dimanche 21 mai 2017

La Cité du Futur - RC Wilson - Le passé est un pays différent


« Deux événements marquèrent le premier septembre dans la mémoire de Jesse Cullum. D'abord, il perdit ses lunettes Oakley. Ensuite, il sauva la vie du président Ulysse Grant. » Avec ce début à la Scalzi, Wilson ouvre "La Cité du Futur", son dernier roman. Oakley, Grant, le même jour ; on comprend qu’on s’embarque pour un voyage dans le temps.

1876, plaine de l'Illinois. La Cité du Futur est une merveille construite au milieu du Far West par des hommes venus de notre temps. Ouverte pour cinq ans seulement avant une fermeture définitive et programmée, à la fois musée des curiosités à venir pour riches visiteurs locaux et parc d'attraction grandeur nature pour voyageurs venant de notre époque, la Cité est un lieu semi-clos qui met en contact quatre populations : les employés locaux, les employés du futur, les visiteurs locaux, et les voyageurs venus du futur. Une cohabitation pas toujours facile qui nécessite un peu d'adaptation de part et d'autre.

Les locaux sont surpris – voire effarés pour certains – d'apprendre que le futur est un lieu où il est incorrect de dire « chinetoque », où un Noir peut devenir président des USA, où les femmes travaillent, vont à la guerre, et disent leur façon de penser (sans compter qu'elles votent), où des couples d'hommes et de femmes peuvent se marier. Si les mœurs troublent la plupart (et font rêver quelques autres), les merveilles scientifiques et technique à venir (entraperçues ou expérimentées dans la Cité) impressionnent tout le monde ; il est d'ailleurs prévu que la Cité livrera en cadeau au monde quelques secrets scientifiques durant l'année précédant sa fermeture.
Les voyageurs du futur découvrent, lors de leurs excursions hors la Cité, une population parfois bigote, souvent intolérante, ancrée dans ses certitudes inégalitaires. Pas toujours certes, mais souvent. Ils découvrent aussi un inconfort dont ils connaissaient l'existence mais dont ils étaient loin de soupçonner l'ampleur. Le passé c'est bien joli mais ça sent mauvais, et il vaut mieux ne pas manger ni boire ce qui s'y trouve. Ni se faire soigner par un médecin du cru.
L'important est donc, d'un côté comme de l'autre, de ne pas juger à l'aune de ses propres critères. Jesse le dit fort justement : « Le passé est un pays différent ». C'est vrai aussi, dans l'autre sens, pour le futur. Nos contemporains, qui passent leur temps à juger le passé avec les lunettes du présent, feraient bien d'en prendre de la graine. Autre temps, autres mœurs.

Revenons à Cullum. Le premier septembre, cet employé local de la Cité sauve donc la vie du président Grant en prévenant une tentative d'attentat contre l'élu en visite. Problème : le terroriste, un local, est porteur d'un pistolet Glock, évidemment « importé » du futur. Cullum est alors missionné par August Kemp – créateur de la Cité – pour remonter à la source du trafic ; il fera équipe avec l'ex-militaire Elisabeth DePaul, une future. Au fil de leur enquête, ils découvriront les dégâts occasionnés par la Cité, comme ceux causés par les activistes du futur qui la contestent.

Comme tous les Wilson, "La Cité du Futur" est d'un abord très aisé. Histoire et style sont simples et abordables. Même les paradoxes temporels sont traités de la façon la plus simple possible, grâce à la théorie des univers parallèles – ainsi aucun problème de grand-père.

Wilson entraîne le lecteur à la suite de deux personnages auxquels il donne progressivement une histoire et une profondeur, développant leur relation avec beaucoup de délicatesse.

La confrontation entre deux populations différentes permet de pointer les imperfections de chaque temps et de mettre en scène – pour ce qui est des protagonistes principaux – une tolérance de bon aloi, condition sine qua non de la persistance de la relation (ne pas juger l'autre à l'aide de ses propres lunettes). Wilson donne à chacun le langage de son temps, et – ceci est bien fait – il utilise les mots de Cullum même quand il est le narrateur de celui-ci. Cela donne à la narration un style légèrement suranné qui met le lecteur dans l'ambiance du temps.

Au fil du récit, l’auteur montre l'indifférence des créateurs de la Cité aux dommages que cause leur simple présence. Il narre la condescendance un peu méprisante de beaucoup des futurs, voyageurs comme membres du personnels, envers des locaux considérés comme délicieusement exotiques mais aussi terriblement arriérés. Il montre l'hypocrisie parfois inconsciente de voyageurs qui visitent un moment plus pauvre et plus difficile en toute sécurité, protégés qu'ils sont par la certitude que, eux, dormiront dans un hôtel climatisé et que, leur curiosité satisfaite, ils rentreront dans leur propre époque, loin des difficultés de celle-ci ; Oscar Wilde, lui, prenait des risques physiques quand il s'encanaillait dans l'East End. Enfin, Wilson illustre les dégâts causés par des activistes venus du monde nanti pour provoquer un changement social accéléré dans une société qui n'y est pas encore prête.

"La Cité du Futur" est donc le lieu littéraire d’une ode à un certain relativisme culturel, ainsi que celui d’une condamnation implicite des ravages hypocrites ou inconscients du tourisme (y compris dans sa version « éthique »), de l’expatriation, de l’activisme nomade.

