vendredi 23 juin 2017

Pornarina - Raphael Eymery - Dubitatif


"Pornarina" est le premier roman de Raphael Eymery. C'est une œuvre néogothique qui rappelle autant les Décadents que la famille Addams. Immense récapitulation ultraréférentielle, elle m'a fait le même effet qu'il y a longtemps le A rebours de Huysmans, dont j'étais sorti plein d'une grande incertitude. Du plaisir de l’œil qui en a tant vu ou de la déception de n'avoir pu vraiment fixer son regard sur rien, que fallait-il préférer ? Je l'ignorais alors, je l'ignore encore ici.

Ici et maintenant ; mais un hic et nunc dont nous ne verrons que les marges, hormis un peu la très gothique Florence. Le docteur Blazek est un vieillard qui a passé sa vie à devenir l'un des plus grands tératologues du monde. Il a recueilli une orpheline désarticulée, Antonie, dont il a fait une disciple et une tueuse contorsionniste. Il vit dans un énorme château médiéval rempli d'instruments de torture et de spécimens monstrueux, en compagnie d'une femme de charge, d'un majordome mutique, et d'Antonie. Fils de sœurs siamoises, il a passé sa vie à traquer ces monstres dont il goûte plus que de raison la compagnie, et voudrait finir sur un chef d’œuvre : Pornarina, la prostituée à tête de cheval, qui, de sa mâchoire équine, émascule les hommes dans toute l'Europe. Il est aussi un membre récent d'une coterie secrète de pornarinologues, les spécialistes de la traque de Pornarina. Tous sont sur les traces du mystère. Que trouveront-ils ? Qu'en fera Antonie ?

"Pornarina", c'est d'abord un roman hommage. A des styles (gothique et weird notamment), à des auteurs aussi. De manière implicite dans l'écriture et les thèmes abordés, de manière explicite quand Eymery (le nom patronymique de Rachilde, NdG) donne une liste de pornarinologues assistant à un congrès et parmi lesquels on trouve : Di Rollo, Des Esseintes, L’Isle-Adam, Ligotti, Lecter, Piccirilli. On y croise, plus tard et ailleurs, Vollmann en journaliste. On est donc ici pour se mettre dans les traces. Décrire. Des monstres, et des « normaux » qui ne le sont pas moins. Des lieux gothiques qui évoquent autant Poe que Gormenghast (explicite aussi). Une fille recueillie et modelée comme Oliver Twist par Fagin, puis cloîtrée dans un château dont elle craint de sortir comme l'Outsider de Lovecraft.

Il faudra pourtant sortir, aller dans le monde, accomplir son destin. Car "Pornarina", barnum néogothique entre Freaks et Erszebet Bathory, peut étonnamment se lire comme un roman d'apprentissage. Antonie y découvre le monde, ses cruautés, réévalue son rapport à l'enfance, prend son indépendance, et devient une tueuse féministe emplie d'un vif désir de venger ses humiliations propres comme celles de ses consœurs.

"Pornarina" est aussi un roman de transition. Transition entre le vieux monde et le nouveau, entre le XIXème et le XXIème, illustrée par la fracture qui divise les pornarinologues entre « anciens » et « modernes ».
Pornarina est-elle un monstre, une force primordiale de la nature, issue des forêts ? Ou une tueuse en série strictement matérielle, un pur produit des villes de notre monde, qui venge les prostituées des violences que les hommes leur infligent ?
Et comment la traquer alors ? Les méthodes historiques ou mythographiques sont-elles les meilleures ? La physiognomonie peut-elle nous apprendre quelque chose sur la créature ? Ou faut-il s'en remettre à la science moderne, ADN ou autre ?
Au centre, un Sherlock Holmes mystérieusement ressuscité fait le lien chronologique et intellectuel entre les deux époques. Et il y a du Gaiman d'American Gods dans cette lutte au sein des pornarinologues entre gardiens de l'ordre ancien et thuriféraires de la réalité contemporaine.

Existe-t-elle même vraiment, Pornarina ? Ou est-ce le désir, l'obsession, de ses chasseurs qui la font exister ? Quelles relations y a-t-il entre la chose et le(s) récit(s) sur la chose ?

"Pornarina" est, de plus, un roman qui dit la fusion mortelle des sexes. Le sexisme fondamental des pornarinologues « anciens », des clients des prostituées, des criminels sexuels de la fin du texte. La vengeance pratiquée comme accomplissement nécessaire et libération émotionnelle, mais aussi la vengeance reçue comme rédemption par les criminels sexuels illuminés de la fin.

C'est enfin un roman qui fait œuvre de pousser trop loin en accumulant les détails, des monstres aux paraphilies en passant par une galerie de personnages fortement déviants, proposant à son lecteur un cabinet de curiosités de l'horreur foisonnant jusqu'à l'excès, qui le laisse parfois ébahi et d'autres fois enseveli sous l'accumulation.
En mélangeant les formes aussi, du récit à la note biographique et passant par la photo.

En définitive, beaucoup à voir mais une trame qui s’essouffle et/ou perd en cohérence au fil du roman. On en sort comme d'un train fantôme, plein d'une succession d'impressions mais en manque d'un lien fort qui rassemble le tout au-delà de l’ambiance.

Pornarina, Raphael Eymery

Le grand banquet d'Hélios


Les Indés de l'Imaginaire sortent un petit opuscule gratuit intitulé "Le grand banquet d'Hélios". Gratuit, pas tout à fait, car pour se le procurer il faudra acheter deux livres de la collection Hélios. L'occasion d'y goûter peut-être.

A l'intérieur de l'ouvrage, le lecteur trouvera une quarantaine de textes très courts (rarement plus de deux ou trois pages), le plus souvent des extraits d’œuvres publiées par les Indés plus quelques inédits ad hoc ainsi que des « interludes » de Timothée Rey.
La nourriture, la bonne chère, y sont parfois centrales, parfois un peu plus périphériques.
Une majorité des textes sont de fantasy, il semble qu'on y mange plus souvent et avec meilleur cœur, suivant en cela l'exemple du bon Monsieur Saquet et de la compagnie des Nains de Thorin.

Comme toujours dans ce genre d'ouvrages, les propositions sont de qualités diverses et conviennent plus ou moins à tel lecteur ou à tel autre ; d'autant que le format choisi, l'extrait hors-sol, n'aide guère à l'immersion. Il faut donc utiliser "Le grand banquet d'Hélios" comme un nuancier de la maison Indés, à utiliser pour aller à la rencontre d'auteurs ou de styles.

Ceci posé (et après avoir précisé que, contrairement à ce qu'écrit l'avant-propos, c'est l'intestin et non l'estomac qui serait notre deuxième cerveau, NdG), voici les quelques textes qui m'ont fait plaisir - oserais-je dire saliver ? Les vôtres seront sûrement différents.

Le souper des maléfices d'Arleston, pour son ton œnologique truculent à la Jack Vance.

Magma mia ! de Timothée Rey, pour sa recette dont l'ingrédient principal est une créature de fantasy.

Rouge Toxic de Morgane Caussarieu (Prix PSF 2015), qui dote un « repas » d'une forte charge d'érotisme culpabilisant. Le tout dans un roman à paraître plutôt estampillé Jeunesse. Elle m’impressionne décidément toujours autant.

Royaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro, pour son moment de colère sourde.

Petits arrangements intragalactiques de Sylvie Lainé, parce que c'est brillamment drôle.

Les âmes envolées de Nicolas Le Breton, parce que s'y exprime le meilleur de l'uchronie référentielle à la Anno Dracula. Voila un livre que je mets sur mes tablettes pour dans pas longtemps.

Les nefs de Pangée de Christian Chavassieux (Prix PSF 2016), parce que c'est quand même superbement écrit.

Allez, buddies, on se sépare sur ce mot de Tolkien en 4ème de couv :
« Si un plus grand nombre d'entre nous préférait la nourriture, la gaieté et les chansons aux entassements d'or, la monde serait plus rempli de joie »

Le grand banquet d'Hélios, Collectif

jeudi 22 juin 2017

Le regard - Ken Liu


"Le regard", de Ken Liu, est le 9ème opus de la collection Une heure-lumière. C'est un mashup thriller noir cyberpunk.

Futur proche, Chinatown. Ruth Law est une détective privée de haut vol. Engagée par la mère d'une prostituée assassinée et mutilée pour relancer une enquête qui n'intéresse guère la police, Ruth y trouve l'occasion de se confronter à un passé douloureux. Elle pourra peut-être faire la paix avec certains de ses démons et apaiser un peu une culpabilité lancinante.

Rendant clairement hommage à certains genres, Liu offre ici une histoire courte (sans doute un peu trop) et linéaire (sans doute un peu trop), mais pas inintéressante néanmoins.
En peu de mots, Liu crée un monde futur crédible dans lequel il est possible d'améliorer son corps physique grâce à des prothèses internes et de stabiliser sa psyché grâce à un Régulateur d'émotions ; il est intéressant de noter que le Régulateur est notamment utilisé par les forces de police pour mettre sous l'éteignoir leurs affects et leurs préjugés dans le cadre de leurs interventions : Black lives matter.
Il installe un serial killer qui détourne des pratiques de crowdsourcing pour des motifs purement crapuleux, et une détective conforme aux personnages cassés typiques du roman noir.
Il invente une enquête qui, si elle est rapide, progresse de façon logique.

Interrogeant le rapport des humains à leurs émotions, en particulier les plus négatives, Liu met au centre de son récit un système - Le Régulateur - dont son héroïne abuse au point de mettre sa santé mentale en danger. L'équipement rappelle le Penfield Mood Organ de Blade Runner, avec les mêmes effets délétères. L'utilisation addictive de l'équipement est justifiée par le drame personnel qu'a vécu Ruth Law, faisant ainsi du passé tragique de la détective plus qu'un simple gimmick hardboiled, d'autant que son usage est au centre de deux des moments clés du récit.

Si la cyborgisation de l'homme ou l'usage des technologies informatiques n'est pas aussi centrale que dans le cyberpunk de Gibson, il n'en reste pas moins que les augmentations corporelles font partie intégrante et nécessaire de l'histoire. Mais, chez Liu, le niveau scientifique est moindre, donc plus réaliste ou proche du notre, faisant de ces équipements des avantages moins décisifs et qui se paient à la longue. There is no such thing as a free lunch, c'est ce que Liu semble impliquer.

