mercredi 26 avril 2017

Chef d'oeuvre : Journal d'un monstre - Richard Matheson


Ecrivant dans Bifrost, je n'en fais jamais la pub ici pour des raisons évidentes. Mais aujourd'hui ça s'impose. Alors tant pis.

Le Bifrost n° 86, qui vient de sortir, est un spécial Richard Matheson. Mort en 2013, le très prolifique auteur est une légende, l'un des maitres et des références de l'Imaginaire contemporain.
Dans le magazine on trouve réimprimé la première nouvelle publiée du grand homme : "Journal d'un monstre" (Born of Man and Woman), dans la traduction d'Alain Dorémieux.

Considérée à juste titre comme un chef d’œuvre absolu, "Journal d'un monstre" est un très court texte qui contient en concentré tout le talent de Matheson. Parfait sur le fond comme sur le forme, ce témoignage à la première personne illustre magnifiquement ce que peut être une nouvelle dans sa quintessence. Si vous ne l'avez pas, il vous le faut.

Journal d'un monstre, Richard Matheson

Sherwood Nation - Benjamin Parzybok - Pschitt


Futur proche. Une sécheresse sans précédent frappe depuis des années l'Ouest des USA. Effondrement économique et problème d'accès aux ressources les plus basiques, dont l'eau, ont conduit nombre d’habitants (parmi lesquels beaucoup des plus qualifiés) à migrer hors des zones sinistrées. Jusqu'à la fermeture des frontières intérieures. Plus possible d'aller à l’est des Rocheuses, les Américains de la Côte Ouest se retrouvent coincés dans une zone en déliquescence économique et sociale qui survit grâce à l'aide humanitaire (eau et rations alimentaires) livrée quotidiennement par la Garde nationale fédéralisée. La vie y est difficile et la violence grande.

A Portland, tout au nord, les temps sont durs pour tout le monde, mais plus encore pour les habitants des quartiers les plus populaires, et nettement moins pour ceux dont la position ou la fortune leur permettent de détourner une partie des ressources à leur profit. De l'eau notamment est clandestinement livrée aux plus riches ou aux proches de Brandon Bartlett, le maire. C'est common knowledge, au point que ce dernier y a gagné le surnom Heartless Bartlett. Alors, quand quelques militants attaquent un des convois clandestins, et que Renee, l'une des jeunes activistes, fait la Une des média dans une posture christique où elle distribue les rations d'eau volées aux passants comme le Christ les pains multipliés, la cité se révèle prête pour un changement qui donnera naissance, sur quelques quartiers, à la micro-nation de Sherwood, fondée et dirigée par Renée, devenue pour tous Maid Marian – celle qui prend aux riches pour donner aux pauvres. Le roman raconte les heurts et malheurs de la minuscule Sherwood.

Le roman commence bien. D'une lecture fluide et agréable, dans un style accessible, Parzibok raconte l'histoire d'une fille simple qui crée un modèle nouveau d’organisation. Déclarant la sécession de quelques quartiers, Renée et ses soutiens y instaurent une « dictature temporaire bienveillante ». Face à l'incurie municipale, Renée – aka Maid Marian – réinstaure le contrat social originel que ne remplissait plus la municipalité de Portland : liberté contre sécurité et services. Livraison égalitaire d'eau à domicile (donc sans le risque des files d'attente), protection de tous par une milice, micro-jardinage, nettoyage des zones sinistrées, assainissement, le tout nourri par une remontée constante des demandes et informations du terrain. Durant sa courte existence, Sherwood fonctionne de manière satisfaisante en améliorant significativement la vie de ses habitants.
Si on trouve étonnant que les citoyens d'une Etat démocratique acceptent aussi facilement une limitation de leurs droits politiques, on peut se référer à cet article éclairant de Milan Svolik dans le Washington Post. On y voit à l'aide d'une expérience très récente que la démocratie est un bien comme un autre, ce qui fait que les citoyens sont susceptibles d'arbitrer entre ce bien et d'autres qui leur paraissent à l'instant t plus vitaux.

Décrivant de manière détaillée la mise en place et le fonctionnement de la micro-nation, Parzibok montre comment Maid Marian recrée une communauté là où les difficultés matérielles ne laissaient subsister qu'anomie et loi du plus fort. Elle met en place un système de division du travail, certes fondé en grande partie sur le « volontariat obligatoire » mais appuyé au moins autant sur l'adhésion à un projet d'espérance, qui rend aux citoyens de Sherwood le sentiment d'une utilité sociale et d'une vraie solidarité. Autoritaire de fait mais tempéré par la consultation permanente de la population et humanisé par les relations de face à face entre « agents publics » et population, le régime de Sherwood rend à chacun la sécurité perdue et donne à chacun une identité sociale nouvelle, par-delà les clivages sociaux ou ethniques, comme membre actif de la communauté. Tout ceci est plutôt bien vu.

Autre point au crédit du livre, Parzibok y donne vie à des personnages attachants et riches.
Renée est déchirée entre personnalité privée et personnalité publique. Maid Marian est un leader charismatique et sans attache qui s'est donnée à sa cause, Renée une jeune barista latino effrayée par l'ampleur de la tâche, le poids des décisions, et celui des responsabilités. Il faut accoucher puis protéger Sherwood, même si la tâche est immense et l’adversité municipale énorme, et même au prix, parfois, de la raison d'Etat. Il faut aussi, pour souder et motiver la communauté, construire la fiction Marian, la faire vivre sur le terrain et dans les média, sacrifier souvent la femme au leader. Nul ne le sait mieux que Zach, amoureux malheureux et compagnon caché, qui ne sait jamais vraiment avec laquelle des deux femmes il se trouve, et qui aime l'une mais pas l'autre. Jusqu'au point de rupture.

