dimanche 19 novembre 2017

La guerre des bulles - Kao Yi-Feng


"La guerre des bulles" est le premier roman traduit en français du taïwanais Kao Yi-Feng. Il entraine son lecteur dans un monde sensiblement différent de celui des écrivains SF de Chine Populaire.

Dans un village de montagne, l’eau courante, jamais installée, manque depuis toujours en dépit de nombreuses demandes. Quand la sécheresse s’éternise, le problème devient aigu, et les adultes, si sympathiques soient-ils, ne semblent pas avoir pris la mesure des problèmes qui se posent à la communauté. D’autant qu’il n’y a pas que ça, les enfants du district sont aussi victimes d’agressions – parfois mortelles – infligées par une horde forestière de chiens sauvages.
Quand la coupe métaphorique est pleine, il est temps de réagir, et ce sont les enfants du district, sous la direction de l’autoproclamé général Gao Ding, qui vont prendre les choses en main. Passé l’exaltation du début, dont l’acmé fut l’assassinat du responsable local, les enfants vont découvrir petit à petit que, pour gérer le monde, ils devront perdre un peu de leur pureté, beaucoup de leur innocence, et ressembler de plus en plus à ces adultes honnis dont ils ont voulu prendre la place pour améliorer les choses.

Loi d’airain de l’oligarchie, loi éternelle des révolutionnaires qui doivent confronter leurs idéaux non seulement aux contraintes du réel mais aussi à l’opposition politique, les enfants franchiront les étapes inévitables de la transformation d’un mouvement en gouvernement. De la fraicheur à l’efficacité, de la recherche du consensus à l’autoritarisme, de la violence fondatrice à la violence réitérée. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, les idéalistes de tous bords ont toujours du mal à s’en convaincre.

Ce fond, même s’il n’est pas d’une grande originalité, m’a intéressé. Les références claires à Sa majesté des mouches aussi. Et certains passages sont beaux et émouvants (le destin de la mère de Gao Ding par exemple). Mais le traitement fantastique, féérique, allégorique, je ne sais vraiment pas comment le qualifier, beaucoup moins. Appelons cette approche, qui fait appel à l’imaginaire asiatique, manga. Fantômes errants dans le village, sorcière, roi des chiens sauvages, bulles (celles du titre) magiques aux nombreux pouvoirs, rien n’est impossible ; la dystopie prend place dans un monde qui est résolument imaginaire. D’un Imaginaire qui ne me parle guère en dépit de la bonne volonté que j’ai mis à lire le roman, y compris dans ses passages trop longs tels que celui de l’installation du réseau d’eau. Je ne suis sans doute pas le client de ce type d’Imaginaire, je ne suis d’ailleurs guère fan de manga (et je trouve que la quatrième de couverture n’est pas assez explicite sur le contenu exact du roman, l’aurais-je acheté si cela avait été le cas ? Pas sûr).


Première sur ce blog, j’ai soumis certaines de mes incompréhensions à Gwennael Gaffric, le traducteur du roman, qui a eu la gentillesse d’éclairer quelques-uns des éléments qui étaient lost in translation pour moi. Je l'en remercie et m'autorise donc à préciser quelques points avec son autorisation.

"La guerre des bulles" est en effet un roman aussi poétique que potentiellement déroutant, tant par sa construction que par l’Imaginaire qu’il convoque, jusqu’à une fin qui prouve que l’auteur voulait encore emmener son lecteur là où il ne pensait pas aller.
L’atmosphère d’angoisse surréaliste qu’on y trouve peut évoquer l’écrivain japonais Kobo Abe, même si Kao Yi-Feng, pour son œuvre, se réclame plus volontiers d’Angela Carter ou de JG Ballard. Ceci est manifeste dans L’asile des illusions, un long roman complètement barré (donc, potentiellement pour moi, NdG).
L’aspect « manga » de l’Imaginaire du roman est accentué par le choix de Mirobole de marquer des chapitres – inexistants dans la VO – par des dessins.
Le travail de déstructuration de la langue et de la syntaxe de Kao Yi-Feng ne peut pas passer totalement dans la VF en raison du caractère moins plastique de la langue française (sur la difficulté à traduire ou à rendre le chinois, j’ai le souvenir de notes de traduction de Ken Liu sur un autre roman qui allait jusqu'à indiquer pour lecteurs bilingues les tons dont il s’agissait dans le texte VO ; NdG).
Last but not least, "La guerre des bulles" est sorti en même temps que le mouvement étudiant des Tournesols à Taïwan. Certains ont fait le lien entre les deux événements même si le roman a été écrit avant. Zeitgeist peut-être, pas sûr (le nombre de romans qui sortent en ce moment qui soit disant parlent de Trump, jusqu’au putassier bandeau de La servante écarlate en Pavillon Poche…, NdG).