Liu profite enfin du récit pour tangenter en passant les thèmes du traitement des immigrés clandestins, des douloureuses différences éducatives entre Chine et USA, ou de l'indispensable rationalisation de l’action des forces de police - surtout aux USA où la peur de l'Homme noir en colère est la cause de tant de morts injustes chaque année.

Un récit, donc, facile et rapide à lire, dans lequel Ken Liu met à sa sauce quelques approches stylistiques connues. Pas son texte le plus important mais une lecture agréable dans laquelle on retrouve Liu, en fractale.

Le regard, Ken Liu

mardi 20 juin 2017

Raven Stratagem - Yoon Ha Lee - Petit coup de mou


Suite du très bon Ninefox Gambit avec ce "Raven Stratagem" récemment sorti. Est-il à la hauteur de son devancier ? La réponse est oui et non. Désolé.

Pour le très original contexte, se référer au premier post. Voyons maintenant comment évolue l'univers des romans et ses protagonistes principaux, notamment l'étonnant « couple » Cheris/Jedao.

Jedao a survécu à la tentative d'assassinat de la fin du tome 1 pour laquelle l'Exarchie n'avait pas hésité à détruire une de ses propres flottes de combat. Plus remonté que jamais, il prend, au début du roman et par une manœuvre de « piraterie » audacieuse, le contrôle d'une flotte Kel qu'il lance à l'assaut d'une invasion Hafn menaçant l'Exarchie. Son génie tactique lui permet de stopper l'avancée ennemie, puis commence la poursuite des Hafn survivants. Qu'importe la victoire, c'est une situation que l’Exarchat ne peut tolérer, d'autant qu'il devient vite clair que Jedao a d'autres objectifs que la défense de l'Exarchie et d'autres rendez-vous sur son agenda.

Yoon Ha Lee avait proposé au lecteur un empire galactique totalitaire particulièrement glaçant et une belle histoire de passage de témoin au milieu du bruit et de la fureur de la guerre. Ici, il développe encore son monde, et il le fait de fort judicieuse manière.

Le premier tome donnait l'image d'un totalitarisme qui, s'il était traversé de rivalités à sa tête, s'exerçait de manière implacable sur sa population et ses territoires assujettis. Ici, dans "Raven Stratagem", on constate deux faits.
D'une part, les rivalités exécutives sont bien plus profondes qu'il n'y paraissait et les manœuvres des uns contre les autres visent – in fine – à l'élimination des dirigeants, voire des factions, concurrents. On découvre une classe dirigeante moins monolithique que le tome 1 ne le laissait supposer, même si tous ses membres partagent un goût immodéré du pouvoir, de l'intrigue, et une perversité obscène. Le gros de l'activité de ces tristes sires consiste à s'espionner mutuellement et à s'assassiner si possible, sans oublier d'exercer une terreur constante et totalement arbitraire sur la population – jusqu'au génocide d'une ethnie minoritaire par représailles contre une seule personne. La classe dirigeante rêve de l'immortalité et d'un règne sans fin : un Reich de mille ans éternel qui ne peut survivre que par la dynamique mortifère de la poursuite et de l'élimination constante d’ennemis intérieurs de plus en plus imaginaires.
D'autre part, l'imprégnation politique est plus faible qu'attendu. Si une majorité des personnages adhère aux doctrines, une part non négligeable a pleine conscience de l’iniquité fondamentale du régime et de sa brutalité impardonnable. Les états d'âmes s'expriment, les remords aussi. Même parmi les Kel, pourtant soumis à cet « instinct de formation » qui en fait des machines à respecter la hiérarchie, jusqu'au suicide si nécessaire, il s'en trouve qui regrettent voire s'opposent. S'ils sont peu nombreux c'est qu'ils sont éliminés sitôt détectés.

Sortir de l'instinct de formation, regagner un tant soit peu de liberté individuelle, c'est devenir un crashhawk – une honte et une sentence de mort. C'est donc logiquement que deux crashhawks sont au cœur du récit. Le lieutenant colonel Kel Brezan et le général Kel Khiruev, chacun à l'issue d'un parcours différent et longuement détaillé, font sécession d'avec leur obligation d'obéissance au point de s'engager dans ce qui ne peut être qualifié que de révolte, voire de révolution.
Parallèlement aux péripéties de Khiruev et Brezan, sans oublier les aventures militaires de Jedao, le lecteur suit les manigances au très long cours des Exarches Shuos Mikadez et Nirai Kujen. Ce double focus entre l’action sur le terrain et les intrigues en coulisse, articulé de manière satisfaisante par Lee, permet au lecteur de saisir tant les aspects tactiques que stratégiques de ce qui se joue, d'autant que les développements sont clairs et compréhensibles en dépit de la complexité des manœuvres de chacun.

Enfin, les descriptions sont toujours aussi riches, donnant goûts, couleurs, odeurs, et une vraie identité culturelle à une SF spatiale parfois trop technologique ou aride d'un point de vue sensoriel.

On assiste donc en lisant "Raven Stratagem" à une grande aventure qui est aussi un bel approfondissement du fonctionnement (macro et micro) de l'Exarchie. On y voit des personnages lutter – d'abord contre eux-mêmes – pour leur liberté et parvenir, peu ou prou, à la conquérir, fut-ce au prix de leur vie. On s'engage dans un beau voyage où le dépaysement extrême le dispute à la bassesse de la politique humaine et à la lutte individuelle pour la liberté.

Quelques bémols cependant.

Certaines résolutions paraissent un peu trop simples ou rapides, parfois même en tâche de fond, donnant l’impression que les choses qui doivent arriver arrivent, quelles que soient les difficultés impliquées, ce qui nuit un peu à la crédibilité de l'ensemble.

Les personnages principaux, et Jedao – souvent backstage – n'en est plus clairement un, sont plus faibles en terme de potentiel de séduction du lecteur que le couple que formaient Cheris et Jedao. C'était, hélas, presque inévitable.

Enfin, si certains rebondissements surprennent, d'autres – et notamment le principal – sont téléphonés.

La fin implique une suite ; garder l'auteur à l’œil.

Raven Stratagem, Yoon Ha Lee

jeudi 15 juin 2017

Playground - Lars Kepler


"Playground" est un thriller fantastique mâtiné de mythologie chinoise du couple d'auteurs Lars Kepler. Si on s'intéresse à la Chine, mieux vaut lire Les enquêtes surnaturelles du Juge Pao.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Lors d’une mission de l’Otan dans le Nord du Kosovo, le lieutenant Jasmine Pascal-Anderson est grièvement blessée. Son coeur s’arrête pendant près de quarante secondes avant que les médecins ne parviennent à la réanimer. À son réveil, elle est persuadée d’avoir vu l’antichambre de la mort – une étrange ville portuaire évoquant la Chine ancestrale. Un monde sans foi ni loi sur lequel un gang fait régner la terreur pour s’emparer des “visas” des nouveaux arrivants, seuls viatiques permettant d’espérer un retour à la vie. Des années plus tard, quand son fils de cinq ans doit subir une opération délicate nécessitant un arrêt cardiaque, Jasmine sait que le petit garçon n’en réchappera pas s’il se rend tout seul dans l’au-delà. Une solution radicale s’impose : provoquer chez elle un coma artificiel et l’accompagner de l’autre côté. Mais une fois réunis dans la salle d’attente entre vie et mort, mère et fils vont devoir affronter de terribles mercenaires sur le playground – véritable théâtre des horreurs

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mercredi 14 juin 2017

14-18 Le diable rouge - Corbeyran - Le Roux - Massacre


Avril 1917. Le mois du Chemin des Dames. L'année, et ce n'est pas sans rapport, des mutineries de 17 et de la révolution russe.

1917. Le boucher Nivelle lance l'assaut « décisif » sur les lignes allemandes, idée qu'il a reprise à Joffre. Le plan initial est de masser des troupes très nombreuses (françaises et anglaises essentiellement) à proximité de Reims pour enfoncer le front et réaliser enfin la percée à travers les lignes ennemies. Hélas, les Allemands, comprenant ce qui se trament, renforcent la ligne Hindenbourg dès mars 17 ce qui conduit les Alliés à scinder leur offensive : les Anglais attaqueront à Vimy et les Français prendront d'assaut le Chemin des Dames. L'ensemble, qui s'étendra d'avril à octobre, sera, en dépit du succès de Vimy, d'une piètre efficacité. Mais surtout l'offensive se soldera par un massacre d'une ampleur rare, plus du tout acceptable à ce moment de la guerre : au moins 200000 morts côté français, encore plus côté allemand. Il en coûtera, c'était bien le moins, son commandement à Nivelle. Pétain le remplacera à la tête de l'armée française.

Avril 1917. Au pied du Chemin des Dames, les survivants des épisodes précédents attendent le début de la bataille. Le moral est bas, très bas. Les troupes allemandes sont bunkérisées dans des positions hautes qu'il faudra rejoindre en courant. Artillerie, lance-flammes, et mitrailleuses protègent les hommes du kaiser et ajoutent à l'avantage que leur donne le dénivelé. Peu des poilus engagés pensent survivre à ce qui s'annonce. L'album commence par une lettre de Maurice à Nicole qui peut être lue comme une « version profane » de la Chanson de Craonne. Le désespoir, l'épuisement, et la certitude de mourir habitent le jeune homme qui n'est plus qu'un « sacrifié » parmi tant d'autres.

De fait, la bataille, montrée côté français dans l'album, est une boucherie. Ce qui reste du petit groupe d'amis de 1914 paie, comme le reste de l'armée, un lourd tribut à la bataille. Des cinq toujours au front, l'un tombe dans le no man's land en sauvant un compagnon d'armes, un autre perd la raison, un troisième est, lui, victime de la répression des mutineries. Funeste pourcentage.
Les tirailleurs sénégalais, déjà vus dans le tome 5 et encore représentés ici par Mamadou, participent aussi à l'offensive, ils y perdront presque la moitié de leurs effectifs.

"Le diable rouge" du titre est à la fois cette révolution dont la peur saisit l'armée française, et le surnom d'une unité amie qui combat au coté des « héros ». Corbeyran et Le Roux montrent de façon très graphique l'abomination des bombardements, l’impuissance des tanks à protéger les soldats, la procession des hommes qui montent à la rencontre d'une mort certaine. Ils racontent le délitement de l'instinct de survie même. Ils évoquent les mutineries de 17 et leur répression par l'armée, ainsi que la révolution russe en cours. Ils dressent aussi, car la guerre ne changea guère les rapports de classe, le portrait sans concession d'un industriel de l'arrière au cœur dur comme de la pierre. A la fin, en France, le conservatisme a vaincu le diable.

