lundi 11 décembre 2017

Certains ont disparu et d'autres sont tombés - Joel Lane - Filigree and shadows


"Certains ont disparu et d’autres sont tombés" est un recueil de 30 nouvelles de l'auteur anglais Joel Lane. L'ouvrage, inédit, est le fruit du travail aussi patient que passionné de Jean-Daniel Brèque, anthologiste et traducteur.

Que trouvons-nous dans ce recueil ?

30 textes fort joliment écrits, une prose poétique mélancolique, d'un genre qu'on pourrait qualifier de fantastique interstitiel pour ne pas le dire aickmanien. Car le fantastique de Lane est aux marges du récit, parfois subliminal comme une 25ème image, parfois résidant seulement dans l'étrangeté intrinsèque d'un monde en déréliction.

Un fantastique qui trouve son épicentre dans le Black Country, autour de Birmingham, ce cœur de la Révolution Industrielle que son histoire même prédisposait à devenir le lieu sacrificiel de la désindustrialisation.

Des récits touchants qui donnent à voir l'étendue de la désintégration d'une société anglaise victime du thatchérisme, du post-thatchérisme, du post-post-thatchérisme, jusqu'à des futurs ou des réalités possibles bien pires encore.

Entrez dans le monde de Lane.
Une violence constante à bas bruit n'attire plus l'attention d'une police sous budgétée.
Entre paupérisation et privatisation, les transports publics ou l'hôpital ne valent guère mieux.
Le travail ne fait plus lien social. Entre usines fermées et restructurations qui n'épargnent personne, si on n'en meurt pas, on se retrouve à errer, à vivre à l'hôtel, à boire du mauvais alcool ou à s'abrutir de drogue frelatée.
Pas de repli sur la famille. Elle est au mieux dysfonctionnelle, au pire disparue.
L'amour est un espoir futile. Seul le sexe vainc parfois la solitude. Il est indifféremment échange de bons procédés sans lendemain, achat de services proposés par des pauvres à des pauvres, ou défouloir à la frustration d'une vie sans contrôle.
Et puis la maladie rode, qui souffle sur les flammes et les éteint souvent. La maladie ou le malheur, cancer ou catastrophe industrielle, séparant les couples qui auraient pu durer.

Tout ceci, Lane le décrit au fil des presque 400 pages du recueil.
Il montre le durcissement des relations humaines qu'une civilisation en fuite ne police plus.
Il narre la solitude, le désespoir, la folie, l'envie de s'étourdir, le besoin de faire souffrir comme on souffre ou d'associer les deux dans le suicide.
Il raconte l'intrusion discrète de créatures que la rationalité du monde moderne tenait à l'écart jusqu'alors ; le sommeil de la raison engendre des monstres. Antigens et fantômes hantent les rues sales, les terrains vagues, les voies de chemin de fer désaffectées, les friches industrielles, les pubs et les clubs dans lesquels subsistent, le soir, les derniers lambeaux de vie sociale, si misérables soient-ils. Ils tourmentent les humains ou s'en nourrissent ; qu'importe, ceux-ci sont déjà morts. Même les vampires sont au bout du rouleau.

Tout ceci, Lane le raconte sans grandiloquence, sans hurlement. Même quand il faudrait hurler, ce sont les actes ou les faits qui hurlent, pas les personnages et pas l'auteur non plus. Au fil des textes (et même s'il m'en a fallu deux ou trois pour entrer dans le rythme), Lane impose une poésie de l'effondrement, de l'anomie réalisée, du réensauvagement. Il raconte la dissolution des liens sociaux, et pose sur les relations condamnées qui demeurent un regard d'un cynisme aussi glacial que pertinent – et souvent drôle, de cette drôlerie qui est la politesse du désespoir.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés, Joel Lane

samedi 9 décembre 2017

The Stone Sky - N. K. Jemisin - Tout est écrit et accompli


Avec "The Stone Sky", N. K. Jemisin conclut l’impressionnante trilogie de la Terre fracturée. Un tome nécessaire, qui attrape le témoin que lui tendait le précédent et remplit parfaitement sa mission de conclure et d'expliquer, tout en étant, des trois, le moins agréable à lire.

Quelle est l'origine des Stone Eaters ? Que sont vraiment les obélisques ? Qui les a construites ? Et pourquoi ? Comment, par qui, et pourquoi fut fracturé le monde ? Pourquoi Alabaster a-t-il aggravé la fracture ? Et quel rôle jouent les mystérieux Stone Eaters dans les cataclysmes en cours ?
Il fallait, pour répondre, finir d’expliquer le monde, ce qui impliquait d'en narrer la genèse. C'est ce que fait "The Stone Sky", sur trois fils entrelacés : Essun aujourd'hui agissant, Nessun aujourd'hui agissant, Hoa aujourd'hui racontant un passé quarante fois millénaire.

Dans ce tome, par la voix de Hoa, toutes les explications historiques sont fournies au lecteur. Le Stone Eater raconte une société où, pour paraphraser Clarke, la magie est si avancée qu’elle ressemble à de la science. On voit arriver la fracture de ce monde, on comprend que s'en suivra malheur et désespoir, à cause du cataclysme, bien sûr, mais à cause aussi du substrat d'injustices sur lequel la société d'avant était bâtie et qui ne pouvait que résonner dans l'avenir. On referme le livre en comprenant ce qui a martyrisé la Terre jusqu'à la rendre dangereuse et létale. C'est aussi bien fait que c'était nécessaire.

Mais le passé n'est pas le seul chronos de ce tome conclusif. Des choses se sont passées, certes, mais des choses se passent de nouveau, ici et maintenant. De fil en aiguille, depuis le début du premier tome, la Terre fracturée a progressé jusqu'à un moment décisif, un moment de bascule comme il n'en existe que peu. Sauver le monde ou le détruire ? C'est l'enjeu de ce dernier tome, porté par Essun et Nessun.
Alors donc que Hoa, progressivement, raconte le temps long du monde, la mère et la fille, qu'on avait quittées fort éloignées l'une de l'autre, convergent inexorablement vers le lieu de l'origine de tout pour régler le sort de la Terre et de ses habitants. Elles s'y affronteront pour décider de l'avenir, sous le regard des Stone Eaters impliqués et des lecteurs en témoins impuissants, jusqu'à une conclusion aussi claire qu'ouverte.

Jemisin raconte encore ici une histoire d'injustice, de discrimination, et de servitude. Elle l'épice d'une réflexion sur l’hybris humain et le mal qui en sort toujours, assortie d'une vision qui oscille entre préoccupation écologique et hypothèse Gaïa. Elle y place enfin une réflexion sur l'amour, qui apparaît même entre partenaires improbables, et qui doit se prouver sous peine de n'être qu'un mot. Réflexion sur la peur et la solitude d'une enfant « abandonnée » aussi, sur la culpabilité, ou sur la difficulté presque insurmontable qu'il y a à vivre éternellement.

Il y a beaucoup de finesse dans la manière dont Jemisin traite ces thèmes, dans le fil de la narration, presque sans y toucher.

Explications, finesse, conclusion, tout était nécessaire, tout est accompli. Que m'a-t-il manqué alors ? Sûrement un peu plus de concision. J'ai trouvé que "The Stone Sky" contenait trop de longueurs dans les déplacements des deux femmes et trop de descriptions détaillées. En un mot, trop de mots. Il fallait bien sûr entrelarder pour ne pas sombrer dans le cours d'Histoire, mais un peu moins de paysages et d'architectures m'auraient parus suffisants. Je me suis parfois un peu ennuyé.

Qu'importe, c'est une conclusion satisfaisante que livre Jemisin.

On y assiste tant à ce qu'il advient qu'à ce qu'il advint, on y voit une belle relation se nouer entre Nessun et Schaffa, on y constate que les donnés que sont la folie et la cruauté des Hommes ne peuvent jamais éteindre complètement l'espoir de réparer, de changer, ou de faire mieux (à condition de le vouloir et sans jamais aucune assurance de succès), on y comprend enfin à qui s'adresse ce livre et pourquoi il commence à la deuxième personne.

On y voit Jemisin retourner nombre de codes de la fantasy, en mélangeant les genres et en créant une galerie de personnages blessés faite de héros imparfaits qui nuisent quand ils sauvent, de protecteurs brutaux et dangereux, de mentors peu pédagogues, empêtrés tous autant qu'ils sont dans des relations personnelles incertaines et douloureuses.

Last but not least, la trilogie de la Terre fracturée est le meilleur roman contemporain d'avertissement métaphorique à l'Amérique de Trump.

The Stone Sky, N. K. Jemisin

samedi 2 décembre 2017

Servitude 5 - Bourgier, David - La lutte finale


Cette chronique commencera par une bonne nouvelle, suivie d'une mauvaise qui accouche d'une bonne.

  1. Après trois ans d'attente, le tome 5 de Servitude vient de sortir, il s'intitule "Shalin".
  2. Mais, alors qu'il devait conclure la série, il n'est que la première partie d'un diptyque.
  3. L'histoire prend du temps pour finir, elle sera donc plus longuement développée que prévu.
Ce qui reste de l'armée des Hommes, menée par le roi Arkanor, a trouvé refuge dans la cité en ruine de Shalin. Ils y retrouvent les Drekkars rebelles de l'ex-général Sékal, et des esclaves en fuite, de ces Riddraks qui sont les seuls Hommes à avoir refusé le joug des diverses Puissances. Sur leurs traces, une énorme armée réunit les hommes du traitre Othar, les mercenaires qui les accompagnent, et les Drekkars toujours fidèles à l'empereur. Le siège de Shalin va commencer : l'armée légitimiste devrait y être anéantie.

