mardi 30 août 2016

Folding Beijing - Hao Jingfang -


"Folding Beijing" est une novelette de Hao Jingfang, lauréate du Hugo 2016 de la meilleure novelette. Après Liu Cixin l’an dernier, lui aussi traduit par Ken Liu, c’est cette fois une femme chinoise qui obtient un Hugo ; signe d’ouverture et signe tout court.

Futur. La ville de Beijing est divisée en trois, spatialement et temporellement. Les 5 millions de privilégiés de Space One disposent de la ville un jour sur deux. Les 25 millions de Space Two et les 50 millions de Space Three en disposent l’autre jour ; 16 heures de jour pour les Two et 8 heures de nuit pour Three. D’une zone temporelle à la suivante, les bâtiments se replient et s’enterrent, avec leurs occupants en sommeil induit jusqu’au cycle suivant. Lors du passage d’1 à 2 la ville se retourne comme une pièce qui passe de pile à face, la ségrégation est spatiale ; de 2 à 3 en revanche seuls les bâtiments changent, ce qui impose de partager le temps. On comprend bien où il vaut mieux vivre ; on comprend aussi que le passage d’un espace à l’autre soit très strictement réglementé.

C’est dans cette ville qui a poussé au pinacle la ségrégation sociale que vit et travaille, au centre de traitements des déchets, le cinquantenaire Lao Dao. Pauvre comme ses 50 millions de voisins de Space Three, Lao Dao saute un repas par jour pour pouvoir payer l’école à la petite fille qu’il a recueillie. Alors quand le hasard lui fait rencontrer un jeune amoureux de 2 qui lui propose une forte somme pour porter un message à sa bien aimée en 1, Lao Dao n’hésite pas, en dépit du danger.

En 1, Lao Dao voit pour la première fois le soleil sur sa ville, découvre un mode de vie, un espace, et une aisance matérielle inimaginables chez lui, apprend que la distance sociale fait les amours impossibles, et comprend que la fragmentation de la ville est moins une réponse à la surpopulation qu’une tentative pragmatique à la chinoise de régler la question du chômage dans un monde où la productivité croit plus vite que la demande. Il finira par rentrer dans son monde, plus riche et moins ignorant.

On peut voir un texte politique ou social dans cette charmante nouvelle. On peut y voir l’indifférente supériorité des privilégiés – la scène de l’interruption provoquée du retournement est éclairante – pour qui les pauvres de 3 ne sont guère plus que des fourmis industrieuses qu’on protège autant qu’on les laisse dans un inconfort bien suffisant pour elles.
On peut aussi la lire comme un conte des Mille et Une Nuits. On y trouve un pauvre généreux et bon qui fait un voyage vers un pays merveilleux où son ingéniosité l’enrichit, un couple d’amants dissimulé à la vue d’un mari puissant, deux vieillards qui apportent aide et connaissance, une acceptation de l’ordre des choses qui sont ce qu’elles sont sans qu’il soit utile d’en discuter. Dans les deux cas, c’est une très jolie histoire.

Folding Beijing, Hao Jingfang

lundi 29 août 2016

Cat Pictures Please - Naomi Kritzer - MUHAHAHAHAHAHA


"Cat Pictures Please" est une courte nouvelle de Naomi Kratzer qui a gagné les Hugo et Locus 2016 de la meilleure nouvelle, et a été finaliste au Nebula 2015.

To make a short story short, c'est l'histoire d'une IA émergente qui veut voir des photos de chat et aider son prochain, pas forcément dans cet ordre.

Nourrissant son nudge au data mining, elle réussit à sortir deux de ses trois protégés de leurs petites vies foireuses - ici j'ai utilisé deux termes compliqués pour dissimuler à quel point c'est nunuche.

L'IA miraculeuse qui aide Mme Michu, c'est Joséphine IAnge gardien.