Tout ceci est bel et bon, joliment fait de surcroit. Mais le roman, s’il démarre fort, s’essouffle assez vite sur son point principal. La confrontation entre deux temps – qui aurait pu être si fertile – finit par se limiter à la version intime qu’en livrent Jesse et Elisabeth, et l’enquête progresse sans grande surprise, d’événements en événements, dans une approche où l’action prend de plus en plus le pas sur la réflexion (la palme revenant à la longue scène d’infiltration dans la maison à la fin). L’histoire des personnages et l’histoire entre les personnages cannibalisent l’autre histoire, celle de la rencontre de deux mondes, celle qui promettait le plus à un lecteur SFFF. Mauvais dosage.

Une bonne première moitié donc, pleine de jolies trouvailles, puis une seconde moitié qui, changeant de focale, n’étonne plus et n’ajoute pas grand chose à ce qui précédait. C’est dommage. Il y aurait eu tant d’autres choses à dire et à montrer.

La Cité du Futur, RC Wilson

vendredi 19 mai 2017

10 ans que ma pile ne baisse pas


Il y a dix ans tout juste naissait Quoi de Neuf sur ma Pile.

D'abord un blog pour passer des conseils de lectures aux potes irl. Rien d'autre. D'où des posts très brefs au début : mes potes me connaissent, ils ont confiance, donc il me suffit d'écrire "Voilà de quoi ça parle, et c'est bon, vous pouvez lire". A peu de choses près, ce fut ça pendant quelques temps. Ici le premier conseil, voyez comme il est intéressant.

Puis arriva, un jour, le premier commentaire de quelqu’un que je ne connaissais pas. Grande surprise. De là, il devenait clair que mes divagations étaient publiques et que je ne connaitrai jamais tous ceux qui les lisaient.

Aujourd'hui Quoi de Neuf en est à 1709 articles (pas mal) et 7349 commentaires (c'est peu).

Surtout, Quoi de Neuf connecte avec une bonne partie du lectorat, avec des auteurs, avec des éditeurs, etc... Sans oublier tous les lecteurs anonymes qui passent ici attraper quelques infos sur ce qui sort.

La lecture reste pour moi une activité éminemment solitaire mais Quoi de neuf l'a rendue moins solipsiste.

Donc, au-delà de lire et d'écrire en solo, animer Quoi de Neuf c'est aussi participer au Forum Planète-SF, élaborer avec le jury le Prix PSF des Blogueurs, collaborer à Bifrost, faire du bruit ici et là pour faire connaitre des livres ou des auteurs qui gagnent à être connus.

Et, la plus grande joie, discuter avec les auteurs pour approfondir leur œuvre. On peut voir ici les interviews. Chacune fut un véritable et grand plaisir.

Extase : Parler à l'immense Bob Silverberg (quelqu’un a aidé pour ça, il se reconnaitra, je l'en remercie).

Je remercie tout ceux avec qui j'ai fricoté depuis que cette affaire a commencé. Je ne citerai personne pour n’oublier personne. Chacun sait bien s'il a fricoté avec moi.

Enfin, pour matérialiser la jonction entre activité solitaire et activité communautaire (au sein de ce peuple de la SF dont parlait RC Wagner), je reçois deux invités. Ils chroniquent ici, entre production solo et mise en commun fandomique

J'accueille donc avec plaisir Efelle (ex-juré, membre fondateur) et Lorhkan (juré PSF).

Voilà, c'est - peut-être - reparti pour dix ans. Encore deux, trois trucs à lire. Stay Tuned !

 

jeudi 18 mai 2017

Mr Suicide - Nicole Cushing - Mouaip


Louisville, Kentucky. Une famille white trash américaine qui s’est un tout petit peu embourgeoisée : on n’y vit pas dans un trailer mais dans une maison fabriquée en deux morceaux en usine puis assemblée par collage à l’arrivée sur le terrain. On a sa fierté, même si elle est mal placée, on arrive toujours à voir plus pauvre et en difficulté que soi, mais on est néanmoins tout en bas de l’échelle sociale.

Dans ce joli logis vivent non pas trois ours mais un papa, une maman, et deux enfants. Le papa travaille à l’usine du coin, et il y a bien longtemps que la maman l’a mis sous l’éteignoir. La maman est une femme toxique et malfaisante, Folcoche redneck qui martyrise psychologiquement ses enfants et en tire autant jouissance que rassurance. Le garçon le plus âgé est fou, littéralement. Il a cédé, sa mère l’a brisé. Le garçon le plus jeune – bientôt majeur – hait sa mère, pense au meurtre, au suicide, à un départ définitif loin de son enfer domestique. Le couple a deux autres enfants, qui ne fréquentent plus la maisonnée après que des années de maltraitance morale aient culminées dans des esclandres faits par la mère lors de leurs cérémonies de mariage. Voilà, voilà.

Avec un tel pitch, on pourrait attendre un roman réaliste. Mais Cushing – qui tient la plume –  se définit elle-même comme une « anti-nataliste », disciple de Ligotti.

Le « héros » de Mr Suicide est le garçon presque majeur – qui le devient pendant le roman. Jamais nommé, Cushing s’adresse à lui intégralement à le deuxième personne. Elle lui/nous dit donc qu’il est en contact mental avec Mr Suicide, une sorte de croquemitaine qui l’invite sans cesse à se suicider. Maltraité en famille, ostracisé au lycée, mal dans sa peau, le gars (appelons-le comme ça) ne cède jamais, même s’il est toujours tenté. Alors que le temps passe et qu’il accepte toujours plus la monotonie abjecte de sa vie, son frère fou lui offre un magazine mêlant allègrement sexe, laideur, et mutilation. Il y découvre une page centrale totalement noire, et, y plongeant, trouve un mentor surhumain et commence un chemin qui doit le conduire jusqu’à l’annihilation complète, une annulation qui, accomplie, ferait de lui une personne non née, n’ayant jamais quitté le néant de la non existence, effacée donc de l’Histoire et des mémoires. Il ne peut rester aucune trace de ce qui n’a jamais existé.