La guerre continue, la série aussi. Rendez-vous bientôt pour la suite.

14-18 tome 7, Le diable rouge, Corbeyran, Le Roux

dimanche 11 juin 2017

Le cycle de Linn - A. E. Van Vogt


"Le cycle de Linn" est l'intégrale (deux romans) du Cycle de l’atome de A. E. Van Vogt, publiée par Mnémos. Un classique de la SF. Un de ceux dont on peut se dispenser imho. Ce n'est pas toujours dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Clane Linn est né difforme. Malgré la loi qui ordonne que les mutants soient éliminés l’enfant est laissé en vie : il est le prince héritier de l’empire de l’Atome. Condamné à vivre en paria, haï, méprisé et martyrisé, il est confié à un vieux sage qui prend son éducation en main. Clane, en marge de la Cour minée par les intrigues politiques, grandit alors pour devenir l’un des prêtres de l’empire de l’atome. Il entreprend de tisser un réseau de fidèles, dans un monde où la science est devenue une religion. Car un jour, de lui seul dépendra le salut de l’Empire de l’Atome.
Voici une œuvre majeure de la science-fiction, bâtie comme une grande fresque historique projetée dans le futur.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 9 juin 2017

Gloutons et Dragons 1 - Kui - Fantasy fooding


"Gloutons et Dragons" !?! Dafuk ? Puis je lis le nom de l'auteur, Ryoko Kui. Les Japonais sont décidément capables de tout, même et surtout du plus bizarre.
"Gloutons et Dragons 1" est donc le premier volume d'une série de manga seinen qui se propose d'inventer – dixit la 4ème – la gastronomic fantasy.

Tout commence quand Farin, une magicienne humaine, se fait avaler par un dragon. Les membres survivants de son équipe (du moins certains d'entre eux dont son frère, Laios, un chevalier) doivent alors retourner au plus profond du donjon pour sauver Farin avant qu'elle ne soit digérée. Le temps leur est compté. Hélas, plus d'argent ni de provisions. Il va falloir surmonter son dégoût et se nourrir des créatures trouvées dans le donjon même.

On est ici dans le pur dungeon crawl. Un niveau après l'autre. Une porte, un monstre, un trésor. Sauf qu'ici, le trésor c'est souvent le monstre, qu'on va pouvoir, après l'avoir tué, mettre à la casserole.
Racontant l'histoire de personnages archétypaux – le chevalier humain idéaliste, l'elfette mage casse-pieds, le voleur halfling stressé, et le nain sentencieux – "Gloutons et Dragons" fait penser aux tous premiers modules de ADD pour leur caractère basique, au vieux Dungeon Master pour les monstres débités en nourriture, et aux MMORPG pour ces donjons pleins de groupes d'aventuriers qui les arpentent par vagues comme des touristes à Adventureland et qu'on ressuscite presque sitôt tués.

Dessin minimal mais de l'humour (notamment dans le souci de manger sain et de donner du goût), dialogues illustrés graphiquement, l'ensemble n'est pas désagréable à lire mais devient très vite répétitif. Un niveau, un « écosystème », un combat, une recette, recommencer. Je ne regrette pas d'avoir lu cet amusant petit manga mais je ne crois pas me lancer dans le tome 2 – car à la fin du volume, Farin n'est toujours pas sauvée. Après, on sait que je ne suis pas drôle ; le gars du Figaro a adoré, ça amusera les plus jeunes.

Pris d'un élan de générosité, je vous livre la liste des recettes que vous pourrez trouver dans l'ouvrage. Enjoy ! :
  • Pot au feu de scorpion géant et champignon ambulant
  • Tarte aux plantes mangeuses d'homme
  • Basilic rôti
  • Omelette aux mandragores et basilic (car on accommode les restes)
  • Galettes de mandragore et beignets de chauve-souris impériale
  • Variations autour d'une armure mouvante

Gloutons et Dragons 1, Kui

jeudi 8 juin 2017

L'arche de Darwin - Morrow - L'Arbre de vie


Milieu du XIXème siècle. 1848 pour être précis. Chloé Bathurst est une comédienne de seconde zone. Nantie d'un frère jumeau joueur impénitent, Chloé prend en pleine face l'inégalité du temps quand elle est confrontée au destin de son père, un homme honnête et bon poursuivi pour une énorme dette et forcé de travailler comme un quasi-esclave dans l'une des sweatshops de l'époque. La jeune femme en est bouleversée et révoltée au point de se lancer, durant une représentation, dans une improvisation aussi lyrique que malvenue qui lui vaut un renvoi immédiat du théâtre qui l'employait. Pour survivre, elle devient la gardienne du zoo de Charles Darwin et y « rencontre » la première version de la théorie de l'évolution.

Naît alors dans son esprit un plan ingénieux pour libérer son père. Participer au Grand Concours de Dieu, compétition organisée par des libertins d'Oxford qui offrent 10000 £ de prix à qui apportera une preuve convaincante de l’existence ou de l’inexistence de Dieu. Chloé décide d'y présenter la théorie, volée, de l'évolution ; mais pour ce faire elle doit d'abord embarquer pour les Galapagos afin d'aller chercher les spécimens vivants sur lesquels Darwin a bâti une bonne partie de sa théorie. Commence alors pour elle une aventure stupéfiante à travers la moitié du monde, à la rencontre de dangers terrifiants et de merveilles inédites ; une course aussi car, simultanément, une autre expédition est en route, partie à la recherche de l'Arche de Noé.

"L'arche de Darwin" est un roman de James Morrow, traduit par Sara 'Big books' Doke. Entre philosophie, histoire des sciences et grande aventure picaresque, Morrow offre au lecteur un monde en pleine révolution industrielle, scientifique, et culturelle. L'Europe du XIXème, qui domine le monde, est en transformation profonde. Lutte entre classes antagonistes, sécularisation en marche, avancée des idées démocratiques, chartisme britannique, naissance du communisme comme idée, les changements sont loin de n'être que techniques ou organisationnels.

Développant la théorie de l'évolution pour le lecteur, Morrow en montre l'inévitable évidence. Balayant les arguments sur l'existence de Dieu, de la cosmogonique à l'ontologique en passant par la téléologique, pose leur incapacité à résoudre tant la question théiste que la question déiste. Morrow invoque Schopenhauer pour poser ces incapacités. Tournant le dos à tout réalisme, Morrow fait intervenir, dans une succession de rêves éveillés vécus par un fou, la connaissance qui suivra le temps de son roman. Mendel et les lois de l’hérédité dont Darwin ne disposait pas, Teilhard de Chardin et l'évolution humaine des hominidés jusqu'à la noosphère, Rosalind Franklin et l'ADN, tous interviennent dans "l'Arche de Darwin" où ils exposent leur cheminement et leurs découvertes. Et, à chaque fois, comme pour la théorie de l'évolution des espèces, c'est clair, compréhensible, accessible.

Morrow illustre aussi le désarroi qui saisit l'Europe du XIXème. Le chartisme anglais bat son plein, le communisme, « spectre qui hante l’Europe », devient une idée qui circule, les religions instituées résistent autant que faire se peut à l'avancée des sciences et des idées. Alors que les systèmes idéologiques changent, les sciences ne sont pas en reste ; Newton et sa loi monocausale simple est le modèle à suivre et l'objectif à atteindre, y compris dans le domaine social, cf. Durkheim et la « loi de gravitation du monde social ». Ces soubresauts du centre affectent le monde entier. L'Amérique du Sud que traverse Chloé est la proie d’esclavagistes qui inaugurent ce que sera le capitalisme mondialisé.

Pour balader le lecteur de Londres aux Galapagos, d'un bout à l'autre du monde et d'un bout à l'autre de la foi et des idées, Morrow, dans le style narratif des grandes aventures de l'époque et avec un détachement souvent humoristique, met en scène une héroïne prodigieuse. Chloé, qui séduit rapidement le lecteur, s'approprie la théorie de Darwin, en donne une vulgarisation saisissante, surmonte des obstacles innombrables, à fortiori pour une personne de son sexe. De ce point de vue, le roman développe un angle clairement féministe, accentué par la « révolte des épouses » aux Galapagos, la liberté sentimentale de Chloé, ou la souveraineté qu'elle exerce sur ses choix matrimoniaux.

Accompagnée par une succulente galerie de second rôles, la jeune aventurière, plus agnostique qu'athée, souvent inspirée par les rôles qu'elle a joué sur scène, connaît le doute et l’illumination métaphysique, survit à un naufrage, gagne une guerre contre l'esclavage, invente une tribu juive perdue en plein cœur du Pérou, gagne un procès, et fait exploser un volcan avant de crouler sous les prétendants. Elle affronte un empereur mormon, des piranhas, des serpents mortels, sans oublier des condors alors qu'elle vole à bord du dirigeable JB Lamarck pour prouver la théorie de Darwin, ce qui est, admettons-le, est croquignolet. Et tout du long, elle n'oublie jamais son objectif initial, rentrer riche en Angleterre pour libérer son père de l'asile de misère dans lequel il croupit.

"L'arche de Darwin" combine donc, dans un style captivant, roman d'aventure, chronique historique, et vulgarisation scientifique, le tout emmené par un personnage, Chloé Bathurst, aussi énorme et inoubliable, dans son genre propre, que d'Artagnan par exemple.

L'arche de Darwin, James Morrow

Prométhée 15 - Bec - Raffaele - Guère plus que des gorilles


Les lecteurs réguliers savent que je n'aime guère chroniquer les tomes 2. Alors les tomes 15...

Juste quelques mots donc pour dire que ce second volume de la seconde « saison » de la méga série Prométhée fait avancer son histoire. On suit donc quatre fils inégalement traités, dont un clairement maltraité (trop court).

Dans l'Antiquité grecque, une guerre s'annonce entre Athènes et Syracuse, sous l'impulsion d'Alcibiade.
Dans l'Angleterre victorienne, le naufragé temporel Turan connaît un premier contact alien dont nul ne comprend la nature ou les implications.
En 1959, les voyageurs de la porte de Thanatos (sauf un qui s'enfuit et restera donc dans l'époque – avec quelles conséquences ?) sont envoyés par leur gouvernement dans une mission cruciale qui ne tourne vraiment pas comme prévu.
En 2019, un groupe de soldats survivants quitte Phoenix pour Washington avec un précieux prisonnier, alors que Kellie et Tim se lancent dans le même voyage, au départ de Providence et avec un des nouveaux cubes aliens.
A Washington même, un « Village » s'est constitué autour de l'ancien POTUS, communauté aussi organisée et protectrice que potentiellement inquiétante dans son fonctionnement.

