lundi 11 novembre 2019

FAUST intégrale - Serge Lehman


Michronique (parce que j'ai encore une itw à retranscrire et qu'en plus j'ai la crève) :

Sort aujourd'hui au Diable Vauvert une intégrale du "F.A.U.S.T." de Serge Lehman. On y trouve, sur plus de 800 pages, deux nouvelles et les trois romans qui composèrent le cycle.
Pour être plus précis (et dans l'ordre de l'ouvrage) :
Nulle part à Liverton (nouvelle) et Wonderland (nouvelle) préparent l'entrée dans le monde de F.A.U.S.T. Elles se passent quelques décennies avant les romans et posent les évolutions qui y conduisent.
F.A.U.S.T., Les Défenseurs, et Tonnerre lointain, les trois romans du cycle, suivent. Ils ouvrent le bal en 2095.

Fin de notre siècle (alors que les romans datent du milieu des années 90). L'extension au long cours d'un mouvement néo-libéral initié au milieu des 70's a conduit à un désengagement des Etats de presque toute la fourniture des biens de base dont la production avait été soustraite aux mécanismes du marché (citons de manière non exhaustive la santé, l'éducation, les transports, les réseaux d'eau ou d’énergie). Les plus grandes firmes globales produisent et vendent maintenant ces biens de base. Elles se sont organisées au sein d'un groupe de pression appelé l'Instance qui ne manque jamais d'agir pour promouvoir leurs intérêts ; notamment en empêchant, auprès de l'ONU même, l'émergence de toute législation contraignante.

Tous les marchés n'étant pas rentables ni même parfois simplement solvables, des zones de plus en plus immenses du monde ont été abandonnées par les firmes après l'avoir été par les Etats. Le monde de la seconde moitié du XXIe siècle est donc dual : d'un coté le Village, prospère, high-tech, équipé et occupé par les firmes, de l'autre le Veld (campagne ou brousse) dans lequel on tente de survivre entre violence endémique, trafics en tout genre, retour aux clans et aux bandes en guerre. Passer de l'un à l'autre est presque impossible. Centre et périphérie, comme chez nous en bien pire, là où Neuromancien plaçait les zones de combat downtown. On est ici plutôt chez Walter Jon Williams ou dans Judge Dredd à cette différence près que le Village est un paradis là où les Méga City des Judges sont des enfers urbains.

Pour entrer au Village il faut de l'argent, un compte en ligne, des preuves d’innocuité biologique, etc. Chacun reste donc de son côté des murs de protection qui enveloppent les zones du Village et en font des cocons protecteurs pour la minorité qui a la chance d'y vivre en s'efforçant d'oublier l'existence du Veld et de ses habitants ; ce qui n'est pas trop difficile étant donné l'omniprésence d'une vision ultra-individualiste du monde qui fait des exclus les responsables de leur exclusion – pas étonnant alors si le lieu emblématique, la vitrine, du Village se nomme Darwin Alley, une rue luxueuse qui fait le tour du monde et déplace même quand nécessaire les monuments historiques qui l'entravent.

L'Instance veut maintenant aller plus loin, il s'agit de ne plus seulement bloquer les législations contraignantes mais de se dégager complètement de toute norme d'origine politique en obtenant une forme de souveraineté acceptée par l'ONU sur le Veld et ses populations. Les firmes globales veulent se tailler des fiefs, littéralement, et utiliser la population qui y vit comme des serfs, sous couvert de développement.

Contre le plan de l'Instance se dresse seule l'Union Européenne, menée par sa présidente, et opérée par les agents du Square, l'organisation européenne chargée de lutter contre l'Instance tant sur le plan de la surveillance que sur le terrain du droit ou des spec ops.

F.A.U.S.T. est un cycle qui ne fait pas honte au genre cyberpunk dont il est proche. La narration alterne avec fluidité questionnements politiques, descriptions quasi sociologiques, et scènes d'action pure technologiquement augmentées. On y suit des personnages attachants et construits, que ce soit Chan Coray, survivant du Veld et fils d'un père assassiné par l'Instance, le lieutenant Kovalsky, qui a vu ses coéquipiers assassinés aussi par les mêmes, la courageuse présidente Conti, etc. Le Veld n'est pas en reste avec de fortes personnalités qui tentent de faire vivre ce qui reste de décence ou au contraire profitent sans vergogne du chaos global. Et les « méchants », patrons des plus grandes firmes, sont fait du bois amoral et larger than life dont on fait les grands féodaux.

Tout est précis, détaillé, jamais absurde, et si Lehman succombe, dans son titre, au goût français pour les acronymes signifiants, il évite à merveille l'écueil d'une gouaille rigolarde qui pollue souvent la littérature d’anticipation hexagonale.

25 ans après, le cycle ne fait pas son âge – dans un domaine pourtant où tout passe vite. Certaines prévisions font grand sens aujourd'hui (pensons par exemple à cette Instance qui veille à bloquer les législations en raison de leurs conséquences économiques à l’heure où se développent les arbitrages privés ou à la mondialisation marchande de l'éducation par exemple), et les pages défilent à grande vitesse car la tension est intense et qu'on a le sentiment de lire un roman d'aventure qui, en sus du muscle, en a dans la tête.

Deux, trois bémols simplement :

D'une part, on peut s'étonner d'un corps de cadres de combat dédié aux spec ops des firmes, même si on peut imaginer que le but était d'exprimer de la façon la plus graphique possible un mépris de classe.

Ensuite, on peut penser que le troisième roman, Tonnerre lointain, s'il permet une grande balade dans le Veld et sa situation quasi post-apo alors que c'est de la périphérie des métropoles contemporaines qu'il s'agit, fait un peu prolongement inutile, sauf s'il devait lui être donné une suite.

Enfin, la place donnée à L'Union européenne comme porte-drapeau de la résistance semble une erreur historique. Aujourd'hui c'est clair, mais il me semble que ça l'était déjà à l'époque. L'Europe a, depuis la seconde guerre mondiale, théorisé et mis en pratique l'impuissance politique et stratégique comme vertu. Réalisant (pour combien de temps encore ?) le rêve de paix perpétuelle de Kant en son sein, elle a voulu croire benoîtement que le monde, ébahi, lui emboîterait le pas. Erreur historique dont elle n'a pas fini de payer le prix et que Lehman lui-même admettait dans une interview d'avril dernier.

Mais tout ceci est mineur face à la pertinence de nombre des développements imaginés dans le cycle et à la qualité d'un récit qui captive fort en dépit de son petit coup de mou final.

F.A.U.S.T. Serge Lehman

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