vendredi 18 août 2017

The Power - Naomi Alderman - Mitigé


"The Power" est un roman d'histoire future déviante de Naomi Alderman. Il a obtenu le Women's Prize for Fiction 2017, un mot gentil de Margaret Atwood, et a été encensé par la presse généraliste. Qu'en est-il pour un lecteur de SFFF ?

Futur indéterminé. Neil, un membre de la Men Writers Association envoie les épreuves de son roman historico-spéculatif à une amie, Naomi, pour avis. Ce roman, c'est celui que le lecteur lira, comme par dessus l'épaule de Naomi. Il sera aussi témoin des échanges épistolaires entre les deux, qui encadrent le roman à proprement parler et font partie intégrante du point d'Alderman ; j'y reviendrai.

Le roman de Neil donc – écrit dans un monde où les femmes sont le genre dominant et les hommes sont considérés comme plus doux et compassionnels – raconte une histoire imaginée de la marche au Cataclysme, ce moment – réel ? – qui a bouleversé la division sexuelle des identités sociales et des rôles sociaux. On y voit un pouvoir électrique, semblable à celui des anguilles, s'éveiller chez les femmes du fait d'un expérience médicale passée qui n'est pas sans rappeler Docteur Folamour et ses fluides corporels. On y voit ce pouvoir, qui rééquilibre le rapport de force physique entre les sexes, utilisé, localement d'abord, puis globalement jusqu'à changer la donne mondiale et réécrire les « évidences » de l'humanité.
Événements historiques prouvables par l’archéologie ou pure spéculation ? Naomi et Neil ne sont pas d'accords sur les fondements historiques de la spéculation littéraire de ce dernier. Même genre de débat que sur la plausibilité de la prédication de Jésus.

Imaginez un humain, sur la Planète des Singes, envoyant pour avis à une amie singe humaniste un roman qui raconterait l'histoire proprement incroyable d'une domination humaine passée et de la conquête du pouvoir par les singes. Vous aurez une bonne idée de ce que contient "The Power".

Sur le fond, Alderman fait un boulot exhaustif – même si souvent peu subtil – de récapitulation des torts faits aux femmes, des violences domestiques à l’esclavage sexuel en passant par l'inégalité institutionnalisée d'un pays comme l'Arabie Saoudite.
Elle imagine la réaction du monde à la nouvelle donne en suivant trois femmes (actrices du changement) et un homme (chroniqueur de celui-ci) ; le lecteur les suit aussi dans leurs périples :
Aux USA, les filles volontaires font l’objet d'un entraînement dans une structure privée (big bucks !) qui leur apprend à contrôler leur pouvoir et peut les présélectionner pour l'US Army. Parallèlement, suprématistes masculins et conspirationnistes se déchaînent jusqu’au terrorisme intérieur, alors que les femmes doivent, dans un premier temps, passer des tests d’innocuité pour travailler dans les services publics, et que des traitements à la « maladie » sont recherchés (comme certains imaginent traiter l'homosexualité).
En Israël, les pouvoirs des femmes sont considérés comme atouts militaires et utilisés comme tels.
En Moldavie (lieu du gros de l'action dans la seconde moitié), les esclaves sexuelles des gangs se libèrent et deviennent le socle du pouvoir d'une nouvelle présidente au régime très contestable.
En Arabie Saoudite, un « printemps des femmes » chasse la famille royale.
En Inde, les révoltes féminines sont violentes et réprimées.
Et partout, des bandes épisodiques de filles qui font subir aux garçons le type de harcèlement qu'elles-mêmes subissaient auparavant.
On pourrait continuer (même si géographiquement il n'y a guère plus, une faiblesse du roman).

Fort justement, Alderman montre que, devenus plus fortes donc plus menaçantes, les femmes US sont traitées comme les hypothétiques angry black men par la police locale, c'est à dire avec une violence aussi disproportionnée qu'injustifiée. Les mêmes phénomènes se produisent aussi ailleurs dans le monde du roman.
Elle montre la bascule (plus ou moins pacifique suivant les cas) du pouvoir politique, la création inévitable d'un nouvelle religion de La Mère qui justifiera après le Cataclysme l'ordre social nouveau, l'utilisation criminelle du nouveau pouvoir. Dans chaque cas, elle montre le cynisme, tout sauf idéaliste et fort éloigné de l’Histoire officielle, avec lequel les actrices des changements utilisent les opportunités que le pouvoir leur donne.
Symboliquement plus fort car apparemment plus trivial, l'inégalité des genres éclate aussi dans le déplacement du pouvoir à la télévision entre présentateur et présentatrice vedettes (par les thèmes traités et l'ordre de la parole) ou la spoliation du travail du journaliste homme par une collègue à qui il faisait confiance ; à la fin du roman la suggestion de Naomi à Neil de publier sous un nom féminin l'illustre aussi dans le monde de l'édition. Autant de faits qui veulent crier ce que les femmes subissent hic et nunc (problème : ceux qui savent savent déjà, et les autres s'en foutent peut-être).

Bon, je crois que le message est passé, Alderman montre l'incongruité de l'inégalité en la renversant. Mais l’essentiel n'est pas là. "The Power" est un roman présenté comme féministe mais ce n'est pas son point. Son point, c'est le pouvoir (d'où le titre). Plusieurs fois dans le livre, devant une atrocité commise par l'un ou l'autre camp, les personnages disent que ceux qui l'ont fait l'ont simplement fait parce qu'ils le pouvaient.
Et si on commence par communier avec toutes ces femmes qui prennent une revanche méritée ou une place déniée, on comprend (je l'espère en tout cas) rapidement que ce que dit Alderman c'est que le plus fort prend le pouvoir et l'utilise. Ce fut le sexe masculin, ça pourrait être le sexe féminin. Plus qu'à légitimer la situation derrière.
Que le pouvoir, aussi, ne se donne pas (Cf. Roxy, une des trois héroïnes, et son père) ; on le prend ou on s'en passe.

Ce que dit fondamentalement Alderman, c'est que le mal est inscrit dans la faisabilité du mal, l'abus de pouvoir dans le pouvoir même, et le pouvoir (sur les autres et le monde) dans le pouvoir (au sens de force violente). Si le mot a ces deux sens ce n'est pas par accident.

Ce qu'implique Alderman – et c'est intéressant de l'entendre – est que si rôles, attitudes, et comportements, sont genrés, cela signifie que les femmes ne sont ni plus douces ni plus compatissantes que les hommes lorsqu'elles ont la possibilité (sociale ou physique) de ne pas l'être. Pas plus enclines non plus à l'égalité réelle (le pouvoir est agréable). Elle montre que, dans les bonnes conditions, la domination féminine est tout aussi plausible que son pendant masculin. Histoire, organisation sociale, et idéologie légitimante sont dans tous les cas le fait des vainqueurs, et l'humain, animal grégaire, obéit à celui qui détient la force, a fortiori s'il parvient à la transformer en autorité.

Alderman montre alors une guerre des sexes qui n'a pu être gagnée par les femmes que par le renversement cataclysmique de toutes les structures – remettant ici en cause l'idée d'une égalisation pacifique possible à moyen terme ce qui est cohérent avec ce que les théories de la socialisation familiale nous disent sur la reproduction des structures mentales, Bourdieu a tenté vainement de l'expliquer à quelques féministes mauvaises lectrices.
Mais le vainqueur n'est pas plus moral que son adversaire malheureux.

Voilà pour le fond, sans trop raconter. On y trouve des réflexions intéressantes et le livre n'est pas désagréable à lire. L'idée de l'illustrer d'objets archéologiques est intéressante aussi, interrogeant les questions de l'interprétation et des cadres de pensée qui la structurent.

Néanmoins, il souffre de défauts ennuyeux.

D'abord les personnages ne sont jamais vraiment impliquants. Il n'ont pas de passé et peu d'interactions autres que celles strictement nécessaires au récit. Ils alternent rapidement sur des temps et des lieux éloignés. On ne s'attache ni ne s'implique guère.

Quelques point d'intrigue (Ryan par exemple) sont superflus ou négligés.

Les analogies édifiantes sont un peu trop évidentes pour un lecteur roué.

La lutte des sexes étant visiblement la mère de toutes les luttes, le point est très occidentalo-centré. Alderman ne parvient pas à faire cette grande récapitulation mondiale qu'offrait World War Z. Le scope est plus étroitement focalisé sur les personnages principaux et ceux-ci n'attachant pas...

Le livre dans le livre est intéressant, mais pas nouveau et surtout un peu sous-exploité ici (on se prend à rêver de ce qu'aurait donné le texte de Neil annoté par Naomi).

Last but not least, ce n'est vraiment pas pour le style qu'on lira ce roman.

Bilan mitigé donc, mais ça plaira sûrement en surfant sur la vague Atwood. Honnêtement, Atwood c'est bien meilleur.

PS : si on n'a pas le temps ou l'envie de lire "The Power", ce court passage de la postface dit tout le projet d'Alderman au point d'être autosuffisant.


The Power, Naomi Alderman

jeudi 17 août 2017

Uncanny Valley - Greg Egan - Je est un autre


Futur proche. Adam s'éveille. D'où ? De quoi ? On ne le saura pas dès l'abord.
Ce qu'on comprend immédiatement, en revanche, c'est qu'Adam a eu une relation particulière avec un "vieil homme" dont les funérailles ouvrent la nouvelle. A cette cérémonie à laquelle il ne se rend qu'avec inquiétude, Adam ne semble pas vraiment le bienvenu. Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler. Qu'on sache seulement qu'Adam se lancera ensuite dans une quête impérative du "vieil homme".

Avec "Uncanny Valley", Greg Egan livre au lecteur une réflexion intéressante sur l'identité. Que sommes-nous de plus que la collection – consciente et inconsciente – de nos souvenirs ? Changer la mémoire, est-ce changer l'individu ? Le "Moi", comme chez les Ents, peut-il être autre chose que la somme de l'expérience accumulée ?
Descendant le fil de pensée, on se demande alors si l'amputation mémorielle est une mutilation, une chance d'approcher le bonheur en effaçant le pire pour ne garder que le meilleur, ou une occasion de se redéfinir en se débarrassant des oripeaux des expériences accumulées ?
Un questionnement sur l'identité dont Adam ne peut faire l'économie, et auquel Ted Chiang s'était attaqué dans The Truth of Fact, the Truth of Feeling, d'une manière bien moins émouvante.