Cat pictures please, Naomi Kritzer

The Dream-Quest of Vellitt Boe - Kij Johnson - Superbe


"The Dream-Quest of Vellitt Boe" est une novella de Kij Pont sur la brume Johnson. Les amateurs de Lovecraft auront dressé l’oreille à ce titre et ils auront eu raison. Le texte de Johnson est une évocation, un hommage, un tribut au Dream-Quest of Unknown Kadath de HPL. C’est aussi une recréation, plus satisfaisante dans l’esprit de la Johnson adulte de 2016, de l’original lu dans son enfance, une recréation qui pointe l’absence de femme dans le texte original et, tout à la fin, lance une pique au racisme bien connu du rêveur de Providence.

Vellitt Boe est une cinquantenaire, enseignante de mathématiques à la faculté féminine d’Ulthar. Une nuit, sa meilleure étudiante, Clarie, s’enfuit avec un galant, un rêveur venu du monde de l’éveil. Dans la chambre abandonnée, juste un message écrit : « Il dit qu’il y a des millions d’étoiles ». Aucun doute n’est possible, Clarie est partie pour le monde de l’éveil (le nôtre), voir ces millions d’étoiles qui la changeront si fort des seulement 97 que comptent les Contrées du Rêve.
Problème : le père de Clarie est l’un des gros donateurs d’une faculté dont l’existence, du fait de sa spécificité sexuée, est toujours précaire ; l’égalité des sexes n’existe pas vraiment dans les Contrées (« When were women aver anything but foootnotes to men's tales », Vellitt Boe - et Kij Johnson). Vellitt Boe doit donc se lancer sans délai à la poursuite des amoureux, pour rejoindre Clarie et la ramener avant que son père ou l’université n’aient vent de l’affaire et sanctionnent la faculté. D’autant plus que, et Vellitt ne le comprend qu’en chemin, les enjeux sont infiniment plus élevés qu’il n’y parait au début.
Le voyage de Vellitt, prévu pour durer seulement quelques jours, prendra en fait plusieurs mois et sera, pour la femme qui attaque la deuxième partie de sa vie, l’occasion d’un retour sur les choix qui ont fait de la baroudeuse intrépide qu’elle était une enseignante installée, peut-être domestiquée, sûrement apaisée.

"The Dream-Quest of Vellitt Boe" est un texte magnifique. Traversant les Contrées, Vellitt entraine le lecteur dans l'un de ces lieux merveilleux rares que la littérature sait, parfois, créer, où tout impressionne, intrigue, ou effraie. Un lieu si étranger que même les endroits qui ne sont que cités résonnent aux oreilles du lecteur comme d’envoutantes promesses. Un monde au ciel tourmenté, à la Lune facétieuse, aux 97 étoiles seulement, chacune liée à un dieu. Un monde peuplé d’êtres étranges, de monstres terrifiants, de dieux endormis ou stupides, où l’atroce côtoie le superbe sans solution de continuité ; forêts phosphorescentes et zoogs agressifs, trône d’opale pur et ruines de cités rasées, gug reconnaissant et goules traitresses, chats intelligents et dieux fous, violents, capricieux qui anéantissent les humains par jeu ou indifférence. Un monde aussi beau qu’il est cruel et injuste. Un monde qui, finalement, peut conduire certains de ses habitants à lui préférer la liberté et les certitudes du nôtre.

Usant d’une écriture aussi classique qu’élégante, Johnson livre un très beau texte qui emmène le lecteur dans un des plus beaux lieux de la littérature et lui offre un touchant portrait de femme. C’est aussi une réflexion sur l’inévitable fin de l’insouciance (cf. Un pont sur la brume) et donc du rêve comme absolu, l’installation passée de Vellitt préfigurant la prise de responsabilité de Clarie. Revenir au réel fut aussi l’objet de la quête de Randolph Carter dans le texte de Lovecraft, un Carter qu’on croise bien sûr ici alors qu’il ne l’a pas encore compris.

Faut-il avoir lu l’original pour apprécier la version de Johnson ? Clairement non, je veux le marteler, même si les lecteurs de Lovecraft se replongeront avec délice dans ces Contrées qui sont sans doute la plus belle création du maitre de Providence.

The Dream-Quest of Vellitt Boe, Kij Johnson

dimanche 28 août 2016

Starve 2 - Brian Wood - Retour à la simplicité


Suite et fin de "Starve".