Même l'arrivée à Shalin de Kyriel et F'lar, rentrés du territoire Iccrin pour se joindre à la petite troupe humaine, n'est pas suffisante pour relever le moral des assiégés.  Comment survivre et/ou rejoindre Xenthès pour y organiser la résistance humaine ? Tout est ouvert, mais les probabilités ne sont pas en faveur des combattants retranchés dans Shalin. On commence à y réfléchir à des plans de dernier ressort.

Ailleurs, Sékal atteint enfin la cité des Riddraks du désert. Il s'y confronte à Aïon, l'arch-ennemi de l'Humanité, qui manipule et intrigue depuis le début du cycle. Ce sera le signal de la prophétie, le point de départ de la révolution, et peut-être la fin de la servitude.

Je vais être bref (mes chroniques précédentes parlent). Je suis toujours aussi dithyrambique sur cette série que je classe parmi les chefs d’œuvre de la BD de fantasy. J'attends avec impatience le sixième et dernier tome.

Servitude t5, Shalin première partie, Bourgier, David

lundi 27 novembre 2017

Grandville Force Majeure - Bryan Talbot - Magnifique


Une fois encore, Bryan Talbot nous offre de retourner dans le monde uchronique de Grandville avec "Force Majeure", le dernier opus de la série policière alternative. Une fois encore, c’est d’une qualité rarement atteinte dans d’autres séries. Et c’est, je le crains, la dernière fois que nous aurons l’occasion de nous réjouir d’une telle lecture.

Le Détective Inspecteur LeBrock est de retour à Londres après des aventures parisiennes lors desquelles il a tué l’un des frères de Tiberius Koenig, « le Napoléon du Crime », un dinosaure violent et mégalomane.

Koenig veut se venger. Il veut aussi mettre en coupe réglée la pègre londonienne, par la violence, l’intimidation, le rapt, et le meurtre. Les deux projets convergent, Koenig trouvant aussi brillant qu’amusant de faire d’une pierre deux coups en piégeant LeBrock à l'occasion de son OPA hostile sur les bas-fonds londoniens. Devenir Capo dei capi en ruinant dans le même mouvement la réputation et la vie de LeBrock, c’est la douce vengeance qu’il a conçu et qu'il met en branle dès le début de l’album.

LeBrock vaincra-t-il Koenig ? Empêchera-t-il le monstrueux malandrin de s’en prendre aux siens ? Lavera-t-il sa réputation souillée ? Ce sont les enjeux de l’album.

En 160 pages environ, Le Brock connaitra l’agression, la trahison, la descente aux enfers et, espérons-le, la rédemption.

Il racontera un peu de son histoire, son enfance, très vite, puis surtout ses premières années dans la police, sous l’aile protectrice de son mentor, le très holmésien Stamford Hawksmoor, qui lui apprend toutes les ficelles du métier de détective et lui donne la force de résister au classisme rampant des anciens d’Eton qui méprisent le prolo LeBrock et dirigent le Yard malgré leur incompétence crasse.

Il devra protéger ses parents, ainsi que la belle Billie dont il est tombé amoureux et qui porte son enfant, de la cruauté extrême de Koenig.

Arrêter « le Napoléon du Crime » nécessitera d’avoir toujours avoir un ou deux coups d’avance sur lui, de faire confiance à ses proches, d’employer au mieux son art du déguisement, sans oublier de faire montre d’autant de courage physique que de sens de l’improvisation, car cette fois les probabilités sont contre LeBrock tant le plan conçu par son puissant ennemi est machiavélique. Le final sera apocalyptique ou ne sera pas.

Il ne faudra pas feuilleter pour savoir comment tout cela tourne sous peine de ruiner son propre plaisir – un étui noir anti-spoil empêche d’ailleurs d’accéder par erreur aux dernières pages. Il faudra lire tranquillement, savourer l’argot des personnages, comprendre les finesses de l’histoire, s’extasier devant la beauté des dessins ou le nombre des références, jusqu’à cet Enfer reconstitué qui sert de base à Koenig.

Qu’ajouter ? C’est beau, c’est bien écrit, c’est malin, c’est diabolique. On doit lire "Grandville Force Majeure", comme on devait déjà lire les autres Grandville.

Grandville Force Majeure, Bryan Talbot

Noël approchant, je vous mets ici une BA officieuse de l'album pour vous motiver.

samedi 25 novembre 2017

Juste un peu de cendres - Thomas Day - Aurélien Police


Je n'aime pas les bonus, interviews, et autres suppléments dans lesquels les auteurs d'une œuvre s'expriment. Destinés au lecteur, ils transforment en plagiat ce que le blogueur écrit après l'avoir patiemment compris. Je ne remercie donc pas Glénat pour l'interview croisée de Thomas Day et d'Aurélien Police incluse dans le one-shot Juste un peu de cendres. Essayons quand même.

Ashley Torrance a dix-sept ans, une famille aimante, et des yeux vairons. Cette particularité lui donne le pouvoir de déchirer le voile d’illusion qui dissimule à la vue de tous la nature résolument non-humaine de certaines des personnes qu'elles croisent. Elles les voient, mais eux aussi la voient, et la craignent, et l'agressent. Il est alors temps pour elle de partir, quitter sa famille pour la protéger, en rejoindre d'autres comme elle qui l'aideront à remonter à la source du mal et à combattre les zombies ? démons ? elle ne sait pas. Elle le découvrira.

"Juste un peu de cendres", c'est l'histoire de laissés pour compte, de marginaux, de désespérés, qui deviennent légion quand la société est en crise, quand – Durkheim l'écrivit – l'anomie domine. Des invisibles, aux marges, qui effraient autant qu'il sont effrayés, jusqu'à la violence ; « ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte », comme disait l'autre.

C'est aussi une histoire fantastique, tendue et nerveuse, sublimée par une mise en image spectaculaire qui rappelle fortement Dave McKean, entre photoréalisme, collages, et trames apparentes, entre autres techniques (jusqu'à l'utilisation d'une version immolée du scénario). Un récit punk au meilleur sens du terme qui amène à se demander si l'approche Sniffin' Glue n'est pas la seule à même de rendre la nature profonde du mouvement. Une histoire enfin qui plonge ses racines dans un lointain passé et rappelle que « le mal que font les hommes vit après eux ».

C'est encore une narration à la première personne, Ashley se racontant après coup. Ashley, pour les proches, c'est Ash. Alors, "Juste un peu de cendres" c'est bien sûr l'histoire de ce peu de cendres qui subsiste quand les monstres (à plaindre plus qu'à blâmer) sont éliminés, mais c'est aussi un peu de la vie de Ash qui s'est dévoilée au lecteur.

C'est enfin une vraie histoire de Thomas Day. On y trouve des références plus ou moins explicites et/ou volontaires à La ville féminicide, à McKean (l'asile de Markham ou la fausse identité que se choisit Ashley), plus un souci écologiste, et un vrai souci social qui n'oublie pas que si existent des damnées de la Terre ce sont sûrement les damnées de l'industrie du sexe. Flashes aussi sur des réminiscences d'ambiance narratives ou graphiques, plus furtives et peut-être surinterprétées, au Violent Cases de Gaiman, à Sept secondes pour devenir un aigle, ou à Invasion Los Angeles.

En conclusion, "Juste un peu de cendres" est un très beau comic qui raconte une histoire menée de main de maître. Récit et graphisme sont en parfaite concordance pour offrir au lecteur une histoire captivante, cohérente, dure, et un peu désespérée.

Juste un peu de cendres, Day, Police

The Husband Stitch - Carmen Maria Machado



En ce 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, on peut lire gratuitement la très bonne et très weird nouvelle The Husband Stitch par Carmen Maria Machado. Elle ouvre le recueil Her Body and other Parties qui ne sera hélas sans doute jamais traduit en français. Alors, que les lecteurs VO profitent au moins de ce texte.

vendredi 24 novembre 2017

Utopiales 2017 : Interview Matt Suddain


Matt Suddain est un auteur aussi abordable que chaleureux. Nous avons eu une (trop courte) conversation aux Utopiales à propos de son impressionnant premier roman, le très baroque Théâtre des dieux. La voici retranscrite.

Bonjour Matt, et merci de m'accorder cette interview.
First thing first, Homonculus (le mot, perdu dans une page, que Matt Suddain demande d'écrire dans toute chronique pour prouver qu'on a bien lu le livre). As-tu lu beaucoup de critiques contenant Homonculus ?


Oui. En fait, pour être précis, la plupart des critiques par des professionnels ne contenaient pas le mot. Je pense qu'ils se sont peut être sentis insultés par la suggestion sous-entendue qu'ils auraient pu ne pas terminer le livre (comme c'est bizarre, j'ai souvent la même impression sur ces critiques, NdG). Alors, en général, dans les journaux, le mot n'est pas mentionné. Les critiques pro sont des gens très fiers. En revanche, le mot est très souvent utilisé dans les chroniques sur Goodreads ou Amazon. J'ai eu aussi par Internet beaucoup de demandes du monde entier de gens qui avaient aimé le livre et voulaient l'utiliser, par exemple, pour leur projet scolaire.

Dans Théâtre des dieux, se trouve une « petite page de calme », qu'est donc cette page ?

Ca vient d'un livre célèbre « The little book of calm ». C'est un livre, pas vraiment new age ou spiritualiste, disons un livre qui parle de relaxation et de pensée positive, qui veut t’aider à voir les choses sous un autre angle. La page est une parodie de ce livre (rires). J'espère qu'elle t'a aidé (rires).

Ces deux points capitaux réglés, peux-tu te présenter pour les lecteurs français ?