Près de Renée, il y a Béa, fidèle amie et soutien sans faille, Gregor, un ex-caïd local qui retrouve un but et une dignité en se mettant au service d'une noble cause qui le dépasse, Jamal, le fils de Grégor, jeune et idéaliste, transfiguré par son adhésion à une cause et à la personne qui l'incarne.
Il y a aussi, ailleurs, Nevel, que les temps ont rendu un peu fou et qui, depuis, creuse un tunnel sous sa maison dans lequel, entre autre, il entrepose de l'eau – son trésor.

Même Bartlett, le maire, est un personnage intéressant. Il avait des projets, il aurait pu être un bon maire pour Portland, mais les épreuves du temps se sont révélés trop dures pour cet homme faible. Peu efficace mais pas fondamentalement mauvais, Bartlett s'est laissé progressivement vaincre par la difficulté du moment alors même que l'avait déjà gagné l'amour du pouvoir et des petits avantages qu'il procure ; et qu'importe alors s'il fallait déchoir moralement et s'allier les puissants pour le garder. Marian lui donnera quelqu'un à haïr et à blâmer pour sa propre déchéance.

Tout allait donc bien. Puis arrive la seconde partie du roman. Et là, la narration se met à patiner.

Arrivent des fils narratifs largement inutiles et dilatoires, des changements rapides de point de vue, des motivations psychologiques moins claires pour les protagonistes, des retournements difficiles à comprendre, des événements – souvent vus de extérieur – dont on a l'impression qu'ils servent surtout à charger le récit en rebondissements. La tension retombe, la suspension d'incrédulité diminue, le roman devient contestable dans son dispositif narratif et ne vit pas à la hauteur des attentes suscitées. Comme si Parzybok avait voulu créer sa micro-nation puis s'était rendu compte ensuite qu'il ne savait plus quoi en faire. Dommage.
Sherwood rejoint, hélas sans gloire et dans la confusion, le destin de tant d'autres communautés utopiques.

Sherwood Nation, Benjamin Parzybok

jeudi 20 avril 2017

Le Fulgur t1 - Bec - Palpitant


Sortie du tome 1, intitulé "Au fond du gouffre", de la nouvelle série d'aventure de Christophe Bec, Le Fulgur.
Adapté du roman éponyme de Paul de Sémant, la série racontera la descente d'un sous-marin expérimental vers les profondeurs de la mer et du temps.

1910, golfe du Yucatan. Une expédition financée par le milliardaire américain Joe Kens s'est donnée pour objectif d'aller récupérer, au fond d'un gouffre marin profond de 4000 mètres, le milliard d'or pur contenu dans l'épave d'un navire américain coulé par une tempête. Elle prévoit d'utiliser le Fulgur, un sous-marin expérimental inventé par le Docteur Damian, une sorte de savant fou qui a mis au point une source d'énergie inédite permettant de se déplacer sans utiliser de pièce mécanique.

Problème : si le Fulgur fonctionne comme prévu, ses navires accompagnateurs se trouvent pris dans une éruption volcanique et coulent. Le Fulgur, sans filin, s'enfonce vers les profondeurs abyssales. Tout allant de mal en pis, le sous-marin sans contrôle est projeté dans une fissure océanique qui se referme derrière lui. A très court terme, l'engin est dans une « mer » souterraine, au calme et à l'air. Mais il faut d'urgence trouver le chemin de la remontée sous peine de mourir loin du monde dans un gouffre qui semble bien abriter une vie antédiluvienne.

Roman d'aventure pur et dur, le Fulgur développe un merveilleux scientifique à la Jules Vernes. Pas seulement à cause du « savant fou ». Difficile, en suivant le Fulgur, de ne pas penser au lac souterrain de Voyage au centre de la Terre (et à l’urgence de ressortir avant de mourir), ou à la mer intérieure du Pellucidar de Burroughs. Pour ce qui est de la mer et de ses monstres, le dessinateur, quand à lui, cite WH Hogdson dans ses remerciements.

Ce style vernien est très agréable. Il donne l'occasion de se replonger dans un monde où beaucoup restait à découvrir, où la science était objet d’émerveillement et pas d'inquiétude, où le mythe du progrès était encore vivace, et où des aventuriers - dois-je dire des savanturiers - intrépides repoussaient toujours plus loin les limites de la connaissance et de l'exploration.

Je crois avoir dit ailleurs qu'il est impressionnant d’arriver à créer de la tension avec un média froid qui ne bénéficie pas des artifices du cinéma. Je le répète ici. Et Bec a ce talent. Il sait comme personne trouver une narration qui fait monter la pression et implique le lecteur dans l'inquiétude que ressentent les personnages.
Cette tension était le but recherché ici. Le résultat est palpitant. Touché.

Je ne suis honnêtement guère fan du dessin. Happens. Dommage.

Le Fulgur t1, Au fond du gouffre, Bec Nenadov

Petit cadeau : une couverture du roman original

mercredi 19 avril 2017

Void Star - Zachary Mason - Summermute


Côte Ouest (ce qu'il en reste) au siècle prochain. Le monde est le nôtre, en logiquement pire.

Le niveau des mers est monté ; les zones côtières ont été progressivement submergées. Les plus grandes villes littorales sont en partie noyées ; y coexistent zones noyées et zones encore au sec dans un patchwork surréaliste qui doit autant à l'adaptabilité de l'Homme qu'à son sens aigu du déni. Qu'on y songe : la jeunesse du monde converge vers les villes mourantes pour assister aux engloutissements et on organise, après, des fêtes dans les étages engloutis des immeubles !

Dans un monde à venir malade – hélas – de son environnement, de sa violence militaire, de l'effondrement de nombre d'Etats, le tout étant lié, nombre d'humains doivent fuir de chez eux pour grappiller un peu de vie supplémentaire – « Le jeu n’en vaut pas la chandelle ! répéta-t-il. Ah… mais empêcher qu’elle s’éteigne… » écrivait RE Howard.
Des vagues de réfugiés se succèdent donc dans toutes les zones qui semblent un peu mieux portantes. Ces nouveaux venus s'ajoutent aux exclus locaux. Tous vivent dans des favelas devenues omniprésentes jusqu'aux centres des anciennes villes, et presque organiques dans leur croissance ininterrompue et rapide en surface aussi bien qu'en hauteur – il faut dire que les bots constructeurs y aident bien.

A côté des milliards de gueux qui survivent plus qu'ils ne vivent, chanceux s'ils se vendent bien dans l'industrie du sexe ou de la guerre, vit le petit nombre des qualifiés, bien payés, et consommateurs de biens de luxe, « chiens de garde » aussi – corvéables et dispensables – des ploutocrates richissimes qui possèdent le monde et l'utilisent souvent à leur guise.

Enfin, loin des humains, si loin d'eux conceptuellement, les IA. Entités artefactuelles capables d'engendrer automatiquement leurs propres successeurs, elles remplissent docilement les tâches complexes que les hommes leur confient mais leur sont totalement incompréhensibles. Seuls quelques spécialistes dans le monde sont capables de communiquer vraiment avec les IA, pour diagnostiquer des dysfonctionnements par exemple.

Irina est l'un de ces spécialistes. Payée très cher pour s’adresser à des IA autistes qui ne comprennent pas comment pas les Humains pensent (pour celles que ça intéresse) ni ce qu'est vraiment le monde, elle doit son talent à un implant cérébral presque expérimental qu'on lui posa pour sauver sa vie après un grave accident.
Au début du roman, Irina atterrit à San Francisco. Elle doit rencontrer le très riche, très vieux, et très secret Cromwell – un magnat du courtage de l'eau et de l'énergie – qui a besoin de ses talents particuliers. Un contrat à priori banal, qui lui permettra d'engranger une partie supplémentaire de la somme considérable sans laquelle elle ne pourrait plus s'offrir son traitement Mayo annuel anti-vieillissement. On le sait bien, si on rate une seule année, le traitement devient inutile. Beaucoup des sararimen de haut vol de ce monde paient leur longévité par l'angoisse permanente d'une vie sous l'épée de Damoclès de la mauvaise année qui les sortirait pour toujours de la jeunesse au long cours. Irina n'en est pas là. Les affaires vont bien. Ca ne va pas durer.

Elles vont bien aussi pour Thales. Implanté aussi, le jeune Brésilien a ainsi échappé à la mort lors de l'attentat qui a tué son homme politique de père. Depuis il est convalescent, à Los Angeles, loin de son pays qu'il a fui pour raison de sécurité. Que sait-il ? Et à qui ces informations peuvent-elles profiter ?

Sur la trajectoire de collision, il y a aussi Kern. Réfugié d'Amérique Centrale, autodidacte des arts martiaux, il vit de petits coups dans la favela de LA, sort plus ou moins avec une strip-teaseuse, et se retrouve sans le vouloir – en volant un téléphone – au cœur d'une affaire bien trop grosse pour lui.

Mason, auteur encore novice, a écrit avec "Void Star" le roman cyberpunk le plus excitant que j'ai lu depuis longtemps. Il m'a saisi comme Neuromancien l'avait fait il y a bien des années. Aussi nerveux, aussi tendu, aussi mystérieux. Et peut-être plus efficace.

Sur le plan du fond, Mason livre un roman complexe, fait de niveaux de vérité superposés qui se dévoilent progressivement aux yeux du lecteur. Mason réussit – ce à quoi n'arrivent pas tous les auteurs SF – à rendre clairs des événements difficiles à visualiser et à métaphoriser les réalités informatiques.

D'un point de vue technique aussi bien que politique, le monde qu'il décrit est, hélas, crédible, plus, bien plus, que celui du chef d’œuvre de William Gibson ; il en est d'autant plus inquiétant et immersif.

Spécialiste de la recherche en IA, Mason expose aux lecteurs les difficultés conceptuelles qu'ont ces intelligences pour saisir le monde physique dans lequel elles existent, ne serait-ce que pour reconnaître une image ou, plus difficile encore, une expression faciale. Google (auquel un clin d’œil est fait dans le roman) tente aujourd'hui de surmonter certaines de ces difficultés en faisant travailler deux réseaux de neurones ensemble pour qu'ils avancent dans leur appréhension du monde. On est ici au cœur du sujet. Que seront les IA ? Que comprendront-elles ? Que voudront-elles ? D'où le titre "Void Star", qui évoque un inconnu qui parlera aux codeurs.

Quant à la quête de « l'immortalité » du roman, elle est aujourd'hui au centre de bien des préoccupations des magnats de la Silicon Valley.

Sur le fond, le roman est donc bien en résonance avec le monde tel qu'il est et tel qu'il devient, et pour le porter il dispose d'une histoire efficace et de personnages  intéressants. Bien moins badass que les héros de Neuromancien, tous lancés sans le vouloir sur des trajectoires de progrès ou de rédemption, Mason les rend humains et proches, avec une mention spéciale pour Kern, très émouvant dans sa perception de monde (celle d'un pauvre qui ne comprend jamais vraiment ce qu'est la richesse) et dans sa quête d'absolu.

Qu'en est-il enfin de la forme ?