Après son agression, et alors que le jeu continue, Gavin Cruikshank entame enfin vraiment sa désintoxication au succès et à la fortune. Mais le chemin est semé d'épines. Gavin doit mettre un terme à son mariage avant de se réconcilier avec sa femme. Il doit se défaire de sa fortune. Il doit apporter à sa fille le soutien fort qu'il n'a jamais eu l'occasion de lui fournir. Il doit cesser d'être une star pour redevenir un chef, un alchimiste capable de donner un goût délicieux aux produits les plus simples pourvu qu'ils soient authentiques et frais.

Gavin vise à la disparition de sa personne publique. Le créateur veut devenir formateur. Quitter le jeu, arrêter la cuisine de luxe, remotiver des jeunes du Bronx et les aider à monter leur propre restaurant coopératif, pour nourrir leur neighbourhood à des prix abordables avec de bons produits frais achetés localement, recréer le lien producteurs/restaurateurs/convives. Stratégie d'empowerment que sa fille mettra en œuvre aussi après avoir cédé un temps à la séduction des limelight. Ca faisant, et en dépit du prix élevé que la chaine TV qui l'employait lui fait payer pour sa liberté, il trouve enfin cette paix qui lui avait toujours échappé.

Bien écrit, faisant une part importante aux cases strictement culinaires (avec même des recettes), le comic est un message d'amour à la cuisine et à ceux qui la font avec passion dans la philosophie de partage qu'ils ne devraient jamais perdre de vue.

Starve TPB 2, Wood, Zezelj, Stewart

samedi 27 août 2016

California Girls - Simon Liberati - Trop prudent


"California Girls" est une narration romancée, sous la plume de Simon Liberati, des Tate-Labianca Murders commis en 1969 par la Manson Family. On est ici dans le True Crime, comme le De sang froid de Truman Capote.
Peu ou prou, tout le monde a entendu parler de Charles Manson et des meurtres haineux commis par sa « famille » de hippies dégénérés. Ce sont les détails qui manquent parfois. Liberati les donne ici en invitant le lecteur à pénétrer dans l’intimité de la Family. Et ce n’est qu’une demi-réussite.

1969, l’année de Woodstock, l’année aussi où le rêve fleuri vire au cauchemar. Mort de Brian Jones, festival meurtrier d’Altamont, et entre les deux, au cœur de l’été, les Tate-Labianca Murders.

9 août 1969, 20 jours seulement après l’alunissage des hommes d’Apollo XI et 6 jours avant le début de Woodstock. Tex, Sadie, Katie, et Linda, quatre familiers du gourou hippie Charles Manson, pénètrent nuitamment au 10050 Cielo Drive. Ils y trouvent l’actrice enceinte Sharon Tate, en compagnie de trois amis. Tous quatre sont massacrés, un sort auquel n’échappe pas Steve Parent, un ami du gardien présent par hasard.
La nuit suivante, Tex, Sadie, et Leslie, entrent chez les Labianca, qu’ils assassinent sauvagement aussi. Dans les deux cas, des messages cryptiques, prétendument politiques, sont écrits sur les lieux avec le sang des victimes : « Pig » et « Death to Pigs ».
Un troisième meurtre était prévu mais le victime désignée ne fut pas trouvée.
Quelques jours avant, d’autres membres de la Family avaient assassiné Gary Hinman dans l’espoir de le voler. D’autres meurtres encore leur sont imputés.
Pour ce qui est des meurtres des 9 et 10 août, le but dément de Manson en envoyant ses disciples était de provoquer une guerre des races, le Helter Skelter, qu’il appelait de ses vœux et à laquelle il se préparait en stockant armes et munitions en très grand nombre dans son repaire du Spahn Ranch.
Il fallut plusieurs mois à la police pour faire le lien entre les meurtres et procéder aux arrestations des responsables. Comment croire des hippies coupables ?

Fruit d’un très important travail de documentation, le roman raconte en détail ces courtes journées qui choquèrent le monde. Les Manson Murders, tout le monde les connaît vaguement, ici le lecteur les voit.