Et les cieux sont toujours aussi incompréhensibles. Guerre au ciel sans doute mais rien n'est encore clair pour les humains qui subissent la colère ou l'indifférence supérieure des entités extra-terrestres. L'humanité, qui s'est crue au centre de la Création, pourrait-elle n'être qu'une manifestation inférieure de la vie dans l'univers, soumise à n'importe quelle opération d'élimination volontaire ou de déforestation galactique ? A suivre.

Prométhée t15, Le village, Bec, Raffaele

dimanche 4 juin 2017

Bitch Planet 2 - President Bitch - Mouais


TRIGGER WARNING : Je vais faire une critique plutôt négative d'un comic féministe – pas pour son fond mais pour la forme qui l'exprime. Si tu ne peux pas le supporter, passe à la prochaine chronique, elle arrivera assez vite.

Suite de la série Bitch Planet, avec ce tome 2 intitulé "Président Bitch !"

Le contexte, celui d'un totalitarisme masculiniste dirigé par les Pères, est connu et largement décrit ici dans les détails de son abjection. En tome 1, le monde a été présenté, les biographies de certaines des prisonnières ont été dévoilées, une part des manipulations politiques menées en coulisse aussi ; et puis il y a eu le drame de la fin. Entrée donc dans le tome 2 qui prolonge et développe. On y découvre d'autres bios, on y côtoie un résistant solitaire, on y assiste à une révolte de prisonniers et au retour en scène d'un personnage politique porteur d'espoir.

Hélas, après un tome 1 qui promettait beaucoup, je suis un peu déçu par ce tome 2. Pourquoi ?

D'abord, la surprise est retombée. Le monde, maintenant décrit, passe en arrière-plan. C'est aux histoires des protagonistes et du monde de prendre le relais. Moment de transition toujours difficile dans les œuvres dystopiques. Si l'histoire progresse ici, j'ai trouvé le développement à la fois un peu lent dans les grandes lignes (on n'avance guère en dépit de l'apparition trop prévisible d'un personnage clé), trop facile dans la résolution des détails (la prise de la salle de contrôle par exemple), et pas toujours logique (le traitement réservé à Whitney, ou l'inimitié entre femmes et trans par exemple, puis le fait que celle-ci semble disparaître trop vite une fois posée).

D'autre part, le discours semble passer de féministe à anti-masculin, on le remarque dans quelques adresses ou slogans pour le moins monolithiques. Non que je me sente agressé – j'ai le cuir plus dur que ça – mais la non mixité dans l'art n'est décidément pas mon truc. Si tu n'écris que pour ta bande, il faudra te passer de mon attention et de mon argent. J'avais eu le même sentiment à la fin du Malcolm X de Spike Lee par exemple.

Et puis, il y a le trigger warning – parodié au début de cette chronique – qui ouvre le volume (et était donc au début de l'issue #6), dont je ne suis même pas sûr qu'il n'ait pas coloré ma perception de tout ce que j'ai lu ensuite (cette chronique est donc à prendre avec des pincettes). Détestable pratique que je croise pour la première fois dans une œuvre en français. Comment décrire un monde masculiniste et dire qu'on peut ne pas lire un numéro entier de la série qui précisément illustre une manifestation ignoble de cette réalité, sans compter qu'il donne chair et noblesse au personnage de Meiko ? Les auteurs font ce qu'ils veulent – même si sur ce point ils sont loin d'être originaux dans le monde anglo-saxon. Je n'adhère pas. Imagine-t-on 1984 s'ouvrir par un trigger warning ?

Reste un récit dystopique pas déplaisant à lire, même si les rebondissements qu'on y trouve sont assez prévisibles. Un récit dont je lirai sûrement la suite pour en connaître l'évolution, d'autant que la fin et l’apparition des Enfants d'Eleanor Duane (un mouvement de résistance) laisse espérer un rééquilibrage du focus vers le lieu du pouvoir véritable, à savoir la Terre du régime des Pères.

Restent aussi le style graphique et les vignettes d'ambiance qui aident à se plonger dans l'abjection infantilisante du régime et sont toujours d'énormes pépites d'ironie tragique, au moins pour la première intitulée « Bienvenue dans la féminité », les suivantes étant un peu plus brutes de fonderie.

A suivre, sans blanc-seing.

Bitch Planet t2, Président Bitch, DeConnick, De Landro

vendredi 2 juin 2017

10 ans de Quoi de neuf : Cédric Ferrand intervient


Après mes deux collègues blogueurs, Cédric Ferrand apporte une amicale contribution aux festivités. L'auteur de Wastburg, Sovok et du récent Et si le diable le permet offre au blog cette chronique de la campagne The Two-Headed Serpent pour l'Appel de Cthulhu version Pulp, une chronique qui est donc techniquement un Cédric Ferrand inédit. Oh putain ! Le premier inédit du blog !


Il y a plusieurs manières d’aborder le jeu de rôles L’Appel de Cthulhu. Certains s’en servent comme d’un jeu très historique et passent des heures à interpréter leur investigateur dans un cadre social hyper précis qu’ils vont essayer de reproduire le plus fidèlement possible autour de la table. Ces joueurs peuvent jouer six mois avec un plan du manoir de Downton Abbey et des intrigues familiales à tiroir où le Mythe fera timidement apparition.

D’autres envisagent l’Appel comme un jeu d’enquêtes avec des tentacules. Ils aiment la collecte d’indices, la déduction et finir la soirée de jeu en ayant le sentiment d’avoir vaincu l’énigme proposée par le MJ. Le colonel Paddington a bien été tué par une dague sacrificielle mondaï dans la bibliothèque car il était sur le point de découvrir l’Inavouable secret de la famille Scanton.

Et puis il y a les adeptes de l’exotisme qui n’aiment rien tant que de parcourir le globe pour vaincre les créatures du Mythe. Un indice trouvé à Dallas, une preuve sécurisée à Madrid, un PNJ important rencontré à Dubaï, un grand final à Phnom Penh pour éviter l’invocation d’un Grand Ancien. Ils veulent voir du pays et courir après la montre afin de sauver le monde.

On peut bien évidemment mélanger ces trois facettes lors d’une même campagne en faisant voyager les investigateurs sur tous les continents et, à chaque étape, prendre méticuleusement le temps de reconstituer le cadre socio-politique afin de proposer une enquête scriptée aux petits oignons. C’est la grande force de L’Appel de Cthulhu : alors que le jeu est en apparence ultra borné par l’œuvre de Lovecraft, il est en fait très plastique. Et quand en plus, on ne se contente pas des années 20 et des environs d’Innsmouth, l’AdC devient un jeu de rôles combinatoire flirtant avec l’infini. Des cowboys et des tentacules ? C’est possible. Des vikings et des ghoules ? En voilà. Des apiculteurs giscardiens qui luttent contre Nyarlathotep ? Et pourquoi pas ?

Reste que quelque soit l’optique choisie par la table de jeu, il en est une si honteuse qu’on préfère ne pas en parler : la version pulp. Pourtant, à chaque table de l’AdC, il y a systématiquement un joueur qui propose de tout faire péter à la dynamite. Ou qui a mis 65% en Pistolet dans l’espoir de vider son chargeur dans la poitrine du sectateur en chef (on appelle ces gens des barjots, NdG). Et bien, The Two-Headed Serpent est une campagne qui a été spécialement écrite pour ces joueurs qu’on qualifie généralement de bas du front : les amateurs d’aventure décoiffante. Ils se rêvent en Indiana Jones contre la momie d’Uncharted dans les mines du roi Salomon de Lara Croft. Et bien ils vont en avoir pour leur argent.

Évidemment, ça va spoiler vertement à partir de là, aussi ne venez pas vous plaindre si je divulgache à tout vent : vous êtes prévenus.

Les années 30. Les joueurs incarnent des aventuriers travaillant tous pour Caduceus, une sorte d’ONG à la Croix Rouge qui apporte réconfort aux nécessiteux à travers le monde. Un tremblement de terre, un génocide, une épidémie ? Caduceus déploie des médecins, des infirmières et des médicaments pour soigner le monde, en faire un endroit meilleur, pour toi et pour moi et toute la race humaine… Et donc les PJ sont des gens qui facilitent le travail de ces intervenants sur le terrain. Moi je parle toutes les langues du monde, donc je vais faire l’interprète avec les victimes. Moi je suis le plus grand chasseur, je vais assurer la sécurité du camp contre les dangers de la faune locale. Moi, je suis le détective alcoolique, je me demande bien ce que je viens foutre là mais je vais suivre le groupe quand même.

Et Caduceus envoie les PJ sur leur première mission : une guerre en Bolivie. La scène d’introduction met en scène les PJ s’approchant de la zone de conflit les bras chargés de médocs quand, paf, leur chef de mission se prend une balle en pleine tête. Oups. Là, baston, forcément, et étrangement, les adversaires ne sont pas uniquement des soldats en goguette mais aussi d’infâmes hommes-serpents.

Les PJ découvrent soudainement que Caduceus n’est pas juste un organisme de bienfaisance internationale, c’est surtout une couverture pour la lutte contre le Mythe. Et patatras, il y a une momie serpent, du danger, de la magie qui fait peur et des scènes d’action à gogo. Quand ils rentrent au siège social de Caduceus à New York, ils découvrent les moyens de l’institution qui les a recrutés malgré eux et ils s’en vont vers la mission suivante, qui, ô surprise, met elle aussi en scène des serpents.