Une vraie réussite.
Rempli d'images, de sons, d'impressions, fait d'une succession de chapitres courts, alternant des phrases courtes, vives, parfois nominales, et de très longues phrases, toujours fluides, qui décrivent des enchaînements de pensée ou d'action, le roman se lit simplement alors même qu'il remplit le lecteur d'idées et de perceptions, et qu'il le promène de lieu en lieu en lui offrant de très nombreux coups d’œil sur un monde proche et lointain à la fois. C'est très bien fait.

S'y on veut trouver à redire, on pourra regretter un moment où une scène, pas totalement logique, semble destinée seulement à permettre qu'une autre arrive ensuite. Peut-être aussi une ou deux rapidités.
Et puis on peut se demander pourquoi lire un roman qui évoque irrésistiblement Neuromancien. Parce qu'il est bon, et peut-être meilleur que son prédécesseur. Utile donc, qu'on ait lu ou pas le roman de Gibson.

Void Star, Zachary Mason

mardi 18 avril 2017

The Book of Joan - Lidia Yuknavitch - A l'estomac


« ...provocative dystopian novel reminiscent of Station Eleven by Emily St. John Mandel », couv.
MUHAHAHAHAHAHA, n'importe quoi !

"The Book of Joan" est un roman post-apo de Lidia 'Misfit's Manifesto' Yuknavitch. C'est un roman misfit, comme elle, et absolument pas un dystopique ou post-apo au sens habituel du terme.

Futur hélas trop proche. La Terre a été bouleversée au-delà du reconnaissable par la Géocatastrophe. Succédant aux Guerres Globales qui ont embrasé le monde et fait de chaque humain (homme, femme, enfant) un combattant ainsi qu'une victime à venir, la Géocatastrophe a anéanti presque toute l'humanité, remodelé la planète, et quasiment éteint la lumière solaire. Les seuls qui ont « échappé » au désastre sont une grosse poignée de privilégiés qui ont fui pour le CIEL – des stations en orbite – et y survivent depuis lors en pompant le peu de ressources qui restent à la Terre. Ils y vivent sous la férule de Jean de Men, un dictateur ploutocrate issu du monde de la célébrité facile (toute ressemblance...). Mais, incapables de se reproduire, ils sont les derniers de leur (notre?) espèce.
La seule à s'être opposé à de Men est Joan, une Jeanne d'Arc réinventée par Yuknavitch. Retrouvée, capturée, elle a fini brûlée sur un bûcher. Mais, à l'insu de tous, Joan a échappé à la mort ; et elle doit maintenant finir sa mission : initier un nouveau cycle pour la vie et la matière.

A partir de ce pitch, Yuknavitch aurait pu peut-être écrire un roman SF classique. Ce n'est pas le choix qu'elle a fait.
D'abord, quantité des événements du roman sont inexplicables par la science traditionnelle. Joan, enfant, a été habitée par une lumière et une chanson qui ne l'ont plus quittée. Elle y a gagné des dons miraculeux, jusqu'à celui de rendre brièvement la vie.
Ensuite, si les Guerres sont une suite logique des tensions et apories mondiales, la Géocatastrophe est largement d'origine surnaturelle.
Enfin, l'humanité – ce qu'il en reste – a subi une transformation radicale et inexpliquée. Métamorphosés en sorte de pantins parfaitement blancs, les humains ont perdu leurs organes sexuels et ne sont plus capables ni de s'accoupler, ni, a fortiori, de se reproduire.
Rien de tout cela n'a d'explication rationnelle. C'est advenu, c'est tout. Comme une conséquence de l'impasse que constitue l'humanité qui a fait de la vie – forme animée de la matière – un vouloir et un pouvoir alors que la simple existence de la matière est suffisante à l'expression de son essence.
Là où la Jeanne originale entendait Dieu, c'est l'univers qu'entend Joan, c'est à lui qu'elle est connectée, matière et énergie, c'est de lui qu'elle tire ses dons et sa mission. Elle est une sorte de Dr Manhattan, pouvoirs, vision, et détachement compris.

Sur ce fond, qu'il faut admettre pour pouvoir lire le roman, Yuknavitch raconte une histoire en trois parties, comme les actes d'une tragédie ou les panneaux d'un retable.

Livre I : Où l'on découvre la révolte de Christine Pisan et de son impossible amant Trinculo dans un  CIEL où l'on se scarifie pour créer et où le sexe est une offense capitale.
Livre II : Où l'on suit Joan et son amie Leone sur une Terre ravagée, de fuite en survie et de survie en fuite. On y entrevoit parfois les quelques humains restants, au-delà de toute aide possible. On y pressent la confrontation à venir.
Livre III : Où Joan, Christine, Leone et Trinculo se dressent contre de Men dans CIEL, et où Joan initie un nouveau cycle de la réalité.

Ce que raconte Yuknavitch c'est l'obscénité humaine. Des super riches bien sûr mais pas seulement. De l'humanité toute entière.
Ce qu'elle dit c'est la consubstantialité de l'humanité avec la création tout autant qu'avec la destruction.
L’aveuglement qui détourne l'humain de sa matérialité.
Le caractère inévitablement sexué de l'espèce humaine.
La rupture d'avec la parole qui signe celle d'avec tout sentiment humain.

Elle le fait dans un style d'une richesse folle, que le souci de vraisemblance ne limite jamais. Elle accumule les affirmations, empile les idées, élève un monument baroque qui captive le regard. Elle raconte les choses les plus incroyables sans jamais perdre un lecteur progressivement hypnotisé.
Elle renvoie l'humain a sa matérialité intrinsèque. Odeurs, humeurs, pisse, merde.
Elle place le sexe au centre. Comme nécessité vitale, comme soif inextinguible, comme crime capital de tous les totalitarismes. L'humain n'est pas qu'un pur esprit.
Elle décrit la mortification du corps, auto-infligée ou imposée comme sanction. Crémation, écorchement, aigle de sang. Corps détruits, mutilés, amputés. L'humain n'est pas qu'un pur esprit.
Elle décrit la mortification de l'humanité par elle-même (qui d'autre ?).
Elle décrit la mortification de la Terre par l'humanité.
Elle décrit le début (peut-être) d'une nouvelle histoire pour cette matière dont est constituée l'humanité ; nous sommes faits d'atomes de carbone inertes inchangés depuis des milliards d'années.

C'est barbare, violent, cruel. C'est une incantation primale. De la littérature sans limite.
C'est du post-apo, certes, mais au sens ultime du terme, et pour l'appréhender c'est vers Jérôme Bosch qu'il faut regarder, ou Ligotti, ou encore la fin du cycle d'Elric.

The Book of Joan,  Lidia Yuknavitch

dimanche 16 avril 2017

Lovecraft au coeur du cauchemar - ActuSF


« N'est pas mort ce qui peut à jamais gésir,
Et au fil d'ères étranges, même la mort peut périr. »
Quel meilleur jour que celui de Pâques pour parler du dormeur de R'lyeh ?

Commençons cette brève chronique par une précaution indispensable. Je connais beaucoup des participants à ce "Lovecraft", j'apprécie souvent leur travail, et j'ai soutenu le projet en le finançant –   avec beaucoup d'autres – sur Ulule. Si ça t'inquiète, lecteur, si tu penses que ça entache mon avis de partialité, je ne pourrai pas te convaincre du contraire (on ne convainc jamais que les convaincus). Sache néanmoins que Lovecraft me fascine depuis l’abîme du temps de ma prime jeunesse, que je pense avoir lu tout ce qu'il a écrit (à condition que ça soit accessible dans des conditions décentes) et beaucoup de ce qui a été écrit sur lui, que j'aurais alors été infiniment déçu si l'ouvrage avait été quelconque. Ce n'est pas le cas, je vais donc t'en dire quelques mots.

"Lovecraft, au cœur du cauchemar" est un bel ouvrage hardbound de 460 pages, publié par ActuSF.

On y trouve :

Un article passionnant de Bertrand Bonnet (une sorte de Joshi français) sur l'écart entre l'homme Lovecraft et le mythe Lovecraft. Tant des anciens lecteurs d'HPL (moi compris) ont pris en leur temps pour argent comptant la légende associée au personnage qu'une mise au point structurée est utile pour ceux qui ne lisent pas l'anglais et sont donc privés de Joshi.

On continue sur l'homme avec un article de Mathilde Manchon sur les lieux imaginaires ou réels de l’œuvre de Lovecraft, entre cités mythiques et lieux réinterprétés.

Nouvel article long de Bertrand Bonnet (en partie déjà publié dans le Bifrost spécial Lovecraft) sur l'amitié intense, et pourtant strictement épistolaire, qui lia Lovecraft et Robert Howard (le créateur de Conan, entre autres). Sur les rapports et les différences qu'entretiennent leurs deux œuvres aussi, l'influence certaine de Lovecraft sur Howard, et celle, seulement possible, d'Howard sur Lovecraft. Suivent quelques extraits de lettres de l'un à l'autre (sélectionnés par Patrice Louinet) dans lesquels on les voit discuter de tout, jusqu'à des considérations gastronomiques.

Suit un article de Todd Spaulding sur le Lovecraft réviseur des textes des autres, sur l'imposant travail de réécriture parfois complète que Lovecraft effectuait, pour gagner sa vie, pour maints autres auteurs de weird. On rappellera que ces révisons, fascinantes, ont été rassemblées en France dans les recueils L'horreur dans le musée et L'horreur dans le cimetière.

Arrive l’œuvre avec un article de Christophe Thill sur l'histoire éditoriale de Lovecraft ainsi qu'un autre, d'Emmanuel Mamosa sur la création et l'ampleur de ce qu'on nomme le Mythe de Cthulhu (expression qui n'est pas d'HPL).

Suit un guide raisonné des 25 textes essentiels de Lovecraft par Bertrand Bonnet. Fort bien vu et passionnant, même quand on connaît les textes en question. Indispensable si l'on veut suggérer quoi lire à un novice – dans une interview, plus loin, Christophe Thill conseille aussi deux « entrées en Lovecraft » possibles.

Thill qui livre aussi une analyse très détaillée de l'anti-heroïc fantasy de Lovecraft, et du cycle dunsanien des Contrées du Rêve.

Beaucoup à lire encore sur Lovecraft et la génération perdue des auteurs désillusionnés par leur temps (Florent Montaclair), Lovecraft 'le scientiste' et la science (Elisa Gorusuk), Lovecraft l'écrivain d'exploration emportant son lecteur émerveillé jusqu'à des distances incroyables dans l'espace ou le temps (David Camus dans un article très personnel), les nombreuses traductions françaises d'HPL (Marie Perrier) – je choisis Camus (qui explique d’ailleurs sa traduction dans l'article consécutif) sans hésitation –, ou encore la pléthore de dérivés (films, BD, jeux) qu'a inspiré le « Mythe ».

Et puis des interviews, de spécialistes, de traducteurs, de continuateurs, parfois (pas souvent) redondantes avec certains articles : Christophe Thill, François Bon, Raphael Granier de Cassagnac qui a découvert HPL comme moi en jouant à Call of Cthulhu (mais qui n'a peut-être pas cru pendant vingt ans comme moi que Sandy Petersen était une femme !), Michel Chevalier, Patrick Marcel, Jean-Marc Gueney, François Baranger, Nicolas Fructus, Philippe Caza, Sans Détour, et même Cédric Ferrand (grand rôliste devant l'Eternel). J'espère n'avoir oublié personne.

C'est donc une belle et utile somme en français que ce "Lovecraft, au cœur du cauchemar". Il va pouvoir rejoindre le L'Herne, le Levy, le Houellebecq, le Klinger, et quelques autres, dans ma bibliothèque. J'en relirai des passages chaque fois que nécessaire.

Lovecraft, au coeur du cauchemar, sous la direction de Jérome Vincent et Jean-Laurent Del Socorro

vendredi 14 avril 2017

La Grande Guerre des Lulus - Hautière - Hardoc

La guerre des Lulus continue dans les tomes 2, 3, et 4. Les années passent et la guerre, qui devait durer quelques semaines, ne finit toujours pas. Pour les cinq enfants perdus du récit, l'épreuve continue donc. Il faut survivre, se nourrir, résister au froid, survivre à la maladie et aux blessures qui menacent à chaque instant.
On héberge un déserteur allemand, Hans, dont on découvre que, loin des caricatures de la propagande, il est vraiment un brave homme. Puis, on est obligé de fuir, seuls, devant l'avancée des troupes.


On finit par atterrir au familistère de Guise où on est recueilli un temps, à grand risque pour les sociétaires.
On fait de belles rencontres, de mauvaises aussi, dans ce purgatoire qu'est l'arrière occupé du front, où l'on voit les Allemands vivre sur le pays en réquisitionnant nourritures et hommes, jusqu'aux enfants pour des brigades de glanage.
On fuit encore, pour la Suisse, et on se perd, jusqu'en Allemagne.


Et puis, on grandit. Aux premières inquiétudes de la puberté succèdent progressivement les troubles plus troublants de la promiscuité entre deux garçons qui sont presque des hommes et une fille qui devient une femme. Trois c'est toujours un de trop. La masse critique approche, la fin du quintet aussi.



Les albums sont toujours aussi touchants dans leur présentation d'une guerre vue de l'arrière par des enfants qui n'y comprennent pas grand chose mais en perçoivent les effets délétères.
On craint pour eux, sans cesse en danger même si leur propre innocuité apparente suffit souvent à les protéger.
On y assiste à des coming of age que l'exclusivité relationnelle rend douloureux.
On y voit des héros et des salauds, humains, si humains
On s'y régale du contraste entre le français parfait du narrateur ex-post et celui, approximatif, des enfants parlant, sans oublier celui, rustique, des forestiers, ni le ch'ti du familistère.
On attend la suite (1918) avec impatience en regrettant seulement le gimmick consistant à faire parler les Allemands en allemand ce qui oblige à lire la traduction de chaque bulle concernée en bas de la page - parfois la totalité des textes d'une page donnée.

La guerre des Lulus t2 à 4, Hautière, Hardoc

The collapsing empire - John Scalzi - Vraiment drôle


Loin dans la galaxie. Longtemps après nous (vers 3500 AD à la grosse louche, mais le calendrier n'est plus le même).

L'humanité vit au sein d'un empire –  l'Interdépendance – qu'elle a créé il y a environ mille ans. L'Interdépendance est, comme son nom l'indique, constituée d'un réseau de systèmes solaires dont aucun n'est autosuffisant ; sauf un, nous y reviendrons. Complexe politique, religieux, et mercantiliste, à la Dune en moins sérieux, l'empire est, au mieux, une ploutocratie religieusement légitimée, au pire un système mafieux ayant su se donner l'apparence de la respectabilité, dans tous les cas une forme inédite de capitalisme monopoliste d'Etat.

Au centre de l'Interdépendance, Hub, le système capitale, une folie luxueuse et surpeuplée où règne l'emperox (une lubie de Scalzi pour être gender-neutral), entouré et encombré d'une cour aussi remuante que conflictuelle.
Rayonnant autour de Hub, dans une distribution non homogène et à des distances de plus en plus grandes, les systèmes colonisés par l'humanité. Le tout, séparé par des années-lumière, est relié par le Flow, une déformation de l'espace-temps (qu'on peut voir comme des trous de vers naturels, stables, à transit non instantané ; les Parisiens peuvent voir ça comme des voies sur berge secrètes) qui permet d'aller d'un système à l'autre à vitesse supraluminique (aucun autre moyen, pas de FTL drive ici). Mais le Flow n’existe pas partout, il faut trouver des entrées puis voir où les flux conduisent, car on ne peut pas quitter le Flow où on veut, il n'y a pas d'autre option que d'aller d'un bout à l'autre du chemin qu'on utilise. Il arrive aussi, très rarement, qu'un chemin de Flow se tarisse et qu'un système devienne donc inaccessible – c'est comme ça que les Humains, il y a longtemps, ont perdu la Terre.

Au début du roman, chaque système est relié à au moins un autre par un flux entrant et un flux sortant (distincts). Mais, horreur, il semble que certains flux faiblissent, au point qu'on peut craindre la disparition d'une partie du réseau, ce qui isolerait des systèmes – souvent très peu adaptés à la vie humaine – qui ne peuvent survivre que grâce à l’apport des autres dans une Division Interstellaire du Processus Productif qui est notre mondialisation à la puissance 1000.

Le seul système autosuffisant est End, le plus éloigné de Hub (à neuf mois de trajet Flow) et donc celui sur lequel l'empire exile ses trouble-fêtes. C'est aussi le premier à connaître un effondrement de son Flux sortant. Cet événement inquiétant (que beaucoup ne veulent pas plus voir que certains ici ne veulent voir le réchauffement climatique) se produit alors que sur End une insurrection bat son plein, que l'emperox Attavio IV vient de mourir, et que lui succède sa fille Cardenia, qui n'était pas préparée à la fonction et qui n'en voulait pas. L'empire s'effondrera-t-il ? Et surtout, que deviendra une humanité incapable de vivre là où elle est sans les apports quotidiens du commerce interstellaire ?

Réglons tout de suite la question : Scalzi n'a pas voulu écrire une allégorie sur le monde actuel ou sur les USA. Il l'a dit en itw, il pensait plutôt à l'âge d'or de l'exploration occidentale entre le XVème et le XVIIème siècle, une époque où le commerce était totalement dépendant du bon vouloir des éléments naturels que sont les vents et les courants. Parallèle : la dépendance au Flow. Question réglée.

On peut néanmoins dire que la question que pose Scalzi à notre monde l'avait déjà été par Eschbach par exemple dans l’excellentissime En panne sèche. Que devient un monde de DIPP quand le transport devient au mieux très compliqué ? Eschbach laissait entendre que, dans un monde sans pétrole bon marché, le retour au local et à la simplicité serait obligatoire. Mais dans l'univers de Scalzi, même la simplicité n'est pas une option. Chaque système dépend de tous les autres pour des ressources critiques dont il est dépourvu. Sans les autres, c'est à dire sans le Flow, chaque système ne peut que péricliter.

Pour raconter cette histoire d’effondrement, Scalzi met en scène des personnages sympathiques. De l'emperox Cardenia au spécialiste du Flow Marce Claremont, de la rude famille Lagos aux détestables Nohamapetan, l'auteur crée une galerie de personnages hauts en couleurs, chacun doté d'une identité forte et pris dans les ravages de l'époque. Il les fait s'affronter au sein d'un empire qui n'a pas vocation à être très réaliste. Le world building n'est pas négligé mais il est volontairement minimal. L'empire est destiné à être, pour le lecteur, baroque, excessif, étrange dans sa conception. On est ici dans une forme de SF qui rappelle très fort celle de Douglas Adams, tant dans la fond (en partie) que dans la forme (très largement). Les dialogues sont des ping-pongs verbaux parfois proches de l'absurde, ne serait-ce que dans leur franchise extrême qui fait fi de toute convention (et exprime sans fard la brutalité des rapports sociaux dans le monde de la concurrence). Rebondissements et stratagèmes incroyables abondent. L’obsession financière qui habitent les ploutocrates amuse. Les situations, comme les technologies, sont souvent drôles quand on réalise ce qu'elles impliquent (la gravité artificielle par exemple résulte d'un Champ de Push qui appuie vers le bas sur les spationautes). Je ne goûte en général guère la bonne rigolade (on le sait) mais ici le dosage est pile le bon. Scalzi raconte une histoire sérieuse (voire tragique) dont il décale juste assez la narration pour donner régulièrement envie de rire en voyant (ou en entendant) la manière dont elle se développe.

C'est rapide, punchy, amusant, très agréable à lire. Rempli de vaisseaux à la Banks tel le Tell Me Another One ou le Yes, Sir, That's My Baby. On y croise même une maison Jemisin.
Seul défaut, mais de taille, il faudra attendre la (les ?) suite (s ?).

The collapsing empire, John Scalzi

mercredi 12 avril 2017

Strange Fruit - Waid - Jones - Inutile


Après Superman chez les Soviets, voici que je lis Superman chez l'Oncle Tom.

1927, Mississipi. Le fleuve, gros comme jamais, n'est contenu qu'à grand peine par des digues faiblissantes. D'immenses inondations menacent les villes et les plantations. Il faut renforcer les digues, sans grand espoir de réussite ; se résoudre aussi à la perte de certaines propriétés. Le malheur des catastrophes naturelles.
Mais le Mississipi de 1927 est aussi le lieu d'un malheur très humain, car, sur les digues, les ouvriers noirs travaillent de gré ou de force pour un salaire de misère.

Une ségrégation complète frappe la population noire, pourtant libérée de l'esclavage depuis plus de 60 ans par le XIIIème amendement. Les Noirs des Etats du Sud forment une population méprisée, raillée, victime de toutes les petites vexations du racisme ordinaire, et aussi des immenses torts qui résultent de l'inégalité scolaire, professionnelle, judiciaire. Une population dont la fraction blanche, dominante, attend qu'elle soit aussi soumise que du temps de l'esclavage. Pour ces dominés, résister c'est risquer d'être battu, emprisonné, voire pendu lors d'une de ces expéditions punitives que mène le Ku Klux Klan et dont la visée est clairement la domination par la terreur. Strange fruits.

Dans ce contexte rieur, non loin de Chatterlee, en pleine inondation, s'écrase un engin spatial qui transporte à son bord un colosse aussi noir que mutique. Ce mystérieux géant, un Superman sans le moindre doute, sauvera la ville de l'inondation attendue.

On ne fait pas de bonnes littérature avec de bons sentiments. On le vérifie une fois encore ici.
Que nous dit ce comic ? Rien que nous ne sachions déjà. La domination blanche, le KKK, les pendaisons, tout ceci est connu sauf à avoir passé toute sa vie dans une grotte.
Sur le plan narratif, il ne se passe pas grand chose de palpitant ; pour tout dire on s'ennuie à la lecture. Même la construction est étrange, avec des fils tirés dans plusieurs directions sans être jamais pleinement développés.
Les personnages sont, au mieux, cookie-cutter. Le très méchant gars du Klan qui passe son temps à être méchant. Le sénateur local, sage et largement impuissant. Le Noir forte-tête, qui tourne un peu en rond et sert de lièvre au gars du Klan. L'ingénieur envoyé par Washington, un Noir pour que ce soit un peu croquignolet (on croit au début que les interactions de ce personnage avec les Blancs racistes seront éclairantes, en fait même cette idée tombe à l'eau). L'enfant disparu puis retrouvé (clairement le fil de trop). Le pasteur noir qui fait de la figuration. Et j'en passe.
Fils peu ou mal suivis, personnages inconsistants, on dirait que Waid s'est lancé dans une histoire qui ne l'intéressait pas.

Et que dire de ce Superman muet ? Que dit-il ? Que nous dit-il ?  Rien. Tout simplement rien. Il n'est même pas un modèle ou un moteur pour les Noirs de Chatterlee. Et que fait-il ? Il traverse l'histoire sans avoir l'air d'y comprendre grand chose, sauve la ville (on se demande bien pourquoi, et comment il comprend quoi faire), puis disparaît, emporté par le courant. Voilà. Fin de l'histoire. La vie reprend son cours comme avant. Ce Superman noir n'aura été qu'une étoile filante. A quoi servait toute cette histoire ? Je l'ignore.

Finalement le seul moment intéressant de tout le comic est la toute fin, où l'on voit comment la vérité des faits est passée sous silence et comment ce que relate la presse c'est la visite du « sauveur blanc », en l’occurrence Herbert Hoover. L'histoire noire, non documentée.
Si l'on doit, pour finir, nommer une qualité, il y a ces graphismes absolument superbes, peints, qui rappellent Rockwell.

Inutile.

Strange fruit, Waid, Jones

mardi 11 avril 2017

Boudicca - JL Del Socorro - Reine de colère


Sur Boadicée, le personnage historique, on ne sait pas grand chose. Quelques mots de Tacite et de Dion Cassus. Guère plus.

Voici ce qu'on sait. Boadicée (Boudicca), fut reine des Icéni, un peuple celte du Nord-est de l'Angleterre actuelle. Elle vécut durant le premier siècle de notre ère. Veuve du roi Prasutagos qui lui lègua, ainsi qu'à ses deux filles, la moitié de son royaume, elle fut flouée par le procurateur romain, Catus Decianus, qui, pour la punir et l'humilier après qu'elle eut refusé de payer plus d'impôts qu'elle ne devait au terme de l'accord passés avec les envahisseurs romains, la fit fouetter publiquement et fit violer ses deux filles.
Elle est au entre de l'une des plus grandes révoltes des celtes bretons contre l'occupation romaine. Aujourd'hui, deux mille ans plus tard, une statue de la reine guerrière, symbole de la résistance anglaise face à l'adversité, orne Londres, près de Westminster.

Avec aussi peu d'infos, il était tentant de créer une biographie rêvée. C'est ce à quoi s'est attaqué Jean-Laurent Del Socorro.

"Boudicca" est un roman à la première personne. La reine en devenir s'y raconte. On y voit la fille orpheline d'une mère morte en la mettant au monde. Une fille née dans le bruit et la fureur de la mort et de la bataille, Conan féminin hurlant de rage au Sac de Vénarium.
On y voit une enfance près d'un père incapable de donner le moindre amour, anéanti qu'il est par la perte de sa reine et la cause de ce malheur.
La culpabilité d'une fille meurtrière sans le vouloir.
Le silence d'une fille bloquée par le poids d'une naissance trop dure à assumer.
L'apprentissage des finesses du monde auprès de Prydain, le druide du clan, qui la forme à comprendre, à faire, et lui explique le pouvoir de la parole, plus fort que celui de l'acier.
Le réconfort qu'elle trouve auprès de sa protectrice Ysbal, qui la forme au combat et en fait une guerrière, condition sine qua non de la légitimité celte. Quiconque peut être roi mais la place du guerrier est en première ligne. Et le guerrier respecté est celui qui a versé son sang pour protéger ses hommes.

C'est Boudicca qui se décrit ici. Boudicca la reine, Boudicca la femme arrangée d'un Prasutagos qui, la respectant, ne la bride jamais et pour lequel elle aura toujours une douce affection, mais surtout Boudicca la guerrière, aussi respectée que crainte car elle est prête à payer le prix du sang dans une société qui prise la valeur guerrière.

Boudicca qui, dans une des rares sociétés concrètes qui réalisa l'égalité hommes/femmes, conduit ses troupes à la bataille au même titre qu'un homme, reçoit cette onction suprême des guerriers qu'est la confiance aveugle au combat, et gouverne sa vie, tant publique que privée, avec la liberté que lui donnent sa grande force de caractère, l'absence de règles discriminantes de genre, et la certitude qu'il faut faire quand on ne sait pas dire.
Autre temps, autres mœurs, on remarquera que la première redécouverte de Boudicca, à la Renaissance, se fit à charge ; on lui reprocha de ne pas s'en tenir aux limites de son genre, d'être une « hommasse ».

Boudicca qui, à la tête de ses guerriers, rasera villes et camps fortifiés, jusqu'à Londinium, dans un conflit qui fit, estime-t-on, 80000 morts.
Là où certains roitelets locaux cèderont en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et copineront avec Rome la conquérante, Boudicca et ses Icéni résisteront, en vain sans doute – on sait ce qu'il advint de l'indépendance britonne – mais qu'importe ! Parfois courber l'échine est simplement impossible. C'était vrai pour tout les Celtes, ça l'était encore plus pour les femmes qui perdirent avec l'installation du patriarcat romain, l’égalité que leur assurait la vision celte du monde.

L'histoire comme la personnalité de Boudicca sont imaginées par Del Socorro (on la dit, peu de détails nous sont connus), ce n'est donc pas historique stricto sensu mais c'est joliment fait. L'ensemble est cohérent, en interne comme avec le peu qu'on sait. Les phrases qui racontent sont souvent joliment troussées. Le texte se lit vite et avec plaisir. On y « retrouve » parfois Conan, Maximus, ou William Wallace; comme compagnie, il y a pire.

Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro