradis, la chute est proche. Le monde de Terra Ignota a commis l'erreur de vouloir commencer par le plus simple, et maintenant il craque.

Explication : trois rêves utopiques habitent cette Terre de notre avenir. Terraformer Mars et partir y installer l'humanité (rêve des Utopiens), numériser la conscience (rêve des Brillistes), et « améliorer » la société en la conduisant vers la paix, une certaine égalité, et l'abondance (concerne toute l'humanité).
Devant la difficulté des deux premières tâches, et après l'horreur des grandes guerres religieuses, l'humanité a fait ce qui été le plus facile, le plus rapide, le plus directement visible aussi. Elle a « progressé » sur le plan sociétal dans l'attente d'une progression technologique bien plus longue à réaliser. L'abondance, l'abolition des distances, une justice pénale bienveillante, plus de religion, plus de genre, plus de sexisme, plus de nations, plus de cette majorité potentiellement tyrannique qui minaient les systèmes politiques les mieux intentionnés. L’animal humain, indifférencié, n'a plus que les affinités qu'il s'est choisi lui-même, dont il peut changer à tout moment, et dont aucune n'est assez forte seule pour s'imposer aux autres. Une domestication du parc humain qui craque en 2454.

Car, hélas, il ne suffit pas de balayer la poussière sous le tapis pour la faire disparaître.

Supprimer les religions ne détruit pas l’angoisse métaphysique d'une humanité douloureusement consciente de sa finitude et de sa présence au sein d'un univers dont il faut comprendre l'existence.

Interdire toute allusion au genre n'empêche pas l'appel lancinant du sexe biologique dans tout ce qu'il a d'évolutionairement déterminé. Mycroft a souvent du mal à choisir le genre d'une personne dans sa narration, il l'adapte à ses actes ; la communauté des Cousins doit accepter la féminitude de sa nature profonde ; Madame d'Arouet bâtit son pouvoir sur la différence des genres et la sexuation de la sexualité. Les habitus sont in-corporés depuis si longtemps que trois siècles sont bien peu pour les faire changer. Est-ce même possible ? Parce que les structures sont structurées elles sont aussi structurantes.

Quand à la guerre, on la croyait dissoute pour toujours dans une paix perpétuelle assurée tant par la fin des assignations identitaires que par la mise à l'écart des religions dans un monde de Hives fédéralisées par fonction (dans une forme macro de solidarité organique). Erreur. Le monde va vers la guerre. Une guerre qui sera aussi terrible – et pour les mêmes raisons – que le fut la Première Guerre Mondiale : une très longue paix (la paix de cent ans de Polanyi, de trois siècles ici) qui a laissé du temps aux armes pour progresser et a fait oublier leur bon usage aux responsables. De plus, l'intrication des affinités au sein des mêmes lieux, territoires, villes, implique qu'une guerre sera civile, terrible, l'ennemi n'étant plus hors les murs mais en-dedans, parfois juste de l'autre côté de la cloison.

Dans ce cadre, tout s'explique, toutes les question du tome 1 trouvent leurs réponses. Le lecteur comprend progressivement qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Le cambriolage, la liste falsifiée, les meurtres atroces de Mycroft, tout trouve une explication, tout est raconté et expliqué par ce narrateur non fiable qu'est Canner. Non fiable car il ne sait pas tout jusqu'au dernier détail, non fiable aussi car ses propres doutes, questionnements, et angoisses métaphysiques colorent l’interprétation qu'il fait des événements.

Qui est vraiment J.E.D.D. Mason ? Qui est vraiment Bridger ? Y a-t-il une divinité (de quelque nature qu'elle soit) ? Ou n'est-on en présence que d'une version dévoyée de l’Homme Rationnel de Diderot ?

Les O.S. ont-ils raison dans leur interprétation criminelle de la théorie du Grand Homme ? Les nombreux meurtres qu'elle leur a fait commettre sont-ils alors éthiquement acceptable ? Ont-ils sauvé la paix ou simplement joué à Dieu ?

L'Anonyme a-t-il eu tort d'agir en Gnome de Zurich ? Ou est-il vrai qu'un système de décision politique purement participatif est bien trop sensible aux mouvement épidermiques de l'opinion pour être laissé à voguer sans contrôle externe ?

Et les autres ? Les nobles libertins, les nonnes (oui, on est souvent explicitement en train de philosopher dans le boudoir), les chiens, réels ou symboliques... Madame d'Arouet surtout, qui répond au problème de Hobbes et de la suppression de toute liberté sous l'ombre du Léviathan en développant une version sadienne de la liberté – les deux visions sont assez proches pour ça. De plus, si la Guerre interne de Tous contre Tous semble – à tort – éteinte dans la Terra Ignota, reste la question de la guerre « internationale », celle des conflits inter-Hives, inconnus mais peut-être à venir. Aussi, dans la quasi « ONU » qu'elle entretient dans son bordel parisien, elle manipule patiemment les puissants, en fait ses obligés, et construit un réseau de pouvoir dont elle use plus par désœuvrement que par ambition. Elle y a élevé un Léviathan mondial qui doit assurer la paix entre les Hives, une sorte de despote éclairé qui conduirait l’humanité vers un avenir meilleur au prix d'une part conséquente de sa liberté.

Toute ces questions qui pourraient sembler très (trop) théoriques sont traitées au fil d'une aventure passionnante. La difficulté d'immersion du tome 1 est passée maintenant, le lecteur connaît bien le monde et les acteurs, il peut se laisser porter par l'histoire. Et quelle histoire !

