lundi 7 octobre 2019

La fracture - Nina Allan


"La fracture" est un roman de Nina Allen qui tente d'allier « literary fiction » et « science fiction » - prouvant d'ailleurs que ceux qui catégorisent ainsi le livre ignorent que c'est ce que font avec brio quantité d'auteurs SF.

Julie, 17 ans, disparaît un samedi. Elle avait dit à ses parents vouloir aller chez une amie, chez qui elle n'arriva jamais. Malgré des recherches intensives, des fausses pistes, des rumeurs, des victimes collatérales du soupçon, Julie ne reparut jamais, ne fut jamais retrouvée, ni morte ni vive.

Vingt ans plus tard, la famille a survécu, autant que faire se peut. Selena, la petite sœur de Julie, travaille dans une bijouterie. Margery, leur mère, vit toujours mais ne parle plus jamais de Julie. Leur père est mort d'un infarctus après avoir dérivé, divorcé, passé une vie entière à chercher les traces improbables de sa fille perdue, jusqu'aux explications les plus incroyables – sans succès.

Et voilà que Selena reçoit un appel d'une femme qui prétend être Julie. Et que, cerise sur le gâteau, Julie finit par lui expliquer que son absence est due à son « passage » à travers une « fracture » qui la conduisit sur la planète Tristane, où elle vécut des années durant en compagnie de « gens », un couple, qui la connaissait « d'avant ».
Julie dit-elle la vérité, ment-elle, est-elle folle, ou dans le déni fantasmatique d'un traumatisme oublié ?
Selena croit, veut croire, que Julie est sa sœur retrouvée ; le lecteur peut penser ce qu'il veut.

"La fracture" est un roman ambitieux dans sa construction et le mélange des genres auquel il s'essaie. Narrations, témoignages, dialogues, extraits de romans terriens ou aliens, rapports de police, notes de journaux intimes, etc., tout y passe. Julie est-elle un changeling alien, un chat de Schrödinger, une personne atteinte de PTSD, ou un coucou imposteur ? Allan livre au lecteur un patchwork qui traduit l'imprécision fondamentale de l'affaire.
A lui, comme aux protagonistes du récit, de se faire une idée ; la fin, qui met en scène Selena, Julie, et leur mère, ouvre une piste d'interprétation – je n'en dis pas plus ici pour ne pas spoiler.

Cette forme permet aussi de rendre le trouble qui saisit les personnages, entre doute inextinguible, certitude presque toujours hors d'atteinte, espoir vivace, espoir déçu, rejet, ou acceptation. Elle permet aussi, dans son développement, de poser l'impossibilité de la preuve formelle – l'affaire du pendant de Julie et celle des tests ADN en sont des expressions claires – et de questionner dans ce cas précis l'approche popperrienne de la réfutabilité.

La construction des personnages – Selena notamment – est fine, et on trouve dans le roman quelques jolies phrases.

Le tout est donc globalement positif, mais, honnêtement, j'ai trouvé que l'ensemble manquait de liant.

Les lecteurs de L'histoire secrète de Twin Peaks faisaient face au même type de construction en patchwork, mais ils étaient tirés en avant par une dynamique forte, absente de ce roman assez lent – par délicatesse peut-être – et dans lequel il ne se passe pas grand chose. Un roman anglais qui pourrait être un film d'auteur français – Télérama a d'ailleurs adoré.
"La fracture" est un roman qui pourra sans doute plaire à des lecteurs plus habitués à la blanche qu'à la SF.
Pour les lecteurs de SF, jouant sur les doubles, les échos, les résonances, il fait profondément penser à un roman de Christopher Priest. C'est un roman pour amateurs de Priest. Je n'en suis pas, à la différence de beaucoup des membres de notre petite coterie.

La fracture, Nina Allan

2 commentaires:

Vert a dit…

Damned, je ne suis pas une grande lectrice de Priest mais celui-là me tente bien... En tout cas j'aime beaucoup ton "Un roman anglais qui pourrait être un film d'auteur français" :D

Gromovar a dit…

Tu verras bien. Trop cul entre deux chaises à mon goût.