Autant que les joueurs s’y fassent tout de suite car les 9 chapitres de la campagne sont tous reptiliens. Mais bien, hein : un culte vaguement pentecôtiste dans l’Amérique profonde, Calcutta, le continent perdu de Mu… Les joueurs vont voyager sans compter pour foutre des coups de poing et balancer des rafales de balles dans des décors de cinéma. C’est varié, c’est haut en couleurs, c’est digne d’une bonne série B. Parce que oui : c’est kitsch. Faut pas se leurrer, quand tu luttes pied à pied avec des serpents qui prennent forme humaine pour dominer le monde, c’est difficile de se prendre au sérieux. Ça ne veut pas dire que c’est mal fait, mais ça n’est pas le genre d’histoire que tu racontes à la machine à café un lundi matin si tu veux briller en société (« Et alors là, mon égyptologue a dégainé son pistolet et a tué, Splanisssh, le serpent-prêtre, d’une balle entre les deux yeux… ») Et c’est kitsch dans le sens où par moment, l’intrigue ne joue pas avec les clichés mais en abuse. Dès le premier scénario, un lieu important pour l’intrigue est protégé par un pentagramme magique qui n’a aucune raison d’avoir cette forme, si ce n’est que c’est la tradition, c’est comme ça ma bonne dame, les cercles de protection magique c’est forcément des pentacles, faut pas chercher…

Non, mon seul reproche tient au titre. Le serpent à deux tête. Or les PJ travaillent pour Caduceus, soit le Caducée, un symbole ultra connu qui montre deux serpents entrelacés. Donc si les joueurs font normalement gaffe, à la seconde où le MJ met en scène un homme-serpent (soit au bout de 2 minutes de jeu puisqu’ils attaquent à visage découvert dès la première scène), il se doute que l’organisme pour lequel il bosse est lié aux hommes-serpents. Si en plus le MJ leur a dit le nom de la campagne, il peut s’asseoir sur l’idée de surprendre les joueurs avec la révélation le plus téléphonée du monde : Caduceus n’est pas ce que les PJ croient (c’est fou, je sais, j’en suis moi-même tout retourné).

Bref, c’est une campagne pulp qui déroule tout son classicisme. C’est à la fois réjouissant car c’est précisément ces ingrédients que l’on vient chercher quand on fait appel à une telle recette, et en même temps, c’est tellement attendu, comme résultat, que c’est un peu décevant. Évidemment, y’a un passage dans les Contrées du rêve. Forcément, y’a un temple qui ressemble à celui de Thulsa Doom dans Conan. Oui, la référence à la phobie des serpents d’Indiana Jones est marrante. Mais à aucun moment j’ai vu une situation qui m’a surpris ou une idée de mise en scène qui renverse la table. Sous le prétexte d’être une campagne un peu fofolle qui joue avec les clichés pulp, elle se contente justement d’aligner les images d’Épinal du genre. Je sais que c’est paradoxal de lui reprocher ce qui fait sa raison d’être. Reste que ça forme un terrain de jeu très jouissif pour des scènes d’action débridée et de la déconne entre amis. En assumant l’aspect kitsch et en s’en amusant en jeu, il y a moyen de passer de chouettes soirées à empêcher les hommes-serpents de dominer le monde. Et c’est quelque part pas plus con que d’essayer d’empêcher Hitler de dominer le monde.

mercredi 31 mai 2017

Théâtre des dieux - M Suddain - Wow !


Je me demande souvent si les critiques presse lisent les livres qu'ils chroniquent. Comme on dit : « Poser la question c'est y répondre ». J'ouvre donc cette chronique en hurlant Homonculus. Comprenne qui lira.

"Théâtre des dieux" est le premier roman de Matt Sudain – superbement traduit par Sara Doke qui a dû se régaler – et c'est un espèce d'ovni comme on n'en voit que trop rarement.

Le pitch est simple : Francisco Fabrigas, explorateur millénaire qui prétend venir d'un autre univers, part à bord d'un vaisseau voilier (littéralement) en direction du bout de l'univers et d'une autre dimension aussi. Il emmène avec lui deux enfants que tout le monde recherche, une fille aveugle à la peau verte et aux immenses pouvoirs et un garçon sourd qui est en réalité un routeur vivant. Il devra les protéger contre des plantes carnivores géantes, des tribus cannibales, des empereurs, des assassins, des flottes spatiales gigantesques, et des bourdons, sans oublier le terrible et incroyable Sweety, un monstre amoureux plus grand qu'une géante gazeuse. Qu'est ce qui peut mal tourner ?

Sur ce pitch colossal, Suddain bâtit un roman absolument époustouflant qui témoigne autant d'une maîtrise étonnante que d'une absence totale de surmoi.

D'abord l'objet. "Théâtre des dieux" est un gros pavé qui explose aux yeux du lecteur dès sa couverture, sans négliger l'effet des rabats teasing ou des pages de « publicité » internes illustrées qui résument ou concluent des passages dans le style graphique des vieux magazines d'aventure.

Ensuite le texte. "Théâtre des dieux" est un grand roman d'aventure. Écrit dans un style fluide et accessible, toujours compréhensible en dépit des multiples niveaux de complots et de surcomplots, TdD entraîne le lecteur dans un rollercoaster frénétique qui ne ralentit jamais jusqu'à la toute dernière page. On y croise des personnages fous, hors normes, pris dans une aventure dont l’enjeu est aussi énorme que l'échelle. L'échelle, c'est l'univers et au-delà, parcouru de flottes spatiales comptant des centaines de milliers de vaisseaux certains plus gros que des planètes. L'enjeu, c'est rien moins que le contrôle des univers et la guerre qui terminera toutes les guerres.

Cette histoire, Suddain la place dans un univers baroque au possible. Entre steampunk – ou plutôt dieselpunk – et space opera, cyberpunk et histoire de pirates, conspiration et espionnage. Tous ces styles sont présents dans un roman qui est aussi picaresque que captivant, très souvent drôle sur un mode pince sans rire.
Il y a du Stevenson ici, tant pour le maritime (fut-il spatial) que pour une planète capitale qui évoque les pires repaires de boucanier, sans oublier les esclavets, enfants esclaves de la flotte.
De l'aventure exotique à la E.R. Burroughs entre autres.
Un routeur humain qui peut interagir de l’extérieur avec les systèmes comme un netrunner cyberpunk.
Des allers-retours dans le temps et les dimensions.
La musique des sphères.
De la magie, des démons, des monstres, car on est aussi dans une sorte de fantasy spatiale qui rappellera forcément le jeu Spelljammer aux rôlistes.
Des pantoufles qui sauvent des vies.
Un arch-ennemi interdimensionnel nommé Caligulus. Une oligarchie secrète. Trois empires en lutte. Un pape fou et sanguinaire (sans doute le seul personnage un peu faible).
Et puis le style, les références, innombrables mais toujours digérées ce qui fait qu'elles ne sonnent jamais name-dropping ou style-dropping. On pense à Alice au Pays des Merveilles pour la cruelle reine et ses antichambres-terriers, à Doug Adams pour l'humour nonsense, à Rabelais dont on récupère un nom de personnage, à Cervantès, à la mythologie grecque, à Collodi ou au livre de Jonas, à Boris Vian enfin pour certaines inventions lexicales. Et j'en oublie forcément.

Le tout est porté par des personnages attachants dont les interactions sont crédibles dans leur absurdité même et raconté par un narrateur, l'écrivain déchu Volcannon, qui dit lui-même la non fiabilité de sa narration – car cet écrivain brise régulièrement le quatrième mur pour s'adresser directement au lecteur.

"Théâtre des dieux" est donc un roman hors norme, brillant et captivant – 700 pages lues en 5 soirées – qui, s'il n'offre pas le sens de la vie, de l'univers, et du reste, développe une vision existentialiste du monde qu'il parvient à rendre particulièrement savoureuse, et fait de l'amour, plus fort que l'ambition, le moteur secret de l'univers. Le genre de livre qu'on n'oublie pas facilement.

Théâtre des dieux, Matt Suddain

lundi 29 mai 2017

Harlem Hellfighters - Brooks, White - Trahis par les leurs


1917. Jusque-là isolationnistes, les USA décident de s'impliquer dans la Grande Guerre, en Europe ; la guerre sous-marine totale, un quasi-blocus déclenché par l'Allemagne, les faisaient basculer pour longtemps dans l'interventionnisme. L'opinion publique y avait été préparée depuis deux ans et le torpillage du paquebot Lusitania. Dans son adresse au Congrès, le président Wilson vendit l'implication des USA comme la poursuite d'une juste cause, presque une croisade : « Faire du monde un endroit sûr pour la démocratie ». Déjà ! La posture messianique n'a jamais vraiment cessé depuis.

A New-York le 15ème régiment de la Garde Nationale est constitué exclusivement de « négros », « d’hommes de couleur ». Peu importe qu'ils soient américains ou non, éduqués ou non, métis ou non, la couleur foncée de leur peau les désigne au racialisme américain comme fondamentalement différents. Tous volontaires, chacun engagé pour une raison qui lui est propre, les hommes du 15ème veulent prendre part à la guerre européenne. Ils devront presque se battre pour en avoir le droit.

Moins bien payés que leurs homologues blancs, moins bien équipés (jusqu'à être si dépourvus d'armes qu'ils doivent faire des faux pour obtenir des fusils de leur gouvernement), souvent privés même d'uniformes, les soldats noirs – dont des officiers – expérimentent le différentialisme d'un Etat fédéral qui avait aboli l'esclavage mais échoué dans la Reconstruction jusqu'à permettre la Rédemption. L'administration n'a pas confiance en eux, les troupes noires sont brimées et attaquées lorsqu'elles s’entraînent dans les Etats du Sud, jusqu'à l'émeute de Houston. Après ce drame, la politique officielle pour les troupes noires est de ne jamais répondre, pour ne pas mourir.

Finalement envoyé en France – non sans avoir été privé de la parade de départ des troupes – le 15ème (qui deviendra en 1918 le 369ème régiment d'infanterie) est d'abord cantonné à des tâches de manutention. Chez eux, on ne leur fait pas confiance pour combattre, on ne voudrait surtout pas qu'ils prennent de l'assurance ou servent de modèle pour les noirs restés à la maison. On alerte même les autorités françaises sur leur « infériorité » et leur « dangerosité sexuelle ». Ce n'est que le besoin irrépressible de troupes fraîches pour des belligérants exsangues qui leur vaudra d'être versés dans l'armée française et envoyés en première ligne. Là où ils voulaient aller.