Je suis né en Nouvelle-Zélande, dans une petite ferme, tout au bout du monde. J'ai eu une enfance et une éducation très heureuses, presque paradisiaques. La nature était partout, et nous avions très peu d'objets technologiques, ce qui peut paraître étrange pour un auteur de SF. Nous n'avions évidemment ni téléphones mobiles, ni Internet, alors j'ai commencé très tôt à lire des livres et à écrire des histoires, non pas pour passer le temps mais comme une manière d'expérimenter, d'apprendre, et ceci dès que j'avais du temps disponible. Il se passait tellement de choses dans le monde naturel, il y avait tant de choses à étudier et à découvrir. Alors, j'étais un petit garçon qui écrivait sans cesse des histoires sur la nature, mais d'une manière fantastique, avec des monstres. Par exemple, en Nouvelle-Zélande, il y a très souvent des tremblements de terre, alors j’aimais imaginer que c'était les monstres qui remuaient dans la Terre.

Puis j'ai grandi, j'ai eu plein de boulots différents. Et quand je suis devenu journaliste, j'ai compris, décidé, que je voulais écrire un livre, et que je voulais que ce livre soit publié. Et pour ça, il m'a semblé que ce serait une bonne idée de vivre à Londres, parce que la Nouvelle-Zélande est très petite, elle a un très petit marché littéraire, et c'est encore pire si on ne regarde que la SF, il n'y a pas beaucoup d'écrivains SF en Nouvelle-Zélande. Je rêvais d'être à Londres et d'y être publié par un grand éditeur londonien. Je me disais qu'un tel déménagement était ma meilleure chance de réussite. Alors je suis parti à Londres, avec ma copine – qui est maintenant ma femme. C'était censé être une expérience de deux ans, au plus cinq, pour voir si ça marcherait. C'était il y a dix ans et j'y suis toujours (rires).

Dans le journalisme, ma situation n'était pas simple. C'est une industrie très dure, très compétitive. Alors j'ai pris un mois off pour écrire le livre. Un mois, tous les jours de quatre heures du matin à dix, onze heures du soir, dix mille mots par jour. Un rythme terrible, ça m'a presque tué. Mais, à la fin, j'avais mon livre. Je l'ai apporté à un agent et, très vite, il a intéressé quelqu'un. Ensuite il a encore fallu plus d'un an de travail pour le finaliser. Mais en un mois j'avais écrit mon premier jet, j'avais quelque chose à présenter.

Avant ce mois d'écriture intensive, quel temps de réflexion as-tu consacré au livre ?

C'est un livre qui a évolué de manière « organique ». Certains auteurs planifient, organisent, mais là, ça a été bien plus « organique ». Je me suis appuyé sur les notes de toute une vie, des bouts d'histoire qui remontaient jusqu'à mon enfance. La structure n'était pas écrite, mais les morceaux d'histoire si. C'est inspiré de tous les livres que j'ai lus et de toutes les notes que j'avais conservées dans des carnets. Je voulais que le livre soit plein de surprises, qu'il soit « chargé » de toutes ces choses que j'avais explorées. Son sujet est la réalisation du fait que l'univers est plus grand que toutes les histoires individuelles, ou que les croyances que nous avons sur qui nous sommes, ou même que les contes de fées que nous nous racontons.



Il est temps maintenant d'expliquer en quelques mots de quoi parle Théâtre des dieux. Peux-tu le faire ?

Le cœur du livre est l'histoire d'un explorateur qui trouve un moyen de voyager entre les univers. Il se lance dans une quête pour être le premier à découvrir une nouvelle réalité. Ceci fait, il réalise qu'il est bien entré dans un nouvel univers mais que ce nouvel univers est absolument identique à celui qu'il vient de quitter. La seule différence est que lui-même se trouve dans le second et plus dans le premier. C'est absurde. C'est une rencontre absurde entre les livres de fantasy et d'aventure que je lisais enfant et les livres de philosophie existentialiste que j'ai lus adolescent. On y retrouve des influences de Pynchon, Vonnegut. C'est une parodie du storytelling traditionnel, les choses y sont au-delà de toute explication (rires). Du coup, c'est une histoire qui ne peut pas être résumée facilement.

Comment as-tu décidé d'utiliser un narrateur non fiable – Volcannon ?

C'est un hommage à Voltaire, que j'aime beaucoup, mais aussi à Cervantès et à tous ces auteurs qui ont créé des narrateurs larger than life qui deviennent partie de l'histoire elle-même. J'ai toujours été fasciné par ce genre de storytelling.

Borgès aussi, plus que quiconque, symbolise cette approche que j'aime. Il m'a beaucoup influencé. Il n'a jamais écrit de roman mais il a écrit quantité de nouvelles sur l'infinité des manières d'être à l'existence. Il a écrit une histoire extraordinaire (The secret miracle, NdG) sur un dramaturge qui va être fusillé sans avoir eu le temps de finir sa pièce la plus importante. Alors il prie Dieu de lui donner un an pour la terminer. Et quand le moment d'être fusillé arrive, il comprend que Dieu l'a exaucé mais qu'il va passer cette année paralysé en temps subjectif face au peloton d'exécution. Il utilise ce temps à finir sa pièce, à la peaufiner dans sa tête jusqu'à la perfection, puis il est fusillé sans que personne ne sache jamais ce qui s'était passé. D'où le miracle secret. J'adore cette histoire, elle dit quelque chose d'important sur la condition humaine. Elle a infusé dans le livre.

Ton roman est un mix de space-op, histoire de pirates, cyberpunk, histoire de complot. Quelles sont tes références – à part Borgès – en littérature ?

L'ensemble est un mélange de ce que j'aimais quand j'étais petit. J'ai lu beaucoup de classiques. Jonathan Swift, Jules Verne, les grands auteurs de romans d'aventure. J'aime aussi beaucoup Vonnegut, Franz Kafka, Thomas Pynchon, tous ces auteurs anti-establishment dans leurs attitudes et leurs expérimentations. J'ai voulu être un mélange entre les grands auteurs d'aventure et la veine absurde que j'aimais. Après, je ne sais pas. Chaque lecteur trouvera quelque chose de différent dans Théâtre des dieux.

Avais-tu un modèle en tête pour Fabregas (le héros, voyageur dimensionnel) ?


Oui mais ce n'était pas univoque. J'avais plusieurs images de lui. D'un côté il est le grand sage, mais il est aussi le fou, et le héros. Il est Don Quichotte et Sancho Panza en un seul personnage. Au début, je le voyais comme beaucoup plus héroïque. Quand j'écrivais, j'avais sur mon mur une image d'un personnage avec une grande barbe et un chapeau. Il représentait alors Fabregas pour moi. Puis il a évolué et s'est transformé.

Sweety (un monstre si énorme que ça en est absurde)... Tu as dit que le message du livre est que l'univers est plus grand que toute vie individuelle. Sweety est le monstre le plus grand que j'ai jamais lu. Comment l'as-tu créé ?

Et bien, je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas d'où est venu l'inspiration pour Sweety. Juste la question : quelle est la plus grande taille que peut avoir la vie ? Et la réponse n'est pas Cthulhu (merci, NdG) parce que Cthulhu est définitivement autre chose, non organique, une entité qui représente la noirceur, le summum de ce que nous ne pouvons pas comprendre. Mais Sweety est juste un être vivant, une preuve visible de l'absence de sens de l'existence. Et en même temps, il provoque une vraie résonance émotionnelle, car Sweety veut juste être aimé (rires).

Comme King Kong ?

Oui. King Kong est un concept très émouvant. Ou Godzilla. Aujourd'hui ces bêtes ont cessé  d'être des monstres ou des ennemis pour devenir des  créatures dont nous pouvons avoir pitié et pour lesquelles nous pouvons ressentir de l'empathie. Ils essaient juste de vivre. King Kong n'est pas mauvais, on vient l'ennuyer sur son île. C'est aussi ce qu'est Sweety. C'est aussi ce qu'il vit.

D'où t'es venu l'idée d'utiliser du diesel dans l'espace ?

J'aime bien le steampunk, mais pas tellement la vapeur. Ca ne me paraît pas avoir beaucoup de sens. Dans mon idée, ma société galactique avait la possibilité de créer une infinité de ressources. Alors je me suis demandé ce que nous ferions si nous avions la possibilité de ne jamais être à court de pétrole. Imagine l'industrie du pétrole étendue à une échelle galactique. D'immenses cités dégoulinant de pétrole. Ajoute à ça que j'ai été très influencé par Dickens, par ses romans plein de fog et de pollution (Hard Times ou Bleak House, NdG). On y trouve de beaux passages sur le fog.

Ton dieselpunk est un steampunk en version plus sale.

Oui. Le steampunk est trop joli, trop propre pour moi. C'est un  genre qui parle d'ordre et de contrôle alors que c'est de pur chaos que je traite ici. Bon, sur le steampunk, je sais que je généralise...
A l'inverse j'aime beaucoup le rétrofuturisme, ce qu'on imaginait du futur dans le passé. Star Wars en est un bon exemple.

Et là, nous avons été interrompu par l'interviewer suivant. Que les dieux le maudissent, le flétrissent, l'anéantissent !

Avant de terminer, Matt a juste eu le temps de me dire que la traduction (par Sara Doke) s'était passée sans aucun problème, de façon parfaitement fluide, qu'il avait seulement fallu se caler pour quelques blagues ou jeux de mots.
Il m'a aussi conseillé de guetter son prochain roman Au diable vauvert, qui sera très différent mais très absurde encore, et s'intitule en anglais : Hunters and Collectors.

dimanche 19 novembre 2017

La guerre des bulles - Kao Yi-Feng


"La guerre des bulles" est le premier roman traduit en français du taïwanais Kao Yi-Feng. Il entraine son lecteur dans un monde sensiblement différent de celui des écrivains SF de Chine Populaire.

