samedi 24 septembre 2016

The Warren - Brian Evenson - Et Schopenhauer sont dans un bateau


Sur Terre, peut-être, mais si oui, où ? Dans longtemps, sans doute, mais quand ? Après une apocalypse, on dirait, mais rien n’est sûr.

X – il n’a pas d’autre nom – se réveille/s’active dans le Warren – le Complexe/Dédale. Il est le dernier de son espèce. Seule compagnie, un ordinateur en train de rendre l’âme et qui ne l’aide guère.

X veut comprendre s’il peut survivre, si ceux qui l’ont précédé et dont il a le souvenir sont encore vivants, s’il peut trouver le nécessaire surtout pour en produire d’autres comme lui. Pour poursuivre. Poursuivre quoi ? A part la Vie elle-même, on ne voit guère quoi. Espérer aussi, peut-être, de pouvoir vivre – un jour – à l’extérieur, de pouvoir vivre plus donc. Car aujourd'hui l’extérieur est toxique, on ne peut y déambuler qu’en scaphandre et pour peu de temps. C’est pour cela sans doute qu’il veut tellement savoir si ceux qui l’ont précédé sont sortis et s’ils sont revenus.

X sort. Dans le danger. Il cherche. Il en trouve un autre. Plus ancien. Blessé. Semblable à lui mais différent aussi. D’une espèce proche mais pas techniquement la même. L’Autre parle. Ils se confrontent. D’un côté l’Autre. De l’autre, X.
Mais qui est X ? Réceptacle des personnalités de ceux auxquels il a succédé, X n’est même pas sûr de son identité. Quand au lecteur, il n'est même pas sûr qu'existe une chose qu'on puisse appeler l'Identité de X. Qui est acteur quand X agit sur le monde ? Un corps physique, une personnalité, une autre ? Laquelle est la bonne ? Y en a-t-il une de bonne ? Et quel bût poursuit l’inconnaissable X ? Perpétuer la vie, peut-être, sans bût second.

"The Warren" est un texte de questions plus que de réponses. De la vie, du danger, de l'ignorance, des questions, de la volonté de perpétuer la vie. Si on résume : de la Vie et rien d'autre.
Dans un style précis comme un laser, Evenson introduit monde et situation en quelques mots, quelques lignes de dialogue, qui montrent au lecteur sans s’adresser à lui. Il questionne aussi, son personnage comme son lecteur. C’est très finement fait. C’est glacé aussi.

"The Warren", c’est Le Monde comme Volonté et comme Représentation en novella futuriste.
« Un désir de vie aveugle et sans but » : la Volonté qui anime X.
La compréhension qu’a X de son monde et de l’histoire qui l’a conduit là, la compréhension qu’a le lecteur de X, de son monde, de l’histoire qui l’a conduit là, soumises à la Représentation, jamais connues directement ni de façon certaine.
La Chose en Soi nous est aussi inaccessible qu’à X. Devant le voile de la Représentation ne s’exprime de manière claire que la Volonté, aussi absurde que la danse d’Azatoth au centre de l’Univers.

The Warren, Brian Evenson

lundi 19 septembre 2016

Fledgling - Novice - Octavia Butler - Pour eux ce sera très dur


"Fledgling" - Novice en VF - est un roman de vampire d’Octavia Butler, publié en 2005, son dernier. C’est un roman étrangement construit - même s’il a de nombreuses qualités - qui a des points communs avec la novella Bloodchild, Nebula best novelette 1984 et Hugo best novelette 1985, ce qui prouve que la dame a de la suite dans les idées.

"Fledgling", c’est l’histoire de Shori, une jeune vampire de 53 ans seulement, dont la famille a été exterminée par un groupe inconnu lors d’un assaut qui l’a laissée pour morte, très gravement blessée et complètement amnésique. C’est l’histoire de sa construction d’une vie nouvelle, de sa recherche des responsables, de sa réappropriation de son histoire personnelle et raciale.
C’est, dans la première moitié du texte, un récit d’action très efficace, un vrai page turner (l’urgence des premières pages est littéralement palpable).
C’est, dans la seconde moitié, un récit plus lent, moins dynamique, entre explications - destinées tant à Shori qu’au lecteur - et scènes de procès light.

"Fledgling", c’est aussi une réinvention - parmi d’autres - du mythe du vampire. Les Ina, l’espèce à laquelle appartient Shori - dont elle retrouve peu à peu les autres membres, amis ou ennemis - est aussi ancienne que l’espèce humaine, et ils ne sont en rien magiques. Ils vivent en familles élargies, en communautés concrètes, dans la discrétion. Ils sont organisés comme une camarilla. Ils survivent en buvant du sang mais sans tuer, en « puisant » dans les veines de symbiotes humains avec qui ils cohabitent.
La morsure du vampire ici est à la fois moyen de contrôle et source de plaisir intense. La relation vampire/symbiote est une servitude volontaire qui rappelle aussi ce qu’Aristote écrivait sur l’esclavage. Servitude car, une fois engagée, la relation est si addictive qu’un retour en arrière n’est plus possible et que c’est le vampire qui y domine. Volontaire car, globalement, la relation n’est initiée qu’après avoir été proposée au symbiote et acceptée par celui-ci. Pour ce qui est d’Aristote, la codépendance vampire/symbiote matinée de bienveillance, même si elle est ici non pas naturelle mais élective, engendre une situation qui ne peut qu’évoquer ces lignes du livre I de La Politique : « L'intérêt de la partie est celui du tout; l'intérêt du corps est celui de l'âme; l'esclave est une partie du maître; c'est comme une partie de son corps, vivante, bien que séparée. Aussi entre le maître et l'esclave, quand c'est la nature qui les a faits tous les deux, il existe un intérêt commun, une bienveillance réciproque; ». C’est une symbiose acceptée que Butler décrit, mais une symbiose inégalitaire dans laquelle les deux parties n’ont pas le même degré de liberté, justifiée par les différences de capacité physique entre les deux espèces.