S’il y a une chose qu’on peut reconnaître à Nicole Cushing, c’est qu’elle a de l’estomac. Décrivant la marche au néant de son personnage, elle ne lui/nous épargne rien en terme de perversion sexuelle ou de voyeurisme. Cushing n’en rajoute pas dans les effets mais elle montre tout, sans rien cacher, sans affect aussi. Elle développe pour nous la volupté de l’anéantissement possible dans le cadre d’un récit initiatique où nous sommes intégralement spectateurs. En trois étapes, le gars doit descendre une Echelle de Jacob inversée, dégénérer, déréaliser le monde, puis disparaitre totalement. Qu’en sera-t-il ?

Pour lire "Mr Suicide", il faut un peu de courage tant Cushing n’édulcore rien. Imaginez le fond nihiliste de Ligotti, assaisonné de mutilation à la Ballard ou à la Evenson, de sexualité déviante à la Brite, et traité avec la matter-of-factness de Palahniuk. Imaginez un personnage de mère monstrueuse comme il y en a parfois même s’il ne devrait jamais y en avoir. Imaginez l’ambiance méphitique des humiliations casual dans les lycées US entre les populaires et ceux qui ne le sont pas. Imaginez un récit dépassionné de marche à l’abîme qui vous met aux premières loges. Imaginez l’avilissement progressif d’un jeune atteint de PTSD familiale. C’est l’ambiance.

J’ai lu mais n’ai pas été entièrement convaincu, en dépit du Bram Stoker Award 2016 du premier roman. Les histoires de perversions sexuelles m’ennuient vite. Les récits nihilistes à la Ligotti aussi. Cerise sur le gâteau, le style « à la deuxième personne » me laisse la plupart du temps à l’extérieur alors qu’il est sensé donner l’impression de s’adresser au lecteur lui-même. Alors à vous de voir.
D’autant que la fin est troublante. Après toute cette noirceur, on a l’impression d’assister au Choose Life conclusif de Trainspotting, renonciation ultime face à l’inéluctabilité du monde.

Mr Suicide, Nicole Cushing

mardi 16 mai 2017

Borne - Jeff Vandermeer - Mums will be mums


Post-apocalypse urbaine. Où et quand précisément ? Mystère.

Dans une Cité en ruines (qui ne sera toujours nommée que la Cité) survivent à grand peine une poignée d'humains réduits à l'état de charognards, épaves en sursis condamnées à chercher jour après jour de quoi tenir un peu plus longtemps. Société sans stock, humanité sans stock, de celles qu'une mauvaise série de glanages anéantit.

Dans la Cité vivent, en couple, Rachel et Wick. Rachel, une récupératrice, écume à grand risques la Cité pour y chercher la nourriture et le matériel dont elle et Wick ont besoin pour perdurer. Wick, spécialiste biotech, démonte, répare, fabrique, trafique un peu aussi. Tous deux ont aménagé un abri souterrain, truffé de pièges, sans cesse en travaux, dans lequel ils cohabitent et partagent ressources, affection, protection, sexe aussi – quand ça va. Leur vie, bien qu'abritée, est précaire. Les ressources sont de plus en plus rares, la santé de Wick n'est pas excellente, et il y a, hélas, l'extérieur. L'extérieur, d'abord, c'est un environnement toxique, puis, comme si ça ne suffisait pas, des dangers bien vivants. Il y a les charognards concurrents, toujours dangereux, le Magicien, un chef de gang biotech qui veut contrôler la ville, et surtout Mord, monstrueux ours géant, volant, absolument létal. Sans compter l'ombre tutélaire de la Compagnie, agonisante mais à l'origine de tout.

Et voilà qu'un jour, sur le corps même de Mord endormi, Rachel trouve une étrange créature. Une sorte de petite plante, en forme de vase inversé, croisement improbable entre une seiche et une anémone de mer. Une forme inédite de beauté qui séduit Rachel au point qu'elle ramène la créature dans l'abri qu'elle partage avec Wick. Rapidement, la « plante » se met à bouger et parler. Elle est consciente et intelligente. Et, miracle de l'imprégnation, elle fait de Rachel sa mère.

"Borne" est un roman post-apo profondément weird et étrangement beau. Là où Vendermeer décrivait le retour à une pureté naturelle  inquiétante pour l'Homme dans Annihilation, il raconte ici un monde atrocement déformé par la pollution, la guerre, la surexploitation des ressources – toutes les œuvres de l'Homme. L'environnement de la Cité (dont on ne sort jamais) est de bâtiments détruits. On y foule des ossements. On y croise d'étranges astronautes morts, séchés dans leur combinaison. Il y coule des rivières toxiques. L'air y est pollué. Les murs y sont envahis de moisissure corporate – mélange étonnant de crasse et de système de surveillance. Et puis il y a les biotechs – chimères innombrables qui parcourent la ville, dangereuses ou pas, c'est selon, belles aussi parfois.

Dans la Cité se croisent et se frottent Rachel, Wick, le Magicien, Mord, et last but not least Borne.
Rachel d'abord, la réfugiée climatique, orpheline de parents morts pendant l'exil, qui découvre l'amour maternel avec Borne, et veut aimer Wick mais s'interroge sans cesse sur l'état de leur relation. Rachel qui a un secret. Rachel qui sera déchirée en découvrant que même une mère ne peut tout accepter, et aussi que les mots qu'il aurait fallu dire ne seront jamais dits.

Wick ensuite, le techos biotech. Dealer, tinkerer, fixer. Malade. Possessif. Exclusif. Jaloux. Wick qui a travaillé pour la Compagnie, sait la vérité sur Mord, a beaucoup d'autres secrets.

Le Magicien, dont on ne sait pas grand chose si ce n'est qu'elle a la haute main sur une partie de la ville et veut prendre le contrôle du tout, à l'aide de ses gangs d'enfants modifiés et de quelques armes retrouvées.

Mord enfin. Ours terrifiant. Monstruosité génétique survolant la ville et s'abattant dessus à l'occasion. Un fatum volant et visible. Une force de la Nature, aussi mortel qu'inconséquent, aux buts incompréhensibles, qui n'est pas sans évoquer Azathoth dans sa destructivité aveugle.

Et Borne bien sûr. Borne qui grandit à la vitesse de l'éclair. Qui acquiert d’impressionnantes capacités de polymorphe. Qui mange mais ne défèque pas. Qui apprend à parler, acquiert des connaissances de plus en plus nombreuses et pose à sa mère ces innombrables questions que posent les enfants. Qui est innocent, veut être bon, n'y parvient pas toujours. Qui – comme beaucoup d'enfants – installe un coin entre sa « mère » et son « père ». Qui, comme tout adolescent, part vivre dans son espace propre, sort visiter la ville, inquiète Rachel quand il le fait. Qui lui sauve aussi la vie une fois, au péril de la sienne. Qui « goûte » les gens. Qui ne peut lutter contre sa nature profonde même pour faire plaisir à Rachel, et voudrait tout arranger dans la ville, y rendre la vie meilleure en Changeling post-apo qui serait un Momotaro biotech.
Borne, un vrai enfant pour Rachel, et un vrai inhumain à la fois.

Voici donc un roman de parentalité et d'identité ; Borne est une chose biotech, il est aussi une personne, il peut encore être une arme – comme toute personne. Il ne peut cesser d'être ce qu'il est mais il peut l'infléchir. Idem pour Wick et Rachel. Ce qu'on est – qui ne changera pas – et ce qu'on fait – parce qu'on le veut. C'est la tension du roman comme de la vie humaine. C'est là que réside l’humanité de tous les « héros » du roman.

Voici aussi un roman d'espoir. Rachel et Wick perdent, perdent, perdent encore ce si peu qu'ils ont. La lancinante répétition des pertes leur fait comprendre qu'aussi longtemps qu'ils vivront ils n'auront pas tout perdu et qu'il sera encore justifié de sa battre. Malgré la destruction, malgré l'exploitation (par une Compagnie dont on ne sait même pas d'où elle est ni ce qu'elle veut exactement), malgré la raréfaction de toutes les ressources, la lutte pour survivre ne cesse jamais. Ni la solidarité, ni l'amour, ni le sens du sacrifice. Borne : un roman solar-postapo ? ;) Un beau et bon roman en tout cas.

Borne, Jeff Vandermeer

lundi 8 mai 2017

Tokyo Ghost - Remender - KO debout


Suite (et fin?) du Tokyo Ghost de Remender et Murphy. Après l'Eden atomique du tome 1, voici qu'arrive l'Enfer atomique.

Le fiasco de la fin du premier tome semble avoir offert la totalité du pouvoir à Flak. Sur les ruines de Tokyo, celui-ci a construit une nouvelle cité ordurière de divertissement, différente de LA en ceci qu'elle sera réservée aux riches et aux beaux ; « les gens biens » en d'autres termes. Flak compte bien y être le roi du 0,01%, protégé par son ancien ennemi passé sous le contrôle du psychopathe Davey. Mais les mailleurs plans ont des failles. Dans le fief même de Flak, le fantôme de Tokyo – une ombre guerrière dotée de pouvoirs EMP – s'en prend aux opérations et au personnel du magnat, provoquant peu à peu le chaos.
Pour le fantôme, il s'agit de venger Tokyo, de sauver son amour, de tenter de remettre l'humanité sur des rails plus satisfaisants. Un vaste programme, difficile à réaliser, et sûrement très coûteux à tous points de vue. Pour les fous qui tiennent les rênes, l'objectif est plus simple : conserver, voire accroître si possible, leur pouvoir.

Le contexte est toujours celui du tome 1. On assiste, atterré, à la désintégration du monde humain entre gamification, hypersexualisation, brutalisation, et primauté de la gratification immédiate au détriment de toute perspective ; une désintégration dont on peut se demander si elle n'est pas l'avenir qui nous guette.

Remender, superbement secondé par les dessins impressionnants de violence dynamique de Murphy, raconte son histoire et lance son cri d'alarme d'une façon extrêmement convaincante. Il oppose le rêve foudroyé d'amour et de pureté de Debbie au cynisme, à la folie, et à l'indifférence d'une humanité qui ne mérite guère d'égards. Il décrit l'innocence piétinée de Led. Il montre un monde si tordu qu'il empêche tout espoir crédible d'exister. Il met en scène des sacrifices que leur inéluctable nécessité ne rend pas moins atrocement douloureux.

C'est d'une dureté et d'une crudité extrême. Ca tord l'estomac. Et, en dépit d'une fin qui permet d'espérer (bien que son ambiguïté ne laisse d'inquiéter), c'est d'une noirceur terrifiante, même au sein d'un genre dystopique qui n'est en général pas gai. Oppressant, étouffant, "Tokyo Ghost" est une belle histoire d'amour, de combat, d'adversité, de malheur, de sacrifice, d’espoir (un peu). Porté par une action permanente et des personnages inoubliables, "Tokyo Ghost" est un comic à lire absolument, en sachant bien qu'on en sortira ébranlé.

Tokyo Ghost t2, Enfer atomique, Remender, Murphy, Hollingsworth

dimanche 7 mai 2017

Judge Dredd Démocratie - Wagner - Mac Neil


Le travail d’édition de Délirium sur Judge Dredd continue et c’est toujours de haut vol.

Voici donc "Démocratie", un gros volume hardbound dans lequel sont réunis trois récits : America, Terror, et Mega-City Confidential.

Les trois histoires, liées lâchement pour les deux premières et simplement proche dans la thématique pour la dernière, racontent le prix que le gouvernement des Juges fait payer à la Liberté (avec un grand L), aux libertés publiques pour être plus concret, et à cette Recherche du Bonheur qui, si elle n’est pas un Droit de l’Homme, est néanmoins l’un des objectifs que la Constitution donnait au gouvernement américain.

On a vu dans Origines comment et pourquoi le gouvernement des Juges a pris le pouvoir. On voit dans "Démocratie" comment il viole quotidiennement les droits les plus élémentaires de chaque citoyen pour se maintenir.
Les lecteurs de Dredd savent bien que le système pénal de Méga City One est d’une dureté extrême, ils savent que même les plus petites déviances sont sanctionnées avec une très grande sévérité et que le principe de tolérance zéro conduit à remplir les cubicles d’emprisonnement de citoyens innombrables, ceci dès leur plus jeune âge : « il faut dresser les « juves » pour qu’ils deviennent des citoyens craignant les Juges ». Mais les lecteurs ont ici sous les yeux, dans une approche méthodique, la manière dont fonctionne le système. Et ce n’est pas beau à voir.

On voit les Juges chercher à se faire craindre de tous et y parvenir sans peine.
On voit la certitude morale dans laquelle ils se drapent pour justifier leur action à leurs propres yeux (avec un léger bémol pour Dredd).
On voit le Mouvement Démocrate échouer à obtenir pacifiquement des réformes du fait des manipulations de Juges qui ne veulent pas rendre leur pouvoir.
On voit les citoyens (le tiers qui a voté en tout cas) préférer par référendum la dictature des Juges à une vraie démocratie, ouvrant ainsi la voie à une légitimation des pratiques « judiciaires » les plus contestables.
On voit les Démocrates verser dans le terrorisme, ciblé d’abord, puis aveugle ensuite selon le célèbre principe qui dit qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œuf (toujours demander à voir d’abord la gueule de l’omelette).
On voit les pressions qui transforment des citoyens en délateurs, des amis en délateurs, des amants en délateurs.
On voit les enlèvements extrajudiciaires qui permettent d’installer caméras et mouchards dans le corps même des suspects à leur insu.
On voit la presse, même « d’investigation », muselée. Clin d’œil à Hush-Hush ici.
On voit un système de surveillance généralisée qui rappelle celui de la NSA.
On voit le sort réservé aux lanceurs d’alerte et  leurs proches.
On voit surtout des vies détruites, des amours aussi, des tragédies sans nombre dont le fonctionnement du système, pourtant censé avoir été créé au bénéfice des citoyens, est la cause unique.

C’est joliment raconté par John Wagner. C’est joliment dessiné par Colin Mac Neil dans trois styles différents.
Et ça se lit aujourd’hui, car il faut avoir vu à quoi ressemble une exécution judiciaire au pied de la Statue de la Liberté.

Judge Dredd Démocratie, Wagner, Mac Neil

Zones de divergence - John Feffer - Homme averti en vaut deux


Les lecteurs habituels de Blanche sont comme des enfants : tout les étonne et les amuse. Ne sortant que rarement de leur pré aussi carré qu’arriéré, ils se comportent, quand ils trouvent le courage d’aller s’encanailler dans les landes inquiétantes du Genre, comme des péquenots qui montent à Paris et y voient la Femme à Barbe. Quand ils sont journalistes (sur France Info par exemple), cela donne des chroniques enthousiastes pour des choses qui le sont moins. Et un pauvre couillon qui achète et lit un « roman » qui est en fait un essai déguisé.

2050. Julian West fut un universitaire célèbre et influent, créateur de la géo-paléontologie. Aujourd’hui il n’est plus qu’un vieil homme malade qui veut revoir une dernière fois – en VR – son ex-femme et ses enfants, les membres éparpillés d’une famille qu’il a laissé exploser.

Dans le best-seller « Zones de Divergence », publié en 2020, West avait décrit un terrifiant futur à venir. Désintégration des Etats-Nations, balkanisation de la communauté internationale, montée aux extrêmes d’une lutte de tous contre tous qui passe les limites anciennes, le monde qu’annonçait West, sur la base de comparaisons faites avec des effondrements antérieurs, donnait plus envie de se tirer une balle qu’autre chose. Et, hélas, les années lui donnèrent raison. Aujourd’hui, à la fin de sa vie, il veut remettre à jour son maitre ouvrage et, pour cela, faire, au moins virtuellement, un dernier tour d’horizon de la réalité humaine. C’est ce dernier rapport que West livre au lecteur, annoté par l’éditeur anonyme qui nous le rend disponible.

Avec ce roman, version romancée (quoique…) d’un article de prospective publié sur le site TomDispatch, le spécialiste de relations internationales John Feffer entend alerter le public sur le risque de désintégration du monde. Il crée pour cela une Histoire spéculative qui démarre en 1989.
L’effondrement du bloc soviétique donna l’impression que le monde entrait dans une ère de prospérité croissante et de développement de la démocratie libérale. Fukuyama ne disait pas autre chose en invoquant la Fin de l’Histoire. Certes, Huntington lui rétorquait que s’annonçait un Choc des Civilisations, mais même ce dernier ne prévoyait pas l’émergence à grande échelle des forces centrifuges qui conduiraient à l’éclatement des blocs historiques eux-mêmes. Forces que nous commençons à voir à l’œuvre avec la montée des populismes dans un contexte d’inégalités croissantes et de désordre climatique de plus en plus visible et préoccupant.

Petite virée dans ce futur que Feffer imagine comme envisageable et contre lequel il veut nous mettre en garde.

L’UE a disparu, déchirée par le rétablissement des frontières voulues par les nationalistes comme réponse aux migrations. Les Etats membres aussi ont explosé, les régions les plus riches ou à la plus forte identité culturelle se séparant, violemment parfois, des autres ; Bruxelles est une zone de guerre, la Bavière et la Bretagne sont indépendantes, par exemple.

Les USA ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent. Washington, engloutie par les eaux de l’ouragan Donald, est la manifestation visible de la fin de l’hégémonie américaine.

La Chine a explosé entre des marges qui ont pris leur autonomie et un centre qui a connu une révolution violente. Si on y ajoute les fléaux de la maladie et du réchauffement, le tout fit des millions de morts directs.

La Russie ne vaut guère mieux.

L’Afrique s’est enfoncée plus encore qu’aujourd’hui, entre Etats faillis et rébellions permanentes. La fraction prospère de l’Islam arabe a bougé vers des cieux moins torrides, en territoire chinois par exemple.

Les Etats, de plus en plus nombreux et petits, se multiplient par fragmentation, addition d’impuissance incapables d’assurer la sureté minimum à leur population. Ils ne sont d’ailleurs souvent que les faux nez de brutales mafias.
Ici et là restent quelques ilots de prospérité, rares et isolés, où on vit bien au milieu des ruines.
L’ONU existe toujours formellement, coquille vide qui ne peut plus rien contrôler.

Dans ce monde, seuls les plus riches tirent leur épingle du jeu. Une finance de la catastrophe s’est développé, qui ne spécule, avec profit, que sur les désastres, et qui a pris acte de l’impossibilité technique d’assurer à plusieurs milliards d’humains le niveau de vie sans cesse croissant d’une classe moyenne mondiale sourde à tout avertissement environnemental. Nul n’aime être malthusien et pourtant, c’est de la frugalité et de la justice qu’il aurait fallu. De la frugalité, la classe moyenne mondiale n’en voulait pas ; quant à la justice…who cares ?

En dépit des avertissements de la science – West, sa femme, et sa fille en sont trois représentants –, le monde a continué à produire et à polluer toujours plus, et, face aux problèmes environnementaux et sociaux que cela engendrait, les hommes se sont jetés à corps perdus dans des solutions de court terme non coopératives dans le cadre nouveau de démocraties illibérales fermées et agressives (West cite explicitement Erdogan, Trump, Poutine, et…Marine Le Pen comme tenant de ces mouvements).

Nations et communauté internationale se sont effondrées, en a emergé le contraire absolu de cette social-démocratie mondiale que Fukuyama croyait voir arriver. Reste un monde fragmenté comme une grenade explosée, des micro communautés soutenables certes mais forcées de conserver un arsenal impressionnant pour se protéger de leurs voisins (et coincées sur le radeau de la Méduse mondial comme tout le monde), une tentative avortée de colonisation martienne, et l’espoir (très contemporain ici) d’un allongement génétique de l’espérance de vie qui, pour être soutenable, devra être limitée à quelques happy few.

Essai de prospective, le texte de Feffer est très intéressant, très inquiétant aussi tant il colle à une réalité observable. Mais comme roman, il ne fait pas le boulot. Personnages porte-fonctions, narration limitée à cinq rencontres entre West et chaque membre de sa famille, longs développements théoriques ou historiques. Ce roman n’est qu’un essai déguisé en roman. Intéressant comme tel, il ne faut pas y chercher un texte littéraire. A côté, même le Paradoxe de Fermi de Boudine avait un peu plus de chair narrative. On peut lire, à condition de savoir où on met les pieds. Et on peut espérer que cela servira à quelque chose, à moins mal voter par exemple.

Zones de divergence, John Feffer

mercredi 3 mai 2017

Winter Tide - Ruthanna Emrys - Scoubigang


Une tendance récente dans l'Imaginaire consiste à « revisiter » l’œuvre de Lovecraft en y pointant le racisme bigot (de l'homme et/ou des textes) ou en l'assaisonnant de prises de position très contemporaines visant à renverser les stigmates. C'était le cas pour le Lovecraft Country de Ruff, par exemple. Passée la déception que fut le Ruff, la tentative de Ruthanna Emrys semblait plus séduisante, d'autant que sa nouvelle The Litany of Earth – préquelle au roman – posait quelques fondations intéressantes. Qu'en fut-il concrètement ?