Dans un village de montagne, l’eau courante, jamais installée, manque depuis toujours en dépit de nombreuses demandes. Quand la sécheresse s’éternise, le problème devient aigu, et les adultes, si sympathiques soient-ils, ne semblent pas avoir pris la mesure des problèmes qui se posent à la communauté. D’autant qu’il n’y a pas que ça, les enfants du district sont aussi victimes d’agressions – parfois mortelles – infligées par une horde forestière de chiens sauvages.
Quand la coupe métaphorique est pleine, il est temps de réagir, et ce sont les enfants du district, sous la direction de l’autoproclamé général Gao Ding, qui vont prendre les choses en main. Passé l’exaltation du début, dont l’acmé fut l’assassinat du responsable local, les enfants vont découvrir petit à petit que, pour gérer le monde, ils devront perdre un peu de leur pureté, beaucoup de leur innocence, et ressembler de plus en plus à ces adultes honnis dont ils ont voulu prendre la place pour améliorer les choses.

Loi d’airain de l’oligarchie, loi éternelle des révolutionnaires qui doivent confronter leurs idéaux non seulement aux contraintes du réel mais aussi à l’opposition politique, les enfants franchiront les étapes inévitables de la transformation d’un mouvement en gouvernement. De la fraicheur à l’efficacité, de la recherche du consensus à l’autoritarisme, de la violence fondatrice à la violence réitérée. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, les idéalistes de tous bords ont toujours du mal à s’en convaincre.

Ce fond, même s’il n’est pas d’une grande originalité, m’a intéressé. Les références claires à Sa majesté des mouches aussi. Et certains passages sont beaux et émouvants (le destin de la mère de Gao Ding par exemple). Mais le traitement fantastique, féérique, allégorique, je ne sais vraiment pas comment le qualifier, beaucoup moins. Appelons cette approche, qui fait appel à l’imaginaire asiatique, manga. Fantômes errants dans le village, sorcière, roi des chiens sauvages, bulles (celles du titre) magiques aux nombreux pouvoirs, rien n’est impossible ; la dystopie prend place dans un monde qui est résolument imaginaire. D’un Imaginaire qui ne me parle guère en dépit de la bonne volonté que j’ai mis à lire le roman, y compris dans ses passages trop longs tels que celui de l’installation du réseau d’eau. Je ne suis sans doute pas le client de ce type d’Imaginaire, je ne suis d’ailleurs guère fan de manga (et je trouve que la quatrième de couverture n’est pas assez explicite sur le contenu exact du roman, l’aurais-je acheté si cela avait été le cas ? Pas sûr).


Première sur ce blog, j’ai soumis certaines de mes incompréhensions à Gwennael Gaffric, le traducteur du roman, qui a eu la gentillesse d’éclairer quelques-uns des éléments qui étaient lost in translation pour moi. Je l'en remercie et m'autorise donc à préciser quelques points avec son autorisation.

"La guerre des bulles" est en effet un roman aussi poétique que potentiellement déroutant, tant par sa construction que par l’Imaginaire qu’il convoque, jusqu’à une fin qui prouve que l’auteur voulait encore emmener son lecteur là où il ne pensait pas aller.
L’atmosphère d’angoisse surréaliste qu’on y trouve peut évoquer l’écrivain japonais Kobo Abe, même si Kao Yi-Feng, pour son œuvre, se réclame plus volontiers d’Angela Carter ou de JG Ballard. Ceci est manifeste dans L’asile des illusions, un long roman complètement barré (donc, potentiellement pour moi, NdG).
L’aspect « manga » de l’Imaginaire du roman est accentué par le choix de Mirobole de marquer des chapitres – inexistants dans la VO – par des dessins.
Le travail de déstructuration de la langue et de la syntaxe de Kao Yi-Feng ne peut pas passer totalement dans la VF en raison du caractère moins plastique de la langue française (sur la difficulté à traduire ou à rendre le chinois, j’ai le souvenir de notes de traduction de Ken Liu sur un autre roman qui allait jusqu'à indiquer pour lecteurs bilingues les tons dont il s’agissait dans le texte VO ; NdG).
Last but not least, "La guerre des bulles" est sorti en même temps que le mouvement étudiant des Tournesols à Taïwan. Certains ont fait le lien entre les deux événements même si le roman a été écrit avant. Zeitgeist peut-être, pas sûr (le nombre de romans qui sortent en ce moment qui soit disant parlent de Trump, jusqu’au putassier bandeau de La servante écarlate en Pavillon Poche…, NdG).

La guerre des bulles, Kao Yi-Feng

lundi 13 novembre 2017

LOSTETTER CAUSSARIEU : STOP and GO


On peut ne pas lire "Noumenon", de Marina Lostetter, roman d'arche générationnelle avec clones dont les maigres forces sont bien incapables de soutenir l'ambition. On y fait du vieux avec du neuf ou du Clarke YA.


On peut, en revanche et pour peu qu'on ait un peu de cœur, lire "Cheloïdes" de Morgane Caussarieu, son premier roman non fantastique.

"Colombe est maquilleuse sur des pornos gay, Malik est punk et vit dans la rue. Alcool, drogue et soirées destroys, tout semble les réunir, mais les jeunes gens ont chacun leurs démons. Commence alors une inévitable descente aux enfers."
Ca n'est pas faux. Colombe et Malik, c'est Sid et Nancy vers Pigalle. Elle ne se défonce pas trop (au début), lui pas trop non plus (au début). Ils se rencontrent, unissent deux solitudes, croient s'aimer, finissent par le faire vraiment.

Mais c'est trop dur, tout est trop dur. Malik qui squatte chez Colombe. Les deux qui trainent des passifs énormes. L'un et l'autre enfermés dans des identités réactives, chéloïdes de passés familiaux et sociaux qui ne passent pas. L'un et l’autre qui ne se rencontrent pas là où ils devraient le faire, dans une communion sexuelle qui les fusionnerait pour quelques instants d'oubli. Malik et Colombe sont sur deux planètes sexuelles distinctes qui les séparent au lieu de les rapprocher.
"Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire." s'interrogeait Lautréamont, et Robert Smith miaulait "You want to know why I hate you? Well I'll try and explain."
Dans les deux cas, l'incompréhension fondamentale, presque solipsiste, entre partenaires humains. Le sexe peut aider à la surmonter mais Colombe et Malik n'ont pas ce luxe. Alors ne reste que les chéloïdes, que la déception d'avoir cru avoir trouvé un Autre, que la borderline entre disputes, violence, larmes, concerts, et dope, de plus en plus de dope comme palliatif à la déception, substitut à un sexe défaillant, justification pratique à une sexualité en berne.

Cette descente aux enfers, Caussarieu la décrit dans un langage cru et explicite. Elle gratte là où ça fait mal et n'offre pas d'échappatoire facile à ses personnages. Elle raconte une histoire de sentiments exacerbés, de conduites suicidaires, de soif du contact jamais rassasiée, ou, ce qui est pire, jamais rassasiée par l'un comme le voudrait l'autre. Des boites parisiennes aux sex-clubs de Berlin, des squats en ruine aux appartements de la petite bourgeoisie culturelle, de ces gothiques qui dansent en regardant leurs pieds à ces birds qui attendent la baston comme des prétresses une apparition, Caussarieu raconte un monde qu'elle connait bien, offrant tant de moments de vérité qu'on ne peut qu'y trouver des souvenirs ou un bon travail d'ethnologue.
Sid et Nancy, qui, eux, commencèrent la dope avant d'arrêter le sexe, disaient dans le film éponyme : "Le sexe, c'est pour les hippies. C'est pas pour les punks toutes ces chienneries". Ils étaient raccords sur ce point, Malik et Colombe non.

Noumenon, Marina Lostetter
Chéloïdes, Morgane Caussarieu

samedi 11 novembre 2017

14-18 tome 8 et Prométhée tome 16 / Brève revue de BD


Mai 1917. Les tueries du Chemin des Dames se poursuivent. L'armée française tire dans ses réserves et n"hésite pas à faire monter en ligne des cadres incompétents et dangereux pour leurs hommes. Faute de grives...

C'est de Jules, l’étudiant en médecine, dont il est question dans ce tome. En ce mois de mai, sa compagnie monte à l'assaut de la Caverne du dragon, une creute stratégique qu'il s'agit de prendre aux Allemands. Le plan est simple. Entrer dans la creute, y déposer des bombonnes de Chlore/Phosgène, attendre - avec fusils et lance-flammes (les appareils Schilt) - les Allemands à la sortie, les y éliminer. Simple.

Problème, Jules est fait prisonnier, en compagnie de Victor, un sapeur. Envoyé en Allemagne, il travaille dans une ferme, y devient l'ami d'un prisonnier britannique et l'amant de la fermière, une jeune veuve prénommée Lorelei. Mais les histoires d'amour finissent mal en général.

Avec ce tome, Corbeyran poursuit les opérations du Chemin des Dames. Il prend surtout le temps de montrer le versant allemand de la perte et du deuil, et la prise de conscience permise par un face à face qui interdit la déshumanisation de l'ennemi. Un épisode doucement triste qui aurait bénéficié de se centrer sur la partie allemande sans développer un second fil annexe qui ampute le premier d'autant de pages.


C'est de guerre aussi qu'il s'agit dans le tome 16 de Prométhée.

Les fils ouverts dans le tome 15 se poursuivent. Du siège de Syracuse à l'Angleterre victorienne de Spring-Heeled Jack en passant par l'après-holocauste humain, la guerre est sur tous les fronts, et il est désormais clair qu'il y a au sein des envahisseurs deux factions aux objectifs opposés qui se combattent pour la suprématie.