La guerre des bulles, Kao Yi-Feng

lundi 13 novembre 2017

LOSTETTER CAUSSARIEU : STOP and GO


On peut ne pas lire "Noumenon", de Marina Lostetter, roman d'arche générationnelle avec clones dont les maigres forces sont bien incapables de soutenir l'ambition. On y fait du vieux avec du neuf ou du Clarke YA.


On peut, en revanche et pour peu qu'on ait un peu de cœur, lire "Cheloïdes" de Morgane Caussarieu, son premier roman non fantastique.

"Colombe est maquilleuse sur des pornos gay, Malik est punk et vit dans la rue. Alcool, drogue et soirées destroys, tout semble les réunir, mais les jeunes gens ont chacun leurs démons. Commence alors une inévitable descente aux enfers."
Ca n'est pas faux. Colombe et Malik, c'est Sid et Nancy vers Pigalle. Elle ne se défonce pas trop (au début), lui pas trop non plus (au début). Ils se rencontrent, unissent deux solitudes, croient s'aimer, finissent par le faire vraiment.

Mais c'est trop dur, tout est trop dur. Malik qui squatte chez Colombe. Les deux qui trainent des passifs énormes. L'un et l'autre enfermés dans des identités réactives, chéloïdes de passés familiaux et sociaux qui ne passent pas. L'un et l’autre qui ne se rencontrent pas là où ils devraient le faire, dans une communion sexuelle qui les fusionnerait pour quelques instants d'oubli. Malik et Colombe sont sur deux planètes sexuelles distinctes qui les séparent au lieu de les rapprocher.
"Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire." s'interrogeait Lautréamont, et Robert Smith miaulait "You want to know why I hate you? Well I'll try and explain."
Dans les deux cas, l'incompréhension fondamentale, presque solipsiste, entre partenaires humains. Le sexe peut aider à la surmonter mais Colombe et Malik n'ont pas ce luxe. Alors ne reste que les chéloïdes, que la déception d'avoir cru avoir trouvé un Autre, que la borderline entre disputes, violence, larmes, concerts, et dope, de plus en plus de dope comme palliatif à la déception, substitut à un sexe défaillant, justification pratique à une sexualité en berne.

Cette descente aux enfers, Caussarieu la décrit dans un langage cru et explicite. Elle gratte là où ça fait mal et n'offre pas d'échappatoire facile à ses personnages. Elle raconte une histoire de sentiments exacerbés, de conduites suicidaires, de soif du contact jamais rassasiée, ou, ce qui est pire, jamais rassasiée par l'un comme le voudrait l'autre. Des boites parisiennes aux sex-clubs de Berlin, des squats en ruine aux appartements de la petite bourgeoisie culturelle, de ces gothiques qui dansent en regardant leurs pieds à ces birds qui attendent la baston comme des prétresses une apparition, Caussarieu raconte un monde qu'elle connait bien, offrant tant de moments de vérité qu'on ne peut qu'y trouver des souvenirs ou un bon travail d'ethnologue.
Sid et Nancy, qui, eux, commencèrent la dope avant d'arrêter le sexe, disaient dans le film éponyme : "Le sexe, c'est pour les hippies. C'est pas pour les punks toutes ces chienneries". Ils étaient raccords sur ce point, Malik et Colombe non.

Noumenon, Marina Lostetter
Chéloïdes, Morgane Caussarieu

samedi 11 novembre 2017

14-18 tome 8 et Prométhée tome 16 / Brève revue de BD


Mai 1917. Les tueries du Chemin des Dames se poursuivent. L'armée française tire dans ses réserves et n"hésite pas à faire monter en ligne des cadres incompétents et dangereux pour leurs hommes. Faute de grives...

C'est de Jules, l’étudiant en médecine, dont il est question dans ce tome. En ce mois de mai, sa compagnie monte à l'assaut de la Caverne du dragon, une creute stratégique qu'il s'agit de prendre aux Allemands. Le plan est simple. Entrer dans la creute, y déposer des bombonnes de Chlore/Phosgène, attendre - avec fusils et lance-flammes (les appareils Schilt) - les Allemands à la sortie, les y éliminer. Simple.

Problème, Jules est fait prisonnier, en compagnie de Victor, un sapeur. Envoyé en Allemagne, il travaille dans une ferme, y devient l'ami d'un prisonnier britannique et l'amant de la fermière, une jeune veuve prénommée Lorelei. Mais les histoires d'amour finissent mal en général.

Avec ce tome, Corbeyran poursuit les opérations du Chemin des Dames. Il prend surtout le temps de montrer le versant allemand de la perte et du deuil, et la prise de conscience permise par un face à face qui interdit la déshumanisation de l'ennemi. Un épisode doucement triste qui aurait bénéficié de se centrer sur la partie allemande sans développer un second fil annexe qui ampute le premier d'autant de pages.


C'est de guerre aussi qu'il s'agit dans le tome 16 de Prométhée.

Les fils ouverts dans le tome 15 se poursuivent. Du siège de Syracuse à l'Angleterre victorienne de Spring-Heeled Jack en passant par l'après-holocauste humain, la guerre est sur tous les fronts, et il est désormais clair qu'il y a au sein des envahisseurs deux factions aux objectifs opposés qui se combattent pour la suprématie.

En 1959, les services spéciaux cherchent toujours à récupérer le voyageur temporel en fuite (Denton) et on échappe de justesse à un paradoxe temporel (la page 34 annonce finement les événements à venir).
Le père d'Hassan Turan, agent involontaire des aliens, parvient à envoyer un message à son fils à travers un siècle et demi de distance.
L'alien capturé en 2019 est toujours en route pour Washington avec ses geoliers.
Le cube alien trouvé par Kellie et Tim doit être emmené dans la Zone 51 pour y être analysé. C'est l'ex-POTUS qui organise l'opération. Une surprise de taille attend l'expédition à l'arrivée.
Quant aux scientifiques de la porte de Thanatos, on ne sait encore quel pourra être leur rôle dans le conflit qui se joue, mais leurs connaissances historiques les aideront sans doute à être déterminants.

Les faits continuent à s'accumuler. La tapisserie est de plus en plus claire. Mais elle est encore loin de l'être complètement, ni pour les protagonistes de l'histoire, ni pour nous. On attend la suite.


14-18 t8, La caverne du dragon, Corbeyran, Le Roux
Prométhée t16, Dissidence, Bec, Raffaele

Her Body and other Parties - Carmen Maria Machado


"Her Body and other Parties" est un excellent recueil de nouvelles aussi weird que féministe de Carmen Maria Machado.

Je l'ai lu il y a trop longtemps pour avoir le courage d'en faire une chronique aujourd'hui, mais, si on me fait un peu confiance, on peut y aller (et suggérer à des éditeurs français de le traduire).

Voici ce que j'en disais :

Une chronique (que j'aimerais poster) serait assez brève.
En deux mots : C'est bon, entre fantastique et weird, entre conte et nouvelle, féministe au bon sens du terme c'est à dire sans insister lourdement tout en étant parfaitement explicite.
Pourquoi invoquer Atwood ? Machado a son style propre. Je la trouve plus proche des auteurs weird (voir texte 7).
Le premier texte est un bijou. Le second très original.
Le trois ok (dans un genre Priest ou Walton).
Le 5 très bon. Le 6 aussi comme le 7.
Deux textes moins bons : Especially Heinous (l'idée pourquoi pas, mais si long qu'il devient chiant) et Difficult at parties que je n'ai pas compris.

Je sais, c'est court, mais la nuit, comme tout le monde, je dors.

Her Body and other Parties, Carmen Maria Machado

vendredi 10 novembre 2017

Nigerians in Space - Deji Bryce Olukotun


1993. Le docteur Wale Olufunmi est un géologue lunaire d'origine nigériane. Il travaille dans un labo de la NASA à Houston. Même si, à son grand regret, il n'est jamais parti dans l'espace, Wale a réalisé son rêve d'émigration réussi et il n'a plus beaucoup de contact avec un pays d'origine qui lui paraît bien loin de ce qu'il est devenu.

Mais il ne faut jamais dire « Fontaine je ne boirai pas de ton eau ».
Nurudeen Bello, un politicien nigérian, parvient à convaincre le scientifique de se joindre au projet secret « Brain Gain » dont l'objectif avoué est de renverser la dynamique du Brain Drain, autrement dit d'inciter les scientifiques nigérians expatriés à revenir dans leur pays pour y créer une industrie spatiale afin d'envoyer un Nigérian dans la Lune.
Wade doit voler à la NASA un fragment de roche lunaire pour prouver son engagement indéfectible puis s'envoler pour le Nigéria. Tout est prévu par Bello. Mais tout tourne mal, très mal, de plus en plus mal.

Vingt ans plus tard, Afrique du Sud. Thursday est un petit, un rien du tout. Il vivote de coups que lui procure Leon, son ami d'enfance. En fuite après qu'un braconnage d'abalones ait tourné au fiasco, il se retrouve seul, obligé de survivre dans le milieu des gros poissons de la mafia chinoise locale. Il ne doit, temporairement, la vie sauve qu'à un don exceptionnel pour l'élevage et le soin des abalones vivantes dont les chinois sont friands et pour lesquelles ils paient cher au marché noir.

Entre les deux, il y a Melle, la fille d'une fixer trahi (aussi) par Bello. Elle a connu l'exil en France et le sort peu enviable des filles placées en Europe sous la garde de « tantes » bien peu amènes avant de réussir à changer drastiquement son destin.

Inspiré par les projets grandioses du ministre Nasir El-Rufai, "Nigerians in Space" est un roman aussi surprenant que charmant, en dépit de ses défauts.

Commençons par ce qui fâche. Le récit souffre d'une narration imparfaite. On y voit trois fils principaux se croiser et ne se relier qu'à la fin de manière plutôt insatisfaisante, car il ne sort pas grand chose de la dite réunion que ce soit pour les personnages ou pour le lecteur. On y voit aussi les explications arriver à la toute fin, par le biais d'un dialogue entre Melle et l'instigateur de toute l'affaire, dialogue que seule une coïncidence heureuse rend possible.
Autre bizarrerie, le roman, qui emprunte à plusieurs genres, entre thriller, espionnage, et complot, n'est en fait jamais SFFF. Il faudra attendre sa suite, After the Flare, pour entrer dans le domaine qui nous intéresse au premier chef, celui de l'Imaginaire.

Néanmoins, le roman est charmant et émouvant, grâce aux destins qu'il met en scène.

Au fil de la lecture, on s'attache fortement aux personnages. Wade, Melle, Thursday sont des galets roulés par la marée de l'Histoire et de la politique africaine. Solitaires de circonstance, chacun doit prendre soin de lui-même car nul ne le fera pour lui. Portés par un l'espoir d'une vie meilleure ou d'une échappatoire, ils se heurtent sans cesse à la réalité d'un monde dur qui n'a pas besoin d'eux et ne valide ni leurs espoirs ni même parfois leurs existences.

La politique africaine est faite de guérillas, d'exil, de conflits, d’élections annulées et d’ennemis éliminés. Wade et Melle paient le prix fort pour le découvrir.

L'économie y est gangrenée par des pillages externes. Pillage des cerveaux qui prive l'Afrique de ses grands esprits, pillage des ressources – du pétrole aux abalones – qui servent les intérêts de firmes ou de trafiquants et alimentent des marchés qui sont tous hors d'Afrique. Ni Wade ni Thursday ne peuvent être plus forts que cette vérité, ils peuvent seulement tenter d'en grappiller quelques miettes.

La société locale, enfin, est percluse de violence endémique. Des inimitiés ethniques ou religieuses aux Armed Response Squad sud-africains en passant par les assassinats politiques et sans oublier la brutalité des gangs ou des membres de l'administration, la violence est partout. Nul n'est jamais à l'abri d'un mauvais coup, ou pire. Thursday, Leon, Wade, Melle, tous font face au risque physique et à la perspective de la mort. Quant aux projets grandioses de développement, eux font les frais de la spirale du sous-développement politique.

Mais la force de vie que portent les personnages, l'espoir qui les anime – et s'éteint aussi parfois –, les rêves qu'ils font et l'adversité qu'ils traversent les rendent profondément aimables. Ils tiennent à bout de bras un roman qui contient par ailleurs un vrai humour, un grand dépaysement, ainsi que de nombreuses scènes ou phrases joliment poétiques ; on pensera ici par exemple au projet fou d'éclairer tout un quartier par des lampes lunaires, à la solitude de Thursday qui constate qu'il reçoit plus de « baisers » d'abalones que de personnes humaines, ou à ces abalones – encore – qui se tournent vers la lumière lunaire et y prospèrent, écho tragique du projet mort-né d'envoyer des Nigérians dans la Lune.

Nigerians in Space, Deji Bryce Olukotun

jeudi 9 novembre 2017

The Murders of Molly Southbourne - Tade Thompson


"The Murders of Molly Southbourne" est une novella de Tade Thompson publiée par Tor.

Molly Southbourne est une petite fille très spéciale. Elevée, dans une ferme isolée, par des parents aimants et très protecteurs qui lui font l'école à domicile, elle ne voit jamais d'autre humain que ses géniteurs.
Dans ce petit monde clos qui abrite aussi des moutons, des poulets, trois chevaux et deux chiens, sa vie est réglée par quatre règles aussi simples qu'absolument impératives :
« If you see a girl who looks like you, run and fight.
Don’t bleed.
If you bleed, blot, burn, and bleach.
If you find a hole, find your parents. »
Si étranges soient-elles, ces règles s'imposent car Molly a un gros problème : elle est régulièrement le témoin de sa propre « mort ».

Après une enfance tout entière passée à s’entraîner à gérer son « problème », Molly partira pour l'université, à la rencontre – espère-t-elle – d'une nouvelle vie. Elle y trouvera amour et perte, nouvelles contraintes et difficultés inédites. Jusqu'où ? Jusqu'à quand ?

"The Murders of Molly Southbourne", qui s'ouvre sur une inquiétante scène de séquestration, commence comme un récit weird. Qui est vraiment Molly ? Quelle est l'étrangeté qui semble l'habiter ? Que savent ou peuvent ses parents ?

Progressivement, alors que le récit lorgne vers l'histoire de coming of age, il vire à l'horreur, sans perdre sa coloration première. Car l'étrangeté qui habite Molly est fondamentalement dangereuse, mortelle même.
Ne jamais saigner ! Toute goutte de sang est potentiellement fatale. Molly l'apprend à ses dépens, comme elle apprend à cacher et à nettoyer ses moindres saignements. De peur en peur et de souffrance en souffrance, la jeune femme finira par apprendre la vérité sur elle-même et devra alors décider ce qu'elle veut faire de son propre destin, décider de sa vie hors des règles que lui ont léguées ses parents.

Molly saigne sans mourir. Son sang n'est pas celui des héros, il est porteur de danger et d'impureté (on pense alors à toutes les règles religieuses de purification qui s'imposent aux femmes en période de menstrues, et aux craintes sacrées que ces moments inspirent aux vertueux). Et, paradoxalement (ou pas), Molly est aussi celle qui donne la vie, si malvenue que cette vie puisse être.
Il y a quelque chose dans ce récit qui métaphorise autant les règles que la maternité, qui résume les images fantasmées des femmes comme sorcières vraisemblables et sources de vie, et pose  les « enfants » comme doppelgänger autant que parasites.
Il y a, plus globalement, au cœur du récit, quelque chose de la contrainte que le monde fait peser sur les femmes du fait de leur pouvoir reproducteur et de son « étrangeté » fondamentale.

Si la novella a un ton résolument weird – qui n'est pas sans rappeler, dans un genre très différent, le Bloodchild d'Octavia Butler – c'est de SF qu'il s'agit vers la fin du récit, ou de weird science pour le moins.

Qu'on le catalogue dans l'un ou l'autre genre, "The Murders of Molly Southbourne" est un récit intrigant, poignant, captivant, bouleversant, qui fait du lecteur le spectateur impuissant des tourments de Molly et de sa quête désespérée de liberté et de self-control. Une lecture très recommandable – qui devrait par ailleurs devenir un film très prochainement.

The Murders of Molly Southbourne, Tade Thompson

lundi 6 novembre 2017

90,000 visiteurs et moi et moi et moi


Avec plus de 90000 visiteurs cette année, les Utopiales ont battu tous leurs records.
Sous l'impulsion de Roland Lehoucq et de Jeanne A. Debats, la Cité des Congrès a abrité des dizaines de conférences et tables rondes (toujours pleines à craquer), des séances de cinéma à n'en plus finir, des expositions (dont une expo Durieux - auteur de l'affiche officielle - à tomber par terre), et des jeux (vidéo, de plateau, de rôle, de cartes), et des expériences scientifiques, et une librairie géante, et deux ou trois trucs que j'oublie sans doute (et aucun raton-laveur, ça j'en suis sûr ou alors c'est qu'il était bien caché).

Plus de 220 invités ont animé tables rondes (déclinant le thème du Temps sous toutes les coutures) et séances de dédicaces.
On y vit entre autres Emma Newman, Hao Jingfang, Kao Yi-Feng, Sylvie Lainé, Patrice Lajoye, Matt Suddain, Karine Gobled, Bertrand Bonnet, ou encore Thomas Day (et donc plus de 210 autres, on m'excusera de ne pas les citer tous).
On notera parmi les invités une forte et bienvenue délégation chinoise, accompagnée du sympathique Gwennaël Gaffric.
Welcome ! 很高兴认识您 ! (je crois).

Il n'y eut pas Michaël Moorcock, absent pour raison de santé, qu'on espère revoir prochainement. Un seul être vous manque...

Mais il y eut la table ronde définitive sur Lovecraft et son œuvre, animée en direct sur France Culture par Nicolas Martin qui recevait pour l'occasion Bertrand Bonnet, Gilles Dumay, et Raphaël Granier de Cassagnac.

Et puis - où mieux qu'aux Utopiales ? - l'Imaginaire tint ses Etats Généraux.
Après trois heures de constats et de réflexions aussi variées que passionnées sur l'avenir de « notre bien commun », midi arriva dans la salle des Etats. On crut alors que quelqu'un allait crier « Nous sommes ici par la volonté du peuple de la SF et on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes », mais la séance fut paisiblement levée avec promesse de se revoir et de prolonger les discussions par des projets d'action.

Des Prix furent attribués parmi lesquels le Prix Utopiales à "L’installation de la peur" de Rui Zink.

Et surtout il y eut, du début à la fin, tout ce « peuple de la SF » - connus, anonymes, amis, inconnus - qui déambulait dans les travées, se repos·restaur·ait au Bar de Mme Spock, discutait à bâtons rompus, refaisait le monde éditorial, ou buvait des coups à la santé des absents (et des présents aussi pour être honnête).
Je ne nomme personne car il y en a trop et que j'oublierais forcément quelqu'un qui en prendrait ombrage, mais le cœur y est. Cya soon buddies !


dimanche 29 octobre 2017

Utopiales 2017 : Temps


Chaque automne se caractérise par trois retours. Celui de l'heure d'hiver avec son lot de conséquences néfastes sur la production laitière des vaches, celui d'une fête traditionnelle celte revisitée par le consumérisme, et celui du plus grand festival SFFF de France : les Utopiales.

Le premier m'indiffère, le second me navre, le troisième me ravit.

Qu'on sache donc que du 1er au 6 novembre, le peuple de la SFFF se réunit à la Cité des Congrès de Nantes pour assister à des conférences scientifiques et littéraires, voir des longs et des courts métrages, participer à des séances de signatures, assister à des expos, jouer, réfléchir, converser, acheter des livres dans la plus grande librairie SFFF de France, et passer du bon temps en voyant les amis et collègues.

On pourra y croiser, entre autres, l'immense Michaël Moorcock ou les nouveaux venu asiatiques Hao Jingfang et Kao Yi-feng.

Le thème de l'année est Temps, thème hautement science-fictif s'il en est, décliné suivant quatre axes :

  • Le voyage dans le temps
    Depuis Wells et sa Machine à explorer le temps, le voyage temporel reste un grand pourvoyeur d’histoires extraordinaires. Est-il possible ?  Que se passerait-il si nous remontions le temps pour assassiner notre grand-père, Hitler ou tout simplement chasser le dinosaure comme dans le magistral Coup de Tonnerre de Ray Bradbury ? La mémoire est un aussi un outil de voyage dans le temps. Cependant, elle est fragile et ses pathologies modifient nos souvenirs mais aussi notre capacité à nous projeter dans le futur.
  • Le temps modifié, modelé
    Puisque nous avons créé la mesure du temps, n’est-il pas possible de le modifier, de le moduler à notre gré ? Ainsi naît l’uchronie où la perception du temps se dissout en des mondes parallèles, simulés ou alternatifs qui interrogent notre réalité consensuelle.
  • Temps prédit, temps à venir
    Au-delà des augures, et jusque dans les astres, l’humanité a cherché à deviner son avenir. Ce n’était pas totalement dénué de fondement, puisqu’on trouve dans l’observation du ciel les indices du futur de notre système solaire et de l’univers. Comme expérience de pensée sociale, la science-fiction explore aussi le futur en posant souvent des questions qui fâchent. Et quels rapports la science-fiction entretient-elle avec la prospective ou la futurologie ?
  • La fin des temps
    La fin des temps est-elle proche ? Nous savons que les civilisations, comme les humains, finissent par mourir. Si l’humanité disparaissait, que resterait-il de nous ? Dans cinq milliards d’années, le Soleil dévorera notre planète. Que se passera-t-il d’ici là ? Et si l’on contemple l’immensité du futur, l’univers lui-même aura-t-il une fin ?

Rendez-vous à parti de jeudi dans les travées de la Cité des Congrès.

samedi 28 octobre 2017

The Dispatcher - John Scalzi - Exercice de style


"The Dispatcher" est une novella de John Scalzi à l'histoire éditoriale originale. D'abord Audiobook, la novella n'est devenue livre papier que quelques mois plus tard.

Notre monde, ou presque. Depuis dix ans, un phénomène inexpliqué y est devenu « normal ». Les victimes de meurtres reviennent à la vie (999 sur 1000), nues, le plus souvent dans leur lit, et toujours dans l'état où elles étaient quelques heures avant d'avoir souffert une malemort. On meurt toujours de vieillesse, d'accident, de suicide, mais plus de la main d'autrui.
Confronté à cette bizarrerie, le monde s'est adapté en créant la profession de Dispatcher. Les Dispatchers assistent, par exemple, aux opérations chirurgicales risquées. En cas d'erreur opératoire, avant la mort attendue du patient, ils le tuent eux-mêmes afin de lui donner une grande chance de revenir et d'être, cette fois, bien opéré. Ca, c'est le côté clair du métier. A côté, existe un côté obscur, que certains Dispatchers pratiquent. Ceux-ci interviennent « en privé » sur des duels à l'épée, des combats de free fight, ou encore pour sortir d'une mauvaise passe un mafieux blessé qui ne peut pas passer par la case hôpital. On est tué et on revient (999 fois sur 1000), dans le même état qu'avant le désastre, et prêt à repartir. Un rêve, ou un cauchemar.

Tony Valdez est un Dispatcher. Dans sa pratique, il a connu les deux côtés de la barrière. Et aujourd'hui son collègue, Jimmy Albert, a disparu. Alertée par la femme de ce dernier, l'inspecteur Nona Langdon se lance à sa recherche et elle oblige un Tony, plus que réticent, à l'assister. Le temps presse car, si l'assassinat n'est plus possible, il existe encore de nombreux moyens de faire souffrir quelqu'un dont on veut se venger.

Sur cette base, Scalzi développe une histoire qui lui permet, d'une part, d'aller au bout des possibilités offertes par l'incongruité que représente l'impossibilité du meurtre définitif, et d'autre part, d'écrire un récit de détective à l'ancienne avec couple de buddies mal assortis, mafieux, et milliardaires - même la scène du rendez-vous nocturne dans l'immeuble en construction y passe. C'est original pour lui (l'auteur de SF), parfois drôle, et ni désagréable ni indispensable. Une petite heure de lecture distrayante, sans plus, pour complétistes.

The Dispatcher, John Scalzi

Station Eleven - St. John Mandel - Retour de Bifrost 84


Toronto, bientôt. Victime d’un infarctus, le célèbre acteur Arthur Leander s’effondre sur scène en pleine représentation du Roi Lear. En dépit des efforts de Jeevan, un secouriste présent dans le public, il meurt sous les yeux de Kirsten - 8 ans, sa partenaire dans la pièce -, « échappant » ainsi à la pandémie de grippe qui, dès le lendemain, embrase la planète et tue en peu de semaines presque toute l’humanité. Vingt ans après, dans un monde en ruines, La Symphonie Itinérante - groupe de survivants à la fois troupe de théâtre et orchestre - parcourt le Michigan en jouant de communauté en communauté. Entre un monde qui se souvient, un monde qui oublie, un monde qui ignore, et un monde qui sombre, difficile de rester humain. La culture peut y aider. C’est en tout cas le crédo de la troupe : « Parce que survivre ne suffit pas ». Une troupe dont Kirsten fait partie. Et là, on sent venir le problème. Oscillant entre les trente années précédant la catastrophe et les vingt années qui la suivent, le roman – vendu comme post-apo – compte au moins autant de pages pré-grippe que post-grippe.

Pré-grippe : la vie et l’œuvre de Leander. Ses débuts, son succès, ses mariages, ses divorces, Hollywood, la presse people, les paparazzis, etc. Qu’en tire-t-on ? Quelques banalités sur l’importance de ne pas vivre une vie non désirée, de devenir qui on est, et d’atteindre enfin à la simplicité comme épiphanie.

Post-grippe : on est bien après les évènements. Si quelques nuisibles trainent encore, les troubles sont finis. Cheminant au milieu des vestiges d’une civilisation que les plus jeunes n’ont pas connue, la troupe connait le danger mais rien qu’elle ne peut gérer. Ses problèmes normaux, le roman le dit, sont ceux de tout groupe humain, jalousie, médisance, énervement. Et puis il y a ce Musée de la Civilisation, installé, paraît-il, à l’aéroport de Severn City, vers lequel se dirige la Symphonie et d’où viendrait, c’est surprenant, l’inquiétant prophète qui la poursuit.

Prix Arthur C. Clarke 2015, "Station Eleven" a une très bonne presse. Rien d’étonnant tant c’est romanesque au mauvais sens du terme. Enchevêtrement de destins qui se croisent avant et après la catastrophe (si on aime Molière et ses retrouvailles improbables, on adorera), passage de témoin par la biais d’objets transmis et retransmis par-delà les années de personnage en personnage, univers familier et clinquant avant, monde jamais stressant après, histoires d’amour qui finissent mal, importance de bien choisir sa voie sans se perdre en chemin, rédemption par la parentalité, fut-elle de substitution, rien ne manque. De personnages sans nom (le gros de la troupe) en situations émotionnellement convenues, le roman offre un plat voyage en terre inconnue qui ne risque jamais de déstabiliser le lecteur. Même les pages dans lesquelles la civilisation s’éteint un morceau après l’autre, qui devraient nous terroriser, sont plus stressantes dans le Earth Abides de Stewart et bien plus émouvantes dans le Bone Clocks de Mitchell ; d’autant qu’à la fin on sent bien que les choses vont finir par s’arranger.

Si j’avais dû offrir un post-apo à ma grand-mère, qui n’aimait ni le sexe ni la violence et lisait assidûment Jours de France, je lui aurais offert "Station Eleven".

Station Eleven, Emily St. John Mandel