Ils y combattront avec courage et honneur. 1500 d'entre eux tombèrent au combat. Les Allemands leur donneront le surnom de Hellfighters. Le célèbre journaliste Irvin S. Cobb écrivit : « If ever proof were needed, which it is not, that the colour of a man’s skin has nothing to do with the colour of his soul these twain then and there offered it in abundance ». Henry Johnson sera le premier Américain à obtenir la Croix de Guerre et son régiment le premier à passer le Rhin en 1918. L'unité entière sera ensuite décorée de la Croix de Guerre pour sa bravoure.  Mais les autorités US empêcheront le 369ème de défiler pour la victoire sur les Champs-Elysées. Ce n'est qu'à leur retour aux USA qu'il eurent droit à une parade sous la pression de quelques officiers supérieurs. Ceci dit, les noirs étaient encore bien loin de l'égalité.
Note : Henry Johnson fut finalement décoré à titre posthume aux USA, 80 ans plus tard, par Bill Clinton puis par Barak Obama.


"The Harlem Hellfighters" est une de ces œuvres qu'il faut lire pour l'Histoire, pas pour l'histoire. Max Brooks fait œuvre utile en narrant une histoire peu connue et en en montrant toute l’ambiguïté. Mais son récit n'est pas sans défaut.

Il montre le racisme viscéral de bien des blancs américains. Il montre l'agressivité incroyable, s'agissant de compagnons d'armes, des soldats blancs US à l'égard de leurs homologues noirs. Il montre l'hypocrisie du gouvernement fédéral et de l'état-major qui laissent exister cette unité mais souhaitent son échec, ou au moins son invisibilité. Il montre le contraste, attesté, entre le globalement bon accueil réservé au 15ème par les soldats français, et le traitement que leur propre armée leur réserva. Ces volontaires vrais étaient méprisés voire haïs par leurs compatriotes blancs quand les volontaires souvent désignés de la « coloniale » française étaient traités comme des soldats et des compagnons d'armes par la plupart des biffins.

Tout cela, il faut le lire, il faut le connaître. D'autant que quelques planches sont intéressantes dans leur crudité : le premier contact avec la guerre dans un hôpital militaire plein de mutilés, la mort instantanée donnée par un tireur ennemi lors de l'arrivée dans les tranchées, la destruction totale du corps d'un homme par un obus. L'horreur de la guerre trouve ici quelques expression inédites.

Néanmoins tout n'est pas parfait, loin de là – et pourtant il faut lire quand même, pour l'Histoire.

Brooks n'arrive pas à créer des personnages vraiment attachants, il n'y met pas assez de temps ; d'autant que les visages sont souvent si semblables qu'on ne sait pas toujours qui est qui, et que le noir et blanc empêche parfois même, lors des réunions entre officiers par exemple, de savoir qui est blanc ou noir ce qui aiderait à mieux comprendre certaines discussions. Brooks aborde aussi trop de sujets qu'il ne fait alors que survoler et qui seront incompréhensibles pour certains lecteurs : le film Birth of a Nation, les débuts de l'islam noir US, le statut d'infériorité des noirs du Sud, la présence de James Reese Europe, etc.
Sous quelque angle qu'on regarde, Brooks veut trop dire, jusqu'à une dénonciation de la guerre en soi, mais, ce faisant, il dit tout de manière imparfaite, à une exception près : les brimades que leur propre gouvernement fit subir au régiment sont, elles, parfaitement détaillées et explicites. Parfaitement écœurantes aussi.

The Harlem Hellfighters, Brooks, White

mercredi 24 mai 2017

La mythologie viking - Neil Gaiman - Pour tous


Les lecteurs de Neil Gaiman, nombreux sur ce blog, savent à quel point son œuvre est traversée par les mythologies. De Sandman à American Gods en passant par Anansi Boys, Gaiman n'a jamais cessé de réinterpréter d'anciennes histoires. Il fallait donc bien qu'un jour il s'attaque à la mythologie viking.

"La mythologie viking" est un livre constitué d'une succession de vignettes - pensées et/ou écrites sur huit ans par Gaiman - qui conduisent le lecteur au cœur de la cosmogonie viking, de la création du monde à sa destruction, prélude à un recommencement.

Ce livre, Gaiman en a ressenti la nécessité du fait de la maigre connaissance qu'ont ses contemporains de la mythologie viking. Presque tout le monde connait Thor, Odin et Loki - au moins depuis les films Marvel - mais peu savent précisément quels liens les unissent, quels actes on leur prête, et quelle est leur place dans le déroulement des cycles d'existence. D'Hercule, tout le monde a au moins une vague idée des 12 Travaux, et beaucoup savent qu'Ulysse vainquit le Cyclope. Rien de comparable pour Thor ou Odin. Gaiman se propose donc d'y remédier.

Le simple titre du livre en dit l'intention. Gaiman s'efface derrière une transmission la plus fidèle et la plus neutre possible des légendes nordiques, sans effet de manche. On retrouve ici le (non) style de l'ancienne série Contes et Légendes. De la narration pure.

De la création du monde à sa destruction, Gaiman fait vivre des dieux et des monstres qui n'ont absolument rien de chrétien. Les dieux nordiques boivent, mangent, baisent. Ils sont rusés, roublards, menteurs. Courageux et violents aussi. Sans cesse, ils combattent les géants les plus dangereux et les tuent aussi souvent que nécessaire. Larger than life, ils ont aussi leurs petites faiblesses humaines. Cour tumultueuse et turbulente d'enfant grandis trop vites plutôt qu'extériorité incompréhensible et glacée, Asgard est peuplé d'entités dont on peut se sentir proches. De dieux humains trop humains.

Tacite disait des chrétiens qu'ils étaient les ennemis du genre humain. Toute la mythologie viking (la grecque aussi) nous dit qu'on peut être divin et partager les passions humaines. A l'heure où un autre monothéisme prétend interdire la musique et enfermer les femmes dans un sac de patate, il est salutaire de lire et de faire lire "La mythologie viking".

La mythologie viking, Neil Gaiman

dimanche 21 mai 2017

La Cité du Futur - RC Wilson - Le passé est un pays différent


« Deux événements marquèrent le premier septembre dans la mémoire de Jesse Cullum. D'abord, il perdit ses lunettes Oakley. Ensuite, il sauva la vie du président Ulysse Grant. » Avec ce début à la Scalzi, Wilson ouvre "La Cité du Futur", son dernier roman. Oakley, Grant, le même jour ; on comprend qu’on s’embarque pour un voyage dans le temps.

1876, plaine de l'Illinois. La Cité du Futur est une merveille construite au milieu du Far West par des hommes venus de notre temps. Ouverte pour cinq ans seulement avant une fermeture définitive et programmée, à la fois musée des curiosités à venir pour riches visiteurs locaux et parc d'attraction grandeur nature pour voyageurs venant de notre époque, la Cité est un lieu semi-clos qui met en contact quatre populations : les employés locaux, les employés du futur, les visiteurs locaux, et les voyageurs venus du futur. Une cohabitation pas toujours facile qui nécessite un peu d'adaptation de part et d'autre.

Les locaux sont surpris – voire effarés pour certains – d'apprendre que le futur est un lieu où il est incorrect de dire « chinetoque », où un Noir peut devenir président des USA, où les femmes travaillent, vont à la guerre, et disent leur façon de penser (sans compter qu'elles votent), où des couples d'hommes et de femmes peuvent se marier. Si les mœurs troublent la plupart (et font rêver quelques autres), les merveilles scientifiques et technique à venir (entraperçues ou expérimentées dans la Cité) impressionnent tout le monde ; il est d'ailleurs prévu que la Cité livrera en cadeau au monde quelques secrets scientifiques durant l'année précédant sa fermeture.
Les voyageurs du futur découvrent, lors de leurs excursions hors la Cité, une population parfois bigote, souvent intolérante, ancrée dans ses certitudes inégalitaires. Pas toujours certes, mais souvent. Ils découvrent aussi un inconfort dont ils connaissaient l'existence mais dont ils étaient loin de soupçonner l'ampleur. Le passé c'est bien joli mais ça sent mauvais, et il vaut mieux ne pas manger ni boire ce qui s'y trouve. Ni se faire soigner par un médecin du cru.
L'important est donc, d'un côté comme de l'autre, de ne pas juger à l'aune de ses propres critères. Jesse le dit fort justement : « Le passé est un pays différent ». C'est vrai aussi, dans l'autre sens, pour le futur. Nos contemporains, qui passent leur temps à juger le passé avec les lunettes du présent, feraient bien d'en prendre de la graine. Autre temps, autres mœurs.

Revenons à Cullum. Le premier septembre, cet employé local de la Cité sauve donc la vie du président Grant en prévenant une tentative d'attentat contre l'élu en visite. Problème : le terroriste, un local, est porteur d'un pistolet Glock, évidemment « importé » du futur. Cullum est alors missionné par August Kemp – créateur de la Cité – pour remonter à la source du trafic ; il fera équipe avec l'ex-militaire Elisabeth DePaul, une future. Au fil de leur enquête, ils découvriront les dégâts occasionnés par la Cité, comme ceux causés par les activistes du futur qui la contestent.

Comme tous les Wilson, "La Cité du Futur" est d'un abord très aisé. Histoire et style sont simples et abordables. Même les paradoxes temporels sont traités de la façon la plus simple possible, grâce à la théorie des univers parallèles – ainsi aucun problème de grand-père.

Wilson entraîne le lecteur à la suite de deux personnages auxquels il donne progressivement une histoire et une profondeur, développant leur relation avec beaucoup de délicatesse.

La confrontation entre deux populations différentes permet de pointer les imperfections de chaque temps et de mettre en scène – pour ce qui est des protagonistes principaux – une tolérance de bon aloi, condition sine qua non de la persistance de la relation (ne pas juger l'autre à l'aide de ses propres lunettes). Wilson donne à chacun le langage de son temps, et – ceci est bien fait – il utilise les mots de Cullum même quand il est le narrateur de celui-ci. Cela donne à la narration un style légèrement suranné qui met le lecteur dans l'ambiance du temps.

Au fil du récit, l’auteur montre l'indifférence des créateurs de la Cité aux dommages que cause leur simple présence. Il narre la condescendance un peu méprisante de beaucoup des futurs, voyageurs comme membres du personnels, envers des locaux considérés comme délicieusement exotiques mais aussi terriblement arriérés. Il montre l'hypocrisie parfois inconsciente de voyageurs qui visitent un moment plus pauvre et plus difficile en toute sécurité, protégés qu'ils sont par la certitude que, eux, dormiront dans un hôtel climatisé et que, leur curiosité satisfaite, ils rentreront dans leur propre époque, loin des difficultés de celle-ci ; Oscar Wilde, lui, prenait des risques physiques quand il s'encanaillait dans l'East End. Enfin, Wilson illustre les dégâts causés par des activistes venus du monde nanti pour provoquer un changement social accéléré dans une société qui n'y est pas encore prête.