En 1959, les services spéciaux cherchent toujours à récupérer le voyageur temporel en fuite (Denton) et on échappe de justesse à un paradoxe temporel (la page 34 annonce finement les événements à venir).
Le père d'Hassan Turan, agent involontaire des aliens, parvient à envoyer un message à son fils à travers un siècle et demi de distance.
L'alien capturé en 2019 est toujours en route pour Washington avec ses geoliers.
Le cube alien trouvé par Kellie et Tim doit être emmené dans la Zone 51 pour y être analysé. C'est l'ex-POTUS qui organise l'opération. Une surprise de taille attend l'expédition à l'arrivée.
Quant aux scientifiques de la porte de Thanatos, on ne sait encore quel pourra être leur rôle dans le conflit qui se joue, mais leurs connaissances historiques les aideront sans doute à être déterminants.

Les faits continuent à s'accumuler. La tapisserie est de plus en plus claire. Mais elle est encore loin de l'être complètement, ni pour les protagonistes de l'histoire, ni pour nous. On attend la suite.


14-18 t8, La caverne du dragon, Corbeyran, Le Roux
Prométhée t16, Dissidence, Bec, Raffaele

Her Body and other Parties - Carmen Maria Machado


"Her Body and other Parties" est un excellent recueil de nouvelles aussi weird que féministe de Carmen Maria Machado.

Je l'ai lu il y a trop longtemps pour avoir le courage d'en faire une chronique aujourd'hui, mais, si on me fait un peu confiance, on peut y aller (et suggérer à des éditeurs français de le traduire).

Voici ce que j'en disais :

Une chronique (que j'aimerais poster) serait assez brève.
En deux mots : C'est bon, entre fantastique et weird, entre conte et nouvelle, féministe au bon sens du terme c'est à dire sans insister lourdement tout en étant parfaitement explicite.
Pourquoi invoquer Atwood ? Machado a son style propre. Je la trouve plus proche des auteurs weird (voir texte 7).
Le premier texte est un bijou. Le second très original.
Le trois ok (dans un genre Priest ou Walton).
Le 5 très bon. Le 6 aussi comme le 7.
Deux textes moins bons : Especially Heinous (l'idée pourquoi pas, mais si long qu'il devient chiant) et Difficult at parties que je n'ai pas compris.

Je sais, c'est court, mais la nuit, comme tout le monde, je dors.

Her Body and other Parties, Carmen Maria Machado

vendredi 10 novembre 2017

Nigerians in Space - Deji Bryce Olukotun


1993. Le docteur Wale Olufunmi est un géologue lunaire d'origine nigériane. Il travaille dans un labo de la NASA à Houston. Même si, à son grand regret, il n'est jamais parti dans l'espace, Wale a réalisé son rêve d'émigration réussi et il n'a plus beaucoup de contact avec un pays d'origine qui lui paraît bien loin de ce qu'il est devenu.

Mais il ne faut jamais dire « Fontaine je ne boirai pas de ton eau ».
Nurudeen Bello, un politicien nigérian, parvient à convaincre le scientifique de se joindre au projet secret « Brain Gain » dont l'objectif avoué est de renverser la dynamique du Brain Drain, autrement dit d'inciter les scientifiques nigérians expatriés à revenir dans leur pays pour y créer une industrie spatiale afin d'envoyer un Nigérian dans la Lune.
Wade doit voler à la NASA un fragment de roche lunaire pour prouver son engagement indéfectible puis s'envoler pour le Nigéria. Tout est prévu par Bello. Mais tout tourne mal, très mal, de plus en plus mal.

Vingt ans plus tard, Afrique du Sud. Thursday est un petit, un rien du tout. Il vivote de coups que lui procure Leon, son ami d'enfance. En fuite après qu'un braconnage d'abalones ait tourné au fiasco, il se retrouve seul, obligé de survivre dans le milieu des gros poissons de la mafia chinoise locale. Il ne doit, temporairement, la vie sauve qu'à un don exceptionnel pour l'élevage et le soin des abalones vivantes dont les chinois sont friands et pour lesquelles ils paient cher au marché noir.

Entre les deux, il y a Melle, la fille d'une fixer trahi (aussi) par Bello. Elle a connu l'exil en France et le sort peu enviable des filles placées en Europe sous la garde de « tantes » bien peu amènes avant de réussir à changer drastiquement son destin.

Inspiré par les projets grandioses du ministre Nasir El-Rufai, "Nigerians in Space" est un roman aussi surprenant que charmant, en dépit de ses défauts.

Commençons par ce qui fâche. Le récit souffre d'une narration imparfaite. On y voit trois fils principaux se croiser et ne se relier qu'à la fin de manière plutôt insatisfaisante, car il ne sort pas grand chose de la dite réunion que ce soit pour les personnages ou pour le lecteur. On y voit aussi les explications arriver à la toute fin, par le biais d'un dialogue entre Melle et l'instigateur de toute l'affaire, dialogue que seule une coïncidence heureuse rend possible.
Autre bizarrerie, le roman, qui emprunte à plusieurs genres, entre thriller, espionnage, et complot, n'est en fait jamais SFFF. Il faudra attendre sa suite, After the Flare, pour entrer dans le domaine qui nous intéresse au premier chef, celui de l'Imaginaire.

Néanmoins, le roman est charmant et émouvant, grâce aux destins qu'il met en scène.

Au fil de la lecture, on s'attache fortement aux personnages. Wade, Melle, Thursday sont des galets roulés par la marée de l'Histoire et de la politique africaine. Solitaires de circonstance, chacun doit prendre soin de lui-même car nul ne le fera pour lui. Portés par un l'espoir d'une vie meilleure ou d'une échappatoire, ils se heurtent sans cesse à la réalité d'un monde dur qui n'a pas besoin d'eux et ne valide ni leurs espoirs ni même parfois leurs existences.

La politique africaine est faite de guérillas, d'exil, de conflits, d’élections annulées et d’ennemis éliminés. Wade et Melle paient le prix fort pour le découvrir.

L'économie y est gangrenée par des pillages externes. Pillage des cerveaux qui prive l'Afrique de ses grands esprits, pillage des ressources – du pétrole aux abalones – qui servent les intérêts de firmes ou de trafiquants et alimentent des marchés qui sont tous hors d'Afrique. Ni Wade ni Thursday ne peuvent être plus forts que cette vérité, ils peuvent seulement tenter d'en grappiller quelques miettes.

La société locale, enfin, est percluse de violence endémique. Des inimitiés ethniques ou religieuses aux Armed Response Squad sud-africains en passant par les assassinats politiques et sans oublier la brutalité des gangs ou des membres de l'administration, la violence est partout. Nul n'est jamais à l'abri d'un mauvais coup, ou pire. Thursday, Leon, Wade, Melle, tous font face au risque physique et à la perspective de la mort. Quant aux projets grandioses de développement, eux font les frais de la spirale du sous-développement politique.

Mais la force de vie que portent les personnages, l'espoir qui les anime – et s'éteint aussi parfois –, les rêves qu'ils font et l'adversité qu'ils traversent les rendent profondément aimables. Ils tiennent à bout de bras un roman qui contient par ailleurs un vrai humour, un grand dépaysement, ainsi que de nombreuses scènes ou phrases joliment poétiques ; on pensera ici par exemple au projet fou d'éclairer tout un quartier par des lampes lunaires, à la solitude de Thursday qui constate qu'il reçoit plus de « baisers » d'abalones que de personnes humaines, ou à ces abalones – encore – qui se tournent vers la lumière lunaire et y prospèrent, écho tragique du projet mort-né d'envoyer des Nigérians dans la Lune.

Nigerians in Space, Deji Bryce Olukotun

jeudi 9 novembre 2017

The Murders of Molly Southbourne - Tade Thompson


"The Murders of Molly Southbourne" est une novella de Tade Thompson publiée par Tor.

Molly Southbourne est une petite fille très spéciale. Elevée, dans une ferme isolée, par des parents aimants et très protecteurs qui lui font l'école à domicile, elle ne voit jamais d'autre humain que ses géniteurs.
Dans ce petit monde clos qui abrite aussi des moutons, des poulets, trois chevaux et deux chiens, sa vie est réglée par quatre règles aussi simples qu'absolument impératives :
« If you see a girl who looks like you, run and fight.
Don’t bleed.
If you bleed, blot, burn, and bleach.
If you find a hole, find your parents. »
Si étranges soient-elles, ces règles s'imposent car Molly a un gros problème : elle est régulièrement le témoin de sa propre « mort ».

Après une enfance tout entière passée à s’entraîner à gérer son « problème », Molly partira pour l'université, à la rencontre – espère-t-elle – d'une nouvelle vie. Elle y trouvera amour et perte, nouvelles contraintes et difficultés inédites. Jusqu'où ? Jusqu'à quand ?

"The Murders of Molly Southbourne", qui s'ouvre sur une inquiétante scène de séquestration, commence comme un récit weird. Qui est vraiment Molly ? Quelle est l'étrangeté qui semble l'habiter ? Que savent ou peuvent ses parents ?

Progressivement, alors que le récit lorgne vers l'histoire de coming of age, il vire à l'horreur, sans perdre sa coloration première. Car l'étrangeté qui habite Molly est fondamentalement dangereuse, mortelle même.
Ne jamais saigner ! Toute goutte de sang est potentiellement fatale. Molly l'apprend à ses dépens, comme elle apprend à cacher et à nettoyer ses moindres saignements. De peur en peur et de souffrance en souffrance, la jeune femme finira par apprendre la vérité sur elle-même et devra alors décider ce qu'elle veut faire de son propre destin, décider de sa vie hors des règles que lui ont léguées ses parents.

Molly saigne sans mourir. Son sang n'est pas celui des héros, il est porteur de danger et d'impureté (on pense alors à toutes les règles religieuses de purification qui s'imposent aux femmes en période de menstrues, et aux craintes sacrées que ces moments inspirent aux vertueux). Et, paradoxalement (ou pas), Molly est aussi celle qui donne la vie, si malvenue que cette vie puisse être.
Il y a quelque chose dans ce récit qui métaphorise autant les règles que la maternité, qui résume les images fantasmées des femmes comme sorcières vraisemblables et sources de vie, et pose  les « enfants » comme doppelgänger autant que parasites.
Il y a, plus globalement, au cœur du récit, quelque chose de la contrainte que le monde fait peser sur les femmes du fait de leur pouvoir reproducteur et de son « étrangeté » fondamentale.