1948. La Seconde Guerre Mondiale est finie. La Guerre Froide commence avec le blocus de Berlin. Les USA réalisent qu'ils seront confrontés pour des années à un ennemi aussi puissant que déterminé à vaincre.
Il y a un « ennemi » en revanche qu'ils ont, semble-t-il, neutralisé. Le peuple de la mer, les Profonds d'Innsmouth, ont été anéanti par le gouvernement fédéral en 1928, lors des événement relatés dans Le cauchemar d'Innsmouth. Mort de nombre d'entre eux, internement délétère des autres, ne restent aujourd'hui sur la terre ferme qu'Aphra Marsh et son jeune frère Caleb. Tous deux ont passé presque vingt ans de leur vie dans un camp US où ils ont vu tous leurs proches mourir les uns après les autres. C'est la libération des Américains d’origine japonaise, internés aussi après Pearl Harbour, autant que le passage du temps ou le changement des priorités stratégiques, qui leur a valu d'être récemment rendu à la liberté.

De retour dans le monde, Aphra tente de reconstruire une vie en Californie, auprès de la famille japonaise pleine de bonté qui l'a « adoptée ». Caleb, lui, rêve de retrouver l'héritage de ses ancêtres et forcerait bien les portes de Miskatonic pour ce faire. L'occasion va lui en être donné lorsqu'Aphra, « recrutée » par Spector, un agent du FBI plus ouvert que ses collègues, l'impose dans une opération visant à déterminer si des espions russes auraient pu trouver dans la célèbre université les technologies occultes permettant de réaliser des transfert d'esprit. Un soviétique capable de transférer son esprit dans le corps d'un haut responsable américain pour espionner ou lancer des bombes A, voilà qui terrifie le FBI et justifie d’employer les grands moyens. Aphra, son ami et employeur Charlie, Caleb, et Spector se retrouvent donc « invités » à Miskatonic pour y faire des recherches et identifier l'espion potentiel. Ils y feront des rencontres imprévues et renoueront le lien avec les Anciens d'Innsmouth.

Le roman commence bien. Emrys connaît son Lovecraft et il n'y a aucune grosse faute de goût dans ce qu'elle imagine.

Elle crée un angle intéressant en faisant d'une fille d'Innsmouth l'héroïne de son histoire. Donnant la parole au « monstre », elle en montre l'humanité. Les Profonds, victimes de l'ignorance, de la bigoterie, et de l'image désastreuse que des fous tels qu'Ephraïm White donnèrent de la sous-race, subirent les assauts – presque jusqu'à l'anéantissement – d'un Etat fédéral qui fut d'autant plus impitoyable que les Profonds étaient vus comme des sous-humains. Le parallèle, volontaire et travaillé, avec le destin des Américains d'origine japonaise est saisissant. Il permet aussi de rappeler l'histoire de ces victimes réelles d'une politique excessivement sécuritaire. On ne peut pas ne pas penser aussi au sort de Juifs d'Europe, d'autant que Spector, juif à la famille assassinée, ne nous laisse pas l'oublier.
Parlant de survivants, elle pose la question de la transmission, de la reconstruction, des devoirs qui pèsent, ou pas, sur ceux qui ont survécu. Ce fut aussi la question des rescapés des camps de la mort.

Pour que ce qui est des malheurs du temps, Emrys pointe aussi les préjugés raciaux omniprésents dans l'Amérique triomphante, le sexisme quasi-segrégationniste, l'homophobie évidente.

Pour ce qui est du Mythe, Emrys intègre judicieusement l'histoire du Monstre sur le seuil en la tissant au cœur de la dynamique de son récit.

Elle reprend la difficulté et le danger d'une magie loin d'être spectaculaire et toute puissante.

Elle trouve aussi le ton de Lovecraft pour dire les rapports entre le Vivant et l'Univers. La litanie de la Terre raconte le temps des éons, les races qui précèdent les humains, celles qui les suivent. Et l'humanité, dans ses diverses formes, n'est qu'un tout petit moment sans importance dans l’Histoire de la Terre – ne parlons même pas de l'Univers. Emrys confronte ainsi régulièrement les passions et guerres humaines à leur inanité en regard du temps long de la réalité, celui que chevauchent et chroniquent les Yithians.
Elle rappelle enfin que les entités néfastes du Mythe le sont presque par inadvertance tant elles sont peu intéressées par les fourmis humaines.

Se lovant dans le mythe, Emrus livre un message humaniste en incarnant le « monstre », en lui donnant des pensées, des sentiments, une famille, une histoire. Génériquer l'ennemi, c'est ce que font les fascismes ou les racismes. Emrys rend à ceux qui ne sont d'habitude vus que comme des silhouettes une identité complète.

Hélas, c'est aussi la limite du roman.

Mourant d'envie de dire, Emrys oublie de raconter. A partir de la moitié du texte environ, il ne se passe plus grand chose d'intéressant. L'enquête est peu ou prou abandonnée, comme oubliée, les quêtes annexes apparaissent, guère passionnantes, et les aller-retours frénétiques entre un lieu et l'autre ou un groupe de protagonistes et l'autre ressemblent plus à des mouvements dans une partie de jeu de rôle qu'à la structure narrative d'un roman pensé. Mais les personnages sont posés, les gentils sont gentils et les méchants méchants, il semble qu'Emrys ait fini de dire ce qu'elle voulait dire.

D'autre part, elle inclut peu à peu trop de personnages à son histoire. Cela empêche de vraiment entrer en résonance avec l'un quelconque d'entre eux et renvoie l'image d'un motley crew qui finit par faire penser au Club des Cinq. D'autant qu'une amitié – parfois méfiante certes – ainsi qu'une grande loyauté unissent ces aventuriers dont certains ne se connaissaient pas peu de temps auparavant. C'est peu réaliste dans le contexte. Et ça donne : Problème → Amitié → Solution trouvée → Courage et solidarité → Mise en œuvre en commun ; on se croirait un peu dans du YA. Là aussi, le but manifeste de mettre en avant tolérance et solidarité nuit à la dramaturgie.