"La Cité du Futur" est donc le lieu littéraire d’une ode à un certain relativisme culturel, ainsi que celui d’une condamnation implicite des ravages hypocrites ou inconscients du tourisme (y compris dans sa version « éthique »), de l’expatriation, de l’activisme nomade.

Tout ceci est bel et bon, joliment fait de surcroit. Mais le roman, s’il démarre fort, s’essouffle assez vite sur son point principal. La confrontation entre deux temps – qui aurait pu être si fertile – finit par se limiter à la version intime qu’en livrent Jesse et Elisabeth, et l’enquête progresse sans grande surprise, d’événements en événements, dans une approche où l’action prend de plus en plus le pas sur la réflexion (la palme revenant à la longue scène d’infiltration dans la maison à la fin). L’histoire des personnages et l’histoire entre les personnages cannibalisent l’autre histoire, celle de la rencontre de deux mondes, celle qui promettait le plus à un lecteur SFFF. Mauvais dosage.

Une bonne première moitié donc, pleine de jolies trouvailles, puis une seconde moitié qui, changeant de focale, n’étonne plus et n’ajoute pas grand chose à ce qui précédait. C’est dommage. Il y aurait eu tant d’autres choses à dire et à montrer.

La Cité du Futur, RC Wilson

vendredi 19 mai 2017

10 ans que ma pile ne baisse pas


Il y a dix ans tout juste naissait Quoi de Neuf sur ma Pile.

D'abord un blog pour passer des conseils de lectures aux potes irl. Rien d'autre. D'où des posts très brefs au début : mes potes me connaissent, ils ont confiance, donc il me suffit d'écrire "Voilà de quoi ça parle, et c'est bon, vous pouvez lire". A peu de choses près, ce fut ça pendant quelques temps. Ici le premier conseil, voyez comme il est intéressant.

Puis arriva, un jour, le premier commentaire de quelqu’un que je ne connaissais pas. Grande surprise. De là, il devenait clair que mes divagations étaient publiques et que je ne connaitrai jamais tous ceux qui les lisaient.

Aujourd'hui Quoi de Neuf en est à 1709 articles (pas mal) et 7349 commentaires (c'est peu).

Surtout, Quoi de Neuf connecte avec une bonne partie du lectorat, avec des auteurs, avec des éditeurs, etc... Sans oublier tous les lecteurs anonymes qui passent ici attraper quelques infos sur ce qui sort.

La lecture reste pour moi une activité éminemment solitaire mais Quoi de neuf l'a rendue moins solipsiste.

Donc, au-delà de lire et d'écrire en solo, animer Quoi de Neuf c'est aussi participer au Forum Planète-SF, élaborer avec le jury le Prix PSF des Blogueurs, collaborer à Bifrost, faire du bruit ici et là pour faire connaitre des livres ou des auteurs qui gagnent à être connus.

Et, la plus grande joie, discuter avec les auteurs pour approfondir leur œuvre. On peut voir ici les interviews. Chacune fut un véritable et grand plaisir.

Extase : Parler à l'immense Bob Silverberg (quelqu’un a aidé pour ça, il se reconnaitra, je l'en remercie).

Je remercie tout ceux avec qui j'ai fricoté depuis que cette affaire a commencé. Je ne citerai personne pour n’oublier personne. Chacun sait bien s'il a fricoté avec moi.

Enfin, pour matérialiser la jonction entre activité solitaire et activité communautaire (au sein de ce peuple de la SF dont parlait RC Wagner), je reçois deux invités. Ils chroniquent ici, entre production solo et mise en commun fandomique

J'accueille donc avec plaisir Efelle (ex-juré, membre fondateur) et Lorhkan (juré PSF).
Et également le plus québécois des auteurs, Cédric Ferrand.

Voilà, c'est - peut-être - reparti pour dix ans. Encore deux, trois trucs à lire. Stay Tuned !

 

jeudi 18 mai 2017

Mr Suicide - Nicole Cushing - Mouaip


Louisville, Kentucky. Une famille white trash américaine qui s’est un tout petit peu embourgeoisée : on n’y vit pas dans un trailer mais dans une maison fabriquée en deux morceaux en usine puis assemblée par collage à l’arrivée sur le terrain. On a sa fierté, même si elle est mal placée, on arrive toujours à voir plus pauvre et en difficulté que soi, mais on est néanmoins tout en bas de l’échelle sociale.

Dans ce joli logis vivent non pas trois ours mais un papa, une maman, et deux enfants. Le papa travaille à l’usine du coin, et il y a bien longtemps que la maman l’a mis sous l’éteignoir. La maman est une femme toxique et malfaisante, Folcoche redneck qui martyrise psychologiquement ses enfants et en tire autant jouissance que rassurance. Le garçon le plus âgé est fou, littéralement. Il a cédé, sa mère l’a brisé. Le garçon le plus jeune – bientôt majeur – hait sa mère, pense au meurtre, au suicide, à un départ définitif loin de son enfer domestique. Le couple a deux autres enfants, qui ne fréquentent plus la maisonnée après que des années de maltraitance morale aient culminées dans des esclandres faits par la mère lors de leurs cérémonies de mariage. Voilà, voilà.

Avec un tel pitch, on pourrait attendre un roman réaliste. Mais Cushing – qui tient la plume –  se définit elle-même comme une « anti-nataliste », disciple de Ligotti.

Le « héros » de Mr Suicide est le garçon presque majeur – qui le devient pendant le roman. Jamais nommé, Cushing s’adresse à lui intégralement à le deuxième personne. Elle lui/nous dit donc qu’il est en contact mental avec Mr Suicide, une sorte de croquemitaine qui l’invite sans cesse à se suicider. Maltraité en famille, ostracisé au lycée, mal dans sa peau, le gars (appelons-le comme ça) ne cède jamais, même s’il est toujours tenté. Alors que le temps passe et qu’il accepte toujours plus la monotonie abjecte de sa vie, son frère fou lui offre un magazine mêlant allègrement sexe, laideur, et mutilation. Il y découvre une page centrale totalement noire, et, y plongeant, trouve un mentor surhumain et commence un chemin qui doit le conduire jusqu’à l’annihilation complète, une annulation qui, accomplie, ferait de lui une personne non née, n’ayant jamais quitté le néant de la non existence, effacée donc de l’Histoire et des mémoires. Il ne peut rester aucune trace de ce qui n’a jamais existé.

S’il y a une chose qu’on peut reconnaître à Nicole Cushing, c’est qu’elle a de l’estomac. Décrivant la marche au néant de son personnage, elle ne lui/nous épargne rien en terme de perversion sexuelle ou de voyeurisme. Cushing n’en rajoute pas dans les effets mais elle montre tout, sans rien cacher, sans affect aussi. Elle développe pour nous la volupté de l’anéantissement possible dans le cadre d’un récit initiatique où nous sommes intégralement spectateurs. En trois étapes, le gars doit descendre une Echelle de Jacob inversée, dégénérer, déréaliser le monde, puis disparaitre totalement. Qu’en sera-t-il ?

Pour lire "Mr Suicide", il faut un peu de courage tant Cushing n’édulcore rien. Imaginez le fond nihiliste de Ligotti, assaisonné de mutilation à la Ballard ou à la Evenson, de sexualité déviante à la Brite, et traité avec la matter-of-factness de Palahniuk. Imaginez un personnage de mère monstrueuse comme il y en a parfois même s’il ne devrait jamais y en avoir. Imaginez l’ambiance méphitique des humiliations casual dans les lycées US entre les populaires et ceux qui ne le sont pas. Imaginez un récit dépassionné de marche à l’abîme qui vous met aux premières loges. Imaginez l’avilissement progressif d’un jeune atteint de PTSD familiale. C’est l’ambiance.

J’ai lu mais n’ai pas été entièrement convaincu, en dépit du Bram Stoker Award 2016 du premier roman. Les histoires de perversions sexuelles m’ennuient vite. Les récits nihilistes à la Ligotti aussi. Cerise sur le gâteau, le style « à la deuxième personne » me laisse la plupart du temps à l’extérieur alors qu’il est sensé donner l’impression de s’adresser au lecteur lui-même. Alors à vous de voir.
D’autant que la fin est troublante. Après toute cette noirceur, on a l’impression d’assister au Choose Life conclusif de Trainspotting, renonciation ultime face à l’inéluctabilité du monde.

Mr Suicide, Nicole Cushing

mardi 16 mai 2017

Borne - Jeff Vandermeer - Mums will be mums


Post-apocalypse urbaine. Où et quand précisément ? Mystère.

Dans une Cité en ruines (qui ne sera toujours nommée que la Cité) survivent à grand peine une poignée d'humains réduits à l'état de charognards, épaves en sursis condamnées à chercher jour après jour de quoi tenir un peu plus longtemps. Société sans stock, humanité sans stock, de celles qu'une mauvaise série de glanages anéantit.

Dans la Cité vivent, en couple, Rachel et Wick. Rachel, une récupératrice, écume à grand risques la Cité pour y chercher la nourriture et le matériel dont elle et Wick ont besoin pour perdurer. Wick, spécialiste biotech, démonte, répare, fabrique, trafique un peu aussi. Tous deux ont aménagé un abri souterrain, truffé de pièges, sans cesse en travaux, dans lequel ils cohabitent et partagent ressources, affection, protection, sexe aussi – quand ça va. Leur vie, bien qu'abritée, est précaire. Les ressources sont de plus en plus rares, la santé de Wick n'est pas excellente, et il y a, hélas, l'extérieur. L'extérieur, d'abord, c'est un environnement toxique, puis, comme si ça ne suffisait pas, des dangers bien vivants. Il y a les charognards concurrents, toujours dangereux, le Magicien, un chef de gang biotech qui veut contrôler la ville, et surtout Mord, monstrueux ours géant, volant, absolument létal. Sans compter l'ombre tutélaire de la Compagnie, agonisante mais à l'origine de tout.

Et voilà qu'un jour, sur le corps même de Mord endormi, Rachel trouve une étrange créature. Une sorte de petite plante, en forme de vase inversé, croisement improbable entre une seiche et une anémone de mer. Une forme inédite de beauté qui séduit Rachel au point qu'elle ramène la créature dans l'abri qu'elle partage avec Wick. Rapidement, la « plante » se met à bouger et parler. Elle est consciente et intelligente. Et, miracle de l'imprégnation, elle fait de Rachel sa mère.