Si la novella a un ton résolument weird – qui n'est pas sans rappeler, dans un genre très différent, le Bloodchild d'Octavia Butler – c'est de SF qu'il s'agit vers la fin du récit, ou de weird science pour le moins.

Qu'on le catalogue dans l'un ou l'autre genre, "The Murders of Molly Southbourne" est un récit intrigant, poignant, captivant, bouleversant, qui fait du lecteur le spectateur impuissant des tourments de Molly et de sa quête désespérée de liberté et de self-control. Une lecture très recommandable – qui devrait par ailleurs devenir un film très prochainement.

The Murders of Molly Southbourne, Tade Thompson

lundi 6 novembre 2017

90,000 visiteurs et moi et moi et moi


Avec plus de 90000 visiteurs cette année, les Utopiales ont battu tous leurs records.
Sous l'impulsion de Roland Lehoucq et de Jeanne A. Debats, la Cité des Congrès a abrité des dizaines de conférences et tables rondes (toujours pleines à craquer), des séances de cinéma à n'en plus finir, des expositions (dont une expo Durieux - auteur de l'affiche officielle - à tomber par terre), et des jeux (vidéo, de plateau, de rôle, de cartes), et des expériences scientifiques, et une librairie géante, et deux ou trois trucs que j'oublie sans doute (et aucun raton-laveur, ça j'en suis sûr ou alors c'est qu'il était bien caché).

Plus de 220 invités ont animé tables rondes (déclinant le thème du Temps sous toutes les coutures) et séances de dédicaces.
On y vit entre autres Emma Newman, Hao Jingfang, Kao Yi-Feng, Sylvie Lainé, Patrice Lajoye, Matt Suddain, Karine Gobled, Bertrand Bonnet, ou encore Thomas Day (et donc plus de 210 autres, on m'excusera de ne pas les citer tous).
On notera parmi les invités une forte et bienvenue délégation chinoise, accompagnée du sympathique Gwennaël Gaffric.
Welcome ! 很高兴认识您 ! (je crois).

Il n'y eut pas Michaël Moorcock, absent pour raison de santé, qu'on espère revoir prochainement. Un seul être vous manque...

Mais il y eut la table ronde définitive sur Lovecraft et son œuvre, animée en direct sur France Culture par Nicolas Martin qui recevait pour l'occasion Bertrand Bonnet, Gilles Dumay, et Raphaël Granier de Cassagnac.

Et puis - où mieux qu'aux Utopiales ? - l'Imaginaire tint ses Etats Généraux.
Après trois heures de constats et de réflexions aussi variées que passionnées sur l'avenir de « notre bien commun », midi arriva dans la salle des Etats. On crut alors que quelqu'un allait crier « Nous sommes ici par la volonté du peuple de la SF et on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes », mais la séance fut paisiblement levée avec promesse de se revoir et de prolonger les discussions par des projets d'action.

Des Prix furent attribués parmi lesquels le Prix Utopiales à "L’installation de la peur" de Rui Zink.

Et surtout il y eut, du début à la fin, tout ce « peuple de la SF » - connus, anonymes, amis, inconnus - qui déambulait dans les travées, se repos·restaur·ait au Bar de Mme Spock, discutait à bâtons rompus, refaisait le monde éditorial, ou buvait des coups à la santé des absents (et des présents aussi pour être honnête).
Je ne nomme personne car il y en a trop et que j'oublierais forcément quelqu'un qui en prendrait ombrage, mais le cœur y est. Cya soon buddies !


dimanche 29 octobre 2017

Utopiales 2017 : Temps


Chaque automne se caractérise par trois retours. Celui de l'heure d'hiver avec son lot de conséquences néfastes sur la production laitière des vaches, celui d'une fête traditionnelle celte revisitée par le consumérisme, et celui du plus grand festival SFFF de France : les Utopiales.

Le premier m'indiffère, le second me navre, le troisième me ravit.

Qu'on sache donc que du 1er au 6 novembre, le peuple de la SFFF se réunit à la Cité des Congrès de Nantes pour assister à des conférences scientifiques et littéraires, voir des longs et des courts métrages, participer à des séances de signatures, assister à des expos, jouer, réfléchir, converser, acheter des livres dans la plus grande librairie SFFF de France, et passer du bon temps en voyant les amis et collègues.

On pourra y croiser, entre autres, l'immense Michaël Moorcock ou les nouveaux venu asiatiques Hao Jingfang et Kao Yi-feng.

Le thème de l'année est Temps, thème hautement science-fictif s'il en est, décliné suivant quatre axes :

  • Le voyage dans le temps
    Depuis Wells et sa Machine à explorer le temps, le voyage temporel reste un grand pourvoyeur d’histoires extraordinaires. Est-il possible ?  Que se passerait-il si nous remontions le temps pour assassiner notre grand-père, Hitler ou tout simplement chasser le dinosaure comme dans le magistral Coup de Tonnerre de Ray Bradbury ? La mémoire est un aussi un outil de voyage dans le temps. Cependant, elle est fragile et ses pathologies modifient nos souvenirs mais aussi notre capacité à nous projeter dans le futur.
  • Le temps modifié, modelé
    Puisque nous avons créé la mesure du temps, n’est-il pas possible de le modifier, de le moduler à notre gré ? Ainsi naît l’uchronie où la perception du temps se dissout en des mondes parallèles, simulés ou alternatifs qui interrogent notre réalité consensuelle.
  • Temps prédit, temps à venir
    Au-delà des augures, et jusque dans les astres, l’humanité a cherché à deviner son avenir. Ce n’était pas totalement dénué de fondement, puisqu’on trouve dans l’observation du ciel les indices du futur de notre système solaire et de l’univers. Comme expérience de pensée sociale, la science-fiction explore aussi le futur en posant souvent des questions qui fâchent. Et quels rapports la science-fiction entretient-elle avec la prospective ou la futurologie ?
  • La fin des temps
    La fin des temps est-elle proche ? Nous savons que les civilisations, comme les humains, finissent par mourir. Si l’humanité disparaissait, que resterait-il de nous ? Dans cinq milliards d’années, le Soleil dévorera notre planète. Que se passera-t-il d’ici là ? Et si l’on contemple l’immensité du futur, l’univers lui-même aura-t-il une fin ?

Rendez-vous à parti de jeudi dans les travées de la Cité des Congrès.

samedi 28 octobre 2017

The Dispatcher - John Scalzi - Exercice de style


"The Dispatcher" est une novella de John Scalzi à l'histoire éditoriale originale. D'abord Audiobook, la novella n'est devenue livre papier que quelques mois plus tard.

Notre monde, ou presque. Depuis dix ans, un phénomène inexpliqué y est devenu « normal ». Les victimes de meurtres reviennent à la vie (999 sur 1000), nues, le plus souvent dans leur lit, et toujours dans l'état où elles étaient quelques heures avant d'avoir souffert une malemort. On meurt toujours de vieillesse, d'accident, de suicide, mais plus de la main d'autrui.
Confronté à cette bizarrerie, le monde s'est adapté en créant la profession de Dispatcher. Les Dispatchers assistent, par exemple, aux opérations chirurgicales risquées. En cas d'erreur opératoire, avant la mort attendue du patient, ils le tuent eux-mêmes afin de lui donner une grande chance de revenir et d'être, cette fois, bien opéré. Ca, c'est le côté clair du métier. A côté, existe un côté obscur, que certains Dispatchers pratiquent. Ceux-ci interviennent « en privé » sur des duels à l'épée, des combats de free fight, ou encore pour sortir d'une mauvaise passe un mafieux blessé qui ne peut pas passer par la case hôpital. On est tué et on revient (999 fois sur 1000), dans le même état qu'avant le désastre, et prêt à repartir. Un rêve, ou un cauchemar.

Tony Valdez est un Dispatcher. Dans sa pratique, il a connu les deux côtés de la barrière. Et aujourd'hui son collègue, Jimmy Albert, a disparu. Alertée par la femme de ce dernier, l'inspecteur Nona Langdon se lance à sa recherche et elle oblige un Tony, plus que réticent, à l'assister. Le temps presse car, si l'assassinat n'est plus possible, il existe encore de nombreux moyens de faire souffrir quelqu'un dont on veut se venger.

Sur cette base, Scalzi développe une histoire qui lui permet, d'une part, d'aller au bout des possibilités offertes par l'incongruité que représente l'impossibilité du meurtre définitif, et d'autre part, d'écrire un récit de détective à l'ancienne avec couple de buddies mal assortis, mafieux, et milliardaires - même la scène du rendez-vous nocturne dans l'immeuble en construction y passe. C'est original pour lui (l'auteur de SF), parfois drôle, et ni désagréable ni indispensable. Une petite heure de lecture distrayante, sans plus, pour complétistes.

The Dispatcher, John Scalzi

Station Eleven - St. John Mandel - Retour de Bifrost 84


Toronto, bientôt. Victime d’un infarctus, le célèbre acteur Arthur Leander s’effondre sur scène en pleine représentation du Roi Lear. En dépit des efforts de Jeevan, un secouriste présent dans le public, il meurt sous les yeux de Kirsten - 8 ans, sa partenaire dans la pièce -, « échappant » ainsi à la pandémie de grippe qui, dès le lendemain, embrase la planète et tue en peu de semaines presque toute l’humanité. Vingt ans après, dans un monde en ruines, La Symphonie Itinérante - groupe de survivants à la fois troupe de théâtre et orchestre - parcourt le Michigan en jouant de communauté en communauté. Entre un monde qui se souvient, un monde qui oublie, un monde qui ignore, et un monde qui sombre, difficile de rester humain. La culture peut y aider. C’est en tout cas le crédo de la troupe : « Parce que survivre ne suffit pas ». Une troupe dont Kirsten fait partie. Et là, on sent venir le problème. Oscillant entre les trente années précédant la catastrophe et les vingt années qui la suivent, le roman – vendu comme post-apo – compte au moins autant de pages pré-grippe que post-grippe.