Liberati décrit fort bien le fonctionnement du Spahn Ranch, et, dans celui-ci, de la Family. Il montre le fonctionnement sectaire de la communauté, complètement sous l’emprise de Manson, petit homme et homme petit, gourou illuminé, ex-taulard, ex-proxénète, would-be musicien, et véritable haineux revanchard. Haine de la famille, des institutions, des autorités ; haine de tout ce qui n’a pas eu sa malchance d’enfant malheureux parti très jeune en maison de correction ; haine des noirs aussi. Manson qui se vit (et est vécu par ses soumis) en Jésus, croit communiquer avec les Beatles, parle sans cesse d’amour, baise frénétiquement les filles de la Family (qui vivent ses assauts comme des marques de faveur), joue des membres de sa petite coterie comme d’autant d’instruments de musique avides de lui plaire, contrôle les énormes quantités de drogue qui alimentent la communauté, fricote avec des célébrités, trafique avec des motards, n’oublie jamais de n’être pas sur les lieux des meurtres.

Il montre la crasse, la nourriture avariée, la misère intellectuelle et spirituelle, les orgies collectives, les enfants malnutris et souffreteux qui errent cul nu dans le camp et appartiennent à la communauté, l’asservissement de tous à un seul. Il montre le gouffre infranchissable entre deux mondes qui pourtant s’interpénètrent, celui du lumpenprolétariat du flower power au Spahn Ranch et celui des hippies dorés de Hollywood dont les lumières attire un Manson qui se sent rejeté par elles. Il montre des processus d’endoctrinement qui rappellent fortement ce qu’écrivait Bronner sur les extrémistes : une jeunesse en déshérence et en fuite trouvant auprès de Manson un « bombardement d’amour » et une métaphysique qui la rendent capable de tout. Il montre cette « libération » paradoxale qui fait des filles hippies des objets sexuels toujours disponibles. Il montre comment enfermement communautaire, foi, et drogues à haute dose, firent de jeunes banaux des tueurs implacables, excités par leurs actes et convaincus d’agir pour le bien (ceci n’est pas le cas de Linda, qui, réticente, ne fera que le guet puis témoignera contre les autres).

Au spectacle de l’asservissement et de la bêtise de jeunes vivant comme des cancrelats dans les crevasses sombres du rêve américain, le lecteur ressent un fort malaise et Liberati atteint donc son but. D’autant qu’il exprime fort bien (à partir des minutes et des témoignages) cette banalité du mal qui permet de tuer sans raison véritable et sans affect aucun en chosifiant, par le discours, les victimes.

Là où ça pèche imho c’est dans les descriptions (très longues) des meurtres eux-mêmes.  Il y manque une émotion. Passant, à la troisième personne, d’un meurtrier à l’autre et d’une victime à l’autre, Liberati empêche toute identification. On devait terminer ces pages profondément écœuré, ce n’est pas le cas. Voulant sans doute éviter toute complaisance alors même qu’il décrit en détail, Liberati livre une écriture clinique qui ne touche pas. On n’espère pas non plus, puisqu’on sait comment ça se termine ; ce que Victor Hugo réussit au début de L’homme qui rit (passionner pour une histoire dont l’issue est connue), Liberati ne le réussit pas. Dommage.

En dépit de ce problème bien ennuyeux, "California Girls" est un roman à lire. D’une grande qualité documentaire, il interroge aussi sur les parallèles entre Manson et Hitler, deux personnalités magnétiques aux velléités artistiques contrariées, et invite le lecteur à se sentir soulagé que Manson ne se soit jamais lancé en politique.

California Girls, Simon Liberati 

Pour se mettre dans l'ambiance, on peut (re)lire l'excellent Armageddon Rag de George RR Martin ou le très bon Another Fish Story de Kim Newman.

vendredi 26 août 2016

Company Town - Madeline Ashby - Troué aux mites


"Company Town" est un roman cyberpunk de Madeline Ashby, qui démarre bien avant de s’écrouler. Après une ou deux autres déconvenues du même genre, je commence à me demander si les auteurs lisent vraiment les livres qu’ils louent.

