mercredi 23 octobre 2019

Vorrh - Brian Catling


"Vorrh" est le premier roman d'une trilogie du sculpteur et poète (entre autres) Brian Catling. C'est un texte long, entre fantasy historique, histoire alternative, et fantasy mythologique.

Années post WW1 (sauf pour l'un des fils qui est fin 19ème), Afrique (mais pas que), "Vorrh" est d'abord le nom d'une forêt africaine imaginaire située près d'une ville « allemande », imaginaire aussi, Essenwald ; un nom tiré du New Impressions of Africa de Raymond Roussel. Relativement à toi, lecteur, tu es donc avec "Vorrh" à la fois ici et ailleurs.

De la Vorrh on dit qu'elle est la forêt primordiale, qu'en son cœur serait le Jardin d'Eden, qu'Adam et des anges y séjourneraient (y moisiraient ?) de toute éternité. Mythes ou vérités, l'histoire le dira en partie.
Ce qui est avéré pour tous, en revanche, est le fait que la Vorrh vole la mémoire de ceux qui y passent trop de temps, provoque un manque chez ceux qui la quittent, est exploitée intensivement pour son bois qui fait la richesse de l'aristocratie importée d'Essenwald, est peu explorée car crainte et dangereuse. Outre le risque pour sa mémoire, le voyageur peut aussi y croiser des fantômes, des cannibales, des monstres en tous genres ou des bébés morts-nés.

Dans la Vorrh pénètre pourtant Peter Williams, un soldat anglais de l'administration coloniale en rupture de ban – et de raison peut-être aussi. Il porte un arc vivant fait de l'essence de son âme sœur, Este, une puissante chamane.
Il y est pourchassé par des assassins, parmi lesquels Tsungali, qui assista l'administration locale avant de déclencher les Guerres de Possession, une révolte anticolonialiste ; de fait, Tsungali et Uculipsa, son fusil Lee-Enfield qui paraît aussi vivant que l'arc de Williams.
Il y est protégé par le mystérieux et implacable Sidrus.
Chacun est porteur de magie et de charmes, d'agression ou de protection. Chacun accomplit sa quête propre qui l'amène dans ou aux abords immédiats de la Vorrh.

Juste au bord de la Vorrh, à Essenwald, on rencontrera aussi Ismaël, un très surprenant garçon élevé depuis sa naissance dans une cave par des nounous mécaniques qui lui apprirent tout, jusqu'au sexe. Un jeune garçon « appartenant » à de mystérieux « protecteurs ». Un jeune garçon que découvrira par hasard une jeune femme de la bourgeoisie locale qui le prendra en amitié. Un jeune garçon qui provoquera involontairement un miracle (qui finira par virer à la malédiction), faisant entrer dans le jeu une jeune aristocrate et aussi de sinistres personnages du cru. Un jeune garçon qui ira se chercher – et trouvera, paradoxalement, une identité sociale – dans la Vorrh.

Mais dans Vorrh (le livre) tu croiseras aussi, lecteur, le véritable Raymond Roussel, appelé ici Le Français, un personnage aussi trouble que troublé, le docteur Gull, proche de la reine Victoria et soupçonné un temps d'être Jack l'Eventreur, le photographe Eadweard Muybridge qui inventa les photos décomposant le mouvement et fut un des précurseurs de l'image animée, la veuve Winchester (folle et spirite, ou l'inverse, à moins que ce ne soit la même chose).

D'entrée de jeu, Vorrh évoque évidemment Au cœur des ténèbres de Conrad (qui est d'ailleurs cité en exergue). Plongée profonde dans un monde de moins en moins humain et de plus en plus primordial, perte et quête d'identité comme conséquence de la chose (selon qu'on est Roussel, Williams, ou Ismaël), étrangeté radicale, danger mortel du lieu.

Mais il n'y pas que ça, loin de là. Si l'étrange est là, le merveilleux (terrifiant parfois) n'est pas non plus en reste. Le léger décalage entre ici et là-bas utilise la familiarité pour mettre en évidence l'étrangeté. Le surnaturel pénètre toute la vie. Il est assez différent de la magie de fantasy pour être dépaysant tout en paraissant ancré dans une réalité historique à laquelle nous pourrions nous raccrocher.
L'Histoire aussi est presque la notre sans l'être tout à fait. Pas d'achronie ici, il y a des noms et des dates connus, mais le moment exact et l'entourage historique de ce moment est incertain. D'autant qu'existent des technologies (les nounous robots) qui sont impossibles à situer.

Là où le décalage est le plus stupéfiant et réussi, c'est sur la façon dont le récit métaphorise le fond.
Vorrh est fondamentalement un roman sur l'Europe de la bascule 19ème/20ème.
Une Europe blanche qui colonise et exploite l'Afrique (mais extermine aussi, par procuration, Indiens et bisons), sûre de sa supériorité et du droit qui va avec (voir aussi la Destinée manifeste aux USA), y exporte son architecture et sa technologie, mais ne fusionne jamais avec ce qui s'y trouve.
Une Europe scientifique, voire scientiste, poussée par le mythe du progrès à pratiquer une science sans conscience et à considérer son avance dans ce domaine comme le signe d'un droit à prendre et à exploiter.
Une Europe coloniale en quête insatiable de ressources naturelles, dans laquelle le manque de scrupule est gage de réussite, dans laquelle aussi des fortunes se font aussi vite qu'elles se défont.
Une Europe en voie de sécularisation qui s'est détournée des mythes et des sources primordiales après avoir quitté la forêt des origines (cette « sauvagerie » que craignait déjà la chrétienté médiévale).
Une Europe fracturée en classes très inégalitaires.
Une Europe qui redécouvre le pouvoir d'une sexualité corsetée jusque là – à tous les sens du terme – par l'alliance entre morales chrétienne et bourgeoise.
Une Europe scientiste qui crée autant des Frankenstein (Ismaël d'une certaine façon) que des robots ou des anorexiques, et n'hésite pas à expérimenter sans respect sur les humains au nom de l'avancée de la science triomphante (on y constituait des collections de cranes ou on soumettait Augustine à des expériences contestables, comme le font Gull et  Muybridge).
Une Europe puérile confrontée à des mondes plus anciens et qui ne peut/sait/veut faire autre chose que de les annihiler au moins culturellement ou de les muséifier.

"Vorrh" est un roman contemporain écrit comme l'aurait été un roman critique de l'époque. Un roman qui aurait été écrit à un moment où il n'aurait pas été absurde de considérer que le cœur d'une forêt africaine était inconnu (car certaines l'étaient), où il n'aurait pas été invraisemblable d'imaginer que pourraient s'y trouver des monstres fabuleux tels que les hommes sans tête de la Vorrh (dont Catling fait des cyclopes pour faire bonne mesure). Même dans le style, de nombreuses tournures de phrases font d'époque.

Et sur l'écriture que dire, sinon que c'est très beau. Longues descriptions fines, omniprésence de la nature, présence évidente du surnaturel, irréalité des faits qui n'est jamais obscurcissement ou hermétisme, "Vorrh" est un très long poème en prose dans lequel l'entrée est un peu ardue avant que le récit gagne sa vitesse propre qui entraîne le lecteur à la suite de personnages dont l'étrangeté même devint familière.

C'est donc beau, intelligent, documenté.

Si on devait faire un reproche à "Vorrh", ce serait d'être un vrai tome 1 ce qui, en dépit d'une « fin », provoque la frustration de n'avoir pas toutes les réponses aux questions posées ni même de voir comment un certain fil s'intègre aux autres. Time will tell.

Vorrh, Brian Catling

2 commentaires:

lutin82 a dit…

je prends! La couverture me rapelle celle de Tade Thompson.

Gromovar a dit…

Vas-y ! C'est très bon. Mais c'est vraiment différent du Thompson.