L'action est rapide, soutenue, limpide dans sa clarté et souvent impressionnante dans son ampleur.  Les personnages sont construits et profonds, émouvants souvent aussi, y compris les plus puissants d'entre eux. Le world-building est, disons-le encore, époustouflant. C'est très érudit (la quantité de références, y compris celles que j'ai ratées, est énorme), très brillant, très riche dans le foisonnement des interprétations possibles et des accroches potentielles. Palmer ouvre des pistes innombrables - presque de ligne à ligne - et témoigne ainsi autant de la complexité du monde que du foisonnement des interprétations qu'on peut apporter à celui-ci. Ca virevolte d'une idée à une autre et une autre encore. Chaque lecteur lira sans doute une « version » différente de ce roman, en fonction de ses centres d'intérêts ou de sa culture propre, jusqu'à la question de savoir si on « prend » comme fait acquis la partie du récit qui concerne le « surnaturel » Bridger, ou si, comme le ferait Hume, on considère que c'est la faillibilité des témoins qui « crée » le miracle.

Et même si on ne voulait lire le roman que comme un récit bien construit d'une enquête qui porte sur plusieurs machinations très anciennes, sur les bouleversements d'un avenir de paix qui fonce vers la guerre, ce serait possible aussi. Les personnages et l'histoire se suffisent à eux-mêmes, la construction époustoufle, les monologues enflamment et les dialogues enchantent. Tout est accessible, le soubassement philosophique n'est que cela justement, un soubassement qui fait tenir le tout ; il n'est pas nécessaire de visiter les fondations pour apprécier la beauté d'un palais.

Seven surrenders, Ada Palmer

dimanche 19 mars 2017

The last novelist - Matthew Kressel


"The last novelist" est un court récit de Matthew Kressel, téléchargeable sur le site Tor.com.

Cet émouvant texte raconte, dans un style âge d'or, l'histoire du dernier des romanciers. Parti finir ses jours sur une planète éloignée, il y rencontre une petite fille qui pourra peut-être reprendre le flambeau.
Dernier romancier et dernier lecteur, ou pas ? Crépuscule, ou éclipse, ou passage de témoin ? C'est court mais touchant, à fortiori pour nous qui, d'une manière ou d'une autre, sommes gens de livre.

The last novelist, Matthew Kressel

jeudi 16 mars 2017

Luna - Ian Mcdonald - VF


Sortie en VF aujourd'hui, dans une traduction de Gilles Goulet, de l'excellent "Luna" de Ian McDonald - on peut en lire ma chronique là.
Ce n'est hélas qu'un tome 1, il faudra attendre encore un peu pour avoir le fin mot de l'histoire. Mais la commencer est déjà un vrai plaisir.

Luna 1, Nouvelle Lune,  Ian McDonald

mercredi 15 mars 2017

Swastika Night - Katharine Burdekin


Ami lecteur, tu as échappé au nazisme, ne t'inflige pas "Swastika Night". Pas inintéressant d'un point de vue intellectuel, ce roman de 1937 est d'abord très ennuyeux. La postface de Bertrand Campeis sur l'uchronie en est la partie la plus agréable.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 87, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Inédit en France, Swastika Night est la première mise en garde romanesque contre le nazisme, écrite par une militante féministe peu après l'ascension d'Hitler au pouvoir.
Sept cents ans après la victoire d’Hitler, le Saint Empire germanique a soumis la moitié du monde à l’idéologie nazie. La nouvelle société, empreinte de mythologie et d’ignorance, repose sur une stricte hiérarchie : les chevaliers et les nazis en occupent le sommet, tandis que les étrangers servent de main d’œuvre servile et les femmes, uniquement destinées à la perpétuation de la race, sont réduites à l’état animal. Lorsqu’Alfred, mécanicien anglais en pèlerinage en Allemagne, est impliqué dans une rixe, il est conduit devant le chevalier von Hess, gouverneur du comté. Séduit par sa personnalité, von Hess ne tarde pas à lui révéler un secret qui le bouleverse. Mais la connaissance a un prix : celui du sang.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 12 mars 2017

Lettre ouverte à ma bibliothèque - Eric Bonnargent


"Lettre ouverte à ma bibliothèque", d'Eric Bonnargent aux éditions Le Realgar. 24 pages (mais seulement 22 de texte), format 10,5 x 21. Peu de mots donc, par contrainte. Mais des mots, ceux de Bonnargent, que tout amoureux des livres peut partager sans honte.

Amour des textes, de la rencontre qu'ils permettent avec de grands penseurs, éloignés ou morts, quand tant de petits nous environnent. Amour du voyage immobile qu'offre la littérature, vers des terres lointaines, disparues, ou imaginaires. Amour du style aussi, de tout ce qui dépasse le dire pour aller vers le comment dire.

Amour de l'objet aussi. De la bibliothèque comme mémoire externalisée, comme expression tangible d'une vie intellectuelle, comme cristal excrété une vie durant et dont chaque ouvrage est une facette d'une personnalité et d'un cheminement. Voilà pourquoi la réduire c'est s'amputer. Photographier sa propre bibliothèque - fond et forme - c'est faire son autoportrait.

Si tu te reconnais dans ces lignes, tu peux commander ce petit livre. Tu y trouveras un compagnon.

Lettre ouverte à ma bibliothèque, Eric Bonnargent