Futur. Hwa vit sur l’immense plateforme pétrolière New Arcadia, au large du Canada. Elle gagne sa vie comme garde du corps pour les « travailleuses sexuelles » du site ; un marché protégé, syndiqué, régulé. Quand la plateforme est rachetée par la puissante famille Lynch, Hwa est remarquée par un des cadres dirigeants de la société, qui l’engage pour protéger Joël, 15 ans, l’héritier désigné de la dynastie. Forte, rapide, intelligente, Hwa est surtout – hélas pour elle – 100% naturelle dans un monde où chacun porte de multiples augmentations corporelles et un génome modifié. Mais dans ce cas précis, étant impossible à hacker, Hwa est ipso facto la garde rapprochée idéale.
Hwa entre donc dans l’Olympe et sa vie s’en trouve bouleversée. Il lui faut protéger un Joël menacé de mort, mettre à jour un complot bien plus diabolique, et tenter de venger ses amies prostituées qu’un inconnu assassine.

"Company Town" commençait bien.

D’abord grâce à un style plutôt nerveux et à une écriture régulièrement elliptique qui savait suggérer du background ou modifier une ambiance en un mot ou une phrase seulement.

Ensuite, grâce à un lieu original. Le roman se déroule sur une plateforme géante, taille ville, au milieu de l’Atlantique, ce qui donne quelques belles descriptions et une multitude de coins et de recoins où comploter ou se dissimuler. Sans oublier qu'elle abrite des « trolls », lumpenprolétariat condamné aux coursives sous la station (dont Ashby ne fera rien).

Enfin – et surtout – grâce à une collection de personnages très intéressants.

Hwa travaille pour l’industrie du sexe. Sa mère, Sunny, est, je cite, « une pute ». Refaite de partout, toujours scintillante mais de plus en plus grotesque, Sunny fut membre d’un groupe de K-Pop avant de se reconvertir dans le sexe tarifé en indépendante. Pauvre, elle n’eut pas les moyens de payer les tests génétiques sérieux qui auraient détecté le syndrome de Sturge-Weber chez son bébé à naitre. Inconséquente, elle rata la fenêtre légale d’avortement. Inconsidérément optimiste, elle voulut abandonner Hwa mais en fut empêchée par l’agence d’adoption ; qui voudrait d’un bébé naturel, non édité, et porteur d’une maladie génétique grave et défigurante pour couronner le tout ? Poser la question c’est y répondre.

A 24 ans, Hwa est l’équivalent coréen d’une white trash américaine. Elle a arrêté ses études très tôt, vit dans un minuscule studio de la plateforme sans espoir de le quitter, paie ses factures grâce à ses compétences de combat, est fondamentalement pauvre, pauvre du genre qui ne mange pas souvent de viande et rêve de gagner assez pour se tirer, laisser derrière elle crasse et mauvais souvenirs. Ah oui, car, aurais-je oublié, le frère ainé de Hwa est mort il y a trois ans dans un énorme accident industriel sur la plateforme. Tae, qui aimait Hwa alors que sa mère la méprise, qui a sacrifié une carrière sportive prometteuse pour rester veiller sur sa petite sœur, qui n’hésitait jamais à la regarder vraiment là où les autres utilisent les filtres de leurs implants visuels pour éditer son visage hors du champ. Tae qui aurait pu partir mais a choisi de rester, et qui est mort – parmi cent - dans une immense explosion.

Hwa, la femme d’en-bas, la combattante amie des prostituées, la belle personne bien mal traitée par la vie, développe dans le roman deux belles relations. L’une avec son recruteur – un homme tellement modifié, augmenté, édité qu’il en est presque transhumain –, toute de respect puis d’amour, l’autre avec Joël, scion humaniste et génial, qui rappelle beaucoup celle que partagent Dunk et Egg.

Hwa, la femme d’en-bas, la combattante amie des prostituées, la belle personne bien mal traitée par la vie, est déchirée entre ses loyautés naturelles – ses amies prostituées qui la voit s’éloigner avec tristesse ou colère – et la perspective de changer de vie, d’échapper à la misère. Déchirée aussi entre ce qu’elle apprend sur Lynch Co. et son histoire propre. Elle oscillera sans cesse dans sa réponse à ces dilemmes.

