dimanche 18 août 2019

Une cosmologie de monstres - Shaun Hamill


"Une cosmologie de monstres" est le premier roman de Shaun Hamill. Et il est foutrement réussi.

"Une cosmologie de monstres" est l'histoire, de 1968 à aujourd'hui, d'une famille américaine banale dans sa structure mais pas dans ses tribulations.

Dans la famille Turner il y a le père, Harry. Un geek, issu d'une famille frappée par le malheur, doublé d'un fan de Lovecraft empli de rêves fantastiques.
Margaret est la mère. Fille de parents ruinés ou presque, elle a choisi, après avoir planté ses études, le renversant Harry contre le financièrement rassurant Pierce. Un vrai mariage d'amour.
Le couple a trois enfants. Dans l'ordre : deux filles, Sidney et Eunice,  puis un fils, Noah. Sidney, belle et gracieuse, joue et danse, elle possède une empathie puissante et sait quand on lui ment. Eunice est intellectuellement surdouée, incertaine d'elle-même, elle imagine et écrit. Noah, essentiellement, ressemble à son père, un père qu'il n'a pas connu.
Car oui, comme dans toutes les familles, il se passe des choses dans la famille Turner. Les gens vont et viennent, leurs états mentaux et leurs relations réciproques aussi, non-dits et rancœurs se substituent peu à peu aux joies et tendresses.

Les Turner, comme tout le monde, ont aussi des voisins, des collègues, des amis, parfois des amants, qui entrent et sortent de leurs vies et y apportent leur touche.

Je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler. C'est de vies qu'il s'agit et il importe de les découvrir soi-même, au rythme de la lecture, pour avoir une chance de les ressentir.

Un détail néanmoins. Dès le début de la relation entre Harry et Margaret, une forme, une ombre, semble suivre le couple, toujours dans la distance, toujours trop fugace pour être vraiment vue, mais toujours assez proche pour être remarquée. Une ombre qui, en dépit de nombreux dénis, prendra de plus en plus de place dans la vie de la famille. Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, lecteur, qu’il n’en est rêvé dans ta philosophie. Lovecraft le savait. Les Turner le découvriront à leurs dépens.

Stoppons là.

Disons maintenant le plus important. "Une cosmologie de monstres" est l'hommage amoureux de Shaun Hamill à l’œuvre du maître de Providence. L'hommage d'un lecteur qui aime passionnément l’œuvre mais en voit tous les défauts littéraires bien connus.

Il le fait dire à Noah :
« You think that if Lovecraft had been born a few decades later, he might have skipped fiction and spent his life happily writing monster manuals for Dungeons and Dragons. »

Lisons encore Hamill, faisant penser ses personnages :
« She found Lovecraft almost unreadable. The stories had characters inasmuch as there were named people who existed on the page, but they never grew or changed or engaged in any meaningful human interactions. Whenever they spoke, they sounded like anthropomorphized textbooks from alternate dimensions. Most of the stories seemed to be about a single survivor relating the tale of an exploration of some ancient ruin and going mad as he realized that the ruin had been built (and was sometimes still inhabited) by some primordial horror. It was all florid, adjectival language, with nothing approaching the awesome horror and dread of the paintings in Visions of Cthulu.
On the other hand, many of the tales had a compelling sense of dark revelation, the gradual realization by the narrator that the comforting “real world” that humans inhabited was in fact nothing but weak gauze ready to be pulled aside to reveal an abyss of terrors underneath. It was sort of the opposite of Moses and the burning bush, or Paul on the road to Damascus. The same basic idea as religion—the world is not the world—but twisted. »

Et plus loin :
« With a couple of notable exceptions (“The Dunwich Horror,” “The Dreams in the Witch House”), Lovecraft’s heroes never win. They escape most of the time, but survival is a pyrrhic victory, a life lived in cosmic dread, aware of the true nature of the universe and humankind’s place in it. The gospel according to Lovecraft is that human life is a small, transient accident in the cosmos, and it’s only a matter of time until the true powers awaken and either enslave or wipe out humanity. There is no secret weapon or clever solution to reverse the situation. It’s just something that’s going to happen. »

Ce sont ces tics et ces imperfections narratives qu'Hamill veut soigner dans "Une cosmologie de monstres".
Reprenant la structure de récit en flashback, récupérant quelques titres de nouvelles lovecraftiennes pour nommer ses chapitres, s'appuyant sur le rêve et le rêve éveillé, il part de Lovecraft pour le dé(sur)passer.
Il propose donc une réinterprétation complète de la cosmologie lovecraftienne. Il met en scène, entre narration à la première et à la deuxième personne, une famille « normale », des gens avec une vie, bien éloignés des érudits solitaires d'HPL, et développe son histoire sur cinq décennies, ce qui lui donne l’occasion de les faire vraiment évoluer. Il donne à voir des acteurs ambigus, versatiles, capables de sortir du script basique humain/monstre et de franchir le gap. Il laisse entrevoir une possibilité de « victoire », si contestable soit-elle, et de happy end, si aigre-doux soit-il.

Tout cela, Hamill le fait avec la grande maîtrise de qui parvient à faire s'incarner le désespoir existentiel d'HPL. Les héros de Lovecraft comprennent l'horreur cosmique, les Turner la vivent.
L'entropie amoureuse, le vieillissement, les pertes, les difficultés de la vie, même les relations d'amour privilégiées entre enfants délaissés par des parents vaincus, tout affecte, tout dit des malheurs ordinaires si concentrés sur une même famille qu'ils en deviennent extraordinaires.
Chacun garde le secret sur ce qu'il sait ou croit savoir ; trop incroyable pour être dicible. Chacun se drape, au choix, dans le silence, la dépression, l'agressivité, la fuite. Chacun cherche sa solution, sans la trouver vraiment.
Et puis il y a le secret de Noah, bien plus grand que celui de tous les autres, qui fait de lui un « héros » lovecraftien mâtiné de Rip van Winkle et lui permettra de changer en partie le jeu.

Le tout fait de "Une cosmologie de monstres" un roman très touchant car d'une très grande tristesse, de la première phrase à la dernière page. Hamill réussit à faire ressentir au lecteur le froid existentiel qui accompagne la révélation de l'insignifiance de l'humanité. Simplement, il le fait d'une façon littérairement satisfaisante, et y ajoute l'amour qui amplifie les sentiments, accroît donc le chagrin, mais offre aussi un maigre espoir de salut.

En dépit d'un tout petit bout de too much au milieu – les séquences aériennes –, et qu'on connaisse ou pas Lovecraft, "Une cosmologie de monstres" est un roman à lire absolument – en écoutant Gloomy Sunday en boucle.

Une cosmologie de monstres, Shaun Hamill

7 commentaires:

chéradénine a dit…

Bravo pour cette chronique effroyablement...séductrice ! (tentative de pastiche lovecraftien échouée en un dixième de secondes). C'est toujours un plaisir de retrouver vos chroniques.

Gromovar a dit…

Merci pour ce commentaire :)

Anne-Laure - Chut Maman Lit a dit…

Superbe chronique extrêmement tentatrice !
Il fait définitivement partie des livres que j'attends avec impatience pour cette "rentrée littéraire".

Gromovar a dit…

A réserver sans hésiter.

celindanae a dit…

Je viens de le terminer et je partage totalement ton avis.
C'est un véritable tour de force que ce roman qui prend au corps. Tellement triste mais tellement réussi.

Gromovar a dit…

Ahaha, bienvenue au club !

Dis-le à tout le monde.

celindanae a dit…

Dès le 24 septembre, je vais le crier sur tous les toits ;)