Pré-grippe : la vie et l’œuvre de Leander. Ses débuts, son succès, ses mariages, ses divorces, Hollywood, la presse people, les paparazzis, etc. Qu’en tire-t-on ? Quelques banalités sur l’importance de ne pas vivre une vie non désirée, de devenir qui on est, et d’atteindre enfin à la simplicité comme épiphanie.

Post-grippe : on est bien après les évènements. Si quelques nuisibles trainent encore, les troubles sont finis. Cheminant au milieu des vestiges d’une civilisation que les plus jeunes n’ont pas connue, la troupe connait le danger mais rien qu’elle ne peut gérer. Ses problèmes normaux, le roman le dit, sont ceux de tout groupe humain, jalousie, médisance, énervement. Et puis il y a ce Musée de la Civilisation, installé, paraît-il, à l’aéroport de Severn City, vers lequel se dirige la Symphonie et d’où viendrait, c’est surprenant, l’inquiétant prophète qui la poursuit.

Prix Arthur C. Clarke 2015, "Station Eleven" a une très bonne presse. Rien d’étonnant tant c’est romanesque au mauvais sens du terme. Enchevêtrement de destins qui se croisent avant et après la catastrophe (si on aime Molière et ses retrouvailles improbables, on adorera), passage de témoin par la biais d’objets transmis et retransmis par-delà les années de personnage en personnage, univers familier et clinquant avant, monde jamais stressant après, histoires d’amour qui finissent mal, importance de bien choisir sa voie sans se perdre en chemin, rédemption par la parentalité, fut-elle de substitution, rien ne manque. De personnages sans nom (le gros de la troupe) en situations émotionnellement convenues, le roman offre un plat voyage en terre inconnue qui ne risque jamais de déstabiliser le lecteur. Même les pages dans lesquelles la civilisation s’éteint un morceau après l’autre, qui devraient nous terroriser, sont plus stressantes dans le Earth Abides de Stewart et bien plus émouvantes dans le Bone Clocks de Mitchell ; d’autant qu’à la fin on sent bien que les choses vont finir par s’arranger.

Si j’avais dû offrir un post-apo à ma grand-mère, qui n’aimait ni le sexe ni la violence et lisait assidûment Jours de France, je lui aurais offert "Station Eleven".

Station Eleven, Emily St. John Mandel

vendredi 27 octobre 2017

L'homme qui mit fin à l'Histoire - Ken Liu - Retour de Bifrost 84


Futur proche. Evan, un historien, et Akemi, une physicienne, en couple, inventent un « scanner » quantique qui permet à un « témoin » de revivre un moment du passé du monde comme s’il y était lui-même. Limite : un moment revécu devient inaccessible à toute observation ultérieure (problème de la mesure en physique quantique). Mais qu’observer ? Et avec quels observateurs ? Pour Evan, d’origine chinoise, la réponse est vite évidente. Il faut exhumer la mémoire de l’Unité 731, l’Auschwitz – en pire – d’Asie, en y « renvoyant » des familiers des victimes. La néantisation des suppliciés est leur seconde mort ; elle doit cesser. De plus en plus obsédé par ce qu’il considère comme une mission, Evan ruine sa vie, met le monde en émoi – au point qu’un moratoire international finit par être instauré sur l’usage de la machine –,  et interroge le statut de l’Histoire comme science et idéologie.

Il y a tant d’idées dans ce texte qui se présente comme un documentaire qu’il est illusoire de vouloir les développer ici. On peut au moins en citer les objets :
∞1 : révéler aux lecteurs occidentaux les atrocités commises par l’armée japonaise à l’Unité 731.
∞2 : mettre en lumière le double déni de la Chine et du Japon sur les évènements de l’époque.
∞3 : pointer la responsabilité morale des USA dans le recyclage des tortionnaires.
∞4 : mettre en évidence le rôle éminemment politique de l’Histoire.
∞5 : discuter l’identité entre peuple concret et entité politique souveraine.
∞6 : questionner l’épistémologie historique.
∞7 : interroger la validité des témoignages directs.
∞8 : bouleverser le rapport entre Histoire et Mémoire au risque de détruire la première.

Ici, nous sommes dans l’intellectuel. Mais il y a aussi la partie humaine. Qu’éprouvent la nippo-américaine Akemi et l’en abyme sino-américain Liu ? Quelle place pour la culpabilité collective et individuelle ? Chacun est-il porteur d’une part de la responsabilité ? Quel rôle pour la repentance? Quelles illusions faut-il bâtir sur soi et sa lignée pour pouvoir vivre heureux (voir The Truth of Fact, the Truth of Feeling de Ted Chiang) ? Individuellement et collectivement, vaut-il mieux tourner la page et aller de l’avant ou affronter les passés qui ne passent pas ?

Le style documentaire permet à Liu d’enfiler les questionnements en présentant un panel exhaustif des points de vue et des réactions. Par la brièveté des interventions, il évite l’écueil du voyeurisme. Par l’inclusion des acteurs, il met de la chair dans ce qui aurait pu n’être qu’un sec document administratif . Très documentée, la novella est bien plus qu’un simple témoignage sur un fait peu connu des Occidentaux ou un monument aux victimes. Elle remet les auteurs d’atrocité dans la sphère humaine donc dans celle de la responsabilité, pointe la forme de dissociation cognitive qui permet la banalité du mal (Arendt, J. G. Gray, ou Genefort dans Ethfrag), et dénonce l’illusion consensuelle d’une Histoire oublieuse.

"L’homme qui mit fin à l’Histoire" était dans la shortlist du Hugo 2012 pour la meilleure novella. Moins politique et plus consensuel, Johnson gagna. Qu’importe. Le Liu est aussi un grand texte qui prouve que la SF est d’abord une littérature d’idées.

L'homme qui mit fin à l'Histoire, Ken Liu

Le roi démon - Zidrou - Homs - Guerre des mères


Suite de la série Shi avec ce tome 2 intitulé "Le roi démon". On y retrouve, pour le meilleur, les deux fils ouverts dans le premier volume.

Dans le Londres victorien, Jennifer et Kitamakura, les deux héroïnes, et hélas aussi victimes, du premier volume, subissent le chemin de croix qui leur était promis à la fin du tome 1. La société de l'époque a été plus forte qu'elles - pour l'instant. Jennifer est maintenant mariée à un homme pervers, brutal, mais qui se trouve être aussi un respectable pasteur, ami de ses parents ; les apparences, si importantes, sont sauves. Kitamakura, elle, qui n'a ni nom ni relation, sert d'objet sexuel dans le bordel de luxe de la très singulière madame Muse. Les deux captives, toutes deux soumises au bon vouloir des hommes, toutes deux mères d'enfants tués par la cruauté et les convenances du temps, voient grandir en elles une rage aussi énorme qu'inextinguible. Une rage qui explosera avec l'aide du sensei de Kitamakura, venu l'aider à surmonter ses épreuves londoniennes. Une rage qui réunira les deux femmes et leur donnera la force de fuir, une rage qui permettra de faire le lien avec la deuxième époque – contemporaine celle-là – du récit, c'est à dire l'affaire des attentats qui visent aujourd'hui les dirigeants d'une firme d'armement.

Il y a déjà là de quoi nourrir un récit satisfaisant. Mais Zidrou, jamais rassasié, introduit d'autres éléments d'intrigue, entre chantage politique et volonté folle de ramener les USA dans le giron de la couronne d'Angleterre. Victoria, reine et mère, est partie prenante de ces intrigues. Il reviendra au tome 3 de dire si son chemin personnel croisera celui des deux fugitives entrées en rébellion.

Toujours aussi dur, toujours aussi graphique, toujours aussi plein de complexité et de rebondissements, Shu est une série qui rappelle les feuilletonistes du XIXème siècle. On y trouve les mêmes noirceurs, la même volonté mélodramatique, les mêmes croisements sans contact de destins entre riches et pauvres (la scène avec la fille prostituée et le cocher est parlante), les mêmes aventures larger than life, les mêmes complots aux nombreuses ramifications. L'intervention de Kitamakura y ajoute un (gros) zeste de magie orientale, et, ici, c'est à l'exotisme orientaliste du XIXème qu'il est fait référence.

Le dessin est superbe. Londres et ses contrastes explosent au visage, les scènes sont dynamiques et colorées, et les personnages ont vraiment des gueules (ainsi que des corps, souvent martyrisés).

J'attends impatiemment la suite.

Shi t2, Le roi démon, Zidrou, Homs

jeudi 26 octobre 2017

Le cinquième principe - Vittorio Catani


« Nombre de romans d'anticipation politique sont chiants, quelques-uns sont pétillants. "Le cinquième principe" appartient sans conteste à la seconde catégorie. », Gromovar

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 89, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Terre, 2043. Diaspar, ville parfaite, domine un monde aux conditions de vie terribles pour la plus grande partie de la population : hybridations homme-machine, villes enterrées, spéculations à outrance, endettement illimité, esclavage légalisé. La généralisation des PEM (prothèses électroniques mentales), des implants cérébraux permettant de communiquer instantanément par un simple acte de volonté, a rendu l'esprit de chacun vulnérable aux attaques externes, tel un ordinateur. Dans ce scénario infernal, font brusquement irruption les E.E. (événements exceptionnels), des phénomènes physiques inexpliqués, violents et destructeurs, peut-être les premières preuves de l'existence d'un cinquième principe de la thermodynamique qui menace de faire vaciller les fondements mêmes de la société.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mercredi 25 octobre 2017

Un pont sur la brume - Kij Jihnson - Retour de Bifrost 84


Nouvelle heure-lumière avec "Un pont sur la brume", une bien jolie novella de Kij Johnson, entre SF et fantasy. Nebula 2011 et Hugo 2012 de la meilleure novella, "Un pont sur la brume", par son ambiance crépusculaire lotek éveille, dans un cadre très différent, le type de sensations qu’amenait la lecture des Soldats de la mer.