Mais ici, Egan, toujours foisonnant, fait bien plus en retournant le point de vue sur l'uncanny valley et en interrogeant sur l'existence entre deux statuts – c'est à dire hors de tout statut. Il pose ici des questions inédites qui se poseront dans un avenir proche – que posait par exemple Bacigalupi dans Mika Model – mais qui se posent déjà ici aussi pour tous ceux qui vivent dans l'insécurité statutaire, les sans-papiers non-expulsables/non-régularisables ou les enfants conçus à l'étranger par GPA, entre autres (de ce point de vue, la sécurité juridique et patrimoniale de Choupette, la chatte de Karl Lagerfeld, est plus assurée).

Comme toujours, l'auteur australien a plusieurs fers au feu. Comme toujours il stimule son lecteur. Comme tout vrai auteur de SF il interroge l'avenir sans négliger le présent (même s'il se défend de toute écriture à clefs).
Ici il parvient – ce n'est pas toujours le cas – à donner chair à ses personnages et à les rendre attachants, tant dans leur désarroi que dans l'amour intense qui les anime ou la noblesse d'âme dont ils font preuve.

Les anglos peuvent trouver la nouvelle ici. Les autres pourront la lire, traduite, dans le Bifrost 88 – personne ne le croira mais cette collision est accidentelle et non publicitaire.

Uncanny Valley, Greg Egan

mercredi 16 août 2017

Ni terre, ni mer - Megaton - The worst things happen at sea


Olivier Megaton (dont j'ignorais complètement l'existence même) est le réalisateur de Taken n° x et de Transporteur n° y, autant de films d'action que je n'ai pas vus. Quoi qu'il en soit, le garçon a décidé d'écrire un scénario de BD et livre ce "Ni terre, ni mer" dont le premier tome (sur deux) est sorti récemment. Il s'est associé pour cela les graphistes Nicola Genzianella et Sylvain Ricard.

Croisière en voilier. A bord, cinq jeunes adultes (les fameux YA de l'édition SFFF ?), deux hommes, trois femmes. Ils se connaissent visiblement depuis longtemps et ont connu, dans le passé, un drame, dont aucun n'a très envie de se souvenir, qui a causé la mort de l'un d'entre eux et provoqué des fractures ouvertes au sein de la petite bande.
Erreur de navigation ? cartes marines fausses ? manipulation délibérée ? Toujours est-il que la croisière tourne mal et que le voilier se trouve pris dans une tempête qui le fait s'échouer sur les rochers d'un phare au milieu de l'océan. Un phare qui était éclairé ou éteint ? Les avis divergent.
Les naufragés y sont accueillis par deux gardiens peu amènes, Serge et Pierre, qui refusent de passer un appel radio et s'insinuent peu à peu dans les secrets des cinq jeunes. La tension et l'énervement montent alors que le temps passe sans que rien ne bouge et que les questions en suspens ne trouvent pas de réponse satisfaisante.

Le malaise ressenti pourrait être mis sur le seul compte de la promiscuité avec deux inconnus taciturnes et intrusifs – sans oublier les non-dits et rancœurs au sein du groupe – mais les choses vont progressivement dégénérer jusqu'à devenir très inquiétantes. Comme dirait BFMTV, le pronostic vital des membres du groupes est engagé.

Avec "Ni terre, ni mer", Megaton livre un thriller en huis-clos efficace à défaut d'être très original. Alternant entre le présent du naufrage et le passé de la croisière, le scénariste décrit un groupe qu'un secret funeste pourrit depuis deux ans et des personnalités aussi laides que les physiques qui les portent sont agréables, le tout dans une chambre jaune maritime d'où on peut se demander si quelqu'un en sortira vivant. On pense à quantité de films d'horreur du genre de Souviens-toi l'été dernier, ou à un Dix Petits Nègres qui ne seraient que cinq (ou sept c'est selon), et si on aime ce genre d'histoires on appréciera aussi un album où Megaton, sans innover, parvient à faire monter la pression de manière satisfaisante.

Le dessin est correct, les effets de couleurs compensant des visages souvent peu satisfaisants.

Suite et fin en octobre pour cette histoire qu'il vaudra mieux imho lire en enfilade pour en apprécier le rythme.

Ni terre, ni mer t1, Megaton, Genzianella, Ricard

samedi 5 août 2017

Orthogonal - Greg Egan - Enoooorme


"Orthogonal" est l'énorme trilogie de science, d'amour de la science, et d'aventure, de Greg Egan. Elle est constituée de The Clockwork Rocket, The Eternal Flame, et The Arrows of Time.
La maison ne reculant devant aucune sacrifice, je fais une review globale des trois dans le Bifrost 88. En attendant, il faudra se contenter du résumé de couv' du tome 1 (mais ne surtout pas s'en tenir là, il faudra lire, lire, et lire encore).

In Yalda's universe, light has no universal speed and its creation generates energy. On Yalda's world, plants make food by emitting their own light into the dark night sky. As a child, Yalda witnesses one of a series of strange meteors, the Hurtlers, that are entering the planetary system at an immense, unprecedented speed. It becomes apparent that her world is in imminent danger — and the task of dealing with the Hurtlers will require knowledge and technology far beyond anything her civilization has yet achieved!
Only one solution seems tenable: if a spacecraft can be sent on a journey at sufficiently high speed, its trip will last many generations for those on board, but it will return after just a few years have passed at home. The travelers will have a chance to discover the science their planet urgently needs, and bring it back in time to avert disaster.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 4 août 2017

Comme une odeur de Diable - Seignolle - Encore une histoire, mémé


Cette année, Claude Seignolle a 100 ans. Ce grand et trop méconnu conteur et romancier a fait œuvre de recueillir les légendes paysannes avant qu’elles ne disparaissent dans le naufrage du monde qui les portait.
A cette occasion, Mosquito publie un recueil de cinq nouvelles du maitre, adaptées en BD par Laurent Lefeuvre.

L’album s’ouvre sur l’histoire de deux rencontres. D’abord celle de Pierre Dubois avec celui qu’il admira longtemps avant d’en devenir l’ami proche, puis celle de Seignolle et Lefeuvre, pour laquelle Dubois sert d’entremetteur. L’album, les cinq récits qu’il contient, est le fruit de cette double rencontre, de l’amour aussi que les trois hommes portent aux contes, légendes, récits du petit peuple des haies et des forêts. Quatre histoires entre Morbihan et Sologne, plus une cinquième, urbaine, qui est la moins convaincante ; la voix de la terre porte moins bien en ville.

Seignolle nous ramène dans un monde perdu, magique et terrifiant à la fois, parmi ces paysans, dont Mendras disait la fin dès 1967, qui vivaient assez aux marges pour entrevoir, la nuit, la faërie aux portes et le Malin dans l’ombre.

Cinq courts récit horrifiques à chute, de ceux que les grands-mères racontaient à la veillée pour effrayer les enfants, les mettre en garde, ou faire passer une valeur morale. Différents mais, dans le fond, les mêmes que ceux, venus de Naples, qu’on me raconta jadis.

Chaque histoire est introduite par une page de présentation qui évoque celles des House of Mystery.
On croise ici un terrifiant visiteur du soir, une incantation incroyablement complexe pour provoquer la lycanthropie, une prophétie autoréalisatrice de malheur, la malédiction d’une hedge witch, et une plus anecdotique histoire de vampirisme.

C’est agréable à lire, écrit dans un français rustique, rocailleux, rural, plein d’images d’une naïve poésie paysanne. On sent toujours vite venir la chute, mais la tension monte quand même grâce à la densité de la narration et à la qualité du graphisme.

Graphiquement enfin, c’est très beau, dans le style NB traits fins et aplats des histoires d'horreur qu'on lit en France chez Délirium par exemple.

Un beau livre à s'offrir et à offrir.

Comme une odeur de Diable, Lefeuvre, Seignolle

Amatka - Karin Tidbeck - The power of words


"Amatka" est un roman dystopique weird de Karin Tidbeck, suédoise connue jusque là pour des nouvelles, dont le recueil Jagannath.

Vanté par Jeff ‘fungi’ Vandermeer, "Amatka" nous entraine dans un monde étrange, crépusculaire, dépourvu de ciel bien clair comme de soleil. Les humains – en est-ce vraiment ? – qui peuplent ce monde sont venus d’ailleurs, de l’Ancien monde (on croirait une fiction macroniste). D’où exactement ? Comment ? Ces informations se sont perdus dans l’abîme, pourtant pas si profond, du temps.
Et où se trouve ce Nouveau monde ? Autre dimension ? Centre de la Terre ? Tout est possible. Quoi qu’il en soit, il est constitué de cinq colonies fondées par les glorieux Pionniers – cinq colonies dont ne restent que quatre.

Brilars’ Vanja Essre Two (les noms ne sont pas complexes, ils sont descriptifs) est une jeune enquêtrice marketing. Originaire de la colonie de Essre, elle est envoyée dans celle, plus lointaine, d’Amatka pour y réaliser une étude sur les besoins en produit d’hygiène. Elle doit aider à l'établissement de nouveaux plans de production destinés aux entreprises nouvelles que le Comité a autorisé et qui espèrent concurrencer des firmes d’Etat dont la caractère générique des produits rappelleront des souvenirs aux spectateurs de Good Bye Lenin.

A Amatka, Vanja est accueillie par Ulltors’ Nina Four. Nina a « gagné » le tirage au sort solidaire et c’est donc chez elle que vivra Vanja durant son séjour de quelques semaines dans la colonie agricole. Mais, dans ce monde où le bonheur est aussi obligatoire que la discipline, grisaille, immobilisme, et uniformité rendent Vanja malheureuse ; à Amatka, elle croisera la route d’autres citoyens insatisfaits, trouvera la preuve de mensonges que même les mots du pouvoir ne peuvent dissimuler complètement, et éprouvera la fragilité de la construction sociale de son monde ainsi que celle de sa réalité physique.

Avec "Amatka", Tidbeck crée un totalitarisme qu’on peut qualifier de dystopie mycommuniste (car basant une grande part de son alimentation sur la culture des champignons). Appartements collectifs sur affectation, loisirs collectifs obligatoires, maisons d’enfants où les jeunes vivent toute la semaine loin de leur parents pour éviter trop d’engagements affectifs (Platon et sa Cité idéale ne sont pas loin), endoctrinement constant et dénonciations juvéniles de géniteurs trop critiques, ersatz et pénuries (Tidbeck substitue l’exemple des tampons hygiéniques à celui des lames de rasoir de 1984), devoir explicite de fornication reproductive ou au pire d’insémination, comité exécutif tout puissant, réécriture de l’histoire et censure, élimination des dissidents, on est ici entre l’enfer de Staline et celui d’Orwell, non loin des étrangetés froides et inhumaines de Kafka. Le tout est, comme il se doit, justifié par les nécessités de la survie dans un monde hostile – Tidbeck ayant la cruauté de ne jamais dire au lecteur si ces dangers existent vraiment et si la politique d’oppression du comité est justifiée en finalité.

Communisme productif et idéologique, le monde des colonies est bien plus que cela. La réalité même est incertaine. N’est doté de forme que ce qui est nommé, marqué, listé. Sur les stylos est écrit « stylo », sur les valises « valise » ; et il faut régulièrement renouveler le marquage soumis à l’effacement progressif . Il n’est pas idiot non plus de nommer à haute voix ce qu’on utilise, pas plus que d’établir des listes de tout ce qui se trouve dans un lieu donné. Sinon la désintégration de l’objet négligé, le retour à l’écœurante boue primordiale dont tout est fait, finit par se produire. Une perte, une honte, et un signe potentiel de dissidence. Il reste bien quelques objets du monde d’avant, stables eux, mais si peu nombreux qu’ils doivent parfois être recyclés tels ces livres de poésie dont on fait des registres administratifs.

Créer – ou transformer – le monde en le nommant, Tidbeck n’est pas la première à le faire. Klemperer, Orwell, ou Maïakovski ont dit le pouvoir de création politique des mots ; la Genèse et Le Guin leur pouvoir de création physique. Chez Tidbeck, les deux aspects cohabitent. Les mots, s’ils sont maniés correctement et avec grande conviction, peuvent créer ex-nihilo un autre monde où faire défection ou plus modestement changer un morceau de la réalité pour satisfaire aux besoins d’un acte. Ce pouvoir de faire advenir en nommant, qui est celui de l’Etat si on en croit le Bourdieu de Sur l’Etat, est contesté ici par les révoltés et les poètes. Révolution vraie contre révolution confisquée.

Même si l’un des mantra des colonies est : « As morning comes we see and say : today’s the same as yesterday », la révolte de Vanja accélèrera la dégradation d’une utopie dont les jours semblaient de toute façon comptés. Progression intérieure désabusée dans un monde sans passé si triste et gris que, comme l’aurait dit Cioran, les rossignols s’y mettraient à roter, révolution par la base contre conservatisme mortifère d’une société « parfaite et scientifiquement organisée », la quête nécessaire de Vanja lui coûtera bien cher. Elle livre néanmoins au lecteur un message d’espoir face à l’oppression idéologique, un appel aux armes contre la post-vérité, et la conviction qu’il faut agir même quand on ne maitrise pas tout, même quand toutes les explications ne sont pas (plus ?) disponibles. Si la passé est oblitéré, rien n’empêche de penser l’avenir et de briser les gangues de formatage intellectuel qui empêchent d’y accéder.

On pourra reprocher à ce premier roman une fin un poil rapide (sûrement voulue), la profondeur insuffisante de certains personnages (bien que ça participe de l’étrangeté du tout), une trop grande proximité avec 1984, et une sous-utilisation probable du pouvoir créateur des mots. Mais quelle atmosphère ! Etrangeté, mystère, et pertinence du propos sont là, sans oublier un style qui traduit à merveille le lugubre weird du monde ; le bilan est donc plus que positif.

Amatka, Karin Tidbeck

Petits Conan Doyle de voyage

Les vacances sont pleines de nombreux moments interstitiels. Attente du départ d'un moyen de transport, trajet plus ou moins long de celui-ci lorsqu'enfin il a daigné se mettre en mouvement, temps de réflexion du douanier autochtone qui se demande - backstage - si le bakchich est assez élevé, queue dans une file d'attente, espoir fou d'une prochaine prise de commande au restaurant - ces minutes de solitude durant lesquels on a l'impression d'avoir enfilé l'Anneau Unique -, tant d'autres encore d'autant plus nombreux qu'on s'éloigne de l'aire linguistique européenne. Sans compter, pour tous ceux qui ont participé à la surcharge humaine de la planète, ces récurrences d'attentes que ceci ou cela soit fait par de petites personnes qui savaient pourtant depuis des heures qu'elles comportaient une deadline impérative.

Qu'à cela ne tienne, grâce à Wikisource, plonger dans l’œuvre de Conan Doyle (romans et nouvelles) en accès et lecture libres, parfois même téléchargeables en epub ou mobi.


J'amorce la pompe avec "Le Train perdu", en raison de deux détails : d'abord un bout de Marseille dedans (même si c'est la prison - mais est-ce étonnant ?) et surtout car il y est question de manière allusive d'un célèbre logicien londonien "à qui ses spéculations avaient valu quelque notoriété".

 C'est sans prétention mais ça passe le temps, et c'est déjà énorme.

jeudi 3 août 2017

The Strange Bird - Jeff Vandermeer - We'll meet again


Un petit mot pour signaler que Jeff 'Fungi' Vandermeer aime tant le monde post-apo weird de Borne qu'il y retourne avec une novella intitulée "The Strange Bird".

On y lit les tribulations du Strange Bird, un superbe oiseau sans nom, unique en son genre et seul survivant de l’extermination d'un laboratoire secret.
Une chimère génétique à qui son « aimant interne » impose l'impératif catégorique de voler sans relâche vers un lointain lieu d'espoir d'où le monde pourrait être sauvé.
Un patchwork d'oiseau, d'humain, et de pieuvre, à qui la convoitise que suscite son pouvoir de camouflage chez le puissant et impitoyable Magicien coûtera une torture sans nom et des années de liberté.
Un témoin captif (et pas amoureux du tout) de la guerre à outrance qui se joue dans la Cité, offrant au lecteur de Borne un autre point de vue, distancié, sur les événements du roman (MAIS : "The Strange Bird" est lisible et compréhensible sans prérequis). Un être sentient et ressentant qui souffre au point de manquer de se perdre avant de, plus tard et grâce à Wick (cf. Borne), retrouver son être et gagner ce que son créateur ne lui avait pas donné : un libre-arbitre.

On gagne ici quelques informations sur le ravage du monde, sur ce, donc, qui précède Borne. On redescend dans les ruines de la Cité, au milieu des cadavres, des chimères, des vers fouisseurs, et des débris. On lit surtout une prose d'une grande beauté qui, par son style narratif, pourrait être un conte – noir et sinistre certes –, une de ces histoires de voyage, d'emprisonnement, de magiciens, et de monstres, qu'on lit dans certains contes des Mille et Une nuits, et une de ces langueurs d'amour qu'on trouve dans certains autres.

A lire sans hésiter.

The Strange Bird, Jeff Vandermeer

mardi 1 août 2017

Pline - Yamazaki - There ye be monsters


Suite de la biographie imaginée de Pline avec ce tome 3 qui met Poppée en couverture mais ne lui donne qu'un rôle mineur.

On continue d'y suivre les traces du célèbre naturaliste romain. Certes, en dépit de mon affirmation précédente, Poppée illumine de sa beauté quelques pages du manga et intrigue pour pousser Néron à l'épouser (et à tuer sa première femme Octavie). Ses manœuvres encouragent l'irresponsabilité et l'inconstance d'un empereur bien peu digne de sa charge. Elles éloignent aussi de lui ses plus proches amis et conseillers (parmi lesquels Pline) qui craignent à juste titre pour leur vie. Le sage ira se mettre au vert du côté de Pompéi et d'Herculanum ; sans doute pas la meilleure idée de sa vie.

Mais le manga ne contient pas que la politique impériale romaine. C'est toute la Rome du Ier siècle qui défile entre ses pages.

Une ville violente et dangereuse.
Une ville aux finances mises à mal par les dépenses somptuaires de l'empereur.
Une ville où commencent à prêcher les disciples de la nouvelle religion chrétienne.
Une ville où haut niveau d’ingénierie et superstition cohabitent, où on croit aux monstres les plus invraisemblables - telles ces licornes que seules des vierges peuvent amadouer.

Pline, malade, y étudie les insectes et y disserte sur la nature humaine.
Habité par l'amour de la connaissance, il place l'éducation au sommet de tout et fait du développement de l'esprit l'objectif évident de toute bonne vie humaine.
Passionné de nature, il respecte les animaux que l'humain domine et dit avoir plus confiance dans un éléphant que dans un esclave (en raison du fait que ce dernier est humain).
Homme à la pensée complexe, il est capable de dire qu'il n'y a pas de nature servile qui serait le propre des esclaves, ce qui ne l'empêche nullement d'en acheter ou d'en utiliser. A Rome, vis comme les Romains.

Ce balayage de nombreux thèmes est à la fois la force et la faiblesse du manga. La mosaïque est riche mais tout parait un peu survolé. A la suite du touche-à-tout Pline, le lecteur passe d'un sujet à l'autre, sans avoir le temps de vraiment s'attarder. Ca reste néanmoins d'une lecture agréable, et le sujet est assez original pour mériter plus qu'un intérêt distrait.