Si "Fledgling" a une qualité, c’est sa capacité à retourner les stigmates et les hiérarchies socialement établies. Shori est une vampire de 53 ans mais elle a - particularité morphologique de son espèce - l’apparence d’une enfant de 10 ans. Pour les siens, elle est jeune, trop par exemple pour prendre des conjoints. Pour les humains, elle est une petite fille. Sa peau est noire car elle est le produit d’une expérimentation génétique familiale visant à la rendre moins sensible à la lumière du soleil en mêlant ses gènes vampiriques à ceux d’une humaine noire. Pour la même raison, Shori est plus petite que les vampires du même âge, semblant donc fragile, amoindrie diraient les plus conservateurs des représentants de son espèce.
Orpheline, petite, noire, Shori rappelle la blague de Coluche sur les hommes petits, noirs, et moches pour qui ce sera très difficile. Cerise sur le gâteau, c’est une femme.

Et ici, les déterminismes commencent à se retourner.
La société vampirique est matriarcale. Les femelles y sont plus puissantes, leur venin salivaire est plus fort. Shori appartient de facto au sexe dominant.
D’autre part, elle est noire, dominée donc aux USA (et ailleurs), mais cette couleur de peau lui donne une supériorité sur les autres vampires car elle peut être active en journée. Certains la méprisent pour cela, d’autant que cette couleur de peau inédite résulte d’un métissage et font donc d’elle - qui fut pourtant créée pour être plus qu’un vampire - moins qu’un vrai vampire pour ses adversaires.
Enfin, elle est jeune, et handicapée par son amnésie totale.
Et pourtant elle est forte, brillante, et parviendra à ses fins contre l’opposition organisée de ses ennemis.

Le message de Butler est sans doute là, dans cette possibilité de dépasser les évidences et les préjugés après avoir revisité sa propre histoire, même si l’existence du mutualisme déséquilibré vampire/symbiote le rend ambigu.

Butler a aussi, c'est peut-être annexe, l’estomac de décrire une société sexuellement libre, polysexuelle ou polyamoureuse avant que ces termes ne soient devenus grand public. Elle n’hésite d’ailleurs pas à donner une sexualité active à Shori, qui en dépit de ses 53 ans en parait 10.

Au rang des bémols.

D’abord le défaut de toute histoire d’urban fantasy (si on considère comme moi que tout récit de communauté vampirique large est intrinsèquement de l’urban), à savoir des moments qui paraissent un peu too much, quelques situations dans lesquelles on se dit que les humains standards sont bien naïfs ou aveugles ou que le déséquilibre de puissance entre les espèces est trop grand pour être viable.

Ensuite, l’impression que Butler n’a pas vraiment choisi entre deux approches, entre la première moitié du livre et la seconde, ce qui peut déconcerter et rend le récit un peu bancal.

Enfin, la partie « procès », basée sur les déterminations de vérité presque automatiques permises par les sens exacerbés des vampires, manque singulièrement de ce qui fait le charme de ce genre, à savoir la confrontation des preuves et des arguments.

Néanmoins le roman est agréable à lire. Il est original. Il introduit un personnage pas si courant de femme noire vampire. Il pose un point anti-préjugé de manière ludique, et c’était peut-être seulement ce à quoi visait Butler.

Fledgling, Novice VO, Octavia Butler

mercredi 14 septembre 2016

Islamicates I - Collectif


"Islamicates vol I" est un recueil – sur Appel à textes - de nouvelles SF « islamicate ». Je reprends ici le titre du recueil, titre lui-même emprunté à Marshall Hogdson. Est islamicate, pour faire bref, ce qui se rattache aux cultures musulmanes, aux cultures des « mondes » musulmans, y compris ce qui n’est pas spécifiquement religieux.

Sur Hogdson, Wikipedia dit : « Most importantly he distinguished between Islamic (properly religious) and Islamicate phenomena, which were the products of regions in which Muslims were culturally dominant, but were not, properly speaking religious. Thus wine poetry was certainly Islamicate, but not Islamic. »

Et la définition exacte de son projet que donne l’anthologiste, Muhammad Aurangzeb Ahmad, sur son site est celle-ci : « Islam and Science Fiction is a website on all things related to Islam, Muslims and Science Fiction and everything in between.The exploration of Islam and Science Fiction is from a cultural and social perspective, from a cultural and civilizational sense. A more appropriate term would be Marshall Hodgson's Islamicate. Thus this site is a compendium of novels, short stories, novellas, movies etc which either has Islamic themes or have Muslim characters. »

Plongeant dans l’inconnu pour trouver du nouveau, je suis allé lire ces douze nouvelles de SF islamicates. Voici ce que j’ai lu.

Une nouvelle est très intéressante car la part islamicate se mélange sans solution de continuité au récit et en est le moteur véritable. Cette part n’est pas seulement un plus, sans elle la nouvelle n’existerait pas. Il s’agit de Pilgrims Descent, de JP Heeley, qui renouvelle le thème du pèlerinage et rappelle que la Lune est une dure maitresse. L'approche religieuse sert ici le récit, comme dans Le Dibbouk de Mazel Tov IV de Silverberg.

Operation Miraj, de Sami Ahmad Khan, est une histoire de voyage temporel et d’uchronie désirée, simple (trop ?) mais sympathique, même si la chute était prévisible.

Calligraphy, de Alex Kreis, est une sorte de conte des Mille et une nuits mêlant calligraphie, nom de Dieu, et nombres irrationnels. Mouais.

Searching for Azrail, de Nick Pierce, est une aventure de guerre et de succession spatiale à l’ambiance islamicate avec janissaires et autres. Mouais.

The End of the World, de Nora Salem, est un récit post-apo plutôt bien mené dans lequel le fond islamicate est du domaine du décor.

Puis il y a les autres.

Dans Insha’Allah, de R. F. Dunham, un savant retiré après avoir inventé un système individuel de prédiction statistique à court terme de l’avenir, se réjouit de mourir accidentellement et de manière imprévue, car ça prouve que son système est faillible et que le destin reste entre les mains de Dieu.

Une animatrice de réunion perturbe le meeting de souvenir du 11 septembre qu’elle anime en hurlant la mémoire de victimes musulmanes d’autres conflits – dont ceux déclenchés (?) par l’ONU –, ses propres griefs, et sa propre histoire. Elle ne peut résister à la confrontation des douleurs qu’en prenant une drogue qui endort la mémoire et l’ampute donc de ce qu’elle est. C’est Connected, de Marianne Edwards.

The Day No One Died, de Gwen Bellinger, raconte comment les derniers croyants sont persécutés et empêchés de pratiquer leur foi par les néo-humains ultra-rationnalistes qui ne croient à rien, falsifient l’Histoire, vivent la moitié du temps nus, et forniquent à qui mieux mieux. L’héroïne est courageuse et noble dans sa résistance. Chez Peter F. Hamilton, les néo-humains sont cool, les conservateurs non ; ici c'est l'inverse.

Dans Watching the Heavens, de Peter Henderson, les réfugiés sont des Européens venus sur les côtes du Maghreb après que l’arrivée d’aliens ait radicalement transformé la Terre. Certains de ces réfugiés sont des terroristes qui luttent contre les aliens. Stigmate inversé.

The Answer, de Niloufar Behrooz, raconte l’histoire de la dernière vraie humaine, confrontée aux hommes de béton que sont devenus tous ceux qui ont oublié Dieu et leur spiritualité. Mystique.

The Last Map Reader, de Sazida Desai, un récit de funérailles hitek dans lequel les derniers « purs » qui réfléchissent et savent sont menacés et tués par les « ennemis ».

Congruence, de Jehanzeb Dar, est une histoire de boucle temporelle plutôt bien foutue dans laquelle l’héroïne a été victime des prisons secrètes américaines dans le futur (!) et qui cherche donc à le changer en évitant pour commencer un attentat islamophobe.

1 très bon texte donc (en plein dans l'objectif)
1 bon (mais un peu gimmick)
3 dispensables.
Et 7 qui oscillent entre valorisation de l'anti-rationalisme, victimisation plus ou moins affirmée, ressentiment plus ou moins explicite. Si quand un anthologiste qui se revendique comme islamicate sélectionne des textes qui sont pensés par leurs auteurs (sûrement tout à fait sympathiques) comme islamicates, et que le résultat c'est 7 textes sur 12 qui sont martyrologiques, dogmatiques, ou anti-rationalistes, c'est au mieux consternant, au pire inquiétant. En tout cas, ça dit quelque chose sur un imaginaire.

Islamicates vol I, Collectif

mardi 13 septembre 2016

Les légions de poussière - Brandon Sanderson


Le fils de 11 ans de Julien a écrit une chronique d'un livre qu'il a beaucoup aimé, "Les légions de poussière" de Brandon Sanderson.

J'apporte ma pierre à l'édifice en disant que mon fils du même âge a aussi adoré "Les légions de poussière" et son récit dynamique et vif dans une ambiance proche de celle d'Harry Potter. Simplement, comme il est un peu feignasse, il n'a pas écrit de chronique. Mais il était enthousiaste et il l'a dévoré.

Si donc, vous avez des fils (voire des filles) qui ont aimé Harry Potter, lancez-les sur "Les légions de poussière", ils ne devraient pas le regretter.

Les légions de poussière, Brandon Sanderson

Frankenstein à Bagdad - Ahmed Saadawi - Encore un effort


Il y a des livres qu’on a vraiment envie d’adorer. On est donc un peu désappointé lorsque ce n’est pas complètement le cas. C’est ce qui m’est arrivé avec "Frankenstein à Bagdad".

"Frankenstein à Bagdad" est le troisième roman de l’auteur irakien Ahmed Saadawi. Il a obtenu le prestigieux International Prize for Arabic Fiction en 2014. Et Piranha a, fort judicieusement, décidé de le publier en français.

Bagdad, 2005. Dans une ville dévastée par les contrecoups de l’illégale autant qu’illégitime Troisième Guerre du Golfe, les habitants tentent, littéralement, de survivre. Production et revenus se sont effondrés, une population déjà peu aisée est devenue clairement pauvre. La vie est difficile et précaire, à tous les sens du terme hélas. Car par-delà les difficultés du quotidien, il faut survivre chaque jour aux attentats et aux assassinats politiques ou crapuleux qui gangrènent la ville. L’Etat irakien détruit par le conquérant américain, restent dans la cité, outre des troupes occupation largement cantonnées à la zone verte, des milices religieuses armées, des gangs de délinquants, et des groupes de soldiers of fortune employés par l’un ou l’autre. Sortir dans la rue - pour aller étudier, travailler, voir un ami - c’est risquer de connaitre d’une mort violente. Rester chez soi aussi, certaines voitures piégées étant si chargées d’explosifs qu’elles peuvent faire s’écrouler des immeubles et tuer leurs occupants - on l’a vu encore, hélas, en juillet dernier à Bagdad justement.

C’est dans cette ville en déliquescence que naît le Sans-Nom, Frankenstein moderne autant qu’arabe. Caractéristique de la ville dont il est un atroce reflet, le Sans-Nom est un « monstre » composite.
Il y a d’abord un corps, fait de morceaux de victimes d’attentats cousus ensemble ; ce corps de mongrel, c’est le chiffonier Hadi qui l’a créé patiemment, pour des raisons qui lui appartiennent.
Il y a ensuite l’âme errante du garde de sécurité d’un hôtel, tué dans une attaque à la voiture piégée, qui cherche un sens à l'après-vie.
Il y a enfin une volonté de fer, celle de la « folle » Oum Daniel, qui attend depuis vingt ans, face à un portrait de Saint-Georges à qui elle parle, le retour de son fils Daniel, conscrit disparu au front durant la guerre Iran-Irak.
De la fusion de ces trois misères naît la créature qui se met à arpenter nuitamment les rues de Bagdad.

Et là où le monstre de Mary Shelley n’avait pas de bût bien clair, celui de Saadawi, lui, veut venger ceux qui le constituent en tuant leurs assassins. Il finira par comprendre que chaque nouvelle mort fait de nouvelles victimes à venger, que le cycle de la vengeance est sans fin, et que personne n’est parfaitement innocent, tout dépend du niveau auquel on décide d’arrêter la recherche des causes premières. Les péchés des fils sont-ils imputables aux pères, et aux pères de leurs pères ? Oui, au moins dans la mesure où leur simple existence dans un passé révolu est la condition première sans laquelle il n’y aurait pas eu, un matin de 2005, un individu précis, au volant d’un camion bourré d’explosifs jusqu’à la gueule, dont l’acte suicidaire tue un jeune garde et met par là même en branle la chaîne d’événements décrite dans le roman.

Luttant contre ce Sans-Nom qui finit par terroriser même la mithridatisée Bagdad, une étrange brigade de Surveillance et d’Intervention, proche tant du gouvernement provisoire que des Américains et commandée par le baasiste non débaasisé Majid Sourour, emploie des nervis et des astrologues avec des résultats modestes.
Cherchant à raconter son histoire, le jeune journaliste Mahmoud al-Sawadi, ambitieux et amoureux, dans cet ordre.
Et puis, tout le petit monde du quartier Batawin, épicentre de l’affaire, avec leurs relations, leurs inimitiés, leurs ambitions - si modestes soient-elles.
Dans une ville qui s’effondre, que restera-t-il de ces gens et de leurs vies après que le monstre ait ajouté du chaos au chaos ?

J’avais vraiment très envie d’aimer ce livre repéré il y a des mois. Car c’est un sujet d’histoire contemporaine important. Car le terrorisme aveugle justifié religieusement arrive ici. Car c’est une histoire de voitures piégées et que l’actualité de la semaine montre que, contrairement à ce que j'avais toujours cru, je ne suis plus à l’abri de cette menace ici.
Et Saadawi -rendons-le lui - fait en partie le job. On voit la folie d’une ville qui connait plusieurs explosions par jour. On voit la résilience résignée d’une population qui doit vivre quand même (même si à la fin beaucoup sont morts ou ont fui). On voit les politiciens qui, lorsqu’ils parviennent à survivre, profitent du chaos pour s’enrichir. On voit la corruption et les détournements. On voit la superstition d’une population que le rationalisme n’a fait qu’effleurer. On voit la mosaïque confessionnelle, qui fonctionnait à peu près avant la désastreuse invasion américaine et beaucoup moins après.

Où est donc le problème alors ?

Je trouve au roman deux défauts.

D’une part, l’univers décrit fait parfois un peu Don Camillo. La petite vie du petit quartier, c’est un peu le petit bout de la lorgnette quand même, d’autant que le ton rappelle parfois les films de Duvivier, jusqu’à la « folle » qui voit Saint-Georges lui parler.

D’autre part, et c'est plus ennuyeux, le style du roman est vraiment trop plat, trop propret. Descriptif au point d’être empesé, il n’est jamais excitant, jamais exaltant, provoque régulièrement des moments d’ennui alors que le fond ne devrait pas y prêter. La narration à la troisième personne, souvent au style indirect, qui passe d’un point de vue à un autre sans se centrer sur aucun, et d’un moment à un autre dans de dérangeants gimmicks de temporalité, ne sert pas le texte (texte original ou traduction, j’ignore ce qui coince). Le problème est mis en exergue à la lecture du chapitre X, dans lequel le Sans-Nom se raconte. Là, à la première personne, en mode autobiographique, la lecture devient passionnante. Il aurait fallu que ce ton fut celui du roman entier.

Si c'est l’intention qui compte, le roman est une réussite, si on juge aussi la réalisation, pas tout à fait.

Frankenstein à Bagdad, Ahmed Saadawi

jeudi 8 septembre 2016

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur - Harper Lee - Must-read

"To kill a mockingbird" - Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur en VF – est un roman de l’Américaine Harper Lee, pour lequel elle obtint le Pulitzer en 1961. Considéré comme un des grands romans américains contemporains, le texte fut adapté au cinéma avec Grégory Peck dans le rôle « principal », celui d’Atticus Finch. J’écris « principal » entre guillemets car le narrateur, protagoniste central du roman, est la jeune (10 ans) Scout, fille cadette d’Atticus.

Sud des USA, milieu des années 30. La crise a frappé la petite ville de Maycomb en Alabama comme le reste du pays. Ce n’est pas la misère toutefois, sauf pour quelques familles qui n’étaient déjà guère faraudes avant. Dans l’ensemble, la vie s’écoule paisiblement, entre faible productivité, contrôle social, légendes locales, et ragots.
C’est le Sud rural. Domination des Blancs sur les Noirs, si peu discutée qu’elle en parait naturelle. Forte religiosité. Attention forte portée à la respectabilité, ce patrimoine immatériel dont on dispose si on est issu d’une famille installée depuis longtemps dans le comté et si on respecte les conventions sociales rigoristes du lieu. La respectabilité, que tous mesurent et évaluent, sert à classer les Blancs entre eux et fixe le crédit social dont ils disposent. Pour les Noirs, c’est facile, ils sont structurellement inférieurs et leur crédit social est nul.

Scout est une petite fille blanche. Elle vit avec son père Atticus, un avocat cinquantenaire, son frère Jem, un peu plus vieux qu’elle, et leur gouvernante noire, Calpurnia. La mère de Scout est morte alors qu’elle était encore un bébé ; Atticus élève ses enfants avec l’aide de Calpurnia.
Scout a la vie tranquille d’une WASP non touchée par la Grande Dépression. Sa vie, c’est son frère Jem, son ami Dill, les cours à l’école (dont elle ne comprend pas vraiment l’utilité) avec ces institutrices qui ne connaissent pas le pays et ses particularités, et les vacances d'été. C’est aussi l’invisible Boo Radley, qui ne sort jamais de sa maison proche et joue involontairement le rôle de croquemitaine.
Entourée de garçons, Scout est volontaire, énergique, pas girly pour un sou. Elle participe à toutes les équipées et sait se faire respecter, physiquement si nécessaire. La vie est tranquille et plutôt heureuse pour la petite fille. Mais un trouble approche, qui agitera la petite ville et touchera la vie de Scout.

Tom Robinson, un Noir de la ville, est accusé de viol par Mayella Ewell, une Blanche. Un procès très mal engagé, les acteurs de la procédure étant qui ils sont. Quand le Juge Taylor désigne Atticus pour assister le malheureux qui clame son innocence, l’affaire, qui secoue la ville, entre dans la vie de Scout et lui donne l’occasion de réévaluer certaines des certitudes de son monde.
Contre l’avis de tous et les menaces de certain, Atticus défendra brillamment Tom. Pour quel résultat ? Il faudra lire pour le savoir.

Le très humain Atticus, qu’on commence par trouver vraiment décent avant de le découvrir carrément noble, est un modèle de droiture et de probité, qualités qu’il transmet par l’éducation à ses enfants. Ses enfants découvriront au fil des pages ce que toute la ville sait de lui, à savoir qu’il vaut bien mieux, moralement et physiquement, que l’image pépère qu’il affiche. Mais, typique de son époque, cet homme bon et juste ne songe jamais à remettre en cause le système. Le sociologue Jean-Daniel Reynaud dirait qu’il joue dans les règles et pas sur les règles. Le conservatisme sudiste n’empêche pas la bonté mais il limite le champ des pensables. On notera d'ailleurs que si les sudistes voient bien l'injustice des lois raciales d'Hitler, ils n'en tirent aucune transposition pour eux-mêmes.

