mercredi 21 février 2018

Le Dogue noir - Gaiman - Egneus - Superbe


"Le Dogue noir" est une novella de Neil 'himself' Gaiman. Elle se situe dans l'univers d'American Gods ; on y retrouve logiquement Ombre en personnage principal.

De passage dans un village du nord de l’Angleterre (ou en Ecosse), Ombre s'arrête dans le pub local. C'est la tempête. A l'intérieur, il fait chaud et lumineux (on pourrait se croire dans l'auberge à la fin des mondes de Sandman, d'autant que l'illustration associée s'y prête). L’ambiance est amicale, même si la décoration est pour le moins surprenante.

Alors qu'il hésite à repartir à pieds dans la nuit tempétueuse, Ombre se voit proposer par un couple d'aimables Anglais un hébergement pour la nuit. Mais, dans la lande, le surnaturel rode. Le repos au sec offert à Ombre dérape et l'implique quand entrent dans la danse une mystérieuse jeune femme ainsi qu'un chien maudit dont on dit qu'il cause la mort de ceux qu'il suit jusqu'à chez eux.

Le texte de Gaiman, traduit par Patrick Marcel, est un joli conte noir, une petite histoire sombre comme on en lisait dans les House of Mystery, ou dans Sandman aujourd'hui. C'est une histoire d'amour tragique, de fantôme, de surnaturel s'introduisant dans les interstices de la réalité entre royaume de la faërie et Chasse royale. On y rencontre un barghest, un monstre canin du folklore nord-anglais. Ce chien de malheur, on le croise dans la lande juste avant de mourir, il ressemble à celui qui empoisonne la vie des Baskerville, on a pu le combattre à Dungeons et Dragons.

Mais, au-delà du texte, ce qui fait la valeur de l'objet, ce sont les illustrations de Daniel Egneus. L'artiste suédois fait du livre un véritable objet d'art graphique (qui justifie le prix un peu élevé imho). Il l'embellit et l'enrichit.
Il l'embellit car au plat neutre du texte il ajoute un élément de visualisation qui en agrémente les pages.
Il l'enrichit surtout car les dessins de Egneus soulignent le propos du texte. A l'encre, parfois précis et d'autres fois plein de débordements ou de projections, entre McKean et Rorschach, il pénètre la page par les bords, puis s'étend, envahit les milieux, dégouline, noircit parfois complètement la page. Il s'insinue par les interstices puis grandit, de manière presque organique, jusqu'à devenir impossible à ignorer. Les dessins de McKean sont le secret et le meurtre qui ne peuvent rester cachés, ils sont le surnaturel – toujours présent mais toujours difficile à voir précisément – qui s'insinue dans le réel prosaïque jusqu'à l'envahir complètement, en changeant par là-même radicalement la nature.

Je suis assez peu fan habituellement de l'expression « objet-livre » qui souvent désigne un contenant certes beau mais non signifiant. Ici, il l'est. Sans les illustrations le texte perdrait beaucoup, et mon plaisir de lecture aurait été bien moins grand. "Le Dogue noir" n'est pas un livre, c'est une œuvre multimédia de fort belle qualité.

Le Dogue noir, Neil Gaiman et Daniel Egneus

lundi 19 février 2018

Interview Isabelle Dauphin


Si certains ici se sont déjà demandés sur quelles bases je décidais de demander une interview (ils n'auraient vraiment rien d'autre à faire !), l'interview qui suit, d’Isabelle Dauphin, est une occasion de l'expliquer.

Isabelle Dauphin est un nom qui était inconnu jusqu'à il y a moins d'un mois. Puis, se trouve publiée dans Bifrost 89 sa nouvelle En finir, un véritable petit bijou de fantastique/weird. Un choc ! Le genre de texte où chaque mot est à sa place, et qui réussit à faire monter une vraie tension en très peu de pages ce qui n'est guère facile.

C'est l'un des critères. Quand un texte me rentre dedans, quand j'ai envie de prolonger le contact avec lui, quand j'ai envie d'en parler avec son auteur pour savoir d'où il l'a sorti, je demande une interview (quand c'est possible).
Voilà pourquoi, sitôt le Bifrost reposé, j'ai contacté les Anciens du Bélial pour obtenir les coordonnées d'Isabelle Dauphin à qui j'ai demandé une interview qu'elle a gentiment acceptée.

Bonjour Isabelle et merci d'avoir accepté cette interview. Tu viens de publier dans Bifrost ta première nouvelle fantastique, En finir. Un texte impressionnant par les émotions qu'il suscite. Je le conseille vivement à ceux qui ne l'auraient pas lu.

Pour commencer, peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs ?

Née femme, je m’efforce aussi de le devenir depuis un certain nombre d’années :-)
J’habite Paris mais je rêve souvent de vivre dans une grande maison à la campagne, avec feu de cheminée, bûches crépitantes, piscine et jarre bien sûr. J’ai fait des études de lettres, d’histoire de l’art et de bibliothéconomie (la bibliothéconomie est l'ensemble des techniques de gestion et d'organisation des bibliothèques, NdG : moi non plus lecteur, je ne connaissais pas le mot).

Je suis bibliothécaire, par conviction, parce que je crois sincèrement que les bibliothèques sont un lieu indispensable de sociabilité, de découverte et d’accès à la culture (je confirme, la meilleure décision de ma mère a été de m'inscrire à la bibliothèque municipale quand j'étais enfant, NdG).

Depuis quelques années, je partage mon temps entre travail d’écriture, de bibliothécaire et vie de tous les jours. J’écris depuis longtemps et régulièrement : des nouvelles, des romans (stagnants dans mes tiroirs), des séries de romances sur commande, mais aussi des chroniques de lecture ou de spectacle pour différents blogs.

Peux-tu expliquer en quelques mots, pour les futurs lecteurs, de quoi parle En finir ?

C’est l’histoire d’une femme, Marianne, qui, venue participer à une compétition d’apnée, se retrouve seule dans un lieu inconnu avec un service à rendre à l’amie qui lui prête sa maison pour le week-end : rapporter une jarre, ce qui s’avère plus compliqué que prévu. Marianne est une perfectionniste, un peu extrémiste, qui se fait un devoir de remplir sa mission jusqu’au bout. Malgré les difficultés grandissantes qu’elle rencontre, elle veut terminer ce qu’elle a commencé avant la compétition.

Le texte lorgne sur le weird. Es-tu une lectrice de ce genre ? Si oui, quels auteurs aimes-tu ? Plus généralement, ton texte appartient au fantastique. Es-tu une lectrice de ce genre ? Si oui, quels auteurs aimes-tu ? Plus globalement, hors de ces genres, qu'aimes-tu lire ?

Honnêtement, je viens de googliser discrètement pour savoir ce qu’est la littérature « weird » (Et dire que je suis bibliothécaire …) Mais bizarre oui, j’aime ce qui est bizarre dans la vie en général. Même si cela me ferait très peur si ça arrivait réellement, j’aime l’idée que les choses aient une vie propre. J’ai toujours aimé voir des formes humaines ou vivantes dans les arbres, les pierres, les objets. En répondant ça, je sens que je vais passer pour carrément weird !

Je n’en suis pas à avoir des hallucinations, mais il m’arrive souvent de distinguer ou de chercher à voir une deuxième face à ce qui est autour de moi, un peu comme ces dessins ambigus ou l’on peut voir deux visages selon la façon de regarder.  Ça, c’est pour le bizarre « naturel », celui qui nous entoure, comme cette huile foisonnante dans la nouvelle qui, finalement, prend le dessus et envahit l’humain.

Par ailleurs, le personnage de Marianne en lui-même est bizarre, dans le sens étrange et difficile à comprendre,  parce qu’elle renie toutes ses sensations et s’aveugle pour aller jusqu’au bout de sa tâche, aussi aberrante et destructrice soit-elle.

Pour répondre vraiment à ta question, malgré une tendance à classifier due à ma formation et mon travail en bibliothèque, j’ai du mal avec la notion de genres... Et en ce qui concerne En finir, c’est ma première tentative dans ce type de littérature.

Côté lectures, je citerais d’abord Maupassant avec Le Horla, que j’ai lu davantage pour l’auteur que pour l’aspect fantastique, Mary Shelley, Stephen King, Poe, Grimm, Boris Vian ou Buzzatti parce que l’absurde peut devenir parfois très curieux, mais aussi Marie N’Dyaye et Murakami. Mais si on y pense, beaucoup de textes sont souvent à la frontière du fantastique.

Plus globalement, je lis un peu de tout. Cela va être difficile de me restreindre à quelques uns mais si j’observe ma bibliothèque personnelle, en fiction, j’aime beaucoup Céline, Russel Banks, William Boyd, Philip Roth, Donna Tartt, Carson MacCullers, Nuola O Faolain, Siri Husdvedt, Jim Thompson, Samuel Butler, André Gide, Albert Camus, Jean Giono, Toni Morrisson, Michel Houellebecq,  Jean Anouilh, César Pavese, Raymond Carver, James Salter, Joseph Kessel, Laura Kasischke, Albert Cohen, Agatha Christie… Je viens de découvrir Ron Rash et je suis une inconditionnelle de Modiano depuis toujours.  Et j’en oublie !

D'où t'es venu le sujet, l'inspiration de la nouvelle ? Combien de travail a représenté son écriture ?

J’ai une jarre dans mon entrée, chez moi ! Plus sérieusement, j’ai pensé cette nouvelle à partir d’un lieu, d’une peur intime et d’un personnage qui serait confronté à ces deux éléments. J’y ai ajouté cet objet, la jarre, qui était pour moi aussi symbolique que bien réel. Dans ce texte, j’ai aimé travailler sur l’étrangeté qui surgit petit à petit, la nature indomptable, l’obsession et le déni permanent du personnage devant l’évidence et la réalité.

J’ai travaillé environ quatre semaines sur ce texte. Quand j’écris, je suis très lente. Je dois arriver à voir les choses dans ma tête pour pouvoir les écrire et je peux passer beaucoup de temps sur un paragraphe sans me rendre compte de l’heure qui tourne. Ensuite je l’ai laissé reposer. Puis je l’ai repris quelques mois plus tard sans toucher à la structure déjà en place mais en coupant et en précisant ce que je voulais dire.

Comment as-tu façonné le personnage de Marianne ? Es-tu toi-même une sportive de compétition ? Ou une personne de ta connaissance t'a-t-elle servi de modèle ?

J’ai essayé de me mettre dans sa peau : elle a un côté « bon petit soldat » qui à la fois m’intrigue et me touche. Elle tient sans doute plus de moi que je ne veux le voir mais je ne suis pas sportive de haut niveau. Nous avons certainement en commun d’aimer nager et une bonne dose de jusqu’au boutisme… J’ai aussi fait un peu d’apnée.

Pour la façonner, j’ai pioché autour de moi, mais sans copier quelqu’un en particulier, juste des traits par ci par là. J’ai surtout puisé dans des émotions et des sensations que je connaissais et qui m’ont aidées pour imaginer ses réactions face à la difficulté.

Que veut nous dire ce texte, dans ton esprit ?

Je crois qu’il parle de plusieurs thèmes qui sans doute se rejoignent : l’obstination, l’entêtement, le désir de contrôle sur les choses, l’obsession et le déni de la réalité. Un certain orgueil peut-être aussi.  Mais il parle essentiellement de ce désir que le personnage porte en elle de façon complètement inconsciente : cette volonté d’en finir, avec sa tâche et plus largement, avec sa vie.

En finir a été publié une première fois sur le site de la revue Saint Ambroise. Quelle en a été alors la réception ?

À ma connaissance, cette revue en ligne est plutôt confidentielle. Je n’ai pas eu d’écho particulier, à part les encouragements de quelques auditeurs et de mes amis venus m’encourager lors d’une soirée de lectures d’extraits organisée par la revue.

Comment as-tu décidé de l’envoyer à Bifrost ? As-tu envoyé la v1 ou l'as-tu retravaillée avant expédition ?

De par mon travail, je connaissais les éditions du Bélial et la revue Bifrost – qui est lue et souvent utilisée comme outil de sélection en bibliothèque, de même que les blogs spécialisés :-) –  mais je n’y avais pas du tout pensé pour ma nouvelle.  C’est un ami, très amateur de littérature de genre, qui m’a conseillé de la leur soumettre (un ami qui mérite nos remerciements, NdG).  Je n’ai pas réfléchi et l’ai envoyé en l’état le jour-même.

Peux-tu décrire le processus de sélection de ton texte ?

Long * !
À tel point que j’avais un peu oublié et surtout j’avais imaginé ne jamais avoir de réponse, – ce qui m’est déjà arrivé à plusieurs reprises avec d’autres types de textes chez d’autres éditeurs –. Aussi la surprise a été totale et magnifique quand j’ai reçu un mail positif avec des compliments, ce qui m’a étonnée, enchantée et fait rougir !
*J’ai compris depuis que la rédaction de Bifrost lit tout ce qui lui est envoyé, donc cela prend du temps. Conclusion : ne jamais se décourager.

Peux-tu décrire (l'éventuel) travail d’édition avec les bourreaux de Bifrost ?

J’ai peut-être bénéficié d’un traitement de faveur mais je n’ai eu affaire à aucun tortionnaire chez Bifrost. Au contraire !  Nous avons eu des contacts épistolaires très courtois, des bons vœux et un aller-retour de copies, dont l’une avec des signes cabalistiques de typo qui m’ont laissée perplexe. J’ai dû leur demander un glossaire pour décoder et pouvoir faire les corrections. Mais à part ça, tout a été très facile et harmonieux.

Comment décrirais-tu toute l'expérience ? Et que ressent-on quand on se voit publiée sur papier ?

Je dirais que c’était pétillant, joyeux et inattendu ! Mais cela m’a fait à la fois plaisir et un peu peur. Car mon texte allait être imprimé, lu par des amateurs exigeants et mon nom sur la couverture. Être « publiée papier » et sous mon nom touche deux ressorts étranges et paradoxaux : à la fois le besoin de reconnaissance inhérent à tout auteur je suppose, qui s’est vu ici satisfait et flatté d’être dans Bifrost et par ailleurs, le sentiment d’être soudain exposée et vulnérable (bien plus qu’en ligne ou sous pseudo) donc une certaine envie de me cacher...

Mais quand j’ai reçu le numéro 89 de la revue papier toute de bleu vêtue, j’ai été extrêmement fière. Et je le suis toujours.
Car c’est une forme de consécration, qui apaise, rassure, pose et encourage à poursuivre. Et qui me donne envie d’aller vers ces littératures, donc peut-être de travailler autrement que dans ma zone de confort.

Peux-tu nous dire si tu as d'autres textes sur le feu ou même juste à l'état de projet ? Si oui, de quel genre ? Si oui, de même taille ou plus long ?

Oui j’ai d’autres textes, certains dans mes placards, d’autres sur le grill et d’autres au frigo !
Outre un ou deux romans de littérature générale sous le coude (soumis sans succès à des éditeurs), des nouvelles à retravailler (j’aime beaucoup ce format) et des petits carnets de notes un peu partout, je suis en train de reprendre totalement un texte, en travaillant sur sa structure et sa trame avant de le réécrire totalement. Au final, si tout va bien, ça devrait donner un roman.

En parallèle, à titre de projet – mais je n’ai que l’image de départ et pas encore le sens de l’histoire qui va partir de là –, j’aimerais beaucoup retravailler sur la notion d’étrangeté dans un texte court et pourquoi pas, soumettre le résultat à Bifrost ! (Oui, NdG)

Je vais arrêter de te torturer. Sens-toi libre d'ajouter tout ce que tu veux maintenant.

C’était  un très agréable moment de partage plus qu’une séance d’inquisition. Et je suis très flattée d’être à l’honneur de Quoi de neuf sur ma pile et t’en remercie. Merci de ton enthousiasme pour ma nouvelle, merci de l’avoir mise en valeur sur ton blog et merci à tes lecteurs.

Le plaisir est partagé et l'enthousiasme véritable. Merci, et à bientôt j'espère.

dimanche 18 février 2018

Semiosis - Sue Burke - Décevant


Fin du XXIème siècle. Un groupe de cinquante riches idéalistes quitte une Terre en proie aux tourments de la violence et de l'effondrement environnemental pour tenter un nouveau départ sur une nouvelle planète.

Pax, la colonie utopiste fondée après un siècle et demi de voyage en hibernation, est dotée d'une Constitution pacifiste, égalitariste, délibérative, et écoresponsable. Hélas, et en dépit d'un stock additionnel mais limité d'embryons congelés, ce sont moins de cinquante personnes qui s'établiront sur la terre promise (qui n'est d'ailleurs pas celle prévue – mais étonnamment l'histoire ne fait pas grand chose de ce détail), l'arrivée ne s'étant pas faite sans quelques accidents. Le pool génétique est étique, les ressources disponibles faibles (tant par manque d'emport que par absence de fer sur la planète), la survie de la petite colonie paraît problématique.
D'autant qu'il s'avère assez vite que, si la vie animale est gérable par les colons, la planète abrite des végétaux assez intelligents pour vouloir et pouvoir, et que ceux-ci risquent d'être des adversaires redoutables dans la lutte pour l'espace vital. La colonie devra alors s'adapter à un environnement radicalement nouveau pour survivre, et le faire en essayant de ne pas perdre de vue les idéaux qui ont présidé à sa création.

Sur le papier, "Semiosis" a tout pour être excellent. Un écosystème absolument dépaysant, une forme de vie sentiente originale en SF (d'autant que Burke joue largement de la capacité de synthèse chimique des plantes dont il est dit à un moment qu'elle joue le même rôle que les membres ou les outils pour les animaux ; cette capacité sert autant à contrôler les commensaux qu'à les gratifier des molécules – vitamines par exemple – qui leur font défaut, ou encore à attaquer les ennemis en les empoisonnant ou en attirant vers eux des prédateurs), une civilisation autre à rencontrer (un autre groupe de colons – les Glassmakers – antérieurement arrivés d'une autre planète et qui ont subi, eux, les affres de la rareté non mutualiste), plus les problèmes organisationnels concrets d'une micro-société en expansion lente.

Burke décrit, avec les Pacifistes, une de ces sociétés sans stock qu'on dit ici lignagères. Elle montre que la question de la survie ne cesse jamais d'y être prégnante, car une mauvaise récolte ou une saison de pluies trop fortes peut annihiler sans pitié un aussi petit groupe. Que les adultes valides meurent, que les bras manquent pour chasser ou planter, et c'est toute la colonie qui disparaît à brève échéance. Même s'ils sont aidés par les outils technologiques emmenés de la Terre (qui finissent par faillir), les colons font face sans répit à la rareté au sens le plus strict du terme.
La survie à long terme de la petite communauté ne pourra passer que par un mutualisme fécond avec l'organisme le plus « puissant » de la planète, un bambou géant à la recherche de commensaux qui deviendra même un citoyen à part entière de la communauté et adhérera avec enthousiasme à ses valeurs.

Dans son monde original mais finalement pas si détaillé que ça (un genre de prairie dans laquelle se serait posée une petite maison), l'histoire permet à Burke d'aborder quantité de questions intéressantes. La gestion de la rareté certes, mais aussi la politique dans une société sans Etat. Le premier contact avec des entités radicalement étrangères, et l'apprentissage patient de la communication inter-espèces. La nécessité de punir ou de faire la guerre (même si on se dit Pacifistes), quand le meurtre ou l'agression s'invitent dans la colonie. La question de la citoyenneté, de son octroi, et du statut de ceux qui ne l'ont pas. La difficulté à faire confiance, à accepter de servir pour être servi en échange (don – contre-don). La poids des anciens et des traditions dans un groupe trop récent et trop petit pour que chacun n'y soit pas le descendant direct des initiateurs du projet initial.

Tout ceci est bel et bon. Où est le problème alors ?

"Semiosis" est construit en sept chapitres s’étendant sur plus de cent ans. D'un chapitre à l'autre, le personnage-point-de-vue change évidemment, et les circonstances ne sont pas les mêmes (même si les derniers chapitres sont proches dans le temps).

De ce fait, impossible d'accrocher vraiment à un personnage, ni principal, ni secondaire. C'est très ennuyeux car ça détache du destin de la communauté (d'ailleurs peu décrite si ce n'est par name dropping). Au jeu du personnage captivant, c'est le bambou qui s'en sort le mieux et dont la psychologie est la plus fouillée, mais il n'intervient vraiment que trop tard et trop peu.

De plus, il ne se passe objectivement pas grand chose d'intéressant entre les premiers moments de l’installation suivie de la prise de conscience du rôle des plantes, et le climax final quand une confrontation violente devient inévitable. Et même cette partie, si elle a un coté fascinant avec le bambou jouant le rôle de chef d'orchestre chimique pour toutes les plantes environnantes et se montrant aussi omnipotent qu’empêtré dans son immobilité, abuse de termes biochimiques qui manquent singulièrement de poésie, et met de surcroît en scène toute une communauté de plantes dont on ne soupçonnait pas vraiment le niveau de l’intrication jusque là. Il y a là une sorte de Deus ex Machina un peu dérangeant.

Finalement, c'est un livre qui ne se hisse jamais à la hauteur de son potentiel. Sur ce coup, je rejoins largement l'avis d'Apophis.

Semiosis, Sue Burke

jeudi 15 février 2018

Luna Lune du Loup - Ian McDonald VF


Sortie aujourd'hui de "Luna Lune du Loup"
(certains titres passent décidément mieux en anglais qu'en français).

"Luna Lune du Loup" donc, la suite de l'excellent Luna, était chroniquée là par l'aimable Gromovar.

Il serait plus que dommage de passer à côté. Et si on n'a pas lu le premier Luna, il faut le faire, puis enchainer sur "Luna Lune du Loup".

Luna Lune du Loup, Ian McDonald

mercredi 14 février 2018

La quête onirique de Vellitt Boe - Kij Johnson - Superbe


Il y a 18 mois, je disais tout le bien que je pensais de cette réappropriation du monde de Kadath - de Lovecraft - par l'écrivaine Kij Johnson.

Depuis, le texte a gagné un World Fantasy Award 2017 plus que mérité.

Le Bélial le sort aujourd'hui, traduit par Florence Dolisi, dans une très belle édition avec couverture à rabats, carte en couleurs, et nombreuses illustrations de Nicolas 'Ulthar' Fructus. Un bien bel écrin pour un texte qui le vaut bien.

Alors, en ce jour de Saint Valentin, plutôt que des fleurs ou des chocolats, offrez ou faites-vous offrir "La quête onirique de Vellitt Boe" de Kij Johnson. Vous ne le regretterez pas.

PS : Ca s'offre aussi à un jeune. Ca le changera en mieux des Potteries.

lundi 12 février 2018

An Excess Male - Maggie Shen King - Yawn !


Chine Populaire 2030. Des décennies de politique de l’enfant unique ont donné à la pyramide des âges chinoise la forme d’une barbapapa perchée sur son maigre bâton de bois. Pire, l’application d'une telle politique au sein d’une population à culture patriarcale disposant des techniques d’échographie et d’IVG a conduit, par le biais de millions d’avortements sélectifs, à creuser un écart colossal entre sexes : le nombre des hommes en âge de se marier dépasse celui des femmes du même âge de plusieurs dizaines de millions. Une promesse de célibat définitif pour des millions de Bountiful. Sur les constats ci-dessus, la réalité est identique à la fiction que décrit Maggie Shen King dans son roman "An Excess Male". C’est sur les conséquences que l’écrivaine taïwanaise diverge.

Les femmes devenues très majoritaires, la République Populaire a inversé la tradition ancestrale pour autoriser la polyandrie (dans un but presque explicite de pureté ethnique). Chaque femme peut donc avoir deux époux, et quand le roman commence, la loi vient d’autoriser le passage à trois (chacun pouvant – devant – lui donner un enfant). C’est dans ce cadre que Lee Wei-Guo (quarantenaire et coach sportif compétent) se propose comme troisième époux à la famille de Wu May-Ling et de ses deux maris, les frères Hann et XX (cadre comptable et informaticien de haut vol). Ce qui ne devrait être qu’une transaction financière entre les deux pères de Wei-Guo et la famille Wu (passage au matronyme !) se révèle une affaire plus compliquée que prévue car les Wu cachent de lourds secrets. Tout dérape donc, pour plein de raisons liées tant au caractère totalitaire de l’Etat chinois qu’aux particularités de la famille Wu.

Sur la papier, "An Excess Male" est un roman tentant. Et de fait, il y a dans le roman de King une extrapolation intéressante de la Chine actuelle.

Elle décrit une société chinoise dans laquelle la surveillance est omniprésente, tant par des moyens informatiques perfectionnés que par les inévitables chefs de secteur.
Une société d’inégalités aussi énormes qu’obscènes, car aux avantages matériels s’ajoutent les passe-droits, matrimoniaux par exemple (ne pas partager de femme), ou le népotisme.
Une société dans laquelle la lutte constante contre la corruption consiste à tenter de remplir le tonneau des Danaïdes.
Une société dans laquelle les homosexuels (Willfully Sterile) sont persécutés, rééduqués, dépouillés de tous leurs droits civiques, le blâme pouvant aussi s’étendre à leur famille proche.
Une société qui « rééduque » aussi les porteurs de maladies vénériennes, sans oublier les autistes, avant de sombrer dans la volonté de trouver et « traiter » tous les malades mentaux potentiels.
Une société dans laquelle le divorce est autorisé mais presque impossible à obtenir, et place le demandeur sous le regard et la pression de l’Etat.
Une société dans laquelle les dizaines de millions d’hommes célibataires jouent à des sortes de jeu de guerre sous le regard suspicieux de l’Etat, épargnent des années pour constituer la dot nécessaire à « l'achat » d'une femme, ont accès en attendant à un service sexuel mensuel fourni par l’Etat (les Helpmates).
Une société surtout (et ça c’est plutôt bien vu car la loi ne change pas la culture) dans laquelle la toute récente polyandrie n’a rien changé à des siècles d’habitudes patriarcales confucéennes. Dans le monde de King, les hommes dominent toujours les femmes, et les vieux les jeunes. Le mariage à plusieurs maris n’est pas un renversement du pouvoir, c’est juste une manière pragmatique de gérer le déficit de femmes. De surcroit, la justification ici n’est même pas démographique (plus de maris ne fait pas plus d’enfants). Elle vise donc purement à satisfaire les désirs masculins frustrés de fondation de famille et de paternité, voire de sexe d’habitude.

Alors est-on dans un Handmaid’s Tale moderne comme l’écrit imprudemment Peter Cline ? "An Excess Male" justifie-t-il sa place dans les meilleurs romans SF 2017 du Washington Post ?

Non.

Car, le contexte posé (et même ça prend du temps), le récit est long, digressif, rarement palpitant.
La faute à un démarrage bien trop lent, à des personnages principaux (Wei-Guo et May-Ling) qui, s’ils sont travaillés, n’engendrent jamais vraiment l’adhésion (au contraire de Hann et XX), à des digressions trop longue dans des scènes qui n’apportent pas grand chose (les chiens errants, les nombreuses colères du bébé, etc.), à des technologies futures peu crédibles et de surcroit jamais vraiment exploitées narrativement, à des éléments de romance un peu nunuche qui ne grandissent ni celle qui les a écrits ni celui qui les lit.

En mélangeant les tourments du couple (en l’occurrence ici du trouple et du quadrouple potentiel), la description d’une dystopie légère, une intrigue politique qui arrive trop tard et donne trop peu, un chantage dont le seul but est de faire avancer l’histoire, plus quelques trous narratifs (avec des personnages secondaires qui n’apparaissent que pour jouer leur rôle), King donne l’impression de n’avoir pas su choisir quel roman écrire, à moins qu’elle n’ait sciemment voulu écrire une dystopie pour mémères dans laquelle le chroniqueur de Kirkus est allé se perdre.

An Excess Male, Maggie Shen King

samedi 10 février 2018

After Atlas - Emma Newman VF


Et oui, en dépit du titre, "After Atlas" est un roman VF, la suite du Planetfall (VF aussi) d'Emma Newman. Il est aussi bon que le premier mais très différent. Il était chroniqué là, ne le ratez pas !

After Atlas, Emma Newman

jeudi 8 février 2018

Danses aériennes - Nancy Kress - Recommendable


"Danses aériennes" est un gros volume partiellement inédit qui compte onze textes de Nancy Kress, dont cinq courts romans, rassemblés par le duo Quarante-Deux.
A l'intérieur, sous une très belle couverture d'Aurélien Police, le lecteur sera au contact d'une SF qui, si elle n'est pas parfaite, est à la fois réfléchie et lisible.

Lisible car Kress écrit dans un style accessible, mettant par là-même des thématiques scientifiques ou sociétales complexes à la portée du plus grand nombre, y compris hors du milieu spécialisé. Vulgarisatrice scientifique et écrivaine au style apaisée (même lorsqu'elle écrit des horreurs, comme dans Le bien commun), Kress apparaît, dans le recueil, comme l'un de ces auteurs capables de mettre le genre à la portée de tous. Il y a quelque chose dans son écriture de la simplicité du Merveilleux scientifique ou de l'Age d'or, ces SF anciennes que tout un chacun pouvait lire. C'est bien, c'est à retenir.

Réfléchie car Kress est pleinement dans les inquiétudes de l'époque. Elle y fait vraiment œuvre de SF en interrogeant les conséquences sur les humains (individuellement ou globalement) de changements probables à venir (répondant par là-même à l'invite de Charles Stross : « SF should—in my view—be draining the ocean and trying to see at a glance which of the gasping, flopping creatures on the sea bed might be lungfish »).
Biotechnologies et destruction environnementale sont ainsi très souvent au cœur de ses textes, même si elle s'autorise aussi de la SF pure avec le monumental Shiva dans l'ombre (qui, par ailleurs, possède aussi cette simplicité très Age d'or que j'évoquais au-dessus).

Sans procéder à une énumération, voyons ce qui émerge de ce recueil.

Le sauveur met une bonne claque à l'humanocentrisme. Un vaisseau alien se pose sur Terre. Immobile et silencieux – on pourrait dire mutique – il est une énorme déception. Des décennies durant, il ne communiquera pas, jusqu'à finir par être oublié (il faut dire que l'humanité eut d'autres chats civilisationnels à fouetter durant la période, ente chute brutale et lente remontée). Finalement, il découvre ce qu'il était venu chercher ; et ce n'était pas nous.

Touchdown, avec son championnat sportif utilisant comme terrain de jeu les villes en ruine de notre monde, en remet une couche sur le désastre à venir et illustre surtout la puérile amoralité fondamentale de l'humanité, même de sa fraction qui se considère comme la plus raisonnable et vertueuse.

Evolution est à la fois une histoire pandémique terrifiante et une description de plus de la faible civilité des humains confrontés à un danger mortel, quand la peur éteint toute conscience et prend les commandes des individus pour en faire une foule terroriste. Elle se conclut néanmoins sur une note d'espoir, venue de la science.

Fin de partie, déjà publiée avec autre titre et traduction dans Utopiales 2012, décrit une modification neuroscientifique qui déshumanise ses porteurs en les focalisant à l'extrême sur un sujet donné et un seul. Et qui se répand...

Shiva dans l'ombre est un excellent roman court, sans doute le meilleur texte. Une sonde emporte trois personnes vers l'exploration de terrain d'un trou noir. Deux hommes, des chercheurs, et une femme, chef de la mission. Les trois humains restent dans la sonde, à distance de sécurité du trou noir, pendant qu'un petit module emporte trois copies numérisées d'eux-mêmes pour une mission suicide de recueil de données aux abords immédiats du monstre. Confrontés à l'un des phénomènes les plus terrifiants de l'univers, les numérisés se révéleront fonctionnels quand les « physiques », soumis à des pulsions bien trop humaines, monteront les marches de la colère et de la destruction. Un texte captivant, superbement pensé dans sa progression, qui rappelle que les humains sont aussi, et peut-être surtout, fait d’hormones et de phéromones.

Autre court roman, Le bien commun. S'y pose la question du choix. Quand des aliens exterminent une grande partie de l'humanité pour sauver ce qu'il en restera, faut-il les suivre ? C'est le dilemme qu’affronte Zed.
Que sacrifier ? Qui sacrifier ? Et pour sauver qui ? Ou quoi ? Que peut-on faire ? Qu'a-t-on le droit de faire ? Sur quels modèles se baser pour décider, y compris hors de toute considération morale ? Le réfléchi et lisible dont je parlais au-dessus s'illustre ici de fort belle manière. Un excellent texte encore.

Dans Un, un jeune homme guère futé, qu'une opération dote involontairement de capacités surhumaines d'analyse du non-verbal, utilise son don pour son intérêt propre autant que trivial. Quand de nouvelles possibilités s'ouvrent à l'homme, elles n’arrivent jamais avec un mode d'emploi ou un guide de bon usage. Chacun devra faire comme il peut, avec ses valeurs, ses capacités intellectuelles, son background.
De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, mais chacun les prendra comme il peut, voire choisira de ne pas les prendre.

Danses aériennes parle aussi de biomodifications. L'humain v1 cédera-t-il progressivement la place à un humain v2 qui le surpassera ? Probable. Ici, c'est dans le monde si dur et sélectif de la danse que Kress choisit de placer sa question. Elle y ajoute un questionnement sur le droit des vivants à décider pour les humains à venir en modifiant les lignées germinales, ainsi qu'une interrogation sur la valeur de la vie humaine comme produit possible d'une intensité par une durée.
La tournure enquête pousse à lire, mais j'ai été un peu déçu par un texte qui, au contraire du précédent, semble vouloir prendre une position éthique avant de ne pas le faire, et des personnages si peu attachants que c'est finalement au chien bioaugmenté Angel qu'on accroche le plus.

Danses aériennes, Nancy Kress

lundi 5 février 2018

Au-delà de Sherlock Holmes - Anthologie pastiche


"Au-delà de Sherlock Holmes" est une anthologie de quatre textes pastichant Arthur Conan Doyle. Sympathique amusette pour les fans (dont je suis); elle sera peut-être un peu courte pour les autres.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 90, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Imaginez Sherlock Holmes confronté aux forces occultes et à l’un de ses représentants qui prétend être le Diable.
Imaginez le grand détective dans le salon du docteur Watson, en train d’expliquer la vérité sur le Petit Chaperon Rouge et le loup fantôme.
Figurez-vous que Sherlock Holmes est mort, qu’il arrive au Paradis et que… Jéhovah lui confie une enquête.
Et peut-être ne le saviez-vous pas, mais les Martiens ont eux aussi un limier extraordinaire qui résout les cas les plus épineux, il s’appelle Syaloch, il a une tête anguleuse terminée par une sorte de long bec rouge et il a pris goût au tabac des Terriens.
Quatre nouvelles au-delà du réel (encore que) pour le plus grand plaisir des amateurs de pastiches, parmi lesquelles le mythique texte de Poul Anderson Les Joyaux de la couronne martienne, que nous proposons dans une nouvelle traduction.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


lundi 29 janvier 2018

Normal - Warren Ellis - Ben justement non


"Normal" est une court roman d’anticipation de Warren Ellis, d’abord publié par épisodes en ligne. C’est un texte aussi étrange dans son positionnement que dans la situation qu’il décrit.

Adam Dearden (le nom rappelle Tyler Durden, l’homme qui voyait ce que les autres ne voyaient pas, ce n’est sans doute pas anodin) est un prospectiviste. Après un effondrement nerveux à Rotterdam, il est envoyé à Normal Head, un complexe isolé dans lequel sont soignés – autant que faire se peut – ceux de ses semblables souffrant du même genre de troubles. A Normal Head, déconnecté de lui-même et du réel, il se frotte à une galerie de personnages plus déjantés les uns que les autres. Les « malades » sont tous spécialistes de haut niveau, tous psychologiquement détruits par les effets de leurs activités et des certitudes qu’elles engendrent. Une moitié des patients est constituée de spécialistes de l’adaptation aux changements dans un monde complexe, l’autre moitié de prospectivistes chargés de prévoir des situations d’effondrement et d’envisager les moyens d’y faire face. Loin du monde, dans l'isolement de Normal Head, ils tentent de reprendre pied.

Voilà que juste après l’arrivée de Dearden, l’un des autres patients, un nommé Mansfield, disparaît mystérieusement. Dans sa chambre plus rien, sauf une centaine de kilos d’insectes d’origine inconnue. Procédure d'urgence : l'asile se coupe numériquement du monde et attend l'arrivée de mystérieux enquêteurs.
Dearden – qui oscille sans cesse entre clarté, fatigue, et absences – réagit de la seule manière qu'il connaisse : il se méfie. Il enquête donc sans attendre sur ce mystère en chambre close, seul d’abord, puis en parvenant à unir autour de lui les clans opposés de malades. Il finira par découvrir l’effrayante vérité et en tirera une conséquence radicale pour lui.

"Normal" est un texte résolument weird. Une narration cotonneuse plus orientée vers la conversation – fut-elle interne – que vers l’action, un narrateur et des témoins à la fiabilité douteuse, un huis-clos dans un a-topos tant géographique qu’institutionnel, une issue rien moins qu’individuelle à un problème rien moins que global.

Captivant par son étrangeté même, intrigant au point de pousser le lecteur à tourner une page après l’autre, "Normal" pose néanmoins la question de sa cible.

Ellis expliqua à BoingBoing avoir écrit "Normal" en référence à ses connaissances du monde de l’analyse et de la prospective. Je cite : « It became very apparent quite quickly that a lot of the people who work in futurism suffer from depression,” he says. He first noticed it while talking to environmental forecasters, trying to save the world from climate change, and political strategists, working to predict the collapses of different nations. “A lot of those people end up sitting down with a bottle of Prozac and going to sleep, because it’s miserable work that leads you to consider the worst-case scenario for everything,” Ellis says. »

Il rejoint sans le vouloir Lovecraft, qui écrivit il y a bien longtemps : « La chose la plus miséricordieuse en ce bas monde est bien, je crois, l'incapacité de l'esprit humain à mettre en relation tout ce qu'il contient. Nous habitons un paisible îlot d'ignorance cerné par de noirs océans d'infini, sur lesquels nous ne sommes pas appelés à voguer bien loin. Les sciences, chacune creusant laborieusement son propre sillon, nous ont jusqu'à présent épargnés ; mais un jour viendra où la conjonction de tout ce savoir disparate nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et sur l'épouvantable place que nous y occupons que nous ne pourrons que sombrer dans la folie devant cette révélation, ou bien fuir la lumière pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres. »

C’est, je crois, le point de "Normal". Nul besoin d’horreur cosmique. Les professionnels qui passent leur temps à regarder vers l’abysse qu’est l’horreur du monde moderne ou à imaginer celle du monde à venir en deviennent fous. Entre un présent fait de « guerre constante de basse intensité » nappé de tittytainment et un avenir qu’on voit mal échapper à l’effondrement, ceux dont le métier est de regarder jour après jour le monde en face finissent par céder et sombrent dans une dépression bien compréhensible.
A titre personnel, je dirai que lire ce texte quelques jours à peine après que l’horloge de l’apocalypse ait été de nouveau avancée jusqu’à deux minutes de minuit en accentue l’impact.

Néanmoins, et pour en revenir à la cible, "Normal" – trop elliptique – sera presque incompréhensible pour un lecteur peu familier de ces sujets ; en revanche, il enfoncera des portes ouvertes – joliment certes – pour un lecteur au fait du triste état du monde et déjà convaincu que le pire est à venir. Si vous faites partie de la seconde catégorie, et si vous vous êtes déjà demandé comment certains pouvaient continuer à vivre en sachant tout ce qu’ils vous cachent pour protéger votre santé mentale, alors ce texte est fait pour vous. Il donne voix et visage à ces premières victimes invisibles de l’effondrement du monde que sont les guetteurs et les sentinelles chargés d’en observer l’avancée. De ce Désert des Tartares sortiront des monstres ; la vérité ne libère pas, elle rend juste fou furieux.

Normal, Warren Ellis