Procheville, une petite bourgade dans un empire sans nom que survolent deux lunes la nuit, est séparée de Loinville, sa localité jumelle, par un fleuve de brume de 400 mètres de large qui coupe l’empire en deux avant de se jeter dans l’Océan de brume. Depuis toujours il faut prendre le bac pour aller d’une rive à l’autre car aucun pont n’existe. Bacs et barques de pêche naviguent donc bien sur l’étrange matière - que ce soit pour faire la traversée ou pour aller capturer les gros poissons dont on tire une chair savoureuse et la peau qui recouvrira les coques et les protègera de la corrosivité de la brume - mais si pêcher près des rives n’est pas très risqué, traverser est dangereux car la brume est imprévisible, caustique, et abrite, dit-on, des géants dans ses profondeurs. C’est pour cela qu’arrive à Procheville l’architecte Kit Meinem. L’empire l’envoie construire un pont sur la brume.

La novella est raconte l'histoire d'une construction périlleuse qui peut rappeler la belle BD La voie ferrée au-dessus des nuages de Li Kunwu. Mais c’est surtout l’histoire d’un homme qui, de lieu en lieu, amène le changement puis part avant d’en voir les effets. Créant un passage rapide et sûr entre l’Est et l’Ouest de l’empire, Kit les solidarisera et, inévitablement, augmentera leurs échanges, tant économiques que culturels. Positif donc. Mais pour les habitants des deux bourgades, qui vivent de la traversée, Kit est la destruction créatrice de Schumpeter personnifiée. Débarquant avec sa science et le capital de l’Etat dans une petite communauté où, comme dans le Japon médiéval, on n’a même pas de nom si ce n’est celui de sa profession, rendant continu un chemin qui, jusque là, était discontinu car on ne traversait que quand on « sentait » la brume, dans un mélange d’expérience et de mystique peu rationnelle, Kit détruira, sans même le vouloir, les modes de vie traditionnels en apportant l’innovation. C’est sa proximité puis son amour pour la passeuse Rasali Bac qui l’amènera, pour la première fois de sa vie, à s’interroger sur les effets de son travail et à évaluer sa responsabilité personnelle. Non manichéenne, la novella montre que les modes de vie traditionnels ne sont pas forcément des trésors à préserver, qu’ils peuvent être durs ou cruels, qu’on peut vivre le changement comme un déchirement ou une perte mais aussi comme l’occasion de s’extraire de la tradition et d’aller au-delà de la colline pour voir ce qui s’y trouve.

Texte subtil qui peut se lire autant comme aventure personnelle que comme allégorie politique, "Un pont sur la brume" (dont on peut lire la VO avec d'autres textes dans le très bon recueil At the mouth of the river of bees) est une belle novella d’un auteur trop peu traduit.

Un pont sur la brume, Kij Johnson

mardi 24 octobre 2017

Greg Egan et Matthew Kressel dans Bifrost


Dans Bifrost 88, à côté du très complet dossier Greg Egan, il y a deux nouvelles aussi fortes qu'intéressantes.


"La vallée de l'étrange" de Greg Egan était chroniquée là.


"La dernière plume" de Matthew Kressel l'était là-bas.

Comment, lecteur, tu ne t'es pas encore rué sur la Bifrost 88 ? Fou que tu es !

lundi 23 octobre 2017

Le crépuscule des dieux - Stéphane Przybylski - La forêt sombre


"Le crépuscule des dieux", quatrième et dernier tome de la saga des Origines, se déroule intégralement durant la nuit du 24 au 25 décembre 2017, sur une île des Canaries. Unité de temps, de lieu, et d'action, certes, mais en trompe l’œil. Car, durant cette longue nuit, c'est à un dialogue entre deux personnages que nous assistons, à un échange d'informations qui lève le voile sur des événements s'étendant de la fin de la guerre à 1958 puis au présent, sur cette guerre secrète qui bouleverse la Terre depuis plusieurs décennies et que le lecteur suit depuis trois tomes.

La forme choisie par l'auteur, celle d'une narration dialoguée chronologique, rend le roman très facile à lire. D'autant que les éléments apportés par l'un des narrateurs – qui fut au cœur de toutes les intrigues – permettent de faire enfin la part des choses entre le rôle des humains comploteurs du Comité et celui des deux groupes d'étrangers. Un cycle d’histoire secrète qui choisit de conclure en éclaircissant les zones d'ombre, c'est toujours agréable imho.

Moins d'Histoire et plus de fiction ici même si la première reste présente. De la course à Berlin aux bases secrètes nazies en passant par les filières d'exfiltration de criminels de guerre ou les expérimentations médicales menées dans les camps, bien des éléments historiques servent ici autant de background que d'adjuvants au récit de science-fiction. Przybylski rappelle opportunément que de nombreux scientifiques allemands furent récupérés, tant par les Américains que, parfois, par les Soviétiques, ou que nombre de SS purent fuir vers l'Amérique du Sud avec la complicité de la Suisse ou du Vatican, entre autres. L'ambiance qu'installe Przybylski, entre SS exilés, Amérique du Sud, lebensborn latino et manipulations génétiques, remet en mémoire le film Ces garçons qui venaient du Brésil, d'après le roman éponyme d'Ira Levin.

Sur le plan science-fictionnel, c'est à une guerre ouverte entre deux camps aliens que nous assistons. Menée par un Heydrich « ressuscité » et « augmenté », elle oppose deux visions de l'avenir à réserver à la Terre et à l'Humanité. Ces deux visions d'outre-terre ne peuvent que rappeler les deux branches de la politique raciale nazie, entre extermination pour les Juifs et esclavage pour les biens nommés Slaves. Guère d'étonnement donc à ce que les aliens – qui se vivent par rapport à l'humanité comme des Übermenschen en mal de ressources – aient pu travailler aussi facilement avec des nazis de toutes obédiences. Comme Hitler, les aliens auraient pu dire : « Nous devons être cruels. Nous devons l'être avec une conscience tranquille. »
On notera une proximité évidente avec l'approche de Liu Cixin en ce qui concerne la nature d'éventuels contacts entre races originellement séparées par des gouffres d'espace. Si la civilisation consiste, en dernière analyse, à épuiser ressources et écosystèmes, la migration prédatrice est alors la seule voie envisageable pour sa perpétuation. Et malheur aux vaincus !

Loin de se cantonner aux nazis ou ex-nazis, les étrangers travaillèrent aussi avec les membres du Comité, issus du « Monde libre ». Si l’organisation secrète crut un temps pouvoir contrôler la situation, elle comprit vite qu'elle était manipulée (Hitler encore : « A ceux qui me reprochent de ne pas tenir une parole, de rompre des contrats, de pratiquer la tromperie et la dissimulation, je n’ai rien à répondre, sinon qu’ils peuvent faire de même et que rien ne les en empêche. ») et que rien de bon ne pouvait sortir d'une telle alliance ; le paysan ne s'allie pas avec la nuée de sauterelles. Ne restait aux tristes comploteurs que l’effacement de toutes preuves et traces, par le mensonge, la décrédibilisation des témoins, le meurtre quand nécessaire – et le nettoyage subséquent. Il importait d'empêcher que l'humanité panique, et pour cela elle ne devait rien savoir de ce qui se passait réellement en coulisse. Mourir n'est rien, c'est mourir tous ensemble qui est insupportable.

Mais, de la Guerre à aujourd'hui, le temps est passé et les générations aussi. Les héros sont morts ou fatigués. Saxhauser, qui chercha toute sa vie un guide et fut toujours trahi, Von Erchingen, retrouvant à l'ultime seconde son honneur d'officier allemand, Jack Lee, qui sacrifia toute sa vie à sa mission, et tant d'autres encore, tués, torturés, oblitérés.
Les hommes de l'ombre, comme les nazis en leur temps, ont connu leur crépuscule.

C'est donc à un triple crépuscule que Przybylski convie le lecteur, car aux deux ci-dessus s'ajoute celui que connaissent, dans le roman, ceux que les Hommes prirent pour des dieux et qui n'étaient en définitive qu'une faction, et pas la plus forte. Pour l'humanité elle-même, le futur n'est pas encore écrit. Quoique...

De Roswell aux complotistes illuminés – en passant par tous ceux que le Comité fit passer pour fous ou peu fiables – la vérité est définitivement ailleurs. La désinformation – devenue tellement plus facile à l'heure de Youtube et de l'info en continu – dissimule au grand nombre l'atroce réalité d'une extermination planifiée. Seuls les lecteurs de Przybylski connaissent la vérité.

Facile et rapide à lire, "Le crépuscule des dieux" ferme les fils ouverts de manière tout à fait satisfaisante. On regrettera une fin si courte qu'elle en devient presque anecdotique et une approche pulp peut-être trop appuyée pour un public contemporain (certains exploits d'Heydrich par exemple), mais c'est globalement une belle saga aussi passionnante qu'enrichissante. Une lecture à conseiller aux amateurs d'Indiana Jones, de X-Files, et à tous ceux que l'Histoire, le mystère, et la grande aventure, passionnent.

Le crépuscule des dieux, Stéphane Przybylski