"Borne" est un roman post-apo profondément weird et étrangement beau. Là où Vendermeer décrivait le retour à une pureté naturelle  inquiétante pour l'Homme dans Annihilation, il raconte ici un monde atrocement déformé par la pollution, la guerre, la surexploitation des ressources – toutes les œuvres de l'Homme. L'environnement de la Cité (dont on ne sort jamais) est de bâtiments détruits. On y foule des ossements. On y croise d'étranges astronautes morts, séchés dans leur combinaison. Il y coule des rivières toxiques. L'air y est pollué. Les murs y sont envahis de moisissure corporate – mélange étonnant de crasse et de système de surveillance. Et puis il y a les biotechs – chimères innombrables qui parcourent la ville, dangereuses ou pas, c'est selon, belles aussi parfois.

Dans la Cité se croisent et se frottent Rachel, Wick, le Magicien, Mord, et last but not least Borne.
Rachel d'abord, la réfugiée climatique, orpheline de parents morts pendant l'exil, qui découvre l'amour maternel avec Borne, et veut aimer Wick mais s'interroge sans cesse sur l'état de leur relation. Rachel qui a un secret. Rachel qui sera déchirée en découvrant que même une mère ne peut tout accepter, et aussi que les mots qu'il aurait fallu dire ne seront jamais dits.

Wick ensuite, le techos biotech. Dealer, tinkerer, fixer. Malade. Possessif. Exclusif. Jaloux. Wick qui a travaillé pour la Compagnie, sait la vérité sur Mord, a beaucoup d'autres secrets.

Le Magicien, dont on ne sait pas grand chose si ce n'est qu'elle a la haute main sur une partie de la ville et veut prendre le contrôle du tout, à l'aide de ses gangs d'enfants modifiés et de quelques armes retrouvées.

Mord enfin. Ours terrifiant. Monstruosité génétique survolant la ville et s'abattant dessus à l'occasion. Un fatum volant et visible. Une force de la Nature, aussi mortel qu'inconséquent, aux buts incompréhensibles, qui n'est pas sans évoquer Azathoth dans sa destructivité aveugle.

Et Borne bien sûr. Borne qui grandit à la vitesse de l'éclair. Qui acquiert d’impressionnantes capacités de polymorphe. Qui mange mais ne défèque pas. Qui apprend à parler, acquiert des connaissances de plus en plus nombreuses et pose à sa mère ces innombrables questions que posent les enfants. Qui est innocent, veut être bon, n'y parvient pas toujours. Qui – comme beaucoup d'enfants – installe un coin entre sa « mère » et son « père ». Qui, comme tout adolescent, part vivre dans son espace propre, sort visiter la ville, inquiète Rachel quand il le fait. Qui lui sauve aussi la vie une fois, au péril de la sienne. Qui « goûte » les gens. Qui ne peut lutter contre sa nature profonde même pour faire plaisir à Rachel, et voudrait tout arranger dans la ville, y rendre la vie meilleure en Changeling post-apo qui serait un Momotaro biotech.
Borne, un vrai enfant pour Rachel, et un vrai inhumain à la fois.

Voici donc un roman de parentalité et d'identité ; Borne est une chose biotech, il est aussi une personne, il peut encore être une arme – comme toute personne. Il ne peut cesser d'être ce qu'il est mais il peut l'infléchir. Idem pour Wick et Rachel. Ce qu'on est – qui ne changera pas – et ce qu'on fait – parce qu'on le veut. C'est la tension du roman comme de la vie humaine. C'est là que réside l’humanité de tous les « héros » du roman.

Voici aussi un roman d'espoir. Rachel et Wick perdent, perdent, perdent encore ce si peu qu'ils ont. La lancinante répétition des pertes leur fait comprendre qu'aussi longtemps qu'ils vivront ils n'auront pas tout perdu et qu'il sera encore justifié de sa battre. Malgré la destruction, malgré l'exploitation (par une Compagnie dont on ne sait même pas d'où elle est ni ce qu'elle veut exactement), malgré la raréfaction de toutes les ressources, la lutte pour survivre ne cesse jamais. Ni la solidarité, ni l'amour, ni le sens du sacrifice. Borne : un roman solar-postapo ? ;) Un beau et bon roman en tout cas.

Borne, Jeff Vandermeer

lundi 8 mai 2017

Tokyo Ghost - Remender - KO debout


Suite (et fin?) du Tokyo Ghost de Remender et Murphy. Après l'Eden atomique du tome 1, voici qu'arrive l'Enfer atomique.

Le fiasco de la fin du premier tome semble avoir offert la totalité du pouvoir à Flak. Sur les ruines de Tokyo, celui-ci a construit une nouvelle cité ordurière de divertissement, différente de LA en ceci qu'elle sera réservée aux riches et aux beaux ; « les gens biens » en d'autres termes. Flak compte bien y être le roi du 0,01%, protégé par son ancien ennemi passé sous le contrôle du psychopathe Davey. Mais les mailleurs plans ont des failles. Dans le fief même de Flak, le fantôme de Tokyo – une ombre guerrière dotée de pouvoirs EMP – s'en prend aux opérations et au personnel du magnat, provoquant peu à peu le chaos.
Pour le fantôme, il s'agit de venger Tokyo, de sauver son amour, de tenter de remettre l'humanité sur des rails plus satisfaisants. Un vaste programme, difficile à réaliser, et sûrement très coûteux à tous points de vue. Pour les fous qui tiennent les rênes, l'objectif est plus simple : conserver, voire accroître si possible, leur pouvoir.

Le contexte est toujours celui du tome 1. On assiste, atterré, à la désintégration du monde humain entre gamification, hypersexualisation, brutalisation, et primauté de la gratification immédiate au détriment de toute perspective ; une désintégration dont on peut se demander si elle n'est pas l'avenir qui nous guette.

Remender, superbement secondé par les dessins impressionnants de violence dynamique de Murphy, raconte son histoire et lance son cri d'alarme d'une façon extrêmement convaincante. Il oppose le rêve foudroyé d'amour et de pureté de Debbie au cynisme, à la folie, et à l'indifférence d'une humanité qui ne mérite guère d'égards. Il décrit l'innocence piétinée de Led. Il montre un monde si tordu qu'il empêche tout espoir crédible d'exister. Il met en scène des sacrifices que leur inéluctable nécessité ne rend pas moins atrocement douloureux.

C'est d'une dureté et d'une crudité extrême. Ca tord l'estomac. Et, en dépit d'une fin qui permet d'espérer (bien que son ambiguïté ne laisse d'inquiéter), c'est d'une noirceur terrifiante, même au sein d'un genre dystopique qui n'est en général pas gai. Oppressant, étouffant, "Tokyo Ghost" est une belle histoire d'amour, de combat, d'adversité, de malheur, de sacrifice, d’espoir (un peu). Porté par une action permanente et des personnages inoubliables, "Tokyo Ghost" est un comic à lire absolument, en sachant bien qu'on en sortira ébranlé.

Tokyo Ghost t2, Enfer atomique, Remender, Murphy, Hollingsworth

dimanche 7 mai 2017

Judge Dredd Démocratie - Wagner - Mac Neil


Le travail d’édition de Délirium sur Judge Dredd continue et c’est toujours de haut vol.

Voici donc "Démocratie", un gros volume hardbound dans lequel sont réunis trois récits : America, Terror, et Mega-City Confidential.

Les trois histoires, liées lâchement pour les deux premières et simplement proche dans la thématique pour la dernière, racontent le prix que le gouvernement des Juges fait payer à la Liberté (avec un grand L), aux libertés publiques pour être plus concret, et à cette Recherche du Bonheur qui, si elle n’est pas un Droit de l’Homme, est néanmoins l’un des objectifs que la Constitution donnait au gouvernement américain.

On a vu dans Origines comment et pourquoi le gouvernement des Juges a pris le pouvoir. On voit dans "Démocratie" comment il viole quotidiennement les droits les plus élémentaires de chaque citoyen pour se maintenir.
Les lecteurs de Dredd savent bien que le système pénal de Méga City One est d’une dureté extrême, ils savent que même les plus petites déviances sont sanctionnées avec une très grande sévérité et que le principe de tolérance zéro conduit à remplir les cubicles d’emprisonnement de citoyens innombrables, ceci dès leur plus jeune âge : « il faut dresser les « juves » pour qu’ils deviennent des citoyens craignant les Juges ». Mais les lecteurs ont ici sous les yeux, dans une approche méthodique, la manière dont fonctionne le système. Et ce n’est pas beau à voir.

On voit les Juges chercher à se faire craindre de tous et y parvenir sans peine.
On voit la certitude morale dans laquelle ils se drapent pour justifier leur action à leurs propres yeux (avec un léger bémol pour Dredd).
On voit le Mouvement Démocrate échouer à obtenir pacifiquement des réformes du fait des manipulations de Juges qui ne veulent pas rendre leur pouvoir.
On voit les citoyens (le tiers qui a voté en tout cas) préférer par référendum la dictature des Juges à une vraie démocratie, ouvrant ainsi la voie à une légitimation des pratiques « judiciaires » les plus contestables.
On voit les Démocrates verser dans le terrorisme, ciblé d’abord, puis aveugle ensuite selon le célèbre principe qui dit qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œuf (toujours demander à voir d’abord la gueule de l’omelette).
On voit les pressions qui transforment des citoyens en délateurs, des amis en délateurs, des amants en délateurs.
On voit les enlèvements extrajudiciaires qui permettent d’installer caméras et mouchards dans le corps même des suspects à leur insu.
On voit la presse, même « d’investigation », muselée. Clin d’œil à Hush-Hush ici.
On voit un système de surveillance généralisée qui rappelle celui de la NSA.
On voit le sort réservé aux lanceurs d’alerte et  leurs proches.
On voit surtout des vies détruites, des amours aussi, des tragédies sans nombre dont le fonctionnement du système, pourtant censé avoir été créé au bénéfice des citoyens, est la cause unique.

C’est joliment raconté par John Wagner. C’est joliment dessiné par Colin Mac Neil dans trois styles différents.
Et ça se lit aujourd’hui, car il faut avoir vu à quoi ressemble une exécution judiciaire au pied de la Statue de la Liberté.

Judge Dredd Démocratie, Wagner, Mac Neil