Où est le loup alors ? Dans l’histoire.

Le cyberpunk et le murder mystery, plutôt classiques, avec augmentations corporelles, indices, meurtres graphiques à la Jack L’Eventreur, commencent par faire leur boulot. Puis, au fil des pages, il y a de plus en plus de fils dont l’auteur ne fait pas grand chose, de résolutions manquantes ou trop fragmentaires, d’affaires réglées en trois coups de cuillère à pot, d’ellipses qui le sont tellement qu’elles en deviennent fautives. Une narration Powerpoint.
Le tout culmine dans une révélation finale qui est un délire post-humaniste comme on n’en voit pas tous les jours.

Très décevant. A éviter.

Company Town, Madeline Ashby

mercredi 24 août 2016

Poison City - Paul Crilley - Sky is the limit


"Poison City" est le premier roman adulte de l’Ecossais vivant en Afrique du Sud Paul Crilley. C’est de la fantasy urbaine sous speed.

Les plus vieux et les plus tarés de mes lecteurs se rappellent peut-être avoir joué à In Nomine Satanis, ‘le jeu qui sent le soufre’. On y incarnait des anges ou des démons sous couverture humaine (puis au fil des extensions des créatures issues de nombreuses autres mythologies), engagés dans une sorte de guerre froide. Background comme mécanisme de jeu étaient conçus pour engendrer une expérience rapide, violente, sarcastique, parfois limite, et finalement exaltante. Et bien, disons-le, "Poison City" m’a replongé dans cette ambiance. Les plus jeunes et/ou sains d’esprit peuvent imaginer un croisement entre MIB et La Laverie pour se représenter la chose.

Durban, Afrique du Sud. Gideon Tau est membre de la Delphic Division, l’unité d’enquêtes occultes de la police sud-africaine. Le boulot de la Division est d’empêcher les créatures de l’au-delà – qui peuvent toutes intervenir dans notre monde sous forme humaine, et y vivent souvent sous couverture comme dans INS ou MIB – de mal se comporter, et, quand nécessaire, de retrouver celles qui dérapent pour les neutraliser. Comme dans le cycle fantastique/ironique de Stross, elle doit agir en dépit des restrictions budgétaires, des procédures administratives exaspérantes, et des chefs politiques incompétents ou corrompus – ce n’est pas mutuellement exclusif. Au sein d'un service qui se débat contre vents et marées, Tau a trois problèmes particuliers. D’abord, il n’est pas le mieux spécialisé des enquêteurs de la Delphic ; ses capacités magiques sont au mieux inférieures à celles de ses collègues, au pire dangereuses pour lui. Ensuite, Tau est flanqué d’un « assistant » peu coopératif ; ai-je précisé que c’était un chien démon parlant, paresseux, mal embouché, et alcoolique ? Enfin, Tau n’est pas le plus stable des hommes depuis qu’il y a trois ans sa fille a été massacrée par des tueurs qu’il n’a pas pu arrêter à temps.
Alors, quand une enquête sur un vampire tribal assassiné le remet sur la trace des tueurs de son enfant, le très cynique Tau, déjà peu procédurier, passe ses limites au mépris de toute prudence. Et tombe incidemment sur un complot d’une ampleur qui le dépasse.

Qu’on le sache avant de lire ce qui suit : j’ai assez peu de goût pour l’urban fantasy. Je précise ce point pour qu’on apprécie par contraste le plaisir avec lequel j’ai lu "Poison City".

Un background à la Neverwhere et une ambiance cyberpunk : c’est ce que propose "Poison City".
Mais pas seulement. Il y a des auteurs sans surmoi, Crilley en fait partie et n'hésite pas à surprendre en passant les bornes du raisonnable. Meurtres graphiques, dépravation de masse, sadisme assumé, les méchants de "Poison City" ne font pas semblant. Ca, c’est pour la forme. Mais c’est sur le fond que Crilley va le plus loin. Il ne s’interdit rien – même pas la résurrection d’un personnage principal –, convoque le ban et l’arrière ban des hiérarchies surnaturelles, et place ses enjeux au maximum possible pour l’Humanité. Tau se retrouve, hélas pour lui, à naviguer au cœur du 1%, entre maitres du monde humain et déités revanchardes. On est ici bien plus dans le Sandman / Lucifer de Gaiman/Carey que dans le merveilleux de Neverwhere – même si la faërie joue un rôle aussi dans le roman – ou dans les playgrounds limités de l’urban de Polansky.

Le style soutient la démarche. S’ouvrant sur une phrase à la Scalzi : « The first thing the dog does when I walk through the door is sniff the air and say, “You forgot the sherry, dipshit.” », "Poison City" est écrit au présent. Composé de phrases courtes, fréquemment nominales, le roman est speed comme un film d’action, construit comme un police procédural qui dérape, cynique comme un récit de détective épuisé par la vie, et fréquemment drôle pour peu qu’on aime l’humour décalé et l’antagonisme des buddy movies – MIB encore. Truffé de références, lorgnant plus vers Gibson ‘The sky is the colour of faded nicotine’ que vers Beukes, "Poison City" est un vrai page turner qui se lit avec beaucoup de plaisir.

Il y a bien deux ou trois scènes un peu too much (avec des vampires, décidément c'est toujours eux qui merdent), le scénariste de télévision Paul Crilley a peut-être du mal identifier ce qui passe bien à l’écran mais mal sur papier en terme de spectaculaire. Il y a aussi deux ou trois dialogues un peu trop casual sans doute, au vu des acteurs impliqué. Si ces défauts mineurs – l’urban fantasy nécessite après tout une forte dose de suspension d’incrédulité –  sont corrigés, les romans qui suivront sûrement – car s’il y a une vraie fin il y a aussi des fils restés ouverts – devraient confirmer le talent narratif d’un auteur qui n’hésite pas à mettre sa ville à feu et à sang, et qui, s'il est encore un peu ici en phase de récapitulation, a déjà trouvé un ton qui est le sien.

Poison City, Paul Crilley

mardi 23 août 2016

L'homme qui mit fin à l'Histoire - Ken Liu


Génant d'être dithyrambique sur un texte publié par l'éditeur de la revue dans laquelle j'écris. Mais là, je dois me forcer. Disons que c'est pour du Ken Liu et que ceci explique cela.
"L'homme qui mit fin à l'Histoire" est une novella de l'immense Ken Liu qui contient tant d'idées qu'il a sûrement dû les y faire entrer au chausse-pieds. C'est aussi un monument aux centaines de milliers de victimes oubliées de l'unité 731. Rien que pour ça...c'est à lire.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 84, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l'observateur d'interférer avec l'objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l'histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d'État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l'Unité 731 se livra à l'expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d'un demi-million de personnes… L'Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d'occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l'Histoire.


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 22 août 2016

Ray's Day 2016



 22 août. Ray's Day. Aujourd'hui, en hommage à Ray Bradbury, il convient de fêter le livre et la lecture. Quoi de Neuf sur ma pile, ne reculant devant aucun sacrifice, a décidé de vous offrir 1076 livres.

BONNE LECTURE





samedi 20 août 2016

Station Eleven - Emily St. John Mandel


"Station Eleven" est le 4ème roman de la canadienne Emily St. John Mandel. Post-apo grippal, il semble écrit pour le grand public et le cinéma. Pas pour un lectorat SFFF exigeant.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 84, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Dans un monde où la civilisation s est effondrée suite à une pandémie foudroyante, une troupe d acteurs et de musiciens nomadise entre de petites communautés de survivants pour leur jouer du Shakespeare. Un répertoire qui en est venu à représenter l'espoir et l'humanité au milieu de la désolation.
Le roman évènement de la rentrée littéraire, finaliste du National Book Award aux Etats-Unis, qui fera date dans l'histoire de la littérature d'anticipation.

« Roman évènement », tout est dit.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :