vendredi 23 juin 2017

Pornarina - Raphael Eymery - Dubitatif


"Pornarina" est le premier roman de Raphael Eymery. C'est une œuvre néogothique qui rappelle autant les Décadents que la famille Addams. Immense récapitulation ultraréférentielle, elle m'a fait le même effet qu'il y a longtemps le A rebours de Huysmans, dont j'étais sorti plein d'une grande incertitude. Du plaisir de l’œil qui en a tant vu ou de la déception de n'avoir pu vraiment fixer son regard sur rien, que fallait-il préférer ? Je l'ignorais alors, je l'ignore encore ici.

Ici et maintenant ; mais un hic et nunc dont nous ne verrons que les marges, hormis un peu la très gothique Florence. Le docteur Blazek est un vieillard qui a passé sa vie à devenir l'un des plus grands tératologues du monde. Il a recueilli une orpheline désarticulée, Antonie, dont il a fait une disciple et une tueuse contorsionniste. Il vit dans un énorme château médiéval rempli d'instruments de torture et de spécimens monstrueux, en compagnie d'une femme de charge, d'un majordome mutique, et d'Antonie. Fils de sœurs siamoises, il a passé sa vie à traquer ces monstres dont il goûte plus que de raison la compagnie, et voudrait finir sur un chef d’œuvre : Pornarina, la prostituée à tête de cheval, qui, de sa mâchoire équine, émascule les hommes dans toute l'Europe. Il est aussi un membre récent d'une coterie secrète de pornarinologues, les spécialistes de la traque de Pornarina. Tous sont sur les traces du mystère. Que trouveront-ils ? Qu'en fera Antonie ?

"Pornarina", c'est d'abord un roman hommage. A des styles (gothique et weird notamment), à des auteurs aussi. De manière implicite dans l'écriture et les thèmes abordés, de manière explicite quand Eymery (le nom patronymique de Rachilde, NdG) donne une liste de pornarinologues assistant à un congrès et parmi lesquels on trouve : Di Rollo, Des Esseintes, L’Isle-Adam, Ligotti, Lecter, Piccirilli. On y croise, plus tard et ailleurs, Vollmann en journaliste. On est donc ici pour se mettre dans les traces. Décrire. Des monstres, et des « normaux » qui ne le sont pas moins. Des lieux gothiques qui évoquent autant Poe que Gormenghast (explicite aussi). Une fille recueillie et modelée comme Oliver Twist par Fagin, puis cloîtrée dans un château dont elle craint de sortir comme l'Outsider de Lovecraft.

Il faudra pourtant sortir, aller dans le monde, accomplir son destin. Car "Pornarina", barnum néogothique entre Freaks et Erszebet Bathory, peut étonnamment se lire comme un roman d'apprentissage. Antonie y découvre le monde, ses cruautés, réévalue son rapport à l'enfance, prend son indépendance, et devient une tueuse féministe emplie d'un vif désir de venger ses humiliations propres comme celles de ses consœurs.

"Pornarina" est aussi un roman de transition. Transition entre le vieux monde et le nouveau, entre le XIXème et le XXIème, illustrée par la fracture qui divise les pornarinologues entre « anciens » et « modernes ».
Pornarina est-elle un monstre, une force primordiale de la nature, issue des forêts ? Ou une tueuse en série strictement matérielle, un pur produit des villes de notre monde, qui venge les prostituées des violences que les hommes leur infligent ?
Et comment la traquer alors ? Les méthodes historiques ou mythographiques sont-elles les meilleures ? La physiognomonie peut-elle nous apprendre quelque chose sur la créature ? Ou faut-il s'en remettre à la science moderne, ADN ou autre ?
Au centre, un Sherlock Holmes mystérieusement ressuscité fait le lien chronologique et intellectuel entre les deux époques. Et il y a du Gaiman d'American Gods dans cette lutte au sein des pornarinologues entre gardiens de l'ordre ancien et thuriféraires de la réalité contemporaine.

Existe-t-elle même vraiment, Pornarina ? Ou est-ce le désir, l'obsession, de ses chasseurs qui la font exister ? Quelles relations y a-t-il entre la chose et le(s) récit(s) sur la chose ?

"Pornarina" est, de plus, un roman qui dit la fusion mortelle des sexes. Le sexisme fondamental des pornarinologues « anciens », des clients des prostituées, des criminels sexuels de la fin du texte. La vengeance pratiquée comme accomplissement nécessaire et libération émotionnelle, mais aussi la vengeance reçue comme rédemption par les criminels sexuels illuminés de la fin.

C'est enfin un roman qui fait œuvre de pousser trop loin en accumulant les détails, des monstres aux paraphilies en passant par une galerie de personnages fortement déviants, proposant à son lecteur un cabinet de curiosités de l'horreur foisonnant jusqu'à l'excès, qui le laisse parfois ébahi et d'autres fois enseveli sous l'accumulation.
En mélangeant les formes aussi, du récit à la note biographique et passant par la photo.

En définitive, beaucoup à voir mais une trame qui s’essouffle et/ou perd en cohérence au fil du roman. On en sort comme d'un train fantôme, plein d'une succession d'impressions mais en manque d'un lien fort qui rassemble le tout au-delà de l’ambiance.

Pornarina, Raphael Eymery

Le grand banquet d'Hélios


Les Indés de l'Imaginaire sortent un petit opuscule gratuit intitulé "Le grand banquet d'Hélios". Gratuit, pas tout à fait, car pour se le procurer il faudra acheter deux livres de la collection Hélios. L'occasion d'y goûter peut-être.

A l'intérieur de l'ouvrage, le lecteur trouvera une quarantaine de textes très courts (rarement plus de deux ou trois pages), le plus souvent des extraits d’œuvres publiées par les Indés plus quelques inédits ad hoc ainsi que des « interludes » de Timothée Rey.
La nourriture, la bonne chère, y sont parfois centrales, parfois un peu plus périphériques.
Une majorité des textes sont de fantasy, il semble qu'on y mange plus souvent et avec meilleur cœur, suivant en cela l'exemple du bon Monsieur Saquet et de la compagnie des Nains de Thorin.

Comme toujours dans ce genre d'ouvrages, les propositions sont de qualités diverses et conviennent plus ou moins à tel lecteur ou à tel autre ; d'autant que le format choisi, l'extrait hors-sol, n'aide guère à l'immersion. Il faut donc utiliser "Le grand banquet d'Hélios" comme un nuancier de la maison Indés, à utiliser pour aller à la rencontre d'auteurs ou de styles.

Ceci posé (et après avoir précisé que, contrairement à ce qu'écrit l'avant-propos, c'est l'intestin et non l'estomac qui serait notre deuxième cerveau, NdG), voici les quelques textes qui m'ont fait plaisir - oserais-je dire saliver ? Les vôtres seront sûrement différents.

Le souper des maléfices d'Arleston, pour son ton œnologique truculent à la Jack Vance.

Magma mia ! de Timothée Rey, pour sa recette dont l'ingrédient principal est une créature de fantasy.

Rouge Toxic de Morgane Caussarieu (Prix PSF 2015), qui dote un « repas » d'une forte charge d'érotisme culpabilisant. Le tout dans un roman à paraître plutôt estampillé Jeunesse. Elle m’impressionne décidément toujours autant.

Royaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro, pour son moment de colère sourde.

Petits arrangements intragalactiques de Sylvie Lainé, parce que c'est brillamment drôle.

Les âmes envolées de Nicolas Le Breton, parce que s'y exprime le meilleur de l'uchronie référentielle à la Anno Dracula. Voila un livre que je mets sur mes tablettes pour dans pas longtemps.

Les nefs de Pangée de Christian Chavassieux (Prix PSF 2016), parce que c'est quand même superbement écrit.

Allez, buddies, on se sépare sur ce mot de Tolkien en 4ème de couv :
« Si un plus grand nombre d'entre nous préférait la nourriture, la gaieté et les chansons aux entassements d'or, la monde serait plus rempli de joie »

Le grand banquet d'Hélios, Collectif

jeudi 22 juin 2017

Le regard - Ken Liu


"Le regard", de Ken Liu, est le 9ème opus de la collection Une heure-lumière. C'est un mashup thriller noir cyberpunk.

Futur proche, Chinatown. Ruth Law est une détective privée de haut vol. Engagée par la mère d'une prostituée assassinée et mutilée pour relancer une enquête qui n'intéresse guère la police, Ruth y trouve l'occasion de se confronter à un passé douloureux. Elle pourra peut-être faire la paix avec certains de ses démons et apaiser un peu une culpabilité lancinante.

Rendant clairement hommage à certains genres, Liu offre ici une histoire courte (sans doute un peu trop) et linéaire (sans doute un peu trop), mais pas inintéressante néanmoins.
En peu de mots, Liu crée un monde futur crédible dans lequel il est possible d'améliorer son corps physique grâce à des prothèses internes et de stabiliser sa psyché grâce à un Régulateur d'émotions ; il est intéressant de noter que le Régulateur est notamment utilisé par les forces de police pour mettre sous l'éteignoir leurs affects et leurs préjugés dans le cadre de leurs interventions : Black lives matter.
Il installe un serial killer qui détourne des pratiques de crowdsourcing pour des motifs purement crapuleux, et une détective conforme aux personnages cassés typiques du roman noir.
Il invente une enquête qui, si elle est rapide, progresse de façon logique.

Interrogeant le rapport des humains à leurs émotions, en particulier les plus négatives, Liu met au centre de son récit un système - Le Régulateur - dont son héroïne abuse au point de mettre sa santé mentale en danger. L'équipement rappelle le Penfield Mood Organ de Blade Runner, avec les mêmes effets délétères. L'utilisation addictive de l'équipement est justifiée par le drame personnel qu'a vécu Ruth Law, faisant ainsi du passé tragique de la détective plus qu'un simple gimmick hardboiled, d'autant que son usage est au centre de deux des moments clés du récit.

Si la cyborgisation de l'homme ou l'usage des technologies informatiques n'est pas aussi centrale que dans le cyberpunk de Gibson, il n'en reste pas moins que les augmentations corporelles font partie intégrante et nécessaire de l'histoire. Mais, chez Liu, le niveau scientifique est moindre, donc plus réaliste ou proche du notre, faisant de ces équipements des avantages moins décisifs et qui se paient à la longue. There is no such thing as a free lunch, c'est ce que Liu semble impliquer.

Liu profite enfin du récit pour tangenter en passant les thèmes du traitement des immigrés clandestins, des douloureuses différences éducatives entre Chine et USA, ou de l'indispensable rationalisation de l’action des forces de police - surtout aux USA où la peur de l'Homme noir en colère est la cause de tant de morts injustes chaque année.

Un récit, donc, facile et rapide à lire, dans lequel Ken Liu met à sa sauce quelques approches stylistiques connues. Pas son texte le plus important mais une lecture agréable dans laquelle on retrouve Liu, en fractale.

Le regard, Ken Liu

mardi 20 juin 2017

Raven Stratagem - Yoon Ha Lee - Petit coup de mou


Suite du très bon Ninefox Gambit avec ce "Raven Stratagem" récemment sorti. Est-il à la hauteur de son devancier ? La réponse est oui et non. Désolé.

Pour le très original contexte, se référer au premier post. Voyons maintenant comment évolue l'univers des romans et ses protagonistes principaux, notamment l'étonnant « couple » Cheris/Jedao.

Jedao a survécu à la tentative d'assassinat de la fin du tome 1 pour laquelle l'Exarchie n'avait pas hésité à détruire une de ses propres flottes de combat. Plus remonté que jamais, il prend, au début du roman et par une manœuvre de « piraterie » audacieuse, le contrôle d'une flotte Kel qu'il lance à l'assaut d'une invasion Hafn menaçant l'Exarchie. Son génie tactique lui permet de stopper l'avancée ennemie, puis commence la poursuite des Hafn survivants. Qu'importe la victoire, c'est une situation que l’Exarchat ne peut tolérer, d'autant qu'il devient vite clair que Jedao a d'autres objectifs que la défense de l'Exarchie et d'autres rendez-vous sur son agenda.

Yoon Ha Lee avait proposé au lecteur un empire galactique totalitaire particulièrement glaçant et une belle histoire de passage de témoin au milieu du bruit et de la fureur de la guerre. Ici, il développe encore son monde, et il le fait de fort judicieuse manière.

Le premier tome donnait l'image d'un totalitarisme qui, s'il était traversé de rivalités à sa tête, s'exerçait de manière implacable sur sa population et ses territoires assujettis. Ici, dans "Raven Stratagem", on constate deux faits.
D'une part, les rivalités exécutives sont bien plus profondes qu'il n'y paraissait et les manœuvres des uns contre les autres visent – in fine – à l'élimination des dirigeants, voire des factions, concurrents. On découvre une classe dirigeante moins monolithique que le tome 1 ne le laissait supposer, même si tous ses membres partagent un goût immodéré du pouvoir, de l'intrigue, et une perversité obscène. Le gros de l'activité de ces tristes sires consiste à s'espionner mutuellement et à s'assassiner si possible, sans oublier d'exercer une terreur constante et totalement arbitraire sur la population – jusqu'au génocide d'une ethnie minoritaire par représailles contre une seule personne. La classe dirigeante rêve de l'immortalité et d'un règne sans fin : un Reich de mille ans éternel qui ne peut survivre que par la dynamique mortifère de la poursuite et de l'élimination constante d’ennemis intérieurs de plus en plus imaginaires.
D'autre part, l'imprégnation politique est plus faible qu'attendu. Si une majorité des personnages adhère aux doctrines, une part non négligeable a pleine conscience de l’iniquité fondamentale du régime et de sa brutalité impardonnable. Les états d'âmes s'expriment, les remords aussi. Même parmi les Kel, pourtant soumis à cet « instinct de formation » qui en fait des machines à respecter la hiérarchie, jusqu'au suicide si nécessaire, il s'en trouve qui regrettent voire s'opposent. S'ils sont peu nombreux c'est qu'ils sont éliminés sitôt détectés.

Sortir de l'instinct de formation, regagner un tant soit peu de liberté individuelle, c'est devenir un crashhawk – une honte et une sentence de mort. C'est donc logiquement que deux crashhawks sont au cœur du récit. Le lieutenant colonel Kel Brezan et le général Kel Khiruev, chacun à l'issue d'un parcours différent et longuement détaillé, font sécession d'avec leur obligation d'obéissance au point de s'engager dans ce qui ne peut être qualifié que de révolte, voire de révolution.
Parallèlement aux péripéties de Khiruev et Brezan, sans oublier les aventures militaires de Jedao, le lecteur suit les manigances au très long cours des Exarches Shuos Mikadez et Nirai Kujen. Ce double focus entre l’action sur le terrain et les intrigues en coulisse, articulé de manière satisfaisante par Lee, permet au lecteur de saisir tant les aspects tactiques que stratégiques de ce qui se joue, d'autant que les développements sont clairs et compréhensibles en dépit de la complexité des manœuvres de chacun.

Enfin, les descriptions sont toujours aussi riches, donnant goûts, couleurs, odeurs, et une vraie identité culturelle à une SF spatiale parfois trop technologique ou aride d'un point de vue sensoriel.

On assiste donc en lisant "Raven Stratagem" à une grande aventure qui est aussi un bel approfondissement du fonctionnement (macro et micro) de l'Exarchie. On y voit des personnages lutter – d'abord contre eux-mêmes – pour leur liberté et parvenir, peu ou prou, à la conquérir, fut-ce au prix de leur vie. On s'engage dans un beau voyage où le dépaysement extrême le dispute à la bassesse de la politique humaine et à la lutte individuelle pour la liberté.

Quelques bémols cependant.

Certaines résolutions paraissent un peu trop simples ou rapides, parfois même en tâche de fond, donnant l’impression que les choses qui doivent arriver arrivent, quelles que soient les difficultés impliquées, ce qui nuit un peu à la crédibilité de l'ensemble.

Les personnages principaux, et Jedao – souvent backstage – n'en est plus clairement un, sont plus faibles en terme de potentiel de séduction du lecteur que le couple que formaient Cheris et Jedao. C'était, hélas, presque inévitable.

Enfin, si certains rebondissements surprennent, d'autres – et notamment le principal – sont téléphonés.

La fin implique une suite ; garder l'auteur à l’œil.

Raven Stratagem, Yoon Ha Lee

jeudi 15 juin 2017

Playground - Lars Kepler


"Playground" est un thriller fantastique mâtiné de mythologie chinoise du couple d'auteurs Lars Kepler. Si on s'intéresse à la Chine, mieux vaut lire Les enquêtes surnaturelles du Juge Pao.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Lors d’une mission de l’Otan dans le Nord du Kosovo, le lieutenant Jasmine Pascal-Anderson est grièvement blessée. Son coeur s’arrête pendant près de quarante secondes avant que les médecins ne parviennent à la réanimer. À son réveil, elle est persuadée d’avoir vu l’antichambre de la mort – une étrange ville portuaire évoquant la Chine ancestrale. Un monde sans foi ni loi sur lequel un gang fait régner la terreur pour s’emparer des “visas” des nouveaux arrivants, seuls viatiques permettant d’espérer un retour à la vie. Des années plus tard, quand son fils de cinq ans doit subir une opération délicate nécessitant un arrêt cardiaque, Jasmine sait que le petit garçon n’en réchappera pas s’il se rend tout seul dans l’au-delà. Une solution radicale s’impose : provoquer chez elle un coma artificiel et l’accompagner de l’autre côté. Mais une fois réunis dans la salle d’attente entre vie et mort, mère et fils vont devoir affronter de terribles mercenaires sur le playground – véritable théâtre des horreurs

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mercredi 14 juin 2017

14-18 Le diable rouge - Corbeyran - Le Roux - Massacre


Avril 1917. Le mois du Chemin des Dames. L'année, et ce n'est pas sans rapport, des mutineries de 17 et de la révolution russe.

1917. Le boucher Nivelle lance l'assaut « décisif » sur les lignes allemandes, idée qu'il a reprise à Joffre. Le plan initial est de masser des troupes très nombreuses (françaises et anglaises essentiellement) à proximité de Reims pour enfoncer le front et réaliser enfin la percée à travers les lignes ennemies. Hélas, les Allemands, comprenant ce qui se trament, renforcent la ligne Hindenbourg dès mars 17 ce qui conduit les Alliés à scinder leur offensive : les Anglais attaqueront à Vimy et les Français prendront d'assaut le Chemin des Dames. L'ensemble, qui s'étendra d'avril à octobre, sera, en dépit du succès de Vimy, d'une piètre efficacité. Mais surtout l'offensive se soldera par un massacre d'une ampleur rare, plus du tout acceptable à ce moment de la guerre : au moins 200000 morts côté français, encore plus côté allemand. Il en coûtera, c'était bien le moins, son commandement à Nivelle. Pétain le remplacera à la tête de l'armée française.

Avril 1917. Au pied du Chemin des Dames, les survivants des épisodes précédents attendent le début de la bataille. Le moral est bas, très bas. Les troupes allemandes sont bunkérisées dans des positions hautes qu'il faudra rejoindre en courant. Artillerie, lance-flammes, et mitrailleuses protègent les hommes du kaiser et ajoutent à l'avantage que leur donne le dénivelé. Peu des poilus engagés pensent survivre à ce qui s'annonce. L'album commence par une lettre de Maurice à Nicole qui peut être lue comme une « version profane » de la Chanson de Craonne. Le désespoir, l'épuisement, et la certitude de mourir habitent le jeune homme qui n'est plus qu'un « sacrifié » parmi tant d'autres.

De fait, la bataille, montrée côté français dans l'album, est une boucherie. Ce qui reste du petit groupe d'amis de 1914 paie, comme le reste de l'armée, un lourd tribut à la bataille. Des cinq toujours au front, l'un tombe dans le no man's land en sauvant un compagnon d'armes, un autre perd la raison, un troisième est, lui, victime de la répression des mutineries. Funeste pourcentage.
Les tirailleurs sénégalais, déjà vus dans le tome 5 et encore représentés ici par Mamadou, participent aussi à l'offensive, ils y perdront presque la moitié de leurs effectifs.

"Le diable rouge" du titre est à la fois cette révolution dont la peur saisit l'armée française, et le surnom d'une unité amie qui combat au coté des « héros ». Corbeyran et Le Roux montrent de façon très graphique l'abomination des bombardements, l’impuissance des tanks à protéger les soldats, la procession des hommes qui montent à la rencontre d'une mort certaine. Ils racontent le délitement de l'instinct de survie même. Ils évoquent les mutineries de 17 et leur répression par l'armée, ainsi que la révolution russe en cours. Ils dressent aussi, car la guerre ne changea guère les rapports de classe, le portrait sans concession d'un industriel de l'arrière au cœur dur comme de la pierre. A la fin, en France, le conservatisme a vaincu le diable.

La guerre continue, la série aussi. Rendez-vous bientôt pour la suite.

14-18 tome 7, Le diable rouge, Corbeyran, Le Roux

dimanche 11 juin 2017

Le cycle de Linn - A. E. Van Vogt


"Le cycle de Linn" est l'intégrale (deux romans) du Cycle de l’atome de A. E. Van Vogt, publiée par Mnémos. Un classique de la SF. Un de ceux dont on peut se dispenser imho. Ce n'est pas toujours dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Clane Linn est né difforme. Malgré la loi qui ordonne que les mutants soient éliminés l’enfant est laissé en vie : il est le prince héritier de l’empire de l’Atome. Condamné à vivre en paria, haï, méprisé et martyrisé, il est confié à un vieux sage qui prend son éducation en main. Clane, en marge de la Cour minée par les intrigues politiques, grandit alors pour devenir l’un des prêtres de l’empire de l’atome. Il entreprend de tisser un réseau de fidèles, dans un monde où la science est devenue une religion. Car un jour, de lui seul dépendra le salut de l’Empire de l’Atome.
Voici une œuvre majeure de la science-fiction, bâtie comme une grande fresque historique projetée dans le futur.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 9 juin 2017

Gloutons et Dragons 1 - Kui - Fantasy fooding


"Gloutons et Dragons" !?! Dafuk ? Puis je lis le nom de l'auteur, Ryoko Kui. Les Japonais sont décidément capables de tout, même et surtout du plus bizarre.
"Gloutons et Dragons 1" est donc le premier volume d'une série de manga seinen qui se propose d'inventer – dixit la 4ème – la gastronomic fantasy.

Tout commence quand Farin, une magicienne humaine, se fait avaler par un dragon. Les membres survivants de son équipe (du moins certains d'entre eux dont son frère, Laios, un chevalier) doivent alors retourner au plus profond du donjon pour sauver Farin avant qu'elle ne soit digérée. Le temps leur est compté. Hélas, plus d'argent ni de provisions. Il va falloir surmonter son dégoût et se nourrir des créatures trouvées dans le donjon même.

On est ici dans le pur dungeon crawl. Un niveau après l'autre. Une porte, un monstre, un trésor. Sauf qu'ici, le trésor c'est souvent le monstre, qu'on va pouvoir, après l'avoir tué, mettre à la casserole.
Racontant l'histoire de personnages archétypaux – le chevalier humain idéaliste, l'elfette mage casse-pieds, le voleur halfling stressé, et le nain sentencieux – "Gloutons et Dragons" fait penser aux tous premiers modules de ADD pour leur caractère basique, au vieux Dungeon Master pour les monstres débités en nourriture, et aux MMORPG pour ces donjons pleins de groupes d'aventuriers qui les arpentent par vagues comme des touristes à Adventureland et qu'on ressuscite presque sitôt tués.

Dessin minimal mais de l'humour (notamment dans le souci de manger sain et de donner du goût), dialogues illustrés graphiquement, l'ensemble n'est pas désagréable à lire mais devient très vite répétitif. Un niveau, un « écosystème », un combat, une recette, recommencer. Je ne regrette pas d'avoir lu cet amusant petit manga mais je ne crois pas me lancer dans le tome 2 – car à la fin du volume, Farin n'est toujours pas sauvée. Après, on sait que je ne suis pas drôle ; le gars du Figaro a adoré, ça amusera les plus jeunes.

Pris d'un élan de générosité, je vous livre la liste des recettes que vous pourrez trouver dans l'ouvrage. Enjoy ! :
  • Pot au feu de scorpion géant et champignon ambulant
  • Tarte aux plantes mangeuses d'homme
  • Basilic rôti
  • Omelette aux mandragores et basilic (car on accommode les restes)
  • Galettes de mandragore et beignets de chauve-souris impériale
  • Variations autour d'une armure mouvante

Gloutons et Dragons 1, Kui

jeudi 8 juin 2017

L'arche de Darwin - Morrow - L'Arbre de vie


Milieu du XIXème siècle. 1848 pour être précis. Chloé Bathurst est une comédienne de seconde zone. Nantie d'un frère jumeau joueur impénitent, Chloé prend en pleine face l'inégalité du temps quand elle est confrontée au destin de son père, un homme honnête et bon poursuivi pour une énorme dette et forcé de travailler comme un quasi-esclave dans l'une des sweatshops de l'époque. La jeune femme en est bouleversée et révoltée au point de se lancer, durant une représentation, dans une improvisation aussi lyrique que malvenue qui lui vaut un renvoi immédiat du théâtre qui l'employait. Pour survivre, elle devient la gardienne du zoo de Charles Darwin et y « rencontre » la première version de la théorie de l'évolution.

Naît alors dans son esprit un plan ingénieux pour libérer son père. Participer au Grand Concours de Dieu, compétition organisée par des libertins d'Oxford qui offrent 10000 £ de prix à qui apportera une preuve convaincante de l’existence ou de l’inexistence de Dieu. Chloé décide d'y présenter la théorie, volée, de l'évolution ; mais pour ce faire elle doit d'abord embarquer pour les Galapagos afin d'aller chercher les spécimens vivants sur lesquels Darwin a bâti une bonne partie de sa théorie. Commence alors pour elle une aventure stupéfiante à travers la moitié du monde, à la rencontre de dangers terrifiants et de merveilles inédites ; une course aussi car, simultanément, une autre expédition est en route, partie à la recherche de l'Arche de Noé.

"L'arche de Darwin" est un roman de James Morrow, traduit par Sara 'Big books' Doke. Entre philosophie, histoire des sciences et grande aventure picaresque, Morrow offre au lecteur un monde en pleine révolution industrielle, scientifique, et culturelle. L'Europe du XIXème, qui domine le monde, est en transformation profonde. Lutte entre classes antagonistes, sécularisation en marche, avancée des idées démocratiques, chartisme britannique, naissance du communisme comme idée, les changements sont loin de n'être que techniques ou organisationnels.

Développant la théorie de l'évolution pour le lecteur, Morrow en montre l'inévitable évidence. Balayant les arguments sur l'existence de Dieu, de la cosmogonique à l'ontologique en passant par la téléologique, pose leur incapacité à résoudre tant la question théiste que la question déiste. Morrow invoque Schopenhauer pour poser ces incapacités. Tournant le dos à tout réalisme, Morrow fait intervenir, dans une succession de rêves éveillés vécus par un fou, la connaissance qui suivra le temps de son roman. Mendel et les lois de l’hérédité dont Darwin ne disposait pas, Teilhard de Chardin et l'évolution humaine des hominidés jusqu'à la noosphère, Rosalind Franklin et l'ADN, tous interviennent dans "l'Arche de Darwin" où ils exposent leur cheminement et leurs découvertes. Et, à chaque fois, comme pour la théorie de l'évolution des espèces, c'est clair, compréhensible, accessible.

Morrow illustre aussi le désarroi qui saisit l'Europe du XIXème. Le chartisme anglais bat son plein, le communisme, « spectre qui hante l’Europe », devient une idée qui circule, les religions instituées résistent autant que faire se peut à l'avancée des sciences et des idées. Alors que les systèmes idéologiques changent, les sciences ne sont pas en reste ; Newton et sa loi monocausale simple est le modèle à suivre et l'objectif à atteindre, y compris dans le domaine social, cf. Durkheim et la « loi de gravitation du monde social ». Ces soubresauts du centre affectent le monde entier. L'Amérique du Sud que traverse Chloé est la proie d’esclavagistes qui inaugurent ce que sera le capitalisme mondialisé.

Pour balader le lecteur de Londres aux Galapagos, d'un bout à l'autre du monde et d'un bout à l'autre de la foi et des idées, Morrow, dans le style narratif des grandes aventures de l'époque et avec un détachement souvent humoristique, met en scène une héroïne prodigieuse. Chloé, qui séduit rapidement le lecteur, s'approprie la théorie de Darwin, en donne une vulgarisation saisissante, surmonte des obstacles innombrables, à fortiori pour une personne de son sexe. De ce point de vue, le roman développe un angle clairement féministe, accentué par la « révolte des épouses » aux Galapagos, la liberté sentimentale de Chloé, ou la souveraineté qu'elle exerce sur ses choix matrimoniaux.

Accompagnée par une succulente galerie de second rôles, la jeune aventurière, plus agnostique qu'athée, souvent inspirée par les rôles qu'elle a joué sur scène, connaît le doute et l’illumination métaphysique, survit à un naufrage, gagne une guerre contre l'esclavage, invente une tribu juive perdue en plein cœur du Pérou, gagne un procès, et fait exploser un volcan avant de crouler sous les prétendants. Elle affronte un empereur mormon, des piranhas, des serpents mortels, sans oublier des condors alors qu'elle vole à bord du dirigeable JB Lamarck pour prouver la théorie de Darwin, ce qui est, admettons-le, est croquignolet. Et tout du long, elle n'oublie jamais son objectif initial, rentrer riche en Angleterre pour libérer son père de l'asile de misère dans lequel il croupit.

"L'arche de Darwin" combine donc, dans un style captivant, roman d'aventure, chronique historique, et vulgarisation scientifique, le tout emmené par un personnage, Chloé Bathurst, aussi énorme et inoubliable, dans son genre propre, que d'Artagnan par exemple.

L'arche de Darwin, James Morrow

Prométhée 15 - Bec - Raffaele - Guère plus que des gorilles


Les lecteurs réguliers savent que je n'aime guère chroniquer les tomes 2. Alors les tomes 15...

Juste quelques mots donc pour dire que ce second volume de la seconde « saison » de la méga série Prométhée fait avancer son histoire. On suit donc quatre fils inégalement traités, dont un clairement maltraité (trop court).

Dans l'Antiquité grecque, une guerre s'annonce entre Athènes et Syracuse, sous l'impulsion d'Alcibiade.
Dans l'Angleterre victorienne, le naufragé temporel Turan connaît un premier contact alien dont nul ne comprend la nature ou les implications.
En 1959, les voyageurs de la porte de Thanatos (sauf un qui s'enfuit et restera donc dans l'époque – avec quelles conséquences ?) sont envoyés par leur gouvernement dans une mission cruciale qui ne tourne vraiment pas comme prévu.
En 2019, un groupe de soldats survivants quitte Phoenix pour Washington avec un précieux prisonnier, alors que Kellie et Tim se lancent dans le même voyage, au départ de Providence et avec un des nouveaux cubes aliens.
A Washington même, un « Village » s'est constitué autour de l'ancien POTUS, communauté aussi organisée et protectrice que potentiellement inquiétante dans son fonctionnement.

Et les cieux sont toujours aussi incompréhensibles. Guerre au ciel sans doute mais rien n'est encore clair pour les humains qui subissent la colère ou l'indifférence supérieure des entités extra-terrestres. L'humanité, qui s'est crue au centre de la Création, pourrait-elle n'être qu'une manifestation inférieure de la vie dans l'univers, soumise à n'importe quelle opération d'élimination volontaire ou de déforestation galactique ? A suivre.

Prométhée t15, Le village, Bec, Raffaele