Pline 3, Yamazaki, Miki

mercredi 26 juillet 2017

Dichronauts - Greg Egan


"Dichronauts" est le dernier roman SF de Greg Egan. Moi qui aime vraiment l'auteur et ses folles extrapolations scientifiques trouve qu'ici il est allé trop loin, qu'il s'est trop amusé avec son monde mathématique et a oublié de le peupler vraiment. Une erreur qu'il n'avait pas faite dans la trilogie Orthogonal.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Seth is a surveyor, along with his friend Theo, a leech-like creature running through his skull who tells Seth what lies to his left and right. Theo, in turn, relies on Seth for mobility, and for ordinary vision looking forwards and backwards. Like everyone else in their world, they are symbionts, depending on each other to survive.
In the universe containing Seth's world, light cannot travel in all directions: there is a “dark cone” to the north and south. Seth can only face to the east (or the west, if he tips his head backwards). If he starts to turn to the north or south, his body stretches out across the landscape, and to rotate as far as north-north-east is every bit as impossible as accelerating to the speed of light.
Every living thing in Seth’s world is in a state of perpetual migration as they follow the sun’s shifting orbit and the narrow habitable zone it creates. Cities are being constantly disassembled at one edge and rebuilt at the other, with surveyors mapping safe routes ahead.
But when Seth and Theo join an expedition to the edge of the habitable zone, they discover a terrifying threat: a fissure in the surface of the world, so deep and wide that no one can perceive its limits. As the habitable zone continues to move, the migration will soon be blocked by this unbridgeable void, and the expedition has only one option to save its city from annihilation: descend into the unknown.


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mardi 25 juillet 2017

The martian obelisk - Linda Nagata - Wishful


"The martian obelisk" est une courte nouvelle lisible sur le site Tor. On y voit une architecte de notre avenir proche construire - art pour l'art -  une obélisque-mémoire sur Mars.

Ce texte, non dénué d'un certain charme, explore les derniers soubresauts de notre civilisation mourante.
La très vaine obélisque y est un épitaphe destinée à personne, témoignant de la grandeur scientifique de l'humanité autant que de sa bassesse morale.
Mais pourtant, alors que les issues semblent toutes désespérantes, c'est in fine l'espoir qui s'impose, preuve s'il en est besoin que la partie n'est pas perdue tant que la fin n'est pas sifflée.

Un texte au ton intéressant qui pèche par trop de wishful thinking, mais une voix à suivre quand elle se sera débarrassée de ses oripeaux feelgood.

The martian obelisk, Linda Nagata

samedi 22 juillet 2017

Tropic of Kansas - Christopher Brown - No Trump inside


"Tropic of Kansas" est un roman dystopique de Christopher Brown. Il décrit une Amérique déchirée, autoritaire, et ploutocratique, qui se bat autant contre des ennemis extérieurs bien pratiques pour affirmer une puissance qui légitime et nourrit le complexe militaro-industriel que contre des « ennemis intérieurs » qui ne demandent pourtant rien de plus que ce que leur promet la Constitution.

Qu'on ne s'y trompe pas néanmoins, "Tropic of Kansas" – même s'il sera sans doute vendu, et sûrement bien vendu, hélas, en jouant sur cette ambiguïté – n'est pas un roman sur ce que fera – ou pas – Donald Trump. Ce n'est pas non plus un roman écrit pour se navrer de ce que pourrait faire Trump. C'est un roman écrit il y a des années, alors que Trump n'était encore qu'un clown à la télévision.

"Tropic of Kansas" est une uchronie noire. Divergence : les otages américains sont assassinés par les Iraniens dans l’ambassade de Téhéran. Divergence : le Président Reagan est assassiné durant son mandat ; Haig, qui managea, au moment du vrai attentat, la Maison Blanche, prend le pouvoir, durcit l'Etat fédéral, et lance des guerres de représailles. Divergence : l'actuel Président (date inconnue) est le Président Mack, héros de guerre et bellâtre télévisuel, qui en est à son troisième mandat (là, on sent bien que le gars n'est pas vraiment respectueux de la démocratie).

Entre l'assassinat des otages et la troisième présidence Mack, les USA sont devenus une caricature brisée de ce qu'ils furent. Les services de sécurité sont omnipotents. Le régime est autoritaire. L'autocrate de la Maison Blanche ne lâche plus un pouvoir qu'il partage sans vergogne avec le complexe militaro-industriel (on se croirait dans un cauchemar de Noam Chomsky). Les opposants sont emprisonnés, torturés, assassinés.

D'immenses territoires ont connu une crise sans précédent (économique, écologique, environnementale, algorithmique), ruinant fermiers et travailleurs, et laissant des zones entières aux mains ici de milices, là de gangs, dans une société aux média sous contrôle et à l'économie tiers-mondisée. Le monde du roman est un monde paranoïaque de drones de surveillance armés et de trains robotisés, un monde dans lequel le canal de Panama n'existe plus et où le Nicaragua (c'est vieux tout ça) est encore un problème américain. Le nexus de la désintégration est à la Nouvelle-Orléans, chaotique, en partie abandonnée car toxique, où se concentrent toutes les tensions. La ville a pris son indépendance un temps, avant d'être reconquise par le pouvoir fédéral qui y a installé l'une de ces immenses prisons dans lesquelles la Constitution n'a plus droit de cité. De la ville venait Maxine Price, cette ex-vice-présidente dont on pense qu'elle a été tuée dans un attentat contre le Président Mack.

C'est vers la Nouvelle-Orléans que convergent Sig, orphelin rebelle, enfant sauvage, fils d'une contestataire, et Tanya, juriste à la fois dans et hors de l'establishment. Tanya, qui a connu Sig enfant, est envoyée à sa recherche par les autorités, et va se découvrir, chemin faisant, une conscience civique et démocratique.

Sur le fond, rien à dire. La dystopie est intéressante bien que peu surprenante et la ballade (le gonzo, paraît-t-il) dépaysante.
Mais la forme ne va pas – et je le regrette fort car mon a priori était très positif.

J'ai déjà dit un mot sur la manière dont, avec l'élection de Trump, on a l'impression que Brown arrive premier dans un concours de circonstance. Tant mieux pour lui mais ça n'en fait pas le nouvel Orwell.
Sur les praises, « The city and the city », « Jennifer Government », « Man in the High Castle », je préfère ne pas commenter, par amabilité. Pas grand chose à voir.
Concernant la très bonne review de Doctorow, elle n'est pas surprenante. Démocratie en réseau, approche anarchiste libertaire, fabber imprimant en 3D, réseaux clandestins, il y a ici tout ce qu'aime Doctorow. Il y a aussi, comme chez lui, ce trop faible intérêt porté à l'écriture. Les idées, c'est bien, encore faut-il les exprimer dans quelque chose qui soit lisible. Et je trouve que ce n'est guère le cas ici.

Certes, Brown a un style. Mais il est (très) pénible à lire.

Les deux personnages principaux sont peu détaillés, et encore, ils peuvent s'estimer heureux, tous les autres ne sont guère plus que des silhouettes, des positions. Le déclenchement de leur épopée est difficilement crédible, et, même si elle est parsemée de combats et de morts, elle apparaît, dans son déroulement, bien trop facile – ainsi que répétitive dans sa structure. A travers les USA, les deux – sans vraiment d'information préalable ou de fixer efficace – entrent facilement en contact avec tout ce que l'underground compte d'important, arrivent finalement à se retrouver, parviennent à obtenir des informations capitales sur l'administration que personne d'autre n'avait obtenues jusqu'alors (des infos assez importantes pour enclencher une révolution), arrivent à survivre – sans avoir l'air d'y toucher – à tout ce que le monde lance sur eux (jusqu'à la scène dantesque de la fin où Sig vainc un robot de combat ultra-moderne), etc. Facile, trop facile.

Ensuite, la narration. Peu de dialogues, peu d'affects, des accumulations de phrases juxtaposées, des descriptions qui sont plutôt de longues énumérations de noms, de mobilier, d’équipement, etc. Long et pénible.

En contrepoint de cette exhaustivité, la narration est souvent elliptique au point de sembler épileptique. Des scènes qui s’enchaînent sans que leur déroulement soit parfaitement clair, un usage des pronoms qui fait qu'on doit régulièrement relire pour savoir qui fait quoi, des sauts de moment à moment qui donnent l'impression de regarder le tout sous une lumière stroboscopique. Amusant et speed sans doute pour un texte de dix pages, gênant ou ennuyeux quand ça s'étale sur 350. Si le but était d’illustrer la confusion d'une situation hors de contrôle, c'est réussi, mais, honnêtement, j'ai dû me forcer pour finir.

Enfin, autant tout dire, le roman est très américain, trop peut-être pour un lecteur étranger. Les très nombreuses références, moins grand public que celles d'un S. King, peuvent être expliquées dans des notes de bas de page, il n'empêche que leur impact émotionnel s'en trouvera amoindri voire annulé.

"Tropic of Kansas" est donc un roman plein d'idées intéressantes (même si leur originalité est faible) dont la mise en mots ne m'a pas convaincu.

Tropic of Kansas, Christopher Brown

vendredi 21 juillet 2017

Urban t4 - Brunschwig - Ricci - Le crépuscule du lapin


Sortie du tome 4 de la série dystopique Urban. C'est toujours d'aussi haut niveau. Indispensable.

L'enquête immobile commence après l'arrestation du « terroriste » par Zach, et la sanction inique qui le frappe pour avoir refusé de l'abattre à vue. Car la direction du parc – Springy Fool en tête – veut clore l'affaire au plus vite, autant pour satisfaire le désir de vengeance des clients du parc et relancer le cours normal des lucratives affaires que pour éviter une commission d'enquête extérieure. De fait, pour la première fois ici, on comprend les liens qui unissent le génial et névropathe Springy Fool à l'administration politique de l'humanité en diaspora. Concéder à un seul homme le droit de s'enrichir jusqu'à l’obscénité en abrutissant les masses, parfait, déraper un peu, pourquoi pas si ça n'affecte que des anonymes, mais les plus riches doivent être préservés et, plus globalement, paix et bonheur doivent régner à Montplaisir ; sinon les politiques reprendront son jouet au fou et l’administreront directement. Le temps presse pour le lapin dément. D'autant que les motivations des attentats sont aussi obscures que leurs auteurs véritables, et que la campagne de terreur continue. Ca sent mauvais pour Springy.

