Un long voyage - Claire Duvivier


"Un long voyage" est le premier roman de Claire Duvivier, c'est un roman de fantasy très soft qui est d'abord une très belle histoire.

Le récit qui s'offre au lecture est la confession de Liesse, un homme qu'on devine au crépuscule de sa vie, à Gémétous, qu'il appelle sa hiératique.
Qui est Gémétous et pourquoi se confier à elle ? On ne le saura qu'à la fin du roman.
Et qui est Liesse ? Ceci, tout le roman va nous l'expliquer car il n'est rien moins que l'histoire de sa vie, une vie dont on comprend tout de suite qu'elle fut liée à celle d'une Malvine Zélina de Félarasie. Cette dernière est (fut?) une femme d’importance, on le devine à son nom, on l’infère du fait que c'est « la vérité » sur elle que Gémétous veut connaître, alors que Liesse est, de son propre aveu, « l'un des derniers en vie à l'avoir connue ».

Un long voyage est un triple récit. Il y est question de la vie de Liesse et de celle de Malvine, mais aussi du destin de l'empire dans lequel ils vécurent leur vie.

Liesse d'abord. Orphelin de père, Liesse aurait dû être jeté à la mer pour soulager la charge de sa mère comme c'était la tradition dans l'archipel où il vivait, sur l'île de Tan-henua. Une solution alternative fut trouvée in extremis et Liesse fut « acheté » par un fonctionnaire impérial qui le fit par charité alors que l'esclavage n'était plus de rigueur dans l'empire et que, ce faisant, il se mettait lui-même en péril. Devenu tabou parmi les siens, Liesse ne fut jamais traité comme esclave. Au contraire, il fut élevé et, peut-on dire, aimé par les membres de la légation impériale dont il devint un incontournable. C'est là qu'il grandit, là qu'il connut ses premiers émois, là qu'il acquit une éducation de qualité et la confiance de ses proches. Mais Liesse restait toujours entre deux, plus vraiment membre de la communauté archipélagique, jamais tout à fait impérial ; un sort proche de celui que vivent beaucoup d'enfants d'immigrés. Et de fait, c'est d'une immigration qu'il s'agit, pas géographique certes, mais entre deux mondes clairement distincts, une immigration parfois douloureuse qu'il vivra plus tard une seconde fois.
C'est là néanmoins qu'au fil des années Liesse côtoiera et apprendra à connaître Malvine, la jeune régisseuse impériale qui finira par l'emmener avec elle, à se demande, vers le continent et son affectation suivante, et dont il deviendra un second indispensable autant qu'un confident, voire un ami.

Malvine, elle, a une toute autre histoire. D'ascendance noble, appartenant même à l'une des quatre branches survivantes de la famille de l'Empereur Ravi (au sens de Enlevé/Disparu), Malvine suit le cursus honorum de sa caste. Après des études qui rappellent autant les concours impériaux de la Chine ancienne que l'ENA contemporaine, Malvine use tant de ses titres scolaires que des relations fortunées qu'elle se crée – jusqu'au mariage – pour obtenir une première affectation, suivie par sa nomination à la tête de la représentation impériale dans l'Archipel où la deuxième vie de Liesse a déjà commencé. Elle y fait preuve de grandes qualités humaine et organisationnelles, apporte un dynamisme et une prospérité nouvelle à Tan-henua, et y trouve ce qui ressemble à un amour. Mais, son affectation expirant, la jeune femme est nommée à une fonction plus importante, loin, dans la Cité-Etat de Solmeri.
Elle y emmène avec elle Liesse comme secrétaire personnel. Mais si Liesse va directement à Solmeri, Malvine, elle, prévoit un détour par Haute-Quaïma, une région reculée et montagneuse qui est le fief ancestral de sa famille. De ce voyage, rien ne tournera comme prévu, et des événements aussi inédits que tragiques qui bouleverseront les vies de centaines de personnes résulteront de ce détour.

Un long voyage est aussi un récit historique, une plongée tant dans l'Histoire ancienne de l'Empire et de ses provinces annexées, entre conflits et catastrophes, que dans l'Histoire immédiate d'un Empire maintenant en grand péril.

Avec une grande finesse d'écriture et un luxe de détails, Duvivier livre le récit très honnête d'un Liesse qui n'hésite pas à dire ses faiblesses, ses doutes, ses peurs. A lire Liesse on découvre la vie difficile d'un enfant de nulle part, les hauts et les bas d'une vie qui connut toutes les avanies de celles des petites gens dans un monde en guerre, de celle d'un « apatride » dans un univers nationaliste et communautaire.
Et si la vie de Malvine commence plus facilement, si son nom, son courage, et son destin tangentent de manière explicite de grands événements (alors que Liesse n'en est qu'un acteur presque anonyme), la jeune femme connaît aussi son lot d'épreuves et de misères, différentes certes de celles de Liesse mais guère moins éprouvantes. C'est l’entremêlement des deux destinées, celle d'un Grand et celle d'un Petit qui fait la richesse de la vision qui est offerte ici.

Duvivier livre aussi une réflexion sur la mythification des choses, sur l'Histoire officielle qui gomme tous les détails et ne retient que des silhouettes qu'elle décrit larger than life, négligeant leurs doutes et leurs faiblesses en même temps qu'elle oublie les misères des Petits, centrée qu'elle est sur les seules gloire ou bassesse des Grands. Pour être exhaustif, il faudrait toujours un témoin pour dire le vrai dans le détail et faire ressentir ce que fut la perception humaine du vrai historique. Cette question qui se pose au monde de Liesse concernant Malvine et les événements tragiques qui jalonnèrent sa vie est, chez nous et aujourd'hui, la question de la mémoire des génocides par exemple alors que les témoins meurent les uns après les autres.

Duvivier montre enfin un monde en transformation. Un monde qui doit se réconcilier à grand frais avec un tragique passé et tenter de construire un avenir qui dépasse les anciens clivages et les haines recuites. Un monde dans lequel aucune position assise n'est plus stable, un monde à réinventer sur les cendres (fussent-elles métaphoriques) de l'ancien. Un monde qui doit faire justice puis tourner la page, comme essaient de le faire les commissions Vérité et Réconciliation.
C'est long, c'est douloureux, ce n'est pas sans séquelle, mais la survie est à ce prix et le choix à faire par chacun n'est qu'entre la mort ou l’accommodement. A long terme, peut-être, de l’accommodement sortira un monde apaisé et (provisoirement) réuni qui retrouvera le goût de vivre en oubliant peu à peu les souffrances et les torts respectifs.

L'ensemble est une réussite incontestable. Duvivier sait décrire avec grande justesse les vies modestes, les hauts-fait et les erreurs, la dignité et la mesquinerie, l'impuissance devant le déroulement du flot des événements, la difficulté à rester debout et droit, tout ce qui fait en somme la réalité d'une situation historique ou biographique complète. Donnant la parole à un Petit pour raconter la vie d'une Grande, elle nous en apprend autant sur celle-ci et sur les événements dont elle fut au centre que sur la manière dont les Petits les vécurent avec difficulté. Et elle y met toute l'émotion qu'implique une telle confession.
Et la fantasy ? Car il y a des fanatiques. Elle est extrêmement discrète tout en étant une condition sine qua non de la possibilité même du récit.

Un long voyage, Claire Duvivier

Commentaires

Alias a dit…
Un petit "s" sur le clavier dans mon lecteur de flux RSS pour garder cet article en mémoire et le ressortir quand j'aurai envie/besoin d'acheter des nouveaux titres.
Gromovar a dit…
Bonne idée.
Vert a dit…
Intéressant, je garde en tête.
Gromovar a dit…
N'oublie pas.
shaya a dit…
C'est intrigant, je le note dans un coin en tout cas !
Gromovar a dit…
Tu fais bien :)
Et ne l'oublie pas.