Enfin, la volonté de dépasser à toute force les préjugés lovecraftiens conduisent Emrys à mettre en scène une équipe au final composée de : Deux Profonds (une Femme, un Homme), un Gay (de fait, deux), une Lesbienne, un Juif, une Afro-américaine, une Nippo-Américaine, et last bot not least une Hybride Humain/Peuple du Sous-Sol (plus une dont je ne peux pas parler mais qui – si certains lisent le roman ils la verront – est vraiment peu crédible dans ses attitudes étant donné son identité). Ne manquait plus qu'un raton-laveur. Quelle est la probabilité qu'une équipe réunie par un projet commun regroupe de telles individualités ? J'imagine qu'elle ne doit pas être grande, et, du coup, ça en devient absurde par excès de démonstration.

Encore une fois, on voit qu'on ferait mieux de raconter une histoire plutôt que de vouloir dire une chose. Et, au cœur d'une histoire bien racontée, on peut dire bien des choses ; une mienne prof de droit disait que dans la forme on peut toujours cacher du fond.

Winter Tide, Rythanna Emrys

samedi 29 avril 2017

Injection - Ellis dans l'Outremonde


Ici et maintenant.
Maria Kilbride, scientifique, est un véritable génie. Une folle à lier aussi. Du genre qu’on enferme. Et pourtant, aujourd’hui, on vient la chercher dans l’asile où elle est traitée. Des événements étranges viennent de survenir, et elle est la seule qui, peut-être, peut y faire face.

Seule, pas tout à fait. Maria a fait partie d’une équipe – une sorte de think-tank – chargée de réfléchir au futur de l’Humanité, aux progrès possibles à venir. Task force secrète d’une organisation qui ne l’est pas moins, l’Unité des Contaminations Culturelles Croisées comptait cinq membres, tous des misfits géniaux au sommet de leur spécialité respective : Maria Kilbride, scientifique (physicienne vraisemblablement), Brigid Roth, informaticienne, Robin Morel, rebouteux et philosophe, Vivek Headland, enquêteur holmesien, et Simeon Winters, stratège et agent de terrain.

Confrontés à l’évidence du ralentissement du progrès (à la fin de ces low hanging fruits dont parlait Tyler Cowen par exemple), consternés par cet état de fait, les membres de l’UCCC décidèrent de créer du chaos – ex nihilo, littéralement – pour apporter du nouveau, du mouvement, relancer l’Histoire et le progrès humain. Hélas, l’affaire dérapa, le groupe se sépara et chacun retourna mener ses propres combats. Ca, c’était avant. Mais maintenant le dérapage est devenu trop énorme pour ne pas inquiéter vraiment.

Le comic raconte deux trames temporelles alternées. D’une part le passé, l’apprivoisement mutuel des membres de l’équipe jusqu’aux moments qui ont conduit à la création d’Injection. D’autre part, le présent, les manifestations  de plus en plus fréquentes d’Injection et les menaces de plus en plus graves qu’il fait peser sur l’Humanité entière. Dans cette trame, l’équipe doit, à son corps défendant, se reconstituer et tenter de refermer la boite de Pandore.

Finement mené, "Injection" raconte une histoire d’expérience qui échappe à ses concepteurs. Mêlant science et magie, informatique avancée et souvenir du petit peuple, Injection est une entité qui mixe haute technologie et monde de la faërie, utilise l’une au service de la recréation (ou du rappel) de l’autre, dans un but dont nous ne savons encore rien mais qui ne semble guère favorable aux humains que nous sommes.

Face à leur création, les anciens de l’UCCC, tous bien typés et caractérisés, conduits par une Kilbride dont la santé mentale a été épuisée par ses nombreuses confrontations surnaturelles secrètes, luttent pied à pied dans un récit dynamique, violent, et fantastique (scénario et graphisme). Un récit parfaitement clair aussi – contrairement à ce qu’on lit ici et là – pour peu qu’on prenne la peine d’y entrer (bien plus explicite dès le tome 1 que Trees par exemple) ; la seule incertitude (mais pas pour le lecteur) y vient des informations différentielles que détiennent les différents protagonistes de l’histoire.

Dans "Injection", on est quelque part entre une IA gone rogue, Frankenstein, et la Laverie. C’est très bon et j’attends la suite avec impatience.

Injection t1, Ellis, Shalvey, Bellaire

mercredi 26 avril 2017

Chef d'oeuvre : Journal d'un monstre - Richard Matheson


Ecrivant dans Bifrost, je n'en fais jamais la pub ici pour des raisons évidentes. Mais aujourd'hui ça s'impose. Alors tant pis.

Le Bifrost n° 86, qui vient de sortir, est un spécial Richard Matheson. Mort en 2013, le très prolifique auteur est une légende, l'un des maitres et des références de l'Imaginaire contemporain.
Dans le magazine on trouve réimprimé la première nouvelle publiée du grand homme : "Journal d'un monstre" (Born of Man and Woman), dans la traduction d'Alain Dorémieux.

Considérée à juste titre comme un chef d’œuvre absolu, "Journal d'un monstre" est un très court texte qui contient en concentré tout le talent de Matheson. Parfait sur le fond comme sur le forme, ce témoignage à la première personne illustre magnifiquement ce que peut être une nouvelle dans sa quintessence. Si vous ne l'avez pas, il vous le faut.

Journal d'un monstre, Richard Matheson