"To kill a mockingbird" est à la fois un roman d’apprentissage et un – léger – thriller. C’est surtout un excellent roman sur le monde conservateur du Sud ségrégationniste, écrit alors que la lutte pour les droits civiques bat son plein aux USA ; les deux époques se répondent et les contemporains d’Harper Lee font ce qu’Atticus et ses amis n’envisagent jamais.

Raconté par Scout avec sa voix de l’époque soutenue parfois par celle l’adulte qu’elle est devenue ; raconté donc par une petite fille, intelligente et fine mais ignorante aussi de certaines réalités du monde, ce qui oblige son moi adulte à intervenir quelquefois dans la narration, "To kill a mockingbird" dit le provincialisme d’une société fermée, la bigoterie d’un pays fondé par des religieux pour des religieux, le racisme paisible qui s’exprime à chaque instant dans l’inégalité structurelle que subit la population noire, un racisme qui devient violent quand l’ordre immuable de la hiérarchie raciale est menacé, à fortiori quand est transgressé l’absolu tabou sexuel : on ne touche pas la femme blanche.
Il montre aussi les sentiments bienveillants qui s’exprimaient chez certains envers les Noirs ostracisés, des sentiments sincères mais jamais assez ardents pour forcer un passage à l’acte militant. Même Atticus, s’il fait le maximum pour défendre Tom, s’il regrette constamment l’injustice qui pèse sur les Noirs, ne remet pas en cause l’organisation sociale ; Atticus dont le grand-père possédait, comme tant d’autres, des esclaves.
Il montre une population noire elle-même résignée, y compris face aux injustices qui s’expriment jusque dans le système judiciaire où elles devraient s'effacer. Cette population trouve son réconfort dans son église et la prière.
Tout paraît immuable.

Superbement écrit car à la fois très construit et très lisible, oscillant entre un très bel anglais et la langue trainante du Sud, "To kill a mockingbird" est un beau roman tant dans la forme que dans le fond. De nombreuses scènes sont belles et émouvantes, de nombreux discours mémorables, notamment l’immense plaidoirie d’Atticus au tribunal. C’est un roman à lire sans hésitation.

To kill a mockingbird, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee

dimanche 4 septembre 2016

Pas de retour en Ostalgie - Wanda Hagedorn - Good Bye Poland


"Pas de retour en Ostalgie" est un album oneshot autobiographique de Wanda Hagedorn. Le titre fait référence à l’ostalgie, cette nostalgie des Pays de l’Est disparus et des aspects « positifs » des sociétés communistes, plus solidaires et moins dures sans doute au prix d’une organisation dictatoriale et d’un endoctrinement constant. Illustré dans le film Good Bye Lenin !, l’ostalgie est un sentiment ambivalent, réactionnaire et sélectif dans son approche des mémoires individuelles et collectives.

Wanda Hagedorn, née et élevée en Pologne, vit aujourd’hui en Australie, et elle annonce la couleur dès le titre : "Pas de retour en Ostalgie" pour elle ; son enfance en Pologne ne fut pas « globalement positive ».

Années 60. Wanda vit à Szczecin - une ville dans les territoires d’Allemagne attribués à la Pologne à la fin de la guerre en échange de ceux que s’appropria l’URSS à l’Est - avec sa famille. Avec elle, trois sœurs plus jeunes, sa mère, son père. Le foyer est sinistre. Sinistre car en Pologne communiste, sinistre car siège d’une névrose familiale.

Côté Pologne, un pays où le niveau de vie a trente ans de retard sur celui de l’Ouest, Wanda vit dans un appartement réquisitionné. Sa famille partage l’appartement avec la victime de la réquisition, la « Boche », ils se livrent une guerre d'usure. Dans l'immeuble, l’eau chaude est rare, les toilettes partagées, le chauffage parcimonieux. La propagande est permanente, qu’elle vienne du Parti ou de l’Eglise catholique, opposés idéologiquement mais identiques dans le contrôle social. Dans les deux cas, il faut se conformer, obéir, accepter, apprendre par cœur le crédo, et le dire sous peine d’ennui.
Wanda va dans l’une de ces écoles numérotées et sans nom, typiques de l’Est. Elle doit porter ses badges, participer aux organisations de jeunesse ainsi qu’aux diverses parades à thématiques militaires et nationalistes.
Même les doryphores ont été « largués par l’aviation américaine », et quand un tank soviétique écrase par accident des enfants, il ne fait pas en parler ; les Soviétiques, c'est des amis.


Côté famille, la mère de Wanda, d’origine aisée, est stricte et froide. Elle n'enseigne à ses filles que pudeur, modestie, discrétion - à la dure. De formation catholique, elle en a les excès d’autodiscipline et d’acceptation, même si elle est elle-même outrée par la bigoterie stupéfiante d’une vieille tante qui garde parfois les petites. Le père de Wanda est un communiste fervent, fils de paysans pauvres, carriériste et revanchard. Pervers narcissique, violent, il fait marcher son petit monde au son de la musique de son humeur. Il appelle ses filles par des noms masculins (« mes marmots ») pour compenser sa frustration de ne pas avoir de garçon, et régente tous les aspects de leur vie, jusqu’à envoyer Wanda vivre chez un cousin pour pouvoir l’inscrire dans un lycée prestigieux.
Entre père et mère, pas d’amour. La mariage de la carpe et du lapin doublé d’une vraie domination patriarcale.
Wanda a aussi ses quatre grands-parents. Côté paternel, peu d’affinités entre cette petite urbaine et ses ancêtres ruraux. Côté maternel, une vraie affection entre elle et sa grand-mère qui lui ouvre l’esprit, la sort, lui fait lire des livres « licencieux » comme les Claudine, lui fait découvrir une sensualité que sa mère et son pays mettent sous l’éteignoir.

L’enfance de Wanda, entre désagréments quotidiens, prise d’autonomie, et découverte progressive de la sexualité, est globalement déplaisante. Un père qu’elle hait, une mère distante, et la pression d’une société patriarcale, autoritaire, grise : « une enfance catholique patriarcale et polonocommuniste, donc dépressive, oppressive et répressive ». Sans oublier les agressions sexuelles à bas bruit qui s’exercent sur les filles et sur lesquelles il importe de garder le silence ; de ces choses, on ne parle pas. Heureusement il y a ses sœurs avec qui elle forme une petite tribu solidaire face à l’adversité, sa grand-mère Héléna – à la bisexualité probable – qui lui aère la tête, et les livres, qu’elle dévore avidement et qui l’extraient de la noirceur de son monde, un monde si ennuyeux que le spectacle de la petite fille du premier souffrant de la polio était « la première attraction de l’immeuble ».

Wanda devra partir très loin pour être libre, vivre enfin, réaliser le rôle de sa grand-mère Héléna dans sa construction personnelle, et découvrir le féminisme dont elle devient une militante active.

Qu’on ne s’y trompe pas, en dépit de son cadre, le livre n’est pas une livre d’analyse politique, c’est d’abord la chronique d’une famille dysfonctionnelle - comme Good Bye Lenin ! était moins un film politique qu'un film sur l'amour filial. Certes, la Pologne communiste colore et oriente les évènements, mais elle n’est qu’un élément parmi d’autres de la vie bien morose de Wanda. De ce point de vue, l’album peut laisser le lecteur sur sa faim.

 Pas de retour en Ostalgie, Hagedorn, Fras

mardi 30 août 2016

Folding Beijing - Hao Jingfang - Inversion de la courbe


"Folding Beijing" est une novelette de Hao Jingfang, lauréate du Hugo 2016 de la meilleure novelette. Après Liu Cixin l’an dernier, lui aussi traduit par Ken Liu, c’est cette fois une femme chinoise qui obtient un Hugo ; signe d’ouverture et signe tout court.

Futur. La ville de Beijing est divisée en trois, spatialement et temporellement. Les 5 millions de privilégiés de Space One disposent de la ville un jour sur deux. Les 25 millions de Space Two et les 50 millions de Space Three en disposent l’autre jour ; 16 heures de jour pour les Two et 8 heures de nuit pour Three. D’une zone temporelle à la suivante, les bâtiments se replient et s’enterrent, avec leurs occupants en sommeil induit jusqu’au cycle suivant. Lors du passage d’1 à 2 la ville se retourne comme une pièce qui passe de pile à face, la ségrégation est spatiale ; de 2 à 3 en revanche seuls les bâtiments changent, ce qui impose de partager le temps. On comprend bien où il vaut mieux vivre ; on comprend aussi que le passage d’un espace à l’autre soit très strictement réglementé.

C’est dans cette ville qui a poussé au pinacle la ségrégation sociale que vit et travaille, au centre de traitements des déchets, le cinquantenaire Lao Dao. Pauvre comme ses 50 millions de voisins de Space Three, Lao Dao saute un repas par jour pour pouvoir payer l’école à la petite fille qu’il a recueillie. Alors quand le hasard lui fait rencontrer un jeune amoureux de 2 qui lui propose une forte somme pour porter un message à sa bien aimée en 1, Lao Dao n’hésite pas, en dépit du danger.

En 1, Lao Dao voit pour la première fois le soleil sur sa ville, découvre un mode de vie, un espace, et une aisance matérielle inimaginables chez lui, apprend que la distance sociale fait les amours impossibles, et comprend que la fragmentation de la ville est moins une réponse à la surpopulation qu’une tentative pragmatique à la chinoise de régler la question du chômage dans un monde où la productivité croit plus vite que la demande. Il finira par rentrer dans son monde, plus riche et moins ignorant.

On peut voir un texte politique ou social dans cette charmante nouvelle. On peut y voir l’indifférente supériorité des privilégiés – la scène de l’interruption provoquée du retournement est éclairante – pour qui les pauvres de 3 ne sont guère plus que des fourmis industrieuses qu’on protège autant qu’on les laisse dans un inconfort bien suffisant pour elles.
On peut aussi la lire comme un conte des Mille et Une Nuits. On y trouve un pauvre généreux et bon qui fait un voyage vers un pays merveilleux où son ingéniosité l’enrichit, un couple d’amants dissimulé à la vue d’un mari puissant, deux vieillards qui apportent aide et connaissance, une acceptation de l’ordre des choses qui sont ce qu’elles sont sans qu’il soit utile d’en discuter. Dans les deux cas, c’est une très jolie histoire.

Folding Beijing, Hao Jingfang

lundi 29 août 2016

Cat Pictures Please - Naomi Kritzer - MUHAHAHAHAHAHA


"Cat Pictures Please" est une courte nouvelle de Naomi Kratzer qui a gagné les Hugo et Locus 2016 de la meilleure nouvelle, et a été finaliste au Nebula 2015.

To make a short story short, c'est l'histoire d'une IA émergente qui veut voir des photos de chat et aider son prochain, pas forcément dans cet ordre.

Nourrissant son nudge au data mining, elle réussit à sortir deux de ses trois protégés de leurs petites vies foireuses - ici j'ai utilisé deux termes compliqués pour dissimuler à quel point c'est nunuche.

L'IA miraculeuse qui aide Mme Michu, c'est Joséphine IAnge gardien.

Cat pictures please, Naomi Kritzer

The Dream-Quest of Vellitt Boe - Kij Johnson - Superbe


"The Dream-Quest of Vellitt Boe" est une novella de Kij Pont sur la brume Johnson. Les amateurs de Lovecraft auront dressé l’oreille à ce titre et ils auront eu raison. Le texte de Johnson est une évocation, un hommage, un tribut au Dream-Quest of Unknown Kadath de HPL. C’est aussi une recréation, plus satisfaisante dans l’esprit de la Johnson adulte de 2016, de l’original lu dans son enfance, une recréation qui pointe l’absence de femme dans le texte original et, tout à la fin, lance une pique au racisme bien connu du rêveur de Providence.

Vellitt Boe est une cinquantenaire, enseignante de mathématiques à la faculté féminine d’Ulthar. Une nuit, sa meilleure étudiante, Clarie, s’enfuit avec un galant, un rêveur venu du monde de l’éveil. Dans la chambre abandonnée, juste un message écrit : « Il dit qu’il y a des millions d’étoiles ». Aucun doute n’est possible, Clarie est partie pour le monde de l’éveil (le nôtre), voir ces millions d’étoiles qui la changeront si fort des seulement 97 que comptent les Contrées du Rêve.
Problème : le père de Clarie est l’un des gros donateurs d’une faculté dont l’existence, du fait de sa spécificité sexuée, est toujours précaire ; l’égalité des sexes n’existe pas vraiment dans les Contrées (« When were women aver anything but foootnotes to men's tales », Vellitt Boe - et Kij Johnson). Vellitt Boe doit donc se lancer sans délai à la poursuite des amoureux, pour rejoindre Clarie et la ramener avant que son père ou l’université n’aient vent de l’affaire et sanctionnent la faculté. D’autant plus que, et Vellitt ne le comprend qu’en chemin, les enjeux sont infiniment plus élevés qu’il n’y parait au début.
Le voyage de Vellitt, prévu pour durer seulement quelques jours, prendra en fait plusieurs mois et sera, pour la femme qui attaque la deuxième partie de sa vie, l’occasion d’un retour sur les choix qui ont fait de la baroudeuse intrépide qu’elle était une enseignante installée, peut-être domestiquée, sûrement apaisée.

"The Dream-Quest of Vellitt Boe" est un texte magnifique. Traversant les Contrées, Vellitt entraine le lecteur dans l'un de ces lieux merveilleux rares que la littérature sait, parfois, créer, où tout impressionne, intrigue, ou effraie. Un lieu si étranger que même les endroits qui ne sont que cités résonnent aux oreilles du lecteur comme d’envoutantes promesses. Un monde au ciel tourmenté, à la Lune facétieuse, aux 97 étoiles seulement, chacune liée à un dieu. Un monde peuplé d’êtres étranges, de monstres terrifiants, de dieux endormis ou stupides, où l’atroce côtoie le superbe sans solution de continuité ; forêts phosphorescentes et zoogs agressifs, trône d’opale pur et ruines de cités rasées, gug reconnaissant et goules traitresses, chats intelligents et dieux fous, violents, capricieux qui anéantissent les humains par jeu ou indifférence. Un monde aussi beau qu’il est cruel et injuste. Un monde qui, finalement, peut conduire certains de ses habitants à lui préférer la liberté et les certitudes du nôtre.

Usant d’une écriture aussi classique qu’élégante, Johnson livre un très beau texte qui emmène le lecteur dans un des plus beaux lieux de la littérature et lui offre un touchant portrait de femme. C’est aussi une réflexion sur l’inévitable fin de l’insouciance (cf. Un pont sur la brume) et donc du rêve comme absolu, l’installation passée de Vellitt préfigurant la prise de responsabilité de Clarie. Revenir au réel fut aussi l’objet de la quête de Randolph Carter dans le texte de Lovecraft, un Carter qu’on croise bien sûr ici alors qu’il ne l’a pas encore compris.

Faut-il avoir lu l’original pour apprécier la version de Johnson ? Clairement non, je veux le marteler, même si les lecteurs de Lovecraft se replongeront avec délice dans ces Contrées qui sont sans doute la plus belle création du maitre de Providence.

The Dream-Quest of Vellitt Boe, Kij Johnson