dimanche 31 décembre 2017

The Will to Battle - Ada Palmer - Comme un bilan 2017


"The Will to Battle" est le troisième tome de la quadrilogie Terra Ignota, écrite par Ada Palmer.

Après la mort/non-mort de J.E.D.D. Mason et la révélation du complot criminel fomenté par O.S depuis des siècles, le monde « idéal » du XXVè siècle ne peut plus rester en l'état. L'humanité sait dorénavant – ou doit enfin admettre – trois choses importantes :
1.    il est facile de nier l'existence du divin, plus difficile de l'oblitérer pour toujours
2.    il est facile de nier l'existence de tout ce qui est naturel – glaiseux – dans la réalité humaine, plus difficile de le faire disparaître
3.    il est facile de nier l'amoralité fondamentale de toute organisation politique – si nobles qu'en soient les fins –, plus difficile de faire primer vraiment l'éthique de conviction sur celle de responsabilité.

Confrontée à l'existence du miracle J.E.D.D. et à l’incarnation d’un Achille qui doit sa substance à l’épopée d’Homère, l’Humanité doit admettre qu’il y a décidément « plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie ». Le monde se retrouve alors plongé dans un émoi métaphysique immense, sans précédent depuis les Church Wars, il y a plusieurs siècles.

L’émoi est grand sur le plan politique aussi. Le système des Hives a visiblement failli. Le rêve d’un monde contractuel dans lequel chacun choisirait son allégeance (voire aucune allégeance), dans lequel chaque allégeance choisirait son mode de gouvernance, et dans lequel enfin l’ensemble des allégeances seraient aussi libres que possible et aussi contraintes que nécessaire, s’écroule.

C’est l’Humanité entière qui est placé face à un Test, « ordonné » par l’Horloger-Créateur et auquel J.E.D.D. Mason est partie autant que témoin.

Ce que raconte le roman, c’est ce moment d’indécision, ce moment durant lequel la marche à la guerre (cet éternel humain qu’on crut définitivement disparu) a lieu. De discussions en négociations, de recensement des alliés en constats de désaccord, d’entrainements militaires en préparations de stock de nourriture et de médicaments, de tentatives d’éviter la guerre (qui ne sont en fait que des moyens de la reculer car elle est devenue inévitable) en « Trêve Olympique » temporaire, rien n’arrête la marche à la guerre car, comme l’écrivit Thomas Hobbes, cité en exergue du roman : « For war consisteth not in battle only, or the act of fighting, but in a tract of time, wherein the will to contend by battle is sufficiently known: and therefore the notion of time is to be considered in the nature of war, as it is in the nature of weather. For as the nature of foul weather lieth not in a shower or two of rain, but in an inclination thereto of many days together: so the nature of war consisteth not in actual fighting, but in the known disposition thereto during all the time there is no assurance to the contrary. All other time is peace. ». Lisant le roman, on se retrouve dans le temps qui précède Août 1914, ou aujourd’hui.

C’est du rapport écrit de Mycroft Canner sur ces semaines frénétiques et terrifiantes qu’est faite la matière du roman, un Mycroft dont la raison vacille de plus en plus. On le voit converser, au fil de son récit, avec son lecteur futur, avec Thomas Hobbes, ou avec cet Apollo Mojave qu’il a assassiné d’atroce manière des années auparavant. Son monde, bâti sur la Raison, s’écroule aussi. L’édifice politique bien sûr, mais aussi bien plus que cela. Souillure de toutes les traditions, renversement de toutes les valeurs, marche frénétique à la guerre, la raison du monde s’effrite aussi vite que celle de Mycroft. Les portes du Temple de Janus, qui avaient été symboliquement construites scellées, sont ouvertes à la fin du roman. Unleash Hell !

Vers où ? Pourquoi ? Faut-il faire la guerre pour détruire ce monde et sauver le monde à venir, comme le pensent certains ? L’Humanité survivra-t-elle à ce conflit ? Faut-il le sacrifice d’une Hive entière pour sauver non la paix mais l’Humanité ? Un tyran omnipotent est-il le seul espoir de tenir les humains hors de la guerre de tous contre tous ? Ou faut-il, comme le pensent les fragments survivants d’O.S. ou le préconisait Saint Thomas d’Aquin, recourir au tyrannicide – fut-il préventif – pour préserver le bien le plus précieux de l’Homme ?

Le monde maintenant connu du lecteur, Palmer s’autorise de plus en plus de merveilles. Des Utopiens dont la science ressemble à de la magie, des incursions surnaturelles de plus en plus présentes, il faut un niveau supplémentaire de suspension d’incrédulité pour adhérer à "The Will to Battle". C’est vers le Micromegas de Voltaire – explicitement cité – qu’il faut se tourner pour appréhender le roman, comme une réponse que le berger humain adresserait à la bergère philosophe. De nouveau, on se croirait bien ici et maintenant. Hélas !

Roman baroque, intelligent, immense, et chatoyant, "The Will to Battle" n’en est pas moins trop long. 350 pages de marche à une inévitable guerre, c’est long. Au point qu’on en est à vouloir embrasser les Utopiens lorsqu’ils provoquent le déclenchement des hostilités dans un mouvement sacrificiel qui a pour bût d’assurer la survie d’au moins une part de l’Humanité dans le conflit à venir. Gageons  que le tome 4 retrouvera le momentum perdu ici où Ada Palmer nous donnait à voir un monde qui retenait son souffle.

The Will to Battle, Ada Palmer

vendredi 29 décembre 2017

The Grocery Integrale - Mon Album 2017


"The Grocery, Integrale". Je n'avais jamais lu. C'est, dixit Aurélien Ducoudray (le scénariste, français, et oui !), « The Wire » en BD. Ca tombe mal, je n'ai jamais vu le moindre épisode de « The Wire » (je sais, j'ai tort). Le Candide intégral. Rattrapage, pour The Grocery en tout cas, en 4 heures et 400 pages rassemblées dans un pavé de 1,5 kg.

The Grocery est sans hésitation mon album de 2017. Imaginez une série télé en BD. Chorale, percutante, remplie d'autant d'action trépidante que de sociologie caméra à l’épaule. Comme dans une bonne série, on découvre progressivement chaque personnage, ce qu'ils se font les uns aux autres, ce que le monde leur fait, le tout en perpétuelle évolution car série/BD et vie ne peuvent exister qu'en dynamique et en interactions continuelles.

The Grocery, c'est d'abord l'histoire d'Eliott Friedmann, un jeune garçon brillant condamné à vivre dans une banlieue pourrie de Baltimore par son père qui y a acheté une épicerie. Aussi intelligent que naïf, Eliott devient l'ami de Sixteen et de sa bande de petits dealers du coin, et, de fil en aiguille, se retrouve impliqué dans les affaires du très néfaste Ellis One – un survivant de la chaise électrique espèrant bien profiter du sursis que la vie lui a offert pour devenir le Capone local – dont il ne mesurera jamais vraiment la malignité fondamentale. C'est aussi l'histoire de Wash, un marine de retour d'Irak qui découvre la maison de son enfance vendue, conséquences de la crise subprime, et sa grand-mère – devenue gâteuse – placée à l'hospice. Wash, devenu SDF, se lancera dans l'aide aux plus pauvres avant de se radicaliser.

Autour de ces trois personnages principaux gravite une galerie de figures hautes en couleurs, des triplés tueurs d'Ellis One (l'idiot, le religieux qui cite les Ecritures, et le salaud) au père d'Eliott, en passant par le rabbin qui vient chaque jour lui acheter du pain azyme, la riche dame patronnesse roulée par son mari banquier, ou la chica hispano engagée dans une venganza mortelle contre Ellis One, entre nombreux autres. Tout ce monde se frotte, s'entraide, se trahit, s'entretue (beaucoup), se frappe, se déçoit, s'aime.

Dans les 400 pages de The Grocery, par-delà une histoire, aussi captivante que très violente, entre coming of age, injustice, violence carcérale, vengeance, et guerre de territoire sur fond de trafic de meth, il y a les USA des années 2000.

Il y est question de la guerre en Irak et du sort fait aux soldats qui en reviennent, de private security contractors ressemblant toujours plus à des milices hors-sol, de politiques prompts à ségréguer les classes dangereuses, quitte à bâtir des murs autour des quartiers sensibles, d'un système politique US, au sens large, gangrené par des appels récurrents à un peuple qui ne sert plus que de faire-valoir.

On y voit aussi les effets délétères de la crise subprime (précisément des crédits 2/28), l'immoralité des banques dans l'affaire, l’accumulation sans fin des injustices sociales dans un quartier de relégation, ainsi que le formatage de l'opinion par une télévision qui commence par être simplement racoleuse et abrutissante avant de verser dans les fake news éhontées.

On y croise des gangs latinos lowriders, des membres de l'Aryan Brotherhood, les mafias juives et blacks, des suprémacistes rednecks, tous dans un marigot que ne contrôle plus une police locale en grève. On y partage le quotidien des prisons surpeuplées dans lesquelles les gangs font la loi sous le regard goguenard de surveillants corrompus ou terrifiés. On y découvre même ces camps de pédophiles ayant purgé leur peine et pourtant condamnés à l’inexistence par la législation US, pédophiles que l'hystérie parentale locale voudrait éradiquer de la réalité même.

C'est objectivement dur et violent, mais aussi souvent drôle, régulièrement touchant, toujours passionnant, car tous les personnage vivent, parlent, luttent, dans un ensemble cohérent. C'est aussi plein de petites références à d'autres œuvres ou à des théories économico-sociologiques (jusque dans certains noms).

Les graphismes, surprenants, offrent une personnalité à chacun et permettent de déployer une violence très graphique sans jamais devenir gore. S'y ajoutent plein de petites trouvailles narratives fort bien vues, ainsi que la profusion de détails qu'on trouve dans Chew, par exemple. Du beau boulot.

L'ensemble est brillant, fort bien vu, percutant, référencé, captivant, attachant, sans cesse émouvant jusqu'à la fin où une DeLorean offerte (dans quelle condition et par qui ? même cela émeut) permet de se projeter dans l'avenir et de voir ce que deviendront tous les protagonistes de l'histoire, dans une version inverse de la séquence d'intro du film Là-haut. A lire absolument.

The Grocery Integrale, Ducoudray, Singelin

jeudi 28 décembre 2017

Black Hammer - Lemire - Emouvant et fin


Depuis une dizaine d'années, Abraham Slam et sa petite famille vivent paisiblement dans une petite ville rurale (du Midwest ou pas). Abe s'occupe de la ferme comme n'importe quel paysan américain, il a une petite amie du cru, et un rival amoureux en la personne de l'ex-mari d'icelle.
Mais, avant, dans une autre vie, Abe était bien plus que cela. Super-héros à la résistance inouïe, Abe a combattu les plus terribles super-vilains. C'est lors de son dernier combat, contre le terrifiant Anti-Dieu, qu'il s'est retrouvé projeté sans explication dans ce pocket space rural dont il ne peut sortir, en compagnie des autres héros qui combattaient à ses côtés.

Car avec Abe vit une étrange « famille » : Gail, dont le corps de petite fille abrite une femme cinquantenaire, Barbalien, un pacifiste martien (oxymore s'il en est), Captain Weird, qui vit en partie dans notre réalité et en partie dans la dimension spectrale appelée Para-Zone, Talky Walky, le robot intelligent du Captain, une sorte de Robby, cuistot comme l'original. Près de la ferme vit, dans sa Cabane des horreurs, la mystérieuse et inquiétante Madame Dragonfly. Non loin de la ferme se trouve la tombe de Black Hammer, qui a fait le voyage aussi mais n'y a pas survécu.

Dans la petite ville proche, personne ne sait quel étrange équipage compose la petite bande. Les identités secrètes sont dissimulées. On ne voit qu'une famille un peu bizarre, plutôt dysfonctionnelle (quelle famille ne l'est pas ?), conduite tant bien que mal par le « patriarche » Abe. Difficile de trouver sa place dans et hors du groupe quand on est déraciné et qu'on vit dans ses souvenirs.

Jeff Lemire est un grand scénariste de comic. Il sait comme personne croquer des weirdos et leur donner identité forte et personnalité touchante. C'est encore une fois réussi ici avec ce premier tome très émouvant qui rend un hommage amoureux aux comics de super-héros.

Chacun des exilés a son histoire et ses failles. D'Abe, qui voudrait que tout fonctionne au mieux ici et doit faire tenir ensemble des personnalités blessées, à Madame Dragonfly, qui pleure son amour perdu, en passant par le trouble identitaire de Gail entre autres, chacun des vieux héros a quelque chose à dire et beaucoup à régler pour espérer trouver un peu de paix et de sérénité. Sans compter la volonté toujours présente – mais pas chez tous – d'arriver enfin un jour à quitter ce lieu pour rentrer chez soi, à Spiral City. C'est bien fait, bien amené, fin et touchant.

Et puis, par-delà la force intrinsèque de cette histoire d'exil et de réinvention identitaire, il y a un hommage évident aux comics qui ont bercé l'enfance de tant de personnes. Un style graphique changeant d'épisode en épisode et qui rappellera des souvenirs à beaucoup, un Anti-Dieu qui ressemble à un croisement entre un Skrull et Thanos, un Abe mashup entre Cap America et Daredevil, un Black Hammer qui évoque les héros Marvel des 70's, un hommage explicite à Shazam, un autre au Captain Mar-Vell (jusqu'à l'amour perdu), un autre encore aux House of Mystery et au Swamp Thing, ou au Manhunter de DC (jusqu’au double nom). Il y a même un pseudo-Cthulhu !!!

C'est une belle histoire racontée par un amoureux des super-héros pour des amoureux des super-héros, une belle histoire secondée par des graphistes qui ont su trouver le ton visuel pour seconder la narration. Je ne peux que le conseiller vivement à la tribu des fans qui est aussi la mienne.
J'attend maintenant le tome 2, dans lequel le (des)équilibre sera bouleversé par l'arrivée inopinée de la fille d'un héros mort, d'autant que, comme toujours chez Urban, l'édition est de grande qualité.

Black Hammer t1, Origines secrètes, Lemire, Ormston, Stewart

mercredi 27 décembre 2017

Deux suites - deux fins : Retour sur Belzagor et La guerre des Lulus


Tome 5 de La guerre des Lulus, qui clôt le cycle original (ce qui implique que des spin-offs suivront, ils sont déjà annoncés).

Je resterai avec toi, je serai "Le der des ders" est la promesse d'amitié faite par Luigi à Lucien, son meilleur ami, coincé sous une sape écroulée. Comment les deux garçons, les plus vieux du groupe de quatre, se sont-ils retrouvés au front ? Pour le savoir il faudra lire ce tome final qui démarre en janvier 18 pour se conclure à la fin de la guerre.
On y verra le groupe se scinder à son corps défendant, une partie fuyant vers la liberté, l'autre intégrant une organisation de résistance. A la fin de la guerre et de son lot d'atrocités, les quatre inséparables ont été séparés. Ils ne se reverront que bien plus tard. Mais ceci sera une autre histoire à raconter.

Suite et fin de Retour sur Belzagor, l'adaptation BD des Profondeurs de la Terre de Robert Silverberg. Tout le travail de world building avait été fait dans le tome 1. Plus grand chose à dire ici de ce point de vue. Quelques mots alors sur l'intrigue qui avance, fort logiquement, vers sa conclusion.

La petite expédition continue de s’enfoncer en territoire interdit pour aller assister à la mystérieuse cérémonie de la renaissance. Péril, tensions, secrets n'empêcheront pas le groupe d'atteindre son but ultime. Gundersen y aura enfin l'occasion de faire la paix avec un lourd passé révélé ici, ainsi que de communier vraiment, pour la première fois, avec la planète et ses habitants. Il y gagnera rédemption et paix, alors que Kurtz recevra enfin la juste rétribution de ses dérives.
Les "bons sauvages", Sulidoror et Nildoror, nous sont définitivement étranges, mais, découvrant la nature de leur singularité, nous les comprenons mieux. Gundersen n'est pas le seul à avoir grandi à l'issue de ce voyage.


La guerre des Lulus t5, Hautière, Hardoc
Retour sur Belzagor t2, Thirault, Zuccheri, Fabris

mardi 26 décembre 2017

En l'an 2017 - Rétrofutur soviétique


"En l'an 2017". Nous y sommes, encore pour quelques jours. Et ce n'est guère reluisant.
En l'an 1960, il y a 57 ans, des auteurs soviétiques imaginaient ce que serait l'année que nous venons de traverser. Le choc est rude, et pas à notre avantage.

1960. Une période de détente et d'optimisme en URSS, entre la fin de la terreur stalinienne et le début de la stagnation brejnévienne. La peur nucléaire est là, mais la crise des missiles ne s'est pas encore produite. L'URSS est en majesté, elle influence la moitié du monde, tous les espoirs sont permis ; l'impérialisme (même le mot est devenu désuet) sera peut-être prochainement vaincu.

"En l'an 2017" est un Diafilm qu'on projetait dans les années 60 dans les écoles soviétiques (ou qu'on regardait en famille si on possédait un filmoscope).


Trois parties dans ce Diafilm (qui est une succession de vignettes illustrées et commentées).

D'abord, on voit Igor, un écolier soviétique de 2017 qui visualise, par un artifice de science-fiction (YES !), la transformation du monde de 1960 qu'il n'a pas connu en celui de 2017 dans lequel il vit. Il y voit « comment les Soviétiques transforment la nature pour apporter la paix et le bonheur sur Terre ». Il découvre les barrages gigantesques mis en place pour réguler le climat, le terrassement nucléaire (véridique aussi incroyable que ça puisse paraître), les ponts géants, les trains atomiques, la géothermie, l'exploration spatiale lointaine, etc.
Puis Igor, en 2017, part visiter la station Charbonville (!), ses foreuses ultra-modernes et sa station volante expérimentale de contrôle de la météo.
Enfin, patatras, un drame manque se produire. Les derniers impérialistes du monde, retranchés sur un atoll du Pacifique, tentent de détruire tout ce bonheur à l'aide d'une bombe expérimentale qui les détruit tous en explosant. Bien fait pour eux ! Mais l'énorme explosion a déclenché une tempête colossale qui risque de causer des milliers de morts. Heureusement, le père d'Igor et quelques autres, au péril de leur vie, manœuvrent la station expérimentale et calment la tempête. Les personnes menacées, dont la mère d'Igor, sont sauvées, et le centenaire de la Révolution d'octobre peut être célébré.

Une nature maîtrisée, des impérialistes anéantis par leur propre malveillance, l'URSS du Diafilm a réalisé le rêve prométhéen de mise de la nature au service de l'Homme et le rêve marxien d'une société mondiale sans classe enfin devenu réalité. On ne fera pas ici le bilan de ce qui fut bien ou mal prévu dans cet exercice de prospective éducative qui devait autant à la réflexion qu'au wishful thinking.

Mais, lu d'ici, on est impressionné par l’optimisme de l'époque (qu'on trouvait aussi de l'autre côté du rideau de fer d’ailleurs), la foi en la science, l'amour de la science-fiction comme projet artistique d’imagination des merveilles de la science à venir (et donc loin de la dominance dystopique contemporaine). On se dit que – guerre froide ou pas – il devait être bien agréable de vivre dans cette époque où tous les espoirs étaient encore permis. Enfin, même si on a passé l'âge de ressentir l'excitation outragée des petits écoliers soviétiques face à la convulsion finale de l’impérialisme, on retrouve avec plaisir une époque où le personnage toujours mis en avant était le héros suscitant l'admiration et pas encore la victime suscitant la compassion.

Cette chronique pourrait se résumer à quatre grands mercis. Merci au studio Diafilm qui a réalisé ce « diaporama » qu'on projetait sur un mur à l'aide d'un filmoscope. Merci à Sergueï Pozdniakov qui a sauvé ce trésor familial et l'a empêché de tomber dans l'oubli, pour nous le transmettre. Merci à Viktoryia Lajoye qui a traduit le texte. Merci, enfin, aux Editions Books qui ont pris la décision de publier cet objet aussi surprenant dans la forme que dans le fond.

En l'an 2017, trad. Viktoriya Lajoye

lundi 25 décembre 2017

JOYEUX *lisez ada palmer* NOEL


Bonjour petits amis, Gromovar étant außer Betrieb pour la journée, en raison des Bacchanales d'hier, je le remplace aujourd'hui, en mieux. Mon message d'amour est simple :


LISEZ ADA PALMER !


LISEZ ADA PALMER !



LISEZ ADA PALMER !

JE LE VEUX

dimanche 24 décembre 2017

JOYEUX NOEL A TOUS !!!

Donald Trump et Kim Jong-Un n'ayant pas encore déclenché l'apocalypse nucléaire, vous n'aurez aucun moyen, mes petits biquets, d'échapper au supplice annoncé par les média : le repas de fête, avec son lot de calories cachées, de gueules de bois importunes, de discussions sanglantes sur des thèmes polémiques.
Comme le dirait le colonel Kurtz : « L'horreur ».
A se demander pourquoi journalistes et diététiciens ne déclarent pas forfait tout de suite pour s'épargner cette torture.

Pour ma part, je ne recule devant aucun défi et vais donc m'attaquer à cet Everest. J'y file même tout de suite, je vois que les premiers invités sont déjà arrivés.

PS : Ceci est le 1800e post du blog

samedi 23 décembre 2017

Brève : After the Flare - Deji Bryce Olukotun


"After the Flare" est une suite de l'afrofuturiste Nigerians in Space. Le premier roman de Deji Bryce Olukotun était imparfait mais intéressant et attachant, celui-ci est sans doute plus intéressant mais aussi plus imparfait et moins attachant.

Futur proche. Une explosion solaire ruine une bonne partie de la technologie terrestre par effet EMP, et met accessoirement en péril l'ISS. Après l'évacuation, une astronaute y est toujours coincée, en perdition. Une mission de secours doit partir du Nigéria pour la sauver, dans un monde en plein chaos du fait des conséquences de l'explosion solaire. "After the Flare" raconte la difficile préparation de ce vol, fondateur du développement de l'industrie spatiale nigériane.

Dans "After the Flare", on retrouve quelques personnages du roman précédent et on en découvre beaucoup de nouveaux. On devine un monde effondré par manque d'électricité et d'informatique. On voit des technologies cyber véritablement brillantes. On se plonge dans un pays qui mène de concert la création d'une industrie spatiale et la lutte à mort contre Boko Haram, un pays avec fixers, système D, complots politiques, starlettes de Nollywood, et népotisme, un pays qui se veut leader dans la nouvelle technologie spatiale et dans lequel on assassine les "magiciens" albinos sans oublier que des vestiges archéologiques Nok y impactent les programmes en cours, dans un mélange de politique-fiction presque post-apo, de fantastique afro, et d'anticipation spatiale sur un rythme de thriller. C'est sans doute trop pour trop peu de pages. Tout est intéressant, mais tout est trop survolé ou semble parfois tomber comme un cheveu sur la soupe.

A lire pour le fond, pas pour la forme.

After the Flare, Deji Bryce Olukotun

Brève : La horde - Sibylle Grimbert


"La horde" est un roman fantastique de Sibylle Grimbert, plus connue pour ses romans de blanche.

On y voit Ganaël, un démon, prendre possession d'une fillette de 10 ans, Laure. Dans le huis-clos du village de vacances où elle est avec ses parents, Ganaël ouvre Laure à des possibilités nouvelles, à une immoralité qui lui procurera plaisir, pouvoir, ou au moins autonomie, suivant ce qu'elle en fera. Mais, trop ambigu dans son rapport aux humains, Ganaël verra l'élève dépasser le maitre.

Avec ce roman ouvertement Imaginaire, Grimbert interroge, comme dans ses autres œuvres, les questions du pouvoir, du libre-arbitre, ou du déterminisme. Elle le fait dans un style dense, n'hésite pas à briser un quasi-tabou littéraire, et livre certaines réflexions bien vues sur les relations entre les gens, au-delà des jeux sociaux.

"La horde" plaira aux lecteurs de blanche souhaitant s'initier aux récits d'Imaginaire. Il est sans doute trop léger pour les amateurs avertis. Que ces derniers sachent néanmoins que Ganaël est plutôt plaisant, aussi cynique et caustique qu'un démon d'In Nomine Satanis.

La horde, Sibylle Grimbert

Brève : Les derniers contes de Canterbury - Jean Ray


Réédition sous une très belle couverture des "Derniers contes de Canterbury" de Jean Ray, das nune édition définitive et postfacée. Diable!
L'auteur belge y livre sa version du chef d’œuvre de Chaucer, reprenant la forme narrative des récits successifs à l'auberge et y ajoutant son humour particulier ainsi que l'intervention de conteurs issus d'époques différentes.
Attiré par la référence à Chaucer, j'ai découvert un ouvrage pour amateurs de Jean Ray. Un ami en disait : Jean Ray c’est toujours agréable mais jamais très violent. Il faut le lire au coin d’un feu de bois avec du Whisky un soir de Noël quand tout le monde est à côté en train de bouffer la dinde.

Voilà. Je me suis un peu ennuyé, sauf sur les textes médiévaux. Je ne résiste jamais ni aux marmousets ni aux fesse-mathieux.

Les derniers contes de Canterbury, Jean Ray

lundi 18 décembre 2017

An unkindness of ghosts - Rivers Solomon


"An unkindness of ghosts" est le premier roman de Rivers Solomon. C'est un roman de SF, une histoire d'arche générationnelle, mais c'est aussi une sorte de conte, une allégorie, aussi loin de la Hard-SF qu'on puisse l'imaginer.

Aster est une femme noire à l'identité sexuelle incertaine. Orpheline d'une mère suicidée, elle a été élevée par sa grand-tante, Mélusine.
Giselle est la meilleure amie-ennemie d'Aster. Depuis l'enfance, elles se frottent et se griffent, douloureusement souvent, comme deux êtres qui s'aiment d'un amour souffrant.
Mélusine est une vieille femme noire à qui on a enlevé son fils et dont la vie, ensuite, a largement consisté à élever les enfants des autres.
Théo est un homme métis qui n'arbore aucun signe de virilité. Il est le fils bâtard de l'ancien souverain, et le neveu du souverain à venir.

Ces quatre personnages aux marges vivent dans le monde inhumain que constitue le vaisseau arche Matilda, un astronef en route pour une Terre promise qui remplacerait la Terre mourante qu'il a quitté il y a plusieurs siècles.
Dans le Matilda, il y a les ponts supérieurs, moyens, inférieurs. Dans les ponts supérieurs, il y a du confort, du luxe même. On y vit bien, environné de beauté, on y détient le pouvoir. Le pont supérieur est le domaine des Blancs.
Dans les ponts inférieurs, on a froid, on se débrouille, on troque, on survit comme on peut sous la férule implacable des ponts supérieurs. Les Noirs l'occupent.
Les ponts moyens sont entre deux, petits dominants et petits dominés.
D'un pont à l'autre la langue n'est pas exactement la même, les modes d'élocution non plus. Il en est de même pour les postures, les normes incorporées.

Quand le souverain tombe gravement malade, Aster reconnaît dans le trouble du dirigeant celui qui affecta sa mère. Elle se lance alors dans une quête de sa propre histoire perdue, sur un chemin qui la conduira à bouleverser l'ordre établi.

"An unkindness of ghosts" est un roman de SF qui donne le premier rôle à des dominés. Dans le Matilda, les Hommes dominent les Femmes, les Blancs dominent les Noirs, les Straights dominent les Incertains. La domination s'exerce de toutes les façons possibles, des vexations incessantes aux brutalités les plus abjectes. Mépris, humiliation, violence physique, et agressions sexuelles sont le quotidien des dominés sur le Matilda. Et malheur à qui protesterait, la sanction tomberait vite, dure et implacable.

Solomon, qui revendique sa singularité black queer, recrée dans l'espace l'univers concentrationnaire des plantations d'esclaves. C'est par la certitude affichée de la supériorité blanche, l'utilisation répressive de la religion, et la violence constante des contremaîtres et des institutions que se perpétuait un système que le simple nombre des esclaves aurait dû condamner à mort – Nicole Bacharan expliquait dans une interview que le simple rapport de nombre entre Esclaves et Blancs dans les plantations posait comme condition nécessaire à la survie des Blancs et du système l’instauration d'une logique de terreur totalitaire. C'est ainsi aussi que fonctionne le Matilda. Pour les Noirs des ponts inférieurs, le couvre-feu est de règle, les comptages réguliers, les brimades et punitions récurrentes, le travail obligatoire, notamment dans les champs du vaisseau. Quant au sexe des femmes noires, il est disponible pour tout Blanc qui veut l'utiliser.

Privés de liberté, de dignité, d'identité, par la système, les habitants des ponts inférieurs souffrent, chacun à sa manière. Le roman est un roman de colère et de rage, chacun les vivant et les exprimant à sa manière propre. Mélusine semble se conformer – jusqu'à la langue qu'elle utilise en présence des Blancs – mais garde sa colère et son dédain dans son cœur. Giselle, folle de colère et de douleur muette, se méprise jusqu'à la folie et l'autodestruction. Aster cherche la connaissance, la vérité sur le passé, et une échappatoire. Ses connaissances médicales autodidactes ont fait d'elle l’assistante de Théo, un dominant méprisé par sa famille pour sa virilité discutable mais adoré par la vaisseau pour sa piété et ses talents de chirurgiens. Les sentiments, aussi difficiles à vocaliser qu'à concrétiser, qu'éprouvent l'un pour l'autre Théo et Aster sont l'un des moteurs du récit. C'est une relation difficile, complexe à établir, mais profondément sincère, basée sur la rencontre intellectuelle par-delà les singularités physiques et biographiques des deux partenaires.

Solomon raconte, dans ce premier roman, une histoire d'oppression. Ils (c'est le pronom utilisé dans sa bio) affirme – on le sait hélas – que le progrès technique n'est pas synonyme de progrès moral. Ils donne voix aux sentiments des dominés. Ils montre les effets concrets de l'humiliation constante : la colère, la folie, la violence, l’impossibilité de relations vraiment saines, même entre dominés, tant la rage contenue doit s'exprimer d'une façon ou d'une autre, fut-ce contre soi-même ou contre ses proches. Ils montre aussi, néanmoins, des systèmes de solidarité qui permettent la survie : circulation d'infos, entraide (Aster est médecin pour les ponts inférieurs), sacrifice personnel. Ils montre les ravages de l'absence d'identité, liée à la perte du passé et de la mémoire des générations. Ils pose la connaissance comme moyen de l'émancipation et de la libération, dans un récit qui valorise explicitement l'empowerment. Ils montre la difficulté à subir sans cesse le regard des autres sur une identité sexuelle complexe – sans parler des agressions qui en sont la suite. Ils montre que de vrais sentiments et même une vrai promiscuité sexuelle sont possibles néanmoins, pourvu qu'on y mette le respect et l'attention prudente nécessaires. Tout ceci est réussi et émouvant.

Deux bémols mineurs. D'une part, il ne faut pas chercher ici de grande plausibilité scientifique ; ce n'est pas le point et c'est manifeste, on est dans le phlogiston. Ensuite, il y a certains trous de synchronisation ou de continuité, quelque fils peu exploités, ainsi que certaines facilités (« passages secrets », déplacements aisés entre niveaux ségrégués) qu'on attribuera à des défauts de premier roman ou, si on veut être charitable, à une narration simplifiée de type conte – ce que semble impliquer les passages dans lesquels des contes allégorisent tel ou tel point.

Ce n'est donc pas parfait mais c'est bien assez original dans notre genre (sans jeu de mot) pour qu'on s'y attarde et qu'on y regarde avec attention.

An unkindness of ghosts, Rivers Solomon

lundi 11 décembre 2017

Certains ont disparu et d'autres sont tombés - Joel Lane - Filigree and shadows


"Certains ont disparu et d’autres sont tombés" est un recueil de 30 nouvelles de l'auteur anglais Joel Lane. L'ouvrage, inédit, est le fruit du travail aussi patient que passionné de Jean-Daniel Brèque, anthologiste et traducteur.

Que trouvons-nous dans ce recueil ?

30 textes fort joliment écrits, une prose poétique mélancolique, d'un genre qu'on pourrait qualifier de fantastique interstitiel pour ne pas le dire aickmanien. Car le fantastique de Lane est aux marges du récit, parfois subliminal comme une 25ème image, parfois résidant seulement dans l'étrangeté intrinsèque d'un monde en déréliction.

Un fantastique qui trouve son épicentre dans le Black Country, autour de Birmingham, ce cœur de la Révolution Industrielle que son histoire même prédisposait à devenir le lieu sacrificiel de la désindustrialisation.

Des récits touchants qui donnent à voir l'étendue de la désintégration d'une société anglaise victime du thatchérisme, du post-thatchérisme, du post-post-thatchérisme, jusqu'à des futurs ou des réalités possibles bien pires encore.

Entrez dans le monde de Lane.
Une violence constante à bas bruit n'attire plus l'attention d'une police sous budgétée.
Entre paupérisation et privatisation, les transports publics ou l'hôpital ne valent guère mieux.
Le travail ne fait plus lien social. Entre usines fermées et restructurations qui n'épargnent personne, si on n'en meurt pas, on se retrouve à errer, à vivre à l'hôtel, à boire du mauvais alcool ou à s'abrutir de drogue frelatée.
Pas de repli sur la famille. Elle est au mieux dysfonctionnelle, au pire disparue.
L'amour est un espoir futile. Seul le sexe vainc parfois la solitude. Il est indifféremment échange de bons procédés sans lendemain, achat de services proposés par des pauvres à des pauvres, ou défouloir à la frustration d'une vie sans contrôle.
Et puis la maladie rode, qui souffle sur les flammes et les éteint souvent. La maladie ou le malheur, cancer ou catastrophe industrielle, séparant les couples qui auraient pu durer.

Tout ceci, Lane le décrit au fil des presque 400 pages du recueil.
Il montre le durcissement des relations humaines qu'une civilisation en fuite ne police plus.
Il narre la solitude, le désespoir, la folie, l'envie de s'étourdir, le besoin de faire souffrir comme on souffre ou d'associer les deux dans le suicide.
Il raconte l'intrusion discrète de créatures que la rationalité du monde moderne tenait à l'écart jusqu'alors ; le sommeil de la raison engendre des monstres. Antigens et fantômes hantent les rues sales, les terrains vagues, les voies de chemin de fer désaffectées, les friches industrielles, les pubs et les clubs dans lesquels subsistent, le soir, les derniers lambeaux de vie sociale, si misérables soient-ils. Ils tourmentent les humains ou s'en nourrissent ; qu'importe, ceux-ci sont déjà morts. Même les vampires sont au bout du rouleau.

Tout ceci, Lane le raconte sans grandiloquence, sans hurlement. Même quand il faudrait hurler, ce sont les actes ou les faits qui hurlent, pas les personnages et pas l'auteur non plus. Au fil des textes (et même s'il m'en a fallu deux ou trois pour entrer dans le rythme), Lane impose une poésie de l'effondrement, de l'anomie réalisée, du réensauvagement. Il raconte la dissolution des liens sociaux, et pose sur les relations condamnées qui demeurent un regard d'un cynisme aussi glacial que pertinent – et souvent drôle, de cette drôlerie qui est la politesse du désespoir.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés, Joel Lane

samedi 9 décembre 2017

The Stone Sky - N. K. Jemisin - Tout est écrit et accompli


Avec "The Stone Sky", N. K. Jemisin conclut l’impressionnante trilogie de la Terre fracturée. Un tome nécessaire, qui attrape le témoin que lui tendait le précédent et remplit parfaitement sa mission de conclure et d'expliquer, tout en étant, des trois, le moins agréable à lire.

Quelle est l'origine des Stone Eaters ? Que sont vraiment les obélisques ? Qui les a construites ? Et pourquoi ? Comment, par qui, et pourquoi fut fracturé le monde ? Pourquoi Alabaster a-t-il aggravé la fracture ? Et quel rôle jouent les mystérieux Stone Eaters dans les cataclysmes en cours ?
Il fallait, pour répondre, finir d’expliquer le monde, ce qui impliquait d'en narrer la genèse. C'est ce que fait "The Stone Sky", sur trois fils entrelacés : Essun aujourd'hui agissant, Nessun aujourd'hui agissant, Hoa aujourd'hui racontant un passé quarante fois millénaire.

Dans ce tome, par la voix de Hoa, toutes les explications historiques sont fournies au lecteur. Le Stone Eater raconte une société où, pour paraphraser Clarke, la magie est si avancée qu’elle ressemble à de la science. On voit arriver la fracture de ce monde, on comprend que s'en suivra malheur et désespoir, à cause du cataclysme, bien sûr, mais à cause aussi du substrat d'injustices sur lequel la société d'avant était bâtie et qui ne pouvait que résonner dans l'avenir. On referme le livre en comprenant ce qui a martyrisé la Terre jusqu'à la rendre dangereuse et létale. C'est aussi bien fait que c'était nécessaire.

Mais le passé n'est pas le seul chronos de ce tome conclusif. Des choses se sont passées, certes, mais des choses se passent de nouveau, ici et maintenant. De fil en aiguille, depuis le début du premier tome, la Terre fracturée a progressé jusqu'à un moment décisif, un moment de bascule comme il n'en existe que peu. Sauver le monde ou le détruire ? C'est l'enjeu de ce dernier tome, porté par Essun et Nessun.
Alors donc que Hoa, progressivement, raconte le temps long du monde, la mère et la fille, qu'on avait quittées fort éloignées l'une de l'autre, convergent inexorablement vers le lieu de l'origine de tout pour régler le sort de la Terre et de ses habitants. Elles s'y affronteront pour décider de l'avenir, sous le regard des Stone Eaters impliqués et des lecteurs en témoins impuissants, jusqu'à une conclusion aussi claire qu'ouverte.

Jemisin raconte encore ici une histoire d'injustice, de discrimination, et de servitude. Elle l'épice d'une réflexion sur l’hybris humain et le mal qui en sort toujours, assortie d'une vision qui oscille entre préoccupation écologique et hypothèse Gaïa. Elle y place enfin une réflexion sur l'amour, qui apparaît même entre partenaires improbables, et qui doit se prouver sous peine de n'être qu'un mot. Réflexion sur la peur et la solitude d'une enfant « abandonnée » aussi, sur la culpabilité, ou sur la difficulté presque insurmontable qu'il y a à vivre éternellement.

Il y a beaucoup de finesse dans la manière dont Jemisin traite ces thèmes, dans le fil de la narration, presque sans y toucher.

Explications, finesse, conclusion, tout était nécessaire, tout est accompli. Que m'a-t-il manqué alors ? Sûrement un peu plus de concision. J'ai trouvé que "The Stone Sky" contenait trop de longueurs dans les déplacements des deux femmes et trop de descriptions détaillées. En un mot, trop de mots. Il fallait bien sûr entrelarder pour ne pas sombrer dans le cours d'Histoire, mais un peu moins de paysages et d'architectures m'auraient parus suffisants. Je me suis parfois un peu ennuyé.

Qu'importe, c'est une conclusion satisfaisante que livre Jemisin.

On y assiste tant à ce qu'il advient qu'à ce qu'il advint, on y voit une belle relation se nouer entre Nessun et Schaffa, on y constate que les donnés que sont la folie et la cruauté des Hommes ne peuvent jamais éteindre complètement l'espoir de réparer, de changer, ou de faire mieux (à condition de le vouloir et sans jamais aucune assurance de succès), on y comprend enfin à qui s'adresse ce livre et pourquoi il commence à la deuxième personne.

On y voit Jemisin retourner nombre de codes de la fantasy, en mélangeant les genres et en créant une galerie de personnages blessés faite de héros imparfaits qui nuisent quand ils sauvent, de protecteurs brutaux et dangereux, de mentors peu pédagogues, empêtrés tous autant qu'ils sont dans des relations personnelles incertaines et douloureuses.

Last but not least, la trilogie de la Terre fracturée est le meilleur roman contemporain d'avertissement métaphorique à l'Amérique de Trump.

The Stone Sky, N. K. Jemisin

samedi 2 décembre 2017

Servitude 5 - Bourgier, David - La lutte finale


Cette chronique commencera par une bonne nouvelle, suivie d'une mauvaise qui accouche d'une bonne.

  1. Après trois ans d'attente, le tome 5 de Servitude vient de sortir, il s'intitule "Shalin".
  2. Mais, alors qu'il devait conclure la série, il n'est que la première partie d'un diptyque.
  3. L'histoire prend du temps pour finir, elle sera donc plus longuement développée que prévu.
Ce qui reste de l'armée des Hommes, menée par le roi Arkanor, a trouvé refuge dans la cité en ruine de Shalin. Ils y retrouvent les Drekkars rebelles de l'ex-général Sékal, et des esclaves en fuite, de ces Riddraks qui sont les seuls Hommes à avoir refusé le joug des diverses Puissances. Sur leurs traces, une énorme armée réunit les hommes du traitre Othar, les mercenaires qui les accompagnent, et les Drekkars toujours fidèles à l'empereur. Le siège de Shalin va commencer : l'armée légitimiste devrait y être anéantie.

Même l'arrivée à Shalin de Kyriel et F'lar, rentrés du territoire Iccrin pour se joindre à la petite troupe humaine, n'est pas suffisante pour relever le moral des assiégés.  Comment survivre et/ou rejoindre Xenthès pour y organiser la résistance humaine ? Tout est ouvert, mais les probabilités ne sont pas en faveur des combattants retranchés dans Shalin. On commence à y réfléchir à des plans de dernier ressort.

Ailleurs, Sékal atteint enfin la cité des Riddraks du désert. Il s'y confronte à Aïon, l'arch-ennemi de l'Humanité, qui manipule et intrigue depuis le début du cycle. Ce sera le signal de la prophétie, le point de départ de la révolution, et peut-être la fin de la servitude.

Je vais être bref (mes chroniques précédentes parlent). Je suis toujours aussi dithyrambique sur cette série que je classe parmi les chefs d’œuvre de la BD de fantasy. J'attends avec impatience le sixième et dernier tome.

Servitude t5, Shalin première partie, Bourgier, David

lundi 27 novembre 2017

Grandville Force Majeure - Bryan Talbot - Magnifique


Une fois encore, Bryan Talbot nous offre de retourner dans le monde uchronique de Grandville avec "Force Majeure", le dernier opus de la série policière alternative. Une fois encore, c’est d’une qualité rarement atteinte dans d’autres séries. Et c’est, je le crains, la dernière fois que nous aurons l’occasion de nous réjouir d’une telle lecture.

Le Détective Inspecteur LeBrock est de retour à Londres après des aventures parisiennes lors desquelles il a tué l’un des frères de Tiberius Koenig, « le Napoléon du Crime », un dinosaure violent et mégalomane.

Koenig veut se venger. Il veut aussi mettre en coupe réglée la pègre londonienne, par la violence, l’intimidation, le rapt, et le meurtre. Les deux projets convergent, Koenig trouvant aussi brillant qu’amusant de faire d’une pierre deux coups en piégeant LeBrock à l'occasion de son OPA hostile sur les bas-fonds londoniens. Devenir Capo dei capi en ruinant dans le même mouvement la réputation et la vie de LeBrock, c’est la douce vengeance qu’il a conçu et qu'il met en branle dès le début de l’album.

LeBrock vaincra-t-il Koenig ? Empêchera-t-il le monstrueux malandrin de s’en prendre aux siens ? Lavera-t-il sa réputation souillée ? Ce sont les enjeux de l’album.

En 160 pages environ, Le Brock connaitra l’agression, la trahison, la descente aux enfers et, espérons-le, la rédemption.

Il racontera un peu de son histoire, son enfance, très vite, puis surtout ses premières années dans la police, sous l’aile protectrice de son mentor, le très holmésien Stamford Hawksmoor, qui lui apprend toutes les ficelles du métier de détective et lui donne la force de résister au classisme rampant des anciens d’Eton qui méprisent le prolo LeBrock et dirigent le Yard malgré leur incompétence crasse.

Il devra protéger ses parents, ainsi que la belle Billie dont il est tombé amoureux et qui porte son enfant, de la cruauté extrême de Koenig.

Arrêter « le Napoléon du Crime » nécessitera d’avoir toujours avoir un ou deux coups d’avance sur lui, de faire confiance à ses proches, d’employer au mieux son art du déguisement, sans oublier de faire montre d’autant de courage physique que de sens de l’improvisation, car cette fois les probabilités sont contre LeBrock tant le plan conçu par son puissant ennemi est machiavélique. Le final sera apocalyptique ou ne sera pas.

Il ne faudra pas feuilleter pour savoir comment tout cela tourne sous peine de ruiner son propre plaisir – un étui noir anti-spoil empêche d’ailleurs d’accéder par erreur aux dernières pages. Il faudra lire tranquillement, savourer l’argot des personnages, comprendre les finesses de l’histoire, s’extasier devant la beauté des dessins ou le nombre des références, jusqu’à cet Enfer reconstitué qui sert de base à Koenig.

Qu’ajouter ? C’est beau, c’est bien écrit, c’est malin, c’est diabolique. On doit lire "Grandville Force Majeure", comme on devait déjà lire les autres Grandville.

Grandville Force Majeure, Bryan Talbot

Noël approchant, je vous mets ici une BA officieuse de l'album pour vous motiver.

samedi 25 novembre 2017

Juste un peu de cendres - Thomas Day - Aurélien Police


Je n'aime pas les bonus, interviews, et autres suppléments dans lesquels les auteurs d'une œuvre s'expriment. Destinés au lecteur, ils transforment en plagiat ce que le blogueur écrit après l'avoir patiemment compris. Je ne remercie donc pas Glénat pour l'interview croisée de Thomas Day et d'Aurélien Police incluse dans le one-shot Juste un peu de cendres. Essayons quand même.

Ashley Torrance a dix-sept ans, une famille aimante, et des yeux vairons. Cette particularité lui donne le pouvoir de déchirer le voile d’illusion qui dissimule à la vue de tous la nature résolument non-humaine de certaines des personnes qu'elles croisent. Elles les voient, mais eux aussi la voient, et la craignent, et l'agressent. Il est alors temps pour elle de partir, quitter sa famille pour la protéger, en rejoindre d'autres comme elle qui l'aideront à remonter à la source du mal et à combattre les zombies ? démons ? elle ne sait pas. Elle le découvrira.

"Juste un peu de cendres", c'est l'histoire de laissés pour compte, de marginaux, de désespérés, qui deviennent légion quand la société est en crise, quand – Durkheim l'écrivit – l'anomie domine. Des invisibles, aux marges, qui effraient autant qu'il sont effrayés, jusqu'à la violence ; « ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte », comme disait l'autre.

C'est aussi une histoire fantastique, tendue et nerveuse, sublimée par une mise en image spectaculaire qui rappelle fortement Dave McKean, entre photoréalisme, collages, et trames apparentes, entre autres techniques (jusqu'à l'utilisation d'une version immolée du scénario). Un récit punk au meilleur sens du terme qui amène à se demander si l'approche Sniffin' Glue n'est pas la seule à même de rendre la nature profonde du mouvement. Une histoire enfin qui plonge ses racines dans un lointain passé et rappelle que « le mal que font les hommes vit après eux ».

C'est encore une narration à la première personne, Ashley se racontant après coup. Ashley, pour les proches, c'est Ash. Alors, "Juste un peu de cendres" c'est bien sûr l'histoire de ce peu de cendres qui subsiste quand les monstres (à plaindre plus qu'à blâmer) sont éliminés, mais c'est aussi un peu de la vie de Ash qui s'est dévoilée au lecteur.

C'est enfin une vraie histoire de Thomas Day. On y trouve des références plus ou moins explicites et/ou volontaires à La ville féminicide, à McKean (l'asile de Markham ou la fausse identité que se choisit Ashley), plus un souci écologiste, et un vrai souci social qui n'oublie pas que si existent des damnées de la Terre ce sont sûrement les damnées de l'industrie du sexe. Flashes aussi sur des réminiscences d'ambiance narratives ou graphiques, plus furtives et peut-être surinterprétées, au Violent Cases de Gaiman, à Sept secondes pour devenir un aigle, ou à Invasion Los Angeles.

En conclusion, "Juste un peu de cendres" est un très beau comic qui raconte une histoire menée de main de maître. Récit et graphisme sont en parfaite concordance pour offrir au lecteur une histoire captivante, cohérente, dure, et un peu désespérée.

Juste un peu de cendres, Day, Police

The Husband Stitch - Carmen Maria Machado



En ce 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, on peut lire gratuitement la très bonne et très weird nouvelle The Husband Stitch par Carmen Maria Machado. Elle ouvre le recueil Her Body and other Parties qui ne sera hélas sans doute jamais traduit en français. Alors, que les lecteurs VO profitent au moins de ce texte.

vendredi 24 novembre 2017

Utopiales 2017 : Interview Matt Suddain


Matt Suddain est un auteur aussi abordable que chaleureux. Nous avons eu une (trop courte) conversation aux Utopiales à propos de son impressionnant premier roman, le très baroque Théâtre des dieux. La voici retranscrite.

Bonjour Matt, et merci de m'accorder cette interview.
First thing first, Homonculus (le mot, perdu dans une page, que Matt Suddain demande d'écrire dans toute chronique pour prouver qu'on a bien lu le livre). As-tu lu beaucoup de critiques contenant Homonculus ?


Oui. En fait, pour être précis, la plupart des critiques par des professionnels ne contenaient pas le mot. Je pense qu'ils se sont peut être sentis insultés par la suggestion sous-entendue qu'ils auraient pu ne pas terminer le livre (comme c'est bizarre, j'ai souvent la même impression sur ces critiques, NdG). Alors, en général, dans les journaux, le mot n'est pas mentionné. Les critiques pro sont des gens très fiers. En revanche, le mot est très souvent utilisé dans les chroniques sur Goodreads ou Amazon. J'ai eu aussi par Internet beaucoup de demandes du monde entier de gens qui avaient aimé le livre et voulaient l'utiliser, par exemple, pour leur projet scolaire.

Dans Théâtre des dieux, se trouve une « petite page de calme », qu'est donc cette page ?

Ca vient d'un livre célèbre « The little book of calm ». C'est un livre, pas vraiment new age ou spiritualiste, disons un livre qui parle de relaxation et de pensée positive, qui veut t’aider à voir les choses sous un autre angle. La page est une parodie de ce livre (rires). J'espère qu'elle t'a aidé (rires).

Ces deux points capitaux réglés, peux-tu te présenter pour les lecteurs français ?

Je suis né en Nouvelle-Zélande, dans une petite ferme, tout au bout du monde. J'ai eu une enfance et une éducation très heureuses, presque paradisiaques. La nature était partout, et nous avions très peu d'objets technologiques, ce qui peut paraître étrange pour un auteur de SF. Nous n'avions évidemment ni téléphones mobiles, ni Internet, alors j'ai commencé très tôt à lire des livres et à écrire des histoires, non pas pour passer le temps mais comme une manière d'expérimenter, d'apprendre, et ceci dès que j'avais du temps disponible. Il se passait tellement de choses dans le monde naturel, il y avait tant de choses à étudier et à découvrir. Alors, j'étais un petit garçon qui écrivait sans cesse des histoires sur la nature, mais d'une manière fantastique, avec des monstres. Par exemple, en Nouvelle-Zélande, il y a très souvent des tremblements de terre, alors j’aimais imaginer que c'était les monstres qui remuaient dans la Terre.

Puis j'ai grandi, j'ai eu plein de boulots différents. Et quand je suis devenu journaliste, j'ai compris, décidé, que je voulais écrire un livre, et que je voulais que ce livre soit publié. Et pour ça, il m'a semblé que ce serait une bonne idée de vivre à Londres, parce que la Nouvelle-Zélande est très petite, elle a un très petit marché littéraire, et c'est encore pire si on ne regarde que la SF, il n'y a pas beaucoup d'écrivains SF en Nouvelle-Zélande. Je rêvais d'être à Londres et d'y être publié par un grand éditeur londonien. Je me disais qu'un tel déménagement était ma meilleure chance de réussite. Alors je suis parti à Londres, avec ma copine – qui est maintenant ma femme. C'était censé être une expérience de deux ans, au plus cinq, pour voir si ça marcherait. C'était il y a dix ans et j'y suis toujours (rires).

Dans le journalisme, ma situation n'était pas simple. C'est une industrie très dure, très compétitive. Alors j'ai pris un mois off pour écrire le livre. Un mois, tous les jours de quatre heures du matin à dix, onze heures du soir, dix mille mots par jour. Un rythme terrible, ça m'a presque tué. Mais, à la fin, j'avais mon livre. Je l'ai apporté à un agent et, très vite, il a intéressé quelqu'un. Ensuite il a encore fallu plus d'un an de travail pour le finaliser. Mais en un mois j'avais écrit mon premier jet, j'avais quelque chose à présenter.

Avant ce mois d'écriture intensive, quel temps de réflexion as-tu consacré au livre ?

C'est un livre qui a évolué de manière « organique ». Certains auteurs planifient, organisent, mais là, ça a été bien plus « organique ». Je me suis appuyé sur les notes de toute une vie, des bouts d'histoire qui remontaient jusqu'à mon enfance. La structure n'était pas écrite, mais les morceaux d'histoire si. C'est inspiré de tous les livres que j'ai lus et de toutes les notes que j'avais conservées dans des carnets. Je voulais que le livre soit plein de surprises, qu'il soit « chargé » de toutes ces choses que j'avais explorées. Son sujet est la réalisation du fait que l'univers est plus grand que toutes les histoires individuelles, ou que les croyances que nous avons sur qui nous sommes, ou même que les contes de fées que nous nous racontons.



Il est temps maintenant d'expliquer en quelques mots de quoi parle Théâtre des dieux. Peux-tu le faire ?

Le cœur du livre est l'histoire d'un explorateur qui trouve un moyen de voyager entre les univers. Il se lance dans une quête pour être le premier à découvrir une nouvelle réalité. Ceci fait, il réalise qu'il est bien entré dans un nouvel univers mais que ce nouvel univers est absolument identique à celui qu'il vient de quitter. La seule différence est que lui-même se trouve dans le second et plus dans le premier. C'est absurde. C'est une rencontre absurde entre les livres de fantasy et d'aventure que je lisais enfant et les livres de philosophie existentialiste que j'ai lus adolescent. On y retrouve des influences de Pynchon, Vonnegut. C'est une parodie du storytelling traditionnel, les choses y sont au-delà de toute explication (rires). Du coup, c'est une histoire qui ne peut pas être résumée facilement.

Comment as-tu décidé d'utiliser un narrateur non fiable – Volcannon ?

C'est un hommage à Voltaire, que j'aime beaucoup, mais aussi à Cervantès et à tous ces auteurs qui ont créé des narrateurs larger than life qui deviennent partie de l'histoire elle-même. J'ai toujours été fasciné par ce genre de storytelling.

Borgès aussi, plus que quiconque, symbolise cette approche que j'aime. Il m'a beaucoup influencé. Il n'a jamais écrit de roman mais il a écrit quantité de nouvelles sur l'infinité des manières d'être à l'existence. Il a écrit une histoire extraordinaire (The secret miracle, NdG) sur un dramaturge qui va être fusillé sans avoir eu le temps de finir sa pièce la plus importante. Alors il prie Dieu de lui donner un an pour la terminer. Et quand le moment d'être fusillé arrive, il comprend que Dieu l'a exaucé mais qu'il va passer cette année paralysé en temps subjectif face au peloton d'exécution. Il utilise ce temps à finir sa pièce, à la peaufiner dans sa tête jusqu'à la perfection, puis il est fusillé sans que personne ne sache jamais ce qui s'était passé. D'où le miracle secret. J'adore cette histoire, elle dit quelque chose d'important sur la condition humaine. Elle a infusé dans le livre.

Ton roman est un mix de space-op, histoire de pirates, cyberpunk, histoire de complot. Quelles sont tes références – à part Borgès – en littérature ?

L'ensemble est un mélange de ce que j'aimais quand j'étais petit. J'ai lu beaucoup de classiques. Jonathan Swift, Jules Verne, les grands auteurs de romans d'aventure. J'aime aussi beaucoup Vonnegut, Franz Kafka, Thomas Pynchon, tous ces auteurs anti-establishment dans leurs attitudes et leurs expérimentations. J'ai voulu être un mélange entre les grands auteurs d'aventure et la veine absurde que j'aimais. Après, je ne sais pas. Chaque lecteur trouvera quelque chose de différent dans Théâtre des dieux.

Avais-tu un modèle en tête pour Fabregas (le héros, voyageur dimensionnel) ?


Oui mais ce n'était pas univoque. J'avais plusieurs images de lui. D'un côté il est le grand sage, mais il est aussi le fou, et le héros. Il est Don Quichotte et Sancho Panza en un seul personnage. Au début, je le voyais comme beaucoup plus héroïque. Quand j'écrivais, j'avais sur mon mur une image d'un personnage avec une grande barbe et un chapeau. Il représentait alors Fabregas pour moi. Puis il a évolué et s'est transformé.

Sweety (un monstre si énorme que ça en est absurde)... Tu as dit que le message du livre est que l'univers est plus grand que toute vie individuelle. Sweety est le monstre le plus grand que j'ai jamais lu. Comment l'as-tu créé ?

Et bien, je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas d'où est venu l'inspiration pour Sweety. Juste la question : quelle est la plus grande taille que peut avoir la vie ? Et la réponse n'est pas Cthulhu (merci, NdG) parce que Cthulhu est définitivement autre chose, non organique, une entité qui représente la noirceur, le summum de ce que nous ne pouvons pas comprendre. Mais Sweety est juste un être vivant, une preuve visible de l'absence de sens de l'existence. Et en même temps, il provoque une vraie résonance émotionnelle, car Sweety veut juste être aimé (rires).

Comme King Kong ?

Oui. King Kong est un concept très émouvant. Ou Godzilla. Aujourd'hui ces bêtes ont cessé  d'être des monstres ou des ennemis pour devenir des  créatures dont nous pouvons avoir pitié et pour lesquelles nous pouvons ressentir de l'empathie. Ils essaient juste de vivre. King Kong n'est pas mauvais, on vient l'ennuyer sur son île. C'est aussi ce qu'est Sweety. C'est aussi ce qu'il vit.

D'où t'es venu l'idée d'utiliser du diesel dans l'espace ?

J'aime bien le steampunk, mais pas tellement la vapeur. Ca ne me paraît pas avoir beaucoup de sens. Dans mon idée, ma société galactique avait la possibilité de créer une infinité de ressources. Alors je me suis demandé ce que nous ferions si nous avions la possibilité de ne jamais être à court de pétrole. Imagine l'industrie du pétrole étendue à une échelle galactique. D'immenses cités dégoulinant de pétrole. Ajoute à ça que j'ai été très influencé par Dickens, par ses romans plein de fog et de pollution (Hard Times ou Bleak House, NdG). On y trouve de beaux passages sur le fog.

Ton dieselpunk est un steampunk en version plus sale.

Oui. Le steampunk est trop joli, trop propre pour moi. C'est un  genre qui parle d'ordre et de contrôle alors que c'est de pur chaos que je traite ici. Bon, sur le steampunk, je sais que je généralise...
A l'inverse j'aime beaucoup le rétrofuturisme, ce qu'on imaginait du futur dans le passé. Star Wars en est un bon exemple.

Et là, nous avons été interrompu par l'interviewer suivant. Que les dieux le maudissent, le flétrissent, l'anéantissent !

Avant de terminer, Matt a juste eu le temps de me dire que la traduction (par Sara Doke) s'était passée sans aucun problème, de façon parfaitement fluide, qu'il avait seulement fallu se caler pour quelques blagues ou jeux de mots.
Il m'a aussi conseillé de guetter son prochain roman Au diable vauvert, qui sera très différent mais très absurde encore, et s'intitule en anglais : Hunters and Collectors.

dimanche 19 novembre 2017

La guerre des bulles - Kao Yi-Feng


"La guerre des bulles" est le premier roman traduit en français du taïwanais Kao Yi-Feng. Il entraine son lecteur dans un monde sensiblement différent de celui des écrivains SF de Chine Populaire.

Dans un village de montagne, l’eau courante, jamais installée, manque depuis toujours en dépit de nombreuses demandes. Quand la sécheresse s’éternise, le problème devient aigu, et les adultes, si sympathiques soient-ils, ne semblent pas avoir pris la mesure des problèmes qui se posent à la communauté. D’autant qu’il n’y a pas que ça, les enfants du district sont aussi victimes d’agressions – parfois mortelles – infligées par une horde forestière de chiens sauvages.
Quand la coupe métaphorique est pleine, il est temps de réagir, et ce sont les enfants du district, sous la direction de l’autoproclamé général Gao Ding, qui vont prendre les choses en main. Passé l’exaltation du début, dont l’acmé fut l’assassinat du responsable local, les enfants vont découvrir petit à petit que, pour gérer le monde, ils devront perdre un peu de leur pureté, beaucoup de leur innocence, et ressembler de plus en plus à ces adultes honnis dont ils ont voulu prendre la place pour améliorer les choses.

Loi d’airain de l’oligarchie, loi éternelle des révolutionnaires qui doivent confronter leurs idéaux non seulement aux contraintes du réel mais aussi à l’opposition politique, les enfants franchiront les étapes inévitables de la transformation d’un mouvement en gouvernement. De la fraicheur à l’efficacité, de la recherche du consensus à l’autoritarisme, de la violence fondatrice à la violence réitérée. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, les idéalistes de tous bords ont toujours du mal à s’en convaincre.

Ce fond, même s’il n’est pas d’une grande originalité, m’a intéressé. Les références claires à Sa majesté des mouches aussi. Et certains passages sont beaux et émouvants (le destin de la mère de Gao Ding par exemple). Mais le traitement fantastique, féérique, allégorique, je ne sais vraiment pas comment le qualifier, beaucoup moins. Appelons cette approche, qui fait appel à l’imaginaire asiatique, manga. Fantômes errants dans le village, sorcière, roi des chiens sauvages, bulles (celles du titre) magiques aux nombreux pouvoirs, rien n’est impossible ; la dystopie prend place dans un monde qui est résolument imaginaire. D’un Imaginaire qui ne me parle guère en dépit de la bonne volonté que j’ai mis à lire le roman, y compris dans ses passages trop longs tels que celui de l’installation du réseau d’eau. Je ne suis sans doute pas le client de ce type d’Imaginaire, je ne suis d’ailleurs guère fan de manga (et je trouve que la quatrième de couverture n’est pas assez explicite sur le contenu exact du roman, l’aurais-je acheté si cela avait été le cas ? Pas sûr).


Première sur ce blog, j’ai soumis certaines de mes incompréhensions à Gwennael Gaffric, le traducteur du roman, qui a eu la gentillesse d’éclairer quelques-uns des éléments qui étaient lost in translation pour moi. Je l'en remercie et m'autorise donc à préciser quelques points avec son autorisation.

"La guerre des bulles" est en effet un roman aussi poétique que potentiellement déroutant, tant par sa construction que par l’Imaginaire qu’il convoque, jusqu’à une fin qui prouve que l’auteur voulait encore emmener son lecteur là où il ne pensait pas aller.
L’atmosphère d’angoisse surréaliste qu’on y trouve peut évoquer l’écrivain japonais Kobo Abe, même si Kao Yi-Feng, pour son œuvre, se réclame plus volontiers d’Angela Carter ou de JG Ballard. Ceci est manifeste dans L’asile des illusions, un long roman complètement barré (donc, potentiellement pour moi, NdG).
L’aspect « manga » de l’Imaginaire du roman est accentué par le choix de Mirobole de marquer des chapitres – inexistants dans la VO – par des dessins.
Le travail de déstructuration de la langue et de la syntaxe de Kao Yi-Feng ne peut pas passer totalement dans la VF en raison du caractère moins plastique de la langue française (sur la difficulté à traduire ou à rendre le chinois, j’ai le souvenir de notes de traduction de Ken Liu sur un autre roman qui allait jusqu'à indiquer pour lecteurs bilingues les tons dont il s’agissait dans le texte VO ; NdG).
Last but not least, "La guerre des bulles" est sorti en même temps que le mouvement étudiant des Tournesols à Taïwan. Certains ont fait le lien entre les deux événements même si le roman a été écrit avant. Zeitgeist peut-être, pas sûr (le nombre de romans qui sortent en ce moment qui soit disant parlent de Trump, jusqu’au putassier bandeau de La servante écarlate en Pavillon Poche…, NdG).

La guerre des bulles, Kao Yi-Feng

lundi 13 novembre 2017

LOSTETTER CAUSSARIEU : STOP and GO


On peut ne pas lire "Noumenon", de Marina Lostetter, roman d'arche générationnelle avec clones dont les maigres forces sont bien incapables de soutenir l'ambition. On y fait du vieux avec du neuf ou du Clarke YA.


On peut, en revanche et pour peu qu'on ait un peu de cœur, lire "Cheloïdes" de Morgane Caussarieu, son premier roman non fantastique.

"Colombe est maquilleuse sur des pornos gay, Malik est punk et vit dans la rue. Alcool, drogue et soirées destroys, tout semble les réunir, mais les jeunes gens ont chacun leurs démons. Commence alors une inévitable descente aux enfers."
Ca n'est pas faux. Colombe et Malik, c'est Sid et Nancy vers Pigalle. Elle ne se défonce pas trop (au début), lui pas trop non plus (au début). Ils se rencontrent, unissent deux solitudes, croient s'aimer, finissent par le faire vraiment.

Mais c'est trop dur, tout est trop dur. Malik qui squatte chez Colombe. Les deux qui trainent des passifs énormes. L'un et l'autre enfermés dans des identités réactives, chéloïdes de passés familiaux et sociaux qui ne passent pas. L'un et l’autre qui ne se rencontrent pas là où ils devraient le faire, dans une communion sexuelle qui les fusionnerait pour quelques instants d'oubli. Malik et Colombe sont sur deux planètes sexuelles distinctes qui les séparent au lieu de les rapprocher.
"Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire." s'interrogeait Lautréamont, et Robert Smith miaulait "You want to know why I hate you? Well I'll try and explain."
Dans les deux cas, l'incompréhension fondamentale, presque solipsiste, entre partenaires humains. Le sexe peut aider à la surmonter mais Colombe et Malik n'ont pas ce luxe. Alors ne reste que les chéloïdes, que la déception d'avoir cru avoir trouvé un Autre, que la borderline entre disputes, violence, larmes, concerts, et dope, de plus en plus de dope comme palliatif à la déception, substitut à un sexe défaillant, justification pratique à une sexualité en berne.

Cette descente aux enfers, Caussarieu la décrit dans un langage cru et explicite. Elle gratte là où ça fait mal et n'offre pas d'échappatoire facile à ses personnages. Elle raconte une histoire de sentiments exacerbés, de conduites suicidaires, de soif du contact jamais rassasiée, ou, ce qui est pire, jamais rassasiée par l'un comme le voudrait l'autre. Des boites parisiennes aux sex-clubs de Berlin, des squats en ruine aux appartements de la petite bourgeoisie culturelle, de ces gothiques qui dansent en regardant leurs pieds à ces birds qui attendent la baston comme des prétresses une apparition, Caussarieu raconte un monde qu'elle connait bien, offrant tant de moments de vérité qu'on ne peut qu'y trouver des souvenirs ou un bon travail d'ethnologue.
Sid et Nancy, qui, eux, commencèrent la dope avant d'arrêter le sexe, disaient dans le film éponyme : "Le sexe, c'est pour les hippies. C'est pas pour les punks toutes ces chienneries". Ils étaient raccords sur ce point, Malik et Colombe non.

Noumenon, Marina Lostetter
Chéloïdes, Morgane Caussarieu

samedi 11 novembre 2017

14-18 tome 8 et Prométhée tome 16 / Brève revue de BD


Mai 1917. Les tueries du Chemin des Dames se poursuivent. L'armée française tire dans ses réserves et n"hésite pas à faire monter en ligne des cadres incompétents et dangereux pour leurs hommes. Faute de grives...

C'est de Jules, l’étudiant en médecine, dont il est question dans ce tome. En ce mois de mai, sa compagnie monte à l'assaut de la Caverne du dragon, une creute stratégique qu'il s'agit de prendre aux Allemands. Le plan est simple. Entrer dans la creute, y déposer des bombonnes de Chlore/Phosgène, attendre - avec fusils et lance-flammes (les appareils Schilt) - les Allemands à la sortie, les y éliminer. Simple.

Problème, Jules est fait prisonnier, en compagnie de Victor, un sapeur. Envoyé en Allemagne, il travaille dans une ferme, y devient l'ami d'un prisonnier britannique et l'amant de la fermière, une jeune veuve prénommée Lorelei. Mais les histoires d'amour finissent mal en général.

Avec ce tome, Corbeyran poursuit les opérations du Chemin des Dames. Il prend surtout le temps de montrer le versant allemand de la perte et du deuil, et la prise de conscience permise par un face à face qui interdit la déshumanisation de l'ennemi. Un épisode doucement triste qui aurait bénéficié de se centrer sur la partie allemande sans développer un second fil annexe qui ampute le premier d'autant de pages.


C'est de guerre aussi qu'il s'agit dans le tome 16 de Prométhée.

Les fils ouverts dans le tome 15 se poursuivent. Du siège de Syracuse à l'Angleterre victorienne de Spring-Heeled Jack en passant par l'après-holocauste humain, la guerre est sur tous les fronts, et il est désormais clair qu'il y a au sein des envahisseurs deux factions aux objectifs opposés qui se combattent pour la suprématie.

En 1959, les services spéciaux cherchent toujours à récupérer le voyageur temporel en fuite (Denton) et on échappe de justesse à un paradoxe temporel (la page 34 annonce finement les événements à venir).
Le père d'Hassan Turan, agent involontaire des aliens, parvient à envoyer un message à son fils à travers un siècle et demi de distance.
L'alien capturé en 2019 est toujours en route pour Washington avec ses geoliers.
Le cube alien trouvé par Kellie et Tim doit être emmené dans la Zone 51 pour y être analysé. C'est l'ex-POTUS qui organise l'opération. Une surprise de taille attend l'expédition à l'arrivée.
Quant aux scientifiques de la porte de Thanatos, on ne sait encore quel pourra être leur rôle dans le conflit qui se joue, mais leurs connaissances historiques les aideront sans doute à être déterminants.

Les faits continuent à s'accumuler. La tapisserie est de plus en plus claire. Mais elle est encore loin de l'être complètement, ni pour les protagonistes de l'histoire, ni pour nous. On attend la suite.


14-18 t8, La caverne du dragon, Corbeyran, Le Roux
Prométhée t16, Dissidence, Bec, Raffaele

Her Body and other Parties - Carmen Maria Machado


"Her Body and other Parties" est un excellent recueil de nouvelles aussi weird que féministe de Carmen Maria Machado.

Je l'ai lu il y a trop longtemps pour avoir le courage d'en faire une chronique aujourd'hui, mais, si on me fait un peu confiance, on peut y aller (et suggérer à des éditeurs français de le traduire).

Voici ce que j'en disais :

Une chronique (que j'aimerais poster) serait assez brève.
En deux mots : C'est bon, entre fantastique et weird, entre conte et nouvelle, féministe au bon sens du terme c'est à dire sans insister lourdement tout en étant parfaitement explicite.
Pourquoi invoquer Atwood ? Machado a son style propre. Je la trouve plus proche des auteurs weird (voir texte 7).
Le premier texte est un bijou. Le second très original.
Le trois ok (dans un genre Priest ou Walton).
Le 5 très bon. Le 6 aussi comme le 7.
Deux textes moins bons : Especially Heinous (l'idée pourquoi pas, mais si long qu'il devient chiant) et Difficult at parties que je n'ai pas compris.

Je sais, c'est court, mais la nuit, comme tout le monde, je dors.

Her Body and other Parties, Carmen Maria Machado

vendredi 10 novembre 2017

Nigerians in Space - Deji Bryce Olukotun


1993. Le docteur Wale Olufunmi est un géologue lunaire d'origine nigériane. Il travaille dans un labo de la NASA à Houston. Même si, à son grand regret, il n'est jamais parti dans l'espace, Wale a réalisé son rêve d'émigration réussi et il n'a plus beaucoup de contact avec un pays d'origine qui lui paraît bien loin de ce qu'il est devenu.

Mais il ne faut jamais dire « Fontaine je ne boirai pas de ton eau ».
Nurudeen Bello, un politicien nigérian, parvient à convaincre le scientifique de se joindre au projet secret « Brain Gain » dont l'objectif avoué est de renverser la dynamique du Brain Drain, autrement dit d'inciter les scientifiques nigérians expatriés à revenir dans leur pays pour y créer une industrie spatiale afin d'envoyer un Nigérian dans la Lune.
Wade doit voler à la NASA un fragment de roche lunaire pour prouver son engagement indéfectible puis s'envoler pour le Nigéria. Tout est prévu par Bello. Mais tout tourne mal, très mal, de plus en plus mal.

Vingt ans plus tard, Afrique du Sud. Thursday est un petit, un rien du tout. Il vivote de coups que lui procure Leon, son ami d'enfance. En fuite après qu'un braconnage d'abalones ait tourné au fiasco, il se retrouve seul, obligé de survivre dans le milieu des gros poissons de la mafia chinoise locale. Il ne doit, temporairement, la vie sauve qu'à un don exceptionnel pour l'élevage et le soin des abalones vivantes dont les chinois sont friands et pour lesquelles ils paient cher au marché noir.

Entre les deux, il y a Melle, la fille d'une fixer trahi (aussi) par Bello. Elle a connu l'exil en France et le sort peu enviable des filles placées en Europe sous la garde de « tantes » bien peu amènes avant de réussir à changer drastiquement son destin.

Inspiré par les projets grandioses du ministre Nasir El-Rufai, "Nigerians in Space" est un roman aussi surprenant que charmant, en dépit de ses défauts.

Commençons par ce qui fâche. Le récit souffre d'une narration imparfaite. On y voit trois fils principaux se croiser et ne se relier qu'à la fin de manière plutôt insatisfaisante, car il ne sort pas grand chose de la dite réunion que ce soit pour les personnages ou pour le lecteur. On y voit aussi les explications arriver à la toute fin, par le biais d'un dialogue entre Melle et l'instigateur de toute l'affaire, dialogue que seule une coïncidence heureuse rend possible.
Autre bizarrerie, le roman, qui emprunte à plusieurs genres, entre thriller, espionnage, et complot, n'est en fait jamais SFFF. Il faudra attendre sa suite, After the Flare, pour entrer dans le domaine qui nous intéresse au premier chef, celui de l'Imaginaire.

Néanmoins, le roman est charmant et émouvant, grâce aux destins qu'il met en scène.

Au fil de la lecture, on s'attache fortement aux personnages. Wade, Melle, Thursday sont des galets roulés par la marée de l'Histoire et de la politique africaine. Solitaires de circonstance, chacun doit prendre soin de lui-même car nul ne le fera pour lui. Portés par un l'espoir d'une vie meilleure ou d'une échappatoire, ils se heurtent sans cesse à la réalité d'un monde dur qui n'a pas besoin d'eux et ne valide ni leurs espoirs ni même parfois leurs existences.

La politique africaine est faite de guérillas, d'exil, de conflits, d’élections annulées et d’ennemis éliminés. Wade et Melle paient le prix fort pour le découvrir.

L'économie y est gangrenée par des pillages externes. Pillage des cerveaux qui prive l'Afrique de ses grands esprits, pillage des ressources – du pétrole aux abalones – qui servent les intérêts de firmes ou de trafiquants et alimentent des marchés qui sont tous hors d'Afrique. Ni Wade ni Thursday ne peuvent être plus forts que cette vérité, ils peuvent seulement tenter d'en grappiller quelques miettes.

La société locale, enfin, est percluse de violence endémique. Des inimitiés ethniques ou religieuses aux Armed Response Squad sud-africains en passant par les assassinats politiques et sans oublier la brutalité des gangs ou des membres de l'administration, la violence est partout. Nul n'est jamais à l'abri d'un mauvais coup, ou pire. Thursday, Leon, Wade, Melle, tous font face au risque physique et à la perspective de la mort. Quant aux projets grandioses de développement, eux font les frais de la spirale du sous-développement politique.

Mais la force de vie que portent les personnages, l'espoir qui les anime – et s'éteint aussi parfois –, les rêves qu'ils font et l'adversité qu'ils traversent les rendent profondément aimables. Ils tiennent à bout de bras un roman qui contient par ailleurs un vrai humour, un grand dépaysement, ainsi que de nombreuses scènes ou phrases joliment poétiques ; on pensera ici par exemple au projet fou d'éclairer tout un quartier par des lampes lunaires, à la solitude de Thursday qui constate qu'il reçoit plus de « baisers » d'abalones que de personnes humaines, ou à ces abalones – encore – qui se tournent vers la lumière lunaire et y prospèrent, écho tragique du projet mort-né d'envoyer des Nigérians dans la Lune.

Nigerians in Space, Deji Bryce Olukotun

jeudi 9 novembre 2017

The Murders of Molly Southbourne - Tade Thompson


"The Murders of Molly Southbourne" est une novella de Tade Thompson publiée par Tor.

Molly Southbourne est une petite fille très spéciale. Elevée, dans une ferme isolée, par des parents aimants et très protecteurs qui lui font l'école à domicile, elle ne voit jamais d'autre humain que ses géniteurs.
Dans ce petit monde clos qui abrite aussi des moutons, des poulets, trois chevaux et deux chiens, sa vie est réglée par quatre règles aussi simples qu'absolument impératives :
« If you see a girl who looks like you, run and fight.
Don’t bleed.
If you bleed, blot, burn, and bleach.
If you find a hole, find your parents. »
Si étranges soient-elles, ces règles s'imposent car Molly a un gros problème : elle est régulièrement le témoin de sa propre « mort ».

Après une enfance tout entière passée à s’entraîner à gérer son « problème », Molly partira pour l'université, à la rencontre – espère-t-elle – d'une nouvelle vie. Elle y trouvera amour et perte, nouvelles contraintes et difficultés inédites. Jusqu'où ? Jusqu'à quand ?

"The Murders of Molly Southbourne", qui s'ouvre sur une inquiétante scène de séquestration, commence comme un récit weird. Qui est vraiment Molly ? Quelle est l'étrangeté qui semble l'habiter ? Que savent ou peuvent ses parents ?

Progressivement, alors que le récit lorgne vers l'histoire de coming of age, il vire à l'horreur, sans perdre sa coloration première. Car l'étrangeté qui habite Molly est fondamentalement dangereuse, mortelle même.
Ne jamais saigner ! Toute goutte de sang est potentiellement fatale. Molly l'apprend à ses dépens, comme elle apprend à cacher et à nettoyer ses moindres saignements. De peur en peur et de souffrance en souffrance, la jeune femme finira par apprendre la vérité sur elle-même et devra alors décider ce qu'elle veut faire de son propre destin, décider de sa vie hors des règles que lui ont léguées ses parents.

Molly saigne sans mourir. Son sang n'est pas celui des héros, il est porteur de danger et d'impureté (on pense alors à toutes les règles religieuses de purification qui s'imposent aux femmes en période de menstrues, et aux craintes sacrées que ces moments inspirent aux vertueux). Et, paradoxalement (ou pas), Molly est aussi celle qui donne la vie, si malvenue que cette vie puisse être.
Il y a quelque chose dans ce récit qui métaphorise autant les règles que la maternité, qui résume les images fantasmées des femmes comme sorcières vraisemblables et sources de vie, et pose  les « enfants » comme doppelgänger autant que parasites.
Il y a, plus globalement, au cœur du récit, quelque chose de la contrainte que le monde fait peser sur les femmes du fait de leur pouvoir reproducteur et de son « étrangeté » fondamentale.

Si la novella a un ton résolument weird – qui n'est pas sans rappeler, dans un genre très différent, le Bloodchild d'Octavia Butler – c'est de SF qu'il s'agit vers la fin du récit, ou de weird science pour le moins.

Qu'on le catalogue dans l'un ou l'autre genre, "The Murders of Molly Southbourne" est un récit intrigant, poignant, captivant, bouleversant, qui fait du lecteur le spectateur impuissant des tourments de Molly et de sa quête désespérée de liberté et de self-control. Une lecture très recommandable – qui devrait par ailleurs devenir un film très prochainement.

The Murders of Molly Southbourne, Tade Thompson