L'histoire continue à se développer et le lecteur à passer un voile après l'autre vers la vérité. Alternant présent et flashbacks, Brunschwig propose ici au lecteur des moments de la création de Montplaisir, de la mise au point d'une A.L.I.C.E. (l'IA centrale) qui semble plus autonome qu'on ne le croyait tous, de la vie d'inadapté sentimental et sexuel de Springy Fool, de la biographie de Niels Colson (la petite victime pas si aléatoire de la fusillade dont Zach se fait le reproche) et de celle de sa mère, de la survie amputée d'Ishtar. Il n'oublie pas de montrer l'exaspération des autorités politiques et les espoirs des honnêtes Christiansen. Et puis il y a la sœur de Zach (!), comprenne qui aura lu la série. Et le mystérieux Overtime.
Le mal que les hommes font vit pour toujours.

Ce tome 4 est aussi excellent que ceux qui l'ont précédé. C'est écrit au cordeau, cohérent, dur, cruel jusqu'à l’écœurement.
Le lecteur espère, comme le très pur Zach et sans plus oser y croire, que justice sera faite. Il faudra hélas attendre le tome final pour le savoir. Sans trop espérer, car la chute du fou ne signifiera pas forcément la fin du système obscène de Montplaisir.
Graphiquement, l'explosion visuelle est toujours au rendez-vous. Dessin et couleurs sont magnifiques, éclairant sans cesse d'une foultitude de petits détails l'horreur de la dystopie imaginée par Brunschwig.

Urban t4, L'enquête immobile, Brunschwig, Ricci

The Fifth Season - NK Jemisin - Destroy


"The Fifth Season" est le premier roman de la trilogie The Broken Earth de NK Jemisin. Il a obtenu le Prix Hugo en 2016. Je l'ai vraiment bien aimé, alors que j'ai souvent du mal à aller au bout simplement des 4ème de couv' des romans de fantasy.

Le monde de Fifth Season s'appelle, bien à tort, The Stillness. Tout y est contenu sur un immense continent unique qui s'étend de pôle à pôle. Un continent si instable géologiquement que les tremblements de terre et autres catastrophes associées y sont récurrents. Au point que de régulières périodes de cataclysmes affectant in fine le climat y portent le nom de « Saisons » ou de « Cinquième Saison » (celle, de quelques mois à des décennies, qui suit les quatre « normales » et durant laquelle les bouleversements mondiaux engendrent famine, guerre, déréliction, effondrement, bouleversements politiques et sociaux). Une bonne partie de l'humanité succombe à chacune de ces saisons, comme si la Terre elle-même appliquait aux humains une impitoyable décimation malthusienne.

Les particularités physiques du monde ont de nombreuses conséquences sociopolitiques. D'abord, l'essentiel du pouvoir et de la richesse est concentré dans la bande centrale, la moins soumise aux séismes et autres tsunamis ; on y trouve Yumenes, la capitale du faiblissant mais encore influent empire Sanzed. Ensuite, et même si les affres d'une saison ont permis à l'empire de naître, le gros des humains vit au sein de « communautés » politiquement autonomes (sauf en cas de saison et de mise en place de la « loi saisonnale ») qui n'ont que des rapports commerciaux entre elles. Les hommes y sont organisés en castes – au sens strict – assurant les diverses fonctions sociales de la façon la plus adaptée possible ; même la répartition numérique des castes n'est pas laissée au hasard. Enfin, les communautés – et beaucoup de familles – entretiennent des réserves de catastrophe dans le but de passer sans trop de pertes les moments les plus durs d'une saison (qu'advient-il si l'un de ces désastres se prolonge ? c'est l'un des problèmes qui meuvent la trilogie), et pratiquent, dès le début de la crise, une fermeture poreuse à l'extérieur et une sélection drastique des éléments les plus utiles de la communauté. Chacun pour soi et seuls les utiles ont des droits.
Le tout forme une organisation paranoïaque autant que rationnelle – survivaliste ? – de réactivité maximale à la catastrophe.

Ces règles d'organisation sont transmises et inculquées dès l'enfance. Ecrites sur les « tablettes », elles forment la base tant de l'organisation sociopolitique que de la structuration des personnalités et croyances individuelles. Les tablettes, expérience accumulée, ont été rédigées au fil du temps et sont paroles d'évangile pour les humains du Stillness. Et là, le point de Jemisin est très intéressant. Elle donne une explication logique au conservatisme difficilement croyable – à l'immobilisme technique et politique même – qui caractérise souvent les mondes de fantasy. Les tablettes limitent l'horizon. Les tables disent quoi et comment faire sans qu'il y ait rien à changer. Mais au fil des siècles, et là Jemisin devient passionnante dans le sous-texte, les tablettes (très peu le savent dans le Stillness) ont été modifiées, éditées, coupées, étendues, à l'évidence pour « congeler » l’organisation sociale, justifier la stratification, et répondre aux besoins de légitimité des dominants. Réécriture de l'Histoire, légitimation, endoctrinement, et adaptation pragmatique éclairent l'immobilisme, multimillénaire parfois, des empires des sociétés de fantasy et l'arriération des sciences qui les caractérise.

Dans un monde de fantasy caractérisé par le malheur tectonique, l'existence d'orogènes était presque inévitable. Humains capables de manipuler par la pensée – et souvent sans même le vouloir – la géologie même de la planète, les orogènes sont si craints qu'ils sont, sitôt détectés, lynchés par la populace en délire. Sauf les quelques-uns qui réussissent à se dissimuler et surtout ceux qui sont trouvés et emmenés au Fulcrum, une académie quasi-officielle d'orogénie où les « monstres » apprennent à contrôler leurs pouvoirs et à les mettre au service de fins « utiles ». Bien différent de Poudlard, le Fulcrum est un lieu de domestication et d'exploitation, et le(s) statut(s) et destin(s) des orogènes est l'occasion pour Jemisin d'interroger tant les processus de discrimination et de répression que les légitimations de celles-ci.

Loin du monde magique d'Harry Potter ou de la bienveillance d'un Professeur Xavier recueillant les mutants pour les protéger, les orogènes et leur traitement, tant par le Fulcrum que par la société globale, forment le socle honteux sur lequel fut stabilisé l'empire Sanzed avec la complicité passive de la population « normale ». Ils sont la tache originelle, celle qu'il faudrait laver pour régénérer le monde, en le détruisant pour le reconstruire.

Il y a encore sur le Stillness des artefacts anciens et des créatures non humaines sur lesquels le roman éclaire un peu et laisse le reste à la suite de la trilogie. Je les laisse découvrir.

Pour introduire le lecteur à ce monde, Jemisin utilise trois fils liés. Trois femmes, Essun, Damaya, et Syenite, toutes trois liées à la malédiction orogène, vivant des moments différents autour d'une saison qui s'annonce comme la pire jamais connue. L'un des fils (Essun) est à la deuxième personne, les autres à la troisième ; on comprendra ensuite pourquoi.
Jemisin donne à voir le monde par les yeux de ses héroïnes, on the receiving side de la dureté et de l'injustice du monde. Elle construit assez ses personnages pour les rendre attachants et impliquer le lecteur dans leurs tribulations (car c'est bien de cela qu'il s'agit). Elle n'épargne pas au lecteur la dureté véritable d'une monde effrayé, qui choisit toujours la survie contre l'éthique et pense qu'il vaut mieux prévenir en sacrifiant un innocent qui n'a eu que le tort de naître que guérir un jour ce qu'il aurait peut-être fait. Les trois héroïnes du roman sont forgées par les épreuves que leur impose le monde, elles y puisent la force de progresser jusqu'à y redéfinir leur place alors que tout pousse à se résigner devant l'inertie colossale d'une société aussi ancienne qu'inique

Même si le monde recèle encore, à la fin du roman, de nombreux mystères, Jemisin n'est pas dans une approche « show, don't tell ». Elle explique régulièrement ce qui se passe, et si le roman y perd un peu en ombres, il y gagne une accessibilité forte. Parfois, c'est reposant – oui, je suis en train de lire Dichronauts.
Parlant parfois comme un conteur qui s'adresse à son auditoire, son style se caractérise par une matter-of-factness qui affecte bien plus que de grandes tirades larmoyantes, tant il dit l'inéluctabilité des situations, l’acceptation résignée de l'ordre du monde, et l'effet anesthésiant des pires épreuves. Les grandes douleurs sont glacées.

Très politique, hurlant explicitement une inquiétude environnementale sans oublier les exigences du roman d'aventure character-driven, "The Fifth Season", même s'il connaît un petit coup de mou dans la seconde moitié, offre au lecteur un monde passionnant – qui est loin d'avoir révélé tous ses secrets et qu'on subodore pas si éloigné du nôtre – et de beaux personnages. Il peut se lire à tant de niveaux qu'il est d'une richesse qui justifie pleinement l'attribution du Hugo.

The Fifth Season, NK Jemisin

jeudi 20 juillet 2017

Killing Joke - Moore - Bolland - Antipointilliste


Juste quelques mots sur la version Urban de "Killing Joke".

"Killing Joke" est une confrontation entre Batman et son arch-ennemi le Joker. On y voit le psychotique vilain s’enfuir de l'asile d'Arkham, attaquer Barbara Gordon et la blesser si sévèrement qu'il la condamne à la chaise roulante, avant de l'agresser sexuellement (l'utilisant comme objet, ou femme dans le frigo – d'où l'inévitable polémique féministe trouvable sur le Net) dans le but de torturer psychologiquement son père, le commissaire Gordon, en lui projetant les images de l'agression pour lui faire perdre la raison. On y voit – au fil de quelques flashbacks – une origine possible du Joker. On y voit – peut-être – Batman éliminer le Joker à la fin. Doute exégétique qui n'intéressera vraiment que les Batmanophiles.

Considéré par beaucoup comme un chef d’œuvre, élément essentiel de la mythologie Batman subséquente, le comic scénarisé par Alan Moore – et régulièrement renié par lui – est un objet étrange dont les qualités nombreuses – d'autant plus visibles dans la version recolorisée par le dessinateur Brian Bolland – n'effacent pas le défaut central.

Recolorisé, refroidi en terme de palette pour coller mieux à l'ambiance du récit, le travail extrêmement précis de Boland est mis en valeur par les nouvelles couleurs à la hauteur de la qualité de son trait. Le retravail des flashbacks en noir et blanc piqueté de taches colorées (rouge) est saisissant de pertinence en donnant un aspect « Film noir » à une histoire qui l'est.

Couleur appropriée, finesse du dessin, précision des expressions des visages et des corps, chaque scène est un petit bijou. Chaque court fragment d'histoire captive le lecteur. Le très vif découpage de Moore est adressé à merveille par l'expressivité du dessin de Bolland (par ailleurs à l'origine du projet). Une page tournée après l'autre, on prend dans la face – grimaçante – la surprise de l'assassinat du forain, la violence de l'agression à domicile des Gordon, l'humiliation du commissaire, et surtout l’enfermement réticent mais volontaire du futur Joker dans la mauvaise affaire qui changera son destin – dans une scène courte et superbe où on peut faire un parallèle entre le décorticage des crevettes et celui du naïf comédien désargenté, crustacé et comique raté pris chacun dans une nasse qui les perdra.

Mais, comme le dit Moore lui-même, il n'y a pas de grande révélation sur l'humanité à tirer de ce récit. Et, de fait, à la fermeture, on se dit que c'était bien court, et que, si on avait vibré fort et souvent, chaque émotion avait raisonné seule, isolée des autres, se suffisant à elle-même. Il manquait un lien, une méta-idée, une vision. Et, de fait, dans cet antipointillisme, par-delà la virtuosité réelle du traitement des unités scéniques de base, le tout est un peu vain. Much ado about nothing.
Si Alan Moore lui-même l'écrit, qui suis-je pour le contredire ?

Pour Batmanolâtres, exégètes, ou complétistes.

Killing Joke, Moore, Bolland

vendredi 14 juillet 2017

14 juillet : un Américain à Paris

 Ce 14 juillet Donald Trump est invité en France pour commémorer l'entrée en guerre des USA en 1917, aux côtés des armées françaises et britanniques entre autres.
On en profitera pour rappeler que Henry Johnson, de l'unité black américaine des Harlem Hellfighters, fut le premier Américain à recevoir la  Croix de Guerre. J'espère qu'il en sera question dans les médias.

On pourra en profiter aussi pour (re)lire les chroniques du blog sur la Grande Guerre.

On pourra, en revanche, se dispenser d'utiliser ce jour chômé (pour quelques-uns encore, de moins en moins nombreux) pour lire le comic de Garth Ennis "Where Monsters Dwell" - une reconstruction pulp de bien piètre qualité - ou le "Dark Intelligence" de Neal Asher - de la SF militariste sans grande intelligence justement ; il ne suffit pas de sauter sur sa chaise comme un cabri en disant microbot/nanobot pour que tout devienne justifiable sans la moindre explication. Dommage, son Ecorcheur m'avait agréablement surpris.

Stay tuned !

lundi 10 juillet 2017

The Stars are Legion - Kameron Hurley - Women only


Où : Quelque part dans l'espace. Quand : Va savoir.
La Légion est une flotte de vaisseaux orbitant autour d'un soleil artificiel central. La Légion est en route. Pour où, nul ne le sait. Même ceux qui y vivent ont oublié sa naissance, son origine, et sa destination. La Légion est, pour eux, l'univers, comme la Terre l'est pour nous.

Le roman commence alors que Zan se réveille sur le Katazyrna. Elle a été blessée en tentant de prendre d'assaut le Mokshi, un vaisseau voisin, et elle est amnésique. Autour d'elle, des femmes qu'elle ne reconnaît qu'en partie – Jayd notamment, dont Zan comprend à quel point elle est importante pour elle sans toutefois savoir vraiment pourquoi  –, qui lui disent être ses sœurs, qui l'informent de la nécessité de reprendre, et de réussir cette fois, sa mission d'assaut pour espérer retrouver la mémoire. L'amnésique Zan, obligée de faire confiance en dépit de ses doutes, se lance alors dans une quête pour recouvrer son identité et son histoire qui s'avère rapidement être imbriquée dans un plan bien plus vaste pour « sauver » le monde, et qui l'entrainera au cœur des ténèbres.

Avec "The Stars are Legion", Kameron Hurley offre un roman SF stand-alone. Un roman SF peuplé seulement de femmes. Un roman SF d'une originalité folle. Un roman SF qui peut ravir des lecteurs de fantasy.

Le world building est impressionnant. Sans grand souci de plausibilité scientifique, Hurley crée un monde résolument différent des standards de la SF. Les vaisseaux et les équipements de la Légion sont organiques. On n'y trouve que peu de métal. En revanche, les cloisons sont de peau, des artères les parcourent, le sol est plus ou moins stable suivant les endroits. L'équipement aussi est biologique. Combinaisons spatiales en pulvérisation, navettes vivantes, projectiles céphalopodes, et partout des insectes, des lichens, des bactéries, qui éclairent, rampent, ou tombent en pluie. L'intérieur des vaisseaux évoque l'intérieur d'un corps, habité par un microbiote dont les femmes sentientes ne seraient que la partie la plus évoluée. Ca vit, ça respire, ça bouge, ça suinte, ça se coupe et ça cicatrise.

A l'intérieur des femmes aussi – effet fractal – ça bouge et ça vit ; nous y reviendrons.
Et à l'intérieur des vaisseaux, dans les niveaux en-dessous, ceux vers lesquels on est jeté pour être recyclé, il y a d'innombrables écosystèmes cachés, plus étranges les uns que les autres. Les dominants du haut – du bord de la peau et de l'extérieur – ne les connaissent pas, mais quantité de choses s'y produiront, dans un décor qui évoque une fantasy teintée de monomythe.

Vivants, les vaisseaux évoluent, vieillissent et meurent. Ceci a plusieurs conséquences.
D'abord, les vaisseaux arches qui forment la Légion doivent tout recycler. Matériel et femmes sont jetés dans le puits de recyclage dès qu'ils cessent d'être fonctionnels – pour ce qui est des femmes ça peut aussi servir à sanctionner ou à exterminer des prisonniers ou des mutants. Les matériaux de base récupérés servent ensuite au vaisseau pour régénérer sa structure ou comme source de protéine alimentaire.
Ensuite, il revient aux femmes de créer ce dont les vaisseaux manquent. Enfants, pièces organiques, « monde » même – plus ou moins l'IA principale.

Mais l'économie circulaire du recyclage n'est jamais parfaite et la fertilité des femmes subit les effets d'éternités d'espace.
Alors, l'entropie gagne, les vaisseaux sont vieillissants, déliquescents, leur fin est proche, et avec la leur celles de tous leurs passagers. Il faut donc piller, voler aux vaisseaux voisins ce qu'on n'a plus en quantité suffisante, ressources, matériel, femmes vivantes, femmes réserves de protéines, ou femmes porteuses du bon utérus – car c'est le vaisseau qui décide ce que dont la femme est grosse, jamais elle-même.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les tentatives pour aborder et piller le Mokshi, ainsi que la guerre à mort qui oppose les Katazyrna aux proches Bhavajas. Razzier pour survivre encore un peu, tuer pour gagner un supplément de vie. Tellement banal. À moins qu'un autre solution existe, innovante, qui rompe le cercle de la prédation.

C'est dans la quête d'une telle solution que sont lancées Zan et Jayd, narrant chacune en alternance à la première personne. C'est dans cette quête que Zan a souffert jusqu'à perdre sa mémoire. C'est cette quête qui entraînera Jayd vers l'extérieur du monde, et Zan vers l'intérieur – à tous les sens du terme –, descendant aux Enfers puis en revenant telle une héroïne antique.

"The Stars are Legion" est la description minutieuse de ce monde inédit et de cette quête salvatrice vers la mémoire, pour la survie, en vue du changement. Un cheminement existentialiste vers une identité à construire plutôt qu'à retrouver.
C'est aussi l'histoire de la relation trouble, teintée d'amour et de méfiance, qui unit Zan et Jayd.
C'est encore celle de la décrépitude des vaisseaux et d'une volonté farouche de tout reconstruire loin des règles enkystées par le temps, quoiqu'il faille sacrifier pour cela.

On y découvre une intrigue complexe qui s’éclaire progressivement, on y croise de beaux personnages et de beaux sentiments. On y réfléchit sur le sens de la maternité, pouvoir créateur enivrant autant qu'horreur parasitique. On y redécouvre une vérité anthropologique qui explique en partie la domination masculine : les femmes, et singulièrement leurs utérus, sont la ressource unique – donc convoitée et négociable – qui assure la pérennité de toute société ; ici pas d'homme, pas de domination masculine donc, mais qu'importe, la ressource n'en a pas moins son caractère vital.

Je pourrais continuer longtemps mais j'en ai déjà trop dit. Guerre, complot, mensonges, cruauté, trahisons, exploration, amitié, courage, sacrifice, le tout dans une SF qui évoque furieusement la dark/gothic fantasy, des explications qui arrivent, une fin qui tient debout, que demander de plus ?

The Stars are Legion, Kameron Hurley

jeudi 6 juillet 2017

Liu Cixin et Dale Bailey dans Bifrost


Dans Bifrost 87, il y a deux histoires belles et tristes à la fois.

"Avec ses yeux", de Liu Cixin, est une histoire aussi old-school et naïve que poignante. On y voit un touriste terrien servir de regard terrestre à une astronaute à qui il offre la vision de la Terre qu'elle n'a pas là où elle est. Mais les choses ne sont pas ce qu'elles semblent...et l'astronaute lointaine reconnectera son hôte d'un instant aux beautés de la vie.

"La fin de la fin de tout", de Dale Bailey, est une histoire d'apocalypse en marche. Alors que la "ruine" avance et flétrit tout sur son passage, quelques riches artistes - et un couple invité - se réunissent dans leurs luxueuses villas pour s'étourdir d'excès et choisir l'instant de leur mort.
Aussi loin du très sage On the beach, de Shute, qu'on puisse l'imaginer, "La fin de la fin de tout" illustre l'anomie qui saisit des êtres qui savent que rien ne les sauvera. A la toute fin, beaucoup d'amour et un peu de discipline permettront à certains de rester humains. Intégration et régulation contre le suicide ; un texte en tension, étonnamment durkheimien.

Avec ses yeux, Liu Cixin
La fin de la fin de tout, Dale Bailey

mercredi 5 juillet 2017

The Prey of Gods - Nicky Drayden - Imparfait


"The Prey of Gods" est le premier roman de Nicky Drayden. C'est un mélange de cyberpunk et d'urban fantasy situé dans une Afrique du Sud à venir. On y croise, dans un kaléidoscope de personnages qui vire ensuite au rollercoaster pyrotechnique, des intelligences émergentes, d'anciennes divinités en mal d'adorateurs, et des humains à qui une drogue inédite permet d’atteindre leur vrai potentiel.
"The Prey of Gods" a d'évidentes qualités, jusqu'à la moitié du texte. Après, c'est soumis à discussion.

Drayden décrit dans son roman une Afrique du Sud optimiste, en clair développement. Les différences raciales y semblent apaisées, et la technologie permet d'améliorer la vie des plus pauvres, même si du chemin reste encore à faire. Énergie solaire, génie génétique, et robots assistants personnels tendent à faciliter la vie des citoyens d'un pays – c'est un signe – plébiscité par les touristes. Il y a bien le problème des dik-diks qui causent accidents de la circulation et embouteillages mais c'est mineur comparé au reste.

Les dik-diks précisément sont les preuves vivantes et remuantes que, dans ce pays en développement rapide, l'histoire et la tradition sont toujours bien présents. Le roman est en tension entre ces deux pôles. Comme la scène d'ouverture qui met en vedette Muzi, jeune sud-africain que son grand-père a convaincu d’accepter une circoncision traditionnelle. Et comme la présence dans la ville même d'une ancienne divinité, Sidney, forcée de se dissimuler sous les traits d'une employée d'institut de beauté et de commettre des meurtres en série pour nourrir sa magie.

Car, pour les dieux anciens, il n'y a que deux sources de pouvoir : la foi et la peur.
Privée de foi, Sidney ne peut compter que sur la terreur qu'inspirent les tortures qu'elle inflige à ses victimes pour charger ses batteries magiques.
Nomvula, une petite fille zoulou qui découvre ses pouvoirs et devient, de ce fait et sans même le savoir, une rivale à éliminer pour Sidney, recevra, elle, la foi des plus étonnants des croyants.

Le roman est centré autour de cette opposition. Mais il y a aussi le jeune Muzi, qui libère son potentiel et découvre le prix du pouvoir, le politicien transgenre Stoker qui doit se battre pour faire accepter sa différence à sa mère et réaliser ses rêves d'artiste drag tout en dirigeant une ville en proie au chaos, la star Riya qui puise dans la douleur que lui inflige sa sclérose en plaques la voix et l'énergie qui l'ont rendue célèbre, et les petits robots qui deviennent à un moment bien plus que des serviteurs et acquièrent une voix et un agenda propres. Plus quelques personnages secondaires bien croqués.

De ce point de vue, le roman est réussi. Les personnages sont détaillés et attachants. Leurs tourments ne laissent pas indifférent, de la maltraitance maternelle que subit Nomvula au difficile coming out d'un Muzi peu sûr de son identité en passant par la vie secrète de Stoker ou le passé enfoui de Riya. Même Sidney réussit à être le genre de salopard qu'on apprécie. "The Prey of Gods" présente de beaux personnages porteurs de riches interactions.

De plus, le tout est écrit de manière enlevé, rapide, avec un ton à la fois casual à la limite du sarcastique et plein de cette nervosité qu'on associe souvent au cyberpunk. Quant au contraste entre temps immémoriaux et technologies innovantes, il est fort bien mis en scène – un trait qu'on retrouve chez d'autres écrivains tels que Lauren Beukes par exemple.

Puis arrive la seconde moitié du roman. Les préparatifs de la première partie culminent dans un attentat provoqué par Sidney lors du mégaconcert de Riya qui se conclut – si l'on peut dire – par un combat/course/poursuite dans la ville – sans oublier un passage dans l'au-delà – entre les différents protagonistes sur les 200 dernières pages. Là, il faut aimer le style « Scène finale de film de super-héros » ; moi, ce n'est pas trop mon truc, et je finis vite par m'y ennuyer.

Mais disons, lecteur, que tu aimes ce genre. Tu n'es pas au bout des problèmes.
La narration dans cette partie est inconséquente. Trop de rebondissements heureux, trop de Deus ex machina, trop, simplement, de personnages qui sont ici puis là puis encore là-bas sans qu'on voit vraiment les déplacements avoir lieu, au point que, par moments, on a du mal à visualiser mentalement qui est où, avec qui, et fait quoi. Même le style semble se dégrader dans cette interminable scène d'action.

Et puis, il y a un peu de too much. Il y a des choses qui passent en BD et pas en roman. L'urban est rarement avare d'effets spectaculaires mais ici on dirait la fin d'un film des Vengeurs, entre griffons, robot géant, sorcières et boules de feu.
De plus, le mode descriptif devenu très neutre ajoute au sentiment d'incrédulité. Des descriptions très détaillées auraient peut-être donné du poids aux choses et fait saisir le caractère miraculeux des événements, mais ce n'est pas le choix qui est fait, au point qu'on a parfois l'impression de lire une transcription de jeu de rôle – un jeu d'ailleurs aux règles de magie trop fluctuantes pour être honnêtes.

Enfin, happy end, tout s'arrange, tout le monde s'aime, les morts ne sont plus si morts. C'est évidemment optimiste et souriant mais toujours un peu dommage de céder à cette facilité, comme à celle – de plus en plus éculée en SF – qui fait de la lutte pour l'identité sexuelle un des enjeux du récit.

En conclusion, on dira que c'est un premier roman, que de belles choses sont entrevues, mais qu'on ne passe pas si facilement des nouvelles aux textes longs.

The Prey of Gods, Nicky Drayden

Le fantôme de la Mary Céleste - Valérie Martin - Retour de Bifrost 83


4 décembre 1872, au large des Açores. La Mary Céleste, un brigantin américain qui faisait la traversée de New-York à Gênes est découvert, à la dérive et vide de tout équipage, par le Dei Gratia, un navire britannique qui suivait la même route. A bord, aucune trace de violence, et même si le bâtiment est endommagé, il est encore en état de naviguer. Remorquage, spéculations, procès, le temps passa mais nul ne sut jamais ce qu’il était advenu du capitaine Benjamin Briggs, de sa femme Sarah et de leur fille Sophia, ainsi que du reste de l’équipage.

L’époque se passionna pour ce mystère, puis l’oublia. Valerie Martin y revient aujourd’hui dans un roman touchant dont le point central n’est pas la résolution de l’énigme mais bien plutôt la manière dont celle-ci a impacté la vie de beaucoup, proches ou étrangers. Il est surtout l’occasion d’une plongée dans le XIXème anglo-saxon, époque troublée entre spiritualisme, romantisme, explosion du champ littéraire, et féminisme naissant.

"Le fantôme de la Mary Céleste" est un roman difficile à décrire. Bifrost oblige, disons qu’il contient un peu de fantastique mais très peu ; cela ne l’empêche en rien d’être d’une lecture très agréable. En effet, Martin offre au lecteur un texte qui rappelle fortement les œuvres épistolaires (même si on n’y trouve que peu de lettres) du XIXème avec leur ton gothique plein de mystère, de morts tragiques, de drames familiaux, de jeunes filles énamourées ou inconsolables. La narration est chronologique mais éclatée. De 1859 à 1898, des USA à Londres, de passages narrés à fragments de journaux intimes, de télégrammes officiels à extraits de romans, l’ouvrage est une frise chronologique sur laquelle se succèdent les rédacteurs, chacun dans son style propre.

Si trois personnages se détachent, la médium Violet Petra, la journaliste Phoebe Grant, le célèbre Conan Doyle, ceux-ci sont surtout des projecteurs éclairant la réalité d’un siècle contrasté. On y croise des femmes qui, progressivement, s’affirment dans une époque qui peine à leur faire une place (de l’anonyme « Femme du capitaine » du premier récit jusqu’à Violet et Phoebe – qui paient leur émancipation d’un célibat définitif – sans oublier la suffragette Mrs Atlas). On y voit des filles amoureuses de l’idée même de mariage dans une société où ceux-ci unissent non des individus mais des lignées. On y constate la stratification sociale rigide et inégalitaire ainsi que le racisme naturaliste d’intellectuels comme Conan Doyle lui-même qui exécra l’Afrique et ses habitants. On s’y amuse de la folie spiritualiste qui saisit la bonne société (jusqu’à Conan ‘Holmes’ Doyle) alors même que le progrès scientifique avançait à grands pas.

Mais plus que tout, "Le fantôme de la Mary Céleste" est, en pointillé, l’histoire de la vie si triste de Violet, dont la haute société fit son animal domestique. Choyée mais jamais libre, hébergée puis transmise de famille en famille au gré des caprices de ses protecteurs, Violet est une figure tragique qui passe à côté de sa vie comme, chez Ishiguro, James Stevens passa à côté de la sienne.

Le fantôme de la Mary Céleste, Valérie Martin

Le camp - Christophe Nicolas - Retour de Bifrost 83


"Le camp" est le troisième roman du toulousain Christophe Nicolas. Il est présenté par son éditeur comme « un thriller d’une efficacité redoutable, entre paranormal et science-fiction ». Mazette ! Hélas, on est bien loin du compte.

Ici (un bled non loin d’Alès) et maintenant. Flora  revient s’installer dans le hameau de son enfance, La Draille, voisin d’une base militaire. Avec elle, pour l’aider à déménager, Cyril, le compagnon de Marie, sa meilleure amie. Prise par son travail, cette dernière n’a pu les accompagner, elle les rejoindra demain, par le train. C’est le plan. Mais quand, à l’heure prévue, Marie arrive à la gare proche, personne n’est là pour l’accueillir. Prise en pitié par un aimable autochtone qui l’emmène à La Draille, elle ne peut qu’y constater l’incroyable : la disparition non seulement de Flora et Cyril mais aussi de la vingtaine d’habitants du hameau. Seuls restent deux vieillards décédés et un bébé abandonné.

De là, le récit se déroule sur plusieurs fils plus ou moins entrelacés. Marie, la recherche des disparus, et les évènements terribles des mois suivants. Cyril et la mystérieuse réalité vécue de la séquestration, puis de la traumatisante libération dans un monde devenu inconnu. Le passé (6 ans avant), avec un premier mystère mis à jour par un gendarme local lors d’une enquête, un gendarme que tous prennent depuis pour un fou. Quel est le fin mot de l’histoire ? Qui s’en sortira et comment ? Il faudra lire jusqu’aux dernières pages pour le savoir. Le suspense est donc là. Mais c’est tout.

Le roman n’est satisfaisant ni sur le fond ni sur la forme.
Sur le fond, l’histoire est complètement invraisemblable ; on dirait un mauvais scénario de jeu de rôle. Sans compter un parallèle aussi évident que maladroit avec l’Occupation et l’inévitable sanglot algérien de l’homme blanc français, épicés d’un bon nombre de clichés et de quelques affirmations définitives et presque puériles sur le mal que l’homme fait et les nécessités de résister. La Controverse de Valladolid est aussi régulièrement invoquée dans le texte ; pauvre controverse, on a oublié que ce n’est pas son sujet qui en fait la valeur mais son dispositif argumentatif. Les personnages non plus ne sauvent pas le récit, ils portent leur personnalité et leur « message » sans subtilité aucune dans un manichéisme désespérément adolescent.
Sur la forme, ensuite, car c’est d’abord de leur forme incantatoire que pâtissent les appels tout sauf subtils du roman, ce n’est vraiment pas bon. L’ensemble du texte est écrit dans un style très plat qui devient vraiment faiblard lorsqu’on remarque quelques concordances des temps qui ne semblent pas très heureuses, des tournures ou des images bancales, ou l’explicitation lourde d’éléments qui n’ont pas besoin de l’être.

Le camp, Christophe Nicolas

mardi 4 juillet 2017

All the flavors - Ken Liu


"All the flavors" est une très jolie novella de Ken Liu, téléchargeable ici.

Idaho City, Ruée vers l'or. Prospecteurs et commerçants, femmes mariées et femmes à louer, bandits et assassins. L'Ouest américain.
Arrive un groupe de prospecteurs chinois qui s'entassent dans quelques petites maisons et commencent à chercher de l'or. D'abord à l'écart de la population, ils se lient d'amitié avec Lily, la fille de leur propriétaire, qui leur rend souvent visite. Lily partage le quotidien du petit groupe, goûte leur cuisine, apprend leur jeu, et prend un plaisir insigne à écouter les histoires de la Chine ancienne racontées par le plus âgé d'entre eux, Lao Guan, une force de la nature. Des histoires merveilleuses pleines de poésie et de fureur qui lui font découvrir une autre culture et l'ouvre à un autre imaginaire.
Le Nouvel An Chinois viendra ensuite, au cours duquel fête et bonne nourriture aideront à briser la glace avec la population blanche.

Avec ce texte, Liu vient une fois encore sur le thème de l'immigration chinoise aux USA. Il mêle l'histoire des migrants chinois de l'Ouest avec une réécriture des récits sur le grand général Guan Yu et la princesse Jie You.

Dans l'Ouest, les Chinois immigrés, transportés en bateau comme des marchandises, sont exploités tant par leurs compatriotes qui les tiennent par un système de dette et d'honneur que par les compagnies de chemins de fer qui les exploitent sans vergogne. Fuyant le chantier et s'installant dans une petite ville, ils y retrouvent leur liberté mais connaissent le racisme ordinaire et la peur des étrangers voleurs d'emplois ; un sentiment qui ne touche néanmoins pas tous les Américains.
Frugaux, travailleurs, amicaux, les chinois d'Idaho City s'intègrent lentement dans la communauté alors même qu'ils abandonnent leurs idées de retour.

Pour la partie historique, Liu raconte une de ces histoires chinoises classiques avec misère paysanne, magistrat corrompu, riche caïd local, vengeance et batailles. C'est joliment écrit, cruel et guerrier à la fois, grandiloquent et théâtral comme de juste. On y voit naitre le mythe Guan Yu, et on se demandera tout du long, même si c'est improbable, si Lao Guan (que les Américains appellent Logan car "ça sonne comme ça à leurs oreilles" et que "tous les Chinois se ressemblent") est une incarnation du général mythique.

Chinois et pionniers sont tous des nouveaux venus sur ces terres, partis de chez eux dans l'espoir d'un nouveau départ et d'une vie meilleure. Comme la Chine qui a assimilé tous ses barbares et créé une culture originale, l'Ouest devrait pouvoir faire de même. Le message que portent Lao Guan et Lily est d'interconnaissance et d'adaptation à un nouvel univers. C'est vrai pour les Chinois, ça l'est moins pour les USA qui voteront en 1882 le Chinese Exclusion Act.

Migration, immigration, accueil, intégration, méfiance, exclusion, un texte sur le passé curieusement actuel.

All the flavors, Ken Liu

lundi 3 juillet 2017

Providence 3 - Moore, Burrows - Indispensable


On se souvient que le tome 2 du "Providence" d'Alan Moore m'avait, pour diverses raisons, déçu. J'ai donc ouvert ce tome 3 conclusif avec une certaine appréhension. Quelle erreur ! Il est brillant, spectaculaire, captivant.

Robert Black continue son enquête littéraire. Il rejoint maintenant Providence et entre dans l'intimité d'HPL. Au fil de longues conversations – complétées par les notes manuscrites de son journal personnel – on visite la biographie et la généalogie du Reclus de Providence, qui se présente lui-même comme Grand-Père Théobald. On y découvre l'intense autant qu'épistolaire vie littéraire d'HPL, et ses considérations sur l'écriture fortement inspirées de ce qu'on peut lire dans Epouvante et surnaturel en littérature. On y découvre une famille très singulière, et un auteur qui, à ce moment de sa vie, entre dans sa phase créative et n'est pas encore le malade qu'il deviendra. Un auteur en revanche qui est bien le raciste antisémite conservateur qu'on sait, même s'il est loin de ne se définir que par ça – Moore a raison de ne pas alourdir cet aspect.

Le balade continue donc, mêlant œuvre et vie d'HPL. D'autant qu'on est à Providence, non loin de l'église de Federal Hill et de son trapézoèdre, dans la ville du héros malheureux de From Beyond aussi, entre autres. Qu'on y côtoie une version Moore de Charles Dexter Ward, et de Nyarlathotep. Qu'on y parle Festival et Edgar Poe. Et que dire du titre explicite The Outsider ? Etc. On pourrait continuer longtemps, c'est extrêmement référencé mais lisible par quiconque.

Puis arrivent les deux dernières parties du hardbound. Et tout décolle. Tout devient époustouflant. Le comic entre dans une autre dimension et y entraîne le lecteur.

Sans (trop) spoiler, disons que Moore passe en métaposition et raconte, après l'auteur et les sources, la postérité de l’œuvre. Il raconte une histoire qui s'étend sur des décennies, jusqu'à nos jours, ce qui lui permet de reconnecter son récit à l'excellent Néonomicon. Une histoire de testament éditorial, de continuateurs, de publications d'abord confidentielles qui le restent de moins en moins. Une histoire de mode naissante puis grandissante, d’infiltration dans tous les aspects de la pop culture, jusqu'au Cthulhu Plush de navrante occurrence. Une histoire de livres inventés plus vrais que les vrais, de volonté compulsive de croire que même un faux texte peut contenir un peu de pouvoir.

Et, de fait, le pouvoir de l'écrit se manifeste. Un peu comme Gaiman, Moore fait de la foi véhiculée par les mots l'ingrédient primordial de la fabrique (aux deux sens du mots) de la réalité. Mais là où la théogenèse de Gaiman est accidentelle, celle décrite par Moore est le résultat d'un plan multiséculaire ourdi par une organisation dont HPL est l'héritier involontaire. Si les mots ont du pouvoir, comme l'écrivit Maïakovski, s'ils définissent la réalité, comme dans le Terremer de Le Guin, ceux d'HPL doivent faire advenir le monde des rêves et ses créatures non humaines. Et aucune volonté individuelle n'est suffisante pour empêcher le monde de devenir ce que Lovecraft en disait ; la réalité n'est qu'une illusion consensuelle. Arkham est donc maintenant là, Miskatonic aussi. Quant à Cthulhu, il est le fruit d'une étonnante nativité – à laquelle assiste même l'indispensable ST Joshi. Il n'y a plus qu'à se soumettre ou à se suicider. Iä! Iä! Cthulhu fhtagn!

Black et le lecteur avec lui sont comme ces héros malheureux de Lovecraft qui, partis d'un incident sans grande importance, découvrent une vérité grandiose. C'est brillant, époustouflant. Un final superbe pour une histoire qui se voulait bien plus qu'une simple réécriture. J'étais inquiet, j'ai eu tort. J'ai manqué de patience. Moore et Burrows ont tout compris. Ils posent ici la clé de voute de l’œuvre d'HPL.

Providence 3, Moore, Burrows