dimanche 24 septembre 2017

Le Roy des Ribauds III - Brugeas - Toulhoat - Conclusion


Suite et fin du Roy des Ribauds. Du moins pour ce premier cycle qui en annonce d’autres.

Les grandes manœuvres se poursuivent dans le monde interlope de la canaille parisienne.

Tristan, le Roy des ribauds, doit reprendre le contrôle de la Confrérie et anéantir ses ennemis, sous peine de disparaître non seulement du jeu mais encore du monde. Privé de ses deux lieutenants les plus fidèles, il doit vaincre l’homme de Richard Cœur de Lion, le Rouennais, que sa troupe de mercenaires vient de renforcer en ville. Il lui faut aussi se garder du Grand Coësre, un souterrain souverain aussi puissant que paranoïaque, et faire avec les changements dynastiques que connaît l'inframonde. Il doit enfin regagner la faveur royale et éloigner de lui, si possible, la menace de l’intrigant et ambitieux Comte de Boulogne, ce nouveau venu qui s'évertue à troubler le jeu.
La tâche est rude mais Tristan en a l’envergure.

Avec ce livre III, Brugeas conclut. Les deux premiers tomes ont installé la scène, chacun y a manœuvré, et, après les sacrifices de pions, ce sont les pièces principales qui doivent maintenant monter en première ligne. De Roy des ribauds, il ne peut y avoir qu’un. De Roi en France, aussi. Vaincre ou périr, c’est l’enjeu de ce tome conclusif pour les gros joueurs du cycle. Au jeu des trônes, soit on gagne, soit on meurt.

C’est toujours aussi immersif. Dessin et récit combinés offrent un western médiéval violent et trépidant qui saisit le lecteur pour ne plus le lâcher avant la dernière page. A la fin, tout accompli, le calme est revenu dans la capitale du royaume de France.
Arriveront, quand viendra le cycle 2,  les nouvelles manigances dont l’histoire du cycle 1 est grosse.

Le Roy des Ribauds, Livre III, Brugeas, Toulhoat

samedi 23 septembre 2017

Autonomous - Annalee Newitz - Mouaip


Annalee Newitz est une star de geekdom US. Cofondatrice du site iO9, ancienne éditrice à Gizmodo, et éditrice à Ars Technica. Elle a déjà publié plusieurs essais. "Autonomous" est son premier roman. Il ne m'a que partiellement convaincu.

Terre, 2144. Le monde est le notre, en pire sur presque tout.

Les Etats ont explosé, remplacés par des agglomérats politiques continentaux à la solde des multinationales.

L'organisation internationale la plus puissante du monde est l'IPC, qui veille sur les brevets et droits des firmes. Protégées par des règles de propriété intellectuelle très dures, ces dernières accumulent les rentes de monopole au détriment du bien commun, notamment dans le domaine biomédical. Les immenses progrès de la biologie et de la génétique – jusqu'aux drogues de longévité – sont loin d'être accessibles à tous ; on meurt chez les pauvres de maladies que les riches soignent aisément.
Comme dans le monde contemporain du logiciel, il y a des Labos Libres qui donnent leurs découvertes sous format open source au domaine public, des activistes militants anti brevets, et des pirates qui copient ou volent les molécules des firmes pour les rendre disponible aux nécessiteux.
Contre ces pirates, l'IPC – précisément, son service action – lutte de manière très violente. Les assassinats ciblés des pirates et de leurs complices sont l'issue habituelle.

Dans ce monde, bots et biobots sont courants. Dotés d'intelligence artificielle de haut niveau, ils peuvent devenir autonomes après quelques années de service indenturé – donc après avoir « remboursé » leurs coûts de fabrication. Une fois autonomes, ils accèdent à leur système en mode administrateur ce qui les rend libres de se redéfinir, chose impossible durant leur période d'indenture. Les formes et fonctions des bots sont infinies, limitées seulement par l'imagination des industriels qui les créent. Existent même quelques bots conçus autonomes dès l'origine – ils sont l’œuvre de militants ou de chercheurs.

Hélas pour les humains, la loi sur l'indenture robotique a ouvert la voie à celle sur leur propre indenture. De très nombreux humains se retrouvent dans la même situation que les bots, obligés de travailler sans salaire pour des « propriétaires » tenus seulement de les nourrir et de les loger, et autorisés à revendre à volonté leur contrat. Chanceux sont les indenturés qui ne sont qu'esclaves, ceux dont le propriétaire n'abuse pas de sa situation pour en faire des jouets sexuels.
Le marché mondial des indenturés a sa Mecque : Las Vegas, épicentre du marché de la viande humaine, où tout s’achète et tout se vend.

Dans ce monde, le seul moyen d'être vraiment libre est de posséder une franchise payante, d'étendue géographique plus ou moins étendue, qui fait de vous un homme libre. Reste à trouver un emploi, ce qui est parfois si difficile que certains franchisés en viennent à s'indenturer temporairement.

Il n'y a que sous l'angle du réchauffement climatique que les choses semblent s'être passées moins mal que prévu et que des solutions semblent avoir été trouvées. Ce n'est pas un roman de cli-fi. Il y a même des colonies sur la Lune et Mars.

Voilà pour le contexte. Maintenant, l'histoire.

Jack est une ancienne activiste devenue pirate. Elle fabrique des drogues récréatives qu'elle vend pour financer son autre activité : la distribution à bas prix de molécules curatives copiées. Sa dernière copie en date est le Zacuity, une drogue de productivité utilisée pour donner du plaisir au travail à ses utilisateurs et ainsi les motiver à en faire plus. Hélas, une fois distribuée à grande échelle par Jack, elle s’avère mortellement addictive ; un effet secondaire que la firme inventrice avait « omis » de signaler.
S'engage alors une course contre la montre entre Jack, qui veut prévenir le monde et trouver un antidote au Zacuity, et une équipe (Humain/Bot) de l'IPC qui veut étouffer le scandale en éliminant tous les protagonistes de l'affaire. Jack devra, pour agir, renouer avec d'anciens contacts ; elle recevra aussi l'assistance de ThreeZed, un jeune garçon indenturé qu'elle libère de son maître, et de Med, une scientifique bot autonome. Face à eux, Eliasz, un agent câblé de l'IPC, et Paladin, son partenaire bot. Le lecteur suivra donc deux fils – un par groupe en conflit – plus quelques flashbacks qui construisent le passé de Jack.

"Autonomous" est un techno-thriller. Il en a les qualités de rapidité et de linéarité qui en rendent la lecture simple et accessible – à moins d'être allergique à l'usage de termes scientifiques. Il décrit un monde inquiétant dont l'excès même souligne les trends dangereux du capitalisme mondial actuel.
Son histoire relativement classique est soutenue par des personnages bien développés. Pour les humains, l'évolution biographique de Jack ou les tribulations de ThreeZed sont réussies. Mais c'est le point de vue des bots qui fait l'originalité de ce roman, à la fois sa force et sa faiblesse. Le lecteur est dans les pensées de Paladin et de Med. Il y découvre un questionnement sur le libre arbitre qui n'est pas loin de celui sur la conscience humaine et le libre arbitre : Jusqu'à quel point est-on libre ? Qu'est ce qui, dans nos pensées, n'est qu'un artefact de notre structure mentale ou de notre code ? Peut-on modeler sa conscience ? Qu'est ce qu'être autonome ? Tout ceci est intéressant, d'autant que le personnage de ThreeZed permet de mettre les visions robotiques et humaines en perspective.

Néanmoins, le tout ne dépasse jamais vraiment le premier stade de la réflexion. On est dans un thriller avec ce que ça implique d'action, et de plus, sur ces questions, Newitz écrit sans doute pour des convaincus.

Et puis, il y a l'anthropomorphisation des robots (pourtant dénoncée dans le roman) qui oscille entre le ridicule et l'invraisemblable. Certes ce sont des IA sentientes mais : Un genre de club robot où ceux-ci se défoncent en lançant des virus qui les font crasher, un amour improbable entre Paladin et Eliasz, une forme même de sexualité partagée (ou ce qui peut en tenir lieu entre un homme et un bot dépourvu d'organes sexuels). C'est un peu trop pour ma suspension d’incrédulité. Le tout se veut sans doute progressiste (comme le gimmick qui consiste à signaler que le robot est une « she » car son cerveau basal est féminin) mais la robophilie d'Eliasz sent fortement l'absurde, et l'accueil que réserve Paladin à ce sentiment aussi. Avec beaucoup de bonne volonté on peut y voir une ode à l'amour par-delà les préjugés et les discriminations (quelques considérations sur les Asiatiques aux USA le suggèrent) mais les moments tendres entre le mercenaire augmenté et le robot de combat vaguement anthropomorphe ne m'ont pas convaincu, pas plus que les tourments à ce sujet qui assaillent Paladin.

Enfin, le style écrit est quelconque, sans rien de la tension qu'on associe habituellement au genre x-punk. Beaucoup de fabbers en revanche, de la contre-culture activiste, des proclamations telles que : « It's time for humans to understand thant property is death » ou un « Sequence wants to be free » qui fait écho au « Information wants to be free » des hackers contemporains. Le tout dans un monde dominé par les firmes, où le pouvoir de coercition ultime est entre les mains des tenants de la propriété intellectuelle. On se croirait chez Doctorow, dans l'un de ces manifestes qui s'habillent de récit pour être plus glamour.

Néanmoins ça avance vite et bien, c’est construit, ça se lit sans déplaisir – même si pas sans ricanement – et nul doute que de vrais militants (en vrac, de l'Internet libre, des droits des robots, de la pansexualité) y trouveront des choses qui leur parleront plus qu’à moi.

Autonomous, Annalee Newitz

mercredi 20 septembre 2017

La société des faux visages - Xavier Mauméjean - American Psycho


1909. Sigmund Freud, encore largement inconnu du public, débarque à NY accompagné de CG Jung pour une série de conférences sur la méthode nouvelle de traitement des maladies psychiques qu’il a mis au point. Largement inconnu, sauf du monde médical dont une bonne partie le trouve proprement scandaleux. Pensez ! Il raisonne sur le sexe et le rapport à la mère.
1909. Harry Houdini se produit à NY. Il est depuis des années le plus grand magicien du monde, spécialiste de l’escapisme, et pourfendeur incessant de la folie spirite de l’époque.

Ces deux faits sont authentiques.
Ce qui ne l’est pas, c’est la rencontre entre les deux (trois) hommes, à la demande de l’un des plus riches citoyens de la Grosse Pomme, Cyrus Vandergraaf. Son fils, Stuart, vient de disparaître et, sur les docks d’Hoboken, est arrivé un mystérieux container clos, commandé par le disparu lui-même, assorti d’une lettre disant « Ne forcez pas les ouvertures, ou tout explose. Noir et blanc. Contactez le docteur Sigmund Freud. ». Houdini et Freud doivent trouver comment ouvrir sans risque le container, découvrir ce qu’il est advenu de Stuart, et tenter de comprendre ce qui a motivé une telle mise en scène.

Deux Juifs hongrois à NY. Deux hommes de l’Ancien Monde dans le Nouveau. L’un (Freud) qui en arrive directement, l’autre (Houdini) qui en est originaire mais a toujours vécu en Amérique. L’un dont la spécialité est de mettre en lumière ce qui s’était caché, l’autre dont l’art consiste à cacher en pleine vue. L’un qui entre dans le lieu clos de l’inconscient, l’autre qui sort de n’importe quel lieu physique clos. Ils allieront leurs intelligences pour mettre à jour le secret que Stuart veut communiquer, et Freud, accessoirement, aidera le maitre de l’illusion à se mettre au clair avec son passé.

Avec les fils de cette trame, alors même que ses héros progressent dans la révélation du secret de Stuart, Mauméjean tresse trois biographies. Celle de Houdini, dont, souvenir après souvenir, on découvre la vie incroyable. Celle, plus succincte, de Freud, une occasion surtout d’aborder l’accouchement difficile de la psychanalyse. Celle enfin de NY et de Nord-Ouest des USA, dans un moment de bascule entre prémodernité et modernité.

On découvre en Freud et Houdini deux passionnés prêts à tout pour aller toujours plus loin dans la maitrise de leurs arts respectifs, quitte à risquer leur vie, leur réputation, ou leur carrière.

On visite l’Amérique des Gangs of NY, de la lutte entre Irlandais et Juifs, de l’alliance objective entre gangs et politiques (en science politique américaine on appelle Boss ces hommes qui vivaient entre deux mondes, faisaient les élections, et répartissaient les prébendes).

On y croise la Sorcière de Wall Street, Hearst (dont la petite-fille aura un destin cocasse), Pulitzer, les grandes familles new-yorkaises typiques de cette upper upper class de l’argent et de la profondeur historique que Warner décrivait dans Yankee City. Et leurs bras armés, les Pinkerton, détectives privés, policiers privés, briseurs violents de grève.

On y visite la modernité extrême en émergence qui deviendra l’identité même des USA, avec leurs abattoirs géants de Chicago, leur premier tueur en série, leur parc d’attraction de Cooney Island où tout est aussi clinquant que vulgaire aux yeux de l’Européen Freud. Un pays où tout est grand, plus grand, brillant, plus brillant. Les buildings de NY bien sûr, mais aussi la puissance, la richesse, le divertissement, les feux de la rampe, et encore les inégalités, l’abjection de l’exploitation, le puritanisme aussi.

Mêlant sans cesse faits historiques et faits imaginés, Mauméjean livre une tapisserie à trois personnages (trois et demi si on compte Jung) où il est difficile de séparer le vrai du faux, l'imaginaire servant à dynamiser le réel, et les lumières du frontstage à dissimuler les secrets du backstage. Houdini y est une sorte de Sherlock Holmes tourmenté, Freud rappelle Colombo par sa manière de revenir sur les sujets sans en avoir l’air. Les deux rendent la ballade biographique aussi plaisante que passionnante et entrainent le lecteur dans ce qui ressemble furieusement à un film classique, peuplé de tycoons et de gros bras. Freud et Houdini y sont des entremetteurs qui ouvrent au lecteur les portes d’un monde disparu qui est au fondement de notre époque.

La société des faux visages, Xavier Mauméjean

lundi 18 septembre 2017

Red Snow - Ian MacLeod - Finement ciselé


J'aime beaucoup L'âge des lumières et éperdument Les îles du soleil. Aussi, nouveau MacLeod = lecture obligée. "Red Snow" donc, son dernier opus, dévoré. Et "Red Snow", c'est du pur MacLeod, avec tout le caractère laudatif dont je charge cette affirmation.

Ouest américain, peu après la Guerre de Sécession. Karl Haupmann, chasseur de primes, vient de soulager une petite ville en abattant les deux meurtriers qui la terrorisaient. Banal, direz-vous. Pas tout à fait. Les meurtriers – des soldats perdus déserteurs de l'armée nordiste – n'étaient pas des salauds ordinaires, et Karl Haupmann – ex-médecin militaire démobilisé – non plus ; les uns et l'autre se connaissaient, tous trois étaient devenus plus ou moins qu'humains, après une mauvaise rencontre sur le champ de bataille. Pour les soudards en goguette, l'aventure se termina dès les premières pages du livre sous les balles en argent d'Haupmann, mais pour le tireur lui-même, la quête des origines de sa sinistre condition ne faisait que commencer.

A partir de ses prémices dans l'Ouest des années 1860, "Red Snow" est un roman-tachyon qui se déploie autant vers le futur que vers le passé. A la recherche d'une Némésis dans un sens et d'une généalogie dans l'autre.

Dans le style caractéristique de l'auteur, fait d'une grande économie de mots et d'images que leur concision même rend poétiques, "Red Snow" raconte une histoire de perdition.
De sa jeunesse à sa fatale rencontre, de sa dérive à travers trois continents à son retour au New-York de son enfance, Haupmann traverse le temps à la recherche de l’origine de son mal, entraînant le lecteur à sa suite de la Révolution française aux bords antiques de la Mer Noire en passant par la Pologne médiévale. De pas en pas et d'année en année, de vie réelle en réminiscences de vies antérieures, alors qu'il parle de moins en moins, que son humanité le quitte lambeau après lambeau et que les intervalles de temps entre deux moment de sa vie narrée sont de plus en plus grands, Haupmann approche toujours plus près de sa cible – le monstre originel – sans jamais en être assez proche pour la toucher. Il lui faudra même passer le flambeau à une continuatrice, Harry, une jeune marxiste des années folles, victime d'une histoire qui la dépasse autant qu'actrice prédestinée des événements (tachyon encore).

Centré sur ses personnages – Karl, Sibylla, Harry, Ezekiel – MacLeod documente la descente aux enfers d'un homme que rien ne prédisposait à un tel destin.
Il décrit, à travers les yeux et les perceptions de ses personnages, le temps long des changements socio-historiques et la déconnexion que peuvent ressentir les êtres aux vies trop longues (et face à la frénésie transformatrice du monde moderne, toutes les vies sont trop longues, comme le sont aussi toutes celles qui connaissent des temps de grands bouleversements).
Avec une extrême finesse, il peint par petites touches un tableau impressionniste des périodes que ses personnages arpentent, offrant au lecteur, comme par inadvertance, les innombrables détails qui les caractérisent.
Et il n'épargne rien de la dureté des personnages ni de celle du monde. Mais, avec grande délicatesse, MacLeod raconte des horreurs avec la parcimonie de celui qui ne fait que suggérer la chose et la précision de celui qui ne veut pas que son message risque d'être incompris.
Peu dialogué, sautant d'une année à des années plus tard ou à un flash-back, "Red Snow" donne l’impression d'un rêve, ou d'une rumination. Fait de bribes cohérentes entre elles en dépit d'une temporalité fragmentée.

Un rêve ? Un cauchemar plutôt. Car ce que raconte "Red Snow" est aussi noir qu'éprouvant. Et que par-delà l'épisodique dureté s'en dégage une grande nostalgie empreinte de tristesse. Tristesse des temps enfuis, des projets engloutis, des proches disparus, d'un monde devenant de plus en plus incompréhensible. Tristesse aussi de la déliquescence inévitable du vivant, et de la course de vitesse contre le monde toujours perdue par les hommes.
Même après ce qui termine objectivement l'histoire, MacLeod se paie le luxe d'une conclusion qui ramène le temps qui passe au centre et démontre s'il en était besoin que le sujet du roman est là, bien plus que dans tel ou tel mystère fantastique.

Un très beau livre donc, avec de beaux personnages tant principaux que secondaires, une attention véritable portée à l'histoire politique et sociale du monde dans lequel ils se meuvent, et une de ces tristesses qu'on éprouve avec une paradoxale délectation. Du pur MacLeod vraiment.

PS : Le récit est lent, taiseux, fragmenté. Il ne conviendra sans doute pas aux lecteurs lents qui lui reprocheront de progresser trop lentement.

Red Snow, Ian MacLeod

samedi 16 septembre 2017

Léviathan - Brunschwig - Le mystère s'épaissit


Suite de la série Léviathan, de Brunschwig et Ducoudray, avec ce tome 2 intitulé "Quelque chose sous nos pieds".

Je ne reviens pas sur les qualités de l’histoire et de son traitement, abordées dans la chronique du premier tome.

Les scénaristes développent ici les fils ouverts dans le volume précédent. Alors que la ville bouleversée par la catastrophe peine à panser ses plaies, les personnages principaux, confrontés à un mystère qui les dépasse, tentent de comprendre et de réagir.
Entre des extrémistes locaux qui essaient de faire monter la mayonnaise à leur profit, un Etat central d’autant plus inquiétant qu’il ment ou se tait, des médias qui manipulent et sont manipulés, et des protagonistes moins clairs qu’il n’y paraissait, les événements se déploient sur plus de 60 pages – dans la ville maintenant bouclée et déclarée zone militaire – en apportant au lecteur autant de réponses que de nouvelles questions.

Au niveau macro, quelle est la cause de la catastrophe ? Qu’en sait (et qu’en savait avant sa survenue, peut-être) le gouvernement ? Comment va-t-il en gérer les suites, et avec quelles conséquences pour la population marseillaise ?
Et au niveau micro, que s’est-il vraiment passé dans la parking écroulé ? Qui est le mystérieux Antoine ? Que peut le capitaine Rédouane pour faire son boulot de flic au milieu du chaos et amener un meurtrier devant ses juges ?

Tendu, angoissant, fort, le récit de Brunschwig et Ducoudray inquiète autant qu’il intrigue. On y trouve un mystère qui ne se lève que très progressivement, une attention fine portée à l’humain, une imbrication des niveaux macro et micro, et une évidente dichotomie puissants/misérables. C’est donc du pur Brunschwig, aussi maitrisé que dans Urban ou Le pouvoir des innocents.

A lire absolument en sachant qu’il faudra attendre encore pour comprendre (la BD est une école de patience, celle de Brunschwig plus que la moyenne). Je suis toujours aussi peu fan des dessins. Tant pis. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Léviathan t2, Quelque chose sous nos pieds, Brunschwig, Ducoudray, Bossard 

PS : Contrairement au résumé de BDGest, pas de virus dans la tome.

lundi 11 septembre 2017

Les griffes et les crocs - Jo Walton


"Les griffes et les crocs" est un roman de fantasy victorienne draconique (!) de Jo Walton, lauréat du Wold Fantasy Award 2004. Je n'ai pas compris l'intérêt d'écrire un roman victorien/balzacien dont les personnages seraient des dragons.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 89, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Bon Agornin repose sur son lit de mort, à proximité de son trésor. Il vit ses dernières instants et toute sa famille est là : son fils Penn, qui est prêtre ; sa fille Berend qui a fait un beau mariage ; Avan qui suit son petit bonhomme de chemin à Irieth ; Haner et Selendra, les cadettes. Bon Agornin tient absolument à se confesser à son fils aîné, il veut partir absous de ses péchés, d'autant que ceux-ci sont immenses : afin de pouvoir devenir un dragon de soixante-dix pieds de long, capable de voler et de cracher du feu, Bon a dévoré son frère et sa sœur (car les carcasses de bœuf ne suffisent pas pour mener à bien une telle entreprise).
"C'était une autre époque", se justifie-t-il, avant de mourir. Avant d'être dévoré à son tour par ses héritiers, comme le veut la coutume chez les dragons.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mercredi 6 septembre 2017

2312 - Kim Stanley Robinson - Loooong


"2312" est un roman de Kim Stanley Robinson, entre Hard et Solar SF.

Après la mort de sa belle-grand-mère Alex dans la cité mercurienne de Terminateur, l’artiste post-humaine Swan se lance dans une enquête d’un bout à l’autre du système solaire sur les traces des activités et des craintes de la défunte Alex. Ce système solaire de 2312, cet espace, tant humain que planétologique, KSR le décrit, et le lecteur le découvre.
Que dire de "2312", le roman lauréat du Nébula 2013 ? La facilité serait de valider un bandeau qui sous-entend que Nebula égale Plaisir de lecture. Car le roman a de réelles qualités, car un Prix prestigieux fait autorité. Pourtant, il ne m’est guère possible d’être dithyrambique, et il y a beaucoup de mes connaissances à qui je ne conseillerais pas ce livre. Toi, lecteur, choisis ton camp.

Commençons par les qualités de "2312".

En près de 600 pages, KSR offre le spectacle d’un monde futur coloré et baroque. Documenté et précis, il propose un grand tour du système solaire qui en explique autant les corps célestes qu’il les décrit. Et ces corps célestes qui nous sont aujourd’hui inaccessibles, il les peuple et les fait vivre.

Sur le plan de la prospective, KRS foisonne dans toutes les directions. A partir d’une timeline imaginée qu’il rend explicite, KRS écrit une histoire de l’humanité à venir, comme il l’avait fait dans Chronique des années noires dans le cadre alors d’une histoire potentielle. Le monde de "2312" est le fruit de cette histoire.

Imaginez une mondialisation à l’échelle du système solaire entier, permise par l’ascenseur spatial comme la nôtre le fut par le container. Sky is no more the limit. L’humanité est présente dans une grande partie du système solaire. Elle y vit, y travaille, y commerce. Elle occupe chaque lieu du système comme aujourd’hui nous occupons chaque lieu de la Terre.
Point commun avec la nôtre : un problème écologique terrien grave et non réglé, des inégalités et une misère croissantes sur Terre, des tensions fortes entre groupes humains en voie de micro-étatisation et de balkanisation.
Divergence : un éparpillement de l’humanité qui favorise l’invention et la créativité plutôt que l’uniformisation, donnant un monde de 2312 infiniment divers tant sur le plan sociétal qu’artistique ou politique et où le capitalisme strict est en voie de marginalisation.

Terraformations diverses, exploitations inédites des astéroïdes, transhumanisme, transformations biologiques des êtres vivants, traitements de longévité, intelligences artificielles, nouveaux loisirs, nouvelles familles, nouvelles expériences, nouveaux risques aussi. On y voit même les premiers vaisseaux arches.
KSR fait, avec "2312", une grande récapitulation des connaissances sur le système solaire, de la prospective technique et sociétale, des thèmes de la SF aussi (évoquant parfois explicitement Brunner ou Stross par exemple).

Et la visite n’est pas déplaisante tant le paysage est riche, varié, chatoyant. "2312" fourmille d’autant de détails et de vie qu’un tableau de Brueghel. On y prend le même plaisir. Pour certains lecteurs ce sera plus que suffisant, ce sera même la force du roman.
Mais imaginez devoir rester immobile huit heures devant un tableau de Brueghel à tenter d’y percevoir des mouvements aléatoires. L’ennui finirait peut-être par vous gagner. C’est ce qui s’est passé avec "2312" pour moi. Car le roman a aussi imho de nombreux défauts.

Le fond d’abord peut faire décrocher. Passons sur la place importante consacrée à la pansexualité et à la panfamilialité qui deviennent vraiment les tartes à la crème de la SF contemporaine, sur quelques analyses politiques à la hache qui font « Naomi Klein pour les Nuls », sur le traitement pour le moins cavalier des effets des différences de gravité sur les individus, ou sur une temporalité parfois hachée. L’essentiel c’est l’impression d’ensemble que donne la lecture.
Visiblement plus intéressé par une description que par une histoire, KSR mène son récit principal de manière très lâche et l’entrecoupe de fréquentes et longues digressions sur les sujets les plus variés au point de régulièrement sembler l’oublier. Parfois formellement, comme avec ces vignettes prises chez Brunner et/ou Dos Pasos (mais chez Brunner il y a une nervosité de style qui raccroche sans cesse le lecteur), d’autres fois informellement, avec de longues discussions ou descriptions dont on dira, par charité, qu’elles sont connexes au sujet. Certes, les fils se nouent peu ou prou à la fin, mais que le chemin fut tortueux, et ce ne sont pas les digressions qui ont conduit à la conclusion.

La forme ensuite. Car le problème ici n’est pas la description détaillée (habituellement prisée du lecteur SF) d’un monde futur imaginé mais le mode sur lequel elle est réalisée. Verbeux, pompeux, à limite du pédant, étalant comme de la confiture une grande culture artistique et scientifique qui tombe dans le récit comme un cheveu dans la soupe, KSR glose à n’en plus finir au point de donner furieusement l’impression de procrastiner. Ajoutons-y des dialogues qui ne jureraient pas dans un film d’auteur français et le cocktail devient explosif. Ca s’améliore au peu dans le dernier tiers sans jamais disparaitre tout à fait. Quand on sait que j’apprécie plutôt la littérature référencée, on peut imaginer qu’il en a fallu des tonnes pour que ça m’insupporte ; c’est le cas.

Globalement, j’ai trouvé le tout trop long, trop pointilliste, trop dilatoire. Et le personnage de Swan, qui résume dans son corps et sa biographie ce foisonnement, ne m’a jamais séduit, sans doute pour la même raison. N’est pas Proust qui veut, il y faut un style que KSR n’a pas.
Lisant, je n’arrêtais pas de penser à ce manque de cohérence centrale qui caractériserait les personnes atteintes d’Asperger et qui leur cache la vue d’ensemble en les noyant sous les détails. 2312 est, pour moi, un roman Asperger dont la résolution n'efface pas le sentiment d'exaspération qu'a laissé le cheminement. Il est plus Mars qu'Aurora.

2312, Kim Stanley Robinson

dimanche 3 septembre 2017

The Obelisk Gate - NK Jemisin - Hugo, et de deux


Les habitués de ce blog savent que je n'aime guère chroniquer des tome 2, 3, n car il n'y a plus beaucoup de background ou de thématiques à présenter – d'autant que je veux autant que possible éviter de spoiler ceux qui n'ont pas encore lu le premier tome. Cette chronique de "The Obelisk Gate" sera donc brève.

"The Obelisk Gate" est le tome 2 de la trilogie The Broken Earth. Il fait suite au Hugo 2016 The Fifth Season et a obtenu lui-même le Hugo 2017.

L'histoire de "The Obelisk Gate" commence exactement là où s'arrêtait celle de The Fifth Season.
Alors que l'apocalypse se répand dans le monde entier, avec son lot d'horreurs et de morts, Essun tente de survivre au développement cataclysmique de la nouvelle « saison » au sein de l'étonnante communauté de Castrima. Elle y trouve une forme bien précaire de sécurité et profite de ce temps de répit pour développer ses pouvoirs avec l'aide d'Alabaster et d'Hoa, ce qui implique d'abord de mieux comprendre l'origine du monde singulier qui est le sien. Peut-être que, devenue assez puissante, elle pourra le soigner un jour. Ce sera l'enjeu du tome 3.

Parallèlement à ce fil, Jemisin en développe deux autres.
L'un concerne Nessun, la fille qu'Essun recherchait dans le tome 1 après qu'elle ait disparu avec son père Jija au tout début du roman ; Nessun appelée, semble-t-il, à devenir une très puissante orogène – amie ou ennemie ? alliée ou obstacle ? Le tome 3 répondra à cette question.
Le second, très lié, est centré sur Schaffa le Gardien – protecteur autant que bourreau –, son basculement de loyauté et sa relation particulière avec Nessun.

Dans ce tome 2, au fil d'une intrigue qui mêle temps de formation et moments de grande violence, Jemisin développe tout ce qu'elle n'avait que suggéré dans le tome 1. Tout du long, main dans la main avec les protagonistes du récit, le lecteur découvre les vérités cachées qui ont fait du monde ce qu'il est et expliquent les bouleversements qui le frappent.
Il apprend la guerre des factions en cours entre les puissances du monde.
Il comprend l'histoire longue de la Terre brisée.
Il est informé sur la nature exacte de la « magie » des orogènes, sur les rapports qu'elle entretient avec celle des stone eaters ou celle des obélisques flottantes.
Il pénètre les « mystères » des Gardiens et de leur pouvoir, même si tout n'est pas révélé.

Le style du roman reste celui du tome 1, très réussi dans sa proximité au lecteur.
Le traitement des personnages est toujours d'aussi bonne qualité. Leurs émotions, réflexions, et motivations évoluent logiquement au fil du récit. La relation Nessun/Schaffa est, de plus, touchante de douceur et de respect.
Le sous-texte politique est toujours aussi présent, ce qui fait de "The Obelisk Gate" un roman aussi distractif qu'intelligent. Pour ne donner que trois analogies sur des lectures second degré possibles :
  • A voir les rapports orogènes/stills, on peut souvent penser aux X-Men et au traitement des mutants par l'humanité « normale », avec tout ce que ça permet de raconter en terme de discrimination, de tension, d'hystérie, et de réactions violentes
  • On pense aussi, voyant et entendant les faits et gestes de Jija, teintés d'amour/haine/désarroi/dégoût, au traitement violent d'enfants homosexuels par leurs parents
  • On pense enfin aux politiques d'empowerment de type Black Panthers quand les orogènes se forment mutuellement ou quand Nessun décide enfin de prendre son destin en main.

L'ensemble se lit à toute vitesse et avec plaisir. Jemisin raconte une histoire terrible dans un monde parfaitement crédible. C'est du très bon boulot, qui justifie pleinement qu'elle rejoigne Orson Scott Card et Lois McMaster Bujold dans le petit cercle très fermé des double Hugo consécutifs.

The Obelisk Gate, N.K. Jemisin

jeudi 31 août 2017

La cinquième saison - NK Jemisin VF


Cédric Jeanneret ayant ouvert le feu, je ne peux que vous conseiller aussi la lecture, dès le six septembre, de l'excellent roman - Hugo 2016 - de NK Jemisin, qui était chroniqué ici, dans sa version pas encore traduite par Michelle Charrier.

La cinquième saison, NK Jemisin

mercredi 30 août 2017

Le seigneur des ténèbres - Robert Silverberg - Démoniaque


"Le seigneur des ténèbres", de Robert Silverberg, est un énorme roman d'aventure « historique » qu'on qualifierait aujourd'hui d'exofiction. J'emploie ce détestable terme récent à dessein pour souligner la prégnance funeste des catégorisations littéraires sur le vie des livres. En effet, "Le seigneur des ténèbres" est un projet que Silverberg dut arracher à son éditeur Don Fine – tant celui-ci n'y croyait pas au vu de son analyse du marché – contre la promesse d'un Majipoor. Et si le livre fut écrit et sortit, Don Fine eut raison in fine : placé en rayon SF par les libraires, reposé sur l'étagère par de potentiels lecteurs déçus de ne pas y voir de science-fiction, dédaigné par les amateurs de fictions historiques, le roman se vendit mal. Très dommage au vu des qualités de l'ouvrage. Mais worse things happen at sea, Andrew Battel, le héros du livre, est bien placé pour le savoir.

1589, Andrew Battel est un Anglais originaire de la ville de Leigh. D'une famille de marins, Andrew veut naviguer un peu puis, ensuite, s'établir dans une ferme avec épouse et enfants. L'époque élisabéthaine dans laquelle vit Andrew est celle de l'intense inimitié anglo-espagnole et des raids de Francis Drake et de William Raleigh contre ce pays. Aussi, pour financer son projet d'installation, Andrew décide-t-il de s'engager comme corsaire pour un ou deux voyages afin d'en ramener l'or espagnol qui lui permettra d'abandonner définitivement la vie de marin. Hélas, engagé par un capitaine aussi lâche que piètre navigateur, Battel est abandonné au premier danger sur les côtes du Brésil puis capturé par les Portugais qui s'y trouvent. Commence alors pour lui une aventure de 21 ans qui l'amènera du Brésil en Angola, et jusqu'au cœur des ténèbres parmi la terrible tribu cannibale des Jaqqas. Le roman constitue ses mémoires, écrites à la fin de sa vie, après son retour en Angleterre.

En s'inspirant du court récit des véritable pérégrinations d'Andrew Battel, Silverberg écrit un roman à la première personne de près de 700 pages qui place le lecteur dans la tête d'un Anglais perdu dans un monde étranger. Battel est l'une de ces « graines » que le royaume insulaire enverra tout autour d'un monde qu'on savait depuis peu sphérique, mais, sauf au tout début, c'est à son corps défendant qu'il sera une « graine ». Capturé au Brésil, expédié en Afrique, Battel sera, vingt ans durant, un prisonnier sans droits autres que ceux qu'on veut bien lui octroyer. Un prisonnier au statut souvent privilégié, certes, grâce tant à l'influence d'une femme – Dona Teresa – qui s'éprend de lui qu'à ses talents – rares – de pilote. Un prisonnier néanmoins, dont la survie et la liberté dépendent du bon vouloir d'ennemis, et auquel la promesse, sans cesse renouvelée, de retour au pays en échange de services rendus ne deviendra que bien tard réalité, 21 ans seulement après son départ d'Angleterre. Entre temps, Battel aura découvert les innombrables facettes de l'âme humaine, ainsi que de la sienne propre, et l'immense diversité d'un monde que les Européens commençaient à conquérir à leur profit.

Ecrit dans un style élisabéthain – dixit Silverberg – "Le seigneur des ténèbres" présente un héros profondément humain plongé dans une aventure unique en son genre.

Battel est pétri des préjugés de son temps. Il est un Anglais et un Protestant fervent dont l'âme hurle contre les Espagnols, leurs vassaux portugais, et les Papistes en général. Fils d'une culture racialiste, Battel généralise sans cesse. Et néanmoins, il sait juger les hommes et parvient à dépasser toujours la prénotion qu'il en a. Il sait regarder, écouter, apprendre, juger sur les actes plutôt que sur les apparences, apprivoisant en permanence son appréhension première et allant au contact vrai de l'Autre, fut-il Portugais ou Africain – même cannibale.

Anthropologue autant que naturaliste, Battel ne cessera durant vingt ans de s’émerveiller devant les beautés et les étrangetés qui s'offrent à lui. Plus de verte Angleterre pour lui ; c'est un monde de chaleur, de guerres, de maladies, de dangers sans nombre, qui est son quotidien. Un monde de vies courtes, souvent misérables, mais aussi un monde à découvrir. Plantes et animaux jamais vus, indigènes aux mœurs radicalement étrangères, Battle se remplit d'expériences, apprend les langues locales, sauve une jeune esclave en l'achetant pour lui éviter la déportation. Sa plongée en terre inconnue le mènera jusqu'à être adopté par la tribu la plus terrifiante du lieu et à en devenir, pour un temps, membre à part entière, allant aussi loin des normes chrétiennes qu'il est possible en devenant Andoubatil, le Jaqqa aux cheveux d'or, « frère » du Seigneur des ténèbres lui-même, le terrifiant Calandola. Et toujours, il expérimente, apprend, comprend, s'enrichit de sens, survit aussi à des périls innombrables, grâce à une fine intelligence, une volonté de fer, et un stoïcisme affirmé.

Plongé dans un monde qui rapetisse en dévoilant son immensité, Battel découvre avec horreur le commerce d'esclaves qui se met en place à grande échelle entre Afrique et Amériques. Il est témoin – et acteur à sa modeste mesure – de l'installation portugaise en Afrique et des prémisses navrants du colonialisme. Il assiste à la mise en place de ces voies commerciales nouvelles qui pacifient pour un temps les relations entre les hommes – fut-ce au détriment d'autres – et installent, entre marchands européens, le « doux commerce» de Montesquieu.

Tout cela, ces bouleversements mondiaux et cette vie rêvée, Silverberg les offre au lecteur dans un style flamboyant. A la lecture du roman, c'est R.E. Howard qui vient immédiatement à l'esprit, bien plus que Stevenson ou Dafoe. Si le souffle des grands romans d'aventure est bien là, ce sont les descriptions époustouflantes de Silverberg qui rappellent le meilleur de la sword and sorcery. Animaux tueurs, ordalies africaines, festins cannibales, danses rituelles, harems pléthoriques, fétiches protecteurs, soldats et prêtres en terre étrangère, le grand Bob brode sur sa documentation pour créer un monde barbare, sauvage, magique, et présenter au lecteur une profusion de scènes inoubliables pleines d'une vénéneuse beauté.

Comme on voudrait être aux côtés de Battel et voir ce qu'il voit avec nos propres yeux !
Et comme sont bêtes ceux qui n'ont pas voulu comprendre que "Le seigneur des ténèbres" est, sous son déguisement historique, une grande œuvre de SFFF.

Le seigneur des ténèbres, Robert Silverberg, trad. Nathalie Zimmerman