vendredi 19 avril 2019

Wounds - Nathan Ballingrund



Nathan Ballingrud est un auteur américain de fantastique et d'horreur. "Wounds" est son dernier recueil de nouvelles ; il contient, entre autres, The Visible Filth, le texte qui sera adapté prochainement au cinéma – ce qui justifie qu'une sorte d'escroc en vende une version papier 566$ sur Amazon. Enjoy !

"Wounds", donc, est un recueil fantastique d'une grande originalité. C'est son classicisme affecté – et j'irai jusqu'à dire outré – qui en fait le charme.
Pas d'explication matérialiste ; c'est l'Enfer et le Diable qui sont à la manœuvre. Pas de fantastique aux marges qui ferait irruption impromptu dans le réel ; le surnaturel vit avec et dans le monde, au minimum contenu dans une zone particulière (Maw), au maximum côtoyant les humains au vu et au su de tous.
L'ambiance est donc quelque part entre la Famille Addams, Planescape : Torment, Bernie Wrightson, Lucifer, ou les House of Mystery. On est donc ici dans l'anti-Lovecraft. Du point de vue de l'horreur, c'est l'autre face de la pièce.

"Wounds" introduit son lecteur à un monde dans lequel le diable existe et agit depuis l'enfer auquel l'a condamné sa rébellion divine. Prises de contacts d'initiés humains à destination de l'enfer, ouverture volontaire ou accidentelle du rideau entre les plans, "Wounds" est l'histoire des rapports entre notre monde et celui d'en-dessous par l'entremise de cultistes aux motivations variés.
Ce qu'ils cherchent en enfer ? Le pouvoir, la connaissance, une réalité « supérieure ». Ce que l'enfer veut du monde ? Y propager son amour, un amour étrange et terrifiant qui attire préférentiellement les solitaires, les désespérés, les déprimés – tous ceux que l'amour de Dieu et des hommes n'a que trop peu atteint –, sans oublier des religieux au sens strict, prêtres et prosélytes d'une contre-religion qui n'est qu'en partie occulte.

Ballingrud raconte ses histoires tragiques et terrifiantes en usant d'une jolie écriture qui accumule des images qu'on pourrait qualifier de gothique ou de néo-gothique – dans la version la plus traditionnelle du terme, avec manoirs, cranes, os, sorciers, etc. – s'il n'y avait quelques moments résolument weird qui expliquent sans doute l'amitié que Vandermeer porte au livre.

Six nouvelles donc :

The Atlas of Hell est une histoire de détective occulte impliqué dans une histoire de vengeance au cœur du bayou. On y voit se côtoyer le monde normal des libraires et des gangsters avec celui des sorciers et des damnés sans la moindre solution de continuité. On y découvre sous quelle forme incongrue existent les « Atlas de l'enfer ». C'est une entrée en matière surprenante et très graphique qui donne bien le ton général du recueil.

The Diabolist est l'histoire d'un sorcier qui meurt, des années après avoir raté une invocation pour ramener sa femme d'entre les morts. Dans la grande maison silencieuse restent la fille du mort et l'imp qui avait été appelé par l'invocation et vivait emprisonné depuis dans le laboratoire du sorcier. Narrateur innovant de l'histoire, le « démon » prendra une liberté dont son invocateur le privait depuis des années.

Skullpocket montre comment une goule devint un personnage important de la petite ville de Hob's Landing. Comment, il y a un siècle environ, un trio d'enfants goules causèrent le chaos dans la fête annuelle de la ville. Comment l'une des goules s'installa dans un manoir local puis aplanit au fil des décennies ses relations tendues avec la ville meurtrie. Comment, enfin, elle institua une fête annuelle de remplacement – la fête de SkullPocket – qui lie les deux mondes sans nier l'atrocité de celui d'en-dessous.

The Maw est la seule histoire où l'enfer entre en force dans une ville moderne jusqu'à en prendre le contrôle. Incapable de résister à l'assaut infernal, l'humanité ne peut que mettre la zone en quarantaine, comme un Fukushima diabolique. Dans le récit, on voit un vieil homme, guidée par une jeune fille, partir à la recherche de sa chienne au cœur d'une géographie urbaine que les démons redécorent à l'aide de matériaux humains.

Les quatre premiers textes sont plutôt bons sans être exceptionnels. Ils installent l'ambiance et le contexte, et sont donc utiles.

Puis viennent les deux gros morceaux.

The Visible Filth (soon to be a major motion picture !!!), est une longue histoire proprement terrifiante. Quand un barman de nuit à la vie sentimentale incertaine trouve un téléphone mobile oublié dans son établissement, quand il commence à recevoir des messages et des images gores sur un téléphone qu'il n'arrive pas à se résoudre à apporter à la police, il entre sans le savoir dans l'enfer des cultistes de Morningstar et fait basculer sa vie et celle de ses proches. La malveillance des enfers répond à ses faiblesses, la séduction de l'enfer trouve ici un terreau dans lequel s'épanouir. Très noire, très progressive, très stressante, la nouvelle est une vraie réussite.

The Butcher's Table enfin se passe aux Caraïbes, dans le milieu des pirates. Texte le plus long, c'est une grande aventure qui mêle deux cultes adversaires mais néanmoins alliés, des pirates sans foi ni loi, une voire deux histoires d'amour, des cannibales en route pour festoyer sur les côtes de l'enfer, un ange déchu, des monstres, etc. Très spectaculaire, le texte met en lumière la rouerie des hommes qu'aucune morale ne retient. Chacun des protagonistes a un agenda secret en plus de son agenda public, chacun ment aux autres sur ce qu'il veut ou fera vraiment, chacun trahira à un moment ou l'autre, aucun ne peut se fier aux autres pour réussir ni même pour survivre. A la fin, c'est le Diable qui gagne et, joli twist métatextuel, on comprend par un adjectif d'où provenait l'« Atlas de l'enfer » qui mettait en branle le premier récit.

Un bon recueil, original dans son classicisme à la Bosch même, et joliment construit en crescendo.

Wounds, Nathan Ballingrund

3 commentaires:

FeydRautha a dit…

Ravi que tu aies aussi apprécié ce recueil !

Audrey a dit…

Je ne connaissais pas mais The Atlas of Hell et la dernière nouvelle semblent diablement tentantes !
Merci pour la découverte de ce recueil.

Gromovar a